Archives de Catégorie: pause urbaine

Café de la gare, point de fuite

Le damier patiné du carrelage, strié éclaboussé de rayons de soleil, captive le regard, c’est un motif qui absorbe et repose. C’est une surface de revenances aussi : combien en avons-nous connu, foulé, de ce motif classique, dans des écoles, des administrations… Le buffet de la gare est à l’ancienne, une pièce d’anthologie, vaste comme une Maison du Peuple. Un fort sentiment de déjà vu, de retrouvailles. On s’y croit facilement dans un temple du terminus (on y serait défait de tout, plus de marche en avant, plus de départs, plus de retour), à l’écart du temps. Derrière  le comptoir, de hautes peintures défraîchies représentent le barrage de la Gileppe, la vie traditionnelle dans les Fagnes, un château dans la gloire de ses armes moyenâgeuses. Ce sont des fleurons de la vie touristique régionale et pourtant on dirait des scènes de vie d’une autre époque et d’autres contrées lointaines. Le barrage de la Gileppe évoque les bancs de l’école, les excursions scolaires. Ces dessins, malgré leur piètre qualité, font rêver! Au cœur de cette journée baignée d’un soleil vif, on est frappé, en entrant ici, des colonnes de fumées qui s’élèvent et confinent le rayonnement solaire (lui infligent un effet de retournement). La tabagie obscurantiste accentue l’effet d’un recul de la raison comme d’un retour vers des époques antérieures. (Se rappeler que le cours du temps n’est pas uniforme.) Avec l’effet du contre-jour, la photo restitue un climat nocturne, le négatif de ce que l’on pouvait voir mais le reflet fidèle de l’impression ressentie. Un monsieur âgé est complètement « parti » dans un cocktail historique : café, cigarette, polar. Il ne semble pas être un voyageur immobilisé là entre deux correspondances, ce n’est pas un « pas perdu », usager des services de chemin de fer. Il est là pour fumer, lire et avaler du café, s’oublier, voire se perdre. Fascinant et attachant tellement il est « vrai » tout en étant caricatural, intemporel. Sur les quais, l’air est vif, léger, pétillant d’une presque démesure printanière, l’effet d’une délivrance sans limites. Au bout des voies, il n’y a rien, un éblouissement, un embrassement immatériel, l’horizon transformé en vapeurs aveuglantes auxquelles conduit une ligne mélancolique. Des fumigènes qui semblent spirituelles par rapport à ceux qui remplissaient le café de la gare. L’appétit du départ, l’envie de disparaître, basculer dans ce genre d’ailleurs brumeux, étincelant, en lisant sans fin un livre jamais décourageant (mais sans café, sans cigarette). Je retrouve le même point de fuite, incertain et blanc, juste une évocation – un spot, un flash – qui se reflète sur la peau d’une poire trop mûre, mélancolique. (PH)

Rue et bistrot en platine

La rue, ses flux, ses rythmes, ses lumières, ses exhibitions, ses bruits, ses odeurs, comme incubateurs de musiques. Les signes qui attestent de cette proximité entre rues et musiques populaires sont nombreux, comme cette taque d’égout habillée en platine. Une marque de légèreté. Comme peut l’être cette partie d’oxo qui se joue en grand à travers la ville, X et O haut perchés sur les murs (surtout des X, mais la partie est en cours). Dans ces lettres sont comprimées des figures humaines, des pièces mécaniques, elles forment rouages. La rue n’est jamais éloignée de la violence et ses flux font l’objet des « ordres sociaux » qui doivent gérer la violence (« Violence et ordres sociaux », Gallimard, 2010). Comme l’atteste cette plaque commémorant la mort de Malik Oussédine dans une manifestation. Ce n’est pas si loin que ça, on s’en souvient très bien, pas de raison que cela soit relégué dans une époque révolue. Elles coexistent, du reste, les époques violentes. Comme vient le rappeler cette manifestation qui prend à la gorge, samedi 9 octobre, du Conseil National de Résistance d’Iran. Contre les pendaisons, les exécutions sommaires et autres lapidations en Iran. Un appel lancé au Secrétaire général de l’ONU et les organisations des droits humains. Des cortèges se croisent, des réalités politiques temporelles différentes : là, une société avancée et ouverte qui s’exprime (à raison) sur un régime de retraite et ici, une société, aux représentants plus clairsemés, poussant (à plus forte raison) un cri contre l’arbitraire d’un régime sanglant. De la musique à la manif, du léger au grave, cette culture de la rue se concentre dans le havre du bistrot parisien. Avec sa banquette rouge, ses chaises en bois, sa porte ouverte sur l’été indien et un scooter noir. On y décante la gravité, sans l’évacuer totalement, pour s’abandonner, un instant, au plaisir de la légèreté, le pétillant de l’ivresse. Ça va tout seul Chez Marie Louise, pas loin du canal Saint-Martin, dans la courte rue Marie et Louise, un peu endormie le samedi. Les deux patrons sont des anciens de la Fontaine Gaillon (près de l’Opéra, restaurant décoré par Depardieu). L’accueil est franc et personnalisé. Les deux sont à leur affaire, la cuisine (Pierre) et le service (Christophe). Il y a de l’entrain derrière la porte blanche (les fourneaux), et de la malice (après le premier contact) autour des tables. Le décor est simple mais pas banal. Les reproductions de peintures, bien choisies (par exemple Jasper Johns), ont du caractère. La carte des vins est simple et fruitée. Les pichets naturels se laissent boire très facilement. De la cuisine, traditionnelle, tout est fait sur place, dans les règles. La terrine de foies de volailles. La cannette est cuite dans son fonds. Les rognons de veau rosés sont parfaits, maîtrisés à souhait, accompagnés d’orrechiettes, de fèves et de basilique (belle association tant du goût – fèves, basilique et rognons se répondent, forment une gamme -, que des « textures », pâtes, rognons, fèves, des consistances, grâce aux cuissons, qui se parlent !). Les assiettes sont fleuries, anciennes. Les prix sont petits, la bande son laisse la part belle à Gainsbourg, Niagara, Rita Mitsouko… Voici ce qu’en disait Le Monde : « Saveurs exquises, cuissons parfaites et vins sans esbroufe ». Mille fois oui. De cette cuisine, on connaît toujours déjà une partie si on a eu une grand-mère ou une mère cuisinière). On en a des souvenirs idéalisés. Mais de s’asseoir au bistrot, c’est un rituel, comme de placer une plaque "oubliée" sur sa platine, et redécouvrir les merveilles de son interprétation. Comme si elle était nouvelle. (Oui, ce charme, cet enchantement très particulier de redécouvrir une musique via l’aiguille qui tourne dans le sillon, de réentendre, avec l’effet d’élargissement des sens, cette sensation de mieux comprendre et de mieux jouir de son émotion, est ce qui caractérise bien l’effet de cette cuisine, sonore.) Il y a cette espèce de revenance qui charme et exalte les papilles, les neurones arrosés de vin. (C’est une cuisine en accord aussi avec les flux urbains, ce que brasse la rue quand on on déambule longtemps, aussi une traversée de revenances de toutes sortes.) –  Quelques touristes (peu), quelques voisins, des copains, des habituées, des vraies gens un pied dans la rue, là, pas juste de passage (comme nous). Faut y (re)passer. Sous d’autres lumières, d’autres climats, ça doit être bien aussi. (PH) – Chez Marie Louise -

Brésilienne (7), identité nationale

- Pâtisserie -. La brésilienne n’est plus systématiquement fidèle au rendez-vous chez Mokafé. Il faut en profiter quand elle est de passage, comme aujourd’hui.Elle a un certain sérieux, pas sosotte, elle n’a pas cette hyper fraîcheur émoustillée où rien ne semble encore fixé de son identité pâtissière, toutes molécules encore en agitation, jeune tarte agaçante de trop s’émulsionner elle-même où, quand on y mord, la bouche absorbe une couche de vide. La tarte d’aujourd’hui a encore de beaux jours devant elle, elle a juste la maturité des signes avant-coureurs du déclin, le croustillant en partie ramolli. Pour le reste, chaque couche est bien à sa place et elle dose bien le plaisir qu’elle donne, avec fermeté et juste ce qu’il faut de folie, de déconstruction. La petite table, la tasse de noir, la sucrerie, position idéale pour ressasser la presse ou en dépouiller quelques nouvelles. – Mons 2015 plus clair. - Maintenant que c’est officiel, le projet va pouvoir s’élaborer en transparence et organiser l’adhésion de la population. On en sait déjà plus sur les lignes directrices qui se trament autour de 5 figures tutélaires : Van Gogh pour l’image, Lassus pour la musique, Verlaine pour la poésie, Saint-Georges pour la mémoire. Saint-Georges : nul doute qu’un un bon curateur puisse en tirer une extraordinaire exposition accompagnée d’un excellent colloque présidé par Didi-Huberman qui a écrit sur le sujet. Pour le reste : Van Gogh ayant souffert au Borinage, Verlaine n’ayant connu de Mons que la prison et Lassus ne s’étant pas non plus éternisé dans la région, le message pourrait caricaturalement sévère : chers artistes, Mons terre de galère, c’est le bagne ou la fuite. On pourrait organiser pour des sélections très larges d’artistes européens des téléréalités ou des résidences originales, du style « revivez les quinze mois de Vincent dans le Borinage » ou, en guise de stage d’écriture carcérale : « retrouvez l’inspiration de Verlaine, en retraite de deux ans à la prison de Mons ». Allez, c’était pour rire. L’autre axe de travail étant la liaison entre culture et nouvelle technologie. Cela incluant, je suppose, tout ce qui concerne les technologies numériques d’accès à la culture où il y a, effectivement, beaucoup à inventer et organiser pour éviter qu’Internet ne devienne l’agent principal d’une la néo-libéralisation et privatisation totales des biens culturels. Les réflexions que nous menons à la Médiathèque pour développer un 2.0 adapté au rôle d’institutions de lecture publique devrait intéresser cette ambition de 2015. – Identité culturelle et nationale. – Avec petit fracas, le Soir annonce la carte blanche que Guy Verhofstadt publie dans Le Monde, mettant en exergue la phrase choc : « Il y a quelque chose de pourri en République française ». On ne lui donne pas tort, mais son texte est sans intérêt, de l’indignation politique basique qui est loin de prendre la mesure de ce qui se passe. L’initiative française serait peut-être à prendre comme un symptôme de ce qui se passe un peu partout. Quand des budgets du ministère de la culture sont de plus en plus, voire exclusivement, destinés à des créations « nationales », en quo cela serait-il moins pourrissant que la république française actuelle ? Alors que tous les ministères de la culture du monde devraient travailler à ouvrir les esprits, à élargir les identités hors des frontières, pour lutter contre les replis, les nationalismes, les reconductions à la frontière. (Celles-ci existent toujours bien : à propos d’un squat violemment évacué et détruit sur le champ pour éviter que les méchants SDF dealers et prostitués ne reviennent y pousser leurs chancres, un élu parisien déclare à propos de personnes à la porte dans le froid : « ils sont sans droit ni titre ». Entendez, citoyens humains en situation administrative irrégulière, vous pouvez crever de froid, il n’y a pas lieu de vous secourir. Ça fait froid dans le dos ce genre d’élu. (« Opération bulldozer sur un squat de Bagnolet », Libération). Et ce n’est pas ce magnifique cas de censure, au nom de l’identité nationale incarnée par le président (!?), qui réchauffera l’atmosphère : une installation de l’artiste chinoise Siu-Ian Ko, en façade de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans le cadre d’une exposition "Week-end de sept jours", a été retirée d’autorité le jour même de son installation, par peur des réactions de l’autorité suprême, pouvant influer sur les subventions allouées à l’école. Cette installation est constituée de quatre bannières portant chacune un mot : "moins", "travailler", "gagner", "plus", slogan de campagne sarkoziste. La commissaire, Clare Carolin, a démissionné, refusant d’être complice de cette saloperie. Le directeur couillon (Henry-Claude Rousseau), capable de proférer des indignités pour justifier son geste, par exemple de laisser entendre que le travail de l’artiste est celui d’une débutante, "étudiante". Laissons le mot de la fin à l’artiste : "Cela montre le degré de conservatisme du climat politique et le degré de peur qu’inspire Sarkozy". - Relever le débat avec philosophie. Il ne faut pas compter sur les politiques pour rehausser le débat sur l’identité nationale, ils s’opposent des formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre, ils marquent leur camp, ils retrouvent de cette bonne antinomie droite-gauche qui fait ronronner le débat. Il faut aller chercher du côté des philosophes. (Pas BHL qui s’est payé une belle tranche de pub sous prétexte d’avoir été pigeonné par un auteur bidon. Qui sait !? L’ignorait-il vraiment ? En tout cas, sur ce coup-là, il est beau joueur et doit être ravi de l’empressement bovin de la presse à le cornaquer.) Nancy sort chez Galilée « Identité, fragments, franchises » que l’on s’empressera de lire. Extrait d’article chez Libé : « L’identité n’est jamais un « précipité », un « corps » insoluble qui serait le dépôt de caractéristiques historiques, religieuses, géopolitiques, éthiques, sociales ou mythiques d’une nation. Elle est un « simple index tendu (…) dans la direction de cela qui vient, qui ne cesse de venir, qui revient et se transforme, qui fraye des voies nouvelles, qui laisse des traces, mais jamais une chose ni une unité de sens » ». Grouillement du vivant que peuvent parfaitement tuer l’apprentissage et la répétition de mémoire, trop régulière, de la Marseillaise. – En passant par les ponts de singe. – Aussi chez Galilée, une autre plaquette d’intelligence vive qui affronte le sujet tant de face que par un substantiel détour : « Le pont des signes. De la diversité à venir. Fécondité culturelle contre identité nationale ». C’est signé par un grand sinologue, François Jullien. C’est le texte d’une intervention qu’il a été invité à prononcer au Ministère de la Culture du Vietnam. L’introduction retrace le contexte de cette intervention : l’affirmation du Ministère de la culturelle vietnamien d’être là pour défendre l’identité vietnamienne, « et vous, Monsieur Jullien, ne défendez-vous pas l’identité française » ? Non, pas précisément. Ce qu’il défend, concernant la culture française, sont ses ressources : « En revanche, je défends des ressources de la culture française, diverse comme elle est et se métamorphosant comme elle le fait. Ressources et non pas « valeurs » : les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. Des valeurs, reconnaissons-le également, sont tôt exclusives – valeurs contre valeurs ; les ressources culturelles, en revanche, sont cumulatives, elles se greffent, se fécondent et se capitalisent. » On ne défend pas des ressources comme on le fait des valeurs, les actions et l’esprit diffèrent fortement. Défendre des ressources, « c’est travailler à ce que la possibilité que ces ressources ont ouverte ne soit pas laissée en friche, ou paresseusement abandonnée, et conduite à se refermer :  à ce que le « filon » exploré, exploité (comme on le dit d’une mine), ne soit pas perdu pour l’humain. » L’auteur, qui développe le concept de fécondité culturelle sur ces questions dynamiques de ressources, établit en outre un lien justifié, non artificiel, entre biodiversité naturelle et culturelle. Le texte proprement dit de sa conférence entre dans le vif du sujet – culture, humain et nature – de façon remarquable, en prenant comme point de départ de sa réflexion les légers ponts de bambous, traditionnels, adaptés au paysage, qui permettent de traverser le Mékong. « Ponts graciles, au diamètre étroit, celui d’une tige de bambou, sur lesquels on voit les riverains continûment monter et descendre, à l’aise, parfois avec leur bicyclette sur le dos. » La contemplation et la méditation font ressortir la complexité des ressources culturelles que représentent ces structures : « Qui s’y arrête se prend alors à songer à tout le savoir technicien accumulé, concerté certes mais non pas calculé ni modélisé, pour associer ainsi la souplesse et la résistance et permettre à ces frêles assemblages de supporter l’ébranlement continu des pas de même que les intempéries ; à toute l’agilité également acquise dans le corps (mais est-ce seulement de « corps » qu’il s’agit ?), à cette capacité déployée de la plante des pieds jusqu’à la faculté de vigilance, d’autocontrôle et de réflexe, et qui s’est transmise durant tant de générations… » Ce qu’examine François Jullien, selon un esprit et une plume réjouissants, est ce que vient changer l’arrivée de nouveaux ponts, plus larges, en béton. Il le fait sans cultiver la nostalgie, sans cet eurocentrisme touristique qui aimerait préserver « ailleurs », l’ancestralité, l’état de nature… Une manière passionnante de s’introduire dans les questions de mondialisation, de globalisation… Passionnante, mais il y a longtemps que la brésilienne a touché le fond. Il est temps que je rentre dans mon bocal.(PH)

NP77 au Mur

murmur2Dans le cadre de l’exposition sur le graffiti à la Fondation Cartier, NP77 (référence de batteries Sony utilisées pour les caméscopes ?) expose une grande fresque de papier collé, en noir et blanc, à l’intersection de la rue Oberkampf et Saint-Maur. Ça évoque le squelette d’une ville fortifiée, à l’ancienne, profilée sur le mur dans son intemporalité, comme un croquis pour une leçon d’histoire. En s’approchant, on plonge dans une drôle de dynamique. Archaïque et post-catastrophe de la modernité. Une ville en train de s’autodétruire, de s’auto emporter dans son auto déluge de déchets, de flots d’égouts qui l’entourent de douves noires, épaisses. Une ville en train d’être emportée, glissement civilisationnel vers le chaos. Ce qui ressemblait à des fortifications et remparts se révèlent être des embouteillages figés, enchevêtrés, à la dérive. Véhicules inertes, rejetés par un tissu urbain qui en est mort. Au centre, trône un stade sportif mais surtout, rayonnant, pavoisé, un vélodrome presque encore en fête, lui vient peut-être à l’instant d’être déserté (expression d’une admiration avouée pour Lance Armstrong !? personne n’est parfait !). Les parties qui résistent le mieux sont les cités dans une majesté presque antique. À leur pied, les hangars des transports en commun et leurs rames fossilisées. Au pied des remparts, la plage, une vie grégaire de cabanes, de subsistances bricolées, le peuple de glaneurs. La composition est séduisante, joue habilement de la catalepsie et du mouvement. Les référents sont riches et diversifiés, la réalisation impeccable. L’image est idéalement placée au bout de cette place ombragée, aux terrasses agréables. Vision de Lutéce post-hip-hop, plaisante à détailler, image pour errer du regard tout en sirotant son verre… NP77 expose aussi jusqu’au 14 novembre à la Naco Gallery. A visiter : Le site de l’association le M.U.R. (Modulable Urbain Réactif)(PH)

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Brésilienne 6 (privé de)

bistrot

Plusieurs mois sans brésilienne, elle n’est plus à l’étalage, sans doute pas de saison, difficile à tenir avec les chaleurs, sa crème délicate tournant trop facilement ? Déjà que les dernières servies étaient plutôt douteuses, pas nettes.  Ce n’est pas ce déficit calorique qui doit empêcher d’aiguiser, en même temps que tourne la cuiller dans le café et que fond sur la langue quelque substitut à la brésilienne, quelques vacheries noires dans sa tête (mais pas que des vacheries). Revoici Nathalie Heinich. Elle ne peut pas, je pense, s’absenter longtemps des présentoirs « nouveautés » des librairies. Son créneau est tellement mince qu’on l’oublierait rapidement. Il y a longtemps que je ne lis plus ses livres, je me contente des articles sur elle,   et à travers ceux-ci, je ne devine rien de nouveau dans son travail. Une exploitation habile de son fond de commerce (l’art moderne coupé du public, de la société). Si je comprends bien la recension établie par Danièle Gillemon, Nathalie Heinich s’est intéressée aux comités, aux cercles d’experts, aux réseaux de critiques de journalistes qui évaluent les productions artistiques, définissent des cotes, des tendances…C’est un travail ardu qui s’effectue dans ces cercles qui affrontent l’incertitude des valeurs artistiques (pour la description de ces processus évaluatifs, on préfèrera la description analytique de Pierre-Michel Menger). En même temps, ils sont poreux aussi aux déviances, aux excès, aux copinages, aux snobismes, comme n’importe quel champ. On le sait. Il semble (et ce n’est pas évident) que le livre désigne ce huis clos qui tend à définir ce qu’est l’art (mais ce n’est pas si simple, justement, de le dire ainsi), de manière négative, un processus de « médiation qui, souvent, se mettent en place autour d’un objet artistique relativement vide ».  Ça se produit, ça existe, j’ajouterais même : forcément, mais, souvent ? Qu’entend-on par souvent ? Quelle proportion ? Et quel genre d’œuvres l’auteur du livre et celle de l’article (elles semblent partager cette opinion) considèrent-elles comme « relativement vide » ? Sans exemple précis, difficile… (Non !? Vais-je vraiment devoir lire pour vérifier si, dans le texte, tout ça est plus explicite, plus sérieux !?) Je ne veux pas défendre les cénacles de l’art, mais une certaine manière redondante et confortable de les attaquer pour en arriver à répéter les mêmes accusations (rentabiliser la posture d’accusation) à l’égard de l’art contemporain creux, coupé des gens, ça commence à m’énerver sérieusement. Quand je lis : « Tout se passe comme si la toujours plus faible plus-value proprement artistique des œuvres par rapport aux objets du monde ordinaire devait se compenser par une toujours plus prestigieuse ostentation » (c’est l’architecture des musées d’art moderne qui est visée), je suis frappé : il n’y a aucune nuance, tout est à jeter en vrac, ce n’est pas, ici ou là, une partie de la production qui est médiocre, mais bien toute la production qui est concernée quand ont dit de manière générale : « la toujours plus faible plus-value proprement artistique »… Impressionnant. Je suis sans doute un crétin ignare de continuer à apprendre tellement de choses dans les galeries, les musées, tellement de choses que les objets ordinaires ne m’apportent pas (et j’aime les objets ordinaires). Le mal c’est « la distance de plus en plus grande entre le regardeur et l’objet ». En Médiathèque, nous sommes bien placés pour constater que bien des musiques actuelles sont coupées du grand public, n’intéressent que de petits groupes. Toutes ces musiques ne sont pas bonnes. Beaucoup sont excellentes, intéressantes, ont beaucoup à apporter comme regard sur le réel, la société. Il est trop facile d’attribuer la distance qui s’installe entre ces créateurs et une partie importante des publics aux choix esthétiques effectués par les artistes. Trop facile et indigne. (J’ai encore les oreilles pleines de Sun Ra en Egypte, écouté sur Ipod, dans le métro, quel décalage avec l’environnement, et tout en avalant un substitut de brésilienne, écoutant les conversations, observant le passage dans la galerie, entre deux coupures de presse, je prends des notes pour un p’tit article pour La Sélec. On traite en permanence cet écart entre créateurs et publics et j’aimerais que les sociologues genre Nathalie Heinich nous apportent de meilleurs outils fondés sur des travaux plus sérieux et innovants, pas le truc standard!Revoici Marie NDiaye. C’est la rentrée littéraire,  « 659 romans font un pied de nez à la crise, dit Le Monde. La fournée est bonne, même les auteurs français oseraient des thèmes plus consistants, allez, il faut acheter des livres, faire marcher le commerce. Et le nouveau Marie NDiaye est génial, paraît-il, une vraie écrivain, pas une faiseuse, une bénédiction, une extase. Je suis un piètre lecteur, souvent trop pressé, j’ai lu une dizaine de ses romans, je ne sais toujours pas si j’aime, j’hésite même à dire si c’est « bien » ou « mal ». Pas désagréable, j’ai du mal à cerner ce que j’en ai gardé. Quelques atmosphères, des relents quand même. Des dérangements. Bon, je ferai une nouvelle tentative avec le petit dernier. Dégâts cognitifs. Un petit encart pour rendre compte expéditivement d’une étude (Stanford, Californie) sur l’usage abusif des nouveaux médias. Cette surenchère d’appareils qui placent l’usager entre « plusieurs canaux d’informations », télévision et Internet, le zapping entre plusieurs programmes et plusieurs sites, communautaires ou non, plus ou moins participatifs, bref, qu’advient-il du cerveau dans ces attitudes « multitâches ». Et bien il trinque, nous dit le journal Le Soir. Les résultats cognitifs ne sont franchement pas bons. La journaliste est rassurante : « Le cerveau étant très plastique, il est probable qu’il s’adapte à terme à ces sollicitations multiples ». Qu’entend-on par « s’adapter » en l’occurrence ? Ce n’est pas la première étude allant dans ce sens. Le suivi est minime (encart réduit). Par contre, la place à tout ce qui sollicite et valorise le comportement multi-tâches est conséquente, géante. Ne soyons pas pessimiste et rétrograde, disons quand même que la plasticité cérébrale est  double tranchant : c’est une fragilité et un remède. Ça rend le cerveau influençable, modélisable de l’extérieur, ça lui permet aussi de trouver des solutions. Jusqu’à un certain point. Il faudrait agir avec lui et ce qui l’atteint  comme on essaie de le faire avec l’environnement au sens large : le protéger, un minimum. Traits solaires et jardin volant. Un tout petit bouquin qui reprend une intervention radiophonique et une conférence de Michel Foucault, « Le corps utopique. Les hétérotopies. » L’intelligence limpide et créative, qui coule, illumine, étanche la soif. À chaque fois, le rappel d’une voix fondamentale,, consistante. (J’ai relu du Foucault en vacances,  dans une maison d’été, une maison d’artiste d’été, un logis utopie toute ouverte aux chaleurs et lumières du Sud, baraque entre la tente de bédouin, la caravelle échouée et la cabane improbable. Lecture à petites foulées idéalement placée dans ce lieu de résidence temporaire. « Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres. » Remarquable travail à partir des textes grecs, Socrate et les Cyniques. À mettre entre les mains de tous les politiques pour les rappeler à leur devoir, replacer la notion de « bonne gouvernance » à sa juste place, pas simplement celle du cumul des mandats ! Un flash radieux de se rappeler cette lecture, de revoir un fragment du lieu. ) Hétérotopies : « Eh bien ! je rêve d’une science – je dis bien une science – qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. » Exemple : « Mais peut-être le plus ancien exemple d’hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproductions de jardins – au sens strict, des « jardins d’hiver » -, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est tapis où le monde entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace. » Tout de suite, ça fouette, ça élève, du moins ça invite à l’élévation. Dieu sait ce qu’il en coûtera d’y parvenir! (Dans la foulée, en feuilletant Le Monde, un autre souvenir de vacances: "Le vent des forêts", dans les Ardennes françaises près de Verdun. Un festival de sculptures en plein air , land art ou non, sur un périmètre de forêts, de villages et de champ très étendu, avec des chemins de promenade fabuleux. Plus qu’un festival,  qui a une dimension temporaire, ici des pièces sont installées à demeure, restent dans les bois, aux angles des sentiers, en lisière. Une belle réalisation art et nature dans laquelle les habitants des villages s’impliquent, il y a rencontre avec les artistes. Jy étais passé il y a six ou sept ans? Heureux de voir que cette aventure continue depuis 13 ans, elle prend de plus en plus d’importance, une centaine d’oeuvres sont la propriété de ce paysage à découvrir. Heureusement  qu’il y a des bouffées de vacances, ça aide, mais c’est ce qui, de la manière la plus évidente et efficiente, relie notre vécu à quelques hétérotopies salutaires. Le vent des Forêts. )  Massacre de piano. Avant de reprendre le train, j’ai aperçu un éclair du Klara Festival en gare. Ce festival, au demeurant doté d’un bon programme, émerveille, semble-t-il, par son audace créative au service d’une volonté de rapprocher grand public et musique savante. Cela consiste à faire jouer des musiciens classiques dans le métro, dans les gares. (L’année passée j’avais assisté à une prestation de Musiques Nouvelles, sensible, raffinée – du Morton Feldman – que personne n’écoutait, soyons honnêtes.) Le directeur du festival affirme n’être pas là pour les mélomanes qui fréquentent Bozar et la Monnaie, « Mais pour tous les autres. On va jouer dans les gares par exemple. »  Il y avait quand même pas mal de monde qui s’arrêtait pour écouter Katia Skanavi, gare Centrale. Mais bon, il ne faut pas rigoler : l’acoustique est dégueulasse, le jeu est éreinté, accentué, les nuances sont rabotées malgré la meilleure volonté de la musicienne. Est-ce ainsi que l’on rapproche le grand public de la musique savante ? En l’exhibant massacrée, rein à voir avec une désacralisation, que du contraire, ce qui subsiste, en dépit de l’abattage, c’est l’image de prestige, la fascination pour la « grande musique » un moment approchée dans un lieu public, gratuitement. Les études un peu conséquentes sur les habitudes d’écoute ne décèlent aucun élargissement des cercles d’amateurs de musique classique (savante, occidentale !). Malgré tous les efforts pour la faire descendre près des gens. Il faut s’y prendre autrement, ce n’est pas si simple (comme je disais à propos de Nathalie Heinich et de l’art contemporain). Alors quoi ? Un investissement conséquent, important, sur le long terme, dans l’éducation artistique et musicale ? (PH)

maisond'étéklara

Brésilienne (5) – Pause urbaine, revue de presse, repérages littéraires…

bresilienne

Duo de boudins, Leffe bonde pour préparer le terrain à la Brésilienne. Quelques articles parcourus… Une surprenante manière d’aborder l’état du cinéma français et de ce qui l’accompagne, la critique cinématographique actuelle : « A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague ?  - Un label devenu carcan » (Le Monde Diplomatique, février 2009), article de Philippe Person (écrivain). Ce n’est pas la question qui surprend, on est bien en droit de se la poser, mais la façon de la traiter. D’abord, le rappel d’une aventure limitée à quelques « réalisateurs à peine conscients d’appartenir à un mouvement qui ne repose sur aucun manifeste fondateur. » Ensuite, il expose une série d’éléments qui montrent que l’aventure, « sans que l’on connaisse le sens de l’estampille » a tout autant été une stratégie de réussite que la recherche d’un nouveau cinéma. Certainement, les démarches artistiques sont toujours ainsi faites, hétérogènes, dépendantes de plusieurs logiques, à l’intersection de plusieurs champs. Ensuite l’auteur introduit ce qui le préoccupe beaucoup plus : les effets pervers de la prédominance de ce label « Nouvel vague » qui figeraient les possibilités de renouveler le « cinéma d’auteur » (d’où la responsabilité du label « Nouvelle Vague » dans la désaffection des salles de cinéma art et essai) et pèseraient comme une chape de plomb sur les systèmes de valeur du journalisme spécialisé. Ce qu’il vise est la critique de cinéma pratiquée par Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde, Libération, Les Cahiers du Cinéma (rien que ça) qui ne ferait que bipolariser systématiquement en polémiques stériles l’opposition entre le cinéma commercial et le cinéma dit « d’auteur ». C’est là que je ne comprends plus bien : oui, quand il s’agit de défendre de nouvelles réalisations « dites d’auteur », et dont la facture et l’esthétique n’ont pas forcément à voir avec la Nouvelle Vague, les critiques invoquent facilement cette opposition entre commerce et auteur. Mais dans l’ensemble, Libération, Le Monde Les Inrockuptibles ne développent pas un travail critique qui serait basé sur l’examen continu de cette opposition. Et qui permettrait de la faire évoluer, de faire bouger la critique. Au contraire, et à l’opposé de ce que déclare l’auteur de l’article, ils perdent beaucoup de temps à valoriser tous les films qui ont du succès, qui sont récompensés, qui sont archis financés : les Ch’tis, La Môme, Entre les Murs… Philippe Person pense peut-être des choses intéressantes du cinéma (quoique cette approche du « cinéma du milieu » laisse quand même perplexe, et qu’il ne décrit finalement la voie à suivre qu’en évoquant « un petit plus » qui transformerait le cinéma commercial en nouvelle Nouvelle Vague, c’est un peu court), mais il fonde son intervention sur une analyse partielle, partiale du champ de la critique. Ce n’est pas sérieux et étonnant que Le Monde Diplomatique publie ce genre de tribune légère.  Danièle Sallenave : Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus… » (Le Monde). Danièle Sallenave a accompagné, durant un an, deux classes et leurs professeurs pour un travail de sensibilisation à l’écriture, la littérature, les livres, les mots. (J’apprends au passage qu’en France les établissements de quartiers défavorisés sont qualifiés à « ambition réussite » !). Une très belle interview, pleine de fraîcheur, de fond, de bon sens et de responsabilité d’écrivain bien placée. Les programmes de gauche comme de droite en prennent pour leur grade : ils ont déstructuré le rapport à l’écrit, chacun à leur manière et se complétant dans la destruction ! Forcément, l’un comme l’autre, à leur manière, ont obtempéré au diktat du marché et des entreprises quant aux exigences de « formation des cerveaux » (« des jeunes vite formés pour devenir vite efficaces selon nos critères opérationnels et de rendement »). C’est le temps de lire, le temps lent et long de la formation de soi par la lecture, qui est systématiquement repoussé dans une autre dimension. Le marketing culturel a pilonné joyeusement l’attachement au texte, au travail personnel avec les mots, tout doit aller vite, quel ennui de lire plus de 5 lignes. C’est intéressant de voir se rejoindre le senti et l’analyse d’une écrivain sur le terrain et les analyses d’un philosophe comme Bernard Stiegler. On peut espérer que ce genre d’intervention aidera à faire prendre conscience de l’ampleur de ce problème de politique culturelle. Il y a de l’espoir : «On découvre soudain aux Etats-Unis que lire pourrait être bon pour de futurs médecins ! » Ce qui signifie : avoir une culture littéraire, même si ce n’est pas en lien direct avec l’utilité sociale que l’on vous assigne, ne peut être que profitable à votre manière d’individuer cette utilité sociale. (Au passage, elle rappelle que la gauche s’est basé sur une interprétation limitée –voire débile- des études de Pierre Bourdieu sur la distinction… Rien que pour ça, qu’on ne lit pas assez souvent, et qui prouve bien que les adultes ne lisent plus…).  Brésilienne.  Un triangle de brésilienne bien taiseux, introverti ou éteint. D’habitude, ce coin pâtissier est plus lumineux, exubérant, rayonne, expédie ses molécules qui stimulent la convoitise et l’appétit. Calme plat, à peine quelques ondes. La croûte semble figée, durcie, contractée, pas mauvaise. Mais il faudra se battre pour en extraire du plaisir ! Le sucre par contre, trop généreux et frais, comme une couche de fard un peu louche.  Toucher, aucune vibration, tout est compact. Idéalement, la lame du couteau s’engage là-dedans comme pour couper du nuage, ça bouge, c’est gazeux, changeant, volatile. Cette fois, non, tout est redescendu sur terre. Sur la langue, même chose, les deux crèmes sont soudées dans une même consistance, qui s’incruste au lieu de dégager l’impression de douceurs pétillantes et insaisissables. Et voilà, elle est sûre (belgicisme), aigrie, surette. Très légèrement. Juste encore agréable, juste permettant de sentir que ses charmes sont encore là, juste en train de passer, de s’évanouir, dernières émanations… Et maintenant, il faut les lire : « L’amour du jazz » de Jean-Pierre Moussaron, 2009, Galilée. Un peu hésitant à côté du titre, en même temps, ça parle du désir qu’entretient le jazz, et l’approche est intéressante. L’éditeur garantit aussi une démarche sérieuse. L’auteur a déjà une belle bibliographie qui recoupe souvent les terrains jazz (sous toutes ses formes, ce qui me rassure). Le programme, une fois quelques pages ouvertes et parcourues, est très attirant : une capacité d’analyse, une faculté peu commune d’exprimer en mots ce qui se passe dans les musiques de jazz. Voici quelques titres de « chapitres enseignes » : « Folie », « Force de disruption », « Surrection du corps », « Passion de la vitesse », « Multiple bouquet sonore », « Texte étoilé », « Renaissance de l’aube », « Puissance de dépense et force de résistance », « Legs et justesse du free »… Que du bonheur en perspective.Et surtout, dans un même chapitre, il peut évoquer et caractériser en connaisseur Charlie Parker,  Art Blakey, Horace Silver, Clark Terry mais aussi Peter Evans. Il n’est pas cloisonné dans un style, une époque, mais embrasse l’ensemble du jazz, sa « poétique plurielle ». Un bon bouquin que j’aurais pu apporter à l’émission de Philippe Baron à laquelle j’ai eu le plaisir de participer, le 28 janvier, à propos de La Sélec, de l’avenir de la Médiathèque, du jazz aussi. Plaisir parce qu’il est rare de parler de ces choses sur antenne avec un interlocuteur connaissant la question et avec qui s’instaure une bonne liberté de paroles, il y a un podcast à écouter! - Rodrigo Fresan, « La vitesse des choses », Les Editions Passage du Nord/Ouest, 2008, 637 pages. Je viens de terminer « Mantra » de Rodrigo Fresan (même éditeur, traduction française de 2006), une expérience littéraire très particulière (de même pour la lecture). Supernova. Une tentative originale et très forte de développer un imaginaire, d’organiser un récit, de faire éclater les conventions. Elles n’explosent pas tellement à l’intérieur du style, mais en premier lieu dans le cerveau de l’auteur qui brasse, finalement, toutes les questions primordiales du temps, de la mémoire dans leurs relations aux nouvelles technologies, aux mythes anciens et nouveaux, issus des textes fondateurs ou des séries télévisées. Un brassage hallucinant. J’y reviendrai avec une prochaine chronique de Mantra… J’épingle ceci dans la préface d’Enrique Vila-Matas : « Fresan est né à Buenos Aires en 1963 l’année même où Witold Gombrowicz, du haut du bateau qui s’apprêtait à lever l’ancre pour l’éloigner à jamais de Buenos Aires, avait conseillé à ses amis et jeunes disciples traumatisés par la littérature de Borges (et par celle de Gombrowicz, qui faisait comme si de rien n’était et se gardait bien de mettre l’accent sur ce point) : « Tuez Borges ! ». L’œuvre de Fresan, dit-il plus loin, est habitée  « dans ses recoins les plus secrets par la notion d’Aleph de Borges associée à la Quantum Theory et à l’irréalisme logique proposé par l’auteur, toujours aux antipodes de Garcia Marquez et de ses colonels flanqués de coqs amazoniens. » Andréi Biély, « Petersbourg », l’Age d’Homme, Traduction de 1967, édition de 2003. Cette plongée dans le délire structuré d’un écrivain argentin mâtiné de Gombrowicz éveillait la nostalgie de replonger dans un grand roman russe. En relisant quelques pages de Deleuze (les volumes sur le cinéma), je tombai alors sur son conseil : il faut absolument lire Petersbourg d’Andréi Biély. Et ça y est, je l’ai, ça ne va pas traîner. Extrait de la préface : « Un beau jour, le parti lui transmet l’ordre de tuer son père : il n’y est nullement résolu, mais remonte machinalement le mouvement d’horlogerie. La bombe éclatera, mais ne tuera pas le père. Telle est lafable, mais elle n’est qu’un des thèmes : l’actualité révolutionnaire. À cette actualité se rattache le grouillement des agents provocateurs, terroristes, policiers. Le sénateur gouverne à coups de circulaires, comme d’un « point mathématique » qui est son cabinet, et ne connaît pas les hommes : il n’est pas moins absurde que les révolutionnaires. Mais cette absurdité est celle de toute la ville, qui elle aussi est toute géométrie, triangles, parallélépipèdes, cubes et trapèzes, toute peuplée d’automates toute parlante de phrases apprises. Pétersbourg est le vrai héros du roman… » Et c’est bien ce travail pour décrire la ville, le mouvement de la ville, comment s’y organise le gouvernement des hommes, et comment l’écriture filme le fantasme délirant de cette ville-là qui intéressait Deleuze. À  faire défiler les pages, graphiquement, soit par la manière typologique dont est disposé le texte, on peut deviner que l’expérience de lecture ne sera pas ordinaire. Le corps du texte s’organise en beaucoup de parties articulées, loin de texte continu seulement découpé en chapitres, on pénètre là une autre architecture… (PH)

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