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lieux-cicatrices transitionnels

cicatrice

Librement divagué à partir de : Vélo en Cévennes et l’Aude – Ugo Rondinone, Becoming Soil, Carré d’Art Nîmes – Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, CRAC de Sète – actualités – Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, Le bord de l’eau 2015 – Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Seuil 1999 – Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, la Découverte 2016 – Achille Mbembé, Politique de l’inimitié, La Découverte 2016…
cicatrice

Longue descente d’un col, route étroite bordée de roches couvertes de végétations rases et hérissées, ou aspirée par le vide, tantôt dans la caillasse vertigineuse, tantôt sous le tunnel matriciel de la forêt, résineux et feuillus mélangés. Le fait qu’il ait déjà pratiqué ce col, l’année passée, et d’autres années encore, et qu’ainsi ce déroulé se soit déjà gravé plusieurs fois en lui, en diverses variantes, lui procure la sensation de parcourir une route intériorisée, de rentrer en lui-même, de sillonner une topographie hybride, physique et mentale. De vivre ou revivre un déboulé biographique onirique. Et, aussi, les temporalités distinctes des différentes expériences de cette route se superposent, se mélangent et installent l’illusion d’une permanence, comme si depuis des années, une part de lui était suspendue dans cette motricité zélée, rapide, nue. En outre, l’alternance de fraîcheur et chaleur, d’éblouissement et d’ombres compose une subtile plénitude. Les lacets lui donnent l’impression de tourner sans fin, de ne plus savoir sur quel versant de la montagne il file, sorte d’anneau de Moebius. Sensation jouissive, euphorie sans fin, illusion presque matérielle d’une évasion réussie. Malgré le besoin d’une vigilance acérée pour éviter la chute, le corps, comme une éponge, se gonfle d’une agréable somnolence après l’exaltation ascétique de l’ascension. Les mains au guidon caressent les freins comme s’il s’agissait d’une gâchette et contrôlent la vitesse vaguement, presque symboliquement, selon la trajectoire. Les doigts fourmillent quelques fois de la tentation de tout laisser aller, jouer l’emballement. Le vent fouette ou caresse le visage, sèche la sueur. Le maillot ouvert, des frissons zèbrent le torse, l’air indomptable des sommets perce la cage thoracique. Tout s’y engouffre, corps avide après avoir entrevu ses limites. La descente – mais est-ce vraiment descendre ou surfer, planer ? – s’effectue dans un mélange de souplesse et de raideur hypnotique, d’abandon absolu, yeux mi-clos, et de reprise de soi, quand il s’agit d’éviter de voler dans le décor. Sur un fil entre éveil et rêverie, hyper conscience et engourdissement savoureux, un tracé presque fictionnel le dévore. Sa tête s’échappe, ses muscles et articulations s’ankylosent. Alerte, une réverbération aérienne, quelque chose de l’ordre du mirage, peut-être juste un parasite dans l’œil ou une hallucination fugitive. Un coin de macadam ruisselle, se dérobe, se met à bouger, miroir frétillant, sol instable. Un glacis écaillé de goudron ramolli par le soleil, scintillant, dangereux. Comme si là, la route se découpait en fines lanières souples, rapides, s’incarnant en animalité insaisissable, tentacules qui tendent leur piège. La surprise évoque celle du tuyau d’arrosage qu’on laisse tomber et que la puissance du jet rend incontrôlable, boyau qui frétille en tout sens et asperge tout azimut. Il songe aussi au retour d’une chevelure électrique, noire et nacrée, qui viendrait le reprendre dans l’ivresse de la descente, l’aveuglant comme un poulpe, se faufilant sous le maillot débraillé et moite, ruisselant sur sa peau nue (souvenir ou fantasme). Un serpent de nulle part traverse, zig zag hystérique, presque invisible, peut-être un nœud de serpents tant il semble y avoir plusieurs corps zélés. « Longue couleuvre ou vipère dérangée ? », s’interroge-t-il pour évaluer le danger. Serpent véloce, traits de métamorphoses balayant le sol, il n’a aucune certitude. À la dernière seconde, d’un étrange sursaut, la chose bascule dans les broussailles, sans laisser de traces tangibles, retourne à l’invisible, l’insitué. Vif argent sombre. Encore un peu il roulait dessus. Comment la bête aurait-elle réagi, se serait-elle dressée et enroulée à sa cheville, emmêlée aux rayons de la roue, paralysant la mécanique et provoquant la chute ? Ce spectacle, somme toute banal, éveille en lui, par l’attente qu’il en a (comme si sans cesse, cette rencontre avec le serpent était désirée, autant que crainte), une excitation jamais comblée, celle de fusionner avec cette plasticité animale trouble. Un point d’intersection énigmatique avec ce qu’il cherche à joindre, avec son esprit, son corps, dès qu’il s’efforce à. Du reste, ce serpent, là, n’est pas un événement factuel, quelque chose d’effleuré et ensuite relégué dans le passé, il l’emporte, le traverse et il s’en trouve irrémédiablement serpent. Continuant sa course, il a immédiatement une sorte de regret, de nostalgie pour ce qui ne s’est produit qu’incomplètement, trop furtif. Une opportunité qu’il n’a pu saisir, mais juste effleurer, une auréole projetée au sol, se matérialisant en quelques corporéités inédites, inclassables, chimériques. Etait-ce réel ou halluciné ? C’est un surgissement qui vivifie le bestiaire fantasque qui prolifère en lui, qui l’anime, créatures hybrides dont l’invention et le contexte, les liens tissés entre elles et lui, génèrent une porosité entre l’humain et les autres espèces. Porosité par laquelle il respire et peut se situer. Ce qu’il a aperçu est un halo où se produisent de ces phénomènes transitionnels qui le plongent entre différents mondes et appartenances labiles, l’engagent dans des états délicieux à rebours, et en équilibre instable. Des sas virtuels de formation et déformation de l’imaginaire, rien n’étant irréversible, où sans cesse s’abolit et se réforme de manière fantaisiste la séparation entre l’extérieur et son intériorité. Ce qu’il emporte de ce choc presque fusionnel avec peut-être un serpent, c’est peut-être une bifurcation, l’engagement parallèle sur le tracé d’un de ces chemins de crête où « le rêve et la réalité sont encore indistincts » (Stiegler, p.336), ou à nouveau indistincts. L’émerveillement et l’émotion de se hisser là, de gagner le droit de jouir des pentes et des prises de vues extraordinaires, abolissent pour un temps la distinction entre dehors et dedans. Ça tremble dans ces lieux-cicatrices où ça ne s’est jamais figé et refermé complètement, des failles qui continuent de travailler et d’où émane la possibilité du jeu. Il continue à dévaler sur ses deux roues fines, espérant secrètement que cette motricité de rêve, faisant corps avec la montagne, ne s’interrompt plus jamais. Il a roulé dans quelque chose qui transforme sa vitesse en force imaginative pure. « (…) Ce qui va fonctionner comme « objet transitionnel » est originairement un pur produit de l’autostimulation endogène de l’enfant. Mais au départ le bébé « ignore » qu’il s’agit d’une extériorisation d’un objet dont l’origine est interne : pour lui il s’agit d’une des multiples constellations représentationnelles investies par des affects et qui peuplent l’univers encore largement non structuré dans lequel il tâtonne. » (Schaeffer, page 177) Et s’il ne pédalait de si longues heures dans la solitude montagneuse que pour visiter ou être visité par ces phénomènes transitionnels, survivance de ces autostimulations endogènes de l’enfance !? Comme un pèlerin cultivant la transe d’une déambulation paysagère, en quête de révélations, de visions ? Il n’y a pas que les reptiles dont des parcelles d’être se projettent en lui, le complètent, le diversifient et l’accompagnent. Dans les garrigues du piémont cévenol d’où il aperçoit les montagnes douces brumeuses, lointaines et comme impénétrables, closes, sans routes ni chemins – et où pourtant il va s’enfoncer dans les multicouches du rêve, sans savoir exactement comment -, dans la lumière orange du matin, rappel de la première lumière du monde, chaque fois qu’il donne le premier coup de pédale qui lui fait inexorablement intérioriser corporellement la première phrase du poème « jamais un coup de dès… », s’envole juste à côté, juste devant ou juste derrière, une ou plusieurs huppes faciès. Une sorte de salut et d’encouragement. La caresse d’une présence qui veille sur lui (caresse offerte ou inventée par lui, fruit de l’autostimulation ?). Le don d’une légèreté pour découvrir les routes, invisibles d’où il démarre, et qui lui permettront de s’élever sur les versants abrupts. Est-ce la bénédiction inopinée d’oiseaux élégants ou l’agitation intérieure d’un ange gardien s’ébrouant ? Manifestation naturelle ou aiguillon fictionnel qui l’aide à se croire capable d’accomplir les ascensions qu’il a projetées en tête ? Le vélo commence sa course silencieuse, sans sillage, dans l’air frais, sous l’auspice d’ailes et de huppes graciles. Comme le reflet à la surface brillante de l’aube, à la manière de cristaux solaires sur le miroir de l’eau, de lointaines étreintes légères, d’œillades amoureuses passées, d’assomptions lapidaires qui ne sont plus, d’extases passagères perdues, mais dont l’écho subsiste, ébouriffement de mèches malicieuses. Des traces qui sont aussi des dispositifs transitionnels, virtuels et à double face, l’une tendant le mirage d’un nouveau départ, l’autre dégageant une puissante mélancolie, associant la tentation de régresser et le désir d’avancer. Là aussi, frontière, vaguement auto-érotique d’indistinction, entre rêve et réalité, savoureuse et dangereuse, avec laquelle il faut apprendre à composer, potentielle réinvention de soi. « (…) Apprendre à faire la différence entre le fantasme enfantin et le mensonge qui est le propre de l’adulte infantile. Le passage par où se fait cette différence – qui est une différance – est l’expérience du devenir adulte lui-même, où les adultes eux-mêmes apprennent à vivre autrement que les enfants, précisément en préservant ces espaces transitionnels pour adultes que sont pour Winnicott les œuvres de l’esprit. Ces œuvres n’oeuvrent qu’en surpassant l’opposition du réel et du fictionnel : leur réalité n’est pas celle d’une existence, mais celle d’une consistance (une idéalité) qui, de ce fait, peut inscrire dans l’entropie du devenir la bifurcation d’un avenir. Tel est le pouvoir du savoir, auquel les gestionnaires de l’impuissance publique ne comprennent plus rien. » (Stiegler, p.398)

Plus la vitesse la gagne, plus l’adhérence au sol diminue, plus le frisson du décollage s’empare de lui, plus la situation lui semble irréelle. Détachée. Ses yeux s’écarquillent pour ne louper aucun détail, depuis la moindre aspérité du revêtement qui pourrait le faire dévier ou perforer la gomme du pneu, jusqu’aux panoramas immenses, à perte de vue, moutonnement de vallées et de sommets accolés comme des vagues, reliefs sur lesquels passe, indolente, l’ombre projetée des nuages. Formes d’anges, silhouettes végétales ou faune fantasmagorique de fumée. Son ombre n’est-elle pas dissimulée ainsi parmi celles des nuages ? Ivresse de l’altitude, de tout embrasser, le réel immense, vierge sans humain visible, et son interprétation dopée par l’adrénaline sportive. Et quand il plonge dans les souterrains forestiers, durant quelques secondes, il ne voit plus rien, le temps de s’habituer à l’obscurité, puis, comme un hyper scanner lancé en bolide à même le tissu des arbres, il enregistre le maximum de détails, dans cette ivresse où la focale n’a plus de centralité mais est submergée par ce que l’attention périphérique, surdimensionnée, ramène dans les filets du regard. La vue passe sans cesse du micro au macro, vice-versa, emmagasine le plus possible d’images, intègres ou en charpies. Les enchevêtrements des branches, comme une tapisserie en profondeur, tissée sur des milliers d’hectares, sans fin. La traversée des entrailles forestières qui couvrent les montagnes. Les troncs qui dansent et se tordent, prennent des poses animales ou anthropomorphes. D’autres, abattus, équarris, révèlent l’âge de leur aubier, en train de pourrir, forés et rongés par les insectes. Certains énormes et découpés, creux, dressent une porte de ténèbres vers l’inconnu, sorte de passage secret fantastique. Les roches dressées, moussues, et les anfractuosités noires rejoignent le réseau de grottes et cavernes, habitats préhistoriques. Dans le fouillis ordonné, de lointaines cabanes improbables, surgies de comtes terrifiants ou promesses d’idylles impossibles, refuges inespérés qu’il aimerait expérimenter. L’entrelacs infinis des racines. Le rideau des lianes. Les touffes de fougères et graminées. Les sols spongieux ou secs, stratifiés comme de l’ardoise effritée. Les champignons, les découpes de feuillages selon les espèces, les écailles caractéristiques des troncs, le territoire de centenaires majestueux et les hordes de jeunes pousses, les clairières inaccessibles, superposition de couches de nature sans âge et très jeune, antique et moderne. Et tout cela, en une seule trame déroulante, décor dans lequel il vole, qui l’environne comme la projection en 3D d’un casque de réalité virtuelle. Tout cela se grave en lui, en petits traits précis, grâce à la vitesse de la descente, dévorante, aspirante, par infimes secousses graphiques qui incisent sa peau et son cerveau, effectuant par une sorte de composition automatique d’immenses tableaux dont il n’entrevoit plus la sortie, à moins d’un déchirement d’horizon. Immenses dessins minutieux, imitation fiévreuse voire délirante du tissu forestier, réel et fictionnel, mêlant indistinctement ce qui vient de l’observation naturaliste rigoureuse et des légendes que la forêt a fait proliférer dans l’imagination humaine. Il se laisse dévorer par ces radiographies fantasmatiques, rideaux transitionnels, comme s’égarant au cœur des grands dessins d’Ugo Rondinone (ZWANZIGSTERJUNIZWEITAUSENDUNDFÜNFZEHN). À vélo, précipité dans la descente, ou au musée, aspiré par le grand format crayonné, c’est la même immersion mimétique, sauf que celle ressentie plié sur le cadre de la bicyclette, est plus physique, faisant vibrer chaque partie du corps, le paysage se transformant à fleur de peau en interface fictionnelle, avec cette impression que le cours habituel des choses hésite, se délinéarise, s’inverse… « L’immersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative. Alors qu’en situation « normale » l’activité imaginative accompagne l’attention intramondaine comme une sorte de bruit de fond, la relation s’inverse en situation d’immersion fictionnelle. » (Schaeffer, p.182). Mais ce qui fouette ainsi les sens quand, dans la chute libre des lacets du col, l’immersion dans le paysage devient autant fictionnelle qu’expérience réelle avec la nature traversée, entraîne une excitation prodigieuse de ce qui est en train de passer, à une vitesse échappant à la pleine conscience, en lien avec ce qui fait écho depuis les limbes de la mémoire, comme extirpée. L’euphorie provient de cette peu ordinaire correspondance entre ce qui se vit et ce qui a déjà été vécu. « Bien que le degré d’immersion fictionnelle soit toujours inversement proportionnel à l’attention accordée à l’environnement perceptif actuel (à l’exception bien sûr des perceptions qui sont le vecteur de l’immersion), cela n’implique pas une coupure entre le monde des stimuli mimétiques et le répertoire des représentations mentales issues de nos interactions passées avec la réalité actuelle. Tout au contraire : les mimènes resteraient radicalement opaques s’ils n’étaient couplés en permanence avec les traces mnémoniques de nos expériences réelles. » (Schaeffer, p.182)

Puis l’altitude diminue rapidement, comme fond une ressource vitale, la pente décroît, l’air se réchauffe, le paysage se domestique, les maisons se multiplient, il se rapproche des hameaux. Le cœur s’étreint, doit réintégrer l’étroitesse de la cage thoracique. Il appréhende la traversée des villages et le déplacement des gens et des touristes, pas tellement eux en tant que tels, mais ce qu’ils déplacent, la part de rumeurs, la poussière de doxa qu’ils transportent dans leurs us et coutumes. Il revient d’un autre temps, entre passé et saut vers le futur. Avant de réintégrer l’atmosphère réelle du présent, il effectue une pause dans un bistrot villageois, entre deux, hors du temps, avec sa tonnelle de glycine que ne perce pas le soleil, les gestes lents, les verres qui se vident lentement, s’évaporent, les sandwichs faits à la main, dans l’arrière-cuisine, comme à la maison, pièces uniques. Hébété par la course, criblé mitraillé par les points de vue inouïs absorbés, essentiels à son bonheur, inaccessibles autrement que par cet engagement physique sur le vélo, lenteur de la montée, précipité de la descente, et qui lui laissent entrevoir le pays sublime où quelque chose de lui reste enraciné, il s’arrête, se relâche, savoure cet étourdissement de la chute, peu pressé de retrouver le climat post-attentats terroristes. Laisser s’imprimer en lui ce qu’il vient de vivre de sauvage et d’inexpliqué pour ne pas le perdre intégralement en percutant ce climat qui taraude tout le corps social, depuis les discours politiques et médiatiques dominants jusqu’aux conversations de comptoirs, chacun apportant sa petite pierre, modérée ou virulente, à l’édifice du clivage, se drapant dans le besoin de frontières protectrices, le désir de barrières qui garantissent la survie, tout un état d’esprit où macère le rejet et l’attachement maladif au terroir, qui doit rester intouché par l’autre. Il rumine. On dirait que, quoi qu’on dise, même en se distançant légèrement, avec tact, parce qu’il ne faut pas heurter l’opinion publique sous le choc, quoi qu’on dise, on contribue au clivage entre eux » et « nous ». Même la tentative de comprendre, de ne pas tomber dans le panneau, renforce le courant dominant, a conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire que sortir les armes. Là, ça sent vraiment le piège. Comme si l’explosion du radicalisme répandait, en retours, dans les organismes susceptibles d’en être les victimes, les germes d’une connerie purulente, se réjouissant d’avoir carte blanche pour saper la démocratie. C’est dans ce genre de configuration que l’on se sent prisonnier d’un modèle, d’un mode de vie que l’on contribue à perpétuer, reproduire. Avoir au jour le jour le sentiment de tourner dans une roue de hamster, au centre d’une société très éthique, accroît les risques de déprime, de découragement, passage à l’acte, les souffrances latentes que pointait Bourdieu dès les années 80. « L’extrême attention éthique portée aux actions particulières va donc de pair avec une déresponsabilisation éthique globale, qui va bien avec le système. L’éthique omniprésente dans notre société est donc cette éthique restreinte, restreinte en ce qu’elle se cantonne à la défense de quelques principes particuliers dont le respect renforce mécaniquement le système qu’ils blanchissent. Superficiellement, on pourrait avoir l’impression toutefois, il est vrai, que, par là, notre société est devenue plus éthique, l’ensemble de nos comportements particuliers étant soumis à des principes moraux contraignants. On a donc sécurisé la roue de hamster : nous pouvons y tourner en toute quiétude. Mais qui critiquera le fait même que nous tournions fans une roue de hamster ? Quelle éthique dénoncera non les imperfections du système, mais le système lui-même et le mode de vie qu’il nous impose ? » ( Hunyadi, p.26) Le déchaînement sécuritaire après le massacre de Nice prend des dimensions délirantes. Il faut lire et écouter tel élu affirmer qu’il est pourtant simple de poster des militaires avec des lances roquettes. On dirait que ce qui se passe est vécu par certains comme une libération : enfin, on peut y aller, plus besoin de mettre des gants. Ce qui excite certains commentateurs, qui parlent de guerre civile, de guerre de religion, c’est l’effet d’aubaine. La provocation, l’attaque produit un tel choc qu’ils peuvent convoquer « leur » guerre de religion, répondre à la provocation sur son propre terrain. Pas grand monde pour prendre de la hauteur, essayer de déplacer la confrontation, élaborer des analyses et prendre des mesures sociétales et civilisationnelles d’envergure, de nature à couper l’herbe sous le pied des extrémismes. Il n’est plus temps, ouf, de se remettre en question, nous sommes en guerre, alors, œil pour œil, dent pour dent. Les erreurs et errements passés, tout ça est oublié, nous sommes attaqués Ce qu’ils nous font subir est trop grave que pour prendre en considération ce qui, venant de nous, participerait à la gestation compliquée de la haine. La binarité revient en force, les bons contre les méchants, sans nuance, et cela justifiant toute l’histoire innommable qui a érigé ce merdier. Au moins, les politiques retrouvent la possibilité d’énoncer des messages, des formules vides, certes, mais dont ils sont convaincus qu’elles délivrent du sens. Ils peuvent ressortir leurs valeurs stéréotypées. Peut-être croient-ils ainsi résoudre la crise du politique ? Sans cela, ils n’avaient plus rien à dire, acculés à la rigueur, à l’absence de perspective. L’horreur les replace dans un rôle de personnalités virtuellement « hommes de la situation », en tout cas gestionnaires de crise, indiquant la possibilité d’une porte de secours. Chef de guerre, un costume parfois commode, opportuniste. Il n’y a plus de dignité qui tienne dans l’urgence, les pires crasses ou lâchetés apparaissent comme des prises de position raisonnables, voire courageuses, en tout cas dignes d’être relayées. On nage alors en pleine décomplexion, désinhibation, les radicaux sont comme des poissons dans l’eau. Ainsi, cette insondable saloperie prononcée par un ministre belge, Théo Francken, contre la proposition d’organiser le droit de vote des étrangers : « les étrangers d’abord, les Belges ensuite ? » Étrange raisonnement réduit à un slogan qui augmente encore plus la confusion et la consternation. Est-ce ainsi que les hommes pensent ? De plus en plus, on assiste à des manifestations où des groupes d’animaux scandent, face à d’autres individus, des cris du genre « on est chez nous » ! Quel culot et quelle incommensurable bêtise. Tout au long de la descente du col et des points de vue qui le transperçaient comme des éclairs, il se reconnaissait comme appartenant à ces lieux, ayant une histoire avec eux, mais il serait bien incapable de s’appuyer sur ce lien en partie fictionnel pour formuler une chose aussi horrible que cet « on est chez nous », primaire confiscation du sol aux dépens d’autres espèces. Le modèle culturel est toujours celui des colonies, de la guerre, de la lutte pour les territoires. Alors que la situation de l’humain sur terre est déjà tellement en péril, fondamentalement, sans cela, et qu’il faudrait traiter avant toute chose cette mise en péril, dans toute sa largeur et profondeur, et que c’est ce traitement patient qui conduira inévitablement à réguler, soigner, effacer les causes et raisons de divers conflits qui ont générés, partiellement, le système d’exploitation de la planète qui nous a acculé à un monde en sursis. Et aussi, par ce travail lent et culturel, assécher partiellement ce qui soutient l’imaginaire terroriste (il en faut bien un pour de tels passages à l’acte). Mais cela signifie de s’engager dans des changements substantiels de système, sortir de la roue de hamster, et, en même temps, changer d’imaginaire, plus exactement retrouver de l’imagination, initialement de gauche. Mais celle-ci se trouve justement, comme le disent Dardot et Laval, en panne d’imagination. « Or, il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire. Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. » (p.219) Nous non plus alors ? Car, se sentant depuis toujours proche de la « main gauche » de l’état, il souffre de cette panne d’imagination généralisée, systémique, qui légitime l’assèchement néolibéral de cette main soignante. Le travail principal devrait être essentiellement un travail de réconciliation pour passer, comme le dit Achille Mbembé, d’un ordre terrestre à un ordre cosmique. Cette réconciliation implique toutes les espèces, entre humains de toutes sortes, mais entre humains et animaux, plantes, choses inertes, et pas seulement à l’échelle de la planète habitée mais prenant en compte toutes les autres planètes…

Reprenant des forces, retrouvant une respiration normale, absorbant eau, protéines et sucre, il s’apprête à reprendre la route, glisser le long des derniers kilomètres de la vallée et revenir complètement dans le présent, et il le vit comme un basculement d’un bestiaire à un autre. Celui qu’il convoque et suscite sur les routes désertes de montagne, dans sa bulle, est une émulation plurielle et bienveillante, une initiation à la multiplicité d’êtres dont les trajets interfèrent pour cartographier une appartenance à un paysage de vie (qui ne confisque et ne privatise aucun des lieux concernés). Il est habité par cet horizon de réconciliation et par cet ordre cosmique à explorer, inventer. Celui qu’il retrouve est hérissé, agressif, survolé d’engins menaçants, furtifs, qui dépossèdent l’homme de tout ciel protecteur. Les cieux sont brouillés, écume et fumigation sales où surgissent comme venant de nulle part, les silhouettes prédatrices d’avions de guerre. Eux-mêmes prêts à se dissoudre dans la masse nuageuse tourmentée. Au sol, un loup renifle les restes d’un désastre. Non loin, l’excitation du rejet de l’autre, au nom des valeurs de la modernité occidentale ou d’une qualité historique supérieure, déchaîne les instincts. C’est une vision de fin du monde. L’impact de l’homme haineux sur son environnement transforme le paradis sur terre, où les animaux parviennent à réguler leur cohabitation, en carnage au finish, toutes espèces se disputant à mort « leur » territoire. (Ce « leur » étant pure fiction, strictement un leurre, dans tous les sens du terme.) À même la pâte picturale, elle-même effrayée par ce quelle représente et le plaçant dans un flou nerveux, hâve et saccadé, c’est l’apocalypse du vivant tel que peint par Yan Pei-Ming dans ses « ruines du temps réel ». L’homme a déjà disparu. Ces ruines, plus il se rapproche du monde « civilisé », plus il les sent dans l’air. Plusieurs heures après, en pleine nuit, le corps comme nettoyé par l’effort et la longue escapade, il tente de se purger de ces visons horribles en s’absorbant dans la contemplation de la voûte étoilée. La nuit est douce, ponctuée par la polyphonie fragmentée des petits ducs et le vol des insectes nocturnes, la cartographie infinie des points lumineux dans l’espace aiguise puis engourdit ses sens. Il s’y noie dans l’incommensurable, refusant de borner, faire entrer dans des mesures ou compréhensions limitatives. Il y retrouve, comme le jaillissement d’un torrent insaisissable, ce que son corps a emmagasiné en pédalant dévalant les montagnes (criblé, mitraillé par les points de vue), poudroiement d’impacts lunaires, lunatiques, solaires, stellaires. Sans que cela, il puisse le cataloguer, le ranger, l’ordonner, le traduire, le dire. Une immensité nue avec des points d’accroche indéterminés et des présences cachées, réelles ou fictionnelles, qui lui sont indispensables à vivre, respirer, bouger, continuer à… (Pierre Hemptinne)
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Corolle, chute et remontée des corps

Corolle/Flying Visions

Librement divagué à partir de : David Miguel, Flying Visions, NextLevel Galery – Augustin Berque, Poétique de la terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Belin, 2014 –Emelyne Duval, Visions rouges – Sophead Pich, Buddha 3, 2009, Renaissance, Phnom Penh (Lille 3000) – Henrique Oliveira, Fissure, Galerie Vallois – Une déclaration imbécile de Manuel Valls – Julie C. Fortier, La Chasse, 2014, Tu dois changer ta vie !, Lille – Choe U-Ram, Séoul, Vite Vite !, Lille – Peybak, Orient, 2015, Lille… – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF 2015…
David Miguel/Flying Visions

Il n’en sort jamais, du sentiment de lévitation ; ça n’en finit plus, le sentiment de chute, à tel point que, bien que toujours en train de choir, voyant venir l’écrasement, il n’en reste pas moins dans les vapes, déconnecté de tout milieu stable, en porte-à-faux. Il fluctue entre euphorie et dépression, sans attache, sans filet. Quand, au fond d’une cour, par l’embrasure d’une vaste porte aux battants écartés, il aperçoit une immense corolle multicolore, flottante, attirée vers le haut, mais maintenue au mur par des attaches. Indécis, il ne sait s’il s’agit des flancs d’une chimère en train d’expirer à petit feu, ou de tissus en train d’ébaucher une nouvelle forme de vie bientôt prête à prendre un envol expérimental. Oui, l’embryon d’une montgolfière palpitant, cherchant à s’échapper du haut vestibule blanc, trop exigu pour elle, trop étranger au ciel, son élément qu’elle aspire à retrouver pour croître et se déployer, vivre un nouveau départ, après l’affaissement soyeux et voluptueux de ses toiles, dans une prairie verte, tous les plis boursouflés d’air chaud expirant mollement. Dragon reptilien de vents qui s’échappe du ballon aérien, y dessinant des couloirs, des cheminées, des bras, des jambes souples, tout un poulpe qui file à l’Anglaise, vers l’invisibilité de la liberté sans limites. Affalement et envol sont réunis dans une simultanéité fascinante, au cœur d’une plasticité intrigante, resplendissante. Fouillis couturé de drapeaux et d’ailes fatiguées. Réplique métaphorique de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages dermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Les corps amoureux, en ourobore adorant, accomplissent « l’assomption de la chair en la conscience » et « hypostase de la conscience en la chair », et même, au-delà, via cet ourobore entre chaire et conscience, « assomption de la Terre en subjectité humaine » et « hypostase de la conscience en la Terre ». (Berque, 47) Il pense aussi aux vastes parures de chefs indiens, à de lointains archipels célestes, à d’immenses jupons bouffants dérivant entre deux eaux. Flottaisons magiques renvoyant à la disparition physique d’un territoire, d’un royaume ou d’un corps, d’une existence autre avec laquelle, pourtant, il lui semble toujours cheminer par en dessous, et être composé par elle, roulé dans ses draps évolutifs. Une progression quasi aveugle dans le vivant, autour de ce qu’il croit être le fil rouge d’une identité, selon un mode d’être concrescent. « C’est ce que font les choses quand on les laisse se faire les unes avec les autres, dans le champ de notre existence. Il y a là en même temps du lien (cum) et du devenir (crescere). On peut donc dire que la concrétude, ou plutôt la concrescence, puisque c’est une mouvance, incarne la trajectivité du rapport entre genesis et chôra, l’existant et son milieu ; tandis qu’à l’inverse, la discrétisation moderne incarne le triomphe, dans les objets individuels, du topos et du principe d’identité, en même temps que celui du dualisme sujet/objet. » (A. Berque p.121) Il s’approche et reconnaît un parachute. Pas une imitation, un vrai parachute, ayant probablement servi, parachute usagé. Il devrait plutôt dire « du parachute », un concentré, un drapé complexe, mélangé, qui rassemble les divers éléments qui font que le parachute est ce qu’il est, objet technique, rêve de l’homme, traversée du vide, pompe à adrénaline. Pas l’essence du parachute, il n’y a pas d’essence, mais ce que le parachute ne cesse d’être et de devenir, de par les usages constants en cours qui sans cesse font évoluer l’histoire de l’homme et du vide, de par l’imaginaire qui ne cesse de jouer, quelque part, dans un coin, avec les sensations du saut en parachute. La beauté esthétique de ces étoffes sismiques rassemble les débats complexes impliquant de l’humain, un milieu hostile à amadouer, des héritages mythiques et techniques. Cette corolle harmonise plusieurs forces incompatibles. « Cette invention suppose – mentalement – un état primordial métastable et sursaturé, un état qui contient la tension des incompatibles ; par l’invention, qui institue une communication entre ces incompatibles nécessaires, s’organise une comptabilité et une stabilité, au prix d’une refonte de chacun des éléments d’avant l’invention : ils font plus qu’entrer en relation comme les membres d’une société ; ils forment un organisme ou une organisation douée de résonance interne, c’est-à-dire un flux de communication émanant de chacun des éléments et reçu par les autres, ce qui définit la communication interne. » ( Simondon, p. 83) Il entre, et en voit d’autres, sur les autres murs, accrochés comme des parures ou des trophées. Les insignes éblouissants d’une civilisation immatérielle, sans localisation ou les objets arrachés de haute lice dans la conquête d’un espace dangereux. Comme autant de portraits individualisés des gouffres affrontés, révélant leur physionomie de pièges et leur beauté intérieure, insondable, rayonnante inexplicable autour d’un ombilic des rêves où tout converge. Orifice froncé érotique au centre de ces linceuls éoliens. Et, bien qu’immobiles et figés aux parois du cube blanc, ces parachutes volent encore, ils exposent une matérialité inédite du vol et parlent du vide. Ils surgissent du saut dans le rien. Ce rien indispensable à la naissance du quelque chose (tout ce qui germe dans un cerveau, par exemple). Ils sont là comme les empreintes soyeuses, chiffonnées, de diverses chutes libres, effroi et volupté. Ils sont les béances dans les cieux par lesquelles les anges déchus ont été précipités et, masse de cordages et de voiles plissées, ils sont le moulage de la chute de ces anges à travers le cosmos, de leurs ailes chiffonnées et ramassées en corolles telles qu’elles se posèrent dans les champs, le sommet de montagnes, les rivages de fleuves. Objets techniques et poétiques. Ils ont cette dimension sacrée des choses qu’il craint un peu de toucher parce que, jusqu’ici, il ne les a aperçues que de loin, lors d’un lâcher de parachutistes près d’un club aéronautique, ou dans des films souvent de guerre, flottille de petites voiles où pendent des bonshommes venant délivrer, par le ciel, des terres occupées par l’ennemi. Chorégraphies de délivrance, êtres libérés de la peur du vide, jouant de l’apesanteur. Et si de loin, ces instruments semblaient bien circonscrits, échoués là, ils débordent, ils sont insurmontables, incommensurables, ils déroutent la pensée, ils restituent en vrac l’impensé qu’ils ont pourtant contribué à résoudre, « comment voler », sauter à très haute altitude et rejoindre le sol sans mourir. Ils submergent. Et ils chantent silencieusement, transcrivant les sonorités sidérales des hauteurs qui imprègnent leurs tissus, la traversée des airs rendue possible par la confiance totale au corps médial, « extériorisation de notre corps animal en un corps social constitué de systèmes techniques et symboliques » et « il va de soi que ce corps social n’est pas soumis à la mortalité du corps animal individuel. » (Berque, p.108) Pavoisés dans la galerie, ils sont les fossiles étoilés de toutes les compressions et frou-frou chaotique imprimés à l’âme lors de l’immersion dans la béance totale, mélange de fascination et répulsion pour le néant, fossiles de quelque chose de primal, originel, ciel de lit sous lequel il aurait vagi dès la naissance. « Ces chaos originels cohérés présentent toujours le double aspect de la contradiction interne et de l’unité fonctionnelle ; ils ne sont descriptibles ni sous forme d’enchaînement causal, ni sous forme de téléologie unilinéaire : ils ont des facettes, ils sont multipolaires. » (Simondon, p.87) Et, à la manière d’une phrase énigmatique qui condenserait ce qu’il éprouve devant cette esthétique de parachutes déplacés, cette autre phrase de Simondon lui revient : « Un cristal a résolu en système ordonné le chaos moléculaire de son eau-mère sursaturée ». des cristaux, oui. Ces sortes de masques ou fresques utérines d’une civilisation cachée dans la nôtre, ayant trouvé ses conditions d’existence dans la chute libre, expriment ce que « forclosait le cogito : que l’être humain non seulement partage un corps médial avec ses semblables, mais qu’il peut en partager un avec d’autres vivants. Il peut s’identifier à eux, entrer dans leur monde en apprenant certains de leurs prédicats, parce qu’il a en commun avec eux un milieu plus profond, qui en dernière instance n’est autre que le géocosme. » ( Berque p.198) Ce milieu plus profond vers lequel sa pensée se retourne, fréquemment, comme suivie et cherchant à identifier par qui, par quoi. Regard alors rétrospectif qui s’égare dans le genre de réminiscence qu’il préfèrerait éviter, son imprudente collection de photos de lits d’hôtel, ouverts, exposant leurs draps ravinés, plissés, roulés, chiffonnés, vastes toiles de parachutes où avec son amante ils ont traversé les airs, ont flotté comme des corolles, ont atterri en rêve dans un monde à côté, incertain. Ces empreintes charnelles de vertiges, désertées, abandonnées loin au fond de la mémoire, qui sont autant les linceuls de ces instants de grâce, uniques, révolus. À trop les regarder, le psychisme se crispe et le sol se dérobe. Comme dans cette image d’une gouvernante, femme de tête, le torse bien campé dans son gilet boutonné, une main sur le ventre, l’autre soutenant le bas du dos, le visage de profil, tendu, pur. Ses cheveux lisses et noirs sont tirés en chignon, celui-ci maintenu par une aiguille et piqué dans le torticolis cervical. Son buste est pétrifié de douleur. Le haut du corps exprime une résistance héroïque, corsetée par le vêtement et la pose de passionaria cantatrice, muette et incantatoire. Une figure de proue cataleptique fendant des flots contraires invisibles. Ou la partie supérieure d’une mère naufragée sur un piton rocheux, en plein océan démonté, et qui s’accroche coûte que coûte au dualisme qui fonde l’ego pensant occidental, une des sources de ses tourments. Alors qu’en dessous de la ceinture, plus rien ne tient, tout est balayé et migre vers une vie désagrégée, multiple. Tout l’être s’évacue, bouquet de terminaisons languides, incapable de perpétuer une assise solide et unipolaire. La jupe, les jambes sont lacérées, ruissellement de lanières vivantes, flot de tripes, rideau d’anguilles ou de rubans neurologiques écorchés vifs, cataracte de serpents gigotant et tournoyants. Et pourtant la femme reste ainsi, évite de regarder ce que devient le bas de son corps, s’adapte et, tournée vers une cime, s’invente une autre sorte d’enracinement, fluide, torrentiel, instable. Cette manière de flotter au-dessus du sol, il la retrouve dans la représentation elliptique d’un Bouddha d’osier suspendu dans une chapelle. La membrure antérieure peut ainsi sembler un appareil atrophié, un stade larvaire des jambes bien dessinées, alors qu’au fond, elle préfigure plutôt une forme plus évoluée. Cette manière ramifiée de survoler et balayer le sol, d’élaborer un enracinement volatile et fluide propice à détecter les sources plurielles d’une nourriture variée, évite les encroûtements et les généalogies de sens rigides (bases moléculaires de tout système violent, dominateur). Elle exprime la volonté de se connecter plus directement à « l’émouvance des choses, où se perd la limite entre ce que l‘on éprouve et ce que les choses elles-mêmes éprouveraient : le subjectif et l’objectif s’y confondent, c’est la réalité d’un unique sentiment. » (Berque, p.46) Ces ramifications sensibles, non fixes, non figées, et la formation d’impressions déroutant les habitudes de sa subjectivité, qu’il appréhende comme de grands parachutes qui aident à sauter dans l’inconnu sensible, depuis la position occidentale surplombant la nature, « incarnent l’éveil à soi d’un sentiment (…) qui est autre chose que la saisie de soi par le cogito. » (p.47) Mais ce qu’il cherche à éviter, c’est l’obligation de choisir son camp dans l’alternative entre, d’une part « la saisie de soi par la conscience mise en ordre verbalement » et, d’autre part, « l’éveil à soi impressif d’un état plus vaste et plus profond que cette conscience », car, il en est de plus en plus convaincu avec l’âge et l’accumulation d’impressions et expériences, que « la réalité humaine, c’est à la fois ceci et cela. » Et il revient à l’image des corps amoureux, enlacés en ourobore, qui, sans « bond mystique », pratique « l’assomption de la chair en notre conscience » et « l’hypostase de la conscience en notre chair », « l’assomption de la Terre en subjectité humaine, et hypostase de la conscience en notre Terre. »

Il s’accroche au fil sinueux de ses pensées, espérant repérer la trace de troisièmes voies, intelligibles et opérationnelles pour lui, échapper au dualisme flippant, minant. Mais le bruit de fond social rend toute écoute sensible difficile, canalisant et synchronisant les mécanismes d’écoutes et les ondes réceptrices avec une bêtise assourdissante. De ce brouhaha fusent les petites phrases des chefs paumés, pris à leur propre piège de la vacuité, de la politique de prolétarisation des intelligences et du sensible. Ils rivalisent de formules bravaches ou va-t-en-guerre, comme celle-ci, consternante d’imbécillité et une perle en son genre : « il n’y a aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle au terrorisme » (M. Vals, Premier ministre français). D’un coup, confondant « excuse » et « explication », dans une superbe lâcheté, il exonère la classe politique de toute responsabilité dans ce qui vient secouer et ébranler la société. La droite appelle ça se décomplexer. L’air de rien, il règle ces comptes avec les sciences humaines : parce qu’au-delà du cas spécifique du terrorisme, ce genre de propos banalise sournoisement ce qui en général relève plus d’un travers réactionnaire qui consiste à laisser entendre que la sociologie ne sert qu’à excuser et justifier les pathologies sociales et qu’elle n’a aucunement le statut d’une science explicative. Le même Premier ministre avait fustigé les intellectuels pour leur absence d’engagement. Mais probablement n’a-t-il plus le temps de lire, d’aller dans les librairies, les conférences… Ces banderilles de la bêtise, relayées par les médias comme s’il s’agissait d’aphorismes remarquables, définitifs, l’épuisent, pompent toute son énergie. Petites phrases, petites rengaines qui scandent un état d’urgence où se multiplient les dénis de l’état de droit, la jouissance de s’asseoir sur les principes démocratiques au nom de la sécurité (remplaçant la liberté).

« Rien que d’imaginer le nombre de fois où ma poitrine se soulèvera, s’abaissera, se soulèvera… je sentais la moquette vert Nil sous le dos de chaque main. J’étais complètement à l’horizontal. À l’aise, parfaitement immobile, contemplant le plafond. Je me réjouissais d’être un objet horizontal dans une pièce remplie d’horizontalité… L’horizontalité s’empilait autour de moi. J’étais le jambon du sandwich de la pièce. J’étais attentif à une dimension fondamentale que j’avais négligée pendant des années de déplacement debout, de stations debout, de courses, d’arrêts, de sauts, de marches debout d’un côté à l’autre du court. Je m’étais considéré moi-même comme fondamentalement vertical, comme une étrange tige verticale fourchue faite de matière et de sang. Je me sentais plus dense à présent ; je me sentais d’une constitution plus solide, à l’horizontale. Je n’étais pas renversable. » (L’infinie comédie, p. 1220) Oui, fatigué, épuisé de sillonner sans cesse le court, envahi par le buissonnement du bruit de fond social comme par un essaim d’acouphènes, signaux d’alarme. Son plus grand désir est de s’immobiliser, échapper à la station debout, se coucher, laisser passer. En ce qui le concerne, pas tellement pour revenir à une base solide, au contraire, se rendre invisible dans l’immensité, proche du retour à la poussière, échappant à l’obligation verticale de fixer un objectif précis, d’avancer debout en fixant des cibles. « L’immobilisation réflexe existe chez un grand nombre d’insectes qui répondent ainsi à un choc, une attaque, une brusque variation des conditions du milieu. » (Simondon, p.119)

À l’horizontale, dans le confort minimal de ne pouvoir tomber plus bas, le regard vaque scrute le vide, les choses par en dessous ou, de manière plus métaphysique, le dessous des choses. Il renoue avec ses innombrables heures passées à interpréter les lignes, les formes, les taches du plafond. Un grand classique. Lignes, formes, taches effectives, inscrites dans la nature des matériaux ou leur dégradation, dans les façons aléatoires dont le temps altère la couleur, le papier peint, les boiseries, les tissus, selon l’exposition aux variations de températures, d’humidité, de lumière. Chaque fois qu’il se retrouve ainsi sur le dos, soulagé de la tension des positions verticales, il retrouve le fil de toutes les contemplations semblables, probablement depuis la toute première fois, ouvrant les yeux dans son berceau. Il lui semble que les signes infimes qui finissent par se manifester à la surface des choses – au plafond, dans les angles, sur le haut des murs, au sommet des meubles, autour des luminaires –, comme les éléments d’une carte du ciel lui permettant de se situer, sont toujours plus ou moins les mêmes, ou presque. Qu’il y a une certaine constance. Où qu’il se trouve, quelle que soit la chambre ou la pièce c’est le même genre de tâches et de traits aléatoires qui aiguisent son imagination et lui permettent de se balader la tête à l’envers, libéré de toute pesanteur. Tous ces instants se superposent et finissent par prendre une certaine épaisseur, mais il y retrouve chaque fois la vibration de son premier trajet interprétatif reliant les éléments cosmicisés, sollicitant son attention, faisant sens du fond du vide. Tissant sa toile d’araignée, de parachute en espérant organiser un milieu qui lui soit propre, sans jamais vraiment y parvenir de manière stable. « Avec la vie apparaît l’interprète qui non seulement cherchera, mais donnera du sens à ce qui l’entoure », interpréter non pas pour fixer les choses, mais pour avancer et si possible à couvert, tracer un sens. « La vie n’a certes pas de but, sinon de vivre, mais elle a un sens – un sens qui ne lui est pas donné par un chemin tracé d’avance, mais qu’elle définit progressivement de par sa propre évolution, celle-ci forclosant au fur et à mesure les possibles qui ne relèvent pas des mondes qu’elle se donne d’elle-même, par et pour elle-même, ‘de soi-même ainsi’, comme dirait le taoïsme. » (Berque, p.207) Sur le dos, la respiration s’apaisant, l’esprit détendu renoue avec le vagabondage sans limites, au cœur même de la chambre. Il retrouve donc le palimpseste de toutes ses interprétations, produites au fil de plusieurs dizaines d’années, de taches, de lignes, de contours, de trous, de reliefs, d’ombres, toujours similaires, de même famille, comme figurant une constellation constante au sein de laquelle il aime s’arrimer. Sa toute première interprétation figurale du monde y est enfouie et il revient dans la posture régressive de l’allongé paniqué, espérant reprendre le fil de son sens, depuis le début. Sauf que cette fois-ci, à sa grande stupeur, ces interprétations successives, prières des yeux expédiées aux cieux, se sont matérialisées, sédimentées, et forment des croûtes réelles qui écorchent le plâtre. Arcades sourcilières, phalanges repliées, tumeurs calcifiées, rotules ébréchées, menton raboté. Cuir saurien. Toison rase pubienne de naissance du monde. Ce ne sont pas des moisissures ou autres pourritures, mais la concrétion calcaire d’auréoles, aréoles, corolles, squames, écailles, une sorte de lichen rare et dense. Des scarifications volcaniques, des arêtes de cuirasses animales, qui craquellent la surface blanche d’exposition, et laissent deviner que, derrière l’écran formel des cimaises destinées à recevoir la production imaginaire et symbolique des hommes selon les lois d’un marché, se presse une multitude de choses non montrées, retenues, contenues, défiant tous les marchés. À venir, à imaginer. Elles affleurent et conditionnent la manière de sentir et regarder le visible. Cette fois, elles prennent le pas. Elles affirment leurs micros-paysages de fentes, crevasses, fissures. Certaines entailles plus larges, aux lèvres de lave durcie, ouvrent sur un monde intérieur rougeoyant, le monde des cavernes et des forges qui double le réel de réalités parallèles. Elles sont là et n’existent pas. Le front appuyé contre la croûte lépreuse il plonge et ne voit rien de bien distinct, pas de proposition formalisée qui dirait « voici les portes de secours ». Des esquisses. Mais il flaire le potentiel, de ce double-fond le possible foisonne, réserve inépuisable d’informe. Il ferme les yeux, son corps retombé au tapis, fourmille, sombre dans un orient, une multitude grouillante, une danse concentrique de vers, d’homuncules, de vermines en forme de fouines, d’antilopes, de licornes, de lièvres, d’anguilles, d’alevins, de sangsues, de planton. Nuée de signes, myriades de lettres spermatozoïdales tournoyant autour d’un astre blanc aveuglant, vide, aux bords déchirés, comme des insectes s’immolant sur les vitres d’un phare sans que leur multitude ne s’en trouve affectée, toujours aussi dense, prolifique, comme multipliée par l’immolation, mêlant entités mortes et vivantes, dans le même brouillard. Raz-de-Marée rejeté par sa cervelle gavée de textes lus, textes qui se désagrègent en filaments calligraphiques, organiques, lettrages floraux, minéraux et faunesques qui, une fois libérés, le rongent et le recyclent, l’absorbent, l’ensevelissent, l’éparpillent. Il s’engage dans la fissure. Les parois sont frémissantes d’une fourrure de fines languettes odorantes faiblement agitées par des brises souterraines. De subtils parfums corporels éventés émanent de ces millions d’antennes, juste un cocktail de fragrances diluées, complexes, offertes à l’interprétation de qui souhaite y retrouver les odeurs corporelles de cachettes partagées. Ces lamelles, on dirait d’infimes concrétions calcaires, soyeuses, dans une grotte profonde, produites par des siècles. Mousse, écume de patience, tapis dont les secousses masseuses délient les attaches temporelles. Ou ces fines lamelles de champignons où fourmillent les spores. Une marée de vibrisses qui s’empare de sa dépouille éparse et la balade comme sur un tapis roulant. Sentiment d’être happé mollement par un parachute ascensionnel, espoir de remontée vers les corps amoureux. Au loin, une planète métallique, inhospitalière, ceinturée de lueurs félines et robotiques. Météorite de phares d’automobiles encastrés, machine de guerre hermétique, image d’une terre saturée, condamnant à l’exil. En tout cas, réactivant un destin ailleurs, recommencer tout sur une planète déserte, Robinson cybernétique. Il avance en ordre dispersé, l’ouïe ici, la vue là-bas, le toucher plus loin, le goût en deçà, la mémoire nulle partout et partout. Il recherche de petites lumières. Il s’arrête au son d’un limonaire, guirlande de petites notes écervelées. Un manège désuet qui tourne cahin-caha, désert, cavalcade des destriers sans cavaliers, loupiotes faiblardes, tournis centrifuge, l’attention converge, la nostalgie amusée se propose de reconstituer une nouvelle assise cohérente autour du plaisir simple que symbolise cette attraction foraine. Réplique jouet du manège archétypal, sans âge, planté sur une borne à la silhouette d’un phare maritime, aux frontières du vide, en plein cosmos. Puis le mouvement accélère, de plus en plus vite, larguant les amarres, éjectant les fibres empathiques les unes après les autres, jusqu’à l’hystérie aveuglante et une sorte d’explosion centripète qui avale le manège. Les petits chevaux de bois, innocents, métamorphosés en fulgurance apocalyptique. Un flash. La rotation exacerbée semble une immobilité brûlante de phosphore. Dans la nuit, beaucoup plus loin, des amibes et des bactéries cybernétiques, ouvrent et ferment leurs branchies, agitent leurs pseudopodes, déploient ou replient leurs corolles autant préhistoriques que futuristes. Exosquelettes de cyborgs à la dérive, disproportionnés, pinces dilatées, écarquillées, fermées, enchevêtrées, mouvement cardiaque. Monde sans chaleur qui cherche une nouvelle genèse. Il s’en détourne et se recueille devant un tapis d’ampoules dispersées en réseau, comme ses bougies votives déposées à l’endroit d’un massacre, en hommage aux victimes, parties trop tôt, vies volées. Chaque petite lampe, aussi, brille là où quelque chose meurt de ce qui le reliait aux échappées célestes de son amour. Chaque lampe, une petite veilleuse, en attente du réveil. Les miroirs lui renvoient l’image lointaine, comme errant dans d’autres dimensions solitaires, d’un corps vieillissant conservant quelques lignes d’un torse de jeune homme, ventre plat, peau légèrement halée d’un reste d’été, son corps à lui, en isolement, comme inutile, lui aussi sorte d’exosquelette en satellite hors de toute orbite habitée, extérieur plus jamais caressé par des bras, des mains avides de son intérieur imaginaire.Il pense aux portraits réalisés par Teanly Chov, « tête renversée, tentant de remonter au-dessus d’une ligne qui marque discrètement leur visage au niveau de la bouche : ils essaient de sortir la tête hors de l’eau afin de respirer. » (Guide du visiteur, Renaissance Phnom Penh, Hospice Comtesse, Lille). Il se recueille dans ce mémorial perdu, un palais de miroirs irréguliers, biseautés, courbes et fourbes, entourant et réfléchissant le plan et le souvenir d’une cité utopique. Panorama sur un dédale de plis organiques, abstraits, réels, virtuels, interconnectés. Réplique métaphorique et cadastrée, transposée en plan urbain, de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages épidermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Inaccessible en point de fuite dans le lointain des miroirs. (Pierre Hemptinne)

David Migul/Flying Visions David Miguel/Flying Visions David Miguel/Flying Visions David Miguel/Flying visions Corolle/Flying visions corolle/vision rouge Corolle/vision rouge Corolle Bouddha corolle/Bouddha Henrique Oliveira Henrique Oliveira Henrique Oliverai henrique oliveira Henrique Oliveira Henrique oliveira henrique Oliveira Corolle/Peybak Corolle Peybak Corolle/peybak Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle/manège Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Dire la vérité au journalisme

La presse vs le Web ? – L’association des journalistes professionnels francophones et germanophones a un nouveau président : François Ryckmans. Il devient directeur de cette association dans un contexte difficile où la presse de masse souffre grandement de la concurrence d’Internet. La ligne d’attaque (ou de défense) est simple : eux c’est mal, nous c’est du journalisme de qualité. Trop beau pour être vrai, trop carré pour être juste. Le grand titre d’un article paru dans Le Soir, quand on le lit deux fois, interpelle : « Il faut légitimer le boulot de journaliste ». Pourquoi ce léger trouble, ce sentiment que quelque chose cloche dans cette déclaration ? Peut-être parce que je m’attendais plutôt à lire qu’il faut re-légitimer le journalisme, ce qui laisserait entendre qu’il a souffert d’une perte de crédit et que l’analyse de celle-ci aurait conduit à une autocritique et dégager des pistes d’actions constructives. Non, ce « il faut légitimer le boulot de journaliste » a quelque chose d’imperturbable, d’aveugle, voire de déraisonnable. Ça sonne comme une volonté de promotion sans concession, franche et directe, un appel aussi à la mobilisation de la profession, sans remise en cause de quoi que ce soit. Il y a péril en la demeure. Début de l’entretien : « Je crois que le journalisme est une profession qu’il faut défendre, porter, animer.» Mais peut-être aussi faut-il la repenser, la recadrer, la remettre à sa place !? Je suis convaincu qu’une société démocratique a besoin d’une presse de qualité mais de là à faire comme si tout le journalisme professionnel, actuellement, relevait de cette qualité nécessaire et devait être défendu globalement, il y a un amalgame dangereux. Le journalisme ne peut pas être bon d’un seul bloc et ce qui tend à s’y substituer sur Internet, selon les logiques ascendantes, intégralement mauvais. Une part des pratiques de type journalistique sur le Web ont été inspirées par le niveau très bas du journalisme. Et rappeler les règles déontologiques et les conventions professionnelles ne suffira pas à rassurer ni à légitimer un label de qualité quand on sait que la réalité économique favorise toutes sortes d’arrangements avec l’éthique. – Quelle légitimation pour le journalisme ? – Concernant l’influence d’Internet, François Ryckmans pense que les choses évoluent et que le public a compris « toute l’importance d’avoir des sources d’informations sérieuses, qui offrent une garantie de qualité » même s’il reconnaît « qu’il y a tout un travail pédagogique à mener auprès de la société pour expliquer comment on travaille, quelles sont nos règles, nos méthodes. » L’objectif de cette démarche est de « mettre un terme à cette illusion qui consiste à croire qu’on peut se passer de journalistes rigoureux respectant les règles professionnelles. La légitimation de notre boulot est fondamentale. Par rapport aux éditeurs et au monde politique, je crois qu’on y est arrivé. Par rapport au grand public, il y a encore du travail. » Le travail pédagogique pour expliquer au public le fonctionnement réel de la presse ne peut être pris en charge exclusivement par une association de défense de la corporation. C’est une profession qui semble remarquablement imperméable à l’autocritique. (Bourdieu a pu s’en rendre compte, lui qui a essuyé la rancune tenace et vacharde de quasiment toute la profession une fois qu’il s’était penché sur le fonctionnement du champ journalistique.) La catastrophe de l’absentéisme aux élections ? La faute au politique, jamais à la presse. La poussée de la xénophobie, de la haine et de l’extrême droite ? La faute au politique, à la droite, à la gauche, jamais à la presse. Le niveau de plus en plus bas de l’éducation et de la curiosité culturelle ? La faute au politique, aux enseignants, jamais à la presse. La place de plus en plus exorbitante des sondages d’opinion ? la faute au politique, aux responsables de tout bord, jamais à la presse. Pourtant, le journalisme est bien ce qui fabrique l’opinion publique, il décide des thèmes et « figures » qui vont occuper le mental d’une grande partie de la population et conditionner leur manière de poser les problèmes. À propos d’un thème déjà ancien, le négationnisme par exemple, Gérard Noiriel rappelle que le milieu des historiens n’au jamais prêté le moindre crédit scientifique à ces inepties : « Aucune loi n’a été nécessaire pour invalider leurs thèses dans le monde savant. Ce sont les journalistes qui leur ont donné de l’importance pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science. » Car, contrairement à ce que prétend François Ryckmans, on s’intéresse à la presse, elle fait l’objet d’études et d’analyses qui sont bien nécessaires, en principe, pour la faire évoluer. Dans son petit livre récemment revu et réédité, « Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question », Gérard Noiriel rappelle de façon limpide les fondements historiques du journalisme (de qualité ou non). Et ils me semblent qu’ils sont, dans les grandes lignes, toujours d’actualité. – Quand tout tourne autour du fait divers. – « C’est ainsi que s’impose la rubrique des « faits-divers ». Centrée au départ sur le thème criminel, elle s’étend progressivement à tous les sujets qui touchent à la mort. Les catastrophes, les attentats anarchistes, les conflits sociaux (à condition qu’ils soient sanglants) permettent d’étoffer et de diversifier cette nouvelle rubrique. Mais les techniques du reportage s’imposent rapidement aussi pour rendre compte de la politique internationale (la guerre est ici l’équivalent du crime) et de la politique intérieure (les enquêtes sur les « affaires »). Ce processus que j’ai appelé, dans un ouvrage récent, la « fait-diversisation » de l’information – mais que je nommerai ici, en utilisant un terme à la fois plus simple et plus explicite, la « fait-diversion » de la politique – aboutit à l’invention d’un style proprement journalistique combinant les exigences scientifiques du fait vrai et les exigences littéraires du récit. » La manière dont le journalisme contribue à forger l’imaginaire collectif et façonner l’opinion publique est étroitement liée à ce qui lui assure ses revenus économiques : l’audience, elle-même objet de concurrence. On peut nous enseigner quels sont les codes qui obligent à vérifier ses sources et créer un label de qualité apposé sur tout produit de presse « sources vérifiées », cela ne dit rien des mécanismes, conscients ou non, qui, parmi ces sources, conduit à trier, sélectionner, selon ce qui garantira l’audience. « Les journalistes sont placés dans une dépendance à l’égard de leurs lecteurs comparables à celle des politiciens vis-à-vis de leurs électeurs. Ils doivent agir à distance sur leur public non pas pour les faire voter mais pour les inciter à acheter le journal. Toutefois, comme la plupart des citoyens des classes populaires sont exclus de toute participation effective à la vie publique, la seule façon de capter leur intérêt, c’est de faire en sorte qu’ils s’identifient aux histoires que leur racontent les journalistes, car c’est la condition d’une participation fictive à la vie publique. De même que les politiciens s’affichent comme les porte-parole de leurs électeurs, de même les journalistes créent une connivence avec leurs lecteurs en parlant au nom des victimes et en dénonçant les agresseurs. Cet usage du « eux » et « nous » apparaît clairement dans la façon dont est présentée la politique internationale. Bien que la grande presse ne soit pas explicitement nationaliste, c’est toujours à travers le prisme du « nous national » qu’elle décrit les rivalités diplomatiques entre les grandes puissances européennes. » (Gérard Noiriel) – Le journalisme et la construction du réel. – « La fait-diversion de l’actualité va permettre aux journalistes de construire leurs propres représentations de la société. Contrairement à ce qu’a affirmé Roland Barthes, on ne peut pas réduire le discours journalistique à une pure fiction, à des « effets de réel ». le plus souvent, les individus et les événements que met en scène la presse sont vrais. Le véritable enjeu concerne la sélection des faits. Les journalistes les choisissent en fonction des récits qu’ils vont présenter à leurs lecteurs. De même, les personnages mis en scène dans la presse sont fabriqués en isolant un seul aspect de l’identité des individus réels, ce qui explique la fréquence des stéréotypes qui peuplent la rubrique des faits-divers. » (Gérard Noiriel) Tout est question de nuances, certes, et ces phénomènes qui structurent le métier de journaliste ont des impacts qui varient selon le type de presse, les sujets traités, les publics visés. Mais dans la crise que traverse le journalisme depuis quelques années, la course à l’audience s’est exacerbée et les « ficelles » de la séduction ont été tirées souvent sans scrupule. Un des signes qui ne trompent pas est la manière dont l’information culturelle a été réduite et vulgarisée, de plus en plus racoleuse, en suivant en parallèle la courbe de l’instrumentalisation du culturel par le politique. « Mais les faits qui retiennent l’attention des journaux ne sont pas statistiquement significatifs. Au contraire, pour qu’ils entrent dans l’actualité, ils doivent être spectaculaires, c’est-à-dire exceptionnels.Dans le même temps, il faut convaincre les lecteurs que ces faits hors du commun ont une valeur générale pour les persuader que l’histoire que le journal raconte pourrait leur arriver aussi. D’où l’importance capitale accordée par la presse de masse aux signes. Les journalistes inventent à la fin du XIXme siècle un discours social où le significatif n’est pas d’ordre statistique mais symbolique. Ils admettent que les événements qui les intéressent sont exceptionnels, mais ils les présentent comme révélateurs d’une réalité cachée, ou annonciateurs d’un avenir inquiétant. Ce qui justifie, du même coup, la fonction de commentateurs de l’actualité que s’arroge alors l’élite du journalisme. » – Etats généraux de la presse au Parlement de la Communauté française. – Ces états généraux débutent le 17 mars. Il sera certainement question de mesures à prendre pour « sauver » le journalisme face à la crise, sur base d’une charte de qualités à respecter. L’enjeu est aussi, j’imagine, une aide financière publique pour le secteur de la presse de plus en plus privé. C’est de l’argent jeté par la fenêtre si la rénovation du journalisme à l’ère du numérique n’en passe pas par une sérieuse autocritique menée de concert avec quelques chercheurs capables de secouer la profession en lui tendant un miroir salutaire. Il ne faudrait pas cet investissement subisse le même sort que l’argent englouti par les banques : on les sauve mais on devait aussi les « moraliser ». C’est pas gagné. Je rappelle que tous les métiers de la culture qui militent avec de maigres moyens pour qu’existe une vie culturelle autre que celle promue par les industries souffrent de n’avoir que peu de vitrines médiatiques vers le grand public.C’est une question de salubrité publique qui devrait mobiliser le journalisme de qualité. (PH) – Gérard NoirielDire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Agone, 2010

Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

Maître et esclave, la dialectique et ses traces

La dialectique maître esclave de Hegel impose un certain récit originel de la conscience de soi, elle raconte comment l’homme (le principe masculin) engendre l’individu moderne, civil, de lui-même (comme Adam créant la femme d’une de ses côtes, mais la dialectique mâle revient en deçà, ou neutralise cette création de la femme par ce mythe de la dialectique donnant naissance à l’individu moderne, abouti, matériau indispensable pour bâtir la société des hommes). Le maître et l’esclave de cette dialectique-là ont, en quelque sorte, besoin l’un de l’autre pour s’affranchir et devenir égaux (le philosophe suppose qu’ils souffrent de l’inégalité qui les oppose dans une complémentarité), ils se transcendent pour s’égaler et formaliser, légiférer la fraternité entre hommes, ce qui débouche sur une ontologie qui tient naturellement les femmes à l’écart. Certaines féministes se sont inspirées de cette dialectique pour caractériser une étape des relations entre femmes et hommes dans la construction d’une nouvelle égalité. Pour Carole Pateman, cette utilisation féministe fait fausse route car la dialectique maître esclave hégélienne est bien inventée pour placer une histoire de mecs au centre de la construction sociale, comme raison d’être de la société civile, pour bâtir – faire tenir – un système philosophique qui a besoin de cette différence inconciliable entre les sexes, organisée au profit du mâle. Une philosophie dont finalement ce serait peut-être la motivation principale ! Voici comment Carole Pateman démonte ce mécanisme dialectique : « Le maître et l’esclave sont même à l’origine de la genèse de la conscience de soi. Hegel soutient que la conscience de soi présuppose la conscience d’un autre sujet ; être conscient de soi, c’est voir sa conscience reflétée par un autre qui, à son tour, voit sa propre conscience confirmée par la nôtre. Cette mutuelle reconnaissance et confirmation de soi n’est cependant possible que si les sujets ont un statut égal. Le maître ne peut voir son indépendance reflétée dans la conscience de l’esclave ; il y trouve de la servilité. La conscience de soi doit être reconnue par une autre conscience du même type, de sorte que la relation maître-esclave doit être transcendée. Le maître et l’esclave peuvent traverser pour ainsi dire tous les « moments » du grand récit de Hegel et se rencontrer finalement en égaux dans la société civile des Principes de la philosophie du droit. L’histoire des hommes s’accomplit une fois le pacte originel scellé et une fois advenue la société civile. Dans la fraternité de la société civile, chaque homme peut obtenir confirmation de soi et reconnaissance de son égalité dans la relation qui le lie à ses frères. » La construction de cette fraternité, via la conscience de soi qui s’éveille dans la dialectique transcendant la relation maître-esclave, place la société civile aux mains des hommes qui en réglementent l’accès aux femmes. Via le contrat sexuel que sous-entend le contrat social. Selon Carole Pateman (et ses arguments tiennent la route), cette conscience de soi n’est pas neutre, il s’agit dune conscience de soi patriarcale. Le contrat de mariage (contrat sexuel) se présente alors historiquement comme une entourloupe pour que les femmes soient considérées intégrées à la société civile (le fait de signer un contrat étant soi-disant réservé aux individus civils, égaux !), sans leur donner l’accès au « vrai » contrat, le contrat social. – Ce que le philosophe pensait des femmes -Il faut confronter cela à ce que pensait et écrivait Hegel à propos des femmes : « Les femmes ne peuvent participer à la vie publique civile, parce qu’elles sont naturellement incapables de se soumettre aux « exigences de l’universalité ». Selon Hegel, « la formation de la femme se fait on ne sait trop comment, par imprégnation de l’atmosphère que diffuse la représentation, c’est-à-dire davantage par les circonstances de la vie que par l’acquisition de connaissances ». (…) Les femmes sont ce qu’elles sont par nature ; les hommes doivent se créer eux-mêmes et créer la vie publique, et ils sont doués de la capacité masculine de le faire. » – Que faire de ces systèmes philosophiques liés à notre histoire, qui ont été étudiés par des générations durant des siècles, dont les idées se sont vulgarisées et se sont propagées dans le corps social, dans l’imaginaire collectif et dont la cohérence systémique, finalement, tient en grande partie à la volonté de théoriser la différence sexuelle au profit de l’homme, de démontrer la supériorité de l’homme ? Même si le macho et de base n’a jamais lu Hegel, c’est en partie parce qu’à une certaine époque, la fleur intellectuelle de notre culture a théorisé de la sorte la différence sexuelle en diffusant des idées qui deviennent des fondamentaux de l’organisation sociale, qu’il peut si facilement se sentir fondé dans ses partis pris et comportement. Si le sexisme est si difficile à extirper, cela est dû aux mêmes mécanismes. Ces systèmes philosophiques, ne sont-ils pas « beaux » comme des ouvrages d’art devenus obsolètes, inutilisables, dangereux parce que branlant (pouvant emporter dans leur chute d’autres pans entiers de la pensée occidentale tout aussi « importants »), toxiques ? Comment gérer la monstruosité des erreurs (hérésies) sur lesquelles s’est construite une part importante de notre culture quand cela même fait partie d’un héritage à ne pas oublier, comme histoire de la pensée humaine     (on apprend de ses erreurs)? – Contrat social, contrat sexuel, contrat racial – En postface du livre de Carole Pateman, Eric Fassin évoque quelque chose de similaire concernant le contrat social dans la société américaine : ce qui précède le contrat social, son « refoulé », est le contrat racial. Eric Fassin, chercheur et spécialiste des questions raciales, invoque les travaux de Charles W. Mills, philosophe d’origine jamaïcaine : « Comment définir ce « contrat racial » ? Pour Charles W. Mills, « son intention générale est toujours de privilégier de manière différentielle les Blancs, en tant que groupe, par rapport aux non-Blancs, en tant que groupe, en refusant à ceux-ci l’égalité des chances socioéconomiques par l’exploitation de leurs corps, de leurs terres et de leurs ressources. » Il s’agit bien de groupes – et non simplement d’individus : « Tous les Blancs sont bénéficiaires du contrat, même si certains refusent d’en être les signataires. Il devient dès lors évident que le contrat racial n’est pas un contrat auquel le sous-ensemble non blanc des êtres humains peut véritablement consentir. » En réalité, « c’est un contrat entre ceux qui sont catégorisés comme Blancs sur les non-Blancs lesquels sont donc les objets plutôt qu les sujets de l’accord. » On voit la différence avec le contrat social, qui fait passer les hommes de l’état de nature à la citoyenneté politique : dans la logique de la « suprématie blanche », « le rôle de l’état de nature n’est pas tant de définir la condition prépolitique (temporaire) de « tous » les hommes (soit en réalité les hommes blancs), mais plutôt la condition (définitivement) prépolitique, ou pour mieux dire, non politique des hommes non-blancs. » Ceci est écrit fin des années 90 et concerne la société américaine au fort passé esclavagiste et révèle la profondeur de la dimension raciale (raciste) de ce qui soutient le contrat social. L’histoire n’est pas directement la même de ce côté de l’Atlantique, mais on peut repérer des dimensions raciales à bien des fondements de notre contrat social. Rappelons les thèses racistes qui ont justifié le passé glorieux colonial de notre société comme vision du monde instituant somme toute un « contrat » entre Blancs et non-Blancs, comme partage universel entre exploitants et exploités (sans dialectique hégélienne conduisant maître et esclave à se transcender en êtres fraternels de couleur blanche). Où en est le désamiantage de cet héritage (de sa toxicité aujourd’hui avérée et qui longtemps a té accusée de fantasme), la décolonisation, la déracialisation de nos fondements sociaux qui, à un moment de globalisation où les peuples se côtoient comme jamais, ne peut qu’être une origine structurelle de violence ? En commençant par notre tête qui a bien été farcie de ce qui compose contrat sexuel et contrat racial ?- Le sens des pratiques artistiques et culturelles. –  L’art a produit des valeurs esthétiques contribuant à formater la vie émotive au service de valeurs philosophiques dominantes dont notamment des systèmes philosophiques pour lesquels la différence sexuelle est fondamentale. Aucune raison de les brûler, que du contraire, la lucidité et l’esprit critique peuvent aider à jouir de ces chef d’oeuvres (s’ils en sont) sans abonder dans leur sens. La modernité artistique a produit de nombreux mouvements dont l’âme allait dans le sens de désolidariser l’art de ces systèmes de valeurs conservateurs (voire pire). En lisant la description des nombreux dispositifs musicaux fluxus, on trouve par exemple cette proposition : « Cette pièce (Motor Vehicle Sundown Event), qui préfigure certaines des formes musicales aléatoires développées par Fluxus, est sous-titrée event-score, une partition d’événements dans laquelle, selon Brecht, « le hasard dans les arts fournit un moyen d’échapper aux préjugés gravés dans notre personnalité par notre culture et notre histoire passée personnelle. » » La relation aux arts, soit l’activité d’interprétation par laquelle nous nous lions à des œuvres, positivement ou négativement, en plus de fournir un plaisir, peut être mise à contribution dans cette lutte contre les préjugés (Hegel formule des idées qui, chez le sexiste moyen, devient des préjugés bien ancrés, plus difficiles à extirper que des idées). Soutenir l’art de l’interprétation dans ce sens, pour qu’il se diffuse largement dans la société civile comme valeur partagée, serait le rôle des médiathèques comme Centre vivant d’interprétation des arts enregistrés.- Mondrian et fourrure synthétique. – Cela conduit à de belles gymnastiques : quelle est la part des œuvres d’art en affinités avec les inconscients sexistes, raciaux aux fondements des contrats sociaux qui fournissent une part des cadres interprétatifs dans laquelle s’inscrit la création artistique ? Comme si pour chaque oeuvre, il y avait un double, ou un complément à aller chercher, pour le compléter ! J’ai récemment senti quelque chose allant en ce sens après avoir traversé la rétrospective Mondrian. Même si je n’adore pas, les salles où sont rassemblées toutes ces compositions abstraites, géométriques, toutes semblables et dissemblables, contenues et impossibles à tenir dans la délimitation d’une toile, laissant entendre non pas une représentation d’une parcelle de la réalité, mais une vision totale du monde – au-delà du cadre de cette toile-ci, ça continue de la sorte, c’est infini – dégagent une forte impression. Je rentre dans ce monde, en essayant de le comprendre je perçois la transformation que cela imposerait à mon être si j’y adhérais, si je devenais à son image. Il y a quelque chose d’hypnotique, comme ont pu l’être certaines compositions musicales jouant sur la répétition et la longueur, sur les notions temporelles orientales. Il y a aussi une autorité, de cette autorité masculine qui était faite pour inventer, organiser la société civile et qui, ici, s’investit dans une organisation artistique. Ça résonne. Un peu plus bas, je passe rapidement dans l’exposition du fond permanent de Beaubourg consacré aux artistes féminines. Juste le temps de me trouver nez à nez avec un « Mondrian » version Sylvie Fleury. Soit la copie d’une composition abstraite géométrique de Mondrian, mais les formes colorées, au lieu d’être peintes, sont capitonnées de fourrures synthétiques voyantes, mauvaise qualité, limite mauvais goût. Ces matières synthétiques, excentriques, évoquent entre autres lingeries, décors ou accessoires de sex-shop, les tenues de ce que l’on appelait les « femmes de mauvaises mœurs », les bordels, bref, à travers l’imitation détournée d’une œuvre masculine géométrique, le rappel (humoristique, complexe) du contrat sexuel qui a toujours présidé à la division du travail : les grands hommes et leurs systèmes (littéraires, esthétiques, géométriques, plastiques, scientifiques…) ont toujours eu besoin que des femmes leur dégagent du temps en se chargeant du maximum de tâches non élevées dans la gestion du quotidien. Voir cette œuvre, juste après l’immersion dans les toiles de Mondrian, ça secoue positivement, c’est clair, ça fait sourire ou rire, et ça complète les sentiments éprouvés dans la contemplation des « originaux ». Sylvie Fleury apporte ce qui manque à Mondrian, un commentaire artistique indispensable, et du coup, Mondrian passe mieux, laisse un arrière-goût moins sévère. (PH) – Repères et liens : Carole Pateman, Le contrat sexuel, La Découverte 2010 : si les médiathèques veulent, à partir de leurs collections, effectuer un travail sur la problématique du genre dans les musiques et le cinéma, ce genre de lecture est vraiment utile ; de même, pour travailler sur la manière dont les questions raciales s’inscrivent dans les musiques et le cinéma, les travaux d’Eric Fassin sont indispensables, à commencer par son blog ; rechercher les ouvrages de Charles W. Mills, philosophe jamaïcain qui va donc relayer une pensée « non-Blanche », est aussi fondamental pour approcher autrement cette thématique dans les musiques et le cinéma africain-américain. – Qui est Sylvie Fleury ? – Information sur l’exposition Mondrian. –

Pourquoi Google ne peut se substituer aux médiathèques bibliothèques

L’inquiétude sociale et les médiathèques comme source de consistance et persistance. – Le potentiel des technologies ouvre des voies d’accès toujours plus intimes au cerveau et au devenir des corps, par des savoir-faire qui en complémentent ou en dérivent de plus en plus les facultés, les ramifient vers des libérations ou des aliénations, vers des possibles ou des impossibles lumineux ou obscurs. Cet état des choses alimente de très nombreuses productions intellectuelles, critiques ou non, essayistes ou littéraires (et détermine le climat dans lequel émerge de nouvelles tentatives de populisme comme seules répliques à ce débordement de l’humain par ce qu’il engendre). Il y a, dans toutes ces interrogations qui s’enchevêtrent et qui ont trait partiellement aux dimensions mémorielles des connaissances, des indices clairs que le rôle ancien des bibliothèques et médiathèques est dépassé mais aussi beaucoup de perspectives sans réponse qui justifient de repenser leur rôle et leur utilité sociale. Elles ont incontestablement certaines qualités qui les destinent à se placer au cœur des relations que la chose  publique doit tisser avec la mémoire et les connaissances,   dans un souci de consistance et persistance collective. (Difficile de penser ce genre de chose dans un pays dont la classe politique assène à toute la population d’un pays la violence de son incapacité à gouverner.) Ce sont des institutions utiles à tout système se préoccupant de la circulation du sens critique en régime démocratie, un appareillage qui peut certes tomber dans l’obsolescence, ce qui gâcherait l’énorme investissement qui a été fait dans leur passé/présent, en termes d’argent public mais aussi de contributions des citoyens (les bibliothèques médiathèques existent par le passage des lecteurs et auditeurs) et du travail de son personnel pour donner une âme à ces lieux de connaissance. – La tentation populiste, comment en sortir ? – Dans le cadre d’une interrogation sur le populisme (est-il ou non exalté aujourd’hui ? y a-t-il des risques ?), Libération publiait le 5 janvier un texte de Bernard Stiegler, Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme. Le philosophe rappelle l’importance de l’éducation comme soutien de la démocratie, non pas parce qu’une classe éduquée défendrait mieux l’organisation démocratique mais parce que l’éducation développe le sens critique et qu’il n’y a pas de démocratie si son organisation ne s’endurcit pas sous les feux d’une critique constructive : « Sans ce dispositif éducatif vigoureux, la démocratie réelle devient formelle, se discrédite et se ruine de l’intérieur. » Une dizaine de jours en amont, le même journal publiait des informations révoltantes sur la future diminution du personnel enseignant dans les écoles françaises. Et il n’y a pas de raison que d’autres pays, en recherche d’économie, ne suivent pas la même tendance. Ce qui donne une idée du côté chimérique des efforts que nous investissons dans la philosophie. Un tel désengagement politique public de l’éducation (malgré les déclarations de bonnes intentions) est rendu possible parce que le marché et le « populisme des médias analogiques » se substituent de plus en plus à l’enseignement, à l’éducation, à la culture, à l’autorité et autres institutions prescriptives. Les pouvoirs publics ne luttent plus, ils sont dans la « soumission au court-termisme orchestré par le marketing ». Les bibliothèques, les médiathèques, les musées, en bénéficiant de subventions publiques assorties d’injonctions qui les somment de concrétiser une politique culturelle publique assujettie au court-termisme ambiant (répondre à la demande, obtenir des résultats rapides, remplir les salles, nombre de visites à la hausse sans indicateur qualitatif), doivent organiser, dans les marges de manœuvre qui leur restent, des actions, des stratégies qui puissent freiner la dictature du court terme, en retardent la progression. Cela rejoint ce que je disais déjà de ces espaces où l’on peut réellement se cultiver en les caractérisant comme oasis de décélération, faisant le lien avec le sociologue H. Rosa. Qu’il s’agisse de musiques, de cinéma, de peintures, de littératures, l’important est d’encourager l’apprentissage de la lecture, du temps de la lecture et, par la même occasion, le temps de l’interprétation, qui implique de se libérer de la synchronisation absolue avec l’air du temps. L’alphabétisation culturelle pourrait se résumer à apprendre à perdre du temps. La synchronisation forcée empêche de percevoir, recevoir, démonter, remonter, penser, flâner, il faut coller de suite, être en adéquation aveugle. – Édouard Glissant et l’importance de la lecture : « Dans notre fréquentation de plus en plus accélérée de la diversité du monde, nous avons besoin de haltes, de temps de méditation, où nous sortons du flot des informations qui nous sont fournies, pour commencer à mettre de l’ordre dans nos hasards. Le livre est un de ces moments. Après les premiers temps d’excitation, d’appétit boulimique pour les nouveaux moyens de la connaissance que nous offrent les technologies informatiques, un équilibre est souhaitable et que la lecture retrouve sa fonction de stabilisateur et de régulateur de nos désirs, de nos aspirations, de nos rêves. » (Traité du Tout-Monde. Poétique IV) Et ce partage entre livre et numérique est de plus en plus béant. Si le numérique avec ses « réseaux sociaux » devient une entité qui surdimensionne ce que les médias analogiques avaient amorcé, il ouvre aussi des possibilités de réplique, de contre-pouvoirs, de naissance d’un nouvel esprit critique à quoi peuvent contribuer modestement médiathèques et bibliothèques (si elles évoluent et trouvent des terrains d’entente avec les autres institutions culturelles plus événementielles) comme lieu autant physique que virtuel où l’intergénérationnel peut renouer des contacts culturels innovants. « Quant aux natifs de l’analogique, baby boomers vieillissants du XXIe siècle qui ne sont plus des natifs de la lettre et de l’imprimé depuis belle lurette, devenus acritiques devant la transformation des choses publiques par les publicistes, ils peuvent et doivent compter avec la new generation qui, rejetant le consumérisme en s’appropriant le dispositif de publication numérique, a besoin d’eux dans son cheminement vers une nouvelle critique de la démocratie et de l’économie politique. » (Bernard Stiegler). Un fameux défi qui concerne la place des bibliothèques et médiathèques. Ce que confirment les réflexions de Robert Darnton… – L’usage public de la mémoire, des connaissances doit être régulé par les bibliothèques et médiathèques. – Dans Le Monde des livres de ce vendredi 7 janvier 2011 est recensé un livre qui semble autant fascinant que repoussant, Total Recall de Gordon Bell et Jim Gemmel (Flammarion). D’après ce qu’on peut lire dans l’article, de manière totalement naïve, presque kitsch, les deux auteurs se livrent au « prosélytisme technologique ». Cela semble être une exaltation très premier degré de la possibilité de transférer complètement sa mémoire sur des documents numériques (images, sons enregistrés), c’est le fantasme de la « mémoire totale » qui n’oublie rien, chacun entouré de ses appendices organisés en bibliothèque et médiathèque de soi-même, chacun devenant «le bibliothécaire, l’archiviste, le cartographe et le conservateur de sa propre vie ». L’auteur de l’article, Jean-Louis Jeannelle, rappelle judicieusement une nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire, dont les déploiements ruinent tout l’optimisme simplet des technoïdes, la mémoire complète est une malédiction, une plaie, une paralysie. La mémoire est créative d’oublier, de perdre des morceaux, de devoir chercher, fouiller, trouver, trier, essayer, recoller des morceaux, reconstituer un point de vue cohérent avec des bribes, des sons, des textes, des images, des fantômes qui exigent qu’on leur coure après. Enfin, à lire cet article, on se dit que l’auteur principal de Total Recall, Gordon Bel, avance avec un niveau de réflexion excessivement bas, dangereux. Sa motivation principale est « de se débarrasser complètement du papier » ! Une sorte de challenge dont l’absurdité a le mérite de mieux faire connaître l’ennemi et de ne pas endormir le questionnement sur les supports de mémoire et de connaissance. (Le Monde du 24 octobre 2009 consacrait une page complète à Emmanuel Hoog, PDG de l’Institut national de l’audiovisuel (France), et qui plaidait pour la « mise en œuvre d’une politique de la mémoire face à ce qu’il nomme une « inflation mémorielle » incarnée par Internet : « trop de mémoire tue l’histoire ». (Mémoire année zéro, Seuil)). Preuve que le sujet tracasse, le supplément Livres de Libération de ce jeudi 6 janvier présente, lui, le recueil d’articles (sur dix ans) de l’historien américain Robert Darnton, Apologie du livre. Demain aujourd’hui, hier (Gallimard). Contrairement à Total Recall reposant sur un parti pris idéologique, unilatéral, cette Apologie est un livre scientifique qui examine le pour et le contre, qui ne choisit pas de camp, évite les logiques de face-à-face, recherche l’intelligence de la complémentarité par souci de l’avenir de l’humanité. Robert Darnton est « à la fois spécialiste de la circulation de l’imprimé au siècle des Lumières, âge d’or de la diffusion du savoir, et responsable d’une des plus grandes bibliothèques au monde confrontée à la numérisation de masse de ses collections par Google. » Il n’est pas inutile de rappeler, pour éviter de caler devant les remarques de ceux qui prétendent que « oh, ça a toujours été ainsi », l’accélération foudroyante des techniques qui conditionnent de près ou de loin l’exercice de l’émotion et de l’intellect : « 4.300 ans de l’écriture au codex, 1150 ans du codex au caractère mobile, 524 ans du caractère mobile à l’Internet, 17 ans de l’Internet aux moteurs de recherche, 7 ans de ces moteurs aux algorithmes de Google. » Et de son travail en bibliothèque, aux convergences entre ses recherches et les collaborations avec Google, l’auteur tire tout de même l’une ou l’autre certitude : « les bibliothèques lui paraissent plus nécessaires que jamais pour préserver le patrimoine écrit », ne serait-ce que du fait de « l’obsolescence des médias électroniques », le « papier reste encore le meilleur moyen de conservation » (ce que n’a pas capté l’auteur de Total Recall). Mais surtout, « il vaudrait mieux développer les acquisitions de nos bibliothèques de recherche que de nous fier à Google pour conserver les livres à venir pour les générations à venir » parce que, rapporte Frédérique Roussel dans son article, « il est dangereux de confier le patrimoine écrit à des intérêts commerciaux ». Ce qu’a pu mesurer Robert Darnton est bien la différence de philosophie profonde, entre la bibliothèque et sa vocation d’une part et Google et ses intérêts d’autre part, dans la manière de traiter le patrimoine. « Plus j’apprenais à connaître Google et plus cette société m’apparaissait comme un monopole décidé  conquérir des marchés plutôt qu’un allié naturel des bibliothèques… ». « Le savoir imprimé n’est-il qu’affaire de marché ? ». Voilà de quoi méditer ! Surtout, il faudrait de toute urgence – même si là, une grande partie des dégâts soit irréparable -, transposer la réflexion à la musique enregistrée. Là, le gâchis est déjà énorme parce que la musique enregistrée n’étant pas considérée comme outil de savoir, on a laissé les intérêts commerciaux conduire le massacre comme ils l’entendaient. Il faut néanmoins entreprendre de réparer, soigner, et confier ça aux médiathèques, et c’est par elle que petit à petit doit se construire le « libre accès à l’héritage culturel » que réclame l’historien américain pour le livre. (Revenir sur ce dispositif européen qui interdit la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement numérique). (PH)