Comment c’est !?

Dialogue végétatif

juillet 9, 2009 · Laisser un commentaire

cornouiller Le Cornouiller de Chine est un arbuste peu banal. C’est, dans un jardin, une présence particulière tant il perfectionne la fonction de fleurir, en cycle remarquable par sa gradation d’intensité et sa longévité. (C’est surtout par leurs fleurs, leur beauté, leur forme, leur fonction, et l’observation de leur vie éphémère que les plantes attirent notre attention, « dialoguent ».) Les fleurs du cornouiller s’installent très discrètement. Les deux premières semaines (en mai), on ne les remarque pas. Elles sont formées mais du même vert que les feuilles. Camouflées. Ce n’est que lorsqu’elles pâlissent que l’arbuste intrigue, attire le regard. Elles progressent lentement alors vers un blanc éclatant (mais, juin), mais le tissu même de leurs pétales semble s’alléger, se raffiner, devenir plus soyeux, souple. La parade est impressionnante (surtout cette année), éblouissante, presque spectrale (de l’ordre de l’apparition). Les intempéries, le travail des insectes les fatiguent. Elles s’altèrent. Quelques taches. Fin juin, les signes de dégradations s’accélèrent : certains pétales verdissent, mais plus rien à voir avec le vert frais du début, c’est un vert de vieillissement. Les traits sont de plus en plus tirés, les veines ressortent, les plis deviennent cassants. Le blanc perd sa luminosité, se rigidifie, sèche, vire vers le livide. Le brun se répand comme un peu de café renversé sur une nappe, buvard immaculée, dans un premier temps repérable uniquement de près. Puis la teinte du déclin domine. La chute commence. Les métamorphoses sont surprenantes, les restes floraux, déformés, ravagés ressemblent à des insectes inédits. Un orage ou deux et les pétales parcheminés, couverts d’écritures qui s’effacent, s’accumulent dans l’herbe. Les fruits, eux, restent bien dardés, ils deviendront magnifiques en automne, petites grenades rouges. Vie et mort des tissus, splendeurs et décadences des fleurs de la vie, symphonie légère pour cornouiller seul, ordinaire du jardinier. (PH)

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Les médiathèques, créatrices de temps

juillet 7, 2009 · Laisser un commentaire

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain », Gallimard/Seuil 2009, 670 pages.  À propos du paragraphe « Talent et influence sociale », page 306.

livreAnalysant les processus d’évaluation par lesquels le consommateur oriente ses choix sur le marché culturel, notamment pour acheter ses livres et ses disques, croisant les résultats de plusieurs enquêtes, observations et expériences, Pierre-Michel Menger en vient à constater que ce n’est pas une différence de qualité à la source qui détermine les écarts énormes de réussite commerciale et de reconnaissance symbolique. Les réputations se construisent socialement, mécaniquement et par contagions, l’impulsion de départ n’est pas forcément donnée par un expert ou un critique avisé. Sans compter que de l’expert au dilettante, la méthode d’évaluation est basée sur la comparaison, le tâtonnement, le recoupement d’opinions… Les verdicts du marché sont donc loin de valoir pour l’éternité, sans oublier que « toutes sortes d’influences sur le consommateur sont concevables et sont praticables : la promotion publicitaire, le bouche-à-oreille spontané ou orchestré (le buzz), les signaux fournis par les palmarès, etc. Que reste-t-il de la réalité exogène du talent, comme foyer de convergence des évaluations ? » Avec précaution, pas à pas, et selon une volupté à construire des analyses rigoureuses, Pierre-Michel Menger décortique l’économie des évaluations du talent, du jugement artistique, le marché du conseil culturel. On sent qu’il y a de la matière, de l’amplitude, c’est le fruit d’études entamées dans les années 80. Et pour embrasser, ramasser dans ces phrases toute la complexité des éléments étudiés, « le style est dense et maniant des notions de sociologie parfois abstraites qui en rend la lecture assez ardue. » (Libération) L’analyse de cette matière précise du conseil est particulièrement intéressante à mettre en perspective avec le rôle et les missions de la médiation culturelle en bibliothèque ou médiathèque. Il y a là probablement des constructions théoriques nécessaires à fonder les nouveaux projets de la lecture publique. L’auteur est un passionné de musiques, un dévoreur de disques, voici un extrait d’entretien (Le Monde) : « Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai reçu des disques d’un ami de la famille. Je n’en avais jamais entendu avant et ça a été une sorte de révélation foudroyante. À 12 ans, je pédalais sous la neige de Forbach à Sarrebruck pour acheter des disques. Je me souviens très bien qu’en 1966 j’avais 13 ans, j’ai acheté Les Noces de Figaro, les cinq concertos de Beethoven, l’Or du Rhin, sans trop savoir ce que j’achetais. Je suis revenu à vélo en passant par un petit chemin pour éviter les douanes. » Le récit de la révélation du disque coïncide avec mon expérience, vélo et Or du Rhin compris, mais à quelques années près et avec une grande différence. Je n’avais pas les moyens d’acheter autant de disques et je pédalais jusque la Médiathèque. Évidemment, ça n’existait pas en France, pas avec l’ampleur des collections proposées en Belgique. Le résultat est que, dans son analyse, le rôle que peut jouer le prêt public pour conseiller, aider à juger, développer les compétences sociales nécessaires à se forger son opinion de manière indépendante, ce rôle est ignoré, même pas mentionné. « Le coût d’une information complète pour exercer un choix indépendant et exprimer une préférence intrinsèque est exorbitant. » N’est-ce pas le rôle des bibliothèques et médiathèques de réduire ce coût, précisément, sans pour autant être capables de fournir une information complète, ce qui relève bien de l’impossible : « Aucun système de sélection ne peut traiter équitablement la multitude des œuvres candidates à une appréciation, et ne peut exiger de ceux qui font l’expérience de ces œuvres une connaissance de tout ce qui est mis en comparaison, pour former leur évaluation. (…) Même en recourant à diverses formes d’échantillonnage et de zapping qui sont aujourd’hui très répandues dans les marchés culturels, le consommateur ne se procure que des ersatz d’expérience, qui ont une qualité informationnelle limitéePour le consommateur, il est donc habituel de n’avoir qu’une information très imparfaite. » Le moteur social qui gère les évaluations et les échanges d’évaluations fonctionne surtout sur « l’adoption de comportements mimétiques » (ce qu’ont compris les « réseaux sociaux » sur Internet qui ne font que renforcer des mécanismes mimétiques). Le schéma fonctionnel, bien connu, est le suivant : « Le consommateur veut choisir un spectacle, un livre, un film, une exposition. Il est confronté à des artistes, à des œuvres ou à des représentations dont il ne sait rien ou pas grand-chose. Une des informations les moins coûteuses à acquérir pour en savoir plus long est celle que procure l’observation du comportement d’autrui. Pour en consommateur, le choix d’artistes ou de spectacles déjà préférés par d’autres réduit spectaculairement ses coûts de recherche, s’il interprète comme un signal de probable qualité l’expression des préférences dans le sillage desquelles il se place. » Ces mécanismes connus, étudiés simplifient aussi, bien que rien ne soit rationnellement exploitable, les objectifs du marketing et les stratégies qui, comme dit Stiegler, prive le consommateur culturel de ses compétences de ses choix et le « prolétarise ». Ce qui fait fonctionner la culture est le besoin d’échanger, de partager ses ressentis après les choix effectués et aussi une sorte d’addiction à ce que l’on apprend via la fréquentation de l’art, que l’on sait n’être pas ordinaire, cette exaltation du raffinement qui stimule encore plus le désir de raconter. Pour le meilleur et pour le pire, au service d’authentiques mécanismes d’apprentissage ou de pratiques limitées au snobisme. La consommation culturelle active bien les mécanismes du désir d’expériences et Pierre-Michel Menger identifie les risques que ce désir dépérisse selon différents déséquilibres commerciaux (là aussi, on croise, à partir d’un autre argumentaire, la dénonciation de ce qui, via le marketing culturel, tue le désir) : « Une trop forte dispersion des goûts sur un trop grand nombre d’artistes détruirait le bénéfice lié à l’échange de connaissances, d’informations, à la confrontation des opinions sur un même artiste ou une même œuvre. Inversement, une excessive concentration de l’admiration et des engouements sur une poignée d’artistes exténuerait le goût pour la variété des expériences, qui est l’un des ressorts de la valeur d’apprentissage que contient la découverte du nouveau. »  La place d’une médiathèque. En lisant un descriptif aussi minutieux des rouages du jugement, exercice des compétences de choix du consommateur culturel, même si ce n’est pas forcément l’intention de l’auteur, force est de constater que la politique culturelle publique n’y tient aucun rôle. Passe inaperçu, n’existe pas. Ce qui pose problème puisque cela signifie que l’acquisition de ces compétences est fortement susceptible d’être  influencée par des groupes de pression, des intérêts, des parties prenantes, soit une dynamique libérale d’accès aux compétences d’accomplissement de soi par la culture. Rien qui viendrait, au niveau de ces orientations  quotidiennes, permettre de réduire les fractures culturelles … On a, par défaut, la preuve que la politique culturelle publique n’investit pas ce champ fondamental du jugement individuel. Une médiathèque, encore une fois, ne peut délivrer, sur tout ce qui se fait, une information complète. Mais elle peut structurer un modèle d’information plus riche,  plus à même d’aider chacun à déterminer ses investissements de manière plus autonome. Ça demande bien entendu du temps, de l’argent, beaucoup de personnels (des investissements poublics proportionnels à cette ambition, dans des lieux médiateurs agréables, dans du personnel nombreux et formés au dialogue, à l’échange, à la suggestion, à l’écoute…) La condition est de continuer à investir dans l’acquisition de médias physiques qui “justifient” le maintien de lieux physiques de consultations, de rencontres, de partages sociaux, de lieux “associés”;  contrairement au tout iInternet, il faut maintenir un haut degré d’exigence dans la constitution de collections élargies, non limitées aux « musiques qui marchent » mais aussi aux expressions alternatives, marginales, de manière à proposer un spectre plus étoffé de la dynamique qui engendre les courants musicaux et l’originalité, le talent. L’exercice du choix de ce que l’on va écouter ou lire ne doit pas être soumis à la tyrannie de “ce qui vient de sortir”, parce que c’est à propos de la nouveauté récente que les pressions du marketing sont les plus fortes pour capter l’attention et s’accaparer les potentiels de contagion par les réseaux sociaux. Dans une bibliothèque ou une médiathèque, la notion de “nouveauté” est plus flexible, relativisée, elle est approchée selon une autre notion du temps, du “temps que cela prend de créer puis de découvrir”, et surtout ce sont des espaces où il reste pertinent de déterminer des choix de découverte à la verticale, dans l’histoire et les racines de l’actualité. Des lieux où réapprendre à investir de soi et des autres le temps indispensable au protocole du choix. (Digression sur la notion de marché du disque, culture savante, culture populaire. Je constate que Pierre-Michel Menger, par exemple, se base sur des analyses du marché musical qui, manifestement, ne tient aucun compte d’une production énorme, en labels et en expressions différentes, que nous suivons en médiathèque, ce qui ne peut que fausser les conclusions qu’il tire sur les enjeux liés aux relations entre consommateurs et marchés de la musique, par exemple; il passe aussi beaucoup de temps à démonter des antinomies structurantes un peu passées, comme celles entre “culture savante” et “culture populaire” où les frontières ont beaucoup bougé. Les phénomènes de savantisation des musiques populaires ne doivent plus permettre d’aborder ces questions comme si c’était encore les termes de l’école de Francfort qui déterminaient le cadre de cette question. Les travaux de Bernard Lahire sur la perméabilité des genres et le panache des goûts et préférences sont aussi de nature à modifier l’approche de ce problème. Mais Menger ne semble pas avoir pris connaissance ou vouloir tenir en compte les travaux de Lahire: autre part il mentionne que les écrivains vivant d’un second métier sont rares, alors que Lahire a consacré une brique à ce sujet qui établit un constat bien différent. Sans doute que Menger ne considère que les écrivains ayant réussis alors que Lahire étudie le champ le plus représentatif du métier d’écrivain. En tout état de cause, la médiation en médiathèque aurait bien comme fonction, aussi, de battre en brêche ces vieilles distinctions stériles: toute musique est outil de connaissance et de plaisir, elles sont en outre, de plus en plus interconnectées par des jeux d’influences qui se ramifient chaque jour un peu plus.)  Formation d’une écologie individuante, la question des ressources humaines. Ces collections conséquentes constituées par les opérateurs de lecture publique, représentatives déjà d’une lecture et d’un choix sur les structures historiques des différents courants et esthétiques,  il est important que des équipes nombreuses, diversifiées, puissent pendre le temps d’en prendre connaissance, de rassembler le plus d’informations sur les origines, les recoupements, les comparaisons, les caractéristiques esthétiques, tout en se formant à la transmission… Et à partir de cette constitution de connaissances en communautés non marchandes de professionnels , il faut innover, intensifier les outils de médiation : sur le terrain, dans des publications, dans les écoles, sur Internet… Non pas pour imposer des goûts, instrumentaliser des choix, mais pour ouvrir des espaces où s’informer autrement, partager et apprendre dans un autre contexte, développer des entités individuantes, apprenantes de part et d’autres mais dont la dynamique ne serait pas celle des industries culturelles mais des institutions de programme. (PH) – Photos : installation en Médiathèque d’un nouveau mobilier pour présenter La Sélec. Un choix argumenté, effectué par les médiathécaires pour soutenir le désir de découvrir ce qui, dans l’actualité musique et cinéma, est en mouvement, interpelle, surprend. Ce mobilier original, créé par l’architecte Catherine Hayt, est censé participer à une meilleure signalisation de ce travail sur l’évaluation, le conseil. Vous ne pouvez plus rater La Sélec! – Entretien filmé avec P.M. Menger.

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Saxo, noise & poireaux

juillet 6, 2009 · Laisser un commentaire

Evan Parker, John Wiese, « C-Section », UP1678 (second layer records, 2009)

parker2;jpgIl a fallu quasiment un an pour que ces poireaux préservés dans un coin de potager montent en graine et révèlent leurs fleurs en boule. En tournant autour, en épiant la vie qui se déploie sur ces astres éphémères, en admirant leur design, allez savoir pourquoi, je me mets à penser à la musique d’Evan Parker ! J’essaie de refouler, d’éviter que des images s’imbriquent gratuitement, simplement parce que des pensées étrangères l’une à l’autre se croisent, et que ça fabrique des métaphores faciles, gratuites, pour décrire une musique abstraite. Mais c’est trop tard, en partie parce que j’ai en tête depuis plusieurs jours d’écrire quelques lignes sur un CD récent du saxophoniste en duo avec John Wiese, fabricant appliqué de turbulences noise et que ça s’incruste, contamine toute autre activité cérébrale. Et puis, finalement, pourquoi fleurs de poireaux et saxophone free en viennent à correspondre dans mon esprit, n’est-ce pas le plus intéressant à élucider ? Est-ce absolument gratuit ? Le poireau est un légume puissant, résistant, planté profond en terre et quand il pousse sa fleur, c’est au bout d’une tige très dure qui se développe au cœur de sa chair et qui grimpe comme une flèche, pouvant dépasser le mètre cinquante. Au bout de cette tige, la fleur se développe protégée d’une enveloppe (genre papier Kraft). Puis celle-ci se fendille comme une bourse qui s’entrouvre, se détache et la fleur s’épanouit en sphère hérissée, carapaçonnée. Fragile et délicate mais aussi guerrière, agressive, hermétique, une véritable arme de reproduction. J’ai toujours entendu dans les longues frises d’Evan Parker (souffle continu) un alliage surprenant de sons métalliques crispants et ondulants d’une part, et d’autre part des assemblages biscornus de pétales au fuselage aérien presque suaves, aiguisés par le souffle saccadé jusqu’à débiter l’air en fins cristaux brûlants. Les longues phrases en spirale (le terme le plus utilisé pour caractériser le saxophone d’Evan Parker) se contorsionnent, développent des excroissances caudales qui gonflent, fabriquent des centaines et des centaines d’alvéoles pulmonaires qui respirent en s’accrochant les unes aux autres, cherchant à former une vaste montgolfière de sons. Cette dynamique multidirectionnelle, à plusieurs vitesses, évoque bien quelque chose comme la structure dense et légère de la fleur de poireau, poétique tout autant que redoutablement mathématique, prolifération incontrôlable de cellules qui se roule en pelote, pelote fleurie et hirsute, sorte de transformer végétal pouvant devenir n’importe quel ange destructeur. Mais bien sûr, il n’y arrive jamais, avec ces notes, à constituer la totalité de ce genre de structure volante, dès que ça s’élève, que ça commence à ressembler à un ballon végétal de pistils et étamines dardés, tout s’écroule, se dégonfle, s’éparpille, énervé, échaudé, avant de repartir à la recherche de la forme idéale. Cette forme idéale, je l’entends toujours, même dans un fragment, elle est fantôme, il y tend, en s’amusant surtout à exprimer tout ce qui fait obstacle. Ses notes, ses productions de sons sont à double tranchant: un tranchant qui veut construire et l’autre qui aime démonter. D’où cette sensation d’une musique de chute dans le vide.  Son style consiste bien à postuler ce genre de forme parfaite, que l’on fait semblant de poursuivre mais en ayant le but secret de la détruire, la saboter, la morceler, la pulvériser. C’est quelque part une musique qui va à reculons, à l’envers, qui décompose, qui dépiaute et hache menu tout ce qui pourrait advenir dans la musique. (À entendre idéalement dans les premiers enregistrements dont « saxophone solos », psi 09.01, de 1975, qui présente une incroyable série de soliloques  « Aerobatics »). À cet égard, et aussi par la « voix » intérieure qui gueule là-dedans, par les répétitions, les bouts de phrases en labyrinthe, les déclarations têtues, l’extraordinaire silence qui clame dans ce souffle et la ponctuation critique, c’est le musicien le plus beckettien. (Tout amateur de Beckett devrait avoir cette discographie à côté de la bibliographie de l’écrivain. Non pas comme un complément, une musique illustrant le nerf beckettien, mais une musique alter ego de son écriture.) – Mais dans ce nouveau duo avec la noise de John Wiese, d’une certaine manière, l’électronique anarchique tente de bouffer le territoire du saxophone, de l’asphyxier. Il amplifie et déforme certaines strates du discours saxophonistes, le désoriente, il en liquide le silence particulier qui rend possible, comme l’aura, l’énonciation du discours strident, percussif. Le rapport de forces s’inverse et s’équilibre, le saxophone se fait noise aussi, cherche noise, glisse à travers les mailles de l’orage magnétique. Un mimétisme entre les deux types de productions sonores s’installe par moments, et c’est alors qu’une complicité respiratoire, curieusement (parce qu’un ordinateur, des machines, ça ne respire pas), se manifeste. Mais s’agissant de réaliser une forme idéale, astre d’alvéoles métalliques acérées crachées par le saxophone, plus question même d’y penser, les deux larrons s’entendent pour pratiquer la césarienne sonore sur tout ce qui ressemble à une forme ronde, enceinte de germes de transcendances, d’idées musicales en gestation. Tout est extrait violemment de leurs matrices et déversé, prématurément, grouillant, hurlant, gémissant, gesticulant, dans nos oreilles. Formes sophistiquées certes (parce que maîtrisées et forgées dans un savoir-faire impressionnant) mais surtout un festival de formes amputées, atrophiées, estropiées, écharpées, échappées, laissées pour compte, agonisantes, irrémédiablement expulsées de tout espoir de fleur, d’aboutissement. Comme le gargouillement qui ronge l’humanité en lieu et place du dessein sublime. Imaginez la fleur de poireau en floralies de feu, décochant ses dards comme des missiles, ceux-ci libérant leurs gerbes magnifiques de destructions, feux d’artifices de noirceurs, en chaîne sans fin! Mais comme ces poisons virulents qui sont aussi des médicaments (et vice versa), cette musique propose l’antidote, l’exercice d’un état critique qui ressemble à une méditation au coeur du grouillement infernal, la seule manière de survivre radieux dans le courant dévastateur du monde, en se préservant un coin perdu de potager où laisser quelques espoirs monter en graines, sans illusion … Arrangement toujours à renégocier… !!(PH) – Discographie d’Evan Parker disponible en prêt public. - Discographie de John Wiese disponible en prêt public.

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Point d’interrogation macho & jazz féminin

juillet 4, 2009 · Laisser un commentaire

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« L’art est-il macho ? » s’interroge Les Inrockuptibles à propos de l’exposition actuellement présentée à Beaubourg (l’histoire de l’art moderne à travers des œuvres exclusivement de femmes). Étrange question quand on y pense bien ! Les statistiques montrent abondamment qu’il n’y a aucune profession où la parité femme/homme est réellement accomplie. La société est machiste, l’art est donc forcément machiste puisque l’art n’est pas un petit monde à part, une bulle, mais bien l’atelier créatif qui fournit à la société les « valeurs » dont elle a besoin pour alimenter son imaginaire, son besoin d’idéal, de dimensions transcendantes… Une société machiste a bien besoin d’un art machiste et elle a tous les moyens à sa disposition pour encourager cette production. C’est dire qu’atteindre la parité dans ce domaine-là, celui qui règle en quelque sorte l’imaginaire social, sera très lent, difficile.Dans une note de bas de page de son dernier bouquin « Le travail créateur », Pierre Michel Menger rappelle qu’il y a plus de couples avec artiste où la femme bosse pour permettre à son mari de s’adonner à son art que l’inverse. Et quand l’inverse a lieu, l’activité artistique de la femme est très régulièrement considérée comme un hobby sympathique. Dans « La revue Internationale des livres et des idées », Giovanna Zapperi rend compte d’un livre d’Anne Creissels  sur l’importance de certains mythes, ces créations qui façonnent l’esprit de génération en génération, dans la construction d’une société masculine et la nécessité, pour avancer vers un peu de parité des idées, que les femmes se réapproprient ces mythes. Ce que font plusieurs artistes (Rebecca Horn, Mona Hatoum, Ana Mendieta, Ghada Amer et Louise Bourgeois) dont les démarches sont étudiées dans cet ouvrage. « La dimension féminine du livre ne se limite donc pas au fait de se focaliser sur des artistes féminines, mais consiste à montrer que les mythes véhiculant l’image de la femme en Occident ont pu subir une métamorphose ultérieure, cette fois critique et potentiellement libératrice. Rien d’étonnant au fait que tant d’artistes femmes aient choisi d’utiliser leur corps comme matériau et objet de leur art. Détourner les structures sexuées qui sous-tendent la représentation artistique implique de proposer une alternative radicale au sujet central de l’histoire de l’art : l’artiste comme figure masculine unique et universelle. » Alors, la forme interrogative du titre des Inrockuptibles n’est-elle pas elle-même bien machiste !?  Musique sexuée.  Il suffit de lire et voir à quel point la presse généraliste, mais spécialisée aussi, laissent une place importante dans leurs articles sur des chanteuses et/ou musiciennes à leurs attraits physiques. Dire d’une chanteuse (populaire) qu’elle est belle, voire franchement sexy, c’est encore mieux, passe souvent en premier lieu et il n’y a parfois aucune autre considération, il faut faire sentir si possible qu’elle est chaude et que le « critique d’art » en est chaud lui aussi, ce genre d’arguments prenant la place de tout autre critère évaluatif. Une bonne nouvelle dans ce contexte est l’arrivée très récente de trois nouveaux CD de la guitariste jazz Mary Halvorson, dont un sur le prestigieux label Hatology. (La femme dans le jazz, même s’agissant d’artistes majeures, a longtemps été le faire-valoir du savoir faire masculin. Il fallait qu’elle chante, la voix exhibant au mieux les caractéristiques sexuelles, et au-devant de la scène, histoire de mieux « racoler ».) Cette musicienne surdouée a fait ses armes entre autres chez Anthony Braxton. Elle y a indéniablement appris beaucoup, mais l’auditeur pourrait, je pense, n’en rien savoir, tant elle a personnalisé, féminisé, les acquis de l’apprentissage. (Dans le cas de disciples masculins, la marque du maître est peut-être plus indélébile ?) Cela s’entend tout particulièrement dans l’album « Prairies », en duo avec la violoniste Jessica Pavone (viola). J’ai rarement eu cette impression d’entendre une musique non pas féminine, c’est plus et plus complexe que cela, entendre un système musical en provenance d’un autre monde, du monde féminin, qui n’est pas distinct du nôtre, du mien, mais par lequel s’inscrit la différence. C’est par ce monde, cette musique que je peux sentir la différence, me sentir différent aussi. (Alors que toutes les musiques véhiculant les valeurs machistes de la société ne vont jamais jouer sur cette différence, elles me feront bien me sentir appartenant au courant dominant.) Prairies. Ce duo pose à nouveaux frais les questions de classification. Musique classique, « nouveau folklore », techniques et patterns de la musique improvisée. Mélange connu, certes, mais qui se présente selon une conjonction nouvelle, inattendue, fruit d’un jaillissement et d’une légèreté peu courantes. À l’intérieur des codes et références croisées, les valeurs bougent d’une manière inédite, ne souscrivent pas aux affirmations habituelles à ce genre de configuration. Le dérangement se situe ailleurs. Et si beaucoup de repères sont formellement connus, il me faudra plusieurs écoutes avant de sentir « comment les prendre ». Cette musique qui a toutes les caractéristiques de la complexité savante élaborée par une tradition de musiciens masculins déconcerte simultanément par sa spontanéité, son allant émotif direct, sans détour, la revendication d’émotions non camouflées. Treize terrains vagues magnifiques, insondables. Treize vagues à l’âme bouleversants. Treize éclats où les musiciennes font sonner et résonner leur vision personnelle des « 4 saisons ». Automne, printemps, hiver, été, dans le désordre et mélangé, le cycle référentiel est perturbé. Chaque fois, la phrase initiale, discrète ou expansive, chante l’effet de surprise, le vacillement de l’être quand le regard embrasse et avale, comme par inadvertance, là où il s’y attend le moins, une perspective inouïe de champs. Qui laisse bouche bée une fraction de seconde, face à la nature. Une fraction infime qui choque. D’abord une extase, comme des retrouvailles inespérées avec le paysage originel d’où l’on vient, où l’on va enfin se retrouver et se reposer, la sensation rare et intense de comprendre enfin ce qu’est le sublime tel qu’il nous accueille. Puis plus rien. Tout s’estompe, tout s’échappe. Cette beauté ne nous est pas adressée, nous la captons par défaut, par interprétation abusive, en son cœur, il y a le manque et l’angoisse. L’impression de plénitude cède le pas au déséquilibre, au doute, au sentiment d’exclusion, à l’absence et au vide. Là où l’homme aurait tendance à s’instituer sujet de la perte, les deux musiciennes regardent simplement les prairies, à travers leurs instruments de musique, d’en haut, se laissant charmer progressivement par les motifs que dessinent les vagues de tiges, de feuilles et d’épis alignés, dressés ou recourbés, serrés dans leurs fourreaux ou dépenaillés, ébouriffés. Ces millions et milliards de traits végétaux font signes qui remplissent le vide, tissent l’absolu. La guitariste et la violoniste isolent des fragments, délimitent des gros plans, copient les motifs aléatoires et les reproduisent dans leur broderie et points de croix vertigineux. (« La tapisserie, la broderie et la couture représentent depuis toujours des domaines féminisés de la création artistique et sont pour cette raison relégués dans la catégorie des arts décoratifs (aussi appelés arts mineurs). Depuis quelques décennies, on a assisté à une réappropriation, dans des démarches féministes très diverses, de ces pratiques… » G. Zapperi.) Mary Halvorson a une technique (il faudrait dire plusieurs techniques, parce qu’elle en change) originale, notes tantôt cristallines égrenées ou alors « aplaties », sortes de taches graves pleines de vibrations (presque « ratées »), un peu floue, le tout dans un temps, un rythme bien à elle et des changements de vitesse imprévisibles, avec à certains moments des griffures, des étripages étincelants, des mises de nerfs en pelotes. Jessica Pavone est impétueuse, elle balaie et dépeigne les chevelures des prairies, elle tire les fils, c’est son archet qui exacerbe non pas telle ou telle saison tour à tour, comme dans la célébration classique du cycle naturel, mais sans cesse au moins deux saisons à la fois, montrant comment elles se chevauchent et sont réversibles dans l’âme, se tortillent et se télescopent dans les humeurs. Déroutant, enchanteur, une géographie sonore vraiment inédite. (PH) – Vidéo Mary Halvorson et Jessica PavoneDiscographie de Mary Halvorson en prêt publicDiscographie de Jessica Pavone en prêt public –  Article illustré par quelques photos de l’exposition « Cris et chuchotements » présentée (version réduite) au Centre Wallonie Bruxelles  (Paris) après La Louvière : Myriam Hornard, Bénédicte Henderick, Luise Bourgeois, Françoise Petrovitch, Sylvie Canone, Annette Messager, Anne De Gelas.

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Clins d’yeux sous canicules

juillet 3, 2009 · Un commentaire

paris9Galerie bondée. C’est toujours un choc, quand on ne s’y attend pas, de se lancer dans une galerie et de se trouver nez à nez avec des photos de Nobuyoshi Araki. Frontalement, ça dérange (après, des familiarités troubles se dégagent, des accommodements sexuels influencent le regard). L’obsession ritualisée de la possession, exercée sur le corps on ne peut plus directement, jusqu’à y faire entrer les liens, mais en même temps presque métaphorisée. Virtuelle, travaillée comme une technique artistique, ne touchant presque pas le corps sexué individualisé tellement celui-ci se trouve représenter, figurer un « idéal », un « éternel féminin ».. Une séquence filmée de bonne qualité (il me semble) se trouve en bonus dans le DVD « Destricted ». Pour autant que cela peut donner une image correspondant à la réalité, ce qui frappe est la concentration, le tâtonnement, la complexité progressive, tout le travail de manipulation de la corde et des nœuds sur le corps de la partenaire (souvent des femmes exercées) se présente comme un exercice de sculpture éphémère, une recherche calligraphique. La recherche de la figure qui symbolisera le mieux le démon intérieur de l’officiant ? En même temps, il semble tout autant se regarder, se sonder, comme si les liens noués sur le corps de la femme lui révélaient comment il se trouve enfermé et lui-même torturé dans son propre désir. (C’est une pratique qui reterritorialise dans l’érotisme déviant ou théâtral, des techniques avérées de méthodes d’interrogation.) En tout cas cette ritualisation invraisemblable du désir, glaciale, contraste avec le laisser-aller corporel qui domine dans les rues accablées de chaleur. Intriguant, jamais loin du point de gravité du modèle, un animal chimérique, sorte de dragon, qui n’est pas sans évoquer certaines manières de rapprocher la femme et la bête dans certaine iconologie traitant de la légende de Saint-Georges. -  En face, les dessins colorés et ressemblant à des montages dynamiques, de Joel Shapiro, dégagent une belle impression de fraîcheur, de jeunesse. La pensée conserve et ces formes associées sont bien des images de problèmes et d’idées-solutions qui animent la réflexion de l’artiste.  – Poésie et caravane. On cherche de l’air et de l’espace quand il fait chaud, raison pour laquelle j’étais attiré par l’exposition présentée chez Marian Goodman : « The poetics of space », titre d’un livre de Gaston Bachelard. J’avoue un brin de déception, une difficulté à « rentrer dedans ». Le fil conducteur, entre Bachelard, Rancière et Broodhaerts semble être l’appropriation d’œuvres de tiers pour y imprimer ses propres mots, son espace, sa poésie et, comment, de la sorte, l’espace artistique est en progression infinie ainsi que l’énergie poétique qui s’en dégage, inépuisable. Une curiosité : la transcription de la partition de « 4’33 » (John Cage) par Pierre Huyghe. Voilà, bon. Une vidéo de l’artiste mexicain Mario Garcia Torres, hommage au conceptualiste Michael Asher. Là, dans un film super 8 de 16 minutes, il y a un réel trajet poétique qui conduit une caravane, en tout point semblable à un modèle utilisé par Asher, remorquée par une vieille Mercedes à travers le tissu urbain, l’autoroute, les routes de campagne, les chemins de forêt, jusque dans une clairière où elle va rester comme une sculptureStreet art sous canicule. Il fait de plus en plus chaud dans la rue. Les parapluies sont sortis.  Une figure typique de mendiante, figée comme une sculpture, un « faux », pas loin d’une incrustation d’Invaders (ses fameuses mosaïques maison-personnage-robot). Est-ce un vrai Invaders, une imitation ? En tout cas, son œuvre attire les graphes, autocollants, marques diverses, signes qui veulent se rajouter au signe. Dans une autre rue, dans une concentration de papiers collés et pochoirs, quelque chose ressemble à une vraie imitation d’Invaders, carrés de papiers collés selon un thème qui ressemble à son image. (Et l’on retrouve la même dimension qui fait le sujet de l’exposition chez M. Goodman.) Des appels à l’Iran libre, habilement surcollés sur des affiches « Libres comme l’art ». Un dessin politique sur les pouvoirs de la télé et qui, curieusement, ressemble à un croquis réalisé par Frédéric Deltenre. (Les idées circulent, se ressemblent dans la dénonciation de la même chose). Au fil de la promenade, plusieurs étrons pochés, certains se déplaçant sur skate. Un cas très minimaliste, à même le crépi du mur du Musée du Judaïsme, des points de couleur en séries espacées, des doigts de couleurs, noir, rouge, en ligne ou en visages esquissés, stigmatisés. Ça passe presque inaperçu, c’est comme quelques marques pour se souvenir de quelque chose. L’art situé de Buren, dans la cour de l’Hôtel de Monnaie, ça ne va bouleverser personne, c’est agréable, c’est un peu ainsi que l’on voit la vie, à travers des plexis multicolorés, quand le soleil inonde tout, presque comme un vertige. (PH)

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Michael Jackson, intox & overdose

juillet 1, 2009 · 2 commentaires

« Le roi de la pop », cette expression-là, vous l’avez entendue et lue combien de fois depuis quelques jours ? Quel matraquage, jusqu’au gâtisme (chez ceux qui assènent) et la nausée (chez certains qui reçoivent). – Soit dit en passant : Michael Jackson, roi de la pop, Pina Bausch, impératrice de la danse, la presse est très ancien régime. -  Mais qui a décrété qu’il y avait un tel « roi de la pop », intronisé de manière incontestable !? La mort et l’émotion populaire ? Pourquoi la presse, qui est en mauvaise santé et revendique plus d’aide de l’état pour maintenir une information de qualité, n’examine pas ce genre de couronne avec un minimum d’esprit critique ? Loin de moi l’idée de contester les multiples talents artistiques dont était doté Michael Jackson. Mais ils ont été ressassés de manière tellement outrancière qu’il convient de les relativiser un peu. Du talent, de l’inspiration, il en avait, mais il me semble qu’il les gérait (lui et son entourage) comme au sein d’une entreprise commerciale. En sentant le vent tourner, en surfant habilement sur les tendances émergentes, les amplifiant, les personnifiant quelques fois. Son succès commercial immense ne provient pas du seul génie artistique qui l’aurait habité. Il est engendré aussi par la créativité investie dans le marketing et peut-être qu’à partir d’une certain moment, toute sa créativité musicale-visuelle-scénique se confondait avec sa créativité marketing. C’est une génialité comme une autre (et le marketing seul ne suffit pas) ! Que des fans croient qu’il s’agisse d’un pur génie, aient besoin de le croire, pourquoi pas. Mais que l’essentiel de la presse relaie cette opinion, c’est malsain. C’est laissé croire en l’existence de phénomènes qui relèvent du fantasme. C’est tromper les populations sur les modes de fonctionnement des jugements, des mécanismes de fabrication des réputations. Mais, n’oublions pas que la presse, justement, se porte mal et en épousant la ferveur populaire, il y avait de beaux chiffres à réaliser. S’agissant de la créativité musicale, et s’agissant de décerner le titre de « roi de la pop », fallait-il n’examiner que les chiffres de vente ? Est-ce cela le seul révélateur de la royauté créative ? Un artiste comme Prince, sur la même période, et celle courant des albums « 1999 » à « Love Sexy » (et même encore Batman), n’a-t-il pas été bien plus créatif, audacieux, généreux (moins calculateur) !? – A propos des mécanismes qui reconnaissent les talents et construisent leurs réputations, voici une citation de Pierre-Michel Menger : « Examinant les tourbillons spéculatifs du marché de l’art contemporain et les techniques publicitaires d’intox qui visent à gonfler les réputations et les cotes de nouveaux artistes à New York, Becker suggère que les excès de la volatilité réputationnelle ont été rendus possibles par la disparition de la « communauté de goût » qui fixait à la compétition artistique et à la rivalité entre les amateurs d’art des règles stables, porteuses de consensus, et moins soumises qu’aujourd’hui à l’influence directe des opérateurs économiques du marché de l’art ».  (« Le travail créateur », Gallimard/Seuil, 2009). La gestion de l’information autour du décès de Michael Jackson, pour amplifier l’émotion populaire, la canaliser vers le marché de l’information et aussi les « produits dérivés » (CD compilations, souvenirs) opère une sévère incursion dans les systèmes d’évaluation basés sur le « goût », la connaissance, les comparaisons raisonnées etc. et effectue un magistral hold-up du jugement esthétique en faveur « de l’influence directe opérateurs économiques ». Le genre d’opération qui affaiblit les circuits de la culture, les opérateurs de terrain qui oeuvrent comme des fourmis à développer l’esprit critique, l’autonomie et la curiosité culturelles. C’est le genre de gigantesque opération mercantile qui, sur le long terme, nuit à l’avenir de la presse. Parce qu’en étant aussi « en phase » avec l’émoi populaire amplifié par les industries culturelles, elles ne font que décevoir, se dévaluer sur le fond. Si le seul talent et la seule créativité justifiaient de prendre autant de place dans tous les médias, pourquoi ne pas accorder autant de place à la disparition de Pina Bausch. Valait-elle moins ? Ou est-ce que l’exploitation marketing du populaire est plus rentable et s’exerce vraiment sans vergogne ? (PH)

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Indépendance et audimat

juin 23, 2009 · Laisser un commentaire

Dans Le Soir d’aujourd’hui, un article sur les actions développées par la Communauté française (Ministre de la Culture) en faveur des libraires indépendants. Titre « Un bon libraire près de chez vous. » Au nom de l’accès à la diversité culturelle, entre autres, un label de qualité est décerné à une série de libraires, selon un cahier de charges qualitatif. En outre des moyens publicitaires sont engagés pour valoriser ces libraires indépendants via, notamment, les télévisions communautaires. Déclaration de la Ministre (extrait) : « L’enjeu est clair : promouvoir la diversité littéraire et éditoriale, échapper au formatage et à l’uniformisation résultant de la concentration économique. » On ne peut que s’en réjouir. Mais difficile de ne pas rappeler la différence de traitement par rapport à ce qui a été fait pour le disque. Ou plutôt ce qui n’a pas été fait. Les disquaires indépendants se comptent sur les doigts d’une main. La plupart sont morts étouffés. Et il ne suffit pas de pointer du doigt le téléchargement. Avant que le téléchargement ne devienne un phénomène majeur dans les pratiques d’accès aux musiques enregistrées, les majors ont systématiquement organisé, durant une bonne dizaine d’années, le « formatage et l’uniformisation » selon leurs ambitions de « concentration économique ». En recentrant leurs catalogues : éviter les artistes peu rentables, ou rentables à trop long terme (demandant trop d’investissement). Déjà, cette politique ne pouvait qu’entraîner un assèchement de la curiosité, elle consiste à couper les racines du désir de musique au profit des retours sur investissements rapides, soit tout ce qui peut titiller, exciter les pulsions de nouveautés vite avalées. Les disquaires perdaient le contact avec ce qui leur plaisait le plus dans leur métier : repérer des artistes peu connus, les perles qui dorment dans les catalogues des majors, les faire découvrir. Servir de relais, activer la socialisation par le conseil musical. Ensuite, les représentants ont de moins en moins proposé aux indépendants des conditions économiques intéressantes : cela était réservé à ceux qui vendent beaucoup, les grands réseaux de distribution. Les petits disquaires étaient de moins en moins capables d’afficher des tarifs intéressants. Ensuite, les représentants n’ont même plus pris la peine de se déplacer chez les petits disquaires. Toutes les conditions du formatage étaient réunies et activées. C’est cette politique ravageuse qui a permis l’extension foudroyante du téléchargement et du piratage : le commerce tuant le désir, celui-ci se déplace ailleurs, et l’absence de désir se retourne contre l’économie. C’est aussi une réalité qui a commencé à causer du tort aux médiathèques. Nous avons commencé à ressentir les effets de cette politique en même temps que les disquaires indépendants. C’est, aujourd’hui, ce que l’on veut éviter au livre. Voilà, la différence de statut entre livre et disque est fatale au marché de la musique. Surtout que le disque est souvent associé aux musiques non classiques, d’amusement. La musique n’est pas considérée comme donnant accès aux connaissances. Elle est systématiquement abandonnée au marketing des industries culturelles. Sans état d’âme. Live Nation, voilà un beau plan de formatage. Ça s’est passé pour les disquaires mais, concernant la musique, ça se perpétue sur le plan des musiques vivantes, de l’organisation des concerts. Dans le numéro 707 des Inrockuptibles, un article rend compte de l’incroyable collusion existant entre Live Nation et les pouvoirs publics pour le financement du festival « Main Square » à Arras. Festival qui, malgré l’intervention de l’argent public, reste le plus cher de France. Avec Live Nation, on est en plein dans l’organisation du « formatage et uniformisation » par la mise en place d’une « concentration économique » frisant le monopole. Et ça se passe aussi en Belgique (j’ai relaté ailleurs une table ronde organisée par des pouvoirs publics pour réfléchir sur la ligne éditoriale d’une salle de concert et Live Nation était partie prenante des débats ! C’est aussi un problème de “bonne gouvernance”,  ce concept ne concerne pas que le cumul de mandats des hommes politiques!). En ce qui concerne la musique, une fois de plus, les opérateurs marchands et leur marketing ont le champ libre. La musique, c’est pour s’amuser, c’est pas grave. Le poids de l’audimat. On imagine bien que l’on réserve le livre au fait de se cultiver et la musique à faire de l’audimat. Il y a de ça, mais ce n’est pas si simple. Je relève dans le même numéro des Inrockuptibles, un autre article dénonçant la hantise des résultats chiffrés, seul critère de réussite pour les grandes expos événéments. Titre : « Les expos au risque de l’Audimat ». En fait l’article traite de deux choses : une manipulation des chiffres, des résultats mitigés présentés par la Ministre comme un succès éclatant d’une part et, d’autre part, le danger de fonctionner à l’audimat pour évaluer les manifestations culturelles. C’est effectivement dramatique mais ça mérite plus qu’un p’tit article pour taper du sucre sur la ministre de la culture du gouvernement Sarkozy (même politique du chiffre que dans la police, pour les reconductions à la frontière, etc.). Ça mérite peut-être même d’engager la ligne éditoriale complète du magazine ! Parce qu’elle est gentille, Claire Moulène (auteure de l’article), mais tout fonctionne à l’Audimat. La presse, y compris Les Inrockuptibles, est très friande de tout ce qui fait « buzz » sur Internet, par exemple. Ce n’est rien d’autre que de l’Audimat, en grande partie ! Les couvertures, les longs articles sont consacrés aux artistes vendeurs, ceux qui remplissent les grandes salles, ceux dont on parle partout, aux artistes que l’on retrouvera dans les grands festivals n’hésitant pas à mélanger argent public et gros sous de Live Nation. La plus grande partie de la matière éditoriale court après l’audience en choisissant de préférence ce qui est doté d’un bon capital d’Audimat, c’est plus facile à vendre. On comprend, pas facile de survivre. (PH)

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un an de blog, interstices, attention

juin 21, 2009 · Laisser un commentaire

La vie moderne“, Raymond Depardon

champ2Un an de pratique d’un blog, à s’exercer à dire « comment c’est », à l’aveugle, pataugeant, tâtonnant, palpant. Même pas vu le temps passer. 35.376 visites, ce n’est pas beaucoup, c’est ce que doit engranger par jour un blog qui entend s’imposer ! En même temps, ce n’est pas négligeable. Je poursuivrai l’exercice, à la recherche des interstices. Ces légères failles qui secouent la manière trop convenue avec laquelle on a tendance à accepter la manière dont les choses se présentent. Des photos de champs peuvent, au-delà de leur esthétique, de leur « beauté naturelle », représenter des images d’interstices. Voire, à elles seules, des cartes intersticielles (vues du ciel!). Dépasser la contemplation. (Je voulais, dans un quartier résidentiel, photographier entre l’une ou l’autre maison, quelques étroites parcelles restées sauvages, envahies de mauvaises herbes en graine, espaces réduits, tout ce qui subsiste des terrains vagues.) La beauté des champs se heurte aux trognes tannées des paysans dans « La vie moderne » de Depardon, deux beautés différentes, celles des hommes comme desséchés par leur passion (« ce métier de paysan, il ne faut pas l’aimer, il faut le faire avec passion, sinon on ne s’en sort pas »). Comment ce qui subjugue l’oeil comme résurgences du sublime, cet état de nature paraissant si “perdu” (au sens de “paradis perdu”), peut-il aussi être un environnement corrosif, attaquant les physionomies de ceux qui y travaillent, immergés dans sa rudesse magnifiée? C’est la méditation qu’alimente les paysans filmés comme le reste, le rejet  se fossilisant, hébété, de la vie hypermoderne. La part d’humanité laissée pour compte et qui conservait le contact laborieux, quotidien, avec la nature. Quelque chose qui disparaît et dont personne ne mesure l’importance de la perte. Un film de silence. La solitude désapprend à parler. Pourtant, on les entend penser ces vieux (et moins vieux) paysans. Enormément. Mais c’est comme s’ils ne pensaient pas avec des mots. Ils pensent avec ce qui murmure dans le silence des champs, en plaine ou en montagne. L’oreille est toujours occupée, remplie de sons, en continu, de sons qui parlent du temps, des plantes, des animaux, des saisons, du soleil, de la pluie, le vent, les bruissements, un langage animiste qui remplit la tête. On ne ressasse plus des mots, mais des images, des sons qui communiquent directement des états de la nature englobante. Rétention. Il faut conserver l’énergie de ce que les choses racontent. Ne pas la disperser. Depardon restitue le paysage cévenol de l’intérieur. Par la sinuosité des routes qui conduisent, au bout de l’horizon, aux fermes isolées, en sursis. En phase terminale. Il filme toujours les routes en descendant, silencieusement, on descend vers les fermes. Sauf à la fin où il passe un col pour révéler le mouvement par lequel il s’éloigne, comme un adieu, magnifique manière de filmer un col dont la vocation est bien d’être un passage, une bascule entre deux versants. Un interstice. Photos de champs. Il est fascinant d’essayer de restituer par des mots, des phrases, des images lettrées, la texture des champs, réussir à écrire, à décrire l’impression que provoque cette matière dans le cerveau. En même temps, ces matières, ces textures sont inaliénables, ne se réduisent pas aux mots et idées qui les expriment. Elles sont ailleurs, elles vivent sans avoir besoin de cela. Ce sont des échantillons de matières, des bouts de paysage, des graphismes bruts avec lesquels on dialogue intérieurement, en silence, sans remuer les lèvres, sans articuler la moindre la lettre, on parle alors le langage du champ d’avoine, le langage du lin, on pense avec eux, leur image est triturée comme un concept, on pense comme eux. C’est en ce sens que l’immersion dans le paysage, en sillonnant les routes, participe du ressourcement. L’imaginaire capte là des horizons infinis, ici des gros plans avec lesquels il se ressource, ébauche d’autres manières de réfléchir; et ce qui enregistre là un plan large et cadre ici un détail ne relève pas totalement de l’aléatoire, l’attention, en défilant en vitesse, va chercher des choses à retenir, des souvenirs, et retient en priorité les signes qui l’intéressent, elles cherchent des choses bien définies auxquelles elle réagit instantanément, elle retient des images comme on pratique l’écriture automatique, elle “photographie” et compose des phrases brutes avec les images qui en découlent…  elle s’arrime au paysage. (PH)

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Vecteurs musicaux, reconstruction sociale

juin 21, 2009 · Laisser un commentaire

Ignatz, fête de la musique, Médiathèque de Charleroi, juin 09.

mediathequeÀ contre courant de l’esprit « fête de la musique » qui consiste à répandre des moments festifs dans la ville, sur podiums officiels ou improvisés, à cultiver le lien social par le biais de musiques extraverties, c’est à une plongée dans une musique fragile, intimiste, pleine d’ombres (esthétiques, temporelles) que conviait la Médiathèque de Charleroi. Pas le genre de truc qui va fort, que l’on écoute en trinquant et en parlant fort, quelques minutes avant de passer à une autre scène. Avec Ignatz, il faut se poser, s’asseoir, écouter attentivement, se concentrer, prendre le temps. Même si elle ne rechigne pas à provoquer les précipitations soniques, c’est une musique lente. Hypnotique, se déroulant dans des variations blues. Un blues basique, pulsation primale, originelle, déconstruite analytiquement, et reconstruite en flux sonores, en trames de synthèses, thématiques, collages d’éléments blues articulés comme des frises. Syntaxe, grammaire, le musicien déterritorialise un héritage blues puis le reterritorialise dans son imaginaire, selon une syntaxe qui lui est personnelle. Et tout ça passe par le réseau de fils et d’organes électriques étalés au sol, filtres, transformations, découpages, mutations, reproductions. Système nerveux extérieur du musicien. Un subtil travail de boucles qui défilent comme des films, des images abstraites sur lesquelles le musicien superpose sa narration guitaristique. Elle-même sinueuse, procédant par boucles, tournant sur elle-même. Une étrange course-poursuite au ralenti, sans fin. Dans le vide. Beaucoup d’ornementations électroniques évoquent des atmosphères anciennes, dégagent une dimension nostalgique embrumée, illuminée, avec des connotations orientalisantes. Spiritualité au spectre large. Toujours au bord de la distorsion, du manque, ces longues transes conservent une rudesse sombre, malgré leur élégance. Et quand plié en deux sur sa guitare inactive, Ignatz se concentre sur les boutons de ses appareils, c’est un véritable petit film d’animation sonore qui s’ébauche, échevelé, dans une ville globale en ébullition, tourmentée, sur le point d’exploser et s’effondrer, d’éclater en millions de fragments de verre sous les ultrasons du conflit entre micro-structures hyper modernes et ultra-archaïques. Scène sans aboutissement. Le tout est joué sans démonstration scénique, de manière très ascétique, assis par terre, posture d’un musicien juste de passage. Recueillement, chapelle improvisée… J’apprécie aussi que cette prestation live vienne considérablement altérer la perception que j’avais de cette musique, à l’audition des CD ou de séquences filmées sur Youtube. C’est un travail qui change, les coups de crayons dessinent sans cesse de nouveaux traits, nouvelles actions, intrigues sonores. ( Texte sur Ignatz de Philippe DelvosalleChronique d’un CD d’IgnatzIgnatz vidéoDiscographie en prêt public - ) Concerts en médiathèque, enjeux. Reste que, si ce concert en médiathèque n’est pas un échec – des usagers passent, manifestent leur intérêt – c’est loin d’être un succès. Dans le repositionnement des médiathèques, réussir à rassembler du monde autour de musiciens à découvrir, autour de différences musicales à comprendre et qu’il convient de soigner ensemble, de protéger pour qu’elles continuent à enrichir la société, sera de plus en plus primordial. Aux responsables des médiathèques de réussir à faire sentir l’importance de cet enjeu, aux usagers des médiathèques, aussi, de réaliser que leur intérêt de curieux de musiques passent par le soutien physique – la présence militante – aux initiatives de rencontres que doivent prendre de plus en plus les médiathèques. Il ne suffira plus d’emprunter des médias physiques pour justifier la présence de lieux dits de « lecture publique », ou de signer des pétitions pour réclamer leur maintien. Il faut les faire évoluer, leur donner une nouvelle âme, cette âme consistant à développer un esprit d’attention aux arts enregistrés (musiques, cinéma, littératures…) qui manque de plus en plus dans l’espace public. Ce qui ne se réalise qu’en investissant du temps dans une autre manière de fréquenter les espaces « médiathèque » ou « bibliothèque ». Le chemin est encore long. Bistro et terrils. La Fête de la Musique à Charleroi était aussi l’occasion de réentendre Les Terrils dans un vrai vieux beau bistrot de la Ville Basse, “La Quille”. (Rue de Marcinelle, face au nouveau lieu culturel à suivre, le Vecteur). Un cadre tout à fait adéquat pour ce genre de musique (Lire autre article sur Les Terrils en concert), belle prestation énergique. Dans la rue elle-même, sur le podium principal, Quentin Hanon présentait son mélange d’électro-techno et de guitar hero. Luxuriant, un rien emphatique, en complet décalage (mais ça c’est bien) avec l’abandon économique flagrant du lieu. Magasins fermés, façades tristounettes, devantures lugubres: et l’on peut méditer longuement sur le triste état dans lequel le politique a laissé sombrer une ville, dans le renouveau qui peut survenir par la manière dont des citoyens investissent des intentions culturelles”…  Par l’exagération, l’inflation de moyens, de démonstrations virtuoses, de mélanges référentiels, ce genre de musique manifeste surtout, je pense, la difficulté de trouver des issues, des lignes nouvelles, des styles personnels. Je n’avais jamais écouté Quentin Hanon, et en même temps, malgré la bonne qualité de l’ensemble (bonne tenue, belle recherche, sans doute faiblesse d côté de l’idée?), je n’éprouve aucune grande surprise, ça me fait penser à plusieurs autres choses entendues. Particulièrement, ça m’évoque  certains albums anciens de Buckethead (ce guitariste, un moment produit par Zorn, qui jouait avec une sorte de seau sur la tête !) et qui me faisait déjà cet effet: à la fois une sensation d’entendre du neuf, une énergie inhabituelle, des processus non conventionnels, des techniques à rebrousse-poils et, en même temps, cette impression paradoxale d’entendre des portes ouvertes enfoncées une fois de plus, théâtralement… (PH)

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Culot d’artiste. Les objets fantômes.

juin 15, 2009 · Laisser un commentaire

parrenoCe n’est pas grand-chose, mais ça me trotte dans la tête depuis vendredi, peut-être parce que ça traite de génération, que c’est censé viser « ma » génération ? Ça m’a, par intermittence, phagocyté l’esprit durant l’entraînement cycliste du samedi, et pourtant, les surprises susceptibles de capter et faire dériver l’imagination n’ont pas manqué… ( En haut d’une côte bien raide en sous-bois, à la sortie de Saint-Denis, vers le plateau de Thieusies, la route bordée par des talus envahis de lierre, d’orties, des rouleaux de ronces, est traversée par un renardeau, royal et furtif (le silence du vélo autorise ce genre de surprise), qui disparaît dans les fourrés, juste à la lisière, là où les champs déjà fauchés pour le fourrage, rejettent, au-dessus du talus, des franges de pailles en désordre, dorées et brillantes. – Quelques kilomètres plus loin je longe une immense tapis vert, grouillant, comme constitué de filaments emmêlés, cherchant à agripper de quoi se relever, je n’y prête pas trop d’attention jusqu’à ce qu’une odeur très particulière vienne capter complètement mon attention : celle, bien connue, des pois que l’on écosse. Ici amplifiée, enivrante comme toute dilatation exceptionnelle d’une perception, ensuite presque écoeurante, dégagée, distillée par plusieurs hectares de légumineuses chauffées par le soleil. – Beaucoup plus loin, à un moment où le regard peut plonger loin dans le patchwork des parcelles agricoles, d’affolantes surfaces souples fines, presque transparentes, très loin, comme d’immenses foulards de soi remuant sur un tapis végétal, d’un mauve léger et scintillant, les champs de lin qui fleurissent. – Sur le retour, m’arrêtant pour avaler un biscuit près d’un champ séparé de la route par un fossé envahi d’orties, de chardons, de graminées et entouré de sureaux et d’aubépines, deux cigognes se promènent, silencieuses, lentement, le long des haies, séparées d’une bonne centaine de mètres, deux formes animales, méditatives, dans un cloître. – ) Il s’agit d’un article paru dans Le Monde sur une exposition de Philippe Parreno à Beaubourg. Titre de l’article : « Philippe Parreno s’invente une biographie en images. » (Exposition qui mérite certainement le détour, là n’est pas mon propos.) « Cet artiste brouille les frontières entre spectacle et exposition. Entre les images aussi – fiction ou documentaire. La prolifération et la sacralisation de l’objet d’art, voilà tout ce qu’il déteste. » En soulignant que son œuvre travaille la production audiovisuelle plutôt que l’objet lui-même, l’article en arrive à cette citation de P. Parreno : « Notre génération a grandi avec des images, pas avec des objets, explique-t-il. Je ne me souviens pas de la table de ma grand-mère à Oran… » Très bien, me dis-je, nous voilà confronté à cette génération qui a baigné dans les nouvelles cultures d’images. Je retourne lire l’âge de l’artiste : 44 ans. J’en ai 49. Sommes-nous vraiment de générations différentes !? Vise-t-il spécifiquement sa génération d’Oran ? Ou l’entend-t-il de manière beaucoup plus universelle ? Comment un artiste dont le travail relève tout de même d’une économie de la singularité peut-il en venir à « légitimer » ses choix et orientations en se plaçant comme représentant d’une génération !? Sans chercher à vérifier son propos qui est bien le genre d’affirmation qui peut s’objectiver ? C’est clair que, d’une certaine manière, je n’ai pas partagé la même relation à l’image que celle qu’il évoque comme étant la norme, n’ayant pas vécu dans une maison dotée de télévision avant mes trente ans. Néanmoins, étant de la même génération que ce monsieur, depuis que j’ai lu sa déclaration bidon, je pense à tous les objets que j’ai envié, convoité, étant enfants. Depuis des babioles dans les vitrines des grands-parents jusque des outils patinés, des insectes dans la collection de mon père, des objets ramenés d’Afrique, des jumelles, des armes, des jouets… Ces jouets qui, du reste, partagés par tous les enfants autour de moi, sont à présent devenus des objets de collectionneurs, reflets que nous avons traversé une époque envahie d’objets. Nous sommes nés dans les années 60, nous avons grandi avec le boum de la société de consommation, la prolifération croissante des objets en tout genre… Depuis que j’ai lu cet article, avec ce culot d’artiste qui, quelque part, me choque, je sens que, piquée au vif, ma mémoire travaille, drague les fonds, promène des faisceaux lumineux dans les coins les plus sombres, tente de ranimer tous les objets que j’ai manipulé comme étant inséparables de ma vie, constitutifs de la formation du désir de vivre, et tous les objets convoités, que j’ai rêvé de posséder, qui me semblaient incontournables pour avancer, me découvrir, m’accomplir, m’épanouir… Je cherche leurs visages pour restituer ma « biographie en objets », symétrique à celle de Parreno, moi qui, contrairement à lui, appartient à une génération qui a grandi dans un monde fait d’objets et de leurs mirages. (PH) – Philippe Parreno, Douglas Gordon, portrait de Zidane. –  Trace sonore de Parreno en Médiathèque

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