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Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

Soixante et des poussières, âge des redites

Fil narratif à propos  : coupures de presse, l’actualité, le virilisme, la réforme des retraites – la relecture de Joris Karl Huysmans – des œuvres de Kiki Smith vues au Centre de la gravure (La Louvière) – Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Les empêcheurs de penser en rond, 2020…

Politique, existence, milieu

Le fil d’actualités des unes et des brèves, des dossiers et des buzz à propos des discours et décisions politiques, des révoltes et manifestations qui tentent, sur de multiples front, d’enrayer le capitalisme, reste profondément imbibée de virilisme. L’atmosphère délétère rend difficile de déterminer s’il s’agit de mâle apothéose ou de ses débâcles apocalyptiques. Mais c’est là, comme une insistance malsaine, quelque chose qui s’obstine à poursuivre dans la même voie catastrophique, en dépit de tous les signaux d’alerte, de tous les indices sanitaires révélant des pathologies dépressives de plus en plus répandues, pugnaces, innovantes. A contresens de toutes les exhortations à changer d’imaginaire. (voir plus loin). Que ce soit au niveau méta, international, national, local ou, tout simplement à l’échelle des relations de pouvoir au sein de l’entreprise où il travaille. Tous ces virilismes d’ampleurs différenciées se renforcent, imbriqués les uns dans les autres, cette intrication les dotant d’une sorte de cuirasse naturelle. « C’est ainsi que la nature l’a voulu. » Et il pense, avec une pointe de cynisme, qu’il y aurait une formidable business à inventer, un formidable plan de rééducation à élaborer, selon des dispositifs de débats démocratiques, démultipliés à tous les étages. Comme au Rwanda après le génocide quand il s’est agi de réconcilier victimes et bourreaux. C’est une bien belle source d’inspiration, à méditer ! Mais on n’y est pas. Le virilisme, même s’il commence quelques fois à être décrié, y compris dans les grands médias, via les propos d’une personnalité engagée, suinte entre les lignes, est désigné à la rigueur comme un travers, rarement comme la cause de bien des maux actuels. La vague féministe ne conduit pas les uns et les autres à tirer toutes les conséquences qui s’imposent, juste à aménager certains rapports de parité. Jouer sur les apparences, les design. Ainsi, dans le journal Le Soir, un entrefilet de petite gazette, informant qu’un corps militaire d’élite allait mener des expériences extrêmes dans le Grand Nord, précisant que pour ces gens-là, la mort d’un de leur collègue fait partie des risques normaux du métier. Relayant le style désincarné d’une dépêche, la dépêche irradie l’admiration à l’égard de héros qui vont endurer des expériences inaccessibles pour nous simples mortels et qui devraient déboucher sur des découvertes et des inventions, utiles en priorité pour la guerre, pour la société civile dans un second temps (comme une majorité des innovations technologiques), et donc pour nous. Ces brutes se sacrifient pour nous, voilà le message ! Mais cela peut prendre parfois, encore, la dimension d’une célébration involontaire, mais combien révélatrice, étalée dans tous les médias, ressassement obstiné, sordide vertige de l’auto-célébration de l’éternité testosteronée. Images archétypes du radotage de genre. Comme à l’occasion du décès de Kirk Douglas. Quasiment toutes les photos exhibées en une, rappelant ses rôles emblématiques, révèlent comment le cinéma s’est emparé de son physique pour lui faire endosser le rôle du mâle exemplaire, singulier et, par le truchement des films, mâle transcendé, incarnation de la virilité universelle. La personnification de la plastique énergique et virile comme ferment essentielle de toute histoire, de toute aventure humaine, voire de tout récit digne de ce nom. Sans que l’on puisse pour autant affirmer que c’est ce que l’acteur souhaitait exprimer. Il a fait, selon sa constitution, son talent, ses relations, ce que la machine hollywoodienne a voulu faire de lui. Comme avec beaucoup d’autres. Heureusement, l’effet implacable du temps fait que certains clichés, où le personnage pose pour la presse people en athlète providentielle, à l’écran comme à ville, lui donne aujourd’hui l’allure désuète, pour ne pas dire ridicule, d’un matamore de foire dans son slip d’un autre âge.

L’enfance, l’héritage, le jardin

Il prend un café avec un ami croisé par hasard. Rare moment de détente, faciliter de parole pour aborder tout, sans réserve. Plaisir d’échanger même si leurs mots, leurs phrases s’entraident à caractériser le plus justement possible la gravité de la situation écologique, le cynisme des inégalités sociales. Tout ce qui plombe de plus en plus le moral des jeunes. Le leur aussi. Mais, dit alors l’ami, « j’ai l’avantage d’avoir eu une enfance heureuse », cela tient à une conjonction complexe alliant données familiales, lieu de vie, tournure d’esprit personnelle, et ambiance d’époque (années 50/60). Mais ça aide pour endurer, amortir les coups. Oui, lui aussi, a eu une enfance absolument heureuse, sans tache. Et il en sent chaque jour la force continuée. Même si, cette fois, ces ressources s’épuisent, vacillent quelques fois, attaquées de toutes parts, détruites par diverses relations toxiques. Comme si le développement de la société, désormais, voulait éradiquer ce genre de bonheur, immatériel, non marchandable, par le biais de l’esprit de lucre, d’envie, par le sadisme de quelques personnes affiliées au mal. Il tente de préserver ou reconstituer modiquement ce capital initial de bonheur en s’oubliant au jardin, rassembler en tas les bûches d’un élagage (discret, pour perturber le moins possible le trajet des oiseaux).

L’imaginaire, l’aliénation, l’engagement

Virilisme aussi, mais de quelle autre amplitude – mais encore une fois, ils se tiennent et se soutiennent – , à l’œuvre dans le bras de fer entre opposants à la réforme des retraites en France et le pouvoir macronesque. Le virilisme capitaliste, incarné par le gouvernement En Marche, est déterminé, cette fois, à ne pas faire marche arrière, à tout écraser sur son passage pour, enfin, avancer dans son plan ambitieux de contre-réforme, de détricotage de l’État social. Il a assez cédé, reculé, par le passé, lors de tentatives précédentes.Ca suffit. Ce dont il s’agit dépasse le stade national d’un pays réformant, en toute souveraineté, son modèle de droits à la pension. Ce qui se joue là est un basculement de société et peut faire tache d’huile bien au-delà de la France. Comme jadis où les luttes s’internationalisaient, il se dit qu’il serait utile de se soulever ailleurs, aller manifester en France, soutenir les citoyens et citoyennes qui contestent, et encourager les syndicats dans leur recherche d’alternatives. Le ton général des médias et commentateurs les plus visibles, plutôt conservateur, est celui de compte-rendu d’un match où il importe surtout de compter les points pour déclarer, le moment venu, le vainqueur incontestable. C’est pourtant quelque chose de grave qui est en train de se passer, comme l’écrit Alain Supiot, limpide et essentiel comme toujours : « Les politiques néolibérales conduites en France depuis une vingtaine d’années ne se sont donc pas seulement traduites par la privatisation de nombreux services publics, mais aussi par une étatisation de la sécurité sociale. Elles tendent à faire disparaître le « tiers secteur » hérité du consensus de 1945, régi par la démocratie sociale et la paritarisme. L’étatisation en cours de l’assurance vieillesse par l’anéantissement des régimes de retraite propres aux différentes professions est le préalable à la mise en œuvre des recommandations formulées dès 1994 par la Banque mondiale : substituer des cotisations définies aux prestations définies * et irriguer les marchés financiers par une épargne rendue inévitable par la paupérisation des systèmes par répartition. Cette évolution est liée à la primauté acquise par le secteur financier (banques et assurances) dans la direction économique du pays. (*Tandis qu’un système à prestations définies garantit au travailleur un taux de remplacement de son salaire, un système à cotisation définie lui attribue des « points » dont la valeur liquidative n’est pas garantie. » (Alain Supiot, La force d’une idée, Les liens qui Libèrent, 2010, p.44) Jacques Rancière, philosophe prenant la parole devant les cheminots le 16 janvier, enfonce le clou : «  C’est cette réalité concrète du collectif solidaire dont les puissants de notre monde ne veulent plus. C’est cet édifice qu’ils ont entrepris de démolir pièce à pièce. Ce qu’ils veulent, c’est qu’il n’y ait plus de propriété collective, plus de collectifs de travailleurs, plus de solidarité qui parte d’en bas. Ils veulent qu’il n’y ait plus que des individus, possédant leur force de travail comme un petit capital qu’on fait fructifier en le louant à des plus gros. Des individus qui, en se vendant au jour le jour, accumulent pour eux-mêmes et seulement pour eux-mêmes des points, en attendant un avenir où les retraites ne seront plus fondées sur le travail mais sur le capital, c’est-à-dire sur l’exploitation et l’autoexploitation. » (Le Monde). Dans le même journal, un collectif d’intellectuels (Benasayag, Méda, Stiegler…) explique que ce «  ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang », et explicite l’ampleur du basculement civilisationnel qui cherche à se rendre effectif et inéluctable, aux dépens du plus grand nombre et de la démocratie. « Nous pensons, au contraire, qu’il faut réinventer la démocratie, alors que l’on est en train de la miner par une perversion des usages gouvernementaux et par la désespérance des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires. Seule une véritable démocratie peut redonner aux citoyens et citoyennes le sens de leurs  responsabilités, mais aussi refonder notre communauté politique pour œuvrer à un monde plus humain, plus juste et plus respectueux de l’environnement. » Même si les journaux donnent la parole aux manifestants, aux syndicats, ouvrent leurs tribunes à quelques penseurs engagés, le ton général reste celui d’un climat où l’on compte les points, où il suffit d’arbitrer et s’assurer que c’est bien le plus fort qui l’emporte. Pour rendre sa victoire objective, incontestable. D’où ces titres qui ne cessent d’ausculter le nombre de participants aux cortèges, aux piquets de grève. Comme si l’essentiel du ressenti, de la raison de s’opposer à ce qui vient, résidait dans ce quantitatif visible. Combien sont-ils, K.O., dans leurs quotidiens fragilisés ou dans leurs luttes sans écho, à entendre l’énonciation des chiffres qui célèbrent la loi du plus fort ? Combien sont-ils à attendre que les discours qui conditionnent les agendas politiques, et les médias qui évangélisent cet agenda social, leur prodiguent l’accès vers d’autres imaginaires ? Dos au mur de chaque problématique inextricable – le climat, les inégalités sociales… -, l’incantation à « changer d’imaginaire ». parcourt la société. François Jarrige, historien des techniques, ne dit pas autre chose dans son interview à Libération, concernant les défis technologiques liés aux énergies qui fondent nos modes d’existences : « Le renouvelable est donc un équipement matériel qui accompagnera notre transformation pour que le monde reste vivable, mais ce n’est pas la solution ; c’est est une, parmi une multitude d’autres. Il faudrait d’abord un changement d’imaginaire global de notre rapport au monde, de notre notion de confort, ou de mobilité. Ce n’est que parallèlement à une transformation massive de cet imaginaire et de nos pratiques que le renouvelable peut trouver sa place. » Par où œuvrer à un changement « massif » d’imaginaire !?

L’exercice, l’horizon, le maillage

Comme beaucoup d’autres, il cultive des exutoires dérisoires. Depuis des années, tous les dimanches,  il traverse ce village comme sur des rails, pris dans un circuit automatique. Il longe la propriété du château, chicane sur la place où, généralement, quelques habitants astiquent leur voiture, coup d’œil à travers les grilles vers la demeure seigneuriale, les serres, le parc, ses vieux arbres, les douves, puis l’abris forestier, les daims qui broutent. Petite bosse, tournant à droite, faux plat rectiligne vers le clocher du village voisin. Le village est tapi au pied d’une butte qu’il masque de ses habitations si bien que, défilant la, dans son costume de cycliste, à la manière d’un coureur égaré de critérium de kermesse, courant derrière un peloton hypothétique, il ne fait jamais qu’effleurer le mont. Il le sent. Ce dimanche, juste avant d’obliquer, l’effet « circuit automatique » se désagrège, sous l’effet d’un léger heurt, il hésite inexplicablement, reste en équilibre un temps sur les deux roues, frappé par un panneau qu’il n’avait jamais vu, à gauche, un indiquant le chemin vers un hameau au nom inconnu. Une route dérobée par l’angle des maisons. Il a une très brève hésitation, quitte la voie habituelle et s’engage dans cette ruelle intrigante. Une sorte de déraillement qui le propulse au cœur de la butte. D’un coup, après une courte montée qui masque l’horizon et une forêt insoupçonnée protégeant une contrée de toute curiosité, de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, une respiration plus large. Comme si la toile de l’horizon engluée dans les formes bâties du village et son château, se déchirait et révélait un nouvel horizon, plus lointain, libre, un vrai horizon inaccessible. La route semble s’inventer sous les coups de pédale et le mouvement des roues, selon son désir, à la manière de celle qu’il dessinait à la main, à la plage, dans les tas de sable, avec une sensation grisante de pouvoir tout inventer. Jambes, poumons, matière grise, accord avec la machine cycliste, tout s’excite comme devant des étendues vierges. Il renoue avec l’exaltation des premières échappées à vélo quand, enfant, on a soudain l’impression de maîtriser un moyen pour aller plus loin, plus vite dans le monde alentour. Il sait où il est, il pénètre dans le territoire d’une colline qu’il a souvent grimpée et descendue par les deux routes principales situées sur d’autres versants, éloignés. Là, il s’aventure sur les flancs, il découvre l’intérieur de la colline, un lacis de chemins parmi fermes, bosquets, pâtures, chapelles, manoirs et hameaux, un vrai diorama de rêve, un décor de jouets comme il en créait pour ses réseaux de petits trains électriques. Un sourire naïf lui revient aux lèvres, un appétit insouciant, toutes les tensions de la vie se relâchent (sans disparaitre). L’enchantement atteint son comble quand, quittant quelques logis campagnards agglutinés, une côte raide gardée par les vaches, se termine près du ciel gris et que de l’autre côté, la plongée abrupte révèle de voluptueux coteaux, la route sinueuse dessinant des ellipses et enfilant des tournants de montagne russe, l’ensemble barré du nord au sud par une aérienne et double muraille de peupliers plantée sur un talus vert de chez vert. La route franchit d’un zigzag le rideau des arbres – dépouillés de leurs feuilles à cette saison, donc presque fantomatiques –  près d’une métairie blanche qui, avec ses dépendances, évoque un ermitage perdu dans la verdure, au pied d’une nouvelle ascension verticale. La succession de descentes et montées l’enthousiasme, le happe, c’est le genre de configuration où l’on est pris par le paysage et ses reliefs, ses formes intimes, on les épouse dans la vitesse du pédalier, dans l’impression de voler (même lentement), et cette frontière d’arbres avec son bâtiment de douane encastré dans l’alignement des troncs lui imprime assez, dans les fibres, la conviction d’avoir traversé un nouveau pays et de réintégrer, après dépaysement, sa région de résidence. Il reconnaît la flèche du clocher qui pointe au-delà le dernier promontoire. Il se sent, après, comme ayant accroché de nouveaux organes, vierges, non circonscrits, mais flottants, des limbes qui peuvent ou non évoluer, maturer, prendre des formes, des possibilités de développements aléatoires, des réserves d’évolutions. Soudain, des zones de replis le lestent agréablement, comme d’avoir repéré des contrées où fuir, s’installer, recommencer sa vie, avec le fantasme que ce recommencement comporterait une réelle remise à zéro du compteur des années. Le fait d’avoir traversé ces paysages en avalant beaucoup d’air, avec une ventilation maximale des poumons due à l’effort cycliste, renforce la consistance aérienne, éolienne, voire onirique des images retenues des étendues entraperçues, beaucoup plus que s’il y avait été marcheur, plus lent, plus en osmose, moins « survolant ». Ces instants de grande ventilation où, comme jamais, son organisme se manifeste pluriel, ouvert, sans enveloppe fixe et protectrice, perméable, toujours en train de se construire – ce fil de construction ayant débuter dans le ventre maternel, constituant toujours ce trait d’union improbable, non connaissable du passé-présent-avenir -, se tissant maille à maille, se maillant de tout ce que ses cellules attrapent, celles des yeux, des muscles, des oreilles, de la peau, où il se sent baigner, physiquement et émotivement, charnellement et conceptuellement , dans « les mailles élémentaires de tout ce qui se fait, ou se tricote, et chaque maille met en jeu ce sentir très particulier qu’est le devenir problématique de toute continuité. Pas de rupture ici, mais le retour perpétuel de la question « comment ? ». Comment prolonger, maille sur maille ? Comment hériter ? Comment faire sien ce qui est donné ? Comment faire compter ce à quoi nous avons affaire ? ». (Stengers)

L’ange, la vierge, l’originale

Parfois, ce maille à maille dérape. Ou ce sont d’autres sortes de mailles, non formatées, imprévues, non compatibles directement avec ce qu’il a déjà tramé. A force d’effectuer régulièrement le même circuit dans la même campagne, il lui arrive que, plongé dans l’effort, harmonisant respiration et engagement musculaire, vide reposant intérieur, écoute de ses fibres et fluidité des mouvements cadencés, il ne sache plus exactement à quel endroit de sa boucle coutumière il se situe. Il est quelque part dans le circuit habituel, mais où ? Depuis combien de temps ? Il pédale à vide dans une sorte de néant, un décor vierge, neutre. Atomisé. Le mouvement rythmé est sa seule consistance. Idéelle. C’est une sorte de chute, de même nature que celle que prodigue – rare mais radicale – la beauté de jeunes filles dont la grâce, lumineuse, a quelque chose d’extraterrestre, de « venu d’ailleurs », sans attache, sans compromis. Des présences tellement attirantes et intouchables articulées sur des colonnes vertébrales éthérées, échappant à la science, à ce que la biologie dit des corps. Il se souvient d’une jeune philosophe, fraîchement diplômée, postulant pour un emploi social. Il siégeait dans le jury. Il avait été subjugué par le « à côté de la plaque », de la jeune femme, relevant plus de la candeur que de l’incompétence. De cette candeur capable, finalement, de tout réussir. Et  alors que l’on jugeait son aptitude à correspondre aux cases d’un profil d’employabilité, systématiquement, elle répondait en-dehors des schémas, elle démontrait son étrangeté, avouait sans trouble ne pas détenir les compétences requises, mais se mettait à réfléchir, amorçait des solutions, des plans B. Elle était à contre-emploi et y marinait savoureusement. C’était sans doute cela l’essentiel de son travail. Tellement, finalement, sans doute qu’embauchée, elle aurait pu répondre aux attentes et réinventer le job à sa manière. Peut-être. Sans jamais se laisser démonter par la béance qui s’installait entre sa personnalité, son désir de travailler et le dispositif d’embauche, avec son obsession de détecter le bon sujet, rationnellement, elle affichait une volonté candide, elle transfigurait la totalité de la situation. « Erreur de casting » dit-on en pareille situation. Là, devant lui, une sorte d’ange, voilà, de la chair irriguée d’imaginaire alternatif. Et ça balbutie, forcément, c’est tendre, peu affermi, chancelant, mais radieux. Ca s’invente. Face à ce qui se présente comme un accès au marché du travail, dont elle a besoin pour vivre – ce qu’elle précisé en évoquant qu’après ses études, à peine terminée, il lui fallait reprendre contact avec le réel -, elle ressemble à l’amarante qui, nous apprend Isabelle Stengers, a su déjouer le Roundup. « Ne pas s’adapter à un milieu où l’usage de Roundup est devenu systématique est, pour les amarantes, synonyme d’éradication, et c’est bien, d’ailleurs ce que vise l’herbicide. La variante résistante a profité du milieu ravagé par l’intervention humaine pour proliférer. Elle n’a pu le faire  que parce qu’elle a déjoué la visée éradicatrice, a répondu de manière nouvelle, originale, à ce qui aurait dû lui être toxique. » (Stengers, p.140) Il aurait tout donner pour encourager cette authentique originale, se lier, devenir un soutien, créer un lien qui permettrait d’accompagner ce devenir biche d’une autre espèce, jamais vue, jamais entendue. Il la déclinerait volontiers dans une iconographie infinie de nouvelle Vierge. Le fruit de ses entrailles étant imprévisibles. D’autant qu’elle parlait volontiers, sans rougeur, de sa militance en faveur des sexualités alternatives. Des modes de reproduction florale à découvrir, encore ignorée par la science. Il sortit de la confrontation, mal assuré, vieilli, secoué. Il avait beau se creuser les méninges, scruter ses tripes, cela ne ressemblait en rien à un simple attrait pour une jeunesse. Ce qu’il percevait de vibrant dans la jeune philosophe n’était pas un rappel mélancolique des amours de son jeune âge. Pas une simple attirance de vieux pour la jeune  chair. Quelque chose d’autre pointait à travers cette présence de femme, nouvelle, la gestation précisément d’autres imaginaires. Désopilant, déconcertant, désorbitant. A commencer par la manière de penser la relation au travail, la façon de mettre son corps, son esprit au travail à l’occasion d’un entretien d’embauche. Il n’empêche, tout ça, y compris la dimension asexuée de son attirance le conduisit, maladivement, à la déshabiller du regard, à ameuter tout son imagination pornographique, aliénante. Un grand désarroi, alors, face à l’irruption d’un être avec qui il serait possible de réapprendre à vivre, autrement, sans passer à côté de l’essentiel, en restant au plus proche du don de l’enfance heureuse.

La relecture, l’endurance, la baignoire

Cette obsession de « retour à », recommencer, revenir sur ses pas, regagner du temps, se marque dans ses lectures récentes. Ou plutôt de relecture. Ressassement commémoratif. Pulsion à remanger les nourritures spirituelles déjà avalées, peut-être  régurgitées au fil des années, affadies par l’âge. Il revient dans des livres lus, il y a longtemps, du temps où il se formait, où des choses prenaient forme à travers lui. Quand le bonheur de l’enfance entamait sa collision sans fin avec le réel, les faits hostiles. Il relit les romans et nouvelles d’un auteur qui avait été une révélation, une ombre protectrice,  une présence. Il éveillait des sentiments ambivalents sous une attirance indéfectible, la reconnaissance de proximités troubles, même si cela se traduisait dans des formes, des prises de position qu’il ne pouvait forcément faire siennes, il y avait un « sensible » qui lui ressemblait, qu’il partageait, une chair commune, une palpitation avide et inquiète. Il reconnaît tout ça, au fil des pages, les personnages, les faits et les situations, le rythme du récit, les trames si particulières. Il se souvient y avoir adhéré. Les temps de lecture, celui d’autrefois, celui d’aujourd’hui, se mélangent, se brouillent. Il se revit, il éprouve les flux entre passé et devenir, ce qui était possible, ce qui a été choisi au détriment de diverses autres voies, ces possibles qui restent, sédimentent la mélancolie. Ce bazar à travers lequel il a tout de même maintenu, produit une continuité, vaguement perçue comme colonne vertébrale éthérée, qu’il aurait bien du mal à définir rationnellement. Est-ce la sienne ? Celle d’autres instances à travers lui ? Et comment les possibles qui n’ont pas été choisis continuent à l’alimenter ? Au fil des choix qu’à tout instant il a effectué, des pistes sont exclues et ce processus d’exclusion « laisse une marque, qui est sa contribution au processus de détermination : elle donne à la décision une teneur émotionnelle par où insiste ce qui aurait pu être, mais n’est pas. » (Stenger, 88) Que ce soit lors de la lecture où, à chaque mot, chaque phrase, chaque idée et image, des compréhensions et interprétations sont posées, se nouent les unes aux autres, dessinent des généalogies partagées entre l’imaginaire de l’auteur, de tout ce qui l’inspire et celui du lecteur, de tout ce qui le traverse et vient se glisser dans le texte, que ce soit dans la transe cycliste où chaque coup de pédale correspond à l’effort pour se maintenir en équilibre au gré des dénivelés, tracer son sillage en absorbant tout ce que le paysage extérieur, la nature, mais aussi venant de l’intérieur, l’agitation permanente de l’itinéraire biographique, les espoirs et les craintes devant l’avenir, les blessures infligées par le climat politique, social, économique absolument délétère, les anxiétés inoculées par les virilismes malsains, les vexations sidérantes propagées par le chef au boulot, ce qui prédomine est le soucis de renforcer son endurance, de se maintenir la tête hors de l’eau, au juste milieu entre exaltation et désespérance, apprendre à supporter l’instabilité, à en jouir, parce que jamais rien ne se stabilisera comme étant « la » bonne position, le bon maintien, la permanence. Tout est sans cesse remis en jeu par la stimulation des occasions, des sollicitations les plus diverses. « Le maintien d’un caractère ne répond pas à un pouvoir de se maintenir, mais à concours de décisions occasionnelles, dont toutes sont l’affirmation d’un « ainsi » qui aurait pu être autre. » (Stengers, 99)

Mais ce n’est pas tant le récit retrouvé, revécu tel que la première fois après tant d’année, qui provoque ces flux temporels entre ce qu’il fut, ce qu’il est devenu, ce qu’il devient, entrevoyant à présent entre toutes les lignes le terme de l’existence, ce qui restait très abstrait il y a 40 ans. Ce sont plutôt des détails, des zones hypersensibles du texte, soudain en miroir avec les mêmes zones, excitées dans son cerveau. Des descriptions qu’il aurait été bien en peine de se remémorer, et qu’il redécouvre avec la même surprise, le même émerveillement qu’initialement, qu’à la première fois. Cela peut être de courts fragments extrait d’une image fouillée d’une table où s’apprêtent à manger les personnages : “Près des filets luisants des couverts et des lames claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le pied où elles s’arrêtaient scintillant en un point vif. » (En ménage, page 469, La Pléiade) Cette coulée de jour ! N’a-t-il pas appris par ce genre de lecture à regarder comme un peintre, avec attention picturale et musicale, et un désir inassouvi de recherche du mot juste, n’est-ce pas cela qui a conditionné la manière de se construire, d’essayer de se fabriquer une chair d’enfance heureuse au-delà de l’enfance, bien au-delà, insensément ?

Ou, à la manière d’une mise en abîme, le récit d’une plongée dans une baignoire de bains publics, replis dans un refuge amniotique, où les bruits du monde s’éloignent, l’illusion d’être à l’abris, d’avoir mis de la distance entre sa vie et les menaces extérieures, à la manière dont, souvent, les effets de la lecture ont joué sur sa perception d’être au monde, protégé, dedans mais à l’écart, jouissant de la faculté de tout entendre et voir à travers des filtres protecteurs, mais sans rien perdre de la saveur dérangeante des choses, les vivant de l’intérieur. Voluptés étranges, maladives, d’un instant reclus. « Il se blottissait dans l’eau chaude, s’amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maelstroms. Doucement, il s’assoupissait, au bruit argentin des gouttes tombant des becs de cygnes et dessinant de grands cercles qui se brisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant, alors que des coups furieux de sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claquements de portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine, voilée d’une vapeur d’eau, il rêvassait et ses pensées s’opalisaient avec la buée, devenaient affables et diffuses. » (A vau-l’eau, p.506) N’a-t-il pas, en permanence, au cœur, aux tréfonds, une part de lui-même qui barbote dans cette baignoire oubliée, enfouie, préservant un nœud de pensées opalisées de buées, à la manière de ces noyaux de vide dans les niveaux à bulle ?

Les parents morts, les fleurs, la langue

Des bulles où il échange, plutôt qu’avec les portraits emblématiques d’acteurs virilisés, avec des images telles qu’elles peuvent le surprendre, le désarmer puis l’enchanter, par exemple dans une exposition de Kiki Smith. Les fleurs ou l’image de la dame à la main tendue vers une trinité de paons, leurs roues telles des cosmogonies de corolles entre animal et végétal, paraboles d’analogies féériques, libératrices. Parce qu’avec les fleurs, ou n’importe quoi, elle replace le cours de nos vie dans des temporalités « autres », soucieuses de tout ce qui n’est pas nous, tissées de ce qui nous échappe, qu’on ne cesse d’agripper par ailleurs, par subterfuge, pour avancer, aller de l’avant, prendre des années, ressembler de plus en plus, finalement, aux fleurs qu’il aime depuis la première fois où il les vît. Où il commença à prêter attention à ses propres devenirs fleurs. Bébé, dans l’herbe, touchant pissenlits et pâquerettes ? Au printemps, partant cueillir lilas et jonquilles pour revenir fleuri sa mère ? Avec d’emblée ce sentiment diffus de transfert : dans ces brassées de fleurs, fourmille quelque chose de moi qui, sans cela, ne pénétrerait jamais l’autre aimé. Communion florale. Les fleurs de Kiki Smith ne sont pas des objets étrangers, distants, merveilles d’une nature différente que la nôtre. Elles sont faites des mêmes tissus que nos floraisons. Elles expriment les mêmes sentiments que les humains. Elles semblent jouer de la musique, exhaler leurs fragrances comme on muse une mélodie intime. Il voit s’échapper de leurs pétales emmêlés, comme un souffle, une âme s’extirpant d’une dépouille, un halo déjà séparé, expulsé, mais flottant près des tissus, imperceptible transfiguration. Comme ce qu’il vit et respira aux chevets de sa mère, de son père. Quelque chose de transmis dans la mort. Derniers souffles qui migrent vers les organismes affinitaires les plus proches. Ce qu’il admire chaque fois qu’il passe devant la vitrine du fleuriste de la rue Racine où les bouquets ne sont pas présentés comme des choses à emporter chez soi, objets neutres et inanimés, mais l’ensemble agencé en théâtre de fleurs qui meurent pour nous, magnifiques dans leurs derniers instants en vases, certaines, là, ouvertes à l’extrême sur de raffinées confessions insaisissables, les pétales près de chuter, révélant l’inexprimable que l’on transfère dans le langage symbolique des fleurs, chair substituée à la chair.

Ces études de fleurs, ces hommages aux fleurs, parloirs cosmiques où entendre encore les sons des disparus les plus chers, prolongent, renforcer la célébration sans fard de l’agonie maternelle. Reconnaître cette agonie singulière, celle de la mère de l’artiste, comme celle de sa propre mère, telle qu’elle fleurit, fane, fleurit, fane, cycle ininterrompu en lui. Au fond d’une chapelle, c’est un vaste retable contemplatif, un faisceau de lignes sans cadre, du néant à la vie, de la vie au néant, entre mort et résurrection. C’est un groupe de 12 gravures sur bois, « tirées en noir sur un délicat papier japonais », bien alignées sur deux rangs superposés. Leurs rectangles noirs se reflètent dans le sol luisant, ainsi que les points lumineux qui les éclairent, astres lointains. L’ensemble s’intitule « Mortal », cartographie toute l’attention happée par le visage, les mains, les pieds, peu à peu métamorphosés par la mort, le retrait de la vie, l’entre deux (où l’on espère encore tellement le miracle). Le regard sur ce qui s’éteint exprime la fascination, l’amour et la tristesse, restitue toute l’expérience confuse, bouleversante de la contemplation de la disparition progressive des proches indispensables, la transcendance des liens, le rappel de tout ce qui a été tissé de l’une à l’autre, l’impression que quelque chose survivra à la mort. Ce que l’artiste traduit par un évident mimétisme. Combien se reconnait-on dans ce qui, si proche, surtout quand il s’agit d’un parent qui nous a donné naissance,  meurt sous nos yeux ? L’agonisante est au cœur d’un écheveau de lignes, celles du visage, des mains et des pieds, celles de ce qui l’entourent, les plis de draps et d’oreillers. Ces lignes se rejoignent, établissent des réseaux communs. Cette cartographie de lignes s’élargit, évoque les structures mémorielles intérieures, les paysages autant mentaux qu’environnementaux qui constituaient l’ancrage de la personnalité moribonde, tracés des subjectivations qui ont fait de ce parcours de vie un itinéraire personnel, singulier. Mais ces lignes, denses, vives, touffues évoquent aussi le vivant « indistinct » auquel retourne l’être incarné, dessinent une continuation dans le grand tout, mais aussi, tout autant, représentent les fils arachnéens traversant le néant, d’où surgissent les naissances. L’interdépendance totale, inéluctable, bienfaisante. A partir de là, il n’y a plus de linéarité évidente dans la suite de gravure, conduisant à l’image finale, où tout finit, mais un récit à double tête, se dirigeant autant vers la mort que la résurrection. Le mystère de l’origine – d’où venait ma mère ? – se fond dans le mystère de la destination – que reste-t-il après la mort ? L’ensemble parle de la migration de ce qui, pendant un certain nombre d’années, a été « ma mère », vers d’autres existences, et d’abord se nichant dans l’imaginaire de l’artiste qui le dissémine en chaque visiteur recueilli. Et cela, à la manière des pissenlits, par ailleurs si bien représentés par l’artiste, fantomatiques, crépusculaires, parcourant les abysses du vide, propageant des brins de vie, semences de lumière, que l’on croit intarissable, ayant existé de toute éternité mais qui, au contraire, aujourd’hui résonne lugubrement dans la crainte de la sixième grande extinction. Tiens, pour de futurs enfants et petits-enfants, l’envol des graines de pissenlits ne parlera plus. Plutôt que la figure de Ben-Hur ou Spartacus, héros confirmant le muscle mâle comme fibre principale des solutions contre les jougs quels qu’ils soient, la main tendue d’une femme, vers les parades mystérieuses des oiseaux étoilés, humble, à l’écoute des interdépendances. Des imaginaires, à ce stade, difficilement conciliables. Une rupture est indispensable ou, pour certains, un effondrement.

Pierre Hemptinne

La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne

Corolles et mime dans le sang

coin d'herbe

À propos de : de l’herbe et des paysages – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, cerveau diminué, la Découverte 2016 – Morceaux de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleur) – Nathalie Blanc, Les formes de l’environnement, MétisPresses 2016 – Cai-Guo, White Tone, 2016 (Fondation Cartier, Le grand orchestre des animaux) – Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, Zones sensibles 2016 – 
coin d'herbe

Dans l’abrutissement de la perte, du renoncement, et l’impuissance obstinée à inverser les courants déceptifs et dépressifs en possibles ruissellements d’oublis que libérerait toute la matière environnante, il expose son cerveau et son corps à d’hypothétiques forces lustrales pour qu’elles les façonnent capables de réinvention. Une stagnation erratique où le mot « corolle » surnage, flotte et survole, tient lieu de mantra, corolle fermée, ouverte, figée ou battant comme un muscle cardiaque, harcelante ou effacée. Le mot régresse, se confond progressivement avec la chose représentée, plurielle et indistincte, quasiment irreprésentable et dépouillée de sens symbolique, perdue dans sa mémoire, peuple d’organes nomades au sein de son propre corps. Un murmure graphique de corolles qui répond polyphoniquement, par la répétition, à l’acuité du manque (de la plus belle fleur de sa vie) et l’engourdit. Ce mot-image, comme les guêpes qui fusent par magie d’un nid caché entre les plantes, prolifère à partir d’expériences gravées en lui. Il fouille sa bibliothèque, ouvre et parcourt des livres, à la recherche de descriptions florales qui l’auraient impressionné dans l’enfance et l’adolescence de sa vie de lecteur, de ces descriptions prises dans un subtil halo érotique et qui, au fil des ans, perdent leur caractère de fiction pour s’assimiler à des réalités vécues, des émotions vives plutôt que littéraires (et finissent, à vrai dire, par désigner des états intérieurs, des formes organiques et des humeurs). Pas simplement comme l’on peut être marqué par la beauté et la justesse d’une description, mais comme l’on peut l’être par la révélation d’un mode d’emploi primordial, vital. Une initiation à un savoir-être qui répond à une aspiration profonde. Il feuillette, tourne les pages, comme l’on revient sur ses pas pour revoir des lieux fugitifs où l’amorce d’une vie plus agréable s’est laissé entrevoir. Comme des coins d’herbes douillets où revenir se blottir en arrière. Se vautrer à rebours. Et, bien entendu, il exhume celle-ci, centrale : « Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières… », avec surtout, à la suite de cette disposition savante des corolles, atour vaporeux, fils de la vierge, brume suggestive, ce surprenant passage à l’acte « … qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. » (p.112) Peut-être, à l’époque, n’avait-il pas bien capté ce qui, aujourd’hui, relisant attentivement, le stupéfie de fond en comble, à savoir cette faculté de mimer la chorégraphie de ce peuple floral, microcosme de rites à observer et à pratiquer en miroir. La seule manière de rentrer en contact, pas avec les fleurs elles-mêmes, mais avec ce qu’il pressent derrière elles, dont elles sont les messagères. Le mime est alors une manière de procéder (peut-il en déduire) face à toute chose de la nature qu’il s’agit d’interpréter, c’est un exercice d’empathie cognitive, mais pas exclusivement, découvrira-t-il plus tard, réservé aux phénomènes naturels. Non pas que cela lui semble incongru, mais parce qu’il y reconnaît les mouvements corporels qui le travaillent chaque fois qu’il regarde, cherche à décrire, identifier tout ce qui, en conjonction avec ses trajectoires, peut générer du sens ou du non-sens, relier ou délier. Cela se passe aux tréfonds de cette corporéité plastique, mouvante. Et cela lui vient-il d’avoir lu ce livre, est-ce dans ces pages qu’il a appris à capturer tout ce qui le fascine, l’intégrant à une sorte de matière première, brute, qui engloutit tout ce qui importe pour lui, dont il ne peut mesurer l’importance ni même la signification, et d’où jaillira selon des mécanismes qu’il ne contrôle pas, des phrases, des images, les fragments de sa production symbolique. Chacune de ces productions venant appauvrir la masse initiale qui doit se reconstituer. C’est un bourdonnement moléculaire, entre matière et esprit, semblable au ballet d’abeilles dansant l’itinéraire pour transmettre aux congénères le plan d’accès à de nouvelles étendues fleuries, encore vierges. Le passage littéraire se termine par une vision établissant une comparaison entre la figure mimée et le mouvement de tête d’une jeune fille adressant une œillade aussi insaisissable que l’efflorescence, apparition qui révèle surtout la prédétermination érotique du coup d’œil, la volonté de traquer en toutes choses les signaux d’approche d’une « blanche jeune fille, distraite et vive ». Que l’auteur aimerait voir tomber du ciel ou prendre forme à partir des sonorités toponymiques des lieux dont la musicalité l’enveloppe, l’imprègne et le fait saliver. Il ne veut pas se laisser surprendre, au cas où elle se matérialiserait dans les giboulées de pollen des grappes fleuries, rester sur le qui vive, mais aussi, ce faisant, cette jeune fille, la construire petit à petit, la faire surgir de sa salive envahie par l’esprit des lieux, en préparer la consistance, la tirer de lui-même. Mais, plus largement, cette agitation mimétique, il la ressent comme permanente, disséminée dans les marges de son corps, dans l’entre-deux des organes, toujours sollicitée par les paysages traversés, les flores et faunes regardées, les situations subies, et correspondant à une fonction de sauvegarde, celle de recomposer sans cesse l’assise niée et minée par la linéarité imposée du réel. Tropisme calme mais persévérant, ténébreux et enragé ! Il lui faut sans cesse éviter que ne s’installe l’équilibre des forces en présence, une expression absolue épuisant l’expérience du réel, la totalité des émotions et impressions finalisées en construction symbolique consciente. Ce vers quoi tend, maladivement, comme vers la plus belle des transcendances, la soif de saisir et de s’approprier ce qu’il découvre. Soif mortelle. Il faut au contraire maintenir un déséquilibre et que la masse de cette matière irreprésentable, produite par le mimétisme animal, soit plus importante que la production symbolique. Maintenir ainsi la ligne de flottaison en laissant l’indicible reprendre le dessus, laisser croître l’opaque, le non élucidé. Il se sentait, non pas comprendre réellement la nature, mais s’y orienter facilement, conduit par de multiples intuitions, en affinité avec ce qui l’entoure, intégré au vivant. Et ce, de petites choses en petites choses, ou parfois, confronté à des occurrences plus vastes, complexes.

Dans son cheminement solitaire par monts et par vaux, autant extérieurs qu’intérieurs, réels et virtuels, ces deux plans en interpénétration constante, il repère régulièrement des coins d’herbe, des tapisseries de foins et de pailles, où il ferait particulièrement bon se coucher, pour peut-être ne jamais se relever, genre dormeur du val heureux, arrivé à bon port, ayant rencontré la balle meurtrière à lui seul destinée, aléatoirement. Enfin, son attention se fixe d’abord comme malgré lui sur de pareils enclos hors du temps. Des coins déjà connus qu’il revisite et d’autres qui sont le fruit d’une prospection, d’une attention particulière aux marges, aux accotements, aux talus écartés. À la manière d’un animal qui saurait, par instinct, que c’est là qu’il doit aller renifler pour trouver la bonne piste. Il les contemple longuement, recherche dans ces pans herbeux indistincts, les contours et les caractéristiques d’une couche où celle qu’il cherche se serait abandonnée et, ce faisant, il mime le dessin et le mouvement des herbes recevant la présence, les graminées mûres et la caresse des plantes qui y accueilleraient l’amie perdue, il épouse mentalement le matelas végétal, le balancement continu des hautes tiges, antennes protectrices, réparatrices. Il mime les existences se coulant dans le lit d’herbes fluides et y créent leur niche. Il crée et consacre ainsi, un peu partout dans les pays qu’il parcourt, des nids pièges où il espère un jour y voir l’oiseau rare qu’il rêve de prendre à nouveau. Des points d’appuis disséminés dans le paysage. Une sorte d’écriture. Mais ce qui l’intéresse le plus en prenant pleinement conscience de cette part du mime, c’est qu’elle signale quelque chose d’aussi voire de plus important que ce qu’il parvient à exprimer ordinairement par les moyens symboliques les plus usuels. Une zone où le non exprimé, le non-formulé, forme un magma vivant, perçue confusément vitale et une sorte d’auge intérieure où il aime se replier dans son mutisme. « Il existe ce que nous pouvons appeler une « intelligence sous-corticale » du mouvement, qui ne dispose pas de représentation explicite et encore moins symbolique, mais qui participe nécessairement de l’émergence de tout niveau symbolique. Dans la production de la pensée symbolique, comme dans ce qui peut s’exprimer conceptuellement, intervient ainsi un substrat présymbolique non codifiable, condition indispensable au développement de la pensée. Tout se passe comme si ce qui a été conceptualisé, ce qu’il y a de plus hautement symbolique, entraînait nécessairement à sa suite des éléments de ce substrat qui donne à la pensée sa substance. » (p.56) Cela le conduit à régresser avec délices, comme trouvant enfin une porte de secours, dans cette substance du présymbolique, le non-représentable accumulé depuis des décennies au cœur même de sa pensée éparse, velléitaire, comme condition de toute tentative d’énoncer ou penser quoi que ce soit, et comme préalable à toute possibilité de rester lié aux contextes simultanés et successifs, superposés, interpénétrés. Pas une poussée régressive tournée vers la fin pure et simple, mais la célébration d’un processus incompatible avec la linéarité comme modèle culturel autoritaire, unidimensionnel, que le management du storytelling, par exemple, propage de manière toujours plus incontournable, forte servitude narrative. Échapper à cela équivaut , selon les normes, à une désertion, qu’il faut au contraire transformer en joie. « La conscience réflexive qui « dirige les opérations » ne fonctionne pas comme une phrase que l’on déroulerait linéairement. Le processus de pensée symbolique, dans son insularité, fait que cette personne combine en permanence un fonctionnement « linéaire » ou « logico-formel » avec des sensations de son corps, des aperceptions par lesquelles elle est affectée et qui ne sont pas représentables. Le corps « s’engage », interfère en permanence. (…) Notre corps, en interagissant avec son environnement, incorpore ainsi des segments non représentables, mais qui sont la condition même de possibilité de toute représentation. » (p.76) Se replier dans le non linéaire, ne plus être soumis à l’unidimensionnel et sa droite de certitudes, c’est comme retrouver enfin sa vraie nature, le rythme qui lui convient, la possibilité de ne plus être complice de tout ce que le linéaire (autre nom du rationnel) signifie en termes de domination, d’impositions de lois arbitraires, d’assujettissement du vivant. Dès lors, ne plus se sentir coincé dans le temps réel et ses calendarités prolétarisantes. « Le propre du fonctionnement du cerveau est au contraire de ne jamais réagir en « temps réel » : le cerveau « sain » prend son temps ; autrement dit, le temps physique linéaire n’est pas le sien. » (p.25) Le mime intérieur, tropisme organique par lequel le cerveau – non localisé, présent dans toutes les parties du corps – imite ce qu’il voit, fabrique de la connaissance tacite sur tout ce qui le touche, correspondant à cette incorporation du non représentable. C’est en restant prioritairement à l’écoute de ces mouvements intérieurs, répliques intestines de ce qui se passe dehors, que peu à peu s’estompent les frontières artificielles et inculquées par l’éducation entre lui et le vivant, lui et les autres espèces. Et la totalité de ce qu’ont engendré ces processus mimétiques, au fil du temps et des trajets, face aux innombrables paysages traversés, se réactive, concentrée en une seule expérience, en quelques secondes foudroyantes, quand son visage s’approche du ventre nu de la jeune fille providentielle, la peau aussi douce qu’un voile immatériel où frémit une brise sans origine distincte, tous ses sens absorbés en ce hors champs incarné, soyeux et parfumé, quasi impalpable, miroir embué de son activité sous-corticale. Il lui semble revoir et humer simultanément, avec une précision effrayante, comme s’il se rappelait exactement les lieux, l’heure, les lumières et la plasticité particulière de chacun de ces écrins de verdures, chacun de ces refuges d’herbes, à priori plutôt banals et impersonnels et revêtant soudain dans son esprit des qualités esthétiques différenciées, personnalisées, en accord avec les rêves de s’y enfouir avec celle qu’il n’a cessé d’imaginer et qui aura changé d’apparence selon les époques tout en restant la même, toute ces variations apparaissant après coup dans les strates des berceaux végétaux, jamais pareils, appartenant à des paysages et des âges distincts, éloignés les uns des autres et pourtant appartenant à la même famille. Le plaisir exquis qu’il a à se vautrer dans ces couches bohèmes n’a d’égal que le plaisir qu’il peut prendre à épouser les méandres de phrases où s’entremêlent des temps différents, des destins croisés, des plis complexes de mémoires, enchevêtrement qui ne prend forme et consistance qu’à force de relecture, qui n’épuise jamais son substrat présymbolique, buisson littéraire où agonise la dictature du simple trait dans laquelle, chaque jour, il dépérit un peu plus, comme un poisson hors de l’eau. Par exemple, en lisant ce passage où le jeune Proust, dans l’ambre trouble de son rêve, compare ce qu’il éprouve dans la réalité de l’intérieur de Madame Swann à ce qu’il en imaginait quand l’accès lui en semblait absolument chimérique et où, de plus, il rencontre les projections de Swann lui-même, à l’époque où ce dernier tentait par tous les moyens de transmuer l’intérieur insolite d’Odette en espace commun. « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s’applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où y touchons – et pour être plus certain que ce soit bien eux – le prestige d’être intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer l’état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n’a plus le champ libre : la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent l’entrée de notre conscience et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux que sur la forme, restée libre, de notre avenir. (…) Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d’un lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu’émettait à l’infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus lointain, le homard à l’américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d’analogue : car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement l’appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre encore, celui que l’amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et à lui qui lui était apparu si inaccessible… » (p.537-538)

C’est pour se sentir tout entier pris dans une économie libidinale produisant du non-linéaire, qu’il a toujours été avide d’échanges à distance, être ici et là-bas, avoir et ne pas avoir, présence et absence simultanées. De ces correspondances qui cultivent la non coïncidence de l’amour, jusqu’à la quintessence. Aussi a-t-il accueilli avec bonheur le message stupéfiant qu’elle lui envoie sous l’intitulé « avant la nuit ». Soudainement, après une très longue période d’absence, de disparition, littéralement de rupture. Comme si, durant ce silence et cette obscurité, ce qui les avait relié un temps bref, n’avait fait que croître, se ramifier, à la manière d’un rhizome souterrain qui, soudain, jaillirait, libérant dans l’atmosphère un nuage de corolles évanescentes, magiques. Tableau d’une intimité offerte, toujours en train de se partager. Ce qu’ils ont initié continue son existence dans un plan parallèle. C’est peu de choses, somme toute, plutôt laconique, et bouleversant. C’est la photo de cet instant féerique avant l’abandon de l’endormissement, fait de lecture à même les pages étalées de la nuit, tout le corps pris dans la lecture, commençant à y faire sa couche, à rêver, dans une sorte d’organologie érotique où la matière lue irrigue tous les sens et se traduit en caresses. La main tapie entre les cuisses prenant le pouls d’une berceuse intérieure. Le cadrage est sommaire, selon les possibilités réduites du selfie, captant le grain particulier de l’heure et les nuances de l’ambiance dans la chambre (à peine entrevue). Du cou aux genoux. Le pull est de ces vêtements que l’on use à force de les porter, tellement on se sent bien dedans, et qui finissent dans une douceur fondante, couleur et textures indistinctes. Presque plus une étoffe, juste une idée, comme ces doudous usés, précieux, parfumés. Il épouse tellement bien le buste que celui-ci semble plus que nu. La jupe courte est déboutonnée et relevée, esquissée. Pull et jupe sont comme des lambeaux nocturnes, des brumes narcotiques qui enrobent le corps, des fragments de paysage vaporeux. Le visage n’est pas visible, coupé, mais la physionomie de ces éléments paysagers fantasmatiques ne le trompe pas, est tout autant expressive et singulière. Les cuisses ouvertes sont, elles, aussi fascinantes qu’un totem illuminant les ténèbres, sous une fine pellicule givrée. Le bras s’enfonce dans les bas transparents, laissant entrapercevoir une fine lisière de ventre lisse. Sous le voile nacré du nylon, fine brume qui s’épanche au point de rosée, les doigts réunis touchent et enveloppent la corolle de l’intime, à l’intérieur d’une gangue précieuse qui protège du temps qui passe. Palpitation d’ailleurs. On dirait un papillon au repos, ailes repliées ; il se souvient l’avoir vu voler, frôler sa peau, butiner sa sueur. À l’arrière-plan et tout autour, presque imperceptibles dans la pénombre, différents reflets dessinent une constellation, un coin du lit, un angle de table de travail, des ciseaux, un bijou, un verre, des formes géométriques blanchâtres. Quand il zoome pour explorer la photo par gros plans, et identifier les planètes lointaines qui scintillent et tournent autour de la lectrice, il devine, très pixellisés et presque indistincts, des détails qui l’aspirent et lui donnent la conviction de se dédoubler, tapi dans la pièce où la jeune fille se caresse. Il croît y être ou y avoir été. Il y a ainsi les signes de sa dernière tentative de partager ce que remuent ses pensées maniaques, répétitives, dans les parages d’un autre être réceptif, capable de lire ce qu’il ne peut qu’ébaucher. Ce sont quelques détails, des restes, des reliefs de leurs rencontres. Presque des débris astraux. Lambeaux surréalistes. Il reconnaît ainsi, sur une feuille volante dépassant d’une colonne de papiers, sa propre écriture, manuscrite, qu’il ne se souvient plus avoir pratiqué pour une autre personne qu’elle (étant tout entier greffé à son clavier). « Ainsi, donc, oui, je lui écrivais, peut-être encore ? » « Ce geste produit des traces mnésiques spécifiques, qui impliquent d’autres dimensions du cerveau que celles mobilisées par la simple frappe d’un clavier. Écrire à la main est une pratique qui territorialise ce que nous sommes en train de penser. » (p.62) Chaque fois que, sur l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, réapparaît cette photo « avant la nuit », c’est un choc, le coup de foudre se reproduit, dans une sorte de vide, réalisant que quelque part dans le cosmos, alors qu’il avait l’impression d’être oublié, d’être le seul à entretenir le souvenir, elle n’a cessé de le lire, reprenant ses bouts de textes par intermittence et s’y abandonnant corps et âme. Au point d’en être émue et d’y forger des caresses qui la soutiennent dans l’errance. Il aperçoit aussi, rendus phosphorescents dans la nuit par les attouchements que la jeune fille se donne, des fragments photographiques de choses vues en sa compagnie, des cartes postales de peintures, des bouts de livres et d’objets échangés, des bibelots liés à des lieux où ils se sont tenus et redevenus vides, un herbier collecté lors de leurs promenades. Tout un décor commun par-delà l’absence. Ce qu’il contemple, sidéré, ce n’est pas une histoire qui continue sans lui, dont il aurait été éjecté, mais au contraire qui se poursuit avec des germes de lui, grâce à lui, même si il a dû emprunter, depuis, d’autres histoires et cheminements. Ce qu’il croyait rompu ne l’est pas. Il n’a jamais aussi bien senti ce que signifie mener plusieurs vies simultanées. Elle lui montre comment elle entretient la flamme, comment elle s’immerge dans leur bulle de plaisirs. Comment elle le garde en lui et ne le laisse pas s’échapper. Ses doigts habiles, qui savent où toucher et doser la friction pour atteindre le plaisir seule, là où ils allaient ensemble, le convoquent, le somment de venir. Non, d’être présent à distance, de la visiter et la prendre en fantôme. Elle a capté quelque chose de lui, de cette part non représentable où il sent que sa singularité enfonce ses racines. Elle l’a ingéré et le fait fructifié en elle, c’est un morceau de lui, séparé, qu’il ne pourra jamais réintégrer. Et dont la nature n’est pas non plus de préparer des retrouvailles, une nouvelle union. Néanmoins, il y est impliqué, il ne peut que difficilement se passer d’un lointain droit de regard, il a besoin d’avoir des nouvelles, être informé de ce que ça devient. Et probablement héberge-t-il le même processus à propos de ce qu’il a dérobé chez elle. Il pressent, dans ces étranges phénomènes, un nouveau rapport cognitif au monde visible et invisible, très fécond en nouvelles connaissances dont le fil l’éloigne sans cesse de toute totalité, mais au contraire feuilletées de communications entre de nouvelles parties interconnectées, source de nostalgie. « C’est pourquoi l’on peut parler d’une nostalgie de la connaissance, puisque, en désirant s’unir à la « chose », on n’accède, au cours du processus, qu’à l’interface de la connaissance. Or cette « nostalgie » n’est pas liée à une erreur ou à un défaut dans l’activité de connaître. Si celle-ci ne permet pas de parvenir à la totalité, c’est parce qu’on est toujours dans un processus dynamique de coproduction et non dans un dévoilement du caché. » (p.44) Ce qu’elle montre n’est pas simplement un plaisir solitaire, à distance, jouant avec des images de lui et d’eux, mais une coconstruction dans l’espace, une traînée de vie qu’ils continuent à produire dans le vide. Ce massage doigté est un courant presque figé qui le reconduit aux confins des formes et informes. Pourquoi est-ce beau, de cette beauté d’un amour sans limites   ne cherchant plus la jonction physique pour s’affirmer, de cette beauté éprouvée devant un paysage de champs sillonnés, ponctués de rares végétations expressives et, ici ou là, dans les lignes ou accotements charnus d’herbes, d’un personnage obstiné qui trace sa route ? Il ne trouve plus de mots, la fabrique des idées ou des images, à la manière d’un organisme produisant de nouvelles cellules pour se régénérer, libère des corolles de toutes sortes, métastases de cette image « avant la nuit ». « L’engagement esthétique qui puise dans un fonds ingouvernable de ce qui nous sollicite, génération après génération, individu après individu, vers la possibilité de se confronter ex nihilo à la manière de réaffirmer sa présence, sa possibilité, donne la mesure de la profondeur de l’origine des formes. » (Nathalie Blanc, p. 81) Son origine et sa fin du monde. Il regarde, se désaltère, et pourtant est envahi par l’impression, en frissonnant devant cette preuve d’infinie tendresse dont il ne peut se passer, de contempler une béance aveuglante, terminale. Cratère astral d’où irradie l’absolue énergie, originelle ou apocalyptique, lactée ou létale, non pas de manière éternelle mais s’épuisant, chant du cygne du vivant. Traversant la représentation d’une masturbation spectrale, iconique, il baigne soudain dans l’atmosphère d’une dernière cène, toutes ses composantes paradoxales, ses contraires se réunissent comme une faune plurielle, prédateurs et proies silencieux, cicatrisés, humant et lapant leurs brûlures de vie, à peine nés ou ressuscités, pour s’épancher dans une immense lumière blanche, sans bords, où se réfléchit la frise bleutée, déchirée, d’une biodiversité en sursis, tête en bas. Se sentant ainsi dispersé, fragilisé, incertain. Attendant de passer vers la vie, vers la mort. (Pierre Hemptinne)

coin d'herbe

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S’aimer en paysages de débris et chutes


debris Nuit Debout

Librement inspiré de : Tadashi Kawamata, Under the Water, Metz – La débâcle, Emile Zola – Dove Allouche, L’enfance de l’art, Fondation d’entreprise Ricard – Robert Longo, Luminous Discontent, galerie Thaddaeus RopacE.D.M. a few montains, galerie Jozsa, Bruxelles – Nuit Debout – Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, Les Liens qui libèrent 2016…
Kawamata

Il marche sous les débris, sous la ligne de flottaison, dans un vaste espace à contre-jour, sorte d’immense hall transitionnel indéfini, dans les ténèbres latérales et aux extrémités foudroyées de lumière d’au-delà. Ces débris imbriqués, pressés les uns contre les autres, proviennent d’abris de fortune démantibulés, soufflés, d’intérieurs de maison modestes violés, balayés par des ouragans. Voici tout ce qui, dans les matériaux d’aménagements d’espaces de vie, flottent, forment radeau inhabité. Radeau céleste, en l’air, dans sa migration post-humanité. Comme les innombrables déchets plastiques qui colonisent les océans et dérivent en de lointaines régions où ils s’agglutinent et transforment les flots en magma artificiel, ces fragments d’habitats sont déportés, concaténés par les tsunamis, les tornades, déluges, les crues meurtrières. Puis ils sont rassemblés et assemblés par les courants marins en une seule structure, mosaïque qui raconte d’innombrables destructions, l’effacement progressif de l’humain des suites des catastrophes qu’il génère et qui l’exproprient de ses territoires. Puzzle de vies brisées, mémorial pour les gens qui n’ont plus rien, ont tout perdu, leur chez soi, leurs biens élémentaires, leurs chambres à soi. Des montants de portes, des châssis de fenêtres arrachés, des cadres de lits, des cloisons brisées, des pieds de tables, des poutres massacrées, des lunettes de toilettes, des coffres explosés, des lambris déchirés, des claies tordues, des lattes fendues, des squelettes de lustres, des miroirs survivants, des parquets laminés, des armoires démontées, des paravents décoratifs, des images orphelines, des papiers peints imitant du carrelage, des paniers en osier… Ce sont, en vrac, des petits pans de cuisines, de salon, de corridors, de chambres, de débarras, de garages, d’établis, de toilettes, d’escaliers. Une désolation suspendue dans les airs et dont il étudie, par en dessous, l’articulation et la désarticulation des fragments, sans début ni fin, sans fil narratif structuré. Chaque partie est un tout, la totalité est impossible à cerner, parce que tout est différent et tout se ressemble, parce que quand il arrive à une extrémité, il ne se souvient plus de ce qu’il y a avant, à gauche, à droite, pris dans un seul flux d’ombres et de luminosités aveuglantes qui ne se laisse pas décomposer. Cartographie d’un désastre qui jette toute connaissance arrêtée de la catastrophe dans une extase contemplative et chaotique. Une désolation qui trouve une transcendance. Tout cela semble tenir ensemble par magie, noire ou blanche, par l’intervention d’une de ces forces qui défient l’entendement (et que mime l’installation artistique). Et, à la fin, éprouvant une grande désorientation, ramenant tout, égoïstement, à son proche naufrage, imminent ou permanent, où se mêle l’effroi face au réel et la volupté inéluctable de se sentir bousculé par des puissances hallucinées, cela générant une esthétique, la traîne trouble d’une beauté incontestable. « Tous les débris dont je me constitue à partir de ce qui subsiste d’elle et de nos étreintes, de nos instants de grâce épars, rompus et explosés en plein vol rejoignant les autres débris de mon incapacité à me tenir à flot dans la vie sociale, un large voile de deuil et de noces sous lequel je marche somnambule, une architecture de brisures et de tracés diffractés où s’égare le désir, l’égarement devenant le désir absolu. Plus radical étant l’égarement, plus ravageur étant le désir. »

De la catastrophe déclenchée, le désastre aux trousses – plus précisément qui a un coup d’avance–, il en est averti une fois de plus d’un coup au plexus, direct, abyssal, avant même de bien discerner ce qu’il voit, pris entre les deux panneaux d’un retable monumental, à la mine de plomb. D’un côté, la masse crépusculaire d’un iceberg qui fond, en train de disparaître, et de l’autre, à même dimension, l’impact sinistre d’une balle dans une vitre, qu’il associe instantanément au climat d’attentat, avant même d’en lire le cartel. Il s’agit d’un dessin réalisé à partir de la photo d’une vitre traversée par une balle perdue, lors de la fusillade de janvier 2015 au journal Libération. Une reproduction dessinée, d’une fidélité hallucinante par rapport à l’original – quelque chose de tellement brutal qui échappe au monde de la représentation–, qu’elle en saisit toute la dramaturgie sans fin de l’impact, toute la ramification démente du traumatisme, en constante évolution, comme la naissance d’un contre univers, une constellation négative. Autour du trou opaque, c’est un glacis astral, dont les tentacules – mais l’on dirait aussi les pétales proliférant de dahlias – croissent lentement, imperceptiblement, glacier creusant une roche-diamant. C’est tellement énorme que ça n’a plus de sens, c’est l’effraction extatique du nihilisme. Il voit se propager là, comme un hématome mortel qui gagne toutes les strates feuilletées de la vitre, la vacuité effroyable qui envahit le monde et sans laquelle de tels attentats n’existeraient pas. La beauté terrible de l’acte gratuit qui tue, imparable. Le travail que représente l’exécution d’un tel dessin, en termes d’observation et d’exercice de mimétisme, pour imprimer en soi l’image brute, à reproduire ensuite avec une lente élaboration mentale et l’usage d’outils organologiques, en termes de savoir faire ensuite, pour, trait à trait, réaliser une copie parfaite mais grossie, hypertrophiée jusqu’à l’illimité strié du drame et de la paix inaccessible, ce travail sidérant signifie une identification avec la vitre fracassée, perforée. Ce qui, à son tour, se communique et prend forme dans celui qui regarde et, dont, ainsi, l’agitation augmente face à cette perfection quasi malsaine. La balle court toujours. Depuis quelques heures, il court et effectue des allées et venues entre galeries d’art et l’observation ethnologique des commissions de Nuit Debout, place de la République. Les bribes des débats, avec leurs maladresses et approximations dues aux paroles inexpérimentées, lui semble plus vraies et en prise directe avec la crise politique que les œuvres qui tentent de mettre en question l’état de la société, dans les espaces gérés par le marché de l’art. À tel point qu’il sort en courant des galeries, pour retourner dare-dare vers les débats où il lui semble, au moins, qu’il se passe quelque chose de significatif, de non artificiel, même dans les mots banals, bégayants. Tard dans la soirée, l’anthropologue Paul Jorion exprimera quelque chose de ce genre lors de l’assemblée générale. « Continuez de dire ce que vous pensez, ce que vous ressentez comme ça vous vient à la bouche, avec vos mots. » C’est en s’éloignant de l’agora publique, réconfortante, et en découvrant dans les rues qui étoilent la grande place, tout le système policier, dense, et avançant petit à petit au fur et à mesure que l’heure du couvre-feu approche, qu’il mesure combien cet exercice de la parole simple est perçu comme dangereuse, subversive. La violence condensée dans l’arsenal policier qui enferme le lieu des débats souligne le refus des politiques au pouvoir d’entendre, écouter, dialoguer avec le peuple. Lui reviennent quelques déclarations criminelles de responsables fanfarons justifiant les dérapages répressifs des forces de l’ordre à l’égard de quelques manifestants ou manifestantes. L’incapacité à penser que la première provocation vient toujours du plus fort physiquement et symboliquement, rejeter la responsabilité des débordements sur les plus faibles revient à prouver son impuissance à comprendre de quoi est fait le jeu politique et sa responsabilité en tant qu’élu, surtout étant Premier ministre. Pourquoi ne viennent-ils pas plutôt, sans escorte armée, pour dialoguer et légitimer la réflexion démocratique publique, renforcer la puissance publique de la controverse citoyenne ? Pourquoi n’y voient-ils pas une aubaine pour recréer de la confiance entre les citoyens et le politique ? Parce qu’il leur serait impossible de s’impliquer dans ce travail collectif de l’esprit sans, selon l’expression consacrée, récupérer ? Alors, c’est vraiment un signe que le politique, et le personnel professionnel qui l’incarne, est vidé de sa substance, tourne à vide. A l’instar de cette autre ministre affirmant sans vergogne que l’on ne peut accuser le gouvernement de répression. Le je m’en-foutisme autorise de dire le contraire de ce que montre de nombreuses images, ce qui s’étale aux yeux de tous. Mais si, bien sûr qu’il réprime bel et bien, de toute évidence ! Pour le gouvernement et l’opposition, ces gens qui se dévouent pour redonner du sens à l’engagement sociétal sont des délinquants. Le mouvement d’occupation, la volonté collective de sortir de la prolétarisation pour penser, se rendre capable d’élaborer un projet, relancer l’imagination, tout ça est délictueux. La presse est méfiante, ne comprend pas bien quel est le projet !

En comparaison, passant de l’art aux faits, de l’esthétique à l’engagement, les dispositifs sophistiqués de l’art contemporain lui semblent désuets, désincarnés, et peut-être désincarnant. Ne dérangeant plus personne. Même s’il sait que c’est une impression biaisée et que le recul lui restituera d’autres dimensions de ce face à face. Par exemple, il s’avoue que, confronté aux images monumentales de ce retable, durant un instant, un équilibre s’installe, quelque chose du travail artistique renforce ce qui balbutie sur la place, et la ferveur fiévreuse qui occupe l’espace public irradie les images de ce lieu où l’art se vend, se monnaie. Quelque chose que ne contrôle pas le luxe et le hall en marbre, le comptoir et les bureaux où de jeunes déesses travaillent, rivées sur les chiffres de leurs écrans, à faire monter les valeurs des artistes de leur écurie. Cette correspondance entre ces œuvres et l’actualité de la rue contribue probablement, en rehaussant l’art d’émotions contextuelles, hétérogènes, à en augmenter le prix commercial. L’instabilité enjoignant à forger des valeurs stables par d’insensés investissements. Et se détournant de l’image de l’impact dans le verre, il fond tout entier dans la volupté morbide de la perte, de ce qui se perd inéluctablement et l’entraîne dans sa fuite neigeuse. Le saint suaire du vivant, monumental, fantomatique. La falaise représentée là est celle de la présence à laquelle on tient et qui peu à peu s’enfonce, s’effondre dans son crépuscule. Elle disparaît dans une ultime apparition, sublime, esseulée, coupée du milieu qui la faisait vivre, monstrueuse dans sa solitude stérile, vaste parchemin de chair amoureuse qui coule, superbe. Pas forcément la chair amoureuse de telle ou telle, individualisée, liée à une histoire précise, mais, intégralement et transindividuellement, celle du vivant. Non plus un iceberg particulier amolli, gommé lentement par le réchauffement climatique, mais le linceul des désirs, l’empreinte sculptée dans la glace de la peau aimée, qu’il explorait, où il se vautrait se roulait physiquement et en imagination, à travers laquelle il s’accrochait à la vie, y faisant son nid, dans les frous-frous sensuels qui adoucissent l’existence. Pas une anecdote du réchauffement climatique, mais sa dimension panoramique d’une débâcle absolue, de fin de règne. Une masse compacte d’ailes d’anges ayant abdiqué de leurs vols et légèreté, pressées les unes dans les autres. Un massif neuronal déconnecté, en pleine dégénérescence, montagne fragile, de plus en plus friable, aux tissus s’estompant. Linceul transcendant, voluptueux, enveloppant ce qui meurt en lui en fonction de ce qui dépérit à l’extérieur, en miroir. Il revoit les photos prises rituellement des lits d’hôtels, éphémères, où il a partagé des nuits, sommeils enlacés, draps froissés, empreintes de conjonctions rêvées, avortées. Il se dit que l’artiste n’a pu dessiner avec un tel réalisme l’agonie de l’iceberg que parce qu’il y a vu un immense holocauste de tissus vivants formant une sorte d’enchevêtrement d’esprits communs, globalement tourmentés, que l’on a en soi, qui sont ailleurs, chez chacun, insaisissables, courant à leur perte, à notre perte, immatérielle et charnelle, désormais dissociée de la nature et de tout ancrage dans la raison. Et pourtant, ça reste là, indubitable, solide, falaise à la dérive, cadavérique, où l’avenir se fracasse à l’insu de tous. Page glaciaire, livre géologique ouvert sur l’histoire des catastrophes qui nous engendrent, qu’on lit comme relatant le passé enfoui, mais qui resurgissent, sont toujours en train de produire, de plus en plus incontournables, sans lendemain. Leur physionomie incroyable, de colonnes rondes et de chapiteaux givrés sortant des eaux et sur lesquels foisonnent draperies froissées, végétations chiffonnées d’où émerge un réseau de veines et arêtes, de plis et guipures cristallines, de facettes immaculées taillées à la hache et de versants ombrés, soyeux ou striés, tout ça est le résultat de la chute aléatoire – mais prévisible selon l’avancée du réchauffement – de masses glacées, petites ou grandes, qui se fendent, craquent, glissent et coulent dans la banquise. Physionomie de cicatrices.

La conscience de la catastrophe, face à ces immenses dessins, décuple en lui la faculté de voir s’articuler les détails, lointains, petits mécanismes qu’il contemple et admire au quotidien sans plus tenir compte de l’horreur qu’ils fabriquent. Comme cette transfiguration du champ de bataille, chez Zola, où la distance déréalise le tragique de la guerre pris dans la beauté de la nature : « Il semblait qu’on aurait compté les arbres de la forêt des Ardennes, dont l’océan se perdait jusqu’à la frontière. La Meuse, aux lents détours, n’était plus, sous cette lumière frisante, qu’une rivière d’or fin. Et la bataille atroce, souillée de sang, devenait une peinture délicate, vue de si haut, sous l’adieu du soleil : des cavaliers morts, des chevaux éventrés semaient le plateau de Floing de taches gaies ; vers la droite, du côté de Givonne, les dernières bousculades de la retraite amusaient l’œil du tourbillon de ces points noirs, courant, se culbutant ; tandis que dans la presqu’île d’Iges, à gauche, une batterie bavaroise, avec ses canons gros comme des allumettes, avait l’air d’être une pièce mécanique bien montée, tellement la manœuvre pouvait se suivre, d’une régularité d’horlogerie. » (Zola, p. 687) De même, dans le contexte heurté de débâcles, les forces de destructions envahissant tous les domaines de la vie sociale, il est sans cesse étonné de toujours discerner, de temps à autre, d’infimes havres préservés, d’une paix totale, où se poursuivent, détachées de lui, des choses heureuses vécues à d’autres instants de son existence, comme des cellules restant en bonne santé et lui permettant de conserver l’espoir. « Seules, des fumées s’élevaient, flottaient un instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tête, il fut très surpris d’apercevoir, au fond d’un vallon écarté, protégé par des pentes rudes, un paysan qui labourait sans hâte, poussant sa charrue attelée d’un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour ? Ce n’était pas parce qu’on se battait que le blé cesserait de croître et le monde de vivre. » (Zola, p. 598)

Les larmes de la perte, elles le rincent devant une photo d’Araki, torrent qui l’emporte. Le bord d’un lit médical, un bras, une main réduite à sa plus simple expression, sans poids, dans la main de quelqu’un au chevet, puis un tuyau, presque rien qui suggère un dispositif de phase terminale. Tout est-il fini ou la photo est-elle prise juste avant, quand un fil ténu de communication subsiste entre les deux êtres, là, reliés, espérant conjurer l’inéluctable ou passer ensemble de l’autre côté. Là, il mesure, ce qu’il en sera de la perdre vraiment, qu’elle ne soit plus sur terre, nulle part parmi les vivants et le tourmentent les souvenirs d’instants où il n’a pu être là pour tenir la main, se tenir prêt à franchir le cap ensemble. Plus largement, il est traversé d’images poignantes qui anticipent une cascade de séparations inéluctables, avec les êtres, avec lui-même, avec les choses, les objets, les organologies vivifiantes, tout ce qui lui permet de rester sous tension, sous perfusion d’énergies, de rêves, de croyances. Par exemple, quand il sentira dans son corps et sa tête qu’il ne pourra plus jamais refaire à vélo la route qui monte au sommet de telle ou telle montagne devenue familière, nécessaire, comme faisant partie de lui. L’Aigoual par exemple. Oh à quel point, alors, il se sentira amputé, diminué, en train de s’effacer, de mourir ! Peut-il conjurer cela en capturant de jeunes filles, et lentement, indéfiniment, les ligoter déshabillées, les suspendre dans les arbres et les laisser tourner là comme des chrysalides dans lesquelles lui-même se serait introduit pour y dormir, échapper au temps, à l’irrémédiable ?

Que lui reste-t-il, dans l’obscurité, de la grâce imprévue, dévorée ? L’amante s’est estompée, happée par d’autres dimensions et les fils narratifs parallèles. Mentalement, il ne la voit même plus telle qu’il aurait pu, par exemple, l’archiver dans un album où les photos l’aideraient à se souvenir de manière précise et matérielle de ses cheveux, de ses yeux, sa bouche, de comment étaient ses jambes, sa taille, ses seins, ses bras, ses poignets, ses reins, sa croupe, son ventre… Support mnémonique pour reconstituer la manière dont cet ensemble de formes bougeait ou s’immobilisait, se fondait, se faisait oublier tout en restant là. Non, quand il pense à elle, il touche de l’irreprésentable, ce qui subsiste est ce qui lui envahissait les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, la peau, collé à elle, mélangé, sans plus aucune conscience de ce qui le distinguait d’elle et elle de lui. Une nuit d’encre, une clameur sourde, une illumination, un mutisme ténébreux, des parfums saturés. Plongé en elle, visage contre visage comme ciel et lac se mirant, où la face enfouie dans le cou, échouée sur la poitrine palpitante, aspirée dans le ventre, entre les cuisses et les fesses, emportée sur la plaine du dos et le roulis des hanches. L’assourdissante joie et les limpides terreurs réunies en festin immémorial, ils perforent becs et ongles le plein et le vide, de la langue et du museau, s’enfonçant dans leur iceberg sublime, pour eux seuls, tombe superbe où s’ensevelir. Perdu dans les cheveux, la salive, la sueur, le firmament des yeux – immensités inexpressives, vus de si près, vides comme l’impassibilité divine -, la palpitation artérielle, le pouls soyeux des carotides, l’oxygène grisant du bouche-à-bouche. À chaque fois, à même l’étendue des peaux embrasées, circulent des tornades de cellules, à la fois hyper personnalisées et conscientes de leur être différencié et à la fois liesses animales dépersonnalisées, rejouant l’immersion primitive où d’étranges manipulations déchirent les ténèbres absolues, en font jaillir de premières lueurs bouleversantes. Le vif-argent amoureux réinvente à chaque fois la poudre, à tâtons, les amants fouaillant leurs corporéités miroitantes, excités par ce qui se ressemblant dans leur dissemblance, fait circuler du non apparié dans l’opacité, les infimes galeries lumineuses des affinités qui se rejoignent, s’accouplent, envers et contre tout, bifurquent hors du temps. Écorchés, étripés par leurs tendresses ivres, ils s’acharnent, emboîtés l’un à l’autre en chiffonniers célestes, luttant âprement pour traverser, atteindre l’autre rive, voir les reflets du premier jour. Ce qui lui évoque certaines pratiques alchimistes de Dove Allouche dont il serait bien en peine d’expliquer rationnellement le fonctionnement mécanique de ses gestuelles : « Dans la série Sunflower (2015-2016) de Dove Allouche, c’est l’exposition prolongée qui menace d’engloutir l’œuvre dans l’indéfini. La technique employée ici est celle de la fabrication des miroirs, d’où l’emploi d’argent, métal qui ne transmet pas la lumière mais au contraire la réfléchit ou l’absorbe en partie, voire entièrement. En chambre noire, Allouche recouvre son papier cibachrome d’une fine couche d’étain, sur laquelle il vaporise de l’argent pur, technique employée traditionnellement pour la fabrication d’un miroir. Ce geste doit être accompli dans l’obscurité la plus totale ; il faut savoir d’autre part que la température ambiante et les épaisseurs respectives des couches d’étain et d’argent jouent un rôle dans le résultat final. Lorsque les feuilles ainsi préparées sont sorties de la chambre noire, la lumière entre en jeu et expose le papier avec plus ou moins d’intensité : celui-ci présente alors des teintes brunes plus marquées par endroit, légères traces fantomatiques des gestes de l’artiste répartissant l’argent à la surface. » (Feuillet de la galerie). L’une et l’autre, c’est probablement quelque chose de ce genre qui leur reste des étreintes : de légères traces fantomatiques de leurs gestes répartissant l’argent à la surface de leurs émois tourbillonnant. Le dessin d’ondes sismiques. L’empreinte de flux et reflux, ressemblant à ces vaguelettes que la marée sculpte dans le sable durci, en se retirant. Mais les fines bulles de constellations inédites, messages microscopiques et codé d’autres mondes, dispensant l’impression d’une vie sans limites, non enfermée en une biosphère unique et non-r, la connexion avec les existences d’avant toute représentation et tout possible, ce qui exalte le sexe éperdu, clos et presque désespéré, furieux, et qui en fait une hallucination salutaire, tout ça est ce que montre L’enfance de l’art (2015). Où il semble aux amants que leurs peaux ultrasensibles, d’ordinaire matériau opaque les protégeant de l’extérieur, deviennent luminescentes et génèrent de nouveaux régimes d’images dont ils pourront se repaître à jamais, sans en revenir aux langages déjà saturés, viciés, moribonds, trop raisonnés. Des pointillés et stratifications cosmogoniques, des réseaux sympathiques souterrains, des voies lactées, d’autres systèmes, reflétés au plus ténébreux de la matière noire, des fresques pariétales à même la nuit neuronale. Sans modèle connu. Mais avant tout, là où la raison promet l’aveuglement total, de fines perforations figuratives qui laissent passer de la lumière. Il y retrouvent leur élément de folie.  « Ayant obtenu un spécimen de calcite – accumulé en stalagmites dans la grotte Chauvet sur une durée de 25.000 ans -, l’artiste y pratique des coupes superficielles de manière à obtenir de fins rectangles réguliers, qu’il colle ensuite sur une plaque de verre ; à l’aide de son agrandisseur, il en multiplie les dimensions. Le tronçonnage du bloc de matière permet l’apparition de veines et de jours conducteurs pour la lumière ; l’artiste a utilisé ensuite de l’hématite, un oxyde de fer rougeâtre collecté près de Vallon-Pont-d’Arc, connue pour avoir été utilisé comme pigment par les artisans de l’art pariétal, comme médium pour dessiner ce réseau de fissures, de bulles et de nuances de couleurs. Encadrés, les dessins sont présentés sous du verre soufflé qui rappelle, par sa texture, le grain des fines sections de calcite au départ de l’œuvre. » (Feuillet de la galerie)

Dans leurs instants de pulvérulence amoureuse, les veines de leurs deux systèmes distincts s’ouvrent, coulent à flot, se réunissent, recousues, cautérisées. Puis elles fissurent le calcite opaque de ce qui les environne ou siège têtue en leur centre et, tendant par nature à les séparer. De cette obstination démente, bras et jambes emmêlés brassant l’air comme des ailes, à rejoindre un lieu à eux seuls, il s’en souvient comme d’une succession d’identifications avec des paysages enfouis qui, ensuite, disparaissent, engloutis par leur vertige. Ils faisaient jaillir les visions d’un pays originel, de plénitude ni heureuse ni malheureuse, dont il ne pouvait dater précisément ni l’émergence ni les activités fusionnelles qui l’auraient introduit en leur sein. Il y a longtemps, c’était avant, avant toute conception, et pourtant, dans le précipité amoureux, ils s’en forment une mémoire. C’est même avec ça qu’ils se construisent un radeau tangentiel. Ce sont des horizons, présents depuis toujours, composés de fines couches successives, certaines personnalisées et fragiles, singulières, d’autres universelles, immuables, stéréotypées, mêlant ainsi chaleur hospitalière et froideur de l’inhumain. Dans une étrange (in)quiétude. Sur quelle planète se trouvent-ils pour en arriver à contempler cela ? C’est-à-dire, à travers le cocon de leurs étreintes, au cœur même du havre où ils s’ébattent fusionnels, inventant leur décor préféré, pourquoi soudain basculent-ils vers ces paysages impersonnels, une nature de l’autre côté, sans vie ? Sont-ce déjà, là si proches, les immensités effrayantes de leur séparation, de l’impossibilité de rester proches, unis. Là, ils ne peuvent que se perdre, dans le chacun pour soi, débris humains imperceptibles parmi d’autres débris invisibles. Alors qu’ils brûlent délicieusement du confort de se trouver, de n’être plus dépourvus, déjà l’effroi leur inonde l’imaginaire. L’effroi de paysages inaccessibles qui remontent d’eux-mêmes, peintures qui tapissent leurs parois intérieures les plus reculées et soudain éclairées lorsque, fugitivement, l’intensité de leur plaisir les rapproche d’une insensée essence divine. La part du feu, les ombres délicieusement effrayantes de la jouissance. Et ce ne sont pas deux choses distinctes – le bonheur et l’effroi – mais deux faces d’une même révélation. C’est la nature abrupte, impénétrable, telle qu’elle a toujours fasciné et terrorisé l’humain, qu’ils retrouvent en eux. Le début de tout, dont les innombrables rémanences qu’attise leur absolue nudité et vulnérabilité viennent les hanter. Et cette résurgence surnaturelle leur hérisse le poil, avec ravissement. Coulée de sueur froide sur leurs échines moites. Je décris cela comme un instant fulgurant, révélateur, se produisant à l’apogée de la perte et don de soi, dans le sexe, mais je me trompe, ou disons que c’est pour la piquant textuel, car cela se produit plus finement et lentement, dramatiquement, dans ce qui les unit même séparés, le rêve, les pensées qui vont de l’une à l’autre, le sentiment d’être ensemble même séparés, les correspondances, les tendresses lumineuses qui sont autant de caresses à distance, conjonctions qui libèrent de fines bulles d’argent qui forent leur chemin dans le calcite ambiant. Ils se fracassent alors sur des montagnes gratte-ciel infranchissables, impénétrables, indomptables, totales. Ils errent dans une dramaturgie géologique indéchiffrable. Ils parcourent des langues de terre, des berges herbeuses, des fjords, des îlots, des lagunes et des isthmes nus noyés et tracés à même l’épaisse brume grise, entre terre et ciel. Presque sans lumière, gris atone. Surtout de vastes ellipses d’eau dormante, miroir finement bordé de roches hérissées, et épousant au lointain de leur courbe, les flots symétriques du ciel vide ou bouillonnant de nuages. Le partage réversible de la terre et des cieux, une digue courbe au-delà laquelle l’univers se dérobe. Quelques fois, avec le phare d’un couchant biblique, dédoublé au ciel et dans l’eau. Le soleil brouillé, typiquement romantique, hémorragie solaire dans le brouillard, reproduit à l’identique. Ou la patinoire étale et blafarde d’une aube lente, figée, scintillante. Exactement le genre d’apothéose creuse, linéaire et autant séduisante qu’effrayante, que les amants presque cruels provoquent et guettent dans les meurtrières de l’orgasme, quand ils ne s’offrent plus que leurs paupières entrouvertes, tranchées d’un trait écumeux, un œil révulsé qui opère à la manière d’une boule de cristal renvoyant tous les paysages ultimes du monde pré-humain. Voir ça, en pleine possession l’un de l’autre, par quoi leur jouissance explose en plein vol et les dépossède ! Là, où ils se pensaient seuls, complètement seuls, voici qu’ils ne sont plus que cellules disséminées, colonisées par d’autres vies, d’autres histoires. Les paysages qu’ils survolent débordent leur expérience. C’est toute une histoire du paysage qui les reprend, les charrie. Ce sont des milliers d’images tirées des livres, des encyclopédies, des premières expéditions en des contrées jusque-là jamais visitées. C’est aussi l’écho des premières tentatives pour dresser une taxinomie des physionomies de l’environnement, les premiers jalons d’une vaste entreprise de maîtrise de la nature par l’image, par la dimension mimétique et photographique de la peinture, en commençant par se rendre capable d’en représenter les faces monstrueuses. Ce sont des paysages types vus par des milliers et des milliers d’êtres humains qui les ont catalogués avant de les greffer dans leurs têtes. Paysagisme qui a engendré des clones, des imitations, des chromos, jusqu’à la nausée. Les voir resurgir de sa chair, c’est se rendre compte que l’on regarde sans arrêt quantité de choses avec des milliers d’yeux réactivés en nous, qui continuent à regarder avec nous, qui forment notre regard. Une multitude de résidus s’accumulant depuis des millénaires, depuis les premiers hommes. « Bordel, nous ne sommes donc pas uniques, non dupliquables et seuls au monde !? » Avant que cette démultiplication, à son tour, ne devienne source de frissons sensuels, tombant sous le charme du va-et-vient du pinceau qui, lentement, obsessionnellement, et avec la méticulosité d’un copiste bénédictin, réactive ses vues de l’esprit selon laquelle la culture a inventé nature, images consignées dans les grandes archives humaines. Une à une elles sont extraites de leur rangement et replacées sur le chevalet, rappelées à la vie, ramenées au statut d’original, de pièce unique. Peintures remises indéfiniment sur le métier, dans une pénombre de chapelle, et questionnant comme à la manière d’une prière muette, ces instants où le besoin d’esthétique se transcendante dans une copie, une imitation de la nature. Cette volonté méticuleuse de revenir, critique mais en abnégation dans la technique, à quelque être primitif du pinceau. À l’encontre des écoles qui ont construit la modernité en s’émancipant des obligations de ressemblance. Revenons en arrière, que c’est-il passé là, qui a biaisé notre relation à la nature et qui, dans cette adoration apparente du peintre devant son sujet, ne faisait que construire les icônes attendues par le projet de Descartes, dominer et se rendre maître de la nature. Dans ces représentations minimales à rebours, célébrations à première vue d’une nature toujours intact et entière, malgré l’homme, n’y a-t-il pas un léger brillant funèbre, un filtre sinistre, de mauvais augure, qui signifie que ces peintures sont bien réalisées en pleine époque de l’anthropocène ? Et qu’elles montrent ce qui, bien qu’immensément familier de par notre culture, et rendu comme éternel, n’existe plus ? Et en signifiant que les ancêtres de ces peintures, jadis, toiles ou photographies annonçaient déjà l’anthropocène ? C’est cette gestuelle profondément singulière du peintre qui les fascine et les noie dans une sorte de connaissance fantasmagorique de comment c’était sans nous et comment ça redeviendra après nous, après la catastrophe, celle qu’ils sont en train de vivre, personnellement et en même temps que tout le monde la subit, même sans en avoir conscience. Donc, les amants voyant dans leur délire soudain défiler ces peintures, savent qu’ils visitent pour la première fois, peut-être la dernière fois, les paysages qui les précèdent et, d’une certaine façon, ont façonné leur géographie intérieure et leur configuration émotionnelle au fil des générations qui les précèdent. Ils savent que le privilège leur est donné, en pleine assomption, de contempler le cadre de leur disparition où leur chute ne fera même pas un trou dans l’eau, ne laissera pas de corps écrabouillés au pied des falaises. « Tu vois ce que je vois, nous n’y sommes déjà plus, tellement nous sommes petits ». (PH)
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Le flou équivoque de nos entrailles

Plastic Reef

Librement inspiré de : des photos d’Elger Esser, des peintures d’Ali Banisadr (Galerie Thaddaeus Ropac) – Plastic Reef et Paleontologic plastic de Maarten Vanden Eynde, une œuvre sans titre de Fabrice Samyn (A.N.T.H.O.P.O.C.E.N.E., galerie Meessen De Clercq) – peintures de Rafaël Carneiro (galerie WhiteProject) – Cuisine et jardinage, La Curée d’Emile Zola – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF, 2015 – Pierre Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015 – Franck Fischback, Le sens du social. Les puissances de la coopération, Lux/Humanités, 2015…

Plastic Reef

La cire brillante des tableaux anciens flotte dans les airs, épanchée éolienne. Filtre lumineux patiné, le vernis d’un halo capte, comme dans de l’ambre, l’immensité solennelle du soleil couchant sur de vastes paysages où prédomine le miroir des eaux, douces ou marines, rejoignant l’horizon où ciel, fleuves et océans ne forment qu’une seule crue, transformant la terre en quelques crêtes insulaires. À tel point que le regard est désorienté, le bas et le haut en train de se confondre. Désorienté mais frappé d’une révélation : n’est-ce pas justement pour voir qu’existe sa fonction ? Il y voit, figé, conservé intact et puis irradiant à chaque instant comme une irruption chaque fois neuve, le sentiment qui le submerge quand il baigne dans ces instants magiques, sentiment d’une conjonction miraculeuse entre toutes les substances, matérielles et spirituelles, aériennes et souterraines, animées et inanimées. Cette buée dorée intemporelle coïncide avec la conviction « d’être arrivé », de trouver ce qu’il cherche, ce qu’il veut voir, ce qui peut apaiser toute quête et qu’il ne voudrait plus quitter. Ce sont des instants et des spectacles naturels que l’on qualifie facilement de divins. Des secondes hypersoniques où il se dit ne plus vouloir bouger de là comme contemplant un instant de grâce, origine et fin du monde se rejoignant, se neutralisant. Une taie d’ange, mirage d’une compréhension intime de l’univers, parfaite. Les secondes s’égrènent et emportent au loin, comme une bourrasque déchiquetant les lettres de mots criés, ses rêves éperdus d’arrimage impossible. « (…) Il a glissé une remarque lexicale classique mais loin d’être anodine selon laquelle « nous disons anges » quand Aristote dit « intelligences séparées » (II, 6, p.67). Finalement et juste avant d’entrer dans la discussion du problème de l’origine du monde, il s’est livré à une explication du mot « épanchement » : selon la métaphore d’une source d’eau qui « jaillit de partout et qui arrose continuellement tous les côtés, ce qui est près et ce qui est loin », celui-ci désigne l’action de l’intelligence séparée dont la physique démontre qu’elle est la cause efficiente incorporelle qui donne forme aux objets matériels. » (P. Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015) Tout cela, il le retrouve béant dans l’obscurité, au bas des escaliers d’aluminium brossé, en tombant littéralement dans de grandes photos exposées, éclairées du dedans. Comme si l’on avait trouvé le moyen, non pas d’imiter ou reproduire, mais de capter et enfermer dans les cadres la réalité de cette lumière de couchants fluviaux. Luminosité elle-même perçue comme une crue spirituelle des fleuves, une inondation dans les airs de la fertilité des eaux. Et elle résiderait dans ces caissons de verre, tapie comme quelques reptiles dans leur vivarium. À moins qu’il ne s’agisse pas de photos mais de fenêtres ouvrant sur des scènes réelles, en train de se passer, loin d’ici, peut-être en d’autres temps, passés ou futurs. De l’intemporel simultané à vif. Cette patine à même le paysage, non pas effet esthétique mais comme produit par le paysage lui-même, donne l’illusion qu’elle ouvre un passage vers d’autres dimensions, qui se matérialise en une sorte de miel laqué, fluide et en suspension dans l’atmosphère sous forme d’infimes gouttelettes et qu’il se peut toucher, goûter. Patine, particulièrement bien incarnée dans la béatitude animale de ces couchants, mais dont il a pris l’habitude de traquer les innombrables avatars. Par exemple, concentrée en billes luisantes, impénétrables, au centre des yeux de jeunes filles qui ne semblent plus savoir quoi regarder, tirant le rideau sur leur intériorité trop désirée. Ce sont dans ces jeunes chairs, des billes de plomb en fusion, diamant de larmes noires qui désarment le voyeur. Braise d’un feu intérieur sans illusion dont l’opacité transparente est l’exact contraire du couchant lumineux, mellifère. Pas le contraire, l’autre versant. Cette brillance elle-même diffractée dans les reflets de la vitre protégeant les portraits, empêchant de regarder ces adolescentes dans les yeux qui nous demandent : quel avenir nous réservez-nous ? Échappées superposées. Mais aussi, ce point de fuite charnel dans l’œil de l’adolescente n’est-il pas de la même consistance – il pensait « essence », mais se méfie du mot – que la taie fantôme qui enrobe les objets insolites dans de vastes entrepôts secrets, militaires et stratégiques, de la NASA ? Aux caméras de surveillance braquées sur ces objets non identifiés, un artiste brésilien substitue d’immenses toiles qui questionnent autant l’histoire du paysage que de la nature morte et surtout, par ce biais, la relation de nos vies sans cesse déterminée par ce qui se trame dans les grands hangars de l’armée. Nous dépendons ainsi d’étranges sculptures abstraites disposées dans des salles cliniques, le tout singeant le dispositif des galeries d’art. Cette bâche souple, translucide sur les machines panoptiques surveillant et enregistrant les moindres faits et gestes de nos errances potentiellement dissidentes, ressemble à l’inquiétant hymen nous séparant de la vérité des choses ou au voile mystique à déchirer pour atteindre la vérité. N’est-ce pas encore un flou structurel, de même nature, qui enrobe les réalisations culinaires, reproduites par le même peintre, à partir d’images d’anciennes encyclopédies gastronomiques, et qu’il gélifie dans une sorte de mémoire tremblée du goût que ces choses pouvaient avoir et qu’il désigne comme désormais perdu, manquant ? Et n’est-ce pas aussi cette fulgurance agitée et trouble d’un détail d’une toile d’Ali Banisadr, la déflagration habituelle et floue des choses en train d’accomplir leurs courses accidentées, entre abstraction et figuration, incommensurable et mesure, les particules vivantes, grouillantes qui tiennent les choses ensemble, malgré tout ? De l’ordre de ces rubans de poussières – paillettes d’or, étoilements, brindilles soufflées – qui tournent dans les rayons de soleil et semblent la matière microscopique dont les tourbillons produisent forces centrifuges ou centripètes. Le flou opératoire et perturbateur de la prise de photo y ajoute un tremblé patiné qui empêche que tout retombe, et donne l’impression d’un mouvement permanent révélant le mécanisme explosif sous-jacent. Essaim bactérien agité et chaos séminal, image inattendue des débuts, des séparations natives, des ruptures fécondes qui se manifestent toujours nimbées d’une luminosité entre origine et fin du monde, prophétique. En tout cas, c’est l’attrait pour les apparitions de ce qui ainsi lustre le rapport aux accidents féconds du monde, qui lui fait tant regarder et renifler la surface lustrée d’aubergines confites, justes sorties du four (avant que les jus et graisses se solidifient), ou ces morceaux de queue de bœuf qui ont mijoté des heures dans le bouillon et le vin, avec légumes et épices, et dont les sucs se sont exprimés, enveloppant la chair réduite d’un caramel foncé, luisant. Ce sont des laques de même famille que celles, majestueuses, des couchants, ou impénétrables, des pupilles de jeunes nymphes farouches. Comme si, toutes ces manipulations et préparations culinaires, longues, fastidieuses, requérant l’attention de tout son être, n’avaient d’autre but que de matérialiser au fond d’une casserole et à la surface des comestibles lentement transformés, un peu de cette munificence paisible et humble des couchants/levants. Un peu de ces tissus lumineux où transitent les humeurs. Un peu de ces résidus d’un philtre magique pour enchanter ou empoisonner des segments de vie, ici ou là.

Durant des années, il se plante devant la baie vitrée et contemple ce qu’elle cadre comme son horizon immédiat, domestique, face à la maison, mélange de ciel et jardin. (Et chaque fois, la manière dont les choses se mettent en place, au réveil, lors du premier coup d’œil par la fenêtre, a-t-il donné lieu à l’apparition de ce gros plan de la toile de Banisadr, mais passant inaperçu au fil du temps…) Il goûte le dégagement de la vue. Le matin, quand il regarde le temps qu’il fait, à l’instar d’un oiseau au bord du nid, inspectant les alentours avant de s’envoler. Ou le soir, pour guetter l’extinction du jour, lire les teintes et formes du crépuscule, des fois qu’elles préfigureraient l’humeur de la nuit ou du lendemain. Simplement, le plus souvent, s’abandonnant à ses rêveries. Son regard ne s’élance pas dans le vide, mais traverse l’entrelacs de branches et de feuilles d’un bouquet d’arbres, d’essences diverses, troncs emmêlés. Proches de la façade, ils sont régulièrement taillés, c’est-à-dire qu’il a – son corps à lui avec leurs corps à eux, corps singulier de chaque arbre puis corps des arbres rassemblés en groupe, en collectif –, une relation régulière avec eux, physique, d’efforts, de soins et de combat, d’étreintes et de risques (quand il doit tailler en hauteur grimpé sur une échelle, en équilibre instable), au rythme des saisons, d’année en année. Les arbres ont cette physionomie particulière des êtres empêchés dans leur croissance naturelle et qui se déforment, se difforment. Le regard se faufilant en ce volume de traits vivants et respirant, eux-mêmes puisant leur vie au ciel et en terre, absorbant et rejetant leur vécu dans l’atmosphère, il peut dire qu’il regarde avec eux, ses yeux, ses regards s’égarant, se mêlant aux branches, leurs fouillis, leurs vides, prenant leurs formes. Son regard, sans qu’il y prenne garde, s’enracine de ténèbres et s’abreuve de lumière, fonctionne à la manière d’un petit bosquet d’essences mélangées. Le regard, bien entendu, ne passe pas à travers ce crible sans être arrêté, détourné, vivre des histoires bifurquées, même si cela ne se traduit, au niveau de la conscience, que par d’imperceptibles soupçons. Les écorces vives et les feuilles agitées par les brises filtrent les lumières, subtilement. Il s’identifie à ces branchies végétales, de bois, écorces, sèves et feuilles. « Remuer un tas de sable, ce n’est pas entrer en communication avec lui, si le sable est homogène et ne recèle aucune singularité ; mais la communication s’amorce si la rencontre d’une pierre, primitivement invisible, modifie le geste ou cause un éboulement, ou bien encore s’il sort un animal caché. » (Simondon, p.77) Ce genre de passe sensuelle et cognitive avec quelques branches et feuilles familières, avec un bout d’horizon presque domestique, bien que complètement banalisé à force d’être pratiqué sans même y penser, participe pourtant des exercices quotidiens qu’il se donne pour résister à l’aliénation du travail et s’offrir des prises sur d’autres mondes à reconquérir. « L’essence et la portée sociales du travail ne sont pas plus tôt affirmées par le capital qu’elles sont aussitôt captées par lui, ne laissant du travail aux travailleurs, d’une part qu’une simple capacité individuelle de travail identifiée à la réalité organique singulière de leurs forces physiques et intellectuelles, et, d’autre part, une expérience vécue du travail comme d’une activité qui leur est étrangère dans la mesure même où elle est enrôlée par le capital. L’essence sociale du travail trouve donc dans le capitalisme une réalisation qu’aucune autre formation sociale n’avait jusque-là été capable de lui donner, mais elle l’est de telle sorte que ceux sui sont les agents de cette réalisation en sont en même temps privés. » (Fischback, p.193)

Avec le temps, comme souvent, la proximité avec la maison devient gênante, les arbres dépérissent attaqués par les insectes, rendus malades par les tailles qui les empêchent de s’épanouir et, un jour, après de nombreuses hésitations, il se résigne à les couper. Il les attaque avec des outils artisanaux, pas de tronçonneuse, mais de simples scies manuelles. Et c’est quelques jours après, revenu à sa position de guetteur rêveur devant sa fenêtre, qu’il est confronté à une disparition, au fait que quelque chose là, de l’ordre du soutien habituel, a disparu. Il sent un vide dans son regard, et même, plus précisément, au sein de l’organe de la vue, une bulle, un caillot de néant qui pénètre l’œil lui-même et remonte la ramification nerveuse, perturbe le circuit physiologique qui transforme en images ce que l’appareil de la vue capture précisément ou laisse entrer sans trier, flux vague du milieu. Comme la bulle d’un niveau indiquant un déséquilibre. Son regard se vide, il doit le reprendre, empêcher qu’il se perde dans une orbite trop lâche qui ne le contient plus. Ce n’est pas simplement le champ de vision qui s’est dégagé. Il sent nettement une défaillance physique du regard, un trou, il ne distingue plus certaines strates qu’il ne voyait pas vraiment mais qui tissaient un support à sa vision, et englobaient la prise en compte de l’invisible du visible. Il a perdu toute une série de vaisseaux capillaires végétaux qui s’étaient incrustés à ses organes, qui drainaient lumières et obscurités, en codaient les intensités et en amélioraient la capacité à pressentir le palimpseste du vivant proche. Les tissus immédiats du milieu. Le buisson agitait ses feuilles comme autant de petites paraboles, tendres et souples au printemps, fermes et fortes en été, raides et ternes à l’automne, qui tamisaient les ombres et les lumières, produisaient différents filtres et patines, selon l’heure et la météo. Sans s’en rendre compte il partageait la vie de ces arbres dont l’atrophie organisée des branches générait cet entrelacs dense, singulier, à l’image d’un nœud primal intérieur. Et quand, sciés, ces arbres ont craqué, sont tombés au sol et qu’il les empoigna pour les déplacer, les ranger comme les dépouilles d’un massacre, il en perçut une sorte d’animalité, comme de tenir de grandes ramures de cervidés s’entrechoquant, encore vivantes. Cette impression électrisa et poétisa sa paume ça à jamais. Ramures encore vibrantes de leurs pensées intérieures, des échanges entre ciel et terre s’effectuant au coeur de leurs embranchements. Quand il a débité les troncs, ce ne sont pas simplement des arbres individuels qui se sont vus réduire en petit tas de bûches. Mais, avant tout, une intrication d’arbres qui s’est désossée, c’est une sorte de bosquet qui s’est rompu et a délivré ses tripes. Un nœud gordien à trancher. Soudain mise à l’air libre, une organisation complexe, de lignes concentriques, de branches creuses comme des tunnels, sonores comme des instruments de percussions. Une collection d’aubiers fermes et roses, ou blancs et friables, des tranches de bois marquées de taches de naissance ou tatouées de chancres, des galeries animales, des courses d’insectes éblouis, des écorces lisses ou moussues et perforées, des galeries paraffinées. Un tableau qui le fascine, une sorte de langage plastique représentant ce qu’avait l’interpénétration de sa vie à celle du bouquet de saules et bouleaux, les formes et traces de cette osmose lente et s’effectuant de façon imperceptible. Il découvrait la chair de tous ses regards déposés dans l’aubier, au fil du temps, et participant à ce mélange de vie et de mort, de végétal et d’animal, de vif et d’inerte, de souche et de parasites, de pourriture et de régénérescence. Ces éléments épars pourraient se résumer en une table de Loi, planchette en partie calcinée, en partie rutilant d’or solaire, qui conserverait dans ses lignes la mémoire du temps vécu et prédirait, dans ses veines, l’instant de sa disparition. Il aimerait conserver une rondelle de bois frais, une autre de bois malade, une autre de bois abritant des galeries, une branche morte, quelques échantillons d’écorce, une poignée de sciures blanches, une autre de sciure orange, quelques cloportes, rassembler tout ça, artistiquement, dans une boîte sous verre, comme les rouages d’instants répétés, emboîtés. Une pièce vers laquelle le désir d’interpréter (et de s’interpréter) reviendrait sans cesse errer, avide du mystère de la présence et de l’absence.

Le genre d’installation qu’il s’attend à retrouver, sous d’autres formes, complètement ou partiellement, au seuil de la galerie d’art contemporain. Mais, avant d’entamer sa visite, un vieux bistro l’attire au coin de la rue et il s’y dirige, ayant envie d’une pause sur un tabouret au bar, café fumant et lecture du journal. La pénombre est paisible mais, comme souvent en ces lieux qui vivent surtout la nuit, pleine de sous-entendus. De la scène de karaoké endormie émane d’étranges remugles de lieux nocturnes renfermés, pas assez aérés. Là aussi, il règne une sorte de patine, la chaleur des scènes extraverties des noctambules, des rêves élémentaires désinhibés par l’alcool et la promiscuité, ayant dégagé une buée qui, la journée, refroidit et gélifie dans le tamisage de l’éclairage minimal. Relent de tabac refroidi, de parfums criards éventés, de sueurs éventées, d’excitations retombées. Il tisonne une suite de souvenirs lointains de nuits perdues à écluser dans les cafés borgnes. Il inspecte les lieux, il balaie les murs et s’approche pour regarder des cadres remplis de petites photos superposées, photos prises lors de soirées festives. Comme on exposerait, dans une maison, des compositions de photos de famille. Ambiance de chenilles, farandoles et olas. Il distingue nettement, jaillie de la clientèle exubérante et nombreuse, surtout masculine, des jeunes filles quasiment nues, en string, pavoisées sur ressorts ou chaussées de cothurnes. Ce genre d’hôtesse professionnelle du strip-tease. Les gueules hilares des mecs, la cohue vicelarde, les mains qui se posent sans gêne sur la peau nue des filles, serrent leurs tailles, palpent et pelotent les seins, autour, tout ce qui est atteignable dans l’anonymat de la foule. Et, maladivement, au profond des tripes, comme l’opposé parfait de ses valeurs affichées, il est pris par l’envie d’être englouti dans une pareille foule, participant à l’hystérie de possession collective des nymphes déshabillées. S’oubliant. S’excitant, farfouillant, enfonçant dans la masse des corps ses bras et mains baladeuses, jusqu’au cou, avides de toucher, saisir, plus que la peau, mais l’intérieur. Comme quand, laissant tremper ses membres dans l’eau, par-dessus le bord d’une barque légère, au fil paresseux de l’eau, il rencontre une algue, le gravier du fond, une roche, un trou de vase, un bois, une carapace, voire le frétillement d’un banc d’alevins ou l’écaille d’une truite rapide. Exalté d’être une partie d’un corps mâle multiple phagocytant les proies immolées, les gentilles prostituées souriantes qui, pour se protéger de ce qui viole leur intimité, font de leur corps une sorte d’outil professionnel, d’enveloppe insensibilisée ( ?) aux attouchements contractuels. Cet évidement du corps, cette dépersonnalisation contrainte leur donne une beauté détachée de statue, intemporelle, qui en accentue l’érotique et libère tous les instincts. Il farfouillerait, ses doigts lubriques comme simple élément de l’ensemble grouillant, gagneraient une sorte de totale innocence. Et le fait de sentir son bras lui échapper, avalé par un ensemble, le disculperait de s’emparer, selon les touches, d’un duvet ras, du tégument d’un téton dressé, de l’onde tiède d’une croupe, la soie d’un ventre, la fronce d’un nombril, un sillon humide. Barboter dans de la taie d’anges. Il songe à La Curée, description de la société parisienne débauchée, sous le troisième empire, houle d’argent, spéculation, pouvoir et sexe. Zola parsème son texte d’apparitions de femmes voluptueuses, leurs toilettes, leurs corps exhibés, leurs peaux nues et leurs bijoux dans les salons, les bals, les voitures au parc. D’apparition en apparition, ces surfaces dénudées – surtout les cous, nuques, gorges, épaules, bras – alimentent un précis particulier de la peau désirée, désirante, soignées pour la volupté, pour tourner les têtes et faire marcher les affaires, ferments sexuels des transactions et des montages capitalistes aberrants. Dans le flot de l’intrigue, la femme-objet est toujours le point de mire, qui dupe, entretient la confusion entre ambition et fantasme. Ainsi de cette apparition de Renée : « Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violette sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple était déjà si heureux de sa demi-liberté que le regard s’attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d’une baigneuse, folle de chair. » (p.336) Et ceci, lors du mouvement des convives s’installant au banquet : « Les épaules nues, étoilées de diamants, flanquées d’habits noirs qui faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. » (p.339) Toujours la peau, surface de charmes, superficie vénéneuse, semble nourrie des décors décadents de certaines maisons pensées pour l’esbroufe sociale, parcelles de nudité faisant partie des végétations fantasmatiques: « A ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté. » (p.357) Et puis l’écrivain pénètre l’intimité et décrit les soins qui exacerbent la délicatesse voluptueuse de ces peaux de femmes, entretenues pour briller exclusivement dans ces fêtes et parades et aider les hommes à mener bien leurs ambitions: « La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d’une enfant ou la peau chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce. » (p. 480) Il marine avec complaisance dans cette évocation de bouts de texte, de bouts de chair, accoudé au comptoir de ce qui semble une sorte d’antichambre au bordel, fixant de ses yeux vagues les profondeurs tamisées, y cherchant la peau désirée, lointaine, sorte de mirage hors du temps. Il sourit et prend presque plaisir à cette résurgence de l’ordure, remontant de profond, le rendant capable de tout pour participer à l’hallali de quelques biches nues, mépriser ses principes, renier les belles valeurs. Se rouler dans ses ordures et le reniement.

Et c’est presque sans transition qu’il se trouve devant une petite vitrine où s’aligne ce qu’il prend pour des prototypes de bijoux, tombés d’astres lointains, réels ou fictifs, jaillis des entrailles de la terre ou pétris par les bas-fonds industrieux de l’homme, dans la lignée des joyaux dont Vénus se sert, sortant des flots, pour couvrir ses charmes. Coquillages ou coraux précieux, qu’il aimerait poser sur ses succédanés personnalisés de Vénus, au rivage de ses fictions amoureuses, nudités que son imaginaire charrie, adule ou rudoie à partir de ses expériences et rencontres, mais aussi les impressions de lectures et de peintures, les photos dans les cadres de bistrots louches comme autant de petites invitations malsaines, le déroulé transi de la pornographique sur les écrans). Mais il ne s’agit pas d’orfèvrerie naturelle. Y ressemblant, ce sont des concrétions de déchets de l’activité humaine, pétris, travaillés, partiellement digérés par les éléments et les forces naturelles, puis rejetés, se révélant indigestes et souvent mortels pour les espèces ayant essayé de d’en nourrir. La sédimentation aléatoire d’un plancton industriel réparti dans les étendues océaniques et étouffant le vivant, semant la mort et la disparition des espèces, l’air de rien, et façonné par la dynamique de cette dangereuse épidémie d’entropie, grains de sable enrayant la chaîne du vivant. Ainsi, les flux d’ordures remontent des océans, leurs fines particules broyées, mélangées, forment des cristaux qui s’assemblent et ébauchent de nouvelles pépites ambiguës, contradictoires.. Des imitations de coquillages rares, de nouvelles espèces extravagantes, uniques, pétrifiées, attendant l’incarnation. Mimétisme technologique. Leurs formes fractales que l’on peut imaginer être agrandies plusieurs millions de fois, finalement, permettant de visualiser ce qui est en train d’étouffer la vie sur terre, par en dessous, action invisible de l’homme sur sa planète. Non loin de ce délicat tabernacle vitré et de ces trompeuses reliques – qui montrent que de beaux objets peuvent se créer à partir de ce qui pourrit la vie –, trônent des blocs de récifs chaotiques, colorés, hideux et fantastiques, remontés aussi des profondeurs. Roches volcaniques dans lesquelles se seraient agglomérées d’innombrables déchets civilisationels emportés par les coulées de lave les ensevelissant. Déchets qui offrent les contours d’objets utilitaires, d’ustensiles communs, d’outils et emballages vulgaires. Ces blocs ont, en même temps, l’apparence d’éponges et de masses pulmonaires arrachées aux tréfonds de notre système géologique et climatique (nos entrailles à tous). Les étudier devrait nous rassurer sur le bon fonctionnement des organes de la biosphère. Mais au contraire, l’examen plus précis diagnostique des éponges paralysées, asphyxiées, colonisées par les matières inertes. Ce qui de loin ressemblait aux émissaires de récifs coralliens, témoins de la grande chaîne solidaire et fragile du vivant, archive climatique de la planète, se révèle concaténation monumentale des détritus plastiques et pétrochimiques, non-dégradables, qui envahissent l’atmosphère et les océans, se substituent aux forces respirantes et réparatrices. Fumier synthétique. Énorme chewing-gum mâché par les courants d’air, d’eau et de terre, engluant toutes les crasses de nos égouts. Formidables et hideuses, ces formes malveillantes qui, bien que très récentes, imitent l’apparence de turbulences métamorphiques antédiluviennes, ne sont pas pour rien posées sur le plancher d’une galerie d’art. Leur silhouette de mort rappelle que le culte esthétique du Beau a longtemps signifié (notamment) une volonté de figer les choses, de faire triompher l’artificiel créé par l’homme sur la réalité instable de ce qui l’entourait, désir de maîtriser tout ce qui échapperait à la raison humaine. Ces magnifiques pierreries en toc du délire humain racontent son inéluctable extinction en cours. (Pierre Hemptinne)

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