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Pendules touchés, concert touchant

La Sélec 16, argument et concert – Ce que toucher veut dire. – La Sélec, magazine de médiathèque très manuel – il faut détacher les pages, retirer l’agrafe pour déployer le poster d’artiste  – , consacre une bonne partie de son numéro 16 à l’importance du toucher, de la matière et du bricolage, comme disposition à remettre en jeu les connaissances assimilées, symbolisées et bien intégrées au métabolisme des conventions artistiques. La main – toucher, renouer avec une connaissance tactile des choses -, la matière – tout matériau qui se présente comme texture inconnue, à redécouvrir, à comprendre -, le bricolage – action de tâtonner, chercher à faire fonctionner ensemble des éléments à priori hétérogènes, expérimenter de nouvelles manières de faire, interagir avec les éléments -, il y a dans ce périmètre de prospection et action un champ très large de pratiques qui réinventent, favorisent l’émergence de nouvelles combinaisons entre choses déjà connues, agencent autrement connaissance formelle et mémoire informelle. Toucher/Matière/Bricolage : c’est entretenir la faculté de ne rien figer dans les langages conventionnels, rester disponible pour tester d’autres dispositifs, d’autres techniques, d’autres langues. C’est revenir aux sources où l’on ne sait encore rien et où l’on essaie de nommer ce que l’on voit, ce que l’on sent et les relations que l’on établit entre ce qui se ressemble ou se différencie. C’est rappeler que la « main » est aussi importante que ce que l’on appelle, en langage courant, le cerveau, qu’elle en fait partie et qu’il faut rester à l’écoute de ce qui circule comme flux informationnels entre ces organes, histoire de ne pas se coincer dans un développement univoque. L’objectif est d’enrichir et faire évoluer la sensibilité des systèmes conventionnels, pas de les supprimer, ils sont bien trop utiles car ils ont photosynthétisés une part phénoménale de notre histoire. Le mieux est d’être attentif à leur plasticité imparfaite et à leur potentiel d’évolution, leur aptitude à recevoir et se modifier, au lieu de les considérer nantis d’une perfection rigide et autoritaire. Le bricolage ne signifie pas faire table rase de ce que l’on sait, mais consiste à oublier ce que l’on sait, désapprendre les codes et les formalisations de la sensibilité, réintroduire l’incertitude, la possibilité de formes inédites. Pour recommencer à inventer ce que l’on savait déjà. Ce qui s’effectue en conservant tune part importante de ce que l’on déconstruit. Prendre des risques, essayer. Ce sont des tentatives artistiques favorables à l’invention de nouveaux instruments et de techniques hors-pistes. Les territoires s’élargissent, les zones de l’expression artistique croissent et tissent des liens avec tout ce qui les entoure. N’importe quelle matière ou technologie – soit du concret, soit du spirituel -, peut alors rentrer dans l’organisme de l’œuvre, devenir résonante, stimuler la relation au monde, exciter le sens interprétatif. L’amateur d’art ne l’est qu’à exercer son sens de l’interprétation et, pour l’essentiel, c’est ce que l’on appelle les « pratiques culturelles », rien à voir avec par exemple, « télécharger » au lieu d’emprunter un CD.  Table des matières 16. – Pour illustrer ce propos, un article sur Playboy’s Bend, invention d’un artiste belge (Xavier Gazon) qui s’empare du circuit bending, « court-circuitage et détournement de machines », prisé dans certaines musiques expérimentales et qu’il fait bifurquer vers une forme musicale accessible, séduisante. Tout le monde peut raffoler de ces airs référencés où la vedette est confiée à « de petits claviers, de vieilles boîtes à rythmes et de jouets made in China »… Au cœur des musiques actuelles, il est un territoire pluriel où la matière et le toucher sont toujours en ébullition naissante : c’est le platinisme. L’art de faire de la musique à partir du support enregistré – le vinyle – que l’on manipule, caresse, frotte, « arrange », directement avec la main ou divers outils (comme pour le piano préparé). C’est avant tout une musique d’auditeurs, qui ne survient qu’à partir du moment où l’enregistrement a rendu possible une écoute à domicile, chez soi, au calme et à l’écart de l’espace public, et, ainsi, à intensifier la quantité et la qualité de ce que l’on peut se mettre en tête en guise de matière musicale. La musique entre dans la mémoire d’une manière jusqu’ici inédite, par répétition, elle se grave dans le cerveau, y trace ses sillons sans fin dès lors qu’ils se connectent et font musique avec tout ce qu’ils trouvent dans le cerveau, l’auditeur entretenant alors une relation intime avec les musiques qui correspondent le mieux à son ADN, comme cela n’avait jamais été possible auparavant. Quand le DJ touche la matière d’un vinyle, il touche aussi la trace intacte que cette musique à laisser dans sa matière sensible, sa mémoire, sa sensibilité et il lui applique diverses transformations, altérations, manière de se l’approprier, de la faire sienne, pour que ça devienne « sa » musique, il en change la plastique. C’est une technique qui élabore de nouvelles formes d’écritures musicales, même si elles en restent à un niveau mental, abstrait. La Sélec, dans sa version papier et sur le site de La Médiathèque, consacre un dossier sur le platinisme, de l’expérimental au hip-hop et vice-versa, pour non-initiés… La thématique « toucher/matière/bricolage » est aussi traitée via le cinéma, tant fiction que documentaire, pour fournir des images qui explorent l’univers du geste artisanal et du geste industriel. C’est une manière de montrer comment le geste s’inscrit dans un environnement, en est un élément, une production collective qui fait monde, façonne des cultures, des imaginaires. Ceci en présentant Le geste ordinaire de Maxime Coton d’une part et, d’autre part, Le Tonnelier de Georges Rouquier, Le sabotier du Val de Loire de Jacques Demy et Les métiers du bois de Jacqueline Veuve.  L’approche est complétée par une introduction au cinéma structurel – quand la pellicule devient matière à sculpter -, et en évoquant deux jeux audiovisuels qui réactivent les pulsions du bricolage (Machinarium et Littlebigplanet). – La Sélec en soirée avec Pierre Berthet et Galileo. – Le 30 avril à Liège, dans la Chapelle Saint-Roch, Pierre Berthet était l’invité de la Médiathèque (en partenariat avec le Centre Henri Pousseur) pour une performance musicale illustrant le thème de La Sélec 16 (toucher/matière/bricolage). En première partie, le musicien, percussionniste de formation et grand connaisseur des cloches et autres carillons, donnait une pièce de Tom Johnson, Galiléo, du même nom que l’instrument spécialement inventé pour jouer cette œuvre. Johnson, compositeur minimaliste (1938, Colorado) travaille beaucoup à partir de principes mathématiques qu’il s’emploie à incarner – interpréter  et rendre visibles – dans des écritures et dispositifs musicaux. Galiléo est une sorte de carillon pendulaire, une potence métallique où l’artiste artisan a suspendu cinq pendules, des barres de métal résonnantes, de tailles diverses. Les pendules sont disposés à des hauteurs différentes étudiées en fonction du principe découvert par Galilée qui veut « que le balancement d’un pendule dépend du carré de sa longueur ». Le compositeur a calculé une complémentarité des balancements car ce sont les pendules qui, dans l’air, vont battre la mesure de l’œuvre, lui donner sa pulsion intérieure. La partition détermine d’abord ce rythme, en agençant l’ordre dans lequel faire penduler telle ou telle barre, d’abord deux, puis trois, puis quatre. Ensuite seulement, les « coups » sont définis, leur puissance, leur espacement, l’ordre selon lequel frapper telle ou telle barre. Mais avant tout, c’est le balancement qui semble dicter les frappes et les sonorités. Pierre Berthet soulignera à quel point il faut percuter sans interférer dans le mouvement, pour ne pas faire ralentir le balancier et désynchroniser les barres. Il insistera sur la difficulté de trouver le temps de relancer les pendules de manière précise, tout en restant dans la pulsation de l’œuvre et en frappant aux bons moments. Il évoquera Galilée qui parlait des mathématiques comme du livre permettant de lire la Nature. « Quand je joue cette pièce, j’ai l’impression de lire le livre de la nature » dira-t-il en introduction. Les pendules sont lancés, le percussionniste les frappe avec fermeté et délicatesse, la polyrythmie s’élabore petit à petit, son après son, et, du fait du mouvement pendulaire des barres et des gestes, elle se matérialise, visuelle. Concentré, passionné, Pierre Berthet fixe l’espace où dansent les pendules, hypnotisé. L’acoustique de la vieille chapelle est idéale. Le musicien sonde l’invisible et ses lois physiques qui régissent la matière, il voit surgir flux et reflux, va-et-vient qui le transporte, heurte ses baguettes de percussionniste. Coïncidences. Chaque son est la rencontre de l’immatériel et du physique, d’une force et d’une inertie, du corps et de l’instrument, d’un invisible et d’un invisible, d’un corps inaudible et d’un corps audible qui fusionnent et tintent brièvement, chaque fois une surprise, une collision. C’est une expérience et un envoûtement résultant de la convergence entre de loi physique et création artistique. Tout a l’air aléatoire et pourtant tout est écrit. Une musique aérienne, fraîche, dense et volatile et qui garde tout son mystère (le compositeur et son œuvre ne sont que des intermédiaires, tout a l’air être mû par des forces invoquées et déclenchées, qui dépassent artistes et intentions musicales). Un ange passe. (En deuxième partie, Berthet présentera une création à base d’aspirateurs, de seaux métalliques, d’eau, de goutte-à-goutte, mais je n’ai pu y assister.) (PH)  – La SélecLe poster de l’artiste, Elodie AntoinePierre Berthet, son sitePierre Berthet, sa discographie en médiathèqueTom Johnson – Tom Johnson, discographie en médiathèque.


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Les bonnes ondes de La Sélec

En soirée. – La Sélec 14 croise la célébration des trente ans de radios libres en Belgique, au sein de l’événement Radio Activities centré en grande partie au cinéma Nova. C’est là que le magazine de la Médiathèque dévoilait son 14ème look radiophonique (création de Mr&Mme) et sa table des matières en clin d’œil à la libération des ondes, samedi 11 décembre, en même temps que la Compagnie des Castors et l’Atelier de création sonore et radiophonique présentaient « Le Reflex du Cyclope », une fiction radiophonique en « live ». C’était une manière de rappeler à quel point la radio a été, historiquement, un lieu de créations stimulantes pour l’évolution des langages sonores (rencontre du théâtre, de la musique, du bruitage, du montage sonore, du field recording) et pour l’imaginaire des auditeurs (un paradis souvent perdu !). Voici un extrait du texte du flyer : « L’utilisation des voix, de leurs différents plans sonores, des ambiances, des sons seuls, de la musique, rappelle les dramatiques radio des années 1960 et 1970. Il s’agit de réussir à jouer en direct des effets habituellement réalisés au montage : cuts, montage alterné, fondus, voix de la pensée en proximité, voix réelles en plan large, voix off du narrateur, arrivée de la musique, montage en créneau pour que les voix ne soient pas « mangées » par les sons, etc. » – Des ondes et des mondes. – La salle comble est plongée dans l’obscurité et la scène est crépusculaire (nocturne ou auroral ?). Aucun recours au spectaculaire scénique, il faut écouter et imaginer. Le texte est fluide, voire fuyant, fonctionnant en métaphores et images loufoques s’emboîtant comme des poupées russes, il passe comme une eau vive dont on ne retient que des bribes, des reflets, des traînées de boues, des éclats de nacre. Mais son courant est enveloppant et, si on se prend à rêver d’autre chose, à ressasser d’autres pensées ou de se représenter d’autres rivages, en revenant ensuite dans la narration radiophonique, on se demande si ce n’était pas, somme toute, le corps même du texte qui nous préoccupait, nous dirigeait dans son jeu souple d’algues. Il est beaucoup question de poissons, d’écailles, de branchies comme lieux de passages, rideaux de scènes (ceux de David Lynch) que l’on traverse pour passer de monde en monde, de cercle en cercle, d’enfer en enfer ou de paradis en paradis, ce qui évoque des structures textuelles « classiques » (le plus célèbre étant Dante !), et des agglomérats d’images délirants (pour notre perception) à la Jérôme Bosch (en soft).  Il est difficile de détecter une tendance négative ou positive, ça semble neutre, même si, au final, il s’agit de rencontrer des monstres, mais pour les photographier. L’appareil photo (Reflex du Cyclope) étant un talisman qui, comme dans les rêves, permet de plonger au cœur des aventures, des turpitudes, sans en être vraiment altéré. Tout est donné comme immédiat mais une distance est conservée. Inquiétante étrangeté. Troublante féérie. Le tissu sonore est prenant, la ponctuation et respiration de l’ensemble sont agréables, bien réalisées, la musique pas spécialement originale mais fonctionne bien et, dans l’ensemble, ça fait divaguer. Bien entendu, la dimension nébuleuse du texte s’estompe en grande partie si l’on intègre bien la référence au travail photographique de Diane Arbus et si on a en tête certaines de ses réalisations. Il faut toujours préparer sa présence à un spectacle! (Avec Christophe Rault, Carl Roosens, Zoft, Laurence Katina, Mélanie Lamon)  – La Sélec 14, aperçu du sommaire. – Puisant dans ses collections, la Médiathèque apporte quelques profondeurs historiques sur l’histoire de la radio : des éditions d’archives,  la radio comme accessoire mythologique (Orphée de Cocteau), la radio comme personnage de cinéma (Trois cris radiophoniques dans la nuit, Carpenter, Hooper, Eastwood), la radio comme instrument de musique (de Kraftwerk à Keith Rowe) et, la radio comme outil de témoignage avec le portrait Yann Paranthoën et son Nagra. Pour le reste, La Sélec met en avant un moment fort de bascule jazz (Bitches Brew, 1970, Miles Davis, remastérisé, réédité), développe un point de vue sur des artistes qui valent mieux que leur médiatisation (Julia Fischer et les Caprices de Paganini, Aloe Blacc et son Good Things), annonce fièrement l’arrivée dans les collections de la médiathèque du cinéma de Brillante Mendoza, s’emballe pour les nouveaux album de Sam Prekop et Oval et le regard exceptionnel de Frederick Wiseman pour le Corps de ballet de l’opéra de Paris…-  La Sélec, le poster. – Le poster représente une sorte de rêve, un lieu enchanté, une vision colorée du meilleur monde possible, un ensemble urbain faussement désordonné conservant des airs de village où tout le monde se connaît. Du moins, tout le monde y est en interconnexion via les ondes créatives de la radio, des ondes qui rendent curieuses et donnent envie de capter les voix et les sons d’autres mondes, de les partager, des les renvoyer. Une idylle où la circulation immatérielle des biens culturels et associatifs n’entraînent pas d’enfermement et d’isolement : les œuvres se manifestent, entrent de plein pied dans la vie de tous les jours, tissent des liens entre les maisons, entre les gens et donnent envie de sortir aussi de la ville, d’aller voir ailleurs, puis d’y rentrer, l’inspiration et la respiration décloisonne les univers, les sons et les images. Une ville appropriée, gagnée par la diversité de ses habitants. Au moment où l’artiste fixe son dessin, c’est La Sélec qui se diffuse dans cette organologie urbaine, mais sans rien d’autoritaire, on sent que c’est un instant, après il y aura autre chose, mais c’est absorbé, digéré, ça restera, dans les dispositions de chacun à entretenir la couleur, la recevoir et la restituer. Dans les ondes positives de l’individuation psychique collective idéale, dans l’utopie de la radio libre. Une création signée Gwénola Carrère. (PH) – Reflex du Cyclope Radio ActivitiesCinéma NovaPrésentation du spectacle par Ph. Delvosalle. –  Article sur « la Danse » de F. Wiseman. Diane Arbus

La Sélec vagabonde

Sommaire désynchronisé. – La sélec 12 inévitablement reprend de face la question temporelle des créations artistiques et des pratiques culturelles qui doivent les accueillir. Inévitable, dès lors que l’on s’attache à lever tous les deux mois un tout petit bout de voile sur des artistes qui entrent, pour y rester, dans le patrimoine que constitue une médiathèque pour la mémoire collective, artistes et qui se situent loin des créneaux de diffusion grand public. Il y a des artistes qui accompagnent la vitesse des phénomènes sociaux ou qui contribuent franchement à l’accélération des transformations sociales en visant l’intégration des systèmes de production, de diffusion et de réception les plus rapides. Que ce soit calculé ou non, ils jouent tel segment prioritaire favorable, ils cherchent le bug, ils sont, dans l’intention, synchronisés avec les vitesses majoritaires. Et puis il y a tous les autres qui créent à des rythmes différents, produisent des œuvres qui ne fonctionnent pas vite et ne se comprennent pas instantanément. Des œuvres dont le potentiel de désynchronisation est important. Le fait de s’y intéresser, de vivre un instant à leur rythme et d’en tenter un commentaire à partager pose les bases d’un mécanisme de décélération et d’oasis temporels. Ce n’est pas qu’il faille jouer les uns contre les autres, mais empêcher que les uns disparaissent au profit des autres, nous avons besoin des différents registres (et de leurs formes de plaisir spécifiques) et des différentes temporalités (une forme importante de diversité culturelle). – Errances, vagabondages. – Plusieurs œuvres présentées dans cette Sélec traitent de vagabondage, positif ou négatif, constructeur ou destructeur. Vivre à un rythme différent, selon les conditions dans lesquelles cette expérience se déroule, débouche sur du bonheur ou du malheur. Dans « Gallivant », Andrew Kötting raconte une aventure où il s’agissait de prendre du temps : prendre le temps de passer des moments importants avec sa fille handicapée, condamnée. Mais sa fille étant par nature « lente », lui donner la possibilité de vivre à son rythme, de s’épanouir dans un flux de vie adapté à sa manière de sentir, avec les gens, les paysages. Il n’en découle pas un documentaire qui met la larme à l’œil mais une construction singulière, à mi-chemin entre le reportage, le journal de bord, le collage poétique, la fiction artisanale, le cinéma expérimental. À l’opposé de ce nomadisme répondant à un projet mûrement réfléchi, On the Bowery, suit « pendant quelques jours et quelques nuits, l’errance urbaine – entre trottoir, « rades » miteux, back alleys et dortoirs de l’Armée du Salut – d’un ex-ouvrier du chemin de fer cherchant, tant bien que mal, à rebondir dans la vie plutôt que de sombrer corps et âme. » (Ph. Delvosalle) Le cinéma offre là un exemple magistral d’individus désynchronisés de force, jetés du train en marche et cette errance, petit à petit, détruit, lamine, entraînant des pathologies d’exclusion très lourdes comme l’a montré Catherine Malabou. Il y a bien entendu, alors, le vagabondage sublime, mythique, celui de Don Quichotte et que permet d’embrasser du regard comme jamais sur un écran, le film dépouillé, rude et lyrique  d’Albert Serra, Honor de cavalleria. En noir et blanc, avec des acteurs non professionnels « régionaux » (en osmose avec les lieux, façonnés par eux). Le chevalier est là, son armure, son cheval et son fidèle suiveur, Pancha, plantés dans un vide sidéral, la nature à perte de vue, le ciel, l’horizon, le vent, les herbes, les arbres, une immensité habitée dont ne sait trop quoi et qui rend fou. Une immensité nue, vierge, qui à la longue donne l’impression d’être en dialogue direct avec Dieu. Le vide et l’ennui au cœur de l’errance fantasmatique. Car cette âme de Quichotte qui erre superbement anachronique dans le silence et le rien des nuages, de la chaleur et du vent, on la touche, on la cherche dans chaque instant où l’on se retrouve un peu en marge, distancé, ailleurs, critique, repoussé, seul. Le Roman de la Rose, composé sur plusieurs siècles, introduit déjà à des processus de création très lents – lenteur rendue possible parce qu’en ces siècles lointains la culture conservait son climat principal durant plusieurs générations –  en évoquant des cheminements sentimentaux qui ne peuvent que prendre leur temps. Mais en rapprochant cette œuvre des XIIIème et XIVème siècle à une œuvre actuelle de Luis Andriessen, Garden of Eros, Catherine de Poortere met en avant une discipline d’écoute capable, en sollicitant plusieurs strates de références temporelles acquises par l’expérience et gardées en mémoire, de faire naître des contemporanéités imprévues entre des musiques d’époques différentes. « L’écoute est double : conditionnée et personnelle. Elle raconte des histoires avant de transmettre l’Histoire. Dès lors, elle génère une contemporanéité persistante : il ne s’agit ni de fatigue ni d’excentricité intellectuelle. » « Or ces deux disques peuvent constituer une expérience d’écoute unifiée. On se prend à déambuler de l’un à l’autre, à les explorer comme des jardins imaginaires, celui de la Rose et celui d’Eros. Tantôt les chemins sont les chants, tantôt des cordes âcres tendues sur un silence vaporeux. » Il faut ouvrir à ces pratiques d’écoute qui rompent et complexifient les temporalités simplissimes de la segmentarisation marchande des musiques. Pas moyen autrement d’offrir des « oasis de décélération » où l’écoute devient réellement source de satisfactions. – Autres espaces et décalages – C’est l’appel impérieux aussi de faire exister son propre temps que l’on devine dans le travail de Daniel Lopatin (Oneohtrix point never, un nom déjà complètement d’un autre temps !) inspiré « de ses longues ballades en voitures dans la campagne paumée d’où il provient. » (B. Deuxant). Il a fallu cette époque où il prenait le temps, où il « perdait son temps » en longues ballades dans des campagnes paumées pour engranger un matériaux, un ressenti qui continue aujourd’hui à motiver ses créations musicales.Dans la manière dont en parle Benoît Deuxant, on capte tout de suite l’importance de cette problématique du temps, de la vitesse, de la nostalgie, du sur-place, où les nappes de claviers jouent le rôle d’agent de freinage : « Ce n’est toutefois pas la frappe stricte des batteurs du Krautrock qui l’inspire mais bien les nappes de claviers extatiques de la Kosmische Muzik de Klaus Schulze, d Tangerine Dream, ou de Popol Vuh, plus que les formations rock à guitares. Ses morceaux sont construits par empilage, en accumulant des nappes de drones électroniques les unes par-dessus les autres, mais surtout agrémentées d’arpèges telles qu’on n’osait plus en faire depuis longtemps. Par un effet anachronique intéressant, c’est sur des synthétiseurs typiques des années 1980 – Yamaha, Akai, Rolland – qu’il revisite la musique planante des années 1970. » (B.Deuxant) Le décalage temporel est aussi dans la dynamique d’Inca Ore, au niveau des formes choisies qui désorientent la perception chronologique et spatiale – de quand et d’où ça vient ? – que des sujets qui, avant de prendre forme, ont pris le temps de poser un regard attentif sur ce qui se passe autour de soi. La désynchronisation opère déjà dans le parti pris de rompre avec le « confort angoissant de la plastic pop », et de se tourner vers une « pop mutante, dégénérée, retournée à l’état sauvage ». « Ici, c’est la voix qui est mise en avant, au service de textes dédiés à ses voisins, une famille chinoise, les patients d’un hôpital psychiatrique, une voyante extralucide, etc. L’album sonne comme une cassette trouvée, et on ne sait pas toujours, derrière le son pourri de la bande qui siffle, si ce qu’on entend est une berceuse ou un hurlement. » Est-il possible de décélérer plus efficacement l’audition de la musique, en accidentant aussi judicieusement les procédés qui voudraient qu’aussitôt une musique produite et diffusée elle soit absorbée par l’oreille correspondante, conditionnée !? la vitesse technologique qui banalise « l’accès aux musiques » en niant l’importance de ses contenus se trouve ici complètement pervertie : « on dirait une vielle cassette trouvée ». Et en même temps, de suite, on sent un potentiel narratif inédit, intriguant. – Le temps du poster. – Bruno Vande Graaf a réalisé le poster de ce numéro 12. Une grande page divisée en carrés, plus ou moins le format CD, qui figurent les fenêtres donnant sur les « niches ». Chaque image est différente, donne la mesure de la dimension singulière des œuvres présentes. Chaque image est une sorte de remix de l’image que les musiques ou les films donnent d’eux-mêmes dans la manière de se nommer. Chaque image reprend un élément du visuel, ou une transposition de ce visuel dans un autre registre en se mêlant à l’imagerie personnelle de l’artiste plasticien. L’imagier dès lors illustre à merveille comment l’illustrateur, ne connaissant à priori quasiment rien des musiques et des films de La Sélec 12, les rencontre, finit par avoir une histoire personnelle avec chaque musique et chaque film. C’est la trace tangible qu’en y consacrant du temps on en tire quelque chose qui enrichit l’imaginaire, la mémoire et se donne à voir à d’autres (la preuve, voici un poster à afficher). Ce que ne peut faire cristalliser une consommation rapide ou que ne fait plus percoler une adéquation trop systématique entre ses goûts et les musiques et les films que l’on fréquente (« vous avez aimé ceci, d’autres qui partagent votre avis ont aussi aimé cela… »), une manière de vivre où l’on ne veut plus perdre du temps à chercher les œuvres qui nous conviennent, ce qui ne se fait qu’en se confrontant tout autant à des œuvres qui ne nous plairont pas, mais contribuent à mieux nous faire comprendre ce que l’on attend de l’art en général. Un type de relation à la pratique culturelle que les médiathèques et les bibliothèques doivent encourager : c’est cela même, la « lecture publique » !! – En plus. – Un peu hors de la thématique que j’ai voulu cerner ici, La Sélec 12 inclut des textes de Catherine Thieron et Yannich Hustache. Sommaire complet sur le site de la Médiathèque. – Article sur Bruno Vande Graaf

La Sélec et les doigts

La Sélec ne reproduit pas les couvertures de CD et DVD comme le font systématiquement tous les magazines journaux chroniquant musiques et films édités. C’est que La Sélec ne chronique pas des CD et DVD. Elle parle de rencontres avec des musiques et des films, elle plonge dans des expériences de l’écoute et du regard. Et les supports physiques, indispensables, n’en sont que les objets de partage, de circulation, de consultation, objets de connaissance à examiner et décrypter. L’iconographie de ce drôle de magazine n’est pas le patchwork respectueux de toutes les pochettes, des visuels – parfois fabuleux- qui servent aussi à distinguer et vendre. Leur fonction est d’attirer le regard et, par l’utilisation de codes assez subtils, de donner des informations sur le contenu de manière à appeler les publics initiés, concernés. La Sélec (en tout cas ses graphistes qui eux-mêmes lisent la production rédactionnelle) digère tout ça et le travaille pour ouvrir des voies vers de nouvelles narrations, de nouvelles images. Les esthétiques de ce qui emballe CD et DVD et qui, comme le disait bien Genette pour le livre, sont déjà la musique, sont pétries, lacérées, déstructurées en bloc d’ombres, de signes, de couleurs, de textes, de fragments photographiques – selon les numéros – encadrant et scandant les articles, les colonnes de mots. Bribes et rémanences. Avec ce N°11 et l’image inventée et créée par Vincent Julliard, ce choix affirmé – et qui reçoit son lot de critique – consistant à confier le visuel principal de La Sélec à la création d’un artiste (chaque fois différent), me semble vraiment une des choses les plus intéressantes de cette aventure. Parce que l’essentiel est qu’au centre de La Sélec, il y a une image inédite, conçue pour La Sélec, un poster qui ouvre un horizon, une plage de langage non verbal qui laisse entrevoir chaque fois une dimension onirique, symbolique de l’acte d’écouter, de regarder et d’établir des liens avec le monde à partir de productions artistiques peu connues, voire complètement méprisées. Pour rappeler qu’au centre il y a l’imaginaire et que l’imaginaire d’un tel ou d’un tel nous enrichit, influence nos perceptions, nous aide à construire le nôtre. Il y a une grande page magique par où se révèle toute la plasticité imprévue, jamais coincée et totalement imprévisible de La Sélec qui ne se réduit pas à une expression par les mots.. Cette image – carte blanche aux artistes – reflète, de près ou de loin, la totalité de ce que les médiathécaires ont choisi de placer dans La Sélec : ça ne veut pas dire, forcément, en exprimant une passion pour ce qui s’y trouve, ni en ayant pu en développer une connaissance intime. Mais des symptômes, des perceptions, c’est une projection picturale pour embrasser le panorama offert, avec subjectivité. C’est par là que l’on commence, une vision d’ensemble, un cadre large dans lequel vont émerger des reliefs où accrocher sa sensibilité et filer une interprétation. Et le travail de Vincent Julliard est un formidable exemple. Il délimite un terrain de jeux, très vaste, très caverne d’Ali Baba. Dessin au trait, animé, dynamique, ça grouille, il y a profusion et élancement, ainsi que profondeur. Il y a un peu du labyrinthe initiatique. La Sélec est ludique, elle l’a été pour lui, pour cet artiste, il en a retiré et appris quelque chose, c’est là, il le raconte. L’espace dessiné est celui d’une médiathèque. Les personnages ont l’air bizarre, mais pas méchant, l’impression générale est positive, une douce euphorie souterraine. Il ne faut pas se contenter de regarder pour enregistrer tout ce qui se passe (prendre conscience de toutes les scènes qui se déroulent dans ce cadre de vie, simultanément) : vous avez une feuille avec des autocollants, un élément de bricolage pour entrer dans l’image. Ces autocollants représentent les pochettes des CD et DVD de La Sélec 11. Le jeu est simple : retrouvez, dans la médiathèque dessinée, les médias de La Sélec et collez les autocollants aux bons endroits ! Pas si simple, il y a des astuces ! Ils peuvent apparaître dans les écrans consultés par des usagers (la Sélec en version Web !) ou être rangés à l’envers ! Tout près ou très loin. Dans un sac, incarnés en visiteurs, dans la pile des médias préclassés, ou valorisés en affiches, dans les mains d’un médiathécaire. Cherchez La Sélec. Et c’est là qu’intervient la main, le bricolage, ses gestes et son expérience de spatialisation. Il se passe quelque chose. Une autre dimension. Cette simulation fantaisiste permet d’appréhender bien mieux, comme de l’intérieur, ce que représente le travail de La Sélec à l’échelle d’une grande médiathèque aux ressources infinies : des points de chute, des lieux de conseils. Une fois que toutes les taches de couleurs sont placées – et le résultat reste discret, aéré – une métamorphose s’accomplit : une médiathèque devient lisible, structurée, réellement en relief grâce à ces images colorées, illuminées par la chair que leur apporte tout le travail de commentaire (un choix conscient, objectiver, la rédaction d’un texte, l’assimilation de ce texte pour apprendre à parler et conseiller). Il y a une trame contre la saturation, contre l’impuissance à s’orienter dans la surabondance. Ces quelques taches peinturlurées suffisent à signaler qu’une médiathèque informe et fait découvrir, ce n’est pas hermétique. (Contrairement à quelque chose qui émerge de manière latente dans la première perception de l’image où cette caverne peuplée de gens étranges qui semblent heureux sans que l’on sache vraiment de quoi, irradié en vase clos par une profusion indifférenciée, décodable par les seuls initiés –, – c’est ça, les têtes étranges !).

La Sélec 11 est disponible, version avec autocollants en offre limitée. Table des matières complète sur notre site, avec bio de l’artiste (Vincent Julliard)  –  Une vidéo sur Youtube

Marcher avec La Sélec

De l’air. – Respirer, s’échapper, marcher, la marche comme matrice de pensées non maîtrisables, c’est le ton du N°10 de La Sélec, magazine atypique des médiathécaires belges, disponible en version papier avec poster à collectionner dans toutes nos médiathèques, en numérique avec des articles plus nombreux et des podcast, sur notre site Internet. La bouffée d’oxygène, ce sont quelques films où les territoires forestier et rural jouent à fond le rôle de lignes de fuite, zones libres où se reconstituer, se transformer, trouver le temps de se penser, d’expérimenter l’interdit chassé de partout, lieux aussi de résistances désirantes, sexuelles, politiques, économiques.Films de Kelly Reichardt (« Old Joy ») et Guiraudie dont « Le roi de l’évasion », commenté en son temps sur ce blog même, film scandaleusement ignoré par les Césars. Il n’y a pas de marche sans paysage, et sans cette association de la marche et du paysage, l’effet stimulant de la randonnée sur l’activité cérébrale n’existerait probablement pas. (L’effet de retrouvailles avec quelque chose en nous d’immémorial, d’indéfinissable, excessivement familier mais pouvant basculer dans l’inquiétante étrangeté tisse un maillage sensoriel perturbateur, au gré des pas, hypnotique, comme si le cerveau pouvait se réinventer, passer en revue toutes ses connexions internes et externes, scanner le paysage profond qui le constitue.) – Préparation de médiation. – La Sélec n’est pas que La Sélec. C’est un objet transitionnel entre ce que l’on appelle « les collections », les médiathécaires, les publics et tout l’indicible de ce qui conduit à telle musique ou tel film ! À partir de La Sélec, des dizaines d’histoires peuvent se raconter, un réseau étendu et complexe de parcours et de narrations différentes. C’est un peu à quoi l’on se prépare en organisant, avant que ne soit présentée une Sélec dans les médiathèques, des réunions de travail sur la médiation. Des représentants des médiathèques viennent écouter, regarder des extraits mis en perspective, recontextualisés, accompagnés d’éléments analytiques, des pièces d’un appareil critique qu’il faut continuer ensuite à construire dans chaque médiathèque avec ses propres réflexions, ceux des collègues, ceux des usagers… Cette fois-ci, nous avons présenté la notion de « paysage » comme concept intéressant pour parler des musiques, du cinéma, pour en dire « autre chose », élaborer un rédactionnel et un discours sur les contenus qui se différencient de ce qui se dit et s’écrit en général et qui, souvent, réduit le champ, le caricature, l’enferme dans l’utilitarisme, le segment commercial, rogne l’imagination et banalise la pratique culturelle. Ici, les propos étaient en partie basés sur des textes de Benasayag abordés aussi dans ce blog-ci ! Sur la question de « marcher en forêt », un parcours cinématographique a été expliqué par Catherine de Poortere, associant la connaissance du patrimoine et la dimension subjective, la part d’expérience personnelle : bel exemple du rôle de l’imagination dans la médiation… Le reste de la table des matières. – La marche solitaire peut sombrer quelques fois dans un long ressassement de ses fantômes. Des fantômes, il y en a dans La Sélec 10 : avec le dub de Junior Murvin que Benoît Deuxant relie à deux autres CD (King Midas Sound et Mordant Music) en brossant, au passage, les grandes lignes de concept d’Hauntology (lire sur son blog). Philippe Delvosalle raconte la savoureuse fantaisie de Guiraudie (« Voici venu le temps ») et part ensuite à la rencontre croisée de Denise Glaser (« Discorama ») et Daniel Caux pour évoquer ces temps anciens où télé et radio jouaient leur rôle de défricheurs, de médiateurs culturels ! On rêve ! Il y a aussi de la boule à facette, on croise la trajectoire passionnante, eux aussi cette fois en forêt, sous la plume connaisseuse de Yannick Hustache. La fête se poursuit avec quelques-uns de ces nouveaux surdoués du jazz surfant sur les codes des plus ardus aux plus mainstream, rassemblés sous l’intitulé Empty Cage.Sans oublier les retrouvailles avec la « Voix Humaine » (Catherine de Poortere) et Gil Scott-Héron (Philippe Delvosalle), le cinéma sonore de John Barry (Catherine Thieron), le rhizome des beats balkaniques (Benoît Deuxant) et enfin la musique aquatique de Tomoko Sauvage, bois de porcelaine et goutte-à-goutte qui officiera lors de la prochaine soirée de La Sélec (Liège, le 24 avril)… L’allure. Le look est toujours signé Mr&Mme. Le poster, cartographie imaginaire d’une sélec, est l’œuvre de Pierre Huyghebaert. (PH)

Le pinard et La Sélec

Introduction : La Sélec contre le conservatisme ambiant. C’est fou l’assaut du conservatisme culturel à la une du plus grand quotidien belge francophone : le mausolée intolérant de Classic21, le triomphe de la littérature sans histoire selon d’Ormesson, l’insipidité génialement rentable de Marc Lévy, la productivité bien pensante d’Eric-Emmanuel Schmitt… Heureusement, tous les deux mois, arrive La Sélec. Voici le numéro 8 surplombant, en quelques exemples, un infini de la créativité contemporaine ignorée, minorée. L’édito, « Coup classique », tire la sonnette d’alarme : la perte des référents en termes de musique classique, calculée par les enquêtes récentes sur les pratiques culturelles, est un signe de déculturation. Justement, dans Le Soir de ce 16 décembre, un collectif de signataires regroupant compositeurs, philosophes, musiciens, metteurs en scène, photographe dénoncent le populisme de la RTBF tentée par les orientations programmatiques réactionnaires. Carte blanche titrée « Culture avec C comme Crise ». C’est surtout la liquidation de toute audace et ambition du côté de Musiq3 qui est visée. La dérive ne date pas d’hier et la frilosité de la radio publique est presque légendaire. Bah, lisez La Sélec et, bientôt, écoutez les émissions de la Médiathèque ! – La Sélec – Dégustation – La sortie de chaque Sélec donne lieu à un petit drink entre ceux et celles qui la font (tous ou une bonne partie). Il ne s’agit pas de bourrer la gueule mais de déguster avec modération le travail d’artisans vinicoles qui, la plupart, vont à l’encontre des standards les plus répandus, en retournant à des méthodes naturelles et renouvelant ainsi le plaisir de goûter du vin, questionnant les stéréotypes goûtgoût..  Cela implique un passage par le hangar de La Boîte des Pinards. J’y découvre cette fois une nouveauté primeur, « Octobre », cuvée 2009 des Foulards Rouges (Roussillon), fruité et piquant. La Sélec 8 sera surtout arrosée par un Côte du Rhône, « Flonflons » (La Roche Buissière) – La cuvée rédactionnelle, fil continu à travers cinéma, électronique, jazz, techno, chanson, rumba congolaise… – Suivant l’actualité des arrivages en médiathèque, c’est « La fille du RER » (Téchiné) qui fait la une, réflexion de Catherine de Poortere sur « le réel mis en abîme », mise en évidence d’un remarquable travail cinématographique sur une sorte d’irréalisme qui envahit une certaine jeunesse, vidée par l’envahisseur technologique (les fameux « avatars » dont on parle beaucoup actuellement). On enchaîne avec une production du label Sub Rosa consacrée aux musiques électroniques expérimentales chinoises (texte de Benoît Deuxant). Ensuite, l’équipe a vraiment flashé sur le dernier David Sylvian, quelque chose de géant et d’atypique, associant une sorte de chant immémorial et un accompagnement de micros structures brisées, aux élans biscornus et brillants, confiés à une belle brochette d’instrumentistes géniaux des scènes pointues (textes de Catherine Thieron et Benoît Deuxant). Juste avant – pas de logique dans la composition du numéro, des juxtapositions aléatoires, des passerelles improbables entre répertoires qui ne se rencontrent pas -, présentation de l’argot techno bruitiste de Fuck Button, «où, à travers les tirades mégaphonées (dans un microjouet) de l’un des protagonistes et les reliquats d’un shoegaz cramé des enceintes (pop planante, saturée et truffée d’effets qui eut son heure de gloire à l’aube des 90’ avant de se muer en serpent de mer du rock indie), remontait le spectre d’un thème musical archétypal brouillé, mais au pouvoir d’envoûtement intact (Yannick Hustache). Plus loin, retour aux sources de la rumba congolaise et un grand classique du cinéma, revisité, recontextualisé à l’occasion de sa réédition et replacé dans sa modernité critique : « Lola Montès » analysé par Philippe Delvosalle. Les descendants décomplexés d’Ornette Coleman, la marche turque de Busdriver, la rencontre magique avec les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow, les chansons films de Nick Cave, le feu à fleur de peau du misanthrope érotomane (Murat) pour terminer avec quelques « leçons de ténèbres »… Le magazine est gratuit dans les médiathèques, plus riche et plus complet sur le site de la Médiathèque. L’artiste du poster 8 – L’image centrale a été réalisée par François (Marry), musicien et dessinateur. Il a écouté toutes les musiques et tous les films de La Sélec 8 pour la représenter en une sorte de silhouette découpée sur un ciel nuageux où passent les inscriptions des artistes, silhouette remplie d’autres silhouettes innombrables, une foule, toutes les ombres qui ont fait ces musiques et ces films, et tous les peuples, autour de ces créations, qui en vivent spirituellement. La silhouette humaine se dresse sur le ciel comme une serrure magique peuplée, habitée, ouvrant vers un infini grouillant de créateurs, individuels et collectifs, envisagés par La Sélec, suggérés. Mouvement d’ascension, légèreté, formes fixées un moment par le choix effectué par La Sélec, le temps de les écouter et d’écrire les textes et qui, ensuite, vont dériver, se transformer, se mêler à d’autres formes, se mélanger à d’autres musiques, d’autres films, sans fin parce que le mouvement est progressiste, pas conservateur (à l’exact opposé des Classic21, d’Ormesson, Lévy, Schmitt…) – (PH) – La Sélec complète sur le Web

La Sélec 6 et les nouvelles icônes

La Selec 6,  « Rois, Reines, Icônes, sinon rien ! », août 2009

LaSelecBiereauArtiste invité, tache de naissance, soirée découverte. Il y a, comme toujours, plusieurs fils narratifs superposés, entrecroisés, enchevêtrés dans La Sélec 6 , qu’ils soient cinématographiques, musicaux ou textuels. Histoires d’amours, histoires d’une ville, histoires de crimes, histoire en images du dub, histoires d’explosion de rires sous les tropiques, d’électrochocs, de trilogie électronique, des poubelles de Cup cave… Et puis, il y a quelque chose qui fait tache, un point qui aveugle l’ouïe, une focale qui disperse le narratif, le fait rayonner au-delà du racontable. Tout ça à partir d’un instrument bien traditionnel, le banjo. Un banjo qui devient autre chose, sort de son lit et de ses préfigurés et rend possible de l’inédit, de nouveaux angles d’écoute. Une tache qui permet de toucher, entendre la naissance d’une nouvelle histoire musicale. Celle d’un individu inventant sa musique. Essentiellement Paul Metzger qui était l’artiste invité pour la soirée découverte de cette Sélec 6 (à la ferme du Biéreau, Louvain-la-Neuve où cet artiste américain est en résidence pour un mois). Paul Metzger est un chercheur-bricoleur (dans le sens « noble » donné à ce mot par Lévi-Strauss). Ses objets d’étude et d’expérimentation sont la guitare et le banjo, et d’autres instruments dérivés de conception personnelle. Un musicien « ordinaire » utilise l’instrument pour former, formaliser, finaliser et envoyer une chanson, un air de musique abouti vers un public. Paul Metzger s’en sert comme d’un moyen pour exposer un monde intérieur, un univers sonore façonné, sculpté. C’est une musique très plastique, modulant des intensités, stylisant des complexités, imbriquant des réseaux de sens, de couleurs, de phrases abstraites, de détails techniques esthétiques. Tout se passe dans le mode de prolifération, l’agencement entre les modules sémantiques, thématiques. Il a construit tout un univers, astucieux et maniaque, mûrement réfléchi, longtemps, en atelier, en transformant les instruments de musique pour les rendre aptes à exprimer les paysages sonores intérieurs. Greffant dessus des organes supplémentaires (cymbales), des jeux de cordes sympathiques, des mécanismes de boîtes musicales (et leur référent à des airs obsédants, automatiques, constituant une culture musicale industrielle basique qu’il convient de déjouer). Il a élaboré des techniques personnelles, rigoureuses, pour jouer de ces instruments transformés, pour faire corps avec eux (vice-versa). Si ces exécutions en public sont très techniques, ce n’est pas par étalage d’une virtuosité, mais parce ces techniques racontent des histoires, sont les histoires musicales dont il retrace le passé, le présent et le possible. Ça ne s’écoute pas comme des chansons, pourtant ça bruit de plusieurs courants chantants. Des précipités, des nœuds, des cascades, des surfaces dormantes, lancinantes, des lacets, des éclats criblés, des mouvements de divergence et/ou de convergence… Dans la lenteur, la méditation, avec des structures imaginatives renvoyant au raga de la musique indienne. Par cercles concentriques, labyrinthe d’ornementations, alternant propositions musicales affirmées et successions de thèmes essayés, esquissés, déroulés dans leur indétermination. Plaque sonore tournante vers d’autres systèmes de représentations. D’où sa force onirique. Je ferai une rapide association avec une analyse de thèmes abstraits, de taches colorées ne représentant rien de narratif à priori, dans la peinture de Quattrocento (Fra Angelico). Analyse remarquable écrite par Didi-Huberman : « C’est là une vertu formelle caractéristique de l’ornemental : la prolifération des signes – lacis, réticulations, pointillés – indique la plus haute détermination, un réseau de fleurons ou de damasquinages, par exemple, bref une matière travaillée, ouvragée ; et, en même temps cette prolifération saura induire la plus grande indétermination : le réseau qui prolifère tend toujours à désagréger la perception du réseau. Alors, le jeu savant des lacis devient une surface incertaine, faite de sinuosités incontrôlables, une surface rhizomatique ou, tout simplement, une surface-tache. En quoi l’on comprendra que l’indétermination puisse constituer l’une des plus éminentes vertus structurales de l’art du peintre. » (Georges Didi-Huberman, « Fra Angelico. Dissemblance et figuration. ») Une grande partie de ce vocabulaire est transposable à ce que l’on entend dans la musique de Paul Metzger pour en dire la plasticité sonore et figurale (la manière dont cette musique raconte/chante), et ce, je pense, sans gratuité associative, mais avec la justification de climats spirituels parallèles (proches, sans êtres équivalents, les contextes étant trop éloignés). Après la version guitare et banjo, Paul Metzger présente un jeu sonore avec un instrument de sa fabrication : sur base de la déconstruction d’une boîte musicale (mais conservant sa temporalité à ressort), un dédale de sonorités préparées dans lequel se perd et se libère, s’épanchant dans un autre espace de représentation mentale, la mélodie initialement emprisonnée dans l’automate. Des versions originales, personnelles, très creusées et évoluées de ce que l’on appelle les « instruments préparés » (dispositifs qui multiplient leurs possibles, leur inventent des annexes, instrumentalisent leurs coulisses, cadres et hors-cadre, les inscrivent dans une narration élargie…). Ce genre de prestation constituant une authentique rencontre avec le faire musicale (après, on aime ou on n’aime pas) et le lieu où cette rencontre avait lieu, la Ferme du Biéreau, ça c’est vraiment un moment de vie musicale. Du vivant musical pour engendrer du vivant musical ! À quoi souhaite contribuer La Sélec ! Son numéro 6, toujours designé par Mr&Mme, est disponible dans toutes nos médiathèques dès ce 18 août. Allez-y pour découvrir son look (ça change à chaque numéro, à chaque fois un collector !) mais aussi son audace rédactionnelle (encore plus riche sur le site de la Médiathèque). Le poster original, créé en fonction du contenu (musiques et films), a été confié à Sarah Atka. Elle a réalisé un passionnant roman-photo graphique, un pèle-mêle palpitant. Une vision personnelle, captivante, faite de gros plans agencés en montage panoramique, trompes l’œil plein de suspens galopant, du foisonnement imaginaire que La Sélec ne manquera pas de susciter en n’importe quel cerveau avide de découvertes pleine de sens !  (Vous n’habitez pas en Belgique, vous n’avez pas accès à nos médiathèques et vous voulez lire La Sélec ? Ecrivez-moi !) – (PH) – Des vidéos sur Paul MetzgerPrésentation du projet de la Ferme Soirée La Sélec, avec Paul Metzger,  à Liège, le 28 août, à l’AN VERT.

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