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Dévastation et nymphe des mondes parallèles

Dévastation

Dévastation

Chaos de Nîmes le vieux – Patrick Neu, Colonne de verres, Couronne d’épine, Iris, Camisole de force… – Korakrit Arunanondchai, Painting with history in a room filled with people with funny names 3 – Céleste Boursier-Mougenot, Acquaalta – David Foster Wallace, L’Infinie Comédie, Editions de l’Olivier, 2015 – Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, Fayard, 2015
Dévastation

Il s’enfonce dans le fauteuil du cabinet d’écriture, un ouvrage épais, posé sur les cuisses. Entre celles-ci et la couverture déployée, les mains forment un lutrin. Les doigts palpent et caressent le plissé de sa tranche, accompagnant le mouvement mental de la lecture, un peu à la manière des pattes d’un chien endormi, effectuant des courses dans le vide. Ils ajustent machinalement, aussi, la position du livre pesant et souple (presque fluide) pour éviter qu’il ne glisse. De cette brique, une densité fourmillante de mots, verbes, phrases, images rayonne en son giron (et, de son giron, réintègre le mica des pages), directement du feuilleté des pages blanches, réveillées, excitées par les intrusions multidirectionnelles de ses sens et les investigations erratiques de sa chaire cérébrale pour clarifier, faire parler ce texte. Pavé d’écriture brute, arraché au non-dit phénoménal du monde ultra-libéral, ses chimères, ses déviances, ses souffrances et violences. Au fil des heures, silencieusement, la masse cachée de sa corporéité – le corps proprement dit en étant la part immergée, l’iceberg visible attardé dans le présent–, glisse dans un endormissement extralucide. Une légère hypnose qui ne provient pas d’un suspens distillé par le fil narratif, mais de la masse imaginaire elle-même, ombre portée énorme du réel, hétérogène et indivisible qui, transitant par ce livre et son auteur suicidé, se déverse en lui, aspirée par une fatale avidité de l’être qui ne peut néanmoins tout absorber sans se dilater à l’excès (au risque d’éclater). La lecture ne progresse pas en résolvant, de page en page, les problématiques d’une rationalité littéraire bien charpentée, ce qui en temps normal, permet d’évacuer une part importante du contenu des pages au fur et à mesure qu’elles sont lues. Mais au contraire, elle veut gober en une seule appréhension le monde dévasté et charrié par l’intrigue prétexte, embrasser la tourmente totale de ce millier de pages qui partent dans tous les sens, écheveau monstrueux de digressions dépressives et explosives, seul à même de refléter un tant soit peu la réalité démente d’une société rongée par la compétition et l’addiction à la performance. Sous l’outrance idiosyncrasique de l’écrivain, il perçoit bien que, où qu’il soit, aujourd’hui, dans le réel et ses actualités, il participe lui aussi à ce culte de la compétition. À son corps défendant, comme on dit, soulignant à quel point son corps lui échappe, toujours déjà segmenté, démultiplié, colonisé. Il baigne dans un monde obsédé par le comptage des productions corporelles, des mesures physiologiques, des pulsions d’adrénaline, rythmes cardiaques,  potentiel musculaire. De plus en plus d’appareils connectés pour tout encoder, faire le portrait permanent, en temps réel, des fluctuations vitales. Et la description de la formation en série des athlètes professionnels n’est rien d’autre que la vision d’une vie aux chairs modelées par les statistiques de la performance physique et la pharmacologie dopante. Des corps gonflés, sculptés, qui ont intégré dans leurs cellules l’idéologie de la gouvernance par les nombres – le moindre organe est partie prenante du chrono réalisé, du poids soulevé, du geste technique qui arrache la victoire à l’adversaire. De là, ces statues cultivent la certitude de coïncider avec la vérité chiffrée de la nature des choses, d’être en synchronie avec l’harmonie du modèle de gouvernance qui entend dominer le monde. Athlètes scientifiquement produits. En façade, ils incarnent une recherche très ancienne : « La parfaite correspondance des proportions mathématiques et des accords musicaux a été interprétée comme le signe d’une harmonie cosmique, à laquelle on pourrait accéder par la contemplation des nombres. Percer les secrets de cette harmonie universelle a été l’un des plus puissants ressorts de l’entreprise scientifique en Occident. » (A. Supiot, p.109) Silhouettes évoquant les impeccables statues classiques, académiques, ils affichent la violence retenue d’appartenance à une élite, pétris par « la foi dans l’harmonie par le calcul et dans la possibilité de réaliser le rêve platonicien d’une Cité régie non par des lois humaines, nécessairement arbitraires et imparfaites, mais par une science royale capable d’indexer le gouvernement des hommes sur la connaissance des nombres. » (A. Supiot, p.189). Comme si leur masse musculaire personnifiait cette science royale. Leurs corps produisent du nombre viandeux. Leurs moindres faits et gestes sont mesurés, évalués, projetés, managés, ils sont véritablement, fondamentalement, du nombre à la lettre. « Cet enfermement de la pensée dans la lettre d’un Texte se retrouve, par exemple, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le fondamentalisme islamique. Ce dernier prétend lui aussi soumettre le droit des Etats à une interprétation littérale de la charia et combat la diversité des traditions, des coutumes et des écoles, qui a toujours marqué la doctrine juridique musulmane. Au-delà de leur grande diversité, les fondamentalismes ont en commun de se référer à une Norme universelle que les lois humaines devraient relayer, mettre en œuvre et ne jamais contrarier. D’où le tour implacable et inexorable de ce type de doctrines. » (A. Supiot p. 211) Mais, derrière cette façade fanatique, grouillent des existences malades, névrosées, rongées d’addictions diverses… Indépendamment de ce qu’énonce l’écriture – la parade décadente, ravagée, absolue et infantile des gladiateurs du sport professionnel, dans l’arène des universités américaines–, ce qu’a engendré là l’écrivain est une masse grouillante d’innombrables rubans impossibles à démêler (même si un synopsis clair peut aussi résumer le bouquin), une face coton, une face lame de rasoir. Les phrases filent, forment des nœuds qui dégénèrent en tourbillons, certains de ceux-ci se transforment en couronnes tressées de lettres et d’épines de cristal, blessantes et cassantes, fragiles, qui s’éparpillent dans la lecture. Se profile alors la dimension de chemin de croix de l’écriture forcenée et de la lecture comme échappatoire. Dans ce style touffu, l’écrivain cherche abris et protections mais, ce qu’il engendre est aussi une nasse d’énergie suicidaire, que plus rien ne contrôle. Le lecteur rampe précautionneusement dans le texte, évitant d’abord les poisons, les pointes acérées, puis tout s’accélère et il ne peut plus éviter les pièges. L’immersion dans le labyrinthe textuel active en lui et sur lui, la constellation de traces déposées par quelques fulgurances amoureuses, expériences d’empathie érotico-mystiques. Des sortilèges dont il ne s’est jamais complètement dépêtré, ni de leur face angélique, ni de leur côté démoniaque. Comme si cette fiction dantesque provoquait sur sa peau, à la surface de ses organes intérieurs, une sudation dont la composition chimique révélerait des inscriptions codées, à l’encre invisible. Certaines apaisants, d’autres terrifiantes. Peut-être parce que le sexe amoureux est un entrecroisement d’écritures délirantes et performantielles. « Toujours en mouvement, la trace se situe partout et nulle part, et fonctionne comme cette force élusive et féconde qui rend possible toute signification ultérieure. En ce sens, la trace, en tant qu’archi-écriture rendant possible la signification, précède la parole ainsi que l’écriture au sens ordinaire du terme. C’est cette nature éminemment insaisissable de la trace qui a donné lieu à cette idée largement acceptée, renforcée par maintes lectures déconstructionnistes initiées dans le sillage de Derrida, selon laquelle le sens est toujours indéterminé et sans cesse différé. » (N. Katherine Hayles, p. 34) Cet exercice de lecture prolongé dans la nuit – toujours en mouvement, partout et nulle part, charriant sa force élusive et féconde –, provoque donc en lui un basculement délicieux dans un demi-sommeil galvanisé. Comme si des disjonctions s’effectuaient entre certaines fonctions neuronales, remplacées par d’autres connexions imprévues, hasardeuses débouchant sur d’autres perceptions, d’autres manières d’envisager les choses, adaptant son être à embrasser la totalité corporelle du texte. Un flottement du réel qui s’accompagne d’une douce distanciation avec l’enveloppe charnelle et chimique, se dédoubler, migrer. Des caresses qui modifieraient la priorité de certaines synapses. En évoluant, simplement en s’inscrivant dans une durée, cela se rapproche d’un état de manque, quand celui-ci flirte avec une pureté qui paralyse toutes les facultés mentales et que la douleur engendre promesses de visions et hallucinations dans une formidable tentative impuissante d’appeler au secours. Premier pas vers la rédemption. Le temps et l’espace s’étirent démesurément, s’esquivent. Tout se fige en espoir d’un lever de rideau sur une issue improbable. « Gately éprouve encore parfois une terrible sensation de manque, le matin, rapport aux drogues, en dépit de son long sevrage. Son parrain au Groupe Drapeau blanc dit que certaines personnes n’arrivent jamais à faire le deuil de la Substance qu’ils avaient prise pour leur meilleure amie et meilleure amante ; ils prient chaque jour pour que la résignation vienne, que le bout du tunnel leur apparaisse enfin, que le temps guérisse les blessures. Ce parrain, Francis G. le Féroce, ne reproche pas à Gately ses sentiments négatifs : au contraire, il le félicite pour sa candeur quand il craque, quand il se met à pleurer comme un bébé ou lui téléphone au petit matin pour lui parler de son manque. Le sevrage indolore est un mythe. Le sevrage de la Substance. Merde, on n’aurait pas besoin d’aide si c’était indolore. » (D. F. Wallace, p. 380) Tout en errant dans cet état flottant, détaché, la partie vague de ses yeux, la zone sans bords, vaque sur une carte postale posée dans la bibliothèque. Carte jaunie, dénichée dans une brocante, photo hors du temps du héros cycliste de son enfance, sous vareuse Molteni. Photo retouchée, dessinée, colorisée, évoquant le style des portraits de personnages exemplaires, légendaires, saintes ou preux chevaliers, dont la distribution récompensait les élèves attentifs, appliqués. Il s’agit d’un courrier qui lui avait été adressé par une jeune passante qui avait choisi, pour exprimer ses sentiments et les détours de son désir, cette icône presque graphique, archétype du champion inaccessible, s’appropriant ou plutôt instillant ses charmes de jeune fille dans les évocations de ce modèle qu’elle n’a pu connaître, étant d’une autre époque. Du reste, enfant, il n’avait pas de représentation bien précise de ce coureur exceptionnel. Il ne le voyait pas à la télévision et passait peu de temps devant le poste de radio, ayant d’autres activités plus importantes, courir les bois ou dévorer des livres. Il était une entité quasiment sans visage, immatérielle, malgré l’amorce d’une collection Panini. Hélas, les pochettes contenaient surtout la photo des seconds couteaux, des porte-bidons. C’était avant tout une aura séduisante dont la flamme brillait dans son entourage qui en parlait souvent, commentait, s’extasiait, tout comme dans l’ensemble de la société bruissante de ses exploits dont le prestige, par la vertu ambiguë du nationalisme, rejaillissait sur tous. Un accent aigu dans l’air du temps. Oui, oui, à son échelle d’enfant, cela l’excitait et le poussait à enfourcher son vélo pour pédaler des heures sur les coteaux de la Meuse, avalant le vent comme mordant dans le gâteau d’une vie sans fin. Dans les reliefs de cette vallée où, du reste, certains croyaient avoir aperçu, ou étaient convaincus d’avoir croisé le champion filant s’entraîner dans quelques belles côtes du côté de Dinant. (On dit quelques fois que le mouvement régulier des jambes, des cuisses, que ce soit sur une selle de vélo ou actionnant le pédalier d’une ancienne machine à coudre, peut provoquer des orgasmes chez les filles, du fait de leur anatomie. Pour ces raisons, du moins à une époque, ces activités leur étaient interdites ou rigoureusement réglementées. Mais cela est-il si différent chez les garçons, l’érotique des jambes qui tournent ?) Au fond, il n’était pas vraiment question d’identification avec le champion tel qu’incarné dans ce coureur d’exception. Dans son cœur battant en accéléré, cela se fondait tout autant avec la soif de découvrir, apprendre, lire, gribouiller des dessins et des mots, aux portes de la poésie, aimer la vie, s’y projeter avec enthousiasme et inquiétude. Confiance et appréhension. Un tumulte exaltant. Une confusion équilibriste. Aussi, quand bien longtemps après cette époque de proximité avec les exploits du héros national, il avait reçu ce courrier d’une jeune fille lui faisant signe d’un monde parallèle désirable, où la jeunesse semble éternelle, carte postale lui rappelant ses propres enthousiasmes juvéniles, il n’avait pas donné suite, surpris, pris de court. Comment, aujourd’hui, retrouver l’expéditrice de la carte, que, dans l’endormissement hypnotique de la lecture, il imagine inchangée, toujours aussi jeune. Lui rappelant cette expérience trouble où, enfant et entre deux sommeils, il avait été persuadé d’être visité par la Vierge, toute lumineuse. Quelles phrases lui enverrait-il ? Qu’elle ressemble, après coup, à ce qu’il poursuivait en pédalant à perdre haleine, en courant les bois, dévorant des livres, découvrant l’écriture et les premières traces de mondes adjacents complexifiant son existence, traces jaillies d’il ne savait où et à interpréter ? Qu’elle exhume une nouvelle version de cet appétit ? Elle réactive, au risque de stimuler dangereusement sa mélancolie, ce qu’il fut et qu’il pourrait prendre comme une jeunesse éternelle qui continue à vivre en lui, même si il n’y a accès, désormais, que virtuellement, de loin. C’est perdu. L’hypnose causée par l’infinie comédie sans illusion rejoint ces exaltations d’enfants par le truchement de la carte postale qu’il embrasse dès que ses yeux se lèvent du livre et, au-delà du corps glorieux du sportif, l’évocation d’une jeune fille perdue dans un monde parallèle dont il aimerait aujourd’hui sillonner la nudité. Rêveries et volontés se mêlent. Tout ce qu’il voudrait lui écrire, c’est exactement cette masse écrite du roman posé sur ses cuisses. Miroir du délire social, économique, politique, managérial dans lequel sombre son quotidien, taraudant et broyant. « Sauve moi, toi qui sais encore aujourd’hui, décocher les bonnes images de champion irradié de simplicité ! » Il reste calé là, dans un suspens ambigu entre crampe et extase qu’il n’a pas envie d’interrompre, parce qu’il y devine un point d’accès à un monde parallèle à celui de lecteur dans son cabinet d’écriture et où il s’étrennerait amant caressant le corps d’une amoureuse inconnue, en roue libre dans le hors champs. Pas même l’amante concrètement offerte sous ses mains, mais affaissée dans un sommeil profond, accidentel, le cou engoncé, la chevelure épandue, la poitrine et le ventre libérés, camouflés dans l’aspect confortable, rembourré, du sofa. Seins gonflés, nombril et abdomen rebondi flottant dans une volupté gazeuse sous le chemisier à fleurs comme posé sur des nuages à la dérive. Les cuisses nues, elles, sont bien tangibles, repliées sur le divan, esquisse fœtale, avec une main courbée comme pour prendre de l’eau, inerte contre le noir dodu et échancré de la culotte. Une léthargie qui n’attend qu’un simple effleurement pour s’étirer dans une nouvelle vie. Contemplant l’endormie et au fil de la contemplation s’enfermant dans le même sommeil, à l’intérieur de ce corps qui l’avala quelques fois, croit-il se souvenir. Avait-il pris jadis cette photo ? Et, dans cet abandon abyssal et sans pudeur, il projetterait une attente plus perverse, semblable à ces dispositifs fantasmatiques, où une femme, légèrement harnachée pour que ressortent encore mieux ses prises et rebonds érotiques, est en posture d’offrande, seule au milieu d’une pièce vide, debout, jambes légèrement écartées pour que tout se devine sans insistance. Ou en offrande plus animale, à quatre pattes sur un grand lit, cambrée et yeux bandés, en attente statuaire, encore plus offerte de n’être exposée que détachée de tout. Sans rien d’apparent autour. Faire le vide autour du corps désiré, frontières malsaines de la possession excessive et n’en fixer qu’un point, précis, exhibé comme jamais et restant malgré tout indistinct, assigné à l’immobilité de modèle sous l’œil du peintre. L’esquisse lointaine, mirage dans l’ouverture de la croupe, bourrelets joints d’un calice enfoui, plissé de pétales, lèvres, nymphes, bouton, corolle ici collée et là évasée. Bistre et lie de vin. Indéfiniment, qu’elle reste ainsi en son printemps, s’ouvrant, se fermant, indéfiniment pour qu’il consacre toute son attention à la décrire, à accumuler plutôt les tentatives de description de ce qui ne se laisse pas décrire. Renouant avec la patience modeste des copistes consacrant leur temps à, finalement, peu de choses, répétitives. Se fondre dans l’exercice méticuleux et obsessionnel de ce peintre qui, chaque printemps, cherche à saisir dans ses aquarelles, l’essence des iris fleurissant, fanant, tissus compliqués, exubérants, soyeux, poudreux, déchirés. « C’est consacrer la toute-puissance de la volonté individuelle qu’invoquait Goering lorsqu’il définissait le Droit comme « notre bon plaisir ». François Ost observe justement que l’un des ressort du plaisir du héros sadien consiste à « substituer à la loi commune une loi d’exception, dont il est le seul auteur, privant ainsi ses victimes du droit d’invoquer la protection collective » ». (A.Supiot, p.286) Visions parallèles – cette offrande, cette attente quelque part – qui lui deviennent maladivement indispensables et qui, pour un rien, peuvent voler en éclats, irrémédiablement, comme une colonne de verres perdant l’équilibre. Coup de cafard. Mais tout cela ne s’est-il pas depuis longtemps fracassé et ne se consacre-t-il pas, désormais, exclusivement, à décrire des débris de verre jonchant le sol ? « Dans les années 50, un jeune physicien de Princeton, Hugh Everett, en propose une interprétation incroyable : à chaque interaction d’un système quantique avec un système classique se produirait une bifurcation en plusieurs univers parallèles : il existerait un monde où le chat est mort et un autre où le chat est vivant. Deux mondes bien réels mais n’interagissant plus entre eux ! Les événements de ce type étant innombrables, les mondes parallèles pulluleraient. » (Libération, 4/09/15, Les inédits du CNRS, Aurélien Barrau). Ce faisant, dans cette lévitation, il survole sa vie – sa petite unité d’existence traversée de tous les contextes, des plus proches, mesquins et domestiques aux plus vastes, politiques, économiques, globalisés et transcendés –, un paysage ruiniforme, désolé et désolant pour lequel, plus fort que tout, il éprouve de l’attachement, sans le reconnaître complètement. Une plaine directement adossée au ciel, au vide, et semée de roches usées, sculptées par le temps, certaines anthropomorphes, d’autres silhouettes animales et végétales, contours d’objets transitionnels tombés des astres, solitaires ou groupés. Vestiges de ce qui fut là, il y a longtemps, installés en labyrinthe érodé parmi une mer d’herbes folles et sèches. Il s’y promène indéfiniment, croit sans cesse distinguer la configuration de choses vécues, rappel d’expériences, de moments clés, de personnes charnières, de paysages oubliés, de bonheurs et malheurs, sans qu’il puisse jamais les identifier clairement. Cela surgit de son histoire personnelle, estompée, et pourtant c’est là depuis toujours, dans ce pli des Causses. Juste des sculptures naturelles suggestives prises dans le romantisme de la ruine éparse. Ce suspens au-dessus du chaos, il travaille à le maintenir, désespérément, de toutes ses cellules, comme écopant sans cesse ce qui viendrait inonder et couler son embarcation traversant la vie. Mentalement, sans repos, à la manière de ces gens qui ne cessent de compter, il associe et marie des contraires, fait tenir ensemble des principes opposés, équilibre acide et baume, corrosion et réparation, bricolage d’orfèvre, comme si, avec des matériaux improbables et pas censés cohabiter ou se mélanger, il se composait une cotte de maille sans cesse détricotée par la réalité mais qu’il ne se décourage jamais de recommencer, de terminer un jour. Assemblant et cousant de petites taches de lumière qui forment le halo qui le porte comme un nuage, méticuleusement, évoquant la technique de la feuille d’or. C’est une image de cela, de ce travail mental incessant – insaisissable et d’une certaine manière liée à des flux obsessionnels qu’il ne maîtrise pas–, pour éviter de sombrer dans les ténèbres, qui le fit tomber en admiration devant une camisole de force presque évanouie. C’était un assemblage fou d’ailes d’abeilles, un objet inimaginable exposé dans un musée. Ce point de fuite presque insoutenable où la contrainte absolue, l’enfermement radical et subliminal, rejoint la possibilité d’une délivrance sans reste. Oui, il ressent quelque chose d’insoutenable à contempler, dans ce tissu déraisonnable, une beauté convoquée au prix d’un effort acharné et d’une délicatesse forcenée, d’une patience d’un autre temps. Et qu’une banale maladresse, un éternuement, un effleurement, peut réduire à néant, poussières d’ailes banales. « Je suis gardé en vie, mon équilibre psychique se maintient d’être enclos en une telle carapace incommensurable, irréelle. À tout instant cette résille de verre et de cire translucide, orfèvrerie archaïque, peut se disloquer, se répandre en éclats et débris au sol ».

Il fait souvent le rêve, diurne ou nocturne, d’une migration définitive vers ce monde parallèle. Rêve qui convoque de manière un peu classique les images de traversées de ténèbres à bord d’une barge lente, se confondant avec les eaux noires de la mémoire. Pénétrant le millefeuille réverbérant de la nuit, une fille conduit la barque plate, debout à l’avant, moulée dans un short, sensuellement arc-boutée sur une longue rame. La fille guide l’esquif non sans ressembler aux adeptes de pole dance. Il lui semble que son corps souffle s’entortille quelques fois autour de cette longue tige qui traverse la surface laquée du néant et y dessine de fines craquelures concentriques. Le satin des jambes nues, la robustesse charnue des fesses, l’ensemble animé d’une souplesse presque fluide, lui évoque l’endormie et le divan où s’enfoncer, disparaître, dormir. D’autres barges flottent, progressent, sans direction bien définie, un peu perdues, pataudes. Les parois de la grotte répercutent les fragments d’images, ombres et brouhaha de multiples vies séparées, hétérogènes, de passage, mais là, réunies, tissées en un seul filet de reflets rapides, fugaces, comme un vol de chauve-souris en surbrillance. Une imitation de croisière au cœur des ténèbres, une navigation pour rire, mais dont il espère tout de même, un instant, qu’elle le débarque en une bulle de fiction où l’attendrait la léthargie amoureuse salvatrice. Mais au fur et à mesure qu’il avance, tout se dissout, la jeune fille déhanchée se dissout dans la nuit, la proue sans charron cogne une berge artificielle, ce n’est qu’une mise en scène conventionnelle de lagune funèbre. Un caprice d’artiste. Un cul-de-sac préfabriqué et plus rien ne subsiste qu’un dispositif de pacotille aux rivages dépressifs.

Et il prend pied dans la dévastation. Un foutoir, gratuit, comme lorsque l’on rentre chez soi et que l’on découvre son espace privé saccagé, vandalisé, sans autre but que le plaisir de détruire, salir, foutre en l’air. Une menace d’être dépouillé de son chez soi qui s’amplifie et l’imprègne presque métaphysiquement, au quotidien, tout le temps. Et ce, au fur et à mesure que les avancées de la société ultra-libérale détruisent les distinctions entre privé et public et autorisent les « chacun pour soi » décomplexés. Des millions d’individus convaincus, sans y penser, du bien fondé naturel d’une gouvernance omniprésente dans toutes les composantes du quotidien, qui place les intérêts particuliers au-dessus de l’intérêt général, propagent un sentiment d’insécurité délétère qui vise moins les biens matériels que la chambre à soi discrète des uns et des autres. C’est un climat binaire d’ami/ennemi qui se marque jusque dans les moindres relations banales de tous les jours, contamine les médias, les télévisions, leur besoin de polémiques et de réalités prophétiques. « La domination du privé sur le public résulte aussi, de manière indirecte, de la mise en œuvre de la doctrine du New public management, qui promeut l’application à l’administration publique des méthodes de management en vigueur dans les entreprises privées. L’idée de soumettre la société tout entière à une même science des organisations, fondée sur les seuls critères d’efficacité n’a rien de neuf et était déjà présente dans la Révolution bolchevique. Elle réapparaît avec les formes contemporaines de la gouvernance par les nombres. Dans une telle perspective, la loi n’apparaît plus comme une norme transcendant les intérêts individuels, mais comme un instrument à leur service. Une fois la volonté individuelle ainsi érigée en condition nécessaire et suffisante du lien de droit, chacun doit pouvoir choisir la loi qui lui convient – avoir la loi pour soi – et devenir son propre législateur – avoir soi pour loi. » (A. Supiot, P. 284) Il se souvient aussi d’autres circonstances, les locaux d’un mouvement de jeunes, dans une ancienne école, qu’il avait retrouvés vitres brisées, murs couverts de couleurs, armoires éventrées, flots d’inscriptions injurieuses, de menaces et malédictions, pisse, merde et vomi sur le carrelage, flaques de bière, cahier et documents déchirés, éparpillés. Pourtant, il s’est toujours dit que ça veut quand même dire quelque chose, autre chose même que ce que les auteurs de ces forfaits y ont mis. Et toujours il regarde ça médusé, avec intérêt, il détaille, cherche, fouille, questionnant ces esthétiques innées du saccage, perpétrées par d’incultes vandales ou, qui sait, de raffinés esthétiques pétant les plombs. Et il finit par prendre beaucoup d’intérêt et de plaisir à scruter ces entrailles où enfanter et avorter se confondent. Comme il avançait précautionneusement sur le verre pilé de ces locaux violés, attentifs à ne pas effacer l’un ou l’autre indice, il s’enfonce dans la caverne orgiaque et sacrificielle du musée. Cela ressemble aux entrailles d’un hypermarché, pétrifié un jour de grandes soldes, puis saccagé par des armées de zombies (souvenir d’un film). Mais pas seulement saccagé, en fait. Transformé, étripé puis remis en place et les tripes abondantes disposées en guirlandes. Tout reste en l’état mais peinturluré, dégoulinant de sèves multicolores. Une iconoclastie inversée si l’on considère que les images, réelles et subliminales, fabriquées en flux continu par les grandes surfaces sont elles-mêmes des imageries tueuses d’images, d’imaginaires singuliers. « Il faut que je tue ces images de l’adoration marchande pour reprendre le contrôle de mes images. » Le temple de la consommation hédoniste, avec ses mises en scène de bien-être divin, d’accès marchands à l’extase mystique, de philosophie consumériste se coulant comme un coucou dans le nid des grandes mythologies fondatrices du monde, ses promesses publicitaires de jeunesse éternelle monnayable, tout cela se trouve soudain profondément daté, dépassé, périmé, dans le tableau apocalyptique d’une grande fête interrompue à jamais. Parmi un peuple de mannequins décorés de coulures acryliques, ce sont des baignoires pour cyborgs fatigués, en panne. Des fontaines lumineuses où subsistent de magnifiques êtres hybrides, reliant, en un seul organisme, la préhistoire au post-industriel. Centaure crocodile au buste de vestale sortant de l’eau mousseuse. L’évolution, désormais, bifurque en toutes sortes de possibles, technologies et biopouvoir favorisant l’émergence de nouvelles espèces, quand, dans une flaque d’eau et brouillard, des bactéries humaines, animales, technologiques, numériques, finissent par s’allier, s’accoupler, générer de nouveaux monstres. Qui se dressent près des vasques où, d’autre part, reviennent les dieux de toutes civilisations, lieux de passage vers les univers impensés. Des sépultures heureuses où de jeunes dépouilles attendent leur réincarnation en robot leur ressemblant comme deux gouttes d’eau. Un lieu de veillée funèbre sans fin où rampent les colliers de fleurs, courent les lézards, flottent les lotus maculés. Des thermes flamboyants où des figurants fatigués, décadents attendent (en vain) que démarrent de nouvelles noces, de nouveaux devenirs. Cela semble un décor irréel et puis, non, il est complètement composé de matériaux vulgaires, multiples, copies sans charmes d’objets industriels, proliférant, entassées, glorieux ou en pièces détachées, mélangés à d’autres rebuts, sur lesquels un apprenti peintre a expérimenté différentes techniques, tachisme, projection, aspersion, barbouillages pariétaux et psychédéliques. Toutes ces matières et objets très familiers, tellement ordinaires que le regard ne s’y arrête plus, passe au travers, ainsi mis en couleur, prennent la consistance de miroirs occultés qui piègent la vue. Réel et fiction sont embrouillés. Comme dans les grands bazars où la surabondance épuise nerfs et désir, la sensation de saturation transforme cet immense hangar techno et bariolé en vacuité, décor indigent. Soufflerie. Rien que du vent. L’énorme machinerie qui brasse ce foutoir ésotérique digne d’un gourou déjanté du marketing post-mortem, matérialise un fatras esthétique, un fatras plutôt de toutes les esthétiques populaires et manipulatrices de manière à ce que, qui que l’on soit, on puisse s’émerveiller, avoir envie de se baisser, s’agenouiller, remuer des restes qui parlent. Et il expérimente, cela, il s’accroupit, regarde à la loupe, touche, sombre dans des empathies qui le morcèlent. Et sans doute devrait-il prendre de la hauteur, s’élever au-dessus de cet antre d’accessoiriste coloriste, atteindre une vue panoramique. L’ensemble, alors, lui apparaîtrait comme une vaste toile et s’éveillerait la conscience qu’il est enfermé dans le tableau, il s’y balade, entre des caillots de cristaux, des éboulis de pigments. Piégé. (Pierre Hemptinne)
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Fluxus, Deezer & médiathèque

Geste musical et pognon. – Plusieurs articles récents dans la presse, traitant de la situation des industries musicales ou, en ouverture du Midem, cherchant à détecter l’émergence d’un modèle économique efficace d’accès aux musiques dans l’environnement dit dématérialisé, nous rappellent avec force que la musique, pour beaucoup, est tombée bien bas, est là pour faire de l’argent. Les formules mélangent tout et considèrent que la musique se porte bien si elle se vend bien, ou l’inverse. L’indice de santé du marché musical se confond avec la manière d’évaluer la qualité de la musique, sa créativité. Un titre comme « La musique se porte bien », signifie que les recettes sont bonnes. À l’opposé, on méditera ce magnifique exemple (Le Soir, 21/01/11) : « La musique poursuit son déclin ». Que vise-t-on ? La créativité, l’écriture de composition, la diversité, le renouvellement des idées, la qualité professionnelle des interprètes ? Non, le pognon que rapporte aux filières industrielles un certain type de répertoire dit populaire. Ce répertoire même qui fait l’objet du piratage massif et qui justifie les politiques répressives qui s’ébauchent ici et là, qui sont réclamées par les syndicats des majors. C’est de cela que l’on parle généralement, sous l’intitulé « musique ». C’est dire que la musique, loin d’être dématérialisée, est de plus en plus considérée comme un bien matériel, matérialiste et cette subtile opération trahit une perte d’esprit, une fuite de contenus spirituels.– Le modèle économique qui pointe et Fluxus ricane. – Les faits marquants sont le rapprochement entre sites de streaming et opérateurs de télécommunications (Deezer et Orange, Spotifiy et SFR…). L’objectif reste le même : « offrir à l’utilisateur un accès à la musique quand et où il veut sous n’importe quelle forme » selon une exploitation mercantile d’une pulsion entretenue artificiellement (marketing) à s’entourer régressivement de ses sons/musiques/ritournelles préférés. Fluxus aussi, au tout début des années 60, a développé un fourmillement de gestes musicaux originaux dont le but, d’une certaine manière, était de même nature (« un accès à la musique quand et où il veut sous n’importe quelle forme »), et pourtant déjà à contre sens (en prévision) de ce que l’on appelle aujourd’hui « accès immédiat à ses musiques », pour rechercher et maintenir le contact avec du sens en perdition. Fluxus et la musique d’Olivier Lussac (les presses du réel), 2010) tombe à pic pour nous le rappeler. Il est possible de changer d’échapper à cette rage de vendre de la musique en continu pour soutenir avec rien (trois fois rien, des scies musicales copiées des millions de fois) des taux de profits même pas confortables, non, mais les plus colossaux possible. Pas d’autre solution, dans cette course au profit, que d’amplifier sans cesse la captation du temps de cerveau via les oreilles, ce qui ne s’installe paradoxalement (paradoxe apparent) que par la perte de l’appétit d’écouter lié au désir de silence, au désir d’entendre des sons non fusionnels, soit des organisations sonores que l’on ne peut pas ingérer partout et tout le temps instantanément, ce qui pose la question des relations qualitatives au temps, au corps, au silence, au bruit via les musiques que l’on n’écoute/entend, et c’est bien pour cela que le projet Archipel de la Médiathèque est organisé en îlots Temps, Silence, Bruit… ). Or, cette présence permanente de sons, cette manière fort répandue de s’envelopper d’un cocon tenace de ses musiques préférées, à la fois, doit être addictive et en même temps dégoûter d’encore écouter vraiment de la musique, doit ôter le désir de rompre avec le cocon au risque d’entendre autre chose, de non habituel, de non préféré et donc forcément à rejeter. De cette manière latente s’installe une appréhension ce que l’on n’a pas l’habitude d’écouter et qui sera perçu comme agression, ingérence insupportable dans l’ordre des goûts « personnels ». Et si cette permanence industrielle de sons musicaux ne faisait qu’encourager l’intolérance ? Il est étonnant de constater qu’opposer à tout ça, encore et toujours 4’33 de Cage (et toute sa descendance de musique vide, silencieuse), un blanc invendable, même pas pur, sali, reste toujours dérangeant, scandaleux, incompréhensible, tant d’années après sa création mondiale. Fluxus est une turbulence, une guérilla contre les Beaux-Arts (provoquer leur destruction est écrit dans les textes fondateurs du mouvement qui n’en est pas un) et contre la captation commerciale et capitaliste des cerveaux par les arts dont la musique. Fluxus est un moteur qui a fracturé la position dominante de l’art Occidental, en prolongeant Dada par la constante lucidité à tirer les enseignements de la guerre mondiale effroyable qui venait de s’achever, guerre qui a mis en avant les pouvoirs de la propagande, du marketing de la guerre et de la mort. Fluxus fourbit ses armes dans l’enseignement Zen, le savoir faire non professionnel, l’Orient comme négation constructive de l’Occident, la déconstruction des valeurs, la destruction comme processus de création, l’a-musique, le silence, la performance, l’ennui, le geste immédiat, la rencontre concrète avec les éléments de la vie à l’instant aléatoire où ils basculent dans le registre de l’art, la surprise… – Retour à l’être par le point critique. – Fluxus se lit comme un catalogue épique d’actions, d’événements, de procès des manières convenues de concevoir et recevoir l’art. Mais, par rapport à la situation actuelle de gavage systématique où le marketing cherche à activer la consommation du même sans qu’intervienne dorénavant la possibilité de choisir (perte de temps, ennuyeux, réglons ça une bonne fois pour toute), Fluxus n’a cessé de chercher l’essentiel, l’écoute du minimum, la recherche de la peinture minimum, de la musique minimum, le degré zéro de l’art. À partir duquel on peut basculer dans le manque ou rechercher maladivement le trop. Le point critique. Le remplissage actuel avec ses gestes obsessionnels -écouter ses musiques compulsivement et n’importe où, ne jamais manquer de quelque chose à suçoter, image, son, texto – aurait alors pour but que le plus grand nombre de consommateurs soient conduits à ne jamais rencontrer ce point critique, qu’ils en aient peur comme on peut avoir peur du vide. C’est Ben qui, en écho au Carré Blanc de Malevitch empreint de spiritualisme, réalise Vitrines de magasin (1979-199). « Il s’agit d’une simple photographie, celle de la devanture abandonnée d’un agent commercial de la marque Fiat, badigeonnée de blanc à l’aide d’une éponge. A l’opposé de Malevitch, l’artiste niçois proclame la destruction de l’art et renvoie à un questionnement précis : « existe-t-il dans chaque homme une peinture minimum comme une musique minimum ? » Pour Ben, une peinture minimum est donc une peinture de vitrine passée au blanc d’Espagne ou une « peinture de l’inconscient sans référence culturelle : la peinture 0 ». Mais qu’est-ce qu’une peinture 0 ? Est-ce simplement un monochrome ? » (Olivier Lussac). Mais c’est aussi, dans les années 50, la connexion créative qui s’établit entre Rauschenberg et Cage.C’est en effet suite à sa relation aux White Paintings du peintre que Cage est conduit à penser et écrire 4’33. Voici ce que le compositeur en dit (cité dans Fluxus et la musique) : « Pas de sujet, pas d’image, pas de goût, pas d’objet, pas de beauté, pas de talent, pas de technique, pas d’idée, pas d’intention, pas d’art, pas de sensation, pas de noir, pas de blanc non (et). Après des considérations prudentes, j’en suis venu à la conclusion qu’il n’y a rien dans ces peintures que l’on puisse changer, qu’elles peuvent être perçues sous n’importe quelle lumière et qu’elles ne sont pas détruites sous l’action de l’ombre. Alléluia ! L’aveugle peut de nouveau voir ; la pureté de l’eau. (1953) » La surexposition actuelle de la musique, par exemple, allant jusqu’à une confusion entre le mot « musique » et « argent » que son commerce peut rapporter au commerce, détruit une grande partie des ressources musicales humaines en les plongeant dans l’ombre et l’émoussement de la sensibilité (quand vous écoutez tout le temps la même chose…). Retrouver les gestes simples par lesquels nous faisons du bruit et sommes reliés à la possibilité de l’organisation du son en musique, par lesquels nous nous définissons comme auditeur doté de compétences pour entendre et comprendre la musique. Ces gestes simples qui s’emparent d’objets quotidiens, quelconques, sans valeur symbolique particulière, ces gestes routiniers (ouvrir claquer une porte de voiture), qui pétrissent, altèrent des matériaux, des matières. Ces mises en scène de destruction d’instruments sacralisés, comme le piano, qui ne s’achèvent pas avec la mort de l’objet, mais, au bout du processus, font redécouvrir le piano et posent que les instruments de musiques et les technologies pour en jouer sont toujours à réinventer, à questionner. Et tout ça, avec la possibilité de faire surgir la vaste dimension de rire au sein du désir de créer. La musicalité fluxus est immédiate, on l’a sous la main, on la fait sonner quand on veut, n’importe où, mais elle implique un acte, une décision, une intervention. Ce n’est pas le flux continu musico-technologique qui insensibilise. Ce sont des ruptures qui re-sensibilisent. – Partitions et instructions de redécouvertes – Prenons un exemple  avec Paper Music de Patterson (cité et étudié dans Fluxus et la musique) qui fut un morceau de bravoure des actions Fluxus, repris, répété, interprété avec variantes : « Paper Piece, septembre 1960, Cologne/Instrumentation/ 15 feuilles de papier par exécutant, approximativement/ de la taille d’un journal, qualité variée, journal/ papier de soie, carton léger, coloré, imprimé ou brut/ 3 sacs en papier par exécutant, qualité, taille et formes variées/ Durée : 10 à 12 minutes et demi/ Procédure : / 7 feuilles sont utilisées/ SECOUER/ Briser – les bords opposés de la feuille sont fermement agrippés/ et brusquement secoués séparément/ DECHIRER – chaque feuille est réduite en particules de moins d’un dixième de l’original/ 5 feuilles sont utilisées/ FROISSER/ CHIFFONNER/ METTRE EN BOULE – choc entre les mains/ 3 feuilles sont utilisées/ FROTTER/RECURER/TORDRE – tordre sévèrement pour produire un craquement/ sonore/ 3 sacs sont utilisés/ POUF – gonfler avec la bouche/ PAN !… » Par la suite, la partition se complexifie avec des indications d’intensités, de recoupements, superpositions… On est frappé, 50 ans après, par le mélange de désuet et de sérieux, du côté naïf de cette radicalité. Pourtant, on peut y lire des gestes et une intention fondamentales, toujours nécessaires : préserver les espaces mentaux de production et de réception de la musique, les nettoyer, les dégager. Une sorte d’hygiène gestuelle qui maintient la sensibilité musicale en bon état. – La réduction au plus simple appareil consommant. – Le marché de la musique et sa stratégie à 360° peut donner l’impression d’associer des arts différents, sons, images, théâtre et prétendre au statut d’art total (je l’ai déjà lu, oui), alors que ces techniques différentes sont réunies en un seul faisceau d’uniformisation du produit à vendre et de sa perception. Fluxus a été très novateur, dès les années 50, en termes de pluridisciplinarité, de « poly-art », de polyesthétique, de polysémie… « Fluxus est à l’origine de nombreuses formes d’art contemporain, mais surtout, il a mis en jeu une scénographie sonore tridimensionnelle, en passant essentiellement par les fondements de la Textkomposition comme « superposition de communication musicale, poétique, et d’images picturales, graphique, kinésique ». (Olivier Lussac) Cette dimension tridimensionnelle s’est considérablement banalisée avec les technologies audiovisuelles et informatiques, elle  a été « récupérée » par le marketing pour accroître les forces de séduction. Le marketing, comme on sait, s’est toujours inspiré des innovations des avant-gardes créatives, son but étant de détourner à son profit calculable une créativité qui, au départ, produit de l’incalculable.En se penchant de plus près sur le « tridimensionnel fluxus », on est vite convaincu que les buts ne sont pas les mêmes et c’est toujours bon de le rappeler : « Cette activité polyartistique passe encore par le concept d’intermédia : « La Textkomposition était un territoire intermédia situé aux confins de la musique, de la poétique et des arts visuels », indique Miereanu. Qu’elle soit issue de Cage ou de Young, cette notion suppose un déplacement de frontière entre conception et interprétation de l’œuvre musicale. Il s’agit à l’origine de remettre en cause les modèles de la musique par une attitude transformative, libérant un type spécifique de pluralité artistique. La naissance se fait donc d’abord par l’éclatement de l’espace de l’écriture musicale, impliquant en même temps l’acte même de composer. Ce sont les recherches menées par Young, « minipoèmes décrivant des actions musicales/gestuelles simples, monostructurées et relevant parfois de la contemplation sonore, parfois du happening ». Ces minipoèmes monodynamiques constituent ce qu’on a appelé la musique intuitive ou méditative. (…) La Textkomposition est certes une forme de partition, mais qui, toujours selon Miereanu, « cesse d’être un objet esthétique fermé pour devenir un processus productif. L’essentiel n’est plus l’objet lui-même, mais la confrontation dramatique du spectateur à une situation perceptive. » Si la composition cesse d’être un espace clos, elle peut envisager de nouveaux paramètres sonores, des ouvertures aux domaines du visuel, du théâtral et du poétique, par l’usage de graphiques, de textes, de photographies… devenant ainsi non plus une écriture fixant définitivement les notes, mais une notation paramusicale, ou notation de situation servant essentiellement à la performance. » (Olivier Lussac) Discipline de l’ouverture, de la diversité, de la différence qui touche autant la création que la réception, l’échange entre créateurs et spectateurs, musicien et auditeur, interrogation de la « situation perceptive » comme enjeu social. Cette « situation perceptive », c’est bien ce que les industries de loisir, discréditant les arts contemporains au nom de l’élitisme, entendent régler une bonne fois pour toutes. – Fluxus, médiathèque et Archipel : situation perceptive. – Fluxus a été un moment fort, dont les influences sont toujours perceptibles dans certains champs, certaines ramifications artistiques actuelles. À côté, ou autour, de nombreux musiciens produisent des œuvres qui, elles aussi, ouvrent et questionnent les « situations perceptives » des différents publics segmentés ! C’est bien cela que les médiathèques doivent soutenir, en imaginant des programmes de médiation pour rapprocher le « grand public »  de ces esthétiques dites minoritaires. C’est dans cet esprit que là que le programme Archipel a été conçu et se développera dans les années qui viennent… (PH) – Fluxus et la Musique, Olivier Lussac, Presses du réel Archipel Fluxus en médiathèque (DVD)Fluxus

 

Provocation communautaire et autres confusions



Flamands et wallons au cinéma. – Le début de semaine, dans la presse (et ailleurs), était marqué par les répercussions des déclarations fracassantes (inadmissibles, c’est un fait) faites par une personnalité flamande à un quotidien allemand. Provocations politiques et communautaires. Lundi 13/12, Le Soir rendait compte d’une soirée organisée sur la RTBF, le samedi précédent : « Les Belges font leur cinéma ». Il est bien stipulé qu’il s’agit d’une initiative de la Communauté française qui « veut faire aimer son cinéma au belge francophone », il n’empêche que l’on parle surtout, simplement, de ce qu’est le cinéma Belge, à quoi s’ajoute les résultats d’une enquête sur les films et les acteurs préférés des Belges. Comme si le cinéma Belge n’était que francophone. J’imagine que la télévision flamande organise sans doute le même genre d’émission avec le même genre de discours. Ce qui signifierait que, pour chacune des communautés, le cinéma belge représentatif est avant tout le sien. Ne faudrait-il pas éviter de renforcer ces clivages culturels et que, pour chaque sujet de ce genre, tendant à mettre en avant une réelle « belgitude », on choisisse de faire se rencontrer les créations et les goûts de chaque communauté ? Est-il décent d’attribuer une belgitude aux ressortissants d’une seule partie du pays alors que cette caractéristique est sans doute constitutive des deux héritages ? Le cinéma belge n’est pas que francophone, même chose pour la musique, la littérature, etc. – Autres confusions institutionnelles. – En investissant dans la publicité pour soigner leur image, les institutions instaurent souvent des décalages entre leur message et la réalité de leurs services vécus par les citoyens. Une manière de souligner la schizophrénie d’organisations qui se calquent de plus en plus sur des principes de rentabilités du privé tout en se vendant en exploitant, grâce au marketing, les anciennes valeurs du service public. C’est par exemple la poste qui prétendra être de plus en plus au service de chaque citoyen, proche de chaque foyer alors qu’elle n’a cessé de démanteler son réseau de postes. En passant devant la poste de Charleroi (ville basse), j’étais hier « amusé » par la grande image qui décore sa façade : la poste, là derrière ? On dirait plutôt un vaste centre de bien-être accessible à tous.Même chose quand la Stib vantait sa nouvelles carte et les  possibilités de recharger son Navigo sans faire la file. Les photos de mannequins figurant les usagers pratiquant ces nouvelles manières de consommer le transport commun pouvaient donner l’impression que se mettait en place un nouveau type d’appareillage public orgasmique. – Distributeur de bonbons tous égaux. – J’ai découvert aussi récemment la nouvelle campagne de la SNCB : « Tous différents, c’est plus marrant ». L’image est celle d’un distributeur de bonbons de toutes les couleurs bien serrés dans leur bocal. La suite du message : « jeunes, vieux, noirs, blancs, beurs, homos, hétéros… ». Est-ce pour promouvoir le caractère accueillant des gares comme lieu de tolérance ? Alors que depuis dix ans, tous les aménagements entrepris (au nom de l’amélioration du service, toujours dire le contraire de ce que l’on fait), vont dans le sens de décourager qui que ce soit, et de manière effectivement égalitaire (jeunes, vieux, noirs, blancs, beurs…), de rester dans la gare. Je ne connais aucune gare où il est agréable d’attendre. Et pourtant, avec l’industrialisation de l’incidence technique, du défaut de personnel, les gares sont plus que jamais des lieux d’attente et de perte de temps. Je me souviens d’une époque où l’on pouvait rester assis au chaud et au calme dans les gares. J’y ai passé des fins de nuit blanche. C’est désormais impossible. Elles ont été rendues froides et surtout parcourues de courants d’air. Plus aucun siège confortable. Récemment, la gare de Mons a fixé sur ses banquettes des barres métalliques pour éviter que les quelques SDF qui venaient s’y reposer au matin ne s’y répandent trop. Est-il bienvenu qu’une institution/entreprise qui soigne si mal sa clientèle, au point de faire peser sur les utilisateurs, le sentiment d’être méprisé, bafoué, vienne nous chanter vertueusement les bienfaits de la tolérance ? C’est du même ordre qu’une campagne précédente de la STIB pour inciter chaque usager au civisme et au respect de l’autre, tout en en imputant à l’incivisme supposé, a responsabilité des retards et autres irrégularités!! Belle manière de tirer son épingle du jeu ! L’image de la publicité donne bien l’idée de la manière dont les transports en commun traitent leurs navetteurs : tous mélangés, certes, compressés même, sans pouvoir bouger le petit doigt, dans un bocal qui ne bouge pas beaucoup, en attente d’un mouvement automatique qui permettra aux uns et aux autres de s’extirper, de respirer un peu ! (PH)

 

Le sexisme Proximus

Atteindre la parité femme homme est politiquement affirmé comme une priorité. Tout ce qui freine cet objectif est régulièrement présenté comme obstacles à surmonter, mentalités à transformer, législation à adopter. Chaque fois qu’un constat objectif, appuyé sur des enquêtes scientifiques, vient démontrer qu’on en est loin – par exemple qu’à responsabilités égales, le salaire diffère -, cela fait la une de la presse, on crie au scandale. Mais les gros producteurs d’images, les marques et leurs publicités, ne cessent de jouer avec les clichés sexistes, ils en ont besoin, les caricatures sont plus facilement exploitables que des identités différenciées, nuancées, complexes. Des plaintes sont déposées régulièrement à l’encontre des images trop choquantes, mais les plus pénibles, celles qui font le plus de tort sont probablement celles qui paraissent inoffensives, pratiquant un soi-disant second degré, ou enveloppant leur message d’un discret clin d’œil, l’air de dire « on n’est pas dupe ». Il n’empêche qu’elles ne font que renforcer la vie déjà dure de ces clichés parce que le marketing les aime. Campagne publicitaire sexiste de Proximus. – Voir la dernière campagne de Proximus, massive, guimauve et sans dentelle. Petits et grands panneaux, partout. Pour encourager l’usage d’Internet via son GSM au nom de futilités transformées en argument massue. Il faut convaincre que se connecter où que l’on soit est absolument crucial, voire vital. Premières images : d’une part, une jeune femme en train de se demander « a-t-il répondu à mon mail ? » (avec une variante Facebook), visage légèrement mièvre, fleur bleu terne dans les yeux nunuches et, d’autre part, un mec, regard vers les cimes des marquoirs (le sublime, la transcendance) en train de se faire du mouron : « ont-ils marqué ? » (comment prendrait-il le temps de lui répondre par mail!). Il pourrait y avoir alternance, la fille s’inquiéterait du but et le mec d’avoir reçu une réponse à son message sentimental. Non. Enfin, pas à ce stade, la campagne commence, ça viendra peut-être, mais, en l’état, c’est pleinement une campagne lamentablement sexiste. Humour et second degré potentiels (mais indétectables) n’y changent rien, en la matière, l’intérêt est de vendre quelque chose, et l’usage d’un éventuel second degré ne contribuera en rien à combattre (atténuer) l’imposition ces stéréotypes. Voilà un fric bête dépensé dans un but commercial qui viendra soutenir une carence de l’Etat (le défaut de parité), les pouvoirs publics investissant certainement pas mal d’argent, mais forcément moins et donc pour rien, afin de promouvoir les principes de la parité (campagnes de sensibilisation, mais qu’ont-elles à vendre, ces campagnes !?). Autre exemple de court-circuit qui ruine l’autorité de l’Etat. Celui-ci n’est pas à même d’imposer la parité parce qu’il n’a pas la capacité de surpasser la puissance publicitaires, au bénéfice d’un message d’intérêt public. Quelles sont les possibilités d’attaquer une campagne sexiste sur grands panneaux, étalés sur la voie publique, bafouant l’intérêt commun pour vendre des connections immédiates? (PH)

Hold up et marketing

Dans son dernier livre, Bernard Stiegler consacre des efforts conséquents pour expliquer comment et pourquoi le marketing a pris le contrôle de nos sociétés modernes, quelles sont les conséquences et comment réagir (par le biais d’une économie de la contribution). Si le vocabulaire n’est pas toujours évident et semble parfois devenir caricatural, c’est qu’il travaille à élucider des mécanismes enfouis, très pointus – à l’intersection du spirituel et du corporel, de l’intangible et du biologique -, et qui ne se laissent appréhender que par des ressources langagières relativement raréfiées (comme l’on dit de l’air et des espèces vivantes à partir d’une certaine hauteur). Il livre des schémas que tous les acteurs (bafoués, forcément) d’une politique culturelle publique devraient assimiler, reproduire, injecter dans le débat et le combat quotidien (imposer les termes avec lesquels questionner le réel, c’est un acte culturel important) afin d’engendrer peu à peu une réplique au court-termisme qui ruine toute intention à cultiver la société. Il rappelle ce qui s’est passé avec l’industrialisation comme mise en place d’un régime technique de la prolétarisation des savoir-faire, l’apparition du consumérisme « lorsque l’industrie luttant contre la tendance à la baisse du taux de profit organise systématiquement une innovation permanente qui suppose le développement d’une société consumériste et qui repose sur la transformation systématique et continuelle des modes de vie. » Quand le consumérisme rencontre ses limites économiques, « Thatcher et Reagan amorceront la dérégulation, la déréglementation et finalement la liquidation de tous les appareils d’Etat, l’enjeu sera de confier ces processus d’ajustement au seul marché, c’est-à-dire au marketing qui exploitera dès lors lui-même et sans limites les psychotechnologies constituant l’infrastructure des médias – et au service d’un contrôle comportemental narcotique : anesthésique et producteur d’addiction. » Les politiques publiques sont dépossédées de leur pouvoir régulateur, y compris dans la manière dont les nouvelles technologies se répandent et colonisent les cerveaux et les corps au quotidien. « L’innovation technologique est imposée par le marketing comme processus d’adaptation des individus psychiques et sociaux, et non pas appropriée comme valeur d’individuation et processus d’adoption définissant un régime thérapeutique, c’est-à-dire un savoir-vivre (therapeuma et épimelia comme technique de soi et des autres). » Ce qui inclut d’adapter son organisme et toutes ses fonctions à la vitesse du progrès social. Une force est exercée (s’adapter ou être dépassé) qui évacue les fonctions délibératives, les facultés de questionner, de transformer et d’adopter. – Guignol et marketing. – Sur ces entrefaites, Le Soir publie aujourd’hui un long entretien (une page) de Bob Gilbreah, à l’occasion du congrès international de marketing qui se tient à Gand. Le message est clair : arrêtez d’envahir l’espace public avec la publicité ! « Il faut passer à un nouveau modèle de marketing, basé sur le sens ». Le marketing doit apporter aux gens du sens, du savoir, les aider dans leur recherche d’accomplissement. C’est le summum en matière de marketing : « le marketing de l’accomplissement » qui consiste « à aider les gens à s’améliorer eux-mêmes ou le monde autour d’eux » ! On voit déjà que le marketing emprunte un discours « spirituel », sans vergogne. Quelques exemples sont donnés de grandes marques qui innovent dans cette voie : ne pas se contenter d’offrir des recettes mais proposer des cours de cuisine, ne plus seulement vendre des barres énergétiques mais proposer des coachs sportifs (pour des amateurs qui participeront « pour la première fois à des événements sportifs, seront filmés, et alimenteront le besoin de la pub en vidéos « amateurs pour créer du buzz dans les « réseaux sociaux »), vendre des langes en donnant l’occasion aux acheteurs d’offrir des vaccins pour « un enfant dans un pays en voie de développement » (belle marchandisation de la charité)… Et tout ça est débité sérieusement, posément, presque scientifiquement, avec le ton d’un responsable soucieux du bien public, comme si le marketing allait prendre en charge, désormais ou, plutôt, allait faire main basse sur tout « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». En ayant déclaré plus tôt qu’il fallait en finir avec la publicité « invasive », quand il décrit comme une voie diamétralement opposée, ces nouvelles manières d’envahir le mental des gens, cela n’est identifié comme « invasif ». C’est pervers! Pourtant, c’est bien un pas de plus dans le contrôle comportemental qu’accomplit ce marketing de l’accomplissement (hold up sur les mots, une fois de plus : il s’agit plutôt de désaccomplissement). C’est répondre certes à des besoins de sens – dont certains ne sont plus rencontrés, forcément, par l’Etat et les pouvoirs publics -, mais en envahissant le temps de cerveau disponible de manière un peu plus durable qu’une simple publicité, au profit des marques. C’est substituer de manière encore plus profonde la logique court-termiste à tout ce qui devrait pouvoir vivre selon le long terme, le temps du cycle du désir. Ce qui est effrayant est la confiscation réalisée sans complexe de toute une série de termes tel que « donner du sens à sa vie », accomplissement, savoir… Alors que –  mais il faut le rappeler et pouvoir expliciter des mécanismes, les démasquer, grâce à un discours « techniciste » à la Siegler -, le marketing joue et séduit à travers des informations sans savoirs, sans savoir-vivre, sans savoir-faire, ou des formes de savoir qui dépossèdent de l’aptitude à s’individuer et à contribuer à l’individuation des autres. Au final, on individue des marques. Et, alors que les pouvoirs publics s’interrogent encore sur la manière de pousser tout le monde à suivre le rythme de la technologie numérique (ah ! réduire la fracture en prônant ce que le marketing recommande en matière d’adaptation technologique du vivant), le marketing est un coup plus loin, dans le court-circuit juteux entre le monde digitale et le monde réel. L’emprise exercée sur les corps et le mental ne peut qu’en être radicalement plus efficace. Il faut occuper les gens sur le Net et dans la vraie vie. L’exploitation de l’énergie vitale – la captation de l’économie du désir -,  et son détournement au profit de la consommation atteint des sommets. J’ai parfois quelques réticences à l’égard du parti pris catastrophisme et e recours systématique aux termes apocalyptiques, mais le visage lisse et le discours évangéliste de Bob Gilbreath fait froid dans le dos. (PH)

Peut-on échapper au management!?

Les formations à la gestion managériale (qui se veut opposée à la gestion bureaucratique, obscure voire occulte, incapable d’inspirer transparence et confiance) ont quelque chose de fascinant si l’on est impliqué dans les manières dont un collectif de travail fonctionne, affronte les nouveautés, installe des routines, génère conflits et solutions, épouse et dévore ses objectifs. Installé pour quelques heures dans un groupe éphémère, accompagné par un consultant expert, on prend du recul, on soulève le capot pour plonger dans la mécanique. Schémas et tableaux de bords isolent les rouages, les moteurs, les dynamiques et leur carburant, leurs courroies de transmission, les principes énergétiques. Indépendamment de ce qu’il y a derrière l’idéologie du management, cet exercice de compréhension de la machine, théorique et abstrait, fait du bien, donne l’impression de mieux comprendre ce que l’on vit au quotidien et de pouvoir tracer des pistes pour « faire avancer les choses ». C’est organique. On touche, matériellement, comme une grâce palpable, ce fluide qui meut ensemble les travailleurs, débarrassé de ses scories, de ses tracas, de ses défauts et accrocs, ce n’est que technique pure, c’est si beau et apaisant, tout pourrait être si simple, si beau. Ce fluide est le saint-esprit du travail enfin perçu dans son essence idéale. Et cette technique est bien comme les consultants le disent : neutre, sans préjugé, sans parti pris, elle est « dépolitisée » ! Quand cela s’inscrit dans un programme chargé de promouvoir l’éthique de bonne gouvernance, la volonté d’échapper aux technocrates, de privilégier les tableaux compréhensibles par tout le monde (transparence), d’installer la transparence et l’efficacité dans l’utilisation des deniers publics, tout en refusant de prétendre défendre « la » vérité, c’est d’autant plus « rassurant ». C’est un peu sans oublier tout le contexte qu’il y a autour de cette science des techniques managériales et qui fait qu’elles ne peuvent en aucun cas être aussi neutres qu’on veut bien le prétendre. – Technique et manipulation. – On peut en trouver un rappel dans le dernier livre d’Alain Ehrenberg, « La société du malaise » quand il évoque la proximité qui s’installe aux Etats-Unis (d’où viennent nos méthodes de management), entre thérapeute et manager. « Dans notre culture, la philosophie émotiviste se montre à travers le personnage du Thérapeute (et il se réfère à Rieff) et celui du Manager. Pour l’un et l’autre, les finalités morales impersonnelles (notamment la question de la vérité) sont placées hors de portée car ils prétendent agir exclusivement sur l’efficacité, le domaine des valeurs étant exclu. C’est ce qui est arrivé au thérapeute à partir du moment où la thérapie est devenue une conception du monde et pas seulement un traitement des pathologies mentales. Par ce fait même, il devient le complément du manager : tous deux manipulent les émotions et les relations humaines. Ces deux personnages peuplent alors de nombreuses analyses de l’individualisme américain. L’alliance de l’expressif et de l’utilitaire, du psychothérapeute et du manager ou de l’entrepreneur devient un topos : on ne peut plus distinguer entre les relations manipulatrices – utilitaires – et les relations non manipulatrices – expressives -, entre être un homme bien (being good) et se sentir bien (feeling good). » Et plus loin : « Le manager de l’entreprise bureaucratique partage avec l’entrepreneur qui l’a précédé l’activisme de la résolution de problèmes, mais il s’en distingue par la contrainte de mobiliser les ressources humaines : « son rôle est de persuader, inspirer, manipuler, cajoler et intimider ceux qu’il gère de telle sorte que l’organisation atteigne les critères d’efficacité façonnés en dernière instance par le marché. » ». Le management raffine ses procédés et s’empare du marché, sensible pour le politique, de la bonne gouvernance en avançant avec les mêmes arguments depuis les années 80 : en agissant sur l’efficacité, on évacue les finalités morales, les conflits d’intérêts, les jeux d’influence, la confusion des genres… J’assistais récemment à un exercice de management et le consultant (brillant) en était à expliquer les différentes manières d’exercer son influence lors de processus de changement. Il identifiait trois canaux d’influence : la légitimité (« personnelle », « naturelle »…), la pression du pouvoir (force) et la manipulation. Ah, nous y voilà, la vilaine chose, gérer par le mensonge ! Pas du tout, ce n’était vraiment pas ce que nous pouvions imaginer. Désormais, ce qu’il faut entendre par « manipulation » dans le management est l’habileté du manager à déclencher chez ses collaborateurs les mécanismes de « l’autocontrainte ». Et d’invoquer, scientifiquement, la théorie de Mauss du don et contre-don. En fait, un large pan de la psychologie sociale, en se basant sur de nombreuses expériences, identifie des formules, des manières de demander, solliciter ou donner des consignes qui « contraignent » à donner la réponse souhaitée par le « donneur d’ordre », des formes qui transformeraient les travailleurs en « obligés » (don-contre-don) !! Ce qui est surprenant est le degré d’évidence transformé en « découverte » voire révélation : on sait que la manière de s’adresser aux collègues, de formuler une consigne, de solliciter des compétences, est primordial. Il vaut mieux sans cesse mettre des formes, le milieu du travail n’est pas simple. Le bon sens commun dira qu’il faut être un brin psychologue. Mais là, ça se transforme en technique, en manière de faire qui entend professionnaliser les résultats d’analyses comportementales. Et du coup, puisque tout repose sur l’autocontrainte et, simplement, une autre manière de demander, les aspects dépréciatifs de la manipulation disparaîtraient. Mais pourquoi !? Ce n’est qu’une entourloupe pour décomplexer !? – Management et incalculable – Et pourtant, quiconque a été amené à gérer un groupe, dans un mouvement de jeunesse, même un groupe d’amis, sait qu’il faut investir dans la cohésion, pour « inspirer », donner des buts et les atteindre (aussi minimes fussent-ils). Et au travail il y aura toujours une demande pour une meilleure organisation et un maintien de la motivation, parce que ça influe sur le confort au travail, sur la satisfaction. Le danger est probablement dans la professionnalisation et la transformation des techniques managériales en « vérité ». Même si c’est éreintant, le mieux est probablement de ne rien figer, d’en rester à un questionnement artisanal plein d’incertitudes ! Dans des secteurs culturels, et non-marchand, l’importation sans scrupule du principe de la technique efficace évacuant les questions de valeurs, tel qu’en général le pense le marketing dit culturel, est vraiment problématique. Même si, bien évidemment, la gestion doit viser l’efficacité, l’éviction de toutes les questions de valeurs ne peut que démotiver des travailleurs qui s’engagent dans ces métiers à fort engagement humain pour ne pas sombrer dans un monde qui uniformise tout par la gestion technique. À force de perfectionner la définition des objectifs, les moyens de les atteindre et de les évaluer, à force d’être acteur d’une technique neutre, on en oublie que l’on traite des malades, que l’on manipule des connaissances sur l’art, que l’on est là pour entretenir le supplément d’âme du vivre ensemble. Un secteur qui doit générer de l’incalculable (ce qui échappe à la marchandisation) peut-il être complètement soumis à des outils mesurant sa rentabilité ? Et quand passe le « slide » préconisant de « remettre le client au centre », on se demande si c’est un gag, une tarte à la crème. C’est vrai que, dans tous les processus opératoires et les interfaces qui nous mettent en relation avec les personnes, être à leur écoute est fondamental, tenir compte des attentes coule de source. Mais si nous devions, au niveau de ce que nous proposons culturellement au public, répondre à leurs attentes, étant donné que les forces prescriptives nous échappent et n’obéissent pas aux mêmes logiques, ce serait couper la branche sur laquelle le secteur culturel essaie de survivre. On peut vomir le management, pratiquer ses exercices de mise à nu des techniques de fonctionnement du milieu de travail où l’on baigne tous les jours, est fascinant et enrichissant après-coup dans le mécanisme de prise de distance avec l’idéologie managériale. Conviction suspecte. Je suis souvent surpris par la conviction avec laquelle certains managers ou, mieux encore, professionnels du marketing peuvent exprimer des conneries monumentales. Ainsi de l’aplomb merveilleux d’un jeune conseiller en marketing à propos des nouvelles techniques de vente par Internet basées sur le contenu et le dialogue ! Voici une bribe croustillante (consternante) : « La nouvelle opportunité pour les annonceurs, c’est de faire entièrement partie du contenu et de rentrer dans une communication de « dialogue » avec leurs consommateurs. » Cette technique du dialogue repose sur une utilisation judicieuse du moteur de recherche Google, il suffit d’acheter des mots clés. Avec ingéniosité, au passage, voici un « aveu » qui écorne le sérieux du moteur de recherche. Et grâce à cette technique, « c’est le client qui vient vous chercher » et forcément, « il ne sera pas réfractaire au message, au contraire, il demande des informations ». On croise la très ancienne conviction : publicité égale information. Les marques pratiquant le marketing via Internet doivent actionner à leur profit « Internet et les forums de discussions » qui sont « des facteurs multiplicateurs de ce bouche-à-oreille ». Le conseiller leur recommande donc « d’être présent dans la conversation, dans le forum, en apportant de la valeur ». De la valeur : un argument de vente, réussir à vendre quelque chose. Au passage, on n’hésite pas à pervertir, en l’achetant, un moteur de recherche et la notion d’information pertinente, à détourner les principes du dialogue (à l’instar de ces faux blogs créés par des marques), à pervertir la notion de « contenus » et de « valeur ajoutée ». Comment fait-on pour, radieusement, prôner un tel pourrissement de la vie en restant satisfait (c’est peu dire) de soi !?  Là, la bonne gouvernance au service du bien commun, la transparence, la technicité garante de l’honnêteté, l’éthique des processus, tout ça est bafoué allègrement, fièrement, le journaliste ne trouve rien à redire. (PH)

Michael Jackson, intox & overdose

« Le roi de la pop », cette expression-là, vous l’avez entendue et lue combien de fois depuis quelques jours ? Quel matraquage, jusqu’au gâtisme (chez ceux qui assènent) et la nausée (chez certains qui reçoivent). – Soit dit en passant : Michael Jackson, roi de la pop, Pina Bausch, impératrice de la danse, la presse est très ancien régime. –  Mais qui a décrété qu’il y avait un tel « roi de la pop », intronisé de manière incontestable !? La mort et l’émotion populaire ? Pourquoi la presse, qui est en mauvaise santé et revendique plus d’aide de l’état pour maintenir une information de qualité, n’examine pas ce genre de couronne avec un minimum d’esprit critique ? Loin de moi l’idée de contester les multiples talents artistiques dont était doté Michael Jackson. Mais ils ont été ressassés de manière tellement outrancière qu’il convient de les relativiser un peu. Du talent, de l’inspiration, il en avait, mais il me semble qu’il les gérait (lui et son entourage) comme au sein d’une entreprise commerciale. En sentant le vent tourner, en surfant habilement sur les tendances émergentes, les amplifiant, les personnifiant quelques fois. Son succès commercial immense ne provient pas du seul génie artistique qui l’aurait habité. Il est engendré aussi par la créativité investie dans le marketing et peut-être qu’à partir d’une certain moment, toute sa créativité musicale-visuelle-scénique se confondait avec sa créativité marketing. C’est une génialité comme une autre (et le marketing seul ne suffit pas) ! Que des fans croient qu’il s’agisse d’un pur génie, aient besoin de le croire, pourquoi pas. Mais que l’essentiel de la presse relaie cette opinion, c’est malsain. C’est laissé croire en l’existence de phénomènes qui relèvent du fantasme. C’est tromper les populations sur les modes de fonctionnement des jugements, des mécanismes de fabrication des réputations. Mais, n’oublions pas que la presse, justement, se porte mal et en épousant la ferveur populaire, il y avait de beaux chiffres à réaliser. S’agissant de la créativité musicale, et s’agissant de décerner le titre de « roi de la pop », fallait-il n’examiner que les chiffres de vente ? Est-ce cela le seul révélateur de la royauté créative ? Un artiste comme Prince, sur la même période, et celle courant des albums « 1999 » à « Love Sexy » (et même encore Batman), n’a-t-il pas été bien plus créatif, audacieux, généreux (moins calculateur) !? – A propos des mécanismes qui reconnaissent les talents et construisent leurs réputations, voici une citation de Pierre-Michel Menger : « Examinant les tourbillons spéculatifs du marché de l’art contemporain et les techniques publicitaires d’intox qui visent à gonfler les réputations et les cotes de nouveaux artistes à New York, Becker suggère que les excès de la volatilité réputationnelle ont été rendus possibles par la disparition de la « communauté de goût » qui fixait à la compétition artistique et à la rivalité entre les amateurs d’art des règles stables, porteuses de consensus, et moins soumises qu’aujourd’hui à l’influence directe des opérateurs économiques du marché de l’art ».  (« Le travail créateur », Gallimard/Seuil, 2009). La gestion de l’information autour du décès de Michael Jackson, pour amplifier l’émotion populaire, la canaliser vers le marché de l’information et aussi les « produits dérivés » (CD compilations, souvenirs) opère une sévère incursion dans les systèmes d’évaluation basés sur le « goût », la connaissance, les comparaisons raisonnées etc. et effectue un magistral hold-up du jugement esthétique en faveur « de l’influence directe opérateurs économiques ». Le genre d’opération qui affaiblit les circuits de la culture, les opérateurs de terrain qui oeuvrent comme des fourmis à développer l’esprit critique, l’autonomie et la curiosité culturelles. C’est le genre de gigantesque opération mercantile qui, sur le long terme, nuit à l’avenir de la presse. Parce qu’en étant aussi « en phase » avec l’émoi populaire amplifié par les industries culturelles, elles ne font que décevoir, se dévaluer sur le fond. Si le seul talent et la seule créativité justifiaient de prendre autant de place dans tous les médias, pourquoi ne pas accorder autant de place à la disparition de Pina Bausch. Valait-elle moins ? Ou est-ce que l’exploitation marketing du populaire est plus rentable et s’exerce vraiment sans vergogne ? (PH)

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