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Caresses perdues des îles sans pureté

Fil narratif à partir de : Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 –  Theaster Gates, Amalgam, Palais de Tokyo – Sofie Muller, Réparation, Maison des Arts de Schaerbeek – Kathleen Jamie, Aurore Boréale, dans Tour d’horizon, La Baconnière 2019…

Il attend le tram sur un grand boulevard aéré, vert, traversant des quartiers aisés, belles vitrines et milieux d’affaires. Une jeune élégante, extirpée de la circulation, soudain est là, pétillante et branchée, le smartphone à la main, les écouteurs dans les oreilles. Elle s’assied à côté de lui. Elle est en conversation avec un correspondant. Pour passer le temps il laisse son regard se balader sur son visage, vivace, agréable malgré la pellicule d’artificialité des cosmétiques (appliqués néanmoins avec soin). Et puis, ce qu’elle dit, ses paroles se matérialisent vraiment dans son cerveau. « Avant de rentrer, je vais aller dans des magasins, j’ai envie d’acheter quelque chose. » Elle précise le quartier où elle veut mener à bien ce désir. Elle suggère la possibilité d’y retrouver son correspondant, plus tard, pour manger un bout, après les courses. Rien que du banal. A aucun moment elle ne précise l’état d’un besoin spécifique, la nécessité d’acquérir quelque chose de particulier, de nécessaire, non, simplement l’impulsion crue : « j’ai envie d’acheter quelque chose ». En fait, ce n’est pas formulé dans le registre de la pulsion, mais avec une dimension de projet raisonné, ce qui ajoute à l’intention une dimension mécanique, impérieuse, froide. Et dont elle ne cesse de réitérer l’énonciation, pour que ça pénètre bien l’esprit de son copain distant. Peut-être communient-ils dans un même manque ? Ou bien entretient-elle par-là une tension érotique partage et nourrie de la compulsion d’achat clôturant la journée de travail, en fin de semaine. Leur espace fantasmatique. Peut-être sont-ils adeptes d’actes sexuels, sauvages, dans des cabines d’essayage (notamment) ? A tel point qu’il se demande si ce consumérisme avoué, décomplexé, n’est pas, déroulé sur un banc public aux oreilles de tous, le signal que s’ouvre une séance de cache-cache dans la zone des magasins chics. Mais non, c’est lui qui fantasme, stupéfait d’entendre un tel abandon, candide, à l’acte d’achat comme source principale de sens. Sans culpabilité, sans second degré, sans rictus, sans hystérie, sans excès, non, complètement naturellement. Du coup, il la regarde autrement, une parfaite étrangère, une sorte de cyborg fascinante et repoussante. Pourrait-il l’approcher, la toucher, peut-il s’imaginer faire des chosesavec pareille jeune femme ? Serait-il un homme âge attiré par la chair fraîche, peut-il s’imaginer faire connaissance, instaurer un espace commun, un terrain d’entente préludant à une conjonction ? Le moindre rapprochement lui semble absolument impossible, de l’ordre de l’impensable. Oui, mais justement, c’est souvent de l’impensable que surgit le nouveau.Il peut bien entendu, à la limite, imaginer une pornographie appropriée, disruptive et technologique ! Une perspective gratuite qui ne peut que le lester d’une excessive mélancolie. Dans la foulée, il se dit qu’il vit trop en décalage, que cette jeunesse doit certainement pulluler, une différenciation entre jeunes se marquant sur les moyens budgétaires au service de l’achat compulsif. Et, de ressentir à ce point une coupure, une impossibilité de relation et de compréhension mutuelle avec cet être humain, augmente le sentiment qui le colonise depuis quelque temps, de s’enfoncer dans une pensée de plus en plus esseulée – à l’image, au fond, des livres qu’il lit et qui atteignent des chiffres de ventes ridicules -, une solitude exponentielle. Il épie le visage, cette tête de jeune femme rivée au téléphone, fasciné, impuissant.

Au fil d’une lecture précieuse, dévorante, il rencontre un meuble, vestige de l’enfance, caressé brièvement par le soleil d’été. La scène est décrite par une femme qui se souvient ainsi de la tante qui l’a élevée, un jour où elle cherchait dans ce meuble quelque chose à lui donner. Abandonnée par sa mère, cette tante l’a recueillie, sans aucun désir d’enfant ni aucune idée de ce que signifie s’occuper d’une petite fille. Elle a grandi sans aucun échange de tendresses usuelles, pas le moindre câlin banal, pas l’ombre d’un contact corporel rassurant. Aucune chaleur animale. Elle n’a jamais aimé sa tante qui n’a jamais pu lui manifester le moindre amour. En devenant adulte, en reconstituant par l’écriture les moindres détails de son enfance – avec une précision impressionnante, presque délirante, favorisée probablement par le manque d’amour qui a fait que tout se gravait de manière indélébile -,  elle exhume pourtant les traces d’un attachement que lui voua cette tante et qui lui fut essentielle en vieillissant, mais autant tu que retenu. « Au plus haut de l’été, pendant quelques minutes, un rai de soleil, dès qu’il surgit, s’y pose. Pour me chercher le « jenesaisquoi », tante fouillait dans le tiroir le plus haut ; pour caresser cette main, je touche ce rai de soleil. Nous ne nous sommes jamais caressées, pas même effleurées, mais pendant qu’elle vieillissait et que je m’éloignais de l’enfance, elle m’aima comme personne ; je suis vieille aujourd’hui et je l’aime, elle, que je ne supportais pas quand elle était en vie. Si je l’avais caressée en la touchant à peine comme je fais avec cette commode quand le soleil l’effleure, elle eut été heureuse. » (p.502) Ces sublimes occasions manquées, ces trajectoires qui parurent vides de sens parce que passant à côté de convergence d’amour élémentaire, alors que tous les éléments gravitaient à proximité, rendant possible la bonne conjonction mais ne révélant leur potentiel raté que bien des années après, mettant à jour alors cruellement la somme de bien-être et de jouissance perdue, dilapidée dans le cosmos, croiser ce genre de trajectoire posthume, il n’y a rien, pour lui, de plus poignant, de plus désespérant, imaginant la manière dont cela travaillait les cœurs, battant dans le vide, il défaille, ne sait plus où se mettre, rien ne le submerge plus d’une mélancolie insurmontable. Le renvoyant à sa propre série de rendez-vous manqués, certains connus et tous les autres dont il n’a aucune idée précise, mais qui sont là, qui pèsent. Et y a-t-il quelque chose de particulier avec le soleil pénétrant dans quelque pièce obscure, illuminant et caressant fugitivement le haut d’une commode en bois vernis ? Chaque fois que cela se produit dans sa propre chambre où il sombre dans une courte sieste, et qu’il voit, entre les paupières vacillantes, que s’est posée une belle tache solaire sur l’armoire des souvenirs – vieux vêtements, archives épistolaires, albums photos -, il croit apercevoir la forme des rêves qui lui tendent les bras et il songe à la volupté qu’il y aurait à effleurer ce bois lumineux, « pour entrer en contact avec tout ce qui lui manque ». Toucher. Illusion de pouvoir transfigurer sa vie.

Au terme des 890 pages d’un inventaire haletant, qui donnent envie de tout relire aussitôt, Il est fasciné par le regard de cette petite fille dévorant pour le recracher plus tard – sachant qu’elle devra le déglutir méticuleusement comme pour les goûter à l’envers –  tous les détails, des plus proches au plus lointain, d’une vie non pas de maltraitance mais simplement privée des marques banales, ordinaires d’affections, revivant ce qu’elle ne pouvait nommer à l’époque, vécu comme une menace indéfinie, à savoir l’intuition d’être dans une configuration atypique qui allait la rendre différente des autres. Puis, dans le regard de l’adulte qu’elle est devenue, scrutant le genre d’enfance particulière qui fut la sienne, et le fardeau étrange qu’elle y porta, il y a quelque chose de ce « regard des mamies » évoqué dans un texte d’anthropologue étudiant les survivantes d’un camp, en France, où furent parqués les rapatriés d’Indochine et leurs épouses rencontrées en Asie. « Comme il s’agit d’un anniversaire, les autorités municipales ont installé sur les terre-pleins centraux des tentes de deux dizaines de mètres de long pour organiser les festivités. Des repas sont servis, des discours sont prononcés, des médailles sont remises. Le sentiment de malaise qui m’étreint alors ne semble pas partagé par les officiels qui pérorent en s’adressant à un public mélangeant hébergées, descendants et VIP locaux, sur un ton rappelant celui des campagnes électorales dans les hospices de vieillards. Pendant ce temps, les mamies convoquées restent dans leur monde, le regard perdu vers la ligne d’horizon à mi-chemin entre les rizières des antiques trois Royaumes et les champs de haricots voisins, dans lesquels elles ont trimé tant d’années. » (Marc Bernardot. « Sainte-Livrade. Une situation coloniale sans fin. Le centre d’accueil des Français d’Indochine », Un monde de camps, La Découverte) Sauf que cette recherche résignée d’une ligne d’horizon familière, d’un repère faisant office de berceau inaccessible et de preuve d’une vie perdue, resta chez la petite fille sans réponse, dans le vague. Mais engendrant la conviction qu’elle existait quelque part, qu’elle devait se l’inventer d’elle-même, à partir d’elle-même. Il y a là quelque chose de monstrueux.

Un tropisme semblable à celui du geste de la femme caressant un rayon de soleil sur le bois d’une armoire, pour toucher un amour qui lui était dû et qui s’épancha dans l’atmosphère, le pousse à poser les mains sur la tête blanche, abîmée, trouée, attaquée à l’acide, tordue, posée sur une malle sombre, comme un trophée expédié depuis un pays où l’on décapite les têtes malades, rongées de l’intérieur. La peau est froide, roide, lisse. Il ferme les yeux et caresse cette absence. Il sent les reliefs, les troubles, l’agitation intérieure, il devine des cicatrices profondes, des bouleversements intérieures, des turbulences fossilisées et irrémédiables. Des défigurations. Des failles psychiques. Des béances organiques. Il caresse la pierre, la douceur, et les cavités troublantes. Empreintes de secousses. Comme quand on passe la main sur le front d’un fils ou d’une fille malade ou tourmentée pour essayer de l’apaiser et qu’il semble que l’on palpe les contours matériels de ses tracas. Il semble possible de les extirper. Mais ils resteront, le marqueront à jamais comme le premier cauchemars précis, réveillant en sursaut un enfant, s’affirme comme le début d’une longue série. Et soudain il pense à elle, il se souvient de ces mots quand elle lui décrivait l’arrivée des grandes crises, la manière dont cela déstructurait la sensation de posséder un visage homogène. La main baladeuse en prière sur la sculpture, il lui semble lire en braille les descriptions qu’elle lui envoyait de ses douleurs. Communication.

Il reçoit des photos. Elle lui envoie des selfies, de loin en loin. Exactement cela, comme mesure de l’éloignement. Il lui semble recevoir les portraits d’une inconnue qui lui dirait avoir envie de faire sa connaissance, « si jamais vous me croisez dans la foule, vous saurez que c’est moi ». Petit à petit, les pixels migrent en lui et rejoignent les souvenirs d’un visage enfouis. Il y a une certaine coïncidence avec la manière dont il a conservé ses traits à elle. La manière dont ils se sont imprimés en lui. Il contemple les nouvelles photos, les yeux y ont une fixité sans limite, il y a quelque chose d’infini, difficile à regarder. Un abîme. Peu à peu, les portraits récents et les visages conservés dans la mémoire se mettent à coïncider. Le processus de cette conjonction lui rappelle leurs aurores boréales, hors du temps, comme extase dissolue, dissolution réciproque de leurs luminescences, de ces luminescences secrètes, intimes, que tout un chacun utilise pour se frayer un chemin, conserver un semblant de contenance, dissolution en une autre forme commune, éparse, perdue dans le grand tout. Quelque chose qui les dépassait et dont ils ne pouvaient s’entretenir puisqu’ils le faisaient. Expérience, au niveau amoureux, et façon jouissance, de la grande migration des atomes de forme en forme, d’informe en informe, préfiguration partagée de la fin, de la mort, réunis dans la mort en pleine vie et anticipant le fait que, au-delà de l’expérience partagée, temporelle, temporaire, finalement il subsisterait quelque chose, qui deviendrait autre chose, et que c’est dans ce ténu devenir qu’il y avait à recherche une motivation à vivre. « Imagine-toi que les atomes qui te constituent ont été éparpillés aux quatre coins de l’univers pendant un peu moins de cinq milliards d’années., et voilà que depuis une quarantaine d’années sur ces cinq milliards, ils forment une entité consciente : toi. Mais bientôt ils seront éparpillés à nouveau, dans la végétation, je ne sais où, et ils auront totalement oubliés qu’un jour ils formaient un tout unique. Voilà. Et tu me demandes pourquoi nous sommes si motivés? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens motivés? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête?» (p.17) Et à propos des aurores boréales, alors : « D’un vert lumineux de la couleur du plumage d’une sarcelle, l’aurore boréale scintille presque immédiatement au-dessus de nos têtes. Elle se développe dans la nuit étoilée comme l’haleine projetée contre un miroir, et elle se déplace. D’est en ouest, le ciel est parsemé de lueurs vertes qui bougent et changent de forme. D’abord c’est un voile émeraude, puis cela prend la forme d’un cocktail à la menthe qui s’étire très loin vers l’est.  (…) Mais ce n’est pas un spectacleordinaire, on a plutôt l’impression d’observer l’esprit en mouvement; un phénomène purement intellectuel après la passivité des icebergs. Ce n’est pas la représentation d’une oeuvre à laquelle on a mis la dernière main mais un brouillon sans cesse réécrit; En fait, comme cette aurore boréale est exactement du même vert brillant que le radar et que l’écran numérique qui transmet la latitude et la longitude du bateau, on dirait moins un phénomène naturel qu’une performance technologique. (…) A présent l’aurore boréale prend la forme de longues traînées verticales, ce qui me fait penser à des fanons de baleine qui aspirent. Qui aspirent quoi? Les étoiles, les âmes, les particules. On dirait presque que l’autre boréale est une gigantesque baleine qui est en train d’avaler notre bateau. » Voilà, précisément, tout à la jouissance de leurs aurores boréals, ils furent très vite avalés par une gigantesque baleine. Dans quel ventre sont-ils à présent ? Où seront-ils recrachés?

Recraché pour sa part, ici ou là, selon les jours, les circonstances, puis re-avalé, re-recraché momentanément, souvent selon une émotion suscitée par un détail ou un agencement du milieu (esthétique). Par exemple, recraché dans l’exposition de Theaster Gates, Amalgam, gagné par une mélancolie insidieuse et galopante. La fiction esthétique, mise en place par l’artiste, le fait avancer au cœur d’une île abandonnée, déserte. Il décode les signes, les explications affichées par le musée. Mais, dans ce qu’il éprouve, il reconnaît les ombres d’une situation personnelle. Oui, il se souvient d’une incursion dans une petite île mosane, envahie par la végétation, avec les débris de bâtiment, vestiges d’installations nautiques et de tourisme, des lieux où venir boire un verre, le dimanche après-midi, au bord de l’eau. Mais ce n’est pas encore tellement là que gît le vrai parallélisme avec l’exposition.  « Le point de départ est l’histoire de l’île de Malaga dans l’État du Maine aux États-Unis. En 1912, le gouverneur expulse les habitants de l’île, une communauté pauvre et métissée d’environ 45 personnes considérées comme « indolentes » par de nombreux habitants blancs de la région. Ces malheureux sont alors contraints à la dispersion, voire à l’internement psychiatrique. » (Guide du visiteur) Par rapport à ce fait historique oublié, mais emblématique des politiques raciales américaines, l’artiste tente d’introduire des « modification infimes » quant à la manière d’en constituer le récit et l’archive imaginaire, afin d’infliger au « système chaotique » des « mouvements imprévisibles », susceptibles de le modifier. C’est quand il découvre et inspecte une petite construction, genre syndicat d’initiative ou petit musée local, petite cahute, petite chapelle, qu’il comprend. Elle se dresse sur une estrade. Parce qu’autour, fausse ruine, fausses statues du passé, des bustes étranges avivent la nostalgie de cette relation amoureuse, des bustes sculptés qui mixent figure humaine et silhouette d’animal totémique sacrifié. Des crânes d’animaux alignés, espèces disparues, figurant comme des ancêtres ou des voisins atypiques de nos animaux familiers. Une autre vie existait sur cette île. C’est à ce moment que, ce qu’il découvre au cœur du dispositif artistique, au centre de l’île désertée, vidée violemment de ses habitants, lui évoque l’édifice mémoriel qu’il érige lui-même dans l’île intérieure, résolument déserte désormais, où s’entassent les souvenirs de ce qui se noua puis se dénoua avec son ancienne amoureuse, leur « enveloppe des possibles dans laquelle se déplace l’acte » (PM Menger), l’acte d’aimer, de faire amour.

Cette transposition d’un destin tragique collectif, communautaire au trajet d’une histoire singulière, individuelle, est sans doute abusive. Elle participe néanmoins au processus qui fait que l’on réagit à une œuvre d’art en fonction de son histoire personnelle, et elle n’est qu’un élément de l’expérience esthétique. Oui, l’édicule, minable dans sa forme, grandiose dans son titre, évoquant par-là les constructions oniriques, correspond bien à l’espèce de culte qu’il entretient à l’égard de certains souvenirs, de lieux charnels enfouis, d’espaces neurobiologiques hybrides partagés autrefois avec un autre être et qui en gardent les traces, objet d’une archéologie indéfinie. Cela s’intitule donc « Institut de la modernité de l’Ile et ministère du tourisme ». Sur un grand tableau noir, l’artiste replace l’histoire de la petite île dans celle, beaucoup plus vaste, des colonies françaises en Afrique et plus généralement de tout ce qui compose le destin du peuple afro-américain, esclavage, lois ségrégationnistes, lois anti-métissages, il dessine l’enchevêtrement des récits coloniaux. L’édifice « institut-ministère » est surmonté de la devise en néon : « Finalement, rien n’est pur ». Contre toutes les formes de racisme et leur hantise de la pureté. Tout autour, des documents, des archives, des objets, des bouts de ruines, des vestiges, des fossiles, les sculptures brisées d’un bout de civilisation effacée. Dans des vitrines « scientifiques », les collages d’une archéologie fictive. L’ensemble constitue l’empreinte du drame qui s’est déroulé sur l’île Malaga et, malgré la disparition des protagonistes, tous morts aujourd’hui, évidemment, continue de s’y dérouler, dans la nature, les végétaux, les minéraux, la terre, le paysage, les espèces animales qui les peuplent. Quelque chose d’indélébile. Comme dans les villages fantômes. Ce ne sont pas des formes retrouvées, reconstituées, ce sont des formes pour penser ce qui s’est passé et proposer une autre manière de porter cet héritage, selon des élaborations hétérogènes, en mélangeant des formes et des témoignages de natures différentes, réels autant qu’imaginaires. S’approprier. « L’île était elle-même un amalgame, avec ses arbres venus d’ailleurs, ses microclimats et ses habitants qui représentaient l’irreprésentable. En ce sens, elle était peut-être post-moderne à la fin des années 1800. Cette œuvre est elle aussi un amalgame, elle constitue mon désir de mélanger les modes de fabrication et de glisser entre les pratiques artistiques, les traditions architecturales et l’écriture de l’histoire. » (Theaster Gates) Voilà, précisément, pas tellement entretenir le souvenir pur de ce qu’elle fut avec lui, de ce que furent leurs moments mélangés, nullement encourager quelque pureté que ce soit, mais accompagner par une connaissance alternative l’amalgame que cela devient. (Pierre Hemptinne)

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La boutique des passions

Fil narratif inspiré de : une boutique-cabinet de curiosité – Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018….

Il reste en arrêt devant une boule transparente, dans la devanture, une bulle bien ronde, juste posée, mais prête à s’envoler, comme si elle fut de savon, toute remplie d’une graine de pissenlit, énorme, déployée, aérienne. Boule à neige à émulsion figée. Cela lui évoque instantanément tellement d’heures vagabondes, en plein air, dans les champs et les chemins forestiers écartés, à rêvasser en fumant la pipe, en bouquinant des poèmes et se plongeant dans les formes de la nature, à travers la fumée ou relevant la tête du livre de poche. Maintes fois, il s’extasia sur la dérive des graines neigeuses, jamais prévisible, toujours venue de nulle part, rien ne le faisait plus planer. Et, plus spécifiquement, cette graine idéale, idéelle, presque spirituelle, symbole du savoir « semé à tout vent », qu’il aimait souffler pour la disperser dans les airs, lui évoque brutalement, ainsi enclose, figée, tout ce qui circulait entre eux deuxet ensemençait leurs imaginaires réciproques, naturellement, vases communicants non conscients de ce qui s’écoulait de l’un vers l’autre mais se rendant compte un jour, au détour d’un mot, d’un trait de crayon, d’un commentaire, d’un frisson, d’une fécondité commune aux racines lointaines, inexpliquées. Combien d’heures, en effet, combien d’énergie consacrée à croire, coûte que coûte, que les idées s’envolent, circulent, migrent, vont ensemencer d’autres êtres au loin. Il est fasciné par cette semence, enfermée, mais préservée éternellement, épanouie, accomplie dans un temps arrêté et qui, libérée de la sphère transparente, pourrait reprendre son vol, intacte. Dans la boule, un vol perpétuel, transi, condensé, graine qui parade. Il a le vif désir de la posséder, l’acheter, certain que la contenir entre les mains, la caresser, la regarder, en fera jaillir d’innombrables autres souvenirs et impressions de voyages dans les sphères visibles et invisibles. De ce point brillant, son regard s’éloigne, rayonne, inventorie ce que laisse voir la vitrine. D’autres graines, des boîtes de lépidoptères étalés, colorés, des porcelaines sans âge, fines, zen ou baroques, des crânes d’animaux, des trophées de chasse, des oiseaux empaillés, des coléoptères dans de l’ambre, des roses des sables, de petits squelettes d’animaux marins, fragiles, alignés et qui lui évoquent immédiatement une suite d’instants amoureux délicats, rares, à manier avec précaution. Squelettes qui ressemblent à des bijoux antiques et réveillent au creux des paumes la sensation que ce qu’il caressait était excessivement fragile aussi, évanescent, provisoire. Et puis, plus loin, embusqués sur des étagères, multipliés par des miroirs, des coraux de toutes sortes, des fragments de poupées en cire ou biscuit, des bouquets de chardons et immortelles, des Gorgones sublimes, éventail des mers, des coquillages rares, des nautiles, des fossiles, des agates, des minerais insolites, des gravures anciennes et modernes distillant dans cet ensemble époustouflant des imaginaires d’âges très différents mais partageant le même goût pour les matières et univers mélangés, les anomalies et les hybrides fantastiques, les ombres suggestives, les mariages entre organismes d’ordres jusqu’ici séparés.

En plongeant dans la sphère déployée de la semence, en intégrant cette dérive onirique, ultra légère, immobile et sans frontière, il épouse un agréable brouillard, il se dissout dans une brume protectrice, vapeur de Léthé. « On rencontrait aussi la plante qui faisait une fleur couleur brouillard, d’une rondeur parfaite, elle-même brouillard. Une sphère couleur brouillard formée de plusieurs minuscules fleurs incolores, pleine d’air. Au toucher on ne ressentait qu’un moelleux inconsistant, mais la toucher c’était la détruire. Et si l’on soufflait dessus, ces petites fleurs volaient loin bien plus légères que l’air. Une fleur qui s’effaçait d’un souffle comme les rêves. Il ne restait en main qu’une tige creuse et un noyau plutôt répugnant qui faisait penser au piquet du miroir aux alouette ; si on brisait cette tige il en sortait un lait collant. On l’appelait « dent-de-lion », ce souffle de fleur. » (p.616)

Il ne se souvient plus d’avoir eu aussi envie d’entrer dans une boutique et il sonne pour qu’on lui ouvre, amusé d’un dispositif qui évoque les clubs privés, les boîtes de nuits, les bijoutiers de luxe, les banques, les bordels, les maisons de passe. Dès qu’il s’immerge dans les trois dimensions de cet inattendu cabinet de curiosité, il ne sait plus où donner de la tête. Pas tellement que chaque objet découvert dans la mise en scène raffinée l’émerveille en tant que tel, représentant anonyme, neutre, d’une espèce plus large. Mais parce qu’il sent que chaque objet, au contraire, est singulier, segment d’une narration spécifique, loin d’être fixée et morte, toujours en train de se tisser. Entre tout ce qui est exposé là, quelque chose se trame. Et qu’un objet soit vendu, disparaisse de l’ensemble constitué, il sera remplacé par un autre fragment narratif se greffant dans le tout, et le bout narratif emporté par un ou une cliente, ira prendre racine ailleurs, colonisera d’autres intérieurs. Cette impression est celle qui l’enchantait, enfant, quand il restait planté devant la vitrine de souvenirs de son grand-père comme devant un théâtre perpétuel. Il rêvait de rentrer vraiment dans ce théâtre, de s’y balader, il y voyait le voyage idéal, le terrain de jeu parfait. Une fois dans la boutique, c’est comme s’il se retrouvait, de plein pied, dans la vitrine du grand-père, disparue et dispersée après le décès de ce dernier et qui, serait, soudain, ailleurs, ici, reconstituée, autrement. Certains trophées, du reste, sont communs aux deux lieux, des graines tropicales, des insectes, des pièces en ivoire, des morceaux anthropomorphiques de malachite. Il éprouve un certain accomplissement, comme si une porte jusque-là fermée et, qu’inconsciemment, il n’avait sans cesse chercher à ouvrir, venait de céder. Tous ces objets reliés selon des fils invisibles et des classifications non académiques, inexplorées – des fils préexistant à son arrivée, posés par la propriétaire, mais aussi, instantanément, des fils venant de lui et traçant des chemins vers des régions inconnues – le font renouer avec l’excitation cérébrale et sensible de la lointaine lecture de Cosmos (Gombrowicz). Tous ces objets l’observent comme les yeux brillants d’une meute de loup tapie dans la nuit, hors des grands sentiers. Une meute cosmogonique dans les fourrés.

La correspondance entre la vitrine du grand-père et la boutique renvoie à des impressions plus récentes d’un autre lieu qui, du coup, intègre la même famille, s’incruste dans la vitrine qu’il connaît depuis l’enfance, rejoint les autres occurrences qui, tout au long de sa vie, ont prolongé cette vitrine féérique. Ramification. En effet, il revit, en décalé et à la manière d’une attraction érotique, la magie entraperçue de l’atelier de l’artiste qu’il aimait (il n’y fut que de passage, quelques fois, « en visite », sans vraiment se poser, son regard essayant de tout photographier). Les objets fétiches, les livres inspirant, les images références, les objets personnels, les vêtements éparpillés, les carnets d’ébauches empilés, des feuilles épinglées avec des esquisses, des essais de formes et couleurs, d’autres papiers gribouillés, des vases avec fleurs séchées, des amas de matières insolites, des terrils de cendre dans des cendriers, des vidanges, des tablettes de comprimés, des ustensiles médicaux, une théière, des coupelles précieuses, des boîtes où gisent des insectes morts ramassés dans la cour, recroquevillés, des brindilles, des feuilles, des coques ramenées de promenade, étrangéisées,au bord du bureau, des photos de famille.

Il devient un habitué de la boutique. Il achète peu, il ne parle guère. Il contemple, il scrute, parfois prend des notes, sollicite des références précises, des explications complètes sur l’origine de certains objets. La patronne est intriguée, intéressée par son comportement de vieux monsieur transi, discret, peu expansif, mais profondément remué face à tout ce que réunissait sa boutique. Elle le considère vite comme aspirant à intégrer le fonds de commerce original, à faire partie des meubles. Il ne bouge pas beaucoup, contemplatif, en arrêt, enquêteur cataleptique. A la manière d’un solitaire recueilli devant une tombe, submergé par d’innombrables souvenirs, à trier, à interpréter et ouvrant d’autres possibles qui auraient pu se produire. Il est un habitué effacé, intégré aux autres habitués, fantomatiques, inféodés à la patronne, des collectionneurs en manque toujours à la recherche d’une nouvelle pièce, des artisans, des artistes, des originaux qui venaient présenter leurs trouvailles, leurs projets, avides d’une reconnaissance, d’un espoir de vente, d’un marché transmuant leurs créations immatérielles en valeur échangeable, matérielle.

Un jour, longtemps après, il réussit à attirer la jeune artiste, dont il avait été amoureux en d’autres temps, dans ce magasin. Ils se sont retrouvés, selon un hasard arrangé, dans le quartier et il lui a proposé de venir choisir un objet qui commémorerait ces retrouvailles. Il lui avait envoyer des lettres à propos de la boutique, des descriptions, des scénettes s’y produisant. S’il ne l’avait plus vue depuis des années, quelque chose était resté entre eux, suffisant pour qu’elle accepte l’invitation. Il la présente à la propriétaire, vante ses mérites artistiques. Comme elle a une farde et des travaux avec elle, de même qu’une tablette avec de larges archives, il suggère d’examiner ça ensemble. Ils s’installèrent à trois autour d’un guéridon en marqueterie et incrustations coloniales.. Elle explique – raconte – ses dessins, ses collages, ses abécédaires. La patronne, alors, comprend, elle plonge son regard dans ceux de l’homme pour lui signifier qu’elle a la révélation que tout est relié, lui, elle, le magasin. Elle comprenait. Elle choisit quelques gravures, elle doit vivre un peu avec avant de décider de les inclure en son catalogue et les proposer à la vente, à  la concupiscence des clients. Elles disparurent longtemps. Puis un jour, elles intègrent l’étalage, semblent avoir toujours été là.

Des semaines et des mois passent et leurs rythmes de vie réciproques, bizarrement, s’aménagent naturellement pour rendre possibles des échanges plus réguliers. Leurs emplois du temps respectifs retrouvent des accointances. La boutique est un lieu où ils peuvent à nouveau se voir, se réunir, parler, échanger des textes, des dessins, des photos, des gestes, des regards. Un espace intermédiaire qui déjoue le réel, la morale, les obligations. Là, ce n’est pas tromper, c’est autre chose. Une sorte de lieu fictif où leurs fictions respectives s’entrecroisent hors de tout contrôle de tiers. Loin de toute caméra.

Alors qu’ils dégustent une fois un café en terrasse, après une visite à la boutique, et échangeant sur tels ou tels objets les faisant rêver – je veux dire objets entretenant un de leur rêve commun, partagé -, elle est frappée par une petite tache d’encre, qui dépasse du poignet de sa chemise. Elle demande à voir et est surprise de découvrir un discret tatouage. « Ah, c’est quoi ça ? Ca ne te ressemble pas, tu te disais assez rétif à ce genre d’ornement corporel !? » – « Oui, je n’ai pas vraiment changé d’avis. Juste une exception ! C’est le logo de la boutique. Nous sommes plusieurs à le porter. Ca n’engage à rien. Ca me relie à ce que je te disais, cette sorte de « meute cosmogonique » que j’aime sonder. Plutôt m’y perdre. Bon, en même temps, je me suis laissé marquer un jour un peu ivre. » Alors, vestiges d’anciennes conversations intimes, elle réactualise son désir à elle d’être tatouée, de porter des signes entre la vie et la mort, des illustrations à fleur de peau de ses palpitations vitales et mortelles. Sans parvenir à se déterminer pour des motifs, un endroit, un thème, un moment. En quelque sorte, l’angoisse de la peau blanche, de la page vierge et nue. Il ne la laisse pas gamberger, il coupe court et lui présente un plan précis et structuré, réfléchi et déterminée. Comme s’il avait réfléchi à ça depuis une éternité et transportait dans sa poche la carte à transférer sur sa peau. Il lui montre un croquis, vieux papier froissé, son corps à elle avec les éventuelles incrustations figuratives et lettrées qu’il suggère d’opérer. Peut-être n’a-t-il jamais été aussi déterminé dans ses rapports avec elle. Elle écoute, décontenancée, peut-être abasourdie, mais au fond, séduite.

Peu après, il revient avec l’artiste à la boutique, à une heure habituelle, assez tôt le matin et, cette fois, ce n’est pas pour bavarder autour d’une farde à dessins. Il avance vers la pièce du fond, la main conduisant la jeune femme, posée tantôt sur l’épaule, près de la nuque, ou glissant aux creux des reins. Il y eut, presque imperceptible, une sorte de passation avec la patronne de la boutique : « tiens, je vous la confie ». Et elle passe du côté de la patronne, de l’autre côté. En même temps, il tend une enveloppe. Dedans il y a un texte, une citation, qu’il a envoyé il y a plusieurs années à l’artiste. La description d’une fleur de la passion par une enfant, enfin, par une adulte se souvenant de l’impression que la fleur lui fit, quand elle était gamine. En même temps que la lettre, une feuille avec quelques indications de ce qu’il voulait, tout en laissant la place pour l’interprétation.

Voici le texte :

« C’était la fleur du mystère. Plus que du mystère, du miracle indéniable. Une fleur aux couleurs de la mélancolie. Vert clair, si clair qu’elle finissait en blanc verdelet ; lilas qui s’estompait en violet sombre, involucre presque noir. Elle était là, sous mes yeux, je la prenais dans mes doigts. La couronne d’épines, la voilà, indéniable ; comment ne pas voir les fouets ? Figés à mi-hauteur, tels qu’ils ne restent qu’un seul instant quand on les manie ; l’éponge qui l’abreuva, la voilà, là-bas, au milieu ; au-dessus se dresse le roseau, sceptre du roi pour rire, et au sommet, bien hauts sur tout le reste, indiscutables, les trois clous noirs comme noir est le fer. Une fleur de vendredi saint. » Dolores Prato, p.404

Les indications :

« Tatouer à différents endroits du corps les éléments distincts, séparés, de la fleur tels qu’ils sont énumérés dans la citation. Vert clair (une tache pour donner à voir cette sorte de vert, de blanc verdelet), lilas, violet sombre, disperser plusieurs taches discrètes de ces couleurs de la mélancolie. Ensuite, la couronne d’épines, les fouets, l’éponge, le roseau, le sceptre, les trois clous noirs… Les répéter, à plusieurs endroits du corps, peu exposés, il faudra les chercher. En petit format, presque des poinçons. La fleur complète, enfin, sera rassemblée et épanouie en dessous du nombril. Et la citation elle-même, complète, en cursive, au bas du dos, dans la cambrure, les dernières lettres léchant la naissance des fesses. »

La porte se referme. Il pense vaguement à ce qui doit se passer entre les deux femmes. Se rapprocher, mieux faire connaissance. Relire le texte et la feuille de recommandations. Étudier le corps à tatouer, le découvrir, l’explorer, déterminer ensemble les endroits les plus appropriés pour accueillir les dessins, se familiariser avec la texture épidermique. A elles deux, elles procèdent méthodiquement, la patronne photographie l’artiste, nue, sous toutes les coutures, enregistre scrupuleusement toutes les mensurations, les introduit dans un programme qui recrée le corps en trois dimensions. Elles exécutent plusieurs implantations – variant les tailles, les teintes, les localisations – et les testent sur la représentation virtuelle qu’elles font se mouvoir pour essayer de voir et sentir comment les tatouages vont jouer ensemble, vont apparaître, vont faire constellation sur l’ensemble de la peau, se cacher, surgir, appeler. C’est lent et long. Il y pense, mais vaguement, il voit des formes, des mouvements, des couleurs, il entend des sons, des frottements, des caresses, le tout composant une sorte de fleur-brouillard dans une bulle transparente. Un processus est lancé, il n’attendra pas le résultat. Il découvrira le résultat de cette séance de tatouage bien plus tard, peut-être jamais, il en ruminera les hypothèses dans sa tête. Ou pas. Un jour. Peut-être que la conjonction nécessaire ne se produira plus jamais. Ce n’est pas le plus important. L’essentiel est la fleur de la passion. Il préfère garder tout ça en tête, disparaître à nouveau de la circulation, se fondre dans la nature, ne plus savoir ce qu’il attend.

Pierre Hemptinne

 

 

Petites musiques et entrailles des liens fidèles

Fil narratif à partir : Les enfants rouges, table parisienne – Frédéric Lordon, La condition anarchique,Seuil 2018 – Dolorès Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 – James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019 – Olivier Beer, Households Gods, Galerie Thaddeus Ropac – Neige, des souvenirs, etc.

Plutôt que sans cesse courir les nouvelles tables de la compétition gastronomique, et se muer soi-même en compétiteur, revenir s’assoir à la même adresse, au même comptoir, sentir se tisser un lien entre le savoir-faire d’un cuisiner en particulier et l’attitude qu’il a – à la fois contemplative, tendue, intense, inquiète – devant l’assiette. Tout ce qui est disposé là, depuis le contenu de différentes casseroles , poêlons et autres appareils jusqu’à l’agencement minutieux, à la main, dans la vaisselle de service et l’exposition de l’assiette finie, nantie de son paysage, à l’appétit du convive, chaque fois une œuvre qui s’adresserait à lui singulièrement, presqu’une œuvre unique malgré la ressemblance avec d’autres assiettes en train de voyager depuis l’office vers les différentes tables, déclenche soudain des pensées, des parfums oubliés, des sensations diffuses, des souvenirs brefs et lumineux, des suggestions, des promesses. Quelque chose de fulgurant. Et de quelle manière, chaque fois bouleversante, comme un retour à un berceau des saveurs, sachant qu’il n’y a jamais naissance nette, mais progressive, sédimentée, mêlant des temporalités et des localisations différentes, des récits pluriels, hétérogènes. Mais le tout inscrit dans un continuum d’expériences passées et présentes dont les effets continuent leur lente propagation et décomposition. Et ce face à l’assiette, engageant le corps et l’esprit, à la façon dont les œuvres d’art expriment et communiquent leur puissance liante, reliante. « Le corps-esprit puissant est bien celui qui éprouve et pense beaucoup de choses à la fois (simul). A quoi alors pourrait-on mesurer la puissance d’une œuvre, et partant sa valeur, sa vraie valeur de puissance, indépendante des issues axiomachiques institutionnelles ou des véridictions douteuses ? A la manière dont elles induisent en nous plus de liaisons, dont elles nous aident à tenir plus de choses ensemble. » (p.234) Chaque assiette ici, avec ses couleurs, la configuration paysagiste des produits et leurs fumets conjugués est, par excellence, inductrice d’un plus de liaisons. Pas forcément explicites, mais à l’état brut, un concentré d’intuitions régénératrices, reconstituantes à tout le moins, et que l’on avale, avide.

Par le large passe-plat entre cuisine et salle, apercevoir quelqu’un. Pas tel ou tel concurrent d’un quelconque top chef. Mais, fidèle au poste, le même cuisinier, affairé, concentré, attentionné bien que nerveux, méditatif bien que sous pression, inchangé depuis des années, bien que toujours aussi neuf, à l’allure presque novice. Il ne prépare pas tel ou tel coup d’éclat, il est dans son continuum. S’émerveiller de lui voir conserver cette luminosité tout en reconnaissant que sa physionomie a gagné en maturité, en même temps que sa cuisine et la composition de ses plats. En effet, le fil rouge auquel il avait décidé de consacrer ses recherches, celui de revisiter les classiques de la cuisine de bistrot française, en sollicitant un héritage japonais, était au départ plutôt littéral, intuitif, classique avec quelques touches géniales, juste des ouvertures. Cet exercice continué jour après jour, sans doute poursuivi dans une stricte fidélité à l’intention première, presque comme on répète la même chose, au fil du temps s’est imperceptiblement éloigné de l’épure initiale et a incorporé, sans s’en rendre compte, une complexité raffinée inimaginable au début. Une complexité naturelle, qui coule de source, raffinée et qui, pour quelqu’un qui goûterait aujourd’hui pour la première fois les plats de ce chef, ne serait pas perceptible, parce qu’il ne mesurerait pas le chemin parcouru, la dérive méticuleuse, ingénieuse, fruit d’un approfondissement instinctif au cœur d’une même démarche, des mêmes gestes, d’un savoir-faire avec lequel il a construit les bases d’un style.

Avec le maquereau de Bretagne mi-cuit, avec sa salade pommes de terre, il retrouve une nourriture traditionnelle de bistrot, mais aussi un plat familial qu’il aimait partager avec son père, de filets de harengs marinés avec des pommes de terre froides assaisonnées de mayonnaise. Ici, l’interprétation recouvre et déborde l’original, convoque et sublime les saveurs connues et puis diffère complètement, ouvre des pistes vers une infinité de variations, de nuances, de conjonctions nouvelles, grâce à ce qu’il y associe, la sauce au vin blanc et au Mont d’Or remplace la mayonnaise, avec une finesse onctueuse, et surtout les algues et le boulgour en filaments croustillants et quelque fines tranches de kumquat qui, rouages fruités colorés, une fois sous la dent, font exploser la fraîcheur de toute la composition.

Déguster des yeux, des papilles, des narines, siroter, vider consciencieusement une bouteille de Beaujolais nature, vérifiant avoir une grande soif mais surtout en ruminant que c’est ici, dans ce lieu qu’il avait le plus ardemment souhaité venir dîner avec une amoureuse à présent disparue, dans la période des amours où il est si important de sortir, de s’attabler à des tables que l’on aime particulièrement, qui révèle nos aliments préférés et nos appétences tant organiques qu’immatérielles. Ici, elle aurait mieux compris à quel point elle irradiait tout un écosystème me nourrissant, dont j’ai besoin de dévorer les fruits, où je suis un éternel cueilleur chasseur.Il avait manigancé en de multiples occasions pour y parvenir, lançant des invitations loufoques, élucubrant des combines un peu scabreuses, et échouant de peu, le rendez-vous étant conclu une fois et décommandé à la dernière minute pour raison de santé. Écœuré, renonçant la mort dans l’âme à échafauder de nouvelles tentatives (les obstacles étaient nombreux, des vies séparées, des villes éloignées). Mais de l’avoir tant rêver, de s’y être vu avec elle tant de fois, mentalement, il a été ici avec elle sans y avoir jamais été, même mieux, ici, ils se retrouvaient régulièrement et parvenaient à une communion inégalée ailleurs.Et curieusement, d’y revenir, de préférence seul, pour se laisser sombrer dans le mutisme où il sait qu’avec patience et vigilance il parviendra à récupérer des vestiges de ces temps parallèles, le fait se sentir plus proche d’elle que de revoir n’importe quel autre endroit où ils ont été pourtant réellement ensemble, unis, dans leurs plus simples appareils, comme on dit. Ces évocations fantomatiques s’accompagnent d’un agréable vrombissement aux modulations planantes, venant compléter l’hallucination. Comme si, dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Mais que ce soit clair, il n’évoque pas les soupirs, gémissements, halètements et onomatopées qui accompagnent les ébats ; il accède, sans doute, en effet, par le biais des émotions érotiques, au son intérieur de la femme aimée, enfin de celle-làen particulier, comme si ses sens envoyés et télescopés en elle étaient des micros et captaient et amplifiaient l’harmonique qu’elle produit ou plus exactement que produisent les flux qui traversent son organisme, en réponse à tout ce qui se connecte à elle et la situe interactivement dans la biosphère ; de même, il sait qu’elle a capté en lui le même phénomène acoustique. Et qu’elle l’a incorporé au sien. Pas la peine de visionner des scènes de bruiteurs sadiques où il aurait introduit par différents orifices de bons micros allant officier au cœur des entrailles, ils n’en ramèneraient que borborygmes intestinaux, vaginaux, stomacaux, non, imaginez des micros plus psychiques, passant outre ces parois et organes. Le bruit qui flue et fuse tout au fond, en un point abyssal, abstrait et biochimique à fois, où s’organise son métabolisme et qui en maintient la persistance fonctionnelle. Imperceptibles frictions entre particules, selon un rythme strictement singulier, quelques notes personnelles à nulle autre pareilles et moteur de la régulation de l’être dans son identité insaisissable (et qui n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique des « identités culturelles, nationalistes »). Le tatouage sonore que cette femme voyant dans le vide intérieur de l’univers, tel un hologramme cabalistique, la personnalité, le tempérament d’un silence qu’il ne pouvait atteindre que là. Dans la cessation de tout souffle de sons,ce qui se produit en diverses occurrences, notamment en traversant une exubérance de cris et sucions,il entendit son bruit, comme l’écrit Dolorès Prato. « Un fil de bruit plus fin que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui. J’étais arrivée si loin, dans un espace muet où seul le silence respirait. Ébahie, j’écoutais ce son ébahi. Le silence devait être ce qu’on n’entend pas, et moi, je l’entendais. Jamais personne ne l’avait entendu sinon ce n’eût pas été le silence. Ce n’est pas rien d’entendre ce qui pour tous les autres au monde n’existe pas. Je restai forcément là, immobile, à écouter. » Alors qu’il ressasse ce silence, ce fil de bruitunique qu’il a entendu dans la chair qui cesse d’être chair – et avec laquelle il a perdu tout contact direct – , ce fil de silence-bruit qui s’est incrusté en lui, qui suscite peut-être une sorte de larme au coin de l’œil mais sans attendrissement particulier, entre deux plats, la serveuse dépose devant lui une large coupe qu’il n’a pas venu venir, qui ne correspond pas à ce qu’il a commandé. Quelques quartiers de pamplemousse rose surmontés d’une glace et d’un granité de litchi. C’est un présent du cuisinier qui a reconnu, attablée, une figure apparue là par intermittence, expression d’une fidélité. En partant, échanger un clin d’œil, un sourire, une salutation, un « à la prochaine fois » implicite.

Après une longue averse de neige, il sort au jardin pour colporter de la matière neige fraîche, poudreuse, la mettre en interaction avec son organisme, via le toucher, des gestes, des outils qui brossent et déplacent. Immergé dans le blanc silencieux ouateux qui recouvre et dessine toutes les branches, la moindre brindille. Les pas dans la neige, la raclette qui repousse la couche qui cachait la terrasse, pelleter pour dégager les sentiers, une sorte d’amplification de « ce fil de bruit plus fin que le fil du cocon de ver à soie » et qui le relie à son corps à elle qui n’aurait pas manqué de l’entraîner dans un roulé-boulé nu à même cette peau neigeuse froide immaculée, brûlante.

Puis, seul dans la chambre d’hôtel, à défaut de compagnie, il ouvre un nouveau livre et celui-ci reprenant et modifiant les débuts de la civilisation humaine sur terre, les premières organisations sociales, exposant des points de vues qui bouleversent le « récit civilisationnel standard », il est pris par ce sentiment d’entrer dans un nouveau récit, d’apprendre tout ce qui lui manquait jusqu’ici, il a envie de dévorer le bouquin en une nuit, de tout absorber en une fois, pour mieux jouir et mieux conserver l’articulation des idées, la cohérence des arguments. Faire corps avec. Malgré la fatigue, galvanisé par les mots, les phrases, les idées, il ne sait plus s’arrêter. Le récit civilisationnel démarre toujours avec une date presque précise, avec le fait majeure de la domestication des céréales et de l’invention de l’agriculture qui entraîne la sédentarisation, la naissance de l’État, et voici, c’est parti, le progrès ne s’arrêtera plus jusqu’à nous, linéaire, implacable, justifiant de croire en des formes d’organisations sociales actuelles. Et avant que ne s’enclenche cette marche triomphale, il n’y avait que des barbares. « J’entends défendre l’idée que l’ère des États antiques, avec toute la fragilité qui les caractérise, était une époque où il faisait bon être barbare ». Et, restituant les résultats de nombreuses recherches, les siennes et celles d’autres anthropologues, il démontre que les « barbares » avaient déjà des formes de sédentarisation, que les chasseurs-cueilleurs étaient détenteurs d’innombrables savoirs que l’imposition de l’agriculture céréalière allait faire disparaître. Surtout, ils pouvaient bien vivre en travaillant quatre ou cinq heures par jour, sans contrôle central, sans prélèvement de taxe. Le passage à l’agriculture a signifié aussi un labeur beaucoup plus éprouvant. Le récit traditionnel fait croire à un instant magique où l’homme découvre l’agriculture, forme de vie qui allait attirer l’humanité entière, convertir peu à peu tous les chasseurs-cueilleurs. Il semble qu’il n’en a pas été ainsi. L’homme a planté, semé, a inventé une agriculture sauvage et une horticulture légère bien avant les débuts structurés, étatiques, de l’agriculture. L’évolution a été, comme souvent, plus lente, plus complexe, plus mélangée et tâtonnante. Avec des développements dans une direction, puis des hésitations, des reculs, des résistances. Les possibilités de contre-récit qui palpitent dans les pages de ce livre l’exalte. Le portrait pivot du cultivateur comme homme nouveau introduisant une nouvelle stabilité d’existence par sa prévoyance, son anticipation des récoltes, ne tient plus la route dès que l’on s’intéresse à l’histoire profonde. « Le cultivateur était représenté comme un individu de type qualitativement nouveau parce qu’il devait se projeter loin dans le futur chaque fois qu’il préparait un champ pour l’ensemencer, le désherber, puis veiller sur la maturation de se semis, et ce jusqu’au moment espéré de la récolte. Ce qui est faux dans ce récit – et à mon avis radicalement faux – ce n’est pas tant le portrait de l’agriculteur que la caricature du chasseur-cueilleur qu’il implique. Il laisse en effet entendre que ce dernier était une créature imprévoyante et irréfléchie, esclave de ses impulsions, qui parcourait son territoire à l’aveuglette dans l’espoir de tomber sur du gibier ou d’arracher une baie ou un fruit quelconque d’un buisson ou d’un arbre de hasard (« rendement immédiat »). Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. » (p.81) Et de détailler en quoi les chasseurs-cueilleurs opéraient de manière organisée, réfléchie et prévoyante, avec des calendriers, des méthodes et des techniques élaborées, une activité digne de mériter le nom de civilisation. Les multiples nourritures fournies par l’écosystème étaient connues, étudiées, exploitées de façon prévoyante. « Il faut percevoir les ressources d’un territoire à la façon dont le faisait sans doute un chasseur-cueilleur : comme une réserve massive, diversifiée et vivante de poissons, de mollusques, de noix, de fruits, de racines, de tubercules, de racines et de carex comestibles, d’amphibiens, de petits mammifères et de gros gibier. » (p.80)

Ce qui l’excite n’est pas tellement de découvrir la déconstruction d’un récit dominant, mais de constater à quel point les connaissances humaines sont sans cesse en évolution, toujours susceptibles d’être modifiées, d’accéder à de nouveaux indices à interpréter, que rien n’est jamais figé. L’aventure est loin d’être terminée même s’agissant d’expliquer l’évolution de notre espèce. Même s’agissant de faire parler des vestiges « morts », rigides et tout de même, en nombre limité, le cerveau humain échafaude de nouvelles hypothèses, améliore sa compréhension des bribes, et permet de mieux appréhender ce qu’il se passe maintenant. C’est une excitation spirituelle et charnelle semblable à celle qui caractérisait ses périodes amoureuses où l’attirance, le désir, la plongée dans l’autre complexifie le récit de sa propre vie, lui confère de nouvelles facettes. Il sent, grâce à ce livre qui déplace les repères, que le « récit civilisationnel standard » est idéologique et continue à légitimer des formes d’organisation sociale basée sur l’exploitation des ressources naturelles au profit d’un pouvoir central. Pourquoi l’histoire officielle n’a-t-elle pas été plus prudente, respecté le principe que rien n’est jamais aussi linéaire qu’elle le prétend une fois la domestication des plantes et des animaux en marche ? Les raisons sont multiples, mais il y a cette hypothèse, concernant la nature des sociétés avant la naissance de l’État, qui le séduit : « Ces sociétés reposaient en effet sur ce que l’on appelle aujourd’hui des « biens collectifs » ou des « communs » -plantes, animaux et espèces aquatiques sauvages auxquelles toute la communauté avait accès. Il n’existait aucune ressource dominante unique susceptible d’être monopolisée ou contrôlée – et encore moins taxée – par un centre politique. Dans ces régions, les modes de subsistance étaient tellement diversifiés, variables et dépendants d’une ample gamme de temporalités qu’ils défiaient toute forme de comptabilité centralisée. » (p.73) Il s’endormira le livre en mains.

Les œuvres, dans leur office d’initier des liens, fabriquer des liaisons entre notre système synaptique et les synapses de nos proches disparus, éloignés, celles de l’être que nous fûmes nous-mêmes (nos anciennes synapses et leurs traces), celles de tous les autres organismes ou choses nous environnant, s’il les cultive intensément, systématiquement, comme sa raison de vivre, c’est qu’il sait que cela institue une sorte de chasse-cueillette où à tout moment il peut découvrir l’une ou l’autre qui éveillera le genre de liaisons qui, par cascades, réverbérations, embranchements et dérivations multiples, reconduit ses sensations et émotions esthétiques dans les parages de l’extase sauvage qu’il pouvait quelques fois éprouver devant la beauté de cette amoureuse lointaine. Et il sait qu’il peut très bien passer à côté d’une œuvre sans percevoir son potentiel de retrouvailles. Une beauté qui n’était pas purement plastique ni une essence planant au-dessus des contingences, mais qui surgissait dans les échanges, à l’improviste, justement quand ses expressions, ses intonations, ses mimiques, ses teintes lumineuses se liguaient en cocktail qui donnait accès à d’autres réalités, des manières de sentir la multiplicité de la vie qu’il n’avait encore jamais connues. Et singulièrement dans la fusion érotique, quand elle lui faisait certaines choses guidée par son désir de lui qui le désarmait à chaque fois, un don auquel il n’a jamais été préparé, quand elle le prenait et l’enveloppait de partout, fluide et ferme, alors si proche physiquement du moindre de ses organes, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant, quand il la contemplait alors en pleine action transie, tellement inaccessible, presque une apparition, un être incroyable essayant d’animer un ignorant, de le ramener pleinement à la vie. Ce que cela a fabriqué, ces instants de puissance, outre des souvenirs qui ne cessent de vibrer et d’inspirer de nouvelles interprétations, s’apparente à ce que l’on peut puiser dans le commerce des œuvres qui durent. « Une œuvre qui dure, c’est une œuvre qui n’en finit pas d’induire les hommes à lier, dont la puissance inductrice-liante continue d’irradier, dont la mesure des effets n’est toujours pas achevée et, dans ce triangle de la durée, de l’induction à lier, et de l’extension des effets, ce sont toutes ces coordonnées spinozistes de la puissance qui se trouvent récapitulées. Mais qu’elle dure est aussi, par le fait, le signe d’autre chose, et doublement. D’abord qu’elle a traversé des configurations passionnelles très variées, par-delà l’espace et les générations, donc qu’elle a traversé de la double épreuve de la variation historique et géographique des ingenia, attestant par là qu’elle est capable de les affecter tous, c’est-à-dire qu’elle touche à « la nature une et commune à tous »… » (p.240) Oui, après décantation, ces scènes vécues acquièrent ce statut étrange d’œuvres qui durent, ont-elles du reste réellement existé, ne les confond-il pas avec d’autres, ou plus réalistement, ne sont-elles pas mêlées à d’autres ? Parfois, il ne sait plus car, comme on le dit parfois le plus simplement possible, c’était si beau. Et il constate que se produit en lui, de plus en plus des exemples de perméabilités entre le réel et ce qu’il a rêvé, en bien comme en mal., des ruptures de digues. Ainsi, il y a longtemps, il vivait dans une petite maison pas très hermétique, pas très solide. Un a peu près de maison. Il y a régulièrement fait le rêve qu’en son absence cet abris était visité, cambriolé et que systématiquement on lui volait sa chaîne stéréo. A force, il finissait par connaître la bande du village qui se livrait à ces exactions, sans les dénoncer, en essayant parfois de leur parler. Mais d’autres nuits, la scène de l’effraction revenait, intacte, et il se réveillait angoissé, en sueur, persuadé qu’il y avait quelqu’un dans a maison. Aujourd’hui, il lui arrive d’être persuadé avoir été réellement l’objet de cambriolages répétés. Il lui faut raisonner un certain temps pour se persuader qu’il ne s’agissait que de mauvais rêves insistants.

Ce qu’il a ressenti hier au restaurant, une subtile extase sonore rémanente – conjugaison du lieu, des mouvement des serveuses, les conversations des convives, la saveur des plats, la présence du cuisiner, les souvenirs – le maintient dans la conviction qu’il est irrigué de signes, de signaux d’autres âmes connectées et que ça lui donne une capacité à dire et à faire des choses (ne serait-ce qu’à ses yeux, dans le périmètre limité de son espace vital minimal, privé). Dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Comment raconter, ou rendre simplement audibles, les sons qui caractérisent les âmes, les petites musiques intérieures ? Quand il entre dans une galerie emplie de sons aux origines difficiles à établir. Une sorte de souffle d’orgues silencieux – ce silence juste après ou juste avant le concert des tuyaux – comme on en perçoit en s’avançant dans certaines allées de grandes cathédrales. Au fond de la grande salle blanche est disposé une sorte d’orchestre symbolique. Des socles de hauteurs différentes, des objets-instruments, des micros, des fils. Des vases, des céramiques, des coupes, des amphores. Le genre d’objets dont des spécimens se retrouvent chez tout le monde, dans tout intérieur domestique. Mais ici, rassemblés, en collection. La musique qui emplit la salle vient de toute évidence des micros qui plongent dans l’ouverture des poteries ou disparaissent dans le corps de telle sculpture, telle figurine, telle armoire. A la manière dont peuvent être organisés dans un orchestres les instruments de différentes familles – cordes, cuivres, vents, percussion -, il y a trois groupes d’objets, trois entités, une centrale, une  gauche, une à droite. Toute cette réunion est placée sous le titre « les dieux de la maison ». Mais que vont chercher les micros dans les entrailles de ces objets-vestiges sans réel fil conducteur, famille disparate quant aux usages évoqués et aux époques concernées ? Les microphonesamplifient « le ricochet du son ambiant dans les espaces internes des objets, créant ainsi des boucles de rétroaction acoustiques douces, qui nous permettent d’entendre le son inné de chaque objet ». (Feuillet du visiteur) Bon, si c’est le ricochet du son ambiant, ce n’est pas pleinement le son inné de chaque objet, c’est le son inné de l’interaction entre un son ambiant, variable selon le lieu, et les caractéristiques des entrailles d’un objet dont la forme et la surface des parois, le volume de vacuité, le matériau principal de l’objet et son volume extérieur – il peut épouser l’espace intérieur ou en différer considérablement, développer une masse ou des excroissances qui mobilisent plus ou moins l’environnement et conditionne les manières de résonner. Mais c’est donc bien le son propre de chaque objet en activité de résonance, de ricochet. Les objets ont été choisis pour les relations qu’ils entretenaient avec des personnalités bien précises du roman familial. Sculpture virtuelle de ricochets entre l’objet et la personne, ses ondes propres, les échanges via simple contemplation –  la vue de certains objets reposent, aident à se poser – ou par usage, gestes, toucher, comme le cas d’un moulin à café, d’une burette d’huile, d’une sorbetière… Des objets, des ricochets, des sons, des souffles ténus qui sont ceux de la patine réelle ou spéculaire qui s’installe du fait du frottement entre objets, personnes, choses, idées. L’entité centrale, face à l’entrée, est celle du père. A gauche celle de la grand-mère, à droite celle de la mère. Disons que, pour l’essentiel, chaque entité regroupe quelques objets fétiches du père, de la mère, de la grand-mère. Des objets qui leur ont appartenu et qui, au moins pour le fils et petit-fils, ont fini par épouser l’âme de leur propriétaire. L’artiste leur a ajouté quelques pièces acquises par lui-même sur différents marchés et brocantes du monde entier et qui lui semblaient, elles aussi, connectées à l’âme des figures familiales. Il ne se contente pas d’installer un dispositif capable d’amplifier l’infime fil de bruit-silence du ricochet en chaque objet. Après étude de ces sons, il écrit une composition. Il la fait exécuter par l’orchestre des objets. En visitant et auscultant cet étrange orchestre, il constate que sur chaque cordon ombilical noir, reliant chaque entité à l’émission centrale et harmonique du son, de petites lumières s’allument par intermittence, alternance, clignotent. Elles indiquent chaque fois de quel objet le son entendu est en train de sortir. Ces ondes inouïes, complètement silencieuses sans appareillage sophistiqué de captation, n’en existent pas moins même quand nous ne les entendons pas. Elles agissent. Elles entretiennent et sont le chant de ce mycélium animiste qui nous relie à chaque chose, à toutes choses. L’artiste puisant dans ces groupes d’objets ce qui ne cesse de le maintenir en contact avec les ondes parentales, les présences tutélaires qui ont veillé sur lui, qui l’ont enveloppé d’influences protectrices et fertilisantes, en les organisant en composition, il sonde et donne forme à sa propre généalogie sonore, il replace les flux mentaux et organiques de son existence dans une famille nourricière très élargie, il isole, module et sculpte les fils de bruits archi fins, les fils de silence-bruits archi sensibles, plus fins que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui,dont il se constitue en ricochets toujours immanents et en boucle, jamais figés, fils de bruits-silences dont les débuts et les fins se perdent dans la nuit des temps et le silence à venir. Ce genre d’écheveaux est la signature irréductible à quelque identité que ce soit de toutes nos pulsations métaboliques.

Pierre Hemptinne

La main dans l’onde (mycélium mon amour)

Fil narratif à partir de : Candice Lin, Un corps blanc exquis, Bétonsalon – Haegue Yang, Quasi-ESP, Galerie Chantal Crousel – Un prunier, un bain de mésanges – Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. La Découverte 2017 – Yves Citton, Médiarchies, Seuil 2017 – Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard – Anne Dillard, Pèlerinage à Tinker Greek, Christian Bourgois – ETC.

 

Une courte ondée inattendue, dense, fraîche, fouette le jardin. Au-delà des nuages sombres, très localisés, peu étendus, la clarté reste intense, proche. Juché sur une échelle, plus ou moins abrité par arbres, juste éclaboussé, il cueille, mord et suce des prunes bien mûres, fermes, juteuses. Il a mangé les fruits les plus accessibles. A présent, il doit se contorsionner, adopter des positions risquées. Tendre le bras à l’excès. Tirer à lui, précautionneusement, des branches fragiles et chargées, jusqu’à leur point de rupture. Chaque fois qu’il atteint un nouveau trophée en fouillant l’onde des feuilles, à l’aveugle, dans ce désir tendu d’équilibriste, qu’avant même de la voir il palpe la peau nue parcourue d’une fente lisse, puis qu’il sent la prune se détacher et se donner dans sa paume, il pense à l’usage érotique d’utiliser quelques fois « prune » à la place de « con » ou « chatte », diminutif gentil, tendre, fruitier. Il la caresse, retire la fine couche de pruine, la fait luire, ferme et charnue, chaque fois semblable et chaque fois différente, connue et singulière. Il mord et la chair juteuse enchante sa bouche de sa pulpe dorée, sucrée et parfumée. Aussitôt le noyau recraché, l’envie de recommencer lui fait replonger la main dans les branches hautes, bercé par la comptine de Dick Annegarn, Je suis une prune/ Un ovoïde de fortune/ Un avatar de demi-lunes… Il dévore goulu. Soudain, donc, il pleut. Il regarde l’impact des gouttes tantôt désinvoltes tantôt assassines sur les feuilles, les fleurs, la table d’extérieur. Une partie du jardin est tourmentée par le vent, les rafales de pluie, une autre ensoleillée, paisible. Deux saisons simultanées. La diversité météorologique sur un si petit territoire est magique. Véloce, l’averse est déjà loin, le ciel redevient uniforme, inoffensif. Quelques heures plus tard, séché, il est dans son bureau, concentré, au clavier de l’ordinateur, plongé dans les préliminaires d’une écriture, état mental semblable à ces efforts que l’on fait, en tous sens, pour rassembler et mettre en forme des souvenirs insaisissables, indéterminés, mais dont on sent pourtant l’influence, souterraine et persistante, cyclique, sur nos humeurs. Des bruits le perturbent, pas tellement le bruit en tant que tel, mais le fait qu’ils soient difficiles à identifier, propageant de l’inconnu. Même si cela résonne dans des zones liminaires de l’attention, il ne parvient à éclaircir aucune composante de ces bruits, que ce soit leur provenance, leur situation proche au lointaine, qu’ils proviennent d’au-dessus ou d’en-dessous, de dehors ou dedans, qu’ils sortent d’une matière ou soient produits par quelques mouvements contre un obstacle, rien ne convoque quelque chose de connu, une catégorisation disponible. Frottements. Percussions. Froufrou. Cela évoquerait, s’il analysait en détail la nature de ces sons, différents souvenirs musicaux, du temps où son métier était d’écouter d’innombrables enregistrements de toutes sortes, à longueur de journées. Notamment les percussions d’eaux des Pygmées dans la rivière. D’autres dérangements bruitistes. Des dérèglements mélodiques. Mais évidemment, il sait que cela n’a rien à voir avec ce qu’il entend, à cet instant précis, assis à sa table d’écriture. Il lève la tête et regarde par la fenêtre, il ne découvre aucun indice, pourtant il a la conviction que ça se passe là. Juste, il lui semble qu’une très fine pluie rejaillit du toit, alors que l’averse s’est éloignée depuis longtemps. Le vent peut-être soulève au ras des tuiles ruisselantes cette imperceptible dentelle de gouttelettes ? Les bruits continuent. Dispersés, intermittents, affairés et, en quelque sorte, construits, agencés, exprimant une intention de composition. Il regarde de nouveau par la fenêtre et c’est alors qu’il surprend cinq ou six mésanges bleues. Elles prennent leur bain dans la gouttière. Quand elles y sont plongées, elles sont invisibles, mais leurs mouvements génèrent les bruits, pattes, plumes, becs frottent, cognent les parois de métal. Puis quand elles s’extirpent de l’eau et se posent sur le bord pour se secouer, se sécher, s’ébouriffer, lisser les plumages trempés, puis replonger. Il y a du jeu, du rituel, de la parade, du bonheur. Ça dure longtemps. Tous ces instants qui le happent vers la nature, l’animal, la vie végétale, minérale, nourrissent son imaginaire, l’empêche de se sentir enfermé dans l’humain, laisse la porte ouverte aux autres existences en lui, c’est comme de laisser la main flotter dans l’eau, quand la barque avance, et de sentir dans l’onde tous les flux qui le relient à celle qu’il aime, qui les ont reliés, et qui, littéralement, de plus en plus, se diluent dans la nature. C’est-à-dire, ne s’y perdent pas, mais y trouvent une nouvelle liberté, infiltrent d’autres réalités, se transforment, mais ne sont jamais bien loin, jamais tout à fait perdus. C’est là aussi qu’il rejoignait son père dans les conversations mentales qu’il entretenait avec lui, à distance, ponctuées par l’un ou l’autre courrier, et qu’il continue, d’une certaine manière, à entretenir depuis sa disparition. De l’au-delà donc. Quelque chose de ça l’a attiré dans des textes d’Annie Dillard, notamment les nouvelles du recueil « apprendre à parler à une pierre », par sa manière d’évoquer ces relations spéciales avec la nature. Mais le livre que, dans la foulée, il a entrepris de lire est un peu trop académique, longue série de descriptions remarquables mais où il manque ce qui l’intéresse, qui échappe, qui déséquilibre l’observation, fait rencontrer ce qui ne se raisonne pas. Mais quand même, dans certains passages, qui mettent le doigt sur ce qui échappe alors même que l’on croit saisir, qui échappe et pourtant laisse une impression forte et indélébile, qui inscrit le manque dans un mouvement, il ressent vivement ce qui l’excite dans les restes de sauvagerie qui l’animent quelques fois, et qui faisaient qu’elle et lui se retrouvaient en des instants improbables, hors de toute convention, libérés. « La taupe est presque entièrement libre à l’intérieur de sa peau, et sa force est énorme. Si tu arrives à attraper une taupe, en sus d’un bon coup de dent dont tu garderas le souvenir impérissable, elle bondira hors de ta main d’une seule secousse convulsive, et à peine l’auras-tu prise, que déjà elle sera repartie ; on ne parvient jamais à la voir vraiment ; tu ne fais que sentir cet afflux et cette poussée contre ta main, comme si tu tenais un cœur qui battait dans un sac en papier. » A l’intérieur de la peau. Secousse convulsive. Afflux contre la main. Cœur qui bat. Comme quand il faufilait rapidement la main sous ses vêtements, furtivement, « presque pas », pour effleurer la nudité en tous les points tendres et chauds, pour en capturer, voler, une sorte de totalité fluctuante, improbable et bouleversante, une « vue de l’esprit » matérialisée dans la paume, tandis qu’elle faisait de même, les deux corps distincts, tâtés furtivement mais fébrilement, soumis au même désir de pénétrer leur enveloppe, de ne faire qu’un. Tenter, à nouveau, de toucher l’âme et se la faire toucher. « Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes. » (p.386). Il revient aux mésanges affairées, coquettes, volubiles. Pourquoi se sent-il, non seulement captivé, mais sollicité et emporté soudain dans la possibilité d’un autre fil narratif ? Pourquoi regarder ce spectacle et s’y oublier lui fait éprouver la possibilité, par-là, de rejoindre la disparue ou d’habiter ailleurs, un ailleurs où il serait plus plausible qu’elle resurgisse ? Il songe alors à une note de bas de page dans un livre lu récemment, page 250 : « Thom van Dooren (Fligts ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens « d’histoire », de nombreux organismes racontent des histoires… » En regardant les volatiles transformant la gouttière, le toit, l’eau en bains privatifs, ses rêveries dérivaient vers une action similaire à laquelle il avait pris part, à la manière de ces oiseaux, et soudain cela créait un rapprochement avec ces êtres, sa part d’oiseau s’ébrouait avec eux, se faufilait dans leur imaginaire, la manière dont ils tissent leur histoire en se lavant communautairement. C’était le souvenir d’une chambre de maison close, secrète, où, à deux dans la baignoire ils inventèrent, silencieusement, ou dispersés dans un babil très ornithologique, être installés à jamais dans leur maison personnelle, cachée, inexpugnable. Si durant cette expérience il renoue avec un bien-être intense, devenu rare, et qui lui rappelle des félicités anciennes, c’est surtout que tous les éléments, tangibles et intangibles, visuels et virtuels, proches ou imaginés, factuels ou projetés le prennent dans un enchevêtrement multispécifique, pour parler comme Anna Lowenhaupt Tsing, enchevêtrement de plusieurs histoires associant différentes temporalités, différentes choses, espèces et flux, qui lui rappellent forcément les étreintes où soudain tout semblait correspondre, converger en fusion pour ouvrir des possibles inédits, un futur impensé. Etreintes durant lesquelles leurs corps unis n’étaient rien de plus qu’une main traînant dans l’onde, main multifacette, titillée par d’innombrables ombres et impressions, banc de poissons intrigués venant la frôler, la mordiller, fantômes remontant des lits de vase. Ces enchevêtrements, composés comme en laboratoire ou surgissant de manière fortuite, quels que soient leurs leçons ou débouchés, tels qu’en eux-mêmes, font du bien, instaurent des milieux où il lui semble qu’enfin la vie privilégie la compréhension et la co-construction, permet d’élaborer une attention aux choses prometteuse, guérisseuse. Un tel enchevêtrement draine des lumières – tamisées, crues, vives, chaudes, froides, foudroyantes, qu’importe – au cœur des taillis, estompe la violence d’être un individu clos sur lui-même, donne l’impression que le peu d’intelligence détenue n’est qu’une infime partie d’un mycélium qui le traverse.

C’est une dynamique de ce genre que l’artiste Candice Lin trace dans un fouillis de narrations historiques, à priori disparates, non appelées à s’entrecroiser, verrouillées, hermétiques et dont l’inertie contribue à perpétuer la reproduction d’un récit linéaire, autoritaire. L’artiste vient rompre la morgue de cette inertie. Un corps blanc exquis, est le titre de l’enchevêtrement qu’elle réalise à Bétonsalon. Ce corps blanc exquis nomme le bien le plus désirable, indéfinissable par nature, que les colonies incarnèrent dans la chair blanche occidentale. Pour lui, bien après, ça évoque quelque chose confondu dans la lisière d’un bonheur d’ultime, au-delà, tel le corps de son amante qui n’est plus à présent qu’un mirage, décomposé en fine terre onirique, spectrale, féconde. Mais, en l’occurrence, ce blanc exquis est celui de la porcelaine, objet de convoitise intense et violente de la part des forces colonisatrices découvrant ce raffinement technologique et culturel en Chine. La porcelaine devient un espace de change fantasmatique entre civilisations affrontées, l’une cherchant à dominer l’autre, en lui soutirant ses savoir-faire, son génie, sa beauté. Mais au-delà de cette tragédie, les deux cultures se mélangent, se contaminent, dérivent. Pour Louis Pasteur et Charles Chamberland, « les pores si fins » de la porcelaine en font « un filtre performant pour l’étude des bactéries et virus, autres voyageurs clandestins invisibles à l’œil nu ». L’agencement conçu par l’artiste est, de la même manière, un immense dispositif imaginaire de mailles finement croisées, mailles de différents récits et temporalités, de différentes sciences et fabulations à travers lesquelles circulent virus et bactéries minoritaires, recomposant sans cesse la possibilité d’histoires détournées au sein des corps dominants, altérant patiemment leur linéarité insolente, maintenant possible la fabrique de mondes impensés. « Des chercheurs du XXème siècle, en s’alignant sur les prétentions de l’homme moderne, ont concouru à nous détourner de notre capacité à faire attention aux histoires divergentes, stratifiées et combinées qui fabriquent des mondes. Obsédés par la possibilité d’étendre certains modes de vie à tous les autres, ces chercheurs ont ignoré tout ce qui se passait ailleurs. Néanmoins, à mesure que le progrès perd de son attrait discursif, il devient possible de voir les choses autrement. » (p.59) Candice Lin élève une sorte de mausolée bactériologique aux destins de deux personnages historiques, n’ayant pu se rencontrer, car appartenant à des siècles séparés, mais tous les deux refoulés, bâillonnés, tourmentés à cause de leur genre. L’un est l’écrivain James Baldwin, africain américain, homosexuel et en tant que tel discrédité par le mouvement viril des Black Panthers. Forcément peu accepté par les Blancs, moqué par les Noirs guerriers, condamné à se chercher entre deux eaux. Candice Lin en fait aussi la plaque sensible sur laquelle s’est imprimé le massacre des Algériens dans la Seine, à commencer par un effet de vide. Revenant de New York, il remarque avant tout la désertification des cafés arabes, la disparition de nombreux visages qu’il avait l’habitude de côtoyer, avant de découvrir l’horrible explication de cette disparition brutale avec laquelle, en tant que Nègre appartenant à une communauté connaissant esclavage et lynchage, il ne pouvait que résonner. L’autre personnage est une femme, une botaniste, Jeanne Baret, inconnue au bataillon, et pour cause, au XVIIIème siècle, les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Elle a contribué à faire évaluer la connaissance des plantes, dans l’ombre de son « mari et maître », distillant dans la science masculine des savoirs venant de tradition de soins très féminins. Connaissance des simples, infusions et décoctions de « bonne femme ». Elle a participé à la grande expédition Bougainville, accompagnant secrètement son mari, déguisée en homme car les femmes n’étaient pas tolérées sur les navires, par superstition (tout ça, encore, une histoire de menstruation). Une femme, découverte en mer, comme les algériens, était susceptible d’être balancée par-dessus bord. Même engeance.

Au centre de la halle bétonnée, nue, il y a un lit. En porcelaine non cuite. Poreuse, perméable, altérable. C’est la couche d’amants telle que décrite dans un roman de Baldwin, un lieu de confrontations, de germination douloureuse, de pourrissoir sentimental, d’incubateur paradoxal. La chambre est en désordre, un foutoir typiquement bohème qui atteste d’une difficulté à vivre là. Mais de toute façon, le lit, celui-ci ou un autre, c’est toujours un espace d’échanges, de corps à corps qui se refilent leurs fièvres, bonnes ou mauvaises, froides ou torrides. Sueurs, salives, poils, cheveux, pellicules, gouttes d’urine, morve, sperme, cyprine, larme, peaux mortes et quelques fois, suintant d’ici ou là, sang et pus. Et, c’est étrange, ce lit, cette chambre, au milieu du vide, juste délimités par de longues bâches de plastique transparent, donnent l’impression d’un espace confiné, étouffé. Poisseux. Il y a la vasque d’un urinoir, des tuyaux, un alambic, un glouglou fluvial. Une poubelle remplie d’eau de la Seine. Tant que le massacre des algériens ne sera pas reconnu, élucidé totalement, faisant l’objet d’excuses, leurs âmes croupissent dans cette eau. Peut-être est-ce du reste la poubelle remplie de pisse dans laquelle se plongea un Algérien pour échapper à la noyade mains jointes (la prière, l’Eglise n’est jamais loin quand on fabrique des martyrs). Dans cette eau, des plantes séchées, de celles qui furent identifiées par Jeanne Baret pour soigner la gangrène de son époux, sont plongées. Une sorte de soin symbolique pour conjurer la pourriture idéologique que représente la noyade forcée d’innombrables humains, concertée, décidée par les forces de l’ordre. Et puis l’alambic gargouille, en pleine activité. C’est de la pisse. Elle provient des dons des visiteurs et visiteuses. Dans de petits pots, comme lors des visites médicales ou, directement, via l’urinoir disposé à l’entrée. Des pisses-debout sont à la disposition des femmes. Ce mélange d’eau de Seine infusée et de pisse distillée est aspergé sur le lit, via un dispositif similaire aux appareils anti-incendie, la chambre en désordre. La terre non cuite absorbe, réagit, craque, se fend, change de couleurs, verdit, pourrit lentement. « Je pense au liquide, à la condensation, comme à un souffle, comme au halètement nerveux de l’attente, de la tension sexuelle, de la possibilité. Et aussi à la moisissure, à la rosée qui ne peut s’évaporer, qui se condense sous une bâche en plastique ou à l’intérieur d’une vitrine et qui croupit, détruisant les fragiles plantes, faisant pourrir les graines et « saigner » l’encre des archives jusqu’à ce que l’écriture ne soit plus lisible. » (Candice Lin, guide du visiteur) Tout autour, des documents que l’artiste a examinés pour explorer les éléments de son installation, des traces de vie laissées par Baldwin et Baret, des informations sur la vie sur les navires, les explorations botaniques du XVIIIème siècle, des échanges épistoliers, des objets exotiques, le massacre des algériens. Des archives et des tentatives d’appropriation, des dessins, des textes manuscrits, un espace d’étude, de recherche, de compréhension. Aussi, en guise de corps blancs exquis, donc, un urinoir et, épars, des linges de corps, petite culotte, chaussette blanche, chaussures vides abandonnées, raides. Tout cela, un enchevêtrement complexe, avec des lignes directrices, mais surtout une majorité de lignes de fuite, l’ensemble reste difficile à circonscrire dans le profil d’une œuvre uniforme, univoque. Ça déborde de partout, ça fuite, ruisselle. Les textes d’accompagnement, la vidéo, ne proposent aucune synthèse, au contraire, ils ajoutent des couches, des perspectives, complexifient le feuilleté multi-spécifique. Ce n’est pas embrassable d’un seul regard, quel que soit le point d’où l’on se place. C’est un lieu d’études et de recherches, c’est un dispositif flottant comme un radeau pour voyager à travers les non-dits de l’histoire, les versions officielles, les interprétations biaisées, qu’il s’agisse d’histoire des sexes, des colonies, des savoirs. « Les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. » (p.21) La prise en compte des fables, désormais, se répand à tout régime de vérité, non sans susciter de multiples résistances, parfois virulentes. C’est cela aussi, penser, sentir, la main vacante dans l’onde (au sens large, la part d’électricité commune à tout ce qui nous entoure, la circulation de fantômes), antenne ou gouvernail intuitif. Yves Citton ne fait rien d’autre quand, pour mieux penser l’actuelle médiarchie, il plaide pour une archéologie des médias qui exhume les imaginaires les plus loufoques, étudiant quelques textes fantaisistes de siècles anciens qui, sous prétexte d’inventer des machines fantastiques, sans le savoir ni vouloir préfigurer quoi que ce soit, saisissaient le rayonnement envoûtant, toujours déjà là et que captent, instrumentalisent nos médias modernes, via aussi nos ordinateurs ou autres interfaces numériques. Tout est important, « bricolages surprenants », « rêves impossibles », autant de « chiffons palimpsestueux brouillant la succession bien ordonnée des générations techniques ». (p.196) C’est, notamment, la « machine à tisser les flux aériens » décrite, dessinée, conceptualisée par James Tilly Matthews, un britannique interné comme fou. Elle permet de contrôler les humeurs et d’orienter les actes des citoyens par émission de « fluides sympathiques » prenant le contrôle des esprits. « (…) Les « Assassins » – nom par lequel Matthews désigne ces « pneumaticiens » et « magnétiseurs » malfaisants – conspirent à contrôler la vie politique du pays à travers tout un travail de « façonnage d’événements » » et que l’auteur appelle joliment la cerf-voltance. (p.199) Pas besoin de beaucoup extrapoler pour établir un parallèle avec la mainmise de l’environnement numérique sur nos comportements au quotidien, largement synchronisés, rythmés par une politique de l’événementialité grand public laissant de moins en moins de place à tout ce qui est minoritaire. Mais c’est aussi s’intéresser à l’invention de cette « machine universelle d’enregistrement et de programmation musicale » décrite minutieusement, dans les moindres détails techniques, par trois frères habitant Bagdad autour des années 850. Le fonctionnement de cet « instrument qui joue de lui-même » repose sur un principe qui n’est pas sans un air de famille avec nos cartes perforées bien plus tardives. Ces choses circulent, baignent dans des courants d’idées qui nous irriguent tous. Ces élucubrations farfelues peuvent nous faire sourire, elles ont alimenté probablement un courant d’inspirations, d’esquisses, de projets et de désirs qui, à un moment ou l’autre, se concrétisent, s’incarnent de façons plus « plausibles », « réelles ». Cela participe des essais et erreurs d’une intelligence collective appréhendée sur des siècles. L’ubiquité du numérique relève sans doute, pas seulement mais aussi, d’une aspiration lointaine, profonde qui recoupe toutes les histoires de magnétisme, de voyance, de mesmérisme, et cette généalogie explique en partie la fascination qu’exerce cet univers numérique. Machine à tisser les flux aériens, instrument qui joue, enregistre et diffuse de la musique dans les airs, seul, voilà des dispositifs qui invitent à élargir nos connaissances du cosmos dans lequel nous baignons, matrice qui fabrique individuation et transindividuation. Une installation comme celle de Candice Lin est à la croisée de tout ça : restitution véridique de bouts d’histoires, utilisation de fragments machiniques ou morceaux technologiques bien réels et actuels, mais aussi élaboration d’une machine inédite et hétérogène, aux contours et mécanismes insaisissables dans leurs détails, mais lancée, impossible à arrêter, rendue folle, cumulant de plus en plus de vécus et de témoignages de ce qui, autour des histoires soulevées, a été jeté dans l’ombre, occulté, censuré, rectifié, broyé, opprimé, déformé, exterminé. Les liens qu’elle tisse entre tous les éléments qu’elle convoque, matériellement ou non, sont fragiles, pas forcément de l’ordre de l’enchaînement logique ni de l’emboîtement mécanique incontournable, mais inscrits dans une dynamique plus aléatoire, relèvent du saut dans le vide, du « blanc » qui sépare deux sortes d’intitulés ou de marques. En ce sens, même souligner l’absence de lien est une invitation à creuser, à sentir autrement, à se dire que, oui, en grattant on peut trouver qu’une liaison, en fait, passe ailleurs. Ce travail d’artiste ressemble à un mycélium, en fait, qui trame son réseau parfois longtemps sans donner de fruit, et soudain, parfois sans que cela s’explique rationnellement, éclot en fruits rares et épars ou abondants. Cette précarité de la coordination de tous les ingrédients qui font que là, soudain, ça porte des fruits, cette précarité est justement ce qui compte, c’est la trame de l’œuvre (en tout cas tel que lui, en situation, la sent, sans doute est-il particulièrement réactif à ces ondes), la trame que l’on perçoit et qui aide à penser autrement, livré à l’expérience esthétique face à de telles œuvres. C’est ce qu’explique Anna Lowenhaupt Tsing dans son étude sur les matsutakes. En fonction des tailles, des incendies, de l’exploitation forestière qui modifie le biotope, les champignons peuvent ne pas porter pendant plusieurs années. « Le fait qu’il n’y en ait pas pendant de longues années est en soi une qualité : une ouverture à l’irrégularité temporelle des histoires que les forêts tissent d’elles-mêmes. La fructification intermittente, spasmodique, nous rappelle la précarité de la coordination ainsi que tout cet ensemble intriguant de circonstances qui caractérise la survie collaboratrice. » Remarquez que l’histoire officielle de l’homme sur terre essaie de se présenter en texte dense, sans faille, une progression réussie et parfaite, évacuant toutes les irrégularités, toute précarité. Les histoires alternatives incorporent les irrégularités temporelles. Face à une installation artistique à percevoir comme la « fructification intermittente spasmodique » d’un travail souterrain bien plus étendu, il ne peut s’empêcher de vibrer, vibrer à partir de ce qu’il identifie comme le travail souterrain, mystérieux, qui continue à le réunir, malgré tout, sans visibilité pour qui que ce soit, à celle à présent perdue. Le mycélium qui les a réunis, a donné quelques fructifications spasmodiques remarquables, déjà anciennes – courriers échangés, conjonctions écrits et dessins, SMS délirants, échanges de regards, mais aussi ce qui, vu par d’autres, ne serait rien d’autres que déchainement pornographique et leur semblait floraison irréelle de leurs corporéités amoureuses insoupçonnées – , il le pense de plus en plus, avance patiemment, interminablement, se développe, trouve d’autres sols, et inévitablement, un jour ou l’autre, donnera de nouvelles fructifications tout autant intermittentes, coordinations précaires et irrégulières, en un point encore inconnu de la trame tissée souterrainement.

Mais, pour l’heure, tout est dormant, comme l’automne qui s’installe. Comme des scènes de vies hétérogènes immobilisées dans la laque. Les tableaux de Haegue Yang où se figent des configurations « ESP » (« perception extrasensorielle aussi connue sous le nom de sixième sens ou seconde vue »). Des collages de feuilles, de racines, en conjonctions cosmologiques, en suspension dans une épaisse couche de vernis séché à l’air libre, ayant absorbé poussières et insectes. Des assemblages qui vivent, continuent à croître, comme vus sous une couche de glace les protégeant de l’extérieur. Assemblages nés de leurs échanges et représentés, là, in vitro. Se rendre compte que leurs flores et faunes intérieures s’étant mêlés et reproduites a engendré des êtres hybrides qui continuent à pousser, s’enchevêtrer, former le mycélium qui, espèrent-ils, finira par réunir encore, quelque part, des bouts de leurs deux vies. Chaque ensemble évoque un « tout » né d’une bifurcation imprévue, accidentelle, entre animal, végétal, et humain, des instances de mutations poétiques. Des configurations qu’il contemple fixement, intensément, avec l’impression, effectivement, de se déplacer dans l’onde, de changer de place dans le mycélium, se rapprocher de fructifications spasmodiques et éphémères, un jour peut-être, dans une grâce extrasensorielle.

Pierre Hemptinne

Cimetière et perte de centre hospitalier

Fil narratif à partir de : Un village et son cimetière médiéval – Marcel Proust, Le temps retrouvé – Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 Verdier – Smak Gand, Verlust der Mitte et intervention de Christophe Büchel – En vivant, en écrivant, Christian Bourgois

Le village regarde passer le col et, reliant les deux versants de la montagne, surplombe le vide de profondes vallées, l’une comme un couloir de forêts conduisant à de lointains sommets lunaires et ravinés, l’autre dévalant à pic en louvoyant vers de lointaines promesses marines. Il a déposé son vélo au parking près du col et visite le site en pleine sieste. Il s’enfonce dans le lieu, en étranger, flâne dans le dédale des ruelles, labyrinthe accueillant et escarpé. Le village grimpe jusqu’à toucher la base du promontoire rocheux, nu et désertique, coiffant la montagne. Il débouche, inévitablement, comme si le transit dans les venelles tortueuses, les impasses et les placettes ne servait qu’à le rendre là, entre l’église et son petit cimetière. Cimetière à ciel ouvert, presque sans séparation, sans délimitation autre que symbolique, square ouvert, méditatif. Presque effacé et, de cet effacement, tirant toute sa présence captivante, magnétique. Sans âge, tellement, qu’il semble que le contenu des tombes se soit volatilisé, totalement recyclé dans la nature, ne contenant désormais plus rien que l’oubli. Quelques décorations métalliques autour des tombes usées évoquent les structures d’un dortoir à ciel ouvert. L’espace est doux, idéal pour bercer les anxiétés qu’inspire le déclin amorcé, le sentiment de plus en plus vif d’avoir abordé la pente descente de son existence. Ce ne sont pas les tombes de tel ou telle, les morts ici sont lointains, dissous, morts plusieurs fois, lavés, essorés. Ce sont aussi bien ses propres disparus, ses disparitions personnelles qui sont ici signalées, prises en compte. Ce qui fait qu’il déambule dans les sentiers effacés, abstraits, entre les zones d’inhumation, en égrenant le nom de ses morts et mortes à lui, ceux et celles à qui il tient, avec qui il continue, dans la tête, à dialoguer, quoi qu’il arrive, et à faire famille, groupe, association, avec lesquels il entretient une langue commune, un récit partagé à temporalités multiples. Croix esseulées dans des bouts de terrain vague. Berceaux envahis de plantes grasses, signes végétaux exubérants d’une vie ailleurs, ressemblant à des bancs d’algues prospères, ondulant légèrement dans l’onde. Tombes couvertes de graminées sauvages, floraisons buissonnières, triomphe simple de la biodiversité. Bouquets modestes, discrets. Juste un monticule de pierres, silhouette d’une dépouille surmontée d’une croix en bois vermoulu, comme pour un enterrement à la sauvette, en terre inconnue. Des sépultures paisibles qui ressemblent à des parcelles potagères de permaculture. Un majestueux houx au tronc boursouflé, tortueux, étend son ombre, son parasol vivace. Il se réfugie là et y savoure une quiétude disponible. Une rare félicité, lui qui, de moins en moins, se sent gagné par l’insouciance.  Pourquoi la séduction qu’exerce ce cimetière, donnant envie d’y dédier son dernier repos, apaise, atténue ses angoisses de mourir ? L’espèce de bien-être et d’apaisement qu’il y distille une fois en osmose imaginaire avec cet environnement, son milieu d’adoption momentanée, semble la promesse de ce que serait son futur stade de cadavre, état correspondant à ce même sentiment mais transformé en bourdon, stable, immuable, à l’infini, sans plus aucun dérangement, plus aucune épreuve. Il s’éprouve là comme en un point d’éternité, fragile, équilibriste, comme visité, quasiment dans le sens religieux, par ce genre d’analogies qui sont pour le narrateur proustien des capsules à voyager dans le temps, à oublier que le temps s’écoule unilatéralement, sans retour, analogies qui se répètent, flattent et engourdissent les sens qui y trouvent refuge en quelque chose, qui traversent les années en installant une permanence, l’illusion que quelque chose ne s’altère pas, demeure immuable. Du temps pur, la clé de l’immortalité, peut-être. Un enclos hors du temps qui lui rappelle tous les jardins, les petits potagers approximatifs, que, dans chaque endroit où il a habité, il a improvisé et cultivé de manière avant tout instinctive, intuitive. Des jardins où les gestes rituels, répétés chaque année, selon les cycles des semis, des saisons, des météos, des vies de parasites, cultivent le rythme des survivances de tout ce à quoi il tient, mais qui prennent des formes de plus en plus abstraites, immatérielles, spirituelles et qui soutiennent le goût de vivre, comme un chapelet que la respiration primale égrène avec prudence et croyance.

Ces instants analogiques proustiens sont des acmés sensorielles qui – via le goût, la vue, le toucher, l’odorat, un déraillement de motricité – réactualisent des souvenirs précis, jusque-là ensevelis et ressuscités, pas seulement en tant qu’images extirpées de leur gangue, mais pleinement, comme si ce fragment de passé était revécu dans l’être entier, au présent. Atmosphère de renaissance. Pour tout individu, ils forment un cheminement, et ils ne sont pas nombreux, en général, une poignée qui forme constellation, qui se répètent. Une madeleine, un tintement métallique, un linge d’hôtel, un pavé vacillant. Mais ce que, dans le désir de vivre plus fort et plus longtemps, il inhale en ces instants, c’est la conviction de dénicher l’essence des choses, en-dehors du temps, ça l’enivre magistralement, anesthésie les inquiétudes quant à l’avenir et la mort. Mais, ensuite, quand l’excitation retombe, le ruissellement engourdi de la mélancolie gonfle, est en crue. Car ce qui a été respiré de paradisiaque est irrémédiablement perdu, il le sait, bien qu’il l’ait tenu entre les mains. « Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu. » (p.870) Ce petit cimetière hospitalier, où il débouche inopinément, pas du tout au terme d’un pèlerinage préparé, est parcouru de bouffées de paradis perdus. A l’instar du souvenir de certaines cabanes, construites au fond des bois, où il se cachait, protégé de toute ingérence d’autres humains, se projetant dans un avenir à écrire. Se nichant, protégé, hors des flux du présent, et observant le réel à travers les murs en branches tissées, regardant ce que déjà il devient, détaché, en désaccord partiel avec ce destin, hybride, non conforme à ses rêves, cherchant à lui fausser compagnie, désespérément, restant coi, hors du temps, s’imaginant alors intouchable, invisible, imputrescible, protégé de tout vieillissement. Pas né, pas mort. Ces états d’âme cultivés jadis dans ces cabanes bricolées sont réactivés à la vue du petit cimetière. Mais aussi, de manière poignante, inattendue, en lisant les pages où Annie Dillard raconte comment elle écrit dans des cabanes. L’aménagement, la température, les lumières, le temps qui coule, la vue par la fenêtre, l’emploi du temps global dans lequel cette cabane d’écriture flotte, dérive, se fixe. Une stabilité de fortune dans le tourment d’écrire. Un tourment tortueux, avec des instants étincelants, inattendus, cascades ou tourbillons qu’on n’a pas vu venir, ne l’oublions pas, des félicités semblables à celles que provoquent les analogies proustiennes, le propre de l’écriture étant de les déterrer, les libérer, sans pouvoir localiser avec précision leur gisement et prévoir exactement leur explosion. A la manière d’un démineur. « Ma cabane se réduisait à une seule petite pièce bâtie au bord de l’eau. Les murs étaient faits de planches rognées, et non isolées ; en janvier, février et mars, il faisait froid. Il y avait deux petits lits de fer dans cette pièce, deux placards, quelques étagères au-dessus d’un modeste plan de travail, un poêle à bois et une table installée sous une fenêtre, où j’écrivais. Cette fenêtre donnait sur un banc de sable… » « J’essayais de réchauffer la cabane avec le poêle à bois et un radiateur au fioul, mais je n’avais jamais chaud. Je travaillais revêtue d’une casquette de laine, de longs collants en laine, de chandails, d’une veste matelassée et d’une écharpe. » Il a en effet connu des hivers rudes où il écrivait et lisait, sur le petit secrétaire de bois issu des vieilles maisons familiales, des heures, emmitouflé comme s’il arpentait les champs gelés et plein d’écho cristallisé, doubles chaussettes et bottes, pull, manteau, écharpe. C’est lors de ces longues heures dans le froid qu’il a attrapé les douleurs aux genoux, récurrentes, lancinantes. Ce rappel puissant autant qu’inopiné – par le cimetière et la lecture des cabanes de Dillard – d’anciennes disciplines presque monacales, indispensables pour affronter le devenir et survivre, à une certaine époque démunie, disciplines qu’accompagnaient l’ivresse d’exaltations cérébrales et de divagations presque héroïques, suscite après tant d’années, essentiellement, beaucoup de nostalgie et de mélancolie.

Une nostalgie violente, à vrai dire, comme d’avoir été lui-même écrivain de cabanes, d’en avoir été expulsé, cherchant le chemin pour s’y faufiler à nouveau. Ces cabanes hospitalières pour écrire ne sont pas sans évoquer certains édifices du petit cimetière, ou ceux d’autres cimetières plus architecturaux, caveaux meublés sommairement où la mort ne se différencierait pas d’une certaine vie (ou l’inverse). D’ailleurs, les enfants pensent, en voyant ces édicules funéraires semblables à des maisons, des hôtels, de petits palais, que les morts habitent dans les cimetières. En ce qui le concerne, ne pratique-t-il pas dans ses cabanes, dans ses caveaux, dans ses bureaux – où qu’il soit depuis lors, dès qu’il écrit, il reconstruit mentalement autour de lui la structure branlante d’une cabane –, une écriture n’aboutissant jamais au point final, se déroulant en exercice continu, sans cesse recommencé, s’effaçant de la mémoire dès qu’atteignant l’horizon de ce qu’il parvient à saisir avec les mot, refluant alors, instaurant une nouvelle plage blanche, l’investissant alors peu à peu, reprenant les mêmes sujets, repassant dessus, variant les mots et la musique des phrases, ramifiant les images, entre vie et néant, du milieu de la matière où vif et mort se mélangent, où l’esprit continue à rêver, formuler, agencer images, sons, symboles, mais comme en dormant infiniment, toujours déjà un pied dans la tombe. Un flux d’écrit qui passe par lui, vient de lui, qu’il singularise, mais qui ne dépend pas que de lui, s’origine ailleurs, provient d’autres singularités, va rejoindre d’autres points de vie, pris dans le réseau très large de tout ce qui, dans le vivant, socialisé ou non, fabrique des individuations. Quelque chose qui, d’une certaine manière, continuera quand il aura disparu. Dont il n’est qu’un relais éphémère. L’écriture est une manière d’étendre une couverture sur soi pour s’isoler de la réalité tout en la décrivant de manière maniaque voire hallucinée, pour éloigner certaines contraintes que représente vivre dans une société non voulue, les contraintes professionnelles de plus en plus aliénantes, de plus en plus pensées idéologiquement pour insécuriser le citoyen, les déraillement toujours plus nombreux et diversifiés des relations affectives, les éclaboussures de la violence que l’économie exerce sur un grand nombre de fragilisés et retombent sur tout un chacun devenant coresponsable. Ecrire n’est que produire un tissu isolant, sous lequel se nicher en espérant qu’y germe un accord avec une vie mentale choisie, amniotique, synchronisée avec ce qu’il aime vraiment, ce qu’il souhaiterait de meilleur pour tout le monde, un rythme avec lequel il se sentirait en plein accord. Attendre, ébaucher cela en étant recroquevillé au fond de son lit, ses chaleurs, ses douceurs, ses fraicheurs surprises, ses frontières floues entre veille et sommeil.

 

Le petit cimetière, inattendu, qui lui ouvre les bras lui restitue, comme un parfum dans l’air, la sensation d’une nuit magique, il y a longtemps, à l’hôtel. Sensation d’un voyage en tapis volant sous un ciel étoilé, pour recourir à un cliché de bonheur surréel. Dieu sait pourquoi ce souvenir lui revient de manière de plus en plus insistante au fur et à mesure qu’il s’en éloigne irrémédiablement. Après l’amour, ils s’étaient allongés, enlacés. Elle s’était lovée contre lui, prise dans l’anneau du bras, la tête posée sur son torse. Elle avait dit, « ça ne va pas durer longtemps, je ne sais pas dormir avec quelqu’un ». Et lui s’était excuser d’avance : « mon bras va s’endormir, ce sera vite inconfortable, faudra bouger, mais c’est tellement bon pour l’instant. » Ils avaient dormi ainsi, sans bouger, des heures, sans aucun inconfort. Pour la première fois, dans cette position, son bras ne s’était pas engourdi, aucun picotement, aucun sentiment soudain d’un membre mort, perdu dans le vide. Pour la première fois, elle avait sombré sur le corps d’un amant, en complet abandon. Une réelle lévitation défiant le jour et la nuit, la vie et la mort, souffles emmêlés. Une formidable expérience de légèreté à deux. Jamais retour à la surface éveillée n’avait été aussi claire et moelleuse, une réelle aurore douce et progressive, simultanée dans leurs deux corps. Ils ont sombré dans le sommeil après tant de caresses frottis pénétrations enlacements, au point de se sentir intimement mélangés, interchangés, qu’ils se réveillent avec cette sensation que les bords, les frontières de leurs êtres sont encore ouvertes, poreuses, emmêlées, qu’ils ne forment qu’une existence plurielle plutôt que deux vies. Ils émergent des rêves dans une atmosphère de totale hospitalité réciproque, ce qui libère une douce et forte allégresse. Comme s’ils s’échouaient sur les rivages d’une utopie réelle, baignée d’une fraîche régénérescence due aux vertus de cette hospitalité totale, absolue, répartie dans tous les corps, tous les êtres, à la manière d’un bien précieux collectif, universel. Et ce sans-bords mutuels dans lequel, à peine les yeux ouverts, ils replongent à pleines bouches, et qu’ils sentent comme une puissance accueillante qui les transcende, ils voudraient, fidèles aux naïvetés des amoureux qui s’imaginent que la force de leurs sentiments peut transformer le monde, en faire un modèle pour tous les bords qui, chaque jour, sont le motif de drames, tragédies, démonstrations de cynismes, exercices de violences inhumaines. « Notre bord en effet, ce n’est pas seulement une affaire d’espaces, ce sont les barques glissant sur nos côtes, ce sont tous ceux qui arrivent et qui nous arrivent, c’est un bord qui passe au milieu, qui nous divise, nous révèle déchirés et disjoints ; le « nous » et le « dans » interrompus par ce qui vient, le bord faisant « irruption et interruption » en plein centre. Ces bords qui ne sont plus des bords, mais comme des blessures dans la ville, des revers de la ville dans la ville, mais aussi, et encore, des versants de la vie, des côtés du monde, des bons ou des mauvais côtés du monde. » (Macé, p.21)

Alors qu’il travaille en permanence à se créer un milieu hospitalier, pour lui-même, à partir de lui-même, ses idées, ses humeurs, ses désirs, élaborant un récit qui lui laisserait une place décente, vivable et bordée de façon ouverte, sans cesse lui parviennent les signes d’une société de moins en moins hospitalière, de plus en plus discriminante, criminelle. Et exerçant une tension contre ceux et celle qui entendent cultiver délibérément l’hospitalité. L’effort personnel pour maintenir l’illusion de bénéficier d’un cocon protecteur – prêt à en élargir le bénéfice à d’autres fragilisés – s’en trouve plus conséquent, stressant, et probablement condamné à être plus rapidement exténué. Un effort qui se trouve piégé aussi parce que le récit qu’il produit, qu’il doit rendre immanent comme une seconde nature, transforme inexorablement le cocon en quelque chose de clos, dont il est inconfortable de s’extraire pour vaquer à l’extérieur. Involontairement, une dynamique de replis s’installe, qui recrée des micro-pays fermés sur eux-mêmes, des enracinements qui finissent par ressembler à ceux que professent les croyances xénophobes qui prétendent protéger leur pays. Ne pas se laisser piéger donc, il demande désormais cela, aussi, à la manière dont il écrit l’écriture qui le module, une dimension d’hygiène mentale. Toute dimension d’enracinement, dès qu’elle pointe, doit éveiller la méfiance et faire l’objet d’un traitement : « n’est-elle pas contaminée par les histoires de racines nationales ? ». Elle doit être soumise aux techniques complexes d’ouverture, qui se bricolent opiniâtrement plutôt qu’elles ne se prescrivent rationnellement. C’est une condition sine qua non pour maintenir la possibilité de l’hospitalité pleine et entière. « Il faut vouloir définir le pays comme quelque chose que l’on peut quitter, et qui se définit justement par l’infinité de départs qu’il autorise, en pratique, en pensée (et aujourd’hui spécifiquement, c’est si clair : en accueil). Cela fait du bien de pouvoir vivre le pays comme quelque chose que l’on habite d’autant mieux qu’on peut le quitter, et qu’on peut y laisser entrer, rester, bouger, et qu’on peut en laisser sortir. Opposer le dépaysement à l’empaysement, c’est une décision, donc. » (Macé, p.59) Et tout est fait pour entretenir la crainte de partir, de sortir de son pays, la peur de ne plus pouvoir y rentrer, y retrouver son enracinement, pendant que, parallèlement, les louanges de la flexibilité ne cessent de retentir.

Les médias, les politiques ne parviennent plus, ou ne veulent plus, traiter de ce choc de l’inhospitalité envahissante. Ce n’est plus un problème. « Notre politique migratoire est ferme et humaine », dit un premier ministre, et ses propos sont relayés avec « objectivité », histoire de valider somme toute la prétention à rester humain. L’art contemporain aborde ces questions, mais à l’intérieur de circuits économiques et symboliques qui ont peu de retombées sur le réel. Ou, alors, peut-être à long terme ? Parfois, néanmoins, dans une institution culturelle ou l’autre, il se passe quelque chose. La possibilité de. Parce que l’institution, pour une fois, jouant provisoirement le jeu de la radicalité, casse ses bords, mélange les genres, brouille la séparation entre actualité insoutenable et production symbolique haut de gamme. Ainsi, un jour à Gand. Il se dirige vers les salles consacrées à un choix d’œuvres des collections permanentes, intitulé « Verlust der Mitte ». « Perte de centre ». C’est le titre d’une œuvre d’Asper Jorn, membre du groupe Cobra, qui lui-même l’avait choisi en référence au livre d’un historien d’art ayant appartenu au parti nazi, Hans Seldmayer, et plus que probablement pour contribuer à dénazifier l’approche de l’historien d’art. La « perte de centre » peut signifier catastrophe pour les uns, progrès pour les autres ! Mais dès le premier pas, c’est autre chose que l’on voit, qui saute aux yeux, qui fait « œuvre d’art » et « musée ». Et qui, plus que n’importe quelle œuvre d’art, fait exploser le centre de la mondialisation. Tout tourne. Les salles sont occupées, elles ne sont pas les lieux tranquilles où contempler « le patrimoine, les réalisations de nos grands artistes ». Elles sont envahies par des couchettes de fortune. Alignées. Et ces couchettes, même si les personnes ne sont pas là pour le moment, sont occupées. Leurs effets personnels, le peu qu’elles possèdent, sont là. Des sacs, des vêtements, un peu de bouffe, des ustensiles du genre que distribuent les organisations humanitaires, des souvenirs, des peluches, des Gsm. Le musée est transformé en centre d’accueil pour migrants. Pour bien voir les tableaux accrochés, il faut marcher, déambuler entre les matelas. Cela n’est pas sans créer des liens, des turbulences qui raniment certaines œuvres exposées, leur donnent une nouvelle jeunesse. L’agitation des tableaux de Cobra, par exemple, s’accommode bien de ce que signifie ces fantômes migratoires, représentant l’inhospitalité du monde capitaliste, son incapacité à accueillir, à répartir les richesses, en s’appuyant sur des productions de valeurs y compris culturelles (car il faut continuer à tenter de légitimer sa supériorité économique et politique par une soi-disant suprématie culturelle, spirituelle, l’art permettant d’invoquer de manière idéale des prétendues différences « d’essence »). Ou bien, les couches plus minimalistes, ascétiques et grises, presque une épure mentale du lit, s’accordent bien avec le climat de la salle où prédominent les traces de Joseph Beuys. Des écritures fragiles, migratoires, sur matériaux presque envoûtés, maladifs. L’espace muséal est saturé par cette nouvelle vocation de refuge pour sans-abris, sans territoire fixe, rejeté par le système dominant. Au moins les superficies, les volumes, servent à quelque chose. (En contraste avec les salles immenses où Michael E. Smith expose finalement « presque rien », ces immensités réservées pour quelques « petites » œuvres sont disproportionnées par rapport à l’espace vital pour héberger des rejet-é-es. La transcendance artistique s’est déplacée, plus tellement incarnée dans les œuvres elles-mêmes, convoquant des matériaux pauvres et des gestes simples, mais dans les mètres carrés réquisitionnés pour leur exhibition.)

Il faut un peu creuser. Aucun cartel n’explique ce qu’est cette installation. De qui, de quoi. Il s’agit en fait d’une intervention de Christophe Büchel, artiste suisse, engagé comme commissaire par le S.M.A.K. Ce n’est pas qu’un geste artistique. Plusieurs migrants ont été engagé provisoirement par le musée. Ils ont participé à la mise en place du dispositif d’exposition. Près du musée, dans un petit terrain vague, on aperçoit, en partant, un camp de migrants. Une mini Jungle de Calais. On pense à ce qu’en dit Michel Lussault dans son livre Hyper-Lieux : « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitabilité urbaine dans son ensemble. » (p.194) Et le fait qu’il y ait si peu d’explication visible renforce l’impact de ce détournement muséal. Le musée, ses collections et ses missions, semblent vraiment envahis et avoir succombé à une urgence qui supplante la place de l’art. Accueillir et héberger ceux et celles que l’on jette sans scrupule par-dessus bord devient la priorité, vaut tout l’or du monde et tous les gestes esthétiques et richissimes de l’art. (Pierre Hemptinne)

Paillettes d’Eros dans la caverne bleue

Fil narratif à partir de : La Panacée, Pré-capital. Formes populaires et rurales dans l’art contemporain, Montpellier – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – Bertrand Ogilvie, Le Travail à mort au temps du capitalisme absolu, L’Arachnéen, 2017 – Des toiles de Fernando X. Gonzalez (des maisons) à la galerie La Ferronnerie – le bleu du ciel – Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard – Proust et le sommeil d’Albertine – Annie Dillard, Vivre comme les fouines, Christian Bourgeois – les vacances…

C’est une cavité particulière dans le musée. Comme une crypte découverte par hasard, en faisant des travaux, une cloison se serait effondrée révélant un ensemble d’objets témoignant d’une activité artistique et artisanale non pas forcément ancienne, d’une autre période géologique, mais parallèle. Avec quelque chose attestant bien de formes de vie communautaire, pas forcément étroite et bien codifiée, mais nouée, noueuse, entre différents individus en affinités, ceux et celles-ci, probablement, en représentant d’autres. Tout est dans un état parfait de conservation, tout semble récent, présent, une fois l’effet passé d’un léger décalage (qui ne cesse de tarauder, néanmoins). Car en effet, par rapport à la surface normale de l’art contemporain se disputant habituellement la vitrine des musées légitimes, il y a un déplacement perceptible immédiatement dans les apparences. Les techniques, les matériaux, les formes, les ébauches de récit et tous leurs agencements plastiques diffèrent. Ce sont les preuves fragmentaires d’une existence autre, d’un imaginaire et de la création de formes de vie qui ne s’inscrivent pas dans les courants les plus répandus, les plus plébiscités, liés à l’impact des nouvelles technologies, aux problématiques des sociétés complexes, qui peut-être en formulent des éléments de critique mais les acceptent néanmoins comme contexte où installer et faire reconnaître son travail, comme matériau à transformer en art rentable (il est quand même toujours question de s’implanter sur un marché). Est-ce les restes d’un campement provisoire dont les occupants ont à présent décampé, chassés ou ayant débusquer un chemin de traverse ?

La première surprise passée, il parcourt cette étrange grotte, s’arrête, se penche sur les objets, les dessins, les sculptures, les tissages, en lisant des bribes du guide du visiteur, en captant les commentaires d’autres visiteurs, oraux ou physionomiques, et de l’une ou l’autre médiatrice attentive. Mais il fait beau, chaud, il est lui-même dans la bulle étrange de cet état de vacancier, ni là-bas ni ici, perturbé dans son sentiment d’habiter, flottant, le corps fatigué, l’esprit enivré engourdi par les températures élevées et les lumières aveuglantes – le beau temps fixe, bleu radical, tant convoité par le nordiste -, la pellicule laissée sur sa peau par les bains de mer, le stress positif imprimé à ses muscles par le pédalage dans les montagnes des Cévennes, et il passe trop vite. Il ne s’arrête pas assez longtemps, pas le temps de fixer comme il faut ce qui est exposé, là. Il s’en va, il vaque dans la ville, jouit des ombres et lumières dans les ruelles, sans percevoir directement de séparation entre ce lacis urbain et la cavité d’art qu’il vient d’entrevoir Les heures, les jours passent et à un moment donné, cela lui saute aux yeux, il n’a pas concentré le temps nécessaire à enregistrer et assimiler l’intention de ces œuvres et objets. Il ressent l’effet d’un rendez-vous manqué, la sensation d’avoir loupé un carrefour, bref, cela génère frustration et manque. Il en conserve des bribes. Et il aura beau essayé de reconstruire une totalité, peine perdue. Il ne conserve que des prélèvements à interpréter partiellement, renouant avec le bricolage archéologique, introspectif, action de scruter, analyser, associer, dissocier, regrouper des signes culturels venus d’ailleurs, d’une autre région. Imaginer une autre civilisation possible, proche, dont les météorites auraient frôlé son réel. Il se souvient d’une grande forme emplumée, vaste ombre totémique, ailes déployées, chamarrée, l’abdomen aéré par une échancrure en forme de losange, un vide vulvaire, de ces trous aménagés dans certaines défroques ou panoplies quand un humain s’y faufile pour les porter, les animer et y passer la tête. La silhouette gigantesque est à la fois tutélaire et inquiétante, elle vole à travers les âges, les temps, les couches géologiques. Elle relève du rapace fantastique, du papillon de nuit phénoménal, de l’esprit des premières forêts incarné en cerf-volant géant, plumage laineux constitué de feuilles, lichens, mousses, écorces de toutes essences, de toutes époques et latitudes dont les agencements dessinent la géographie d’un univers caché, une cosmogonie inexplorée. Le totem est installé, christique, au fond de la caverne. Autour, épars, notamment, des retables de plastique transparent enfermant, comme en suspension dans l’espace infini, des déchets et rebuts de la société de consommation. Disposés les uns par rapport aux autres selon des règles mystérieuses, l’ensemble faisant penser aux esthétiques d’ex voto. Des collections de bris et débris qui racontent, par les détails, des formes de vie rongées de vacuité. Mais une vacuité appropriée, ingérée, transformée, car ses riens, reliquats d’emballages ou de nourritures industrielles, ont absorbé de la singularité, celle de ceux et celles qui les ont touchés, les ont manipulés, les ont pétris, mâchés, malaxés, usés et cassés, attendant d’eux un réconfort, le sentiment de détenir quelque chose, de ne pas simplement glisser inexorablement vers le néant. Toutes ces miettes plastiques, synthétiques, prennent soudain un caractère presque religieux, ce sont des particules de choses démembrées, usées, à travers lesquelles de nombreux anonymes ont voulu conjurer le néant. Des poussières consuméristes qui, malgré leur artificialité crasse, pauvre, basculent dans une dimension transitionnelle et forment des tableaux fantastiques, une syntaxe balbutiante de fresques, d’épopées pointillistes, éclatées composées de presque riens, mais innombrables. Si les vestiges préhistoriques sont rares, et d’une diversité limitée, chaque fragment venant documenter un peu plus des fonctions précises, vitales et renforcer des hypothèses, ici, il est évident que ce qui est rassemblé en tableau gélifié provient d’une profusion illimitée, exubérante et superflue. Un archéologue du futur, devant ces collections de débris, comme recrachés par un corps insatiable, sera-t-il à même d’en déduire les modes de vie dont elles procèdent ?

Et puis, des poteries, des céramiques, presque sans âge, qui attestent de la persistance de gestuelles et pratiques traversant les temps, depuis la préhistoire jusqu’aux ères dites post-industrielles, hyper-technicisées, voyageant aussi à travers le monde, se transformant au fil des géographies, des histoires culturelles, des contextes technologiques. Une fascinante transmission de techniques, avec une constance intemporelle et une part d’ancrage idiosyncrasique. Voir là-dedans des gestes qui se perpétuent, se renouvellent, se figent dans la terre cuite, vernie, raffinée ou brute. Sans cesse, cette invention de la poterie s’effectue, au présent, toujours événementielle (Proust, quelque part, parle très bien de ces phénomènes toujours en train de se produire, de naître). Raffinement de vases qui contraste avec l’aspect rugueux, cassé, de coffres d’argile cuits, défoncés, garnis de plantes aromatiques. Des vestiges de performances récentes, des cuissons de volailles enrobées de terre. Au mur, des tissus rituels, bannières où sont peintes des images rudimentaires de charrue, épis, silos, tracteur, vache, tronçonneuse, ballot de paille… Juste des ombres, des évidences presque effacées, oubliées. Presque des pictogrammes. Les mêmes objets, en réplique sculptées dans le bois, naïves, sont éparpillées au sol, témoins d’un monde taxé d’obsolescence, au bord d’une renaissance, nouvelle jeunesse. L’ensemble, peut-être hétéroclite, dégageait l’impression d’une tentative de désenvoûtement à l’égard de toutes les tendances au fil desquelles s’organise la production artistique actuelle, inévitablement partiellement engluée dans « le tissu compact des représentations issues des rapports de force transmis par la tradition » (Ogilvie), s’y faisant caméléon sans le vouloir, essayant de s’en démarquer, partiellement ou radicalement, d’y laisser des accrocs ou d’y faire son nid singulier, accommodant.

Il se souvient de cela comme d’avoir été descendu, au bout d’une corde, dans une caverne entre pénombre et clarté, décorée d’infimes et innombrables appels à changer de vie. Il pendulait dans le vide, à regarder et, une fois remonté à la surface, devait se remémorer le plus possible de choses vues, les ancrer en lui, reproduire en son intérieure la cavité explorée. Du reste, c’est tout l’été dans le sud, chaud et aveuglant qu’il percevait en dôme d’une immense caverne, où il errait, agressé/hanté/enchanté par les souvenirs tendres, érotiques, sexuels, pornographiques (toute la gamme) d’une conjonction amoureuse éphémère, revenant à la surface, suant et se cristallisant à même la voûte solaire. Des traces réveillées par la chaleur, l’inactivité, le repos. A la manière d’étoiles filantes, alors qu’il restait à contempler le vide, la vacance de tout, les rappels de détails déchiraient son cerveau, couraient sur sa peau, disparaissaient en terre ou dans l’eau de la piscine. Ces fulgurances mémorielles, crépitantes, presque des collisions, des courts-circuits, se produisaient autant le jour que la nuit, encre dense et moirée sous le soleil, lave phosphorescente jaillie des voies lactées. Etait-ce le feu d’artifice célébrant l’effacement de toute trace douloureuse, de tout manque, fêtant le triomphe imminent de l’oubli ? Il lui semblait que ces signes lointains envoyés par la planète chaude d’un amour de plus en plus dissout dans l’espace, gagnaient en universalité, éparpillaient les feux follets de principes sexuels féconds, fondus dans les énergies vivantes et, subissant une sorte d’inversion, de camouflage naturel, invitaient à plonger en des chambres noires de réinvention. De soi. Réinvention de la rencontre, de la conjonction. Nouveau départ, recommencer, vierge. Et s’il se trouvait en équation avec les ondes l’ayant engendré ? « C’est en effet un trait général des d’origine que de présenter d’abord les choses à l’envers pour les remettre par la suite à l’endroit, ce qui les confirme dans leur rôle de mythes fondateurs. (…) Puisque nous avons interprété la caverne comme un microcosme représentant l’état du monde à son origine, il est normal d’y trouver des éléments à l’envers. Ce n’est pas la femme qui était à l’envers – il n’y avait ni homme, ni femme, conformément à la thèse que nous soutenons depuis le début de cet essai. C’est le principe de la féminité, présent depuis l’origine, il faut le souligner, et omniprésent dans la grotte, au plus profond de son tréfonds, mais à l’envers. Pour que le monde soit monde, tel que nous le connaissons, il a fallu le remettre à l’endroit. » (Testart, p.228)

Entre lucioles et nuit d’encre, remuant les signes piquetant, à la manière des pâquerettes dans les près, la totalité charnelle du cosmos, il cherche à se remettre à l’endroit, hébétude et somnolence nomades. Il passe et s’arrête une seconde pour regarder le paysage par la lucarne, vue sur un coin de montagne habitée. Puis il y revient, furtivement. Régulièrement. Pour, finalement, s’attarder toujours plus à la fenêtre et admirer le vallon, vaste pente douce herbeuse, en arc de cercle approximatif, bordée par un morceau de montagne et la forêt, percée, traversée par une ligne électrique. Comme devant une toile dont on cherche à vivre et revivre le moindre coup de pinceau qui a permis de saisir et obtenir un « rendu » particulier, singulier, du réel. Ou comme avec ces œuvres vidéographiques, fixes, presque photographiques, face auxquelles il faut rester longtemps pour se rendre compte qu’il y a un mouvement, que quelque chose défile. Imperceptiblement, ça bouge, ralenti. En lisière, proche et lointaine, une maison. Vert ou rose clair. Blanchie par le soleil. Vivante, même s’il n’y décèle jamais la moindre activité humaine. D’abord un coup d’œil en vitesse, à la régalade. Puis, pourquoi s’en priver, la posture de guetteur l’attire, convenance qui le pourvoit d’un sens facile, immédiat. Il se campe intentionnellement devant le cadre et son paysage. Il scrute, il détaille, il cherche à qualifier les moindres détails, les moindres nuances. Mais, ça change tout le temps, au fil des lumières, des coups de vent, des nuages, de la lune, des étoiles. Il s’embusque toujours plus résolument. Cela devient le pivot de ses vacances, ce qu’il en retiendra en premier, ce qui lui laissera un bon souvenir. Il se persuade qu’il se livre à un travail minutieux, rationnel et infini, de description du visible, d’un ailleurs où il s’implante, prend racine. Mais en fait, il se vide, son cerveau se purge, il contemple pleinement. S’absentant de temps à autre pour rejoindre le plan de travail de la cuisine, couper des légumes, vider une seiche, s’oublier, les mains jouant avec l’animal mort, respirant l’odeur marine, enfonçant le couteau, retrouvant l’ose de seiche, souvenir de promenades à la mer. Il atteint cet état où, comme le relate Annie Dillard à propos d’un animal rencontré, et formant un jeu de miroir et forment où, quelque part, dans une entité extérieure, détachée des singularités respectives, une seule présence s’établit pour deux. « Je vous dis que j’ai été dans le cerveau de cette fouine pendant soixante secondes, et qu’elle était dans le mien. Les cerveaux sont des lieux privés, dont les circuits, uniques et secrets, produisent quelques grommellements. Mais nous étions, la fouine et moi, simultanément branchées sur nos circuits respectifs, l’espace d’un instant doux et choquant. Qu’y puis-je s’ils étaient vides ? » (p.13) Le corps de logis qu’il fixe, mais dans une attention flottante, s’égarant autant dans l’herbe, les arbres, le ciel, les traits de fils électriques, des tâches de fleurs, les rumeurs d’un bétail quelque part, le cris d’un rapace au-delà des nuages, lui rappelle une galerie d’art où, quelques tableaux aperçus depuis la rue l’avaient attiré avec force. Il s’agissait de toiles représentants des maisons, pas abandonnées, vacantes mais chargées des vies qui s’y étaient écoulées, évaporées, et se posaient dès lors comme formes géométriques intrigantes, maisons abstraites, livides mangées par l’ombre, d’or adossées au ciel bleu noir d’orage, flanquées de candélabres peupliers, mangées par la cascade de broussailles, dressées énigmatiques au-delà de haies puissantes, buissonnantes. Des cubes presque surréels, portails vers d’autres habitations, qui excitent le désir de migrer. Et peu à peu, il émane de ce paysage de vacances, presque cadré par inadvertance mais s’imposant en évidence, devenant familier, « fixé » dans ses perceptions à différents moments de la journée, plusieurs jours d’affilée, une respiration, un souffle avec lequel il entre en empathie et qui, à la manière d’un courant d’air chaud, fait remonter toutes sortes de souvenirs, impressions fugaces, bouts de textes, bribes d’images, volutes parfumées, sensuelles, voluptueuses. Il fixe tout ça, l’image montrée par la fenêtre, les réminiscences fluides et insistantes qui goutent et volètent, s’incrustent dans l’air comme l’eau dépose et construit des dépôts de calcaire suggestifs au plafond et au sol des grottes. Mais aussi comme des motifs récurrents, symboles générés par son organisme, à partir de son vécu, mémorisés ou refoulés, mais aussi d’autres vécus proches, similaires qui viennent s’incruster, faire famille, et qu’il faut après coup interpréter, à la manière de signes découverts dans le sous-sol, laissés par d’autres vivants, de lointains prédécesseurs. Et, ces constellations éparses, dessinent des formes, des silhouettes, des mouvements, des lumières, une sorte de mode d’emploi du bonheur fugace et intense. Influencé par la lecture qu’il a faite de l’interprétation que Testart fait de l’art pariétal de Lascaux et Chavet, il va conférer à ces signaux une signification précise, convergente, tous, ils lui restituent la nature charnelle et jouissive vécue et éprouvée, prise et donnée entre les bras et les jambes d’une femme précise devenue pour lui le symbole de la femme par excellence, de la jeunesse éternelle, de ses désirs sans fins. Plongeant ainsi dans la grotte de sa vie, tout ce qui, au fur et à mesure est plongé dans le noir, la mort, devient difficilement accessible, il y retrouve les peintures pariétales de sa préhistoire, surprenantes, étrangères et intimes, le renvoyant toutes au mystère de cet amour, aux promesses d’une fécondité biologique et poétique inépuisables, édéniques. Tout ce qui renvoie à un être précis est brouillé par mille autres souvenirs, parcellaires, parfois très anciens, non localisés, usés, dépersonnalisés, et d’autres très récents, précis. Des confettis d’images qui détournent l’attention et ne la ramènent vers les motifs principaux que par mille voies parallèles, l’égarement se superpose à la trouvaille, la question à la réponse. Ainsi, dans les lumières chaudes et douces de ce matin, très tôt, au bord d’une petite route dont les lacets grimpent les flancs d’une montagne, une vaste pâture où trois nymphes peu habillées s’affairent à calmer trois chevaux et les harnacher pour la promenade. Debout sur la pointe des pieds, les bras nus passés au col, caressant la crinière ou les naseaux, leurs petits shorts courts laissant voir, satiné, le pli moelleux des fesses. Sans doute n’y aurait-il pas fait attention sans la relecture entamée de Proust où le frappe, plus qu’aux lectures précédentes, son obsession pour les jeunes filles, voire carrément les fillettes (comme il dit) aperçues le long de la route et dont, par son ascendant social, il imagine pouvoir faire venir facilement chez lui pour « faire connaissance » selon un manège manipulateur ressemblant fort à des préliminaires érotiques.

Il entre dans une sorte de sommeil éveillé, face à ce morceau de paysage précisément, mais ensuite, par contagion, dans la totalité des paysages successifs, emboîtés à la manière de poupées russes et qui forment la dérive paysagère, multiple, les territoires de ses vacances. Ceux-ci baignés dans une atmosphère fortement érotisée du fait de cette activité intense des signes striant la grotte des ténèbres, celle des lumières. Il rêve. Et plus que tout, cela évoque la jouissance solaire d’oisiveté lascives sur les rivages ensommeillés d’une femme aimée, lointaine, perdue – il faut qu’elle soit perdue pour que sa respiration revienne ainsi en hantise océanique, douce, magnétique -, et qui semblait dormir uniquement pour mieux se donner, s’abandonner, accomplir entre les rêves respectifs une interpénétration fusionnelle, totale, avec point non-retour, quel que soit ce qu’il puisse advenir de leur relation réelle. « J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féérique comme un clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver sur elle, et pourtant la regarder et, quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j’avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait d’être seulement la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendus sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. » (p.70) Soulignons au passage que les beautés de la nature sont inanimées et qu’Albertine, éveillée, est une belle plante. Plus loin, au terme de la description des attouchements auquel il se livre avec la dormeuse, au diapason avec le ressac de la respiration qui envahit tout le corps, le narrateur conclut : « j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier ; je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. »

Est-il lui-même bien éveillé dans la chaleur estivale ? Ne continue-t-il pas à dormir dans les sommeils partagés dans la jeunesse de son amour, où le corps de l’autre n’est que plume, scandé par sa respiration douce, imperceptible ? Sait-il où il est, habitant une maison provisoire, mais entreprenant, maladivement, de s’y ancrer, comme s’il devait s’y installer pour longtemps. Comme s’il allait vivre ici. Il imagine sans cesse un nouveau chez lui. Dans la torpeur, tout se confond, le logis provisoire, la maison fixe, les vacances, le travail, il cesse même de se sentir relier à une autre adresse, où ira-t-il en partant d’ici ? Et s’il n’avait plus de domicile où revenir ? Sa maison habituelle est trop liée à une vie de travail aliénant, plus supportable. Travailler devient impossible, tous les discours politiques sur le travail rendent cela insupportable. Ne plus rentrer. Il se trouve à la fenêtre. Clairière. Bois. Flancs de montagne. Une maison capte toute la lumière, posée là-bas comme un ovni. Il est à la lisière de son imagination. Recommencer à imaginer, sans se fourvoyer cette fois-ci. Retrouver une force d’imagination qui pourrait répandre l’hospitalité sur la terre. Se libérer de l’angoisse d’être mêlé à un système meurtrier qui laisse crever des milliers de migrants. Renouer avec une capacité d’action. Reprendre au début l’art d’habiter. « L’imagination est hospitalité : c’est elle qui aidera à débattre de modes relationnels et de contours pour une autre communauté juridique, qui ne placerait pas seulement en son centre les prochains mais aussi les lointains ; qui ne voudrait plus se définir à travers ceux qui sont comme nous, mais aussi à travers les très éloignés, les tout à fait inconnus, ceux qui ne sont pas invités. » (Macé, p.320)

Par dépit, tentative de reculer l’inéluctable, il fuit vers le bleu, il bascule dans la chaise longue, plongeon dans l’azur sans nuage, yeux dans les yeux, injection d’optimisme intemporel. L’assise du fauteuil se dérobe, de bascule en culbute dans un bleu infini, cosmique, immensité corrosive. Le vide massif, éther assommant, pluie de cristaux coupant. Pas une surface de couleur qui absorbe et renvoie le regard, mais un abîme gazeux sans bord, sans limite originelle. Un éblouissement, une sorte de coup du lapin. Il se clôt, plissé, racrapoté, immobile, particule qui s’invente une carapace de secours, cosmonaute largué dans l’espace. Il se débat et rend les coups, intérieurement.

Après longtemps, regain d’énergie, il entrouvre les paupières, une fente. Foulé de toute part, le bleu s’est altéré, déformé, spiralé, feuilleté. Il tourne. Il fuite et libère cette brume diaprée, duveteuse comme la poudre des ailes de papillon, presque mauve, qui dilate les montagnes au couchant. Elles ont alors l’air pénétrable qui leur manque en plein midi, murailles hermétiques fermées sur elles-mêmes, sans chemin d’aucune sorte. Il aspire lentement, discrètement, entre les cils, ce bleu violacé, bruineux, pluriel. Il agrippe un fragment, cartilagineux, spongieux, il le tient entre les dents, histoire de s’arrimer à un bout de ciel bleu à taille humaine, et reconstituer une cellule de renaissance.

L’azur matriciel a changé d’attitude et de consistance. Il invite la langue, les doigts à se faufiler en ses ondes et à décoller l’une de l’autre les lamelles tendres, nacrées, qui constituent chacune de ces infimes chapelles en glaise bleu nuit. Silhouettes élancées, superposées, confondues et éléments individualisés, singuliers, du panorama montagneux épanché dans le soir. Indication enfin de sentiers de crêtes praticables. Le bleu continue d’inclure d’autres impuretés, le cramoisi, la cendre, le bistre, nuances ourlant des bancs de turquoise presque blanche, perlée de lavande déteinte. Puis, quelques fulgurances célestes évoquant des chairs transies, bleuies. Perdues et transcendées.

Il reste au profond du bleu harassé, le nez dans l’intime du vivant, aux lèvres en lévitation, tuméfiées à force de caresses et de don de soi. Corolle qui habille l’abîme gazeux sans bord, sans limite narrative et aseptisé, soudain marin et fortement iodé. Un bout de quelque chose entre les dents, entre les lèvres, un bout de bleu, indistinct, lambeau entre ciel et chatte ramené du plus profond de la grotte. Tandis que la brume monte.

Pierre Hemptinne

En butinant avec les mânes

Fil narratif tiré (notamment) de : Shahpour Pouyan, We Owe this Considerable Land to the Horizon Line, Galerie Nathalie Obadia – Thibault Haelzet, Mars et la Méduse, Galerie Christophe Gaillard – Richard Deacon, Thirty Pieces, Galerie Thaddaeus Ropac – Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Gallimard – Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles …

Dans un geste d’apaisement quotidien du deuil, il sort dans la nuit froide de février s’envelopper du jardin engourdi et s’exposer aux radiations lunaires durant lesquelles d’innombrables particules de son être se téléportent ailleurs, sans qu’il sache où exactement, mais produisant ainsi un allègement bienfaiteur et la sensation d’un entre-deux consolateur, d’une migration de l’âme capable de rejoindre celles qui lui manquent et, plus particulièrement, celle de son père qui vient de partir. A peine pose-t-il le pied sur la terrasse qu’il voit, marchant devant lui, éclairé par les lumières de la maison, un énorme timarcha. Du moins, c’est ainsi qu’il a toujours nommé ce coléoptère, usant du nom générique d’une espèce pour désigner un spécimen précis, probablement le timarcha tenebricosa. Cet insecte, inaccoutumé en cette période hivernale (croit-il faussement, se fiant au fait que lui n’en a jamais vu en hiver), occupe une place de choix dans son bestiaire. C’est un des premiers insectes que son père lui a fait découvrir quand, enfant, il s’absorbait dans l’observation du monde vivant proche, au ras du sol, et entreprenait l’inventaire des plantes et bêtes qui le peuplaient. Sur un mode puéril, revenant sans le savoir aux débuts de la science, les tentatives de classification, les siennes glissant d’emblée vers la poésie. Dans cet univers où fourmillent les petites formes animales, invisibles à l’inattentif, le timarcha faisait office d’individu fantastique, par sa taille, sa carapace noire impeccable, sa démarche déterminée et bancale à la fois. Depuis lors, chaque apparition du timarcha lui a semblé un signe de ces premières années, comme si sa propre route ne faisait que recouper, ponctuellement, celles poursuivies de manière butée et pataudes par les timarchas observés à l’époque (à l’exception de ceux qui finirent dans son tube d’entomologiste en herbe, avant d’être étalés, magnifiés, dans la boîte de collectionneur). Le timarcha tenebricosa est appelé aussi « crache-sang » parce qu’il « présente la particularité, en cas de dérangement, de faire le mort et d’émettre par la bouche et les articulations, un liquide rouge-orangé qui aurait très mauvais goût pour le prédateur » (Wikipédia). Il se souvient que son père s’était arrangé pour que le premier spécimen rencontré fasse la démonstration de ce mécanisme de défense. L’apparition de ce gros insecte, en pleine nuit de février, est une inattendue résurgence. L’animal semble suivre une trajectoire raisonnée, quittant la maison pour rejoindre la nuit et, très certainement, y disparaître et y mourir de froid et d’inanition. Il imite ces trajets de vieillards japonais qui, le moment venu, vont s’éteindre dans la montagne. Emu, il y voit un messager, le signe vivant que la présence de son père se retire peu à peu de tous les foyers de vie qu’elle imprégnait jusqu’à présent. Pour devenir une absence constitutive, fugitive, empruntant diverses formes. Il l’appelle papa, le salue et lui souhaite un bon voyage, les larmes aux yeux. Il évite de le suivre trop longtemps, presque par pudeur, pour ne pas sembler s’intéresser au lieu mystérieux de sa destination, comme quand les enfants craignent de découvrir des secrets liés à l’intimité des adultes (tout en le souhaitant plus que tout). L’insecte-papa trace sa route, entre le lisse de la terrasse et le touffu des herbes, entre la lumière tamisée et l’obscurité totale, le visible et l’invisible, la rumeur infime et le silence, tissant des liens subjectifs entre ces différents domaines, le tracé d’une continuité avec le monde des esprits. Que serait-il sans le dialogue constant avec ces entités absentes qu’il recherche, entretient et qui régulièrement lui parlent ou lui adressent des signes, l’inscrivant dans un lignage réel et imaginaire à la fois ? Le fait que l’apparition de cet insecte lui inspire de telles émotions et considérations le conforte dans l’idée que le père, en se retirant, intercède pour lui avec d’autres espaces de vie, le rapproche de la forêt centrale où il rêve de s’enfouir. « Le domaine des esprits qui émerge de la vie de la forêt, comme le produit de toute une série de relations qui traversent les frontières entre espèces et les unités de temps, est, ainsi, une sorte de continuité et de possibilité ; sa survie dépend de sa capacité à y accéder ; elle dépend aussi des différentes sortes de défunts et des différentes sortes de morts que ce monde des esprits compte dans sa configuration, et qui rendent le futur possible. Celui que l’on pourrait être est intimement lié à tous ceux-là que l’on n’est pas ; nous nous donnons pour toujours à ces nombreux autres qui font de nous ce que « nous » sommes, et nous sommes éternellement en dette vis-à-vis d’eux. » (p.256) La migration du père vers ce côté-là accentue la dimension vitale, pour lui, de ce monde des esprits. Il perd de vue le timarcha mais il sait qu’il continue à arpenter des chemins entre son passé ressassé, son présent et l’au-delà et, où qu’il aille, le coléoptère est dans son sillage, ou lui dans le sien, ou parfois sont-ils sur des trajectoires parallèles. Particulièrement durant les premiers mois du deuil où il convient de parcourir l’espace intérieur, de fond en comble, de tout revisiter et inspecter pour réagencer un cosmos bouleversé par la mort d’un de ces pôles essentiels.

Et ainsi déambulant, somnambule, remorqué par l’insecte médiateur, il entre dans une sorte de chapelle. L’espace réservé au recueillement est occupé par une collection de socles blancs, de hauteurs différentes. Ils sont tous surmontés de petits édifices en terre cuite, modèles réduits de réalités majestueuses. Ils évoquent les configurations innombrables que peuvent prendre, à travers les civilisations qui peuplent le monde, architectures sacrées, forteresses politiques ou casernes disciplinaires. Un rassemblement d’éminences autoritaires, de celles qui se voient de loin, ponctuent le paysage, se revendiquent traits d’union entre régimes terrestres et célestes. Ces pointes et clochers retirés des campagnes et des villes, remisés ici dans cette galerie de rangement, séparés uniquement par du blanc et du vide, c’est la configuration complète de l’empreinte urbaine de l’homme sur la planète qui s’en verrait bouleversée. L’ensemble évoque brièvement les monuments que l’on cherche, quelques fois, à saisir dans le sable, à mains nues, ou à coups de pelle. Ou plus précisément, qui servent de modèles inconscients dans le bricolage façonnage conduisant à l’érection de châteaux de sable. De maritimes pathosformels sans âge qui transitent à travers tous les organes et membres humains et reprennent forme dans les masses de sable modelé, face aux marées. Modèles permanents, pouvant avoir la consistance de représentations abouties, complètes, ou flux de bribes d’images en constantes décompositions et recompositions aléatoires, qui irriguent le mental de quelques archétypes immémoriaux et se déclinent selon l’inspiration de l’instant, dans des réalisations éphémères sur les rivages de l’oisiveté estivale où il nous semble extérioriser une architecture intérieure de nos pulsions. Opposition entre dureté compacte et fluidité du faire humain. Un jeu de tensions au sein desquelles il s’est souvent libéré, y trouvant une parenthèse temporelle, un calme paradoxal au cœur de la tempête, pour y construire des villes fortifiées, chimériques. Le plaisir étant que cela ne peut tenir longtemps, ne tient à rien. Il ne connaît d’autres parenthèses aussi fortes que lorsqu’il cède à la prostitution, ayant plus ou moins choisi une forme corporelle, une silhouette attractive perdue en vitrine parmi des millions d’autres à la surface du globe et attendant, après une transaction rapide, que la fille le rejoigne dans l’alcôve minable mais travestie par la lumière artificielle, colorée, transcendant les tissus en draperies brillantes de culte, les moindres bibelots en d’illusoires trésors, et gommant le défaut des peaux, les rendant toutes bronzées et satinées au grain ultra fin. De ces lumières typiques des lieux nocturnes, qui transforme tout en mirage et étend une sorte de filtre transparent, ineffable sur les corps, les cache, les rend encore plus anonymes malgré l’exhibition sexuelle et l’explicitation mécanique érotique. On ne sait jamais ce qu’on empoigne, est-ce réel, virtuel, hallucination ? Les mains sont dans du sable chaud qui file, échappe dans un froufrou de cristaux remués s’éboulant dans le sablier du désir factice, et elles ne retiendront rien, tout s’évanouit quand la sonnerie résonne et met fin à l’illusion. Lui-même n’est rien, fondu dans une foule qui défile, esclave. Mais, en prélude, un grand calme survient après les ravages du trouble et de la tentation. Il attend dans une résignation coupable, mais d’emblée absout car, cédant à l’addiction, les tensions se dissolvent et c’est le sentiment d’une rémission qui prédomine. Oui je cède, mais je me sens la force de résister la prochaine fois, je m’aguerris. Rémission, résignation elles-mêmes transformées en aiguillons pervers. Pour quelques minutes, il est assuré de jouir impunément, totalement, de nichons, hanches, ventre, fesses, cuisses, chatte…. Il perçoit aussi que cela lui vaut un profond assentiment car il conforte la position dominante du mâle en droit de se payer le corps des femmes, à sa guise. Mais, indépendamment de ces forces contraires, il n’aime rien d’autre que cet instant suspendu, vide, seul et sans rien, laid et dérisoire. Il n’y a pas d’autre situation où il soit plus anonyme, effacé, rayé de la réalité, impossible à localiser par qui que ce soit, hors de portée, dématérialisé dans la cabine sordide maquillée en féérie de pacotille. Retiré de lui-même. Blotti dans un genre de cabane aménagée au bord d’étangs ou de marais où les ornithologues observent les mœurs des oiseaux. Il se rappelle les pages de Proust où, faisant le guet pour voir si l’insecte providentiel viendra féconder les plantes rares pavoisées dans la cour, il découvre d’autres rites sexuels. « (…) Je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l’arrivée presque impossible à espérer (à travers tant d’obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l’insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n’était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s’étaient spontanément tournées pour que l’insecte pût plus facilement la recevoir ; de même la fleur-femme qui était ici, si l’insecte venait, arquerait coquettement ses « styles », et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. » (p.602)

Les fantasmes architecturaux dressés sur les socles blancs, comme sur un roc inaccessible, contiennent cette solitude cellulaire du bordel et l’ensemble revêt aussi l’apparence d’un alphabet à déchiffrer. Quelque chose à lire, une écriture en trois dimensions, cabalistiques. Disons que, vues du ciel ou d’une autre planète, toutes ces constructions pourraient être attribuées, comme aiment le faire les amateurs d’extraterrestres, à d’anciennes civilisations d’aliens ayant domestiqué la terre. Reproductions d’immenses moules qui servent à mélanger la lettre et l’esprit, pour que cela fasse corps. Des couveuses. Et chacune de ces grandes machines a cultivé une manière de faire et de penser ce que doit être un corps dans l’univers d’une façon unique et incompatible avec les autres. Tel bâtiment n’accueille que tel genre d’humain, pour une harmonie coercitive entre le bâti et l’humain. Certains de ces monuments n’ont de raison d’être que par le rejet de certaines catégories d’existences, l’obligation doctrinale de les tenir à l’écart. Ou encore, ne se conçoivent pas sans la volonté d’absorber certaines formes d’humanités, pour les enfermer, les rééduquer, voire les anéantir (fabriques du néant). Chacune de ces églises, temples, autels, ermitages, bunker, palais, pénitenciers semble bien hermétique sur son rocher sans correspondance avec les autres. Splendide isolement totalitaire, sans autre correspondance que l’hostilité. Une hostilité complice. Mais aussi, certaines de ces constructions se lézardent, plus on les regarde plus elles glissent vers le statut de ruines dérisoires et se révèlent vides, sinistrement désertes. Idoles dépouillées d’autant plus dangereuses. Elles ne ressemblent pas tant que ça à ce que l’on croyait. Plutôt des imitations. Des fragments de fortifications, occidentales, orientales, stylisées, épurées, presque dans une ligne poétique. Elles deviennent réversibles et évoquent alors des sortes de coques délirantes dont l’on se recouvre mentalement pour se protéger du dehors, des carapaces fantasques dont on espère qu’elles sauront désarmer les forces hétérodoxes. N’avons-nous pas tous quelque part ce genre de forteresse inexpugnable dans notre ADN culturel ? Cellules de fabrication ou destruction de l’autre ? Ne devons-nous pas l’extirper, n’est-ce pas la cible ambigüe de toutes nos activités culturelles ? Soit protéger, renforcer, ceci impliquant aussi de cacher et dénier, cette forteresse centrale, toutes nos pratiques culturelles y œuvrant comme aux soins d’un héritage présumé universel, soit au contraire la démonter, petit bout par petit bout, et la balancer dans le vide, rejouer la chute de la Bastille. Mais y a-t-il un réel penchant à démonter ce patrimoine qui continue à organiser la mémoire des civilisations, à traverser l’aliénation en conquêtes spirituelles glorieuses ? L’ambiance générale actuelle, politique, économique, encourage plutôt, l’air de rien, à leur renforcement inavouable, massivement. Voici les usines de l’identité à la chaîne. Tours de guet, minarets, beffrois, plantés sur des crêtes, mausolées tant du sublime que de l’effroi. Ce sont des bastions de l’intolérance et de la peur – peur primale, peur de tout, peur de vivre, peur de mourir, aux sources de toute instrumentalisation, rendant capables de croire n’importe quoi – , bastions transcendés dans des esthétiques qui fascinent et émeuvent toujours. C’est notre histoire, entend-on ! Toutes ces constructions d’enfermement, mental ou physique, n’ont de sens pour lui, ne sont regardables que parce qu’elles excitent, selon un faisceau d’injonctions contradictoires, intolérables, le désir de s’en échapper, ce qui fouette sa tristesse et ce désir d’échapper tout court à tout, de dépasser ces enclosures de la croyance en quoi que ce soit. Le timarcha ne se cache dans aucune de ces maisons d’arrêt ou ogives sacerdotales, urnes funéraires du spirituel. Si elles invitent au recueillement, à la manière d’un cimetière avec ses tombes ornées et chapelles privées, il sait qu’aucune de ces urnes ne contient les cendres de son père dont l’esprit s’est élargi ailleurs.

Dans le chagrin, il puise un étrange réconfort s’égarer l’informe. Comme cette zone où tout se désagrège et se recrée, où se conservent les traces chaotiques de genèse et où végètent les formes décomposées de ce qu’il a aimé, en transit vers d’autres incarnations. Aussi est-il attiré par la silhouette dégingandée, tragédienne, d’un pantin qui pérore, d’une courtisane qui racole. Une silhouette pétrifiée qui intrigue et renvoie à des images archaïques de Parques. Cela lui rappelle une hallucination lointaine, lors d’une promenade le long d’un canal, un jour de tempête. Le vent faisait rage, peu de promeneurs n’osaient s’aventurer. Il marchait depuis plusieurs heures, les oreilles pleines de bourrasques, son chien énervé courant devant, derrière, disparaissant dans les champs, revenant ventre à terre, ou à grands bonds par-dessus les talus. Sur l’autre berge, soudain, en haut d’un tertre, près d’une chapelle, deux trois formes se tordaient. Il n’en croyait pas ses yeux. Ses poils se hérissaient. Ils voyaient quelques femmes voilées, silhouettes de nonnes défroquées, en transe, célébrant un étrange culte sacrilège près de la croix et du saint en plâtre. Un branle qui défait l’apparence des choses et à la suite des invocations duquel prime le grouillement des tripes à l’air libre. Grouillement guerrier des organes, grouillement terminal hypnotique. Il lui fallut du temps pour réaliser que ce n’était rien d’autres que des ifs ventrus secoués en tous sens, tantôt propulsés loin les uns des autres, tantôt rassemblés en une seule flamme sombre, opaque, échevelée. Peut-être est-ce, en outre, une autre hallucination toute récente qui a aussi réactivé cette expérience passée. La veille, attendant de pouvoir s’engager sur le quai de la gare, il regarde s’écouler la foule qui débarque, vidant le train dans lequel il doit prendre place. Il reste un couple, âgé, fermant la marche, avançant lentement tout au bout, la femme en avant, l’époux en arrière, claudicant, appuyé sur une canne. Exactement comme mon père, se dit-il. D’ailleurs, il lui ressemble… Et, au fur et à mesure qu’il approche, la ressemble s’accentue, c’est un parfait sosie, en moins âgé qu’à l’instant de son décès inopiné. Mais ça ne peut être lui puisqu’il est enterré depuis quelques jours, il a des photos de la dépouille dans sa chambre, des clichés des funérailles, il se raisonne. Pourtant quelque chose en lui fausse compagnie au rationnel et y croit. Plus le monsieur approche, avec exactement la même démarche balancée que son père, imposée par une jambe invalide, plus il y voit un revenant, au point que tous ses poils se hérissent. Pourtant, il sait. Il reste coi. Ce n’est vraiment que lorsque ce dernier passager le frôle, sans aucun regard, que tout s’évacue, il se rend à l’évidence, il capitule.

Songeant à l’ancienne méprise au bord du canal, et aux autres troubles des sens qui parsèment son parcours, troublé par ce souvenir, il s’engage vers la sculpture. Mais ensuite découragé par son aspect, il va tourner les talons, presque aussi vite que l’élégante jeune fille qui, littéralement, n’avait rien vu. Et par laquelle il aimerait être remorqué, en recherche d’attraction. Mais il reste, il tourne vers l’objet d’art un peu rebutant l’attirance sexuelle pour le galbe des jambes fermes sous nylon et sur talons hauts, pour la propulsion moelleuse et chaude des hanches devinées sous la veste légère, à présent retournées dans la rue. Il regarde, embêté, une fois de plus le scandale du n’importe quoi contemporain. Petit à petit, pourtant, le fouillis corporel le séduit. Enfin, il est plutôt accroché, pris dedans, incorporé. De la charpie organisée. L’être écorché, personnalisant de haut en bas, le chaos organique, véhément, ulcéré, qui rêve d’expansions mutantes et qui se confond, aussi, rien n’est plus univoque, avec une sorte de floraison d’assomption macabre, dévorante, corporéité gerbée, magnifique, qui paralyse par ses beautés purulentes toute vie qui la contemple. Dans le vide, à la manière dont se forme une île dans un fleuve, en agrégeant divers matériaux et sédiments vagabonds transportés par le courant, et qu’un premier tourbillon rassemble, émerge une silhouette faite de rebuts dont on fait les figures d’art depuis des temps immémoriaux. Archéologie brouillée des artefacts de plâtre, terres cuites, chiffons ligotés. On y retrouve « une abondance de substances : céramique, filasse, plâtre, tissus, bois dont on sent l’âge et l’usage ». Tout cela, en formant tissu, a enfermé ou moulé « des gestes aussi, puissants, répétitifs voire compulsifs », ainsi que « des mouvements rapides, plus furtifs, moins appuyés, pour peindre », alentour, « des toiles davantage discrètes. Simples pans de tissus couverts de fines couches de peintures liquides grisâtres, ornementés d’un geste rapide de spray noir ». Ce sont les forces anarchiques qui font tenir le tout ensemble, sans aucune centralité, au contraire ruissellement de cœurs et de centres, conquérant, absorbant le regard de qui s’approche trop près. Toutes ces forces comme des jets internes, conflictuels, en pleine activité, mais se neutralisant mutuellement, débouchant alors sur une stabilité, un équilibre paradoxal. Fatras et gravats répulsifs. Des hommes et des femmes, à la manière des châteaux de sable, ravagés par les vagues et la marée, ayant amalgamé toutes sortes de détritus rejetés sur la grève. A vrai dire, les substances identifiées objectivement, énumérées rationnellement selon la logique du cartel artistique, ainsi mélangées, jetées dans une bataille totale entre les unes et les autres, disparaissent, deviennent d’innombrables matériaux inconnus, bâtards ou complètement rêvés, inventés, poétiques. Naufragés. Ainsi, ces sommités de plusieurs têtes décoiffées, crêtes étincelantes et nacrées de rose, pétales vulves en bouquet éclaté, sont certes en céramique, mais évoquent tout autre chose, précisément de l’innommable.

Après cette puissante agitation extérieure qui anesthésie, en les médusant, ses mêlées  intérieures incontrôlables par lesquelles sa propre vie lui échappe, ne lui pèse plus, il aborde une paix bienvenue, une quiétude telle qu’il n’en a plus connue depuis longtemps, en s’aventurant sous la verrière d’un vaste atelier où sont exposés d’autres fragments non de démembrement mais de remembrement, séminal. Non plus le clos funéraire de tout à l’heure avec les maquettes de dômes et donjons dominant les âmes. Non plus l’exaltation de l’écorchement. Mais autant de pièces déliées, à reconnaître, des rébus, là aussi une forme d’écriture alignant des formules libératrices, des propositions de prothèses esthétiques apaisantes. Un damier fantaisiste, une partie d’échec suspendue. Le protagoniste va revenir, déplacer les éléments, les associer autrement, essayer d’autres combinaisons, le jeu est ouvert, inachevé. Quelque chose est en cours. Beaucoup de ces pièces répondent au besoin d’appariement et au manque, en associant deux morceaux trouvés que rien ne prédestinait à former un couple, inventant des juxtapositions novatrices, ouvrant les possibles, à l’infini. Ce que devient la vie après la mort, quelle vie reste-t-il à ceux qui survivent au disparu ? Voici, de nouvelles compositions, de nouvelles surprises, de nouvelles associations à inventer et à accueillir. Un recyclage permanent. Les souvenirs du mort, ce qu’il aimait faire, son sens de la vie qu’il a transmis, et qu’à présent est tout ce qui reste de lui vivant dans l’esprit de l’endeuillé, vont sans cesse se transformer, engendrer de nouvelles pensées, émotions, actions, relations au vivant. S’atténuer sans pour autant disparaître, simplement changer de nom. Un voyage qu’il emprunte, de manière désormais bien plus nette, vers sa propre mort, et durant lequel vont se produire, selon les aléas extérieures et intérieures, des chocs qui vont réactualiser la perte, qui donneront l’impression que c’est seulement alors, après si longtemps, qu’il mesure l’avoir « perdu pour toujours ». « (…) le mort continue à agir sur nous. Il agit même plus qu’un vivant parce que, la véritable réalité n’étant dégagée que par l’esprit, étant l’objet d’une opération spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de tous les jours…Enfin dans ce culte du regret pour nos mort, nous vouons une idolâtrie à ce qu’ils ont aimé. » (p.770) Ce qu’il a aimé, c’est un certain regard sur les choses, particulièrement les phénomènes naturels, les plantes et les insectes, notre milieu, et à travers cela, scruter, contempler les traces des origines, attentif au récit de leurs évolutions. C’est le même genre de regard avec lequel, en filiation, il balaie ici l’alignement irrégulier d’œuvres créées par un homme, plutôt des agencements impliquant des gestes humains, des prothèses d’âme, divers objets trouvés, modifiés, matériaux transformés, morceaux de nature, épaves industrielles, prototypes mal dégrossis ou ouvragés avec soin. Une tranche de souche, aux contours biscornus, silhouette instable, sur le bois clair et raffiné, des traits imprimés, latéraux et croisés, à peine, peut-être sont-ils générés par le bois lui-même, des lignes immiscées dans l’organisme de l’arbre, et ce morceau de tronc à l’écorce rugueuse est posé en équilibre sur un ensemble de colonnes en terre cuite verte, vernissée. Des carottes de pierre évoquent la composition de profondes couches géologiques. Elles sont en fait constituées de « débris de béton et de pierre provenant des rebuts d’un constructeur professionnel ». Ces déchets, éclats, graviers, poussières sont assemblés, compressés, sculptés, et représentent la manière dont l’artiste imagine que l’empreinte de sa propre vie, avec ses racines dans les vies qui l’ont précédées, avec les influences qui au jour le jour modifient la composition de ses humeurs, avec tout ce à quoi il tient, en termes de choses, animaux, rêves, gestes, habitudes, comment cette empreinte au sens large, profond, circonvolué et stratifié, se trouve sondée et exprimée dans la composition mystérieuse de carottes minérales. Monochromes ou mosaïques. Ces cylindres emprisonnant les humeurs minéralisées ont une extrémité brisée, aux bouts rugueux, surfaces lunaires caillouteuses, comme l’empreinte du rond poussiéreux aperçu tout au fond du trou du forage, de l’autre côté de la terre. Par les traces éparses et multiples, sans bords délimité, de la vie d’un individu, ce sont des sondages archéologiques à même l’enracinement biologique par l’espèce, à même la totalité de ce qui constitue le vivant. Des vestiges de cet individu, de l’ordre de petits cailloux, galets, os calcinés, broyés, mélangés à l’ensemble sableux de ce qui constituait son milieu.

Fabriquées avec ces tôles anti-dérapantes industrielles, que l’on installe neutraliser des marches trop hautes ave un plan incliné, faciliter l’accès à un magasin ou une administration, que l’on déploie pour recouvrir un accident de terrain provisoire, fermer un soupirail ou occulter un puits, voici des formes géométriques fantaisistes, inclassables. Toutes dissemblables mais esquissant une série. Elles évoquent des chaînons manquants, des pièces perdues forgées pour venir enfin combler le vide atypique entre d’autres formes inconciliables (correspond à des conceptions géométriques de l’univers dont les défauts, les manques restent béants). Le regard s’y aventure, l’esprit s’y promène sur toutes les faces, articulations et angles soudés bien apparents, simultanément, de haut en bas, sans vertige, sans glisser, gravi et dévale aussi hardi qu’une mouche au plafond, et il expérimente ainsi d’autres volumes, arpente une spatialité alternative, se livrant à une gymnastique cognitive et esthétique, à même l’articulation multi-facettes de ces parois en acier inoxydable parcourues, striées de petites arêtes, disposés régulièrement, dissémination héraldique d’un motif cruciforme.

Il y a une pierre abrupte, composite, posée sur un lit de lattes de bois tissées, torves. Pierre des torrents, déchets de carrières, pierre organique (à l’instar de ces « pierres aux reins » ou autres concrétions maladives que l’intériorité humaine parfois engendre, cailloux hystérique). Le mouvement horizontal ruisselant, filets rapides sculptés à même l’esprit de l’arbre, évoque aussi ces transports en pirogue de quelque roche sacrée. Non loin et alors sur plan vertical, des maquettes de tours, faisceaux de colonnes droites et courbes, en harmonie malgré les divergences et les torsions, objets qui soudent les contraires en un seul enlacement. De loin en loin, des corolles blanches de bétons réfractaires, évidées. Là aussi, il pense à des tranches de quelque chose, par exemple tranches d’une cheminée, d’un conduit souterrain, d’un os géant blanchi au soleil au fil des siècles, vidé de sa moelle. Les surfaces supérieures de ces osselets sont peintes et vernissées, taches, mousses, lichens, entre pourritures luxuriantes et tapis de fleurs mémorielles.

Il se promène entre ces stèles de pacification, ravi. Sans cesse son imagination forme des hypothèses, des interprétations et des associations différentes, jamais rien de définitif. Selon la place qu’il occupe dans l’ensemble des pièces, vibrantes sur leur table de travail, les possibilités de compréhension changent, les convergences entre elles variant. Entre l’atelier et l’exposition. Le geste initial brille toujours sous la complétude. Il vaque, se laisse féconder par les œuvres. Comme un insecte, se déplaçant de l‘une à l’autre, butinant, il féconde en retour les œuvres entre elles, croisant les tentatives d’explication. Il oublie le deuil et, pourtant, il y travaille tout entier, corps et âme. Il s’oublie là-dedans d’une manière absolue, presque avec abnégation. Toute sa pensée accompagne le mort qui s’éloigne, apprend à penser avec lui et avec son absence, par métaphores, face aux œuvres du vivant, les objets d’art et leurs manières approximatives de donner forme aux flottements entre la vie et la mort, dans cet entre-deux où l’on cherche des arrimages temporaires, des incarnations éphémères, ils soutiennent la recherche, les interrogations, suggèrent des pistes, des traits d’union indispensables bien qu’en suspension (comme les reliefs sur les plans d’acier inoxydable facilitent l’adhérence), ne donnent jamais de réponse, tout est en train de bouger, de toute façon, il faut donner le change. (Pierre Hemptinne)