Archives de Catégorie: Cinéma (Salle)

Le désespoir est katangais

« Katanga Business », Thierry Michel, 2009

katangaÀ regarder comment le capitalisme mondial organise son extension et sa pompe à fric en pillant les matières premières africaines, on se dit que les déclarations des grands de ce monde, après le G20, sont bien désuètes ? surréalistes ? hypocrites ? Elles gèrent surtout la partie visible de l’iceberg, celle qui scandalise l’électorat et, en fait de réguler et moraliser le capitalisme, il s’agira essentiellement d’un ravalement de façade. La relance est plus importante (n’en nions pas l’utilité) et ce qui est visé est bien de relancer le système et non de le changer. L’indécence du capitalisme est bien en amont des manipulations bancaires et financières que l’on va réguler, elle est bien dans sa manière de traiter, non pas strictement les humains et leur force de travail (ou de non travail, parce qu’il s’agit parfois, pour croître, de supprimer le travail), mais le vivant dont nous vivons. Les régularisations n’empêcheront pas le mépris du vivant comme source d’enrichissement colossal. Si l’on en doutait encore, le film de Thierry Michel en rappelle la révélation et accable. Tous les opérateurs au Katanga, bien protégés dans le capitalisme décomplexé, le libéralisme soi-disant désidéologisé et naturalisé comme la seule issue pour le monde, empruntent sans vergogne un discours de justification : « nous sommes là pour rétablir les outils industriels, relancer l’économie du Congo, créer de l’emploi ». Ils n’ont que ça à la bouche, ce sont des saints. Et l’on assiste à ce cocktail explosif où la remise en état d’une économie publique est confiée à des entreprises privées que l’on déguise sous le terme « partenaires » (comme s’il pouvait y avoir des intérêts communs, partagés) et dans un contexte où les lois sociales sont très approximatives, où la misère rend les individus très vulnérables à toute exploitation. Sous les nouveaux discours d’évangélisation (relancer l’économie) le capitalisme laisse libre cours à sa sauvagerie. Ce qui est intéressant avec Thierry Michel c’est que, à force de travailler le thème de l’ancienne colonie belge, il connaît parfaitement le terrain, il fait comme partie du paysage. Du coup, son film ne ressemble pas à une enquête à charge, les processus et dispositifs pour interroger, rencontrer, comprendre ce qui se passe, sont très discrets, il donne l’impression d’être partie intégrante de l’action. D’être là, de toute façon. Cet effet d’imprégnation, de plus, le dispense de forcer le trait (ce n’est pas Michael Moore) et le fait de soigner l’image ne passe pas pour un esthétisme déplacé. Il connaît les drames qui se jouent là, il en repère rapidement les indices, mais il est aussi sous le charme du pays, il en aime les paysages, la forêt, les étendues, les couleurs, les traditions, il st fasciné par les mentalités et aussi, les restes du colonialisme. Il raconte tout ça, naturellement, sans emphase. Il y a beaucoup de vues aériennes qui permettent d’embrasser la beauté à couper le souffle de ces contrées et d’en voir l’impact charognard des exploitations minières, des entités isolées, des cicatrices. Ces vues aériennes sont celles, en général, des « partenaires » mondialisés, les vautours, qui vont et viennent en avion, juste pour régler la bonne marche des affaires en liaison avec les cotations boursières. Le Katanga joué en bourse. Les plans rapprochés sont plutôt réservés aux Congolais, une sorte de horde désemparée qui essaie de survivre. Au départ, ils subsistent grâce à une économie parallèle, en marge du marché principal et des grosses exploitations. Petit à petit, cette fragile économie marginale est battue en brèche, réduite à rien sans que, pour autant, l’introduction dans la vraie économie, avec un vrai statut de travailleur digne de ce nom, soit opérée. Avec un Gouverneur impuissant, populiste qui arbitre à vue l’écart entre les attentes du peuple, les exigences des investisseurs, la lutte contre les fraudes et assiste à la réduction progressive de sa marge de manœuvre (au fur et à mesure que l’inactivité, le manque de ressources augmentent dans la population). On pourrait admettre que la remise à flot industrielle et économique de Congo nécessite d’en passer par des phases difficiles, socialement et économiquement (ce que laisse entendre certains intervenants : « ça va venir, soyez patients, ça prend du temps »). Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La brutalité est totale. Le secteur chauffe parce que le cuivre et le cobalt voient leur cote s’envoler. Si vous pouvez investir gros et vote, le rapport risque d’être exceptionnel. Là, le cuivre « est retombé ». Il faut partir investir ailleurs. Et rien n’est résolu. La responsabilité de telle situation incombe à tous les « actionnaires » de la mondialisation (politiques, économiques…), dont tous les membres du G20, si contents sur leur photo « de famille ». En regardant « Katanga Busines » je me disais, en outre : « voici au moins un document professionnel, bien foutu, qui informe bien, qui pose les vraies questions sans être manichéen, on est à mille lieues de la manière dont, en général, on nous informe sur ce genre de question. » Pourquoi ? L’information sur ce qui se passe dans le monde, en général, anciennes colonies ou non, est faite comme un album de famille, précisément, où les anecdotes sont remplacées par des événements transformés en faits-divers. Il faut que les images passent, leur mouvement, leur cadence est plus importante que le message et que l’analyse des situations géopolitiques. (PH) – Filmographie de Thierry Michel disponible en prêt public

katanga2jpg

Publicités

Muraille de ruines

Jia Zhang-Ke, « 24 City « , 2008

chine

Un champ de ruines. Un chant de ruines. Implacable. Implacablement beau et fort, comme la détresse absolue, parfaite. La détresse réalisée et montrée en art de vivre, indépassable, aboutissement d’un long régime totalitaire. Le film est tourné dans une ville qui a longtemps abrité l’usine 420, un immense complexe industriel fabriquant des avions de combat. Usine stratégique, sensible, on y était relativement bien soigné mais traité comme à l’armée, tenu au secret, contraint à un engagement corps et âme. Le paternalisme était poussé à l’extrême, l’usine était une véritable ville dans la ville. Aujourd’hui, le processus de démolition est entamé pour y construire un grand complexe commercial avec appartements de luxe. Moderne, clinquant. Dans un pays en pleine implosion, Jia Zhang-Ke a décidé de centrer son cinéma sur cette mutation invraisemblable. Il a considéré qu’il était difficile d’inventer des histoires quand la vie de millions d’individus, englués dans les résidus du communisme, était emportée dans un bouleversement d’une telle ampleur. Ainsi, de film en film, il se rapproche du format documentaire. Si dans ses œuvres précédentes, il subsistait bien un mince fil fictionnel, juste l’éclairage d’une probabilité narrative, dans « 24City », il est quasiment absent. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : les témoignages racontés face caméra, statiques, par des personnages tétanisés par leur passé et visiblement sans futur, sont « joués » par des acteurs. Sur base d’un travail d’enquête, de questionnement et surtout d’écoute, sur le terrain. Des ouvriers, des ouvrières, des cadres racontent leur vie avec la « 420 ». La manière dont ils se sont oubliés dans ce travail, la manière dont ils ont été marqués à vie, dont ils en sont expulsés par la force, sans grand espoir de rebondir, se relancer, juste vivoter dans l’abandon. Le film est un montage de différents matériaux : les témoignages parlés ; les images de l’usine abandonnée, tombant en ruine, puis démolie… ; des séquences de vie collective autour du centre culturel, danses traditionnelles, chorale communiste… ; des citations de Yeats… L’ensemble forme une narration originale, selon le principe du montage analysé par Didi-Huberman à propos de Brecht (« Quand les images prennent position »), un montage qui raconte autre chose que ce que l’on nous dit généralement sur la Chine « en ruine et en train de construire son avenir ». En juxtaposant les séquences sur le sort réservé aux bâtiments industriels jadis glorieux, lieu d’un endoctrinement redoutable et d’une industrie puissante de fabrication des cerveaux et les scènes où les personnages se racontent dans l’usine, le cinéaste révèle surtout à quel point ces rescapés sont profondément ruinés, quasiment irrémédiablement. Jamais autant n’a été rendu visible cette dépendance aliénante au lieu de vie : « sans mon usine, je ne suis rien, pendant des années, parfois des décennies on m’a d’ailleurs dit qu’elle était tout pour moi » !  Des individus privés de tout contexte qui leur permettrait de s’individuer, se reconstruire, enchaîner avec un autre projet. Ce qui se construit de gigantesque et tape à l’œil, à l’endroit où on leur a détruit la vie, ne semble même pas les concerner.Même si une fille d’ouvrier qui parvient à s’intégrer à la nouvelle économie promet d’acheter coûte que coûte, là, dans « 24 City », un appartement pour ses parents réduits à la misère. Une revanche. La narration de Jia Zhang-Ke fonctionne aussi par la qualité des images (leur profondeur, leur richesse qui raconte énormément), de la photographie, des cadrages, du soin apporté pour restituer, sans déballage, les atmosphères, les lumières et surtout, cette légère fumée, fantomatique, qui s’échappe de ces machines et outils mis en pièces, la lumière sombre de la patine qu’apporte les années sacrifiées, les teintes brillantes du métal usé par les mains, par les peaux, cette vapeur subtile, noire et transparente qui enveloppe les moteurs démolis, comme le reste de leur âme qui ne parvient à totalement évacuer les lieux. Cette narration visuelle donne à sentir profondément les matières, les cadres de vie, les objets du travail routinier, les carcans, toutes ces matières nues comme des entrailles ouvertes, entrailles de ces vies sacrifiées pour le communisme. C’est souvent à couper le souffle (j’hésite à dire « beau à couper le souffle »), en tout cas ça ne sombre jamais dans l’esthétisme facile (la beauté des ruines), parce qu’il n’y a aucun voyeurisme, mais une profonde implication. En visitant la foire d’art moderne de Paris, le lendemain, je ne pouvais manquer le travail photographique de plusieurs artistes qui documente cet effondrement du communisme, cette prégnance des ruines dans le champ de vie des Chinois. Notamment les œuvres de Yang Yi, « Uprooted » (« Déraciné), où il représente les paysages sa région natale, recouverts par les eaux du grand barrage. La vie continue, devenue aquatique (sous l’eau, les villages engloutis sont hantés, conservent une partie de l’âme de ceux qui ont dû partir). Ou encore les grands formats de Chen Jiapong, formidable ensemble de villes déconstruites, inhabitables, inutiles, capharnaüms déments, inextricables (j’ai envie de dire « sans solution ») où se momifient des personnages décalés, comme (dé)coupés de leur cadre de vie. Il y a aussi la démarche de Wen Fang : s’inspirant de la prodigieuse « armée de terre », elle réalise les portraits des ouvriers de la « reconstruction », ces pauvres qui viennent de la campagne misérable pour s’embaucher  misérablement sur les chantiers du genre « 24City ». Elle imprime ces portraits sur des briques qu’elle aligne comme des stèles de mémoire, séparée les unes des autres, faussement solidaires, armée anonyme, ensemble d’individus exploités, chacun isolés (plus de parti ni d’esprit de classe pour les structurer, les « défendre ») (Le site de Wan Fang)… (PH) – La filmographie de Jia Zhang-Ke en prêt public – Autre film phénoménal sur l’état de la Chine: « A l’ouest des rails« , de Wang Bing.

chine2chine3chine4chine5

Drôles d’oiseaux mages

Le chant des oiseaux, Albert Serra, 2007

 oiseaux

C’est un film en noir et blanc, parfois plutôt tout noir ou plutôt tout blanc, et qui joue sur ces traversées sans contours où décors et personnages s’indistinctent, engloutis ensemble dans les ténèbres ou soulevés d’un même éblouissement révélateur,  où tant le scénario que le montage se délitent, font dans l’éclipse, se désertifient. La narration, plusieurs fois, rompt le fil, dévisse dans l’abstrait. Elle quitte son orbite dans laquelle pourtant une tradition millénaire l’avait inscrite car, l’histoire, le prétexte, on la connaît archi bien, il n’est même plus nécessaire qu’on nous la raconte ,c’est celle des Rois mages. Tellement plus besoin que le réalisateur en retire les os et les articulations, d’une certaine manière, et qu’elle continue quand même à fonctionner dans sa superbe indigence. (Comme si dans la blague « tiens toi au plafond je retire l’échelle », et bien, le mec sur l’échelle ne tombait pas une fois l’échelle partie. Comme les poulets au cou tranché qui s’encourent plein d’espoir.) Le travail sur les ombres et les lumières est plein de caractère, pas somptueux non, ce n’est pas le mot, le résultat n’est pas « lisse », au contraire, sophistiqué certes, mais plutôt austère, viral. Dans le sens où y a là un principe même de narration, lumières et ombres émanant des corps, du sable, des rochers, des arbres, en alternance, comme un fluide dialectique qui serait la narration même, principe narratif contagieux qui attaque, détrousse, désoriente toutes nos représentations bien apprises  de cette scène biblique. Plus que dans ce que fond les personnages et ce que montre leur évolution erratique, et pourtant téléguidée, c’est dans les flux du noir et blanc qu’il y a une trame, un suspens, des surprises, des accidents, une syntaxe imprévisible, désarmée,désarmante… Ce qui m’intéresse le plus, en deux temps ! Premier temps: malgré ses airs d’OVNI, de défi cinématographique, d’esthétique délibérément radicale et bien conduite, après un certain temps, quand il est clair qu’il ne va rien se passer, qu’il n’y a rien à attendre (même si, pour maintenir son intérêt, on peut projeter de petites suspens, du genre : « verra-t-on Jésus ? »), je m’interroge sur la réussite de l’entreprise. Avec un retour vers un questionnement basique dès qu’il s’agit d’une réalisation hors normes : comment juger de sa pertinence, vu qu’il y a peu de comparaison possible (Cfr. Arthur Danto) !? Ensuite, je serai honnête, je ne suis pas épargné par des points d’ennui (mais comme je dis régulièrement aux jeunes –et il faut le leur dire-, il est normal de s’ennuyer). Deuxième temps : plusieurs jours après, quand des bouts du film se reconstituent dans la mémoire, ça explose, ça irradie, attention chef d’œuvre, merveille enchantée, les Rois Mages de pacotille illuminent le cerveau, l’embrasent, images rapides d’un spectacle exceptionnel !  Les Rois Mages, en fait, sont trois acteurs amateurs, des paysans, affublés de déguisements approximatifs, couronnes jouets, qui errent dans l’immensité de la nature. Ils marchent, titubent. Dans un sens puis l’autre. Contournent ou escaladent les obstacles. Les déambulations ont quelque chose de primitif et d’abstrait à la fois. Les premiers mots qu’ils échangent –et qui sont attendus comme le début de quelque chose qui manquerait- sont à peine audibles, comme les syllabes d’une langue inconnue, oubliée. On dirait un monologue intérieur à trois. (Si ça peut donner une idée !) Puis il y a diverses considérations ébauchées, sur la direction à prendre, sur l’art d’être bien couché à trois sur un matelas improvisé de branches et d’herbe, et enfin, quand même, des interventions qui raccrochent au texte canonique de la légende « là, l’étoile », nous ne la voyons pas et d’ailleurs la nuit semble bien brumeuse, et soudain ils semblent avancer de façon plus déterminée.  Pourtant, malgré la rareté du langage parlé, c’est un film littéraire : il se reconstitue dans tout son éclat quand on se le raconte avec des mots, quand le cerveau tente de se l’approprier en organisant une phrase ou deux censées clarifier ce que j’ai vu sur l’écran, ce que j’ai ressenti. La syntaxe s’organise avec des matériaux, des références qui ne sont pas que cinématographique. Ce sont des Rois Mages très beckettiens. Ils accomplissent leur destin spécifique dans la marge, de façon décentrée, sans rien de « remarquable », presque à l’aveuglette. Alors que, dans notre culture, ce qu’ils cherchent à célébrer est l’origine d’un grand récit fondamental et qu’ils marchent dans les traces d’un événement central, constitutif de notre histoire, le film réussit la prouesse d’effacer toute surdétermination et de montrer « comment ça se passe » avant que l’Histoire ne s’empare pas des faits. Ils sont, certes, bien « poussés » par une inspiration divine, il y a bien là une sorte de « messager », un ange dont le statut n’est pas très affirmé par le dispositif filmique, d’une identité elle aussi approximative (vous y croyez ou non) et ils ont, du reste, des rêves cocasses qui les persuadent d’avoir correspondance avec des anges, avec d’autres réalités, mais sans plus, pas plus que n’importe quel autre quidam « dérangé » par d’autres obsessions oniriques ou interférences de discours. Ils sont d’un temps où les séparations entre réalité et imaginaire ne sont pas encore très étanches, de même qu’ils semblent faire corps avec la nature hostile ou non qu’ils traversent, où ils dorment, mangent, piétinent, trébuchent, il n’y a pas encore de barrière tranchée entre l’humain et son environnement. Ce que contribuera à « régler » l’avènement de la religion. Il y a Jésus quand même. Enfin, après avoir bien tourné en rond, histoire de montrer que ce genre d’histoire es en elle-même une sorte de labyrinthe, comme toute pensée et représentation des commencements, ils aboutissent bien à une sorte d’étable en plein désert, et il y a Marie et Joseph et la présence d’un nouveau né (à peine entraperçu, il n’est pas la vedette), écrasés de chaleur, de pauvreté. Ils peuvent  enfin se soulager, « adorer » la mère et l’enfant, faire allégeance et déposer des présents symboliques, se reposer. Il sera fait mention d’un avertissement reçu en songe et enjoignant les parents de fuir en Egypte. Marie et Joseph ne semblent pas en transe, ils reçoivent les hommages des visiteurs incongrus comme n’importe quels parents à la maternité, sous le choc magique d’avoir donné la vie. Tout ça un peu dans l’indifférence. Il règne une étrange torpeur, une attente sans queue ni tête, enfin rien n’est présenté comme le début d’une épopée messianique. Puis, ils repartent, comme ils sont venus, les rois, « ouf, on ne reviendra plus, c’est trop loin ». Ils redeviennent plus loquaces, bonhommes, comme revenant à leur première nature, en retrouvant les forêts du nord, « on commençait à en avoir marre de tout ce sable ». Leurs fausses couronnes, leurs loques et fourrures leur donnent une subtile majesté. Il sortent du champ. Grains de sables bouffons perdus dans l’immensité de la terre, de l’eau et du ciel, indistincts dans le même noir et blanc, celui de la grande matrice à images originelles. L’Histoire peut commencer, transformer et transcender l’événement comme elle veut, la vraie vie se poursuit ailleurs, à la traîne de rois branquignols, superbes dans leur genre, sans royaume. C’est bien avec ce genre de récit que le cinéma doit continuer à être un cinéma-pensée et alimenter, renouveler notre imaginaire en le questionnant, en le déroutant. (comme l’ont toujours fait Straub et Huillet)  (PH) – La critique dans Le Monde –  Quelques photos du film – Entretien avec le réalisateur – Extrait sur Youtube –

oiseaux2

 

 


 

 


 

Crépuscule des rêves

« Eldorado », Bouli Lanners, 2008

Comme on parle de films (ou d’histoires, de romans) post guerre nucléaire (la maigre vie néo-primitive après le grand clash de l’hyper-technologique), on pourrait évoquer ici un film « post Eldorado ». L’Eldorado comme le rêve d’une vie meilleure, souvent proche du mauvais rêve illusionniste, construction fantasmatique de vie nouvelle basée sur un gain au Loto, bref, sur une activité aléatoire de chercheurs d’or (depuis la quête réelle du minerais jusqu’à la traque de divers héritages ou combines d’enrichissement « magiques », voire de substances procurant la sensation d’échapper aux misères). Ici deux personnages, en marge des villes, dont les Eldorados vacillent et sont en train de flamber, de partir en fumée. A quoi me fait penser la lumière dominante du film souvent « jaune », pré-crépusculaire, ou cendrée. Ce qui leur permet de vivre ou survivre est en train de se consumer, cul de sac. Ils se trouvent liés par hasard et vont s’agiter, se déplacer, chercher une sortie en parcourant la campagne, la forêt. Le feu au cul, ils se lancent dans une échappée où, soudain, resurgit quelque chose d’aventurier, une chevauchée surprenante animée par des rencontres de spécimen inattendus (le monde est peuplé de singuliers personnages, plein de sauvages qui restent à découvrir, à comprendre, quelque chose de la « terre vierge » subsiste). Le cinéaste parvient à donner l’impression d’immenses espaces sauvages en filmant la route dans les Ardennes. La fuite, mine de rien, ouvre des possibilités, des perspectives. Les déplacements sont rendus dynamiques par une approche western et permettent le suspens d’une authentique échappée (rédemption). Les marginaux croisés au bord du chemin, ceci dit, vivent tous sur des bouts d’Eldorado rétrécis. Des survivants. Ce qui reste de la famille, attachée à la terre, est affreusement conservatrice (c’est peu dire) et n’offre aucune solution de repli. La plongée dans la nature, bain abrupt dans la Semois par exemple, ne parvient pas à faire office de baptême pour une réelle nouvelle vie. Juste un intermède. Finalement, dans une société où l’on se défait de ses chiens (animaux domestiques souvent chargés d’être messagers de l’Eldorado intime) en les balançant des ponts, que reste-t-il comme issue? Chacun des personnages, accolés arbitrairement le temps de quelques jours, retourne remuer et fouiller les cendres de son Eldorado particulier. Pas un immense film, une belle réalisation de climat, d’ambiance.

Filmographie Bouli Lanners.