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Le confiné poreux et ses protocoles de réconfort

Fil narratif à partir de : confinement avril 2020, soleil et ombres, jardin et printemps, neige d’hiver et neige de pétale, paradis perdu, Kenzaburo Oé, Laurent Becquaert et Gilles Delhaye (peintures), l’harmonium et Zameer Ahmed Khan, James Blood Ulmer et guitare décoloniale, Dick Annegarn et le chant des incomplétudes, Steve Lacy et les fantômes monkiens, Betty Davis et la différence raciale, Frances-Marie Uitti et l’organologie absolue, Guy Klucevsek et la respiration accordéon…

Il y a dans le confinement, des choses qui lui conviennent parfaitement. Des bouts de lui-même, peut-être, ne pouvant s’épanouir qu’ainsi ? Des bouts vivants, sortes de ver de terre de son organisme, tout au long de la pression subie par le temps accéléré, le rythme du travail salarié qui pressure le temps à soi, ils tracent des cheminements d’aération des profondeurs, ils maintiennent en vie l’humus par lequel il se sent rattaché au sol. La retraite devenue la règle, il apprécie une relative dilution de soi dans l’impression du temps encalminé. (Un mot qui l’a très tôt impressionné, lors de ses premières lectures.) Une perméabilité plus grande, dans le silence, aux autres formes de silence environnant. Une fusion dans une multitude de silences. Entre objets, entre l’humains et le non-humain. Une forme d’existence qui l’attire depuis toujours, n’être qu’une présence versatile, ne puisant ses consistances que de ce qui la traverse. Hypothétique. N’être qu’un corps vide et observer à l’intérieur les ombres et les lumières du jour et de la nuit qui se succèdent. Rien d’autre. Se replier en soi et lire les silhouettes, les formes suggestives qu’y projette son passé, ce qu’il a vécu, de réel, ou de fantasmé, du monde en chair et en os ou de celui immatériel, onirique, imaginaire. Contempler les taches de soleil sur le mur, lumières qui apportent l’empreinte partielle d’arbres mixée à la trame ou motif d’une tenture, peut le combler durant des heures. Ces apparitions ne se produisent qu’au matin et en fin de journée, aux heures les plus mélancoliques. Sur le papier peint les contours d’une région lointaine. Un champ de colza d’or et soyeux en forme d’aile Delta encastrée à l’orée d’un bosquet vert sombre. A certains moments, des mouches, errant sur la vitre, se retrouvent en ombres chinoises traversant le flou de ces contrées fictives. Elles s’incrustent dans la sorte de cinéma  mental qu’il était en train de se faire en jouant avec la force suggestive de la tache lumineuse. Comme lorsqu’un diptère s’introduisait dans un projecteur et envahissait l’écran (est-ce encore possible avec le numérique !!). Son regard est ainsi, un soir, attiré par un rais lumineux, où dansent les poussières, qui avance vers le dessus d’une armoire. D’anciens jouets y sont remisés, des objets liés à l’histoire familiale, des ébauches d’art, des vestiges d’une époque où il dessinait à la plume tous les paysages de son quotidien, et puis, en fonction de la saison et de l’heure, voici, à travers les ramures d’arbres du jardin, la lumière du soleil transforme tout ça, provisoirement, en théâtre d’ombres, en film muet projeté sur le mur, au ras du plafond, et puis la pellicule casse, arrêt sur image. Les tentes d’indiens immobiles, inaccessibles, figées dans le passé. Combien d’heures a-t-il joué avec ça, déplaçant des figurines, inventant leurs mobiles et dialogues, combien de fois a-t-il placé un personnage dans l’une de ces tentes, pour qu’il dorme, et l’y oubliant parfois longtemps. Il aimerait être une de ces figures qu’un enfant imaginatif coucherait sous le tipi, à jamais, paisible.

Il passe – séjourner, est mieux dit – beaucoup de temps au jardin. Comme un prolongement de la maison. Pas forcément pour jardiner. Ce que l’on entend souvent par-là est l’exercice de domination du naturel à l’échelle domestique. Exercer sur son lopin de terre, ses quelques plantes et ses arbres, l’esprit extractiviste. Regardez, partout, l’acharnement à arracher la moindre mauvaise herbe, comme un rite qui rassemble. Des familles entières accroupies, appliquées à extraire le moindre brin de travers. Entendez le bruit exacerbé des machines, tondeuses, tronçonneuses, taille-haies, au-delà des limites du raisonnable, pour compenser, se soulager, souscrire à un modèle qui, au niveau macro, détruit l’équilibre entre l’humain et le reste du vivant. Non, être au jardin pour être jardiné par ce qui s’y passe, de lent, de cyclique – mais sentir que le cycle dévie, peut dérailler, capter sa fragilité – et de profondément non-linéaire aussi, comme l’activité des insectes, des oiseaux, des rongeurs. Glisser dans cette conscience que ce n’est pas « mon jardin » mais « leur jardin », la conviction d’être chez eux, hébergé par eux, observé par eux, pensé par eux. Il approche de l’âge de la retraite anticipée et, après une longue « vie active » d’employé, il ne se souvient plus avoir eu l’occasion – la chance, un facteur de confort de vie – de vivre au jour le jour, quasi heure par heure, la floraison des fruitiers. Quel préjudice irréparable ! Depuis le premier bouton jusqu’au bouquet final. Le poirier. Le prunier. Puis le pommier. Puis le cerisier. Chaque arbre selon sa temporalité. Dans le cerisier, ce sont d’abord des poignées de perles nubiles parmi le vert tendre des feuilles. Les grappes florales mûrissent, pas toutes en même temps, selon leur exposition au soleil, comme de petites ruches de dentelles, immaculées. Il faut un peu plus d’une semaine pour la totalité de l’arbre soit en fleurs. Marial, aveuglant. Chaque rameau pavoise chargé de fleurs. A peine la floraison à son apogée, pleinement épanouie, elle s’étiole. D’abord un ou deux pétales discrets. A la manière des premiers cheveux blancs qu’on néglige, qu’on oublie vite. Puis, l’image somptueuse largue ses pixels de façon plus significative, par poignée, sans impact encore perceptible sur l’ensemble. Quelques heures plus tard, coup de vent, voilà une comète de pétales qui fuse et s’évanouit. Le soleil les transforme en larmes de métal en fusion. Elles évoquent les fines braises brûlantes que le vent arrache au feu de camp brasillant. Ou, à contre-jour, elles pointillent le ciel de taches noires, comme lors d’un vertige, une baisse de tension, l’annonce d’un fléchissement, d’une chute éparpillée. L’air se réchauffe, les parfums se répandent, d’abord discrets, en provenance des fruitiers, plutôt une odeur de pollen frais – équivalent de l’iode qui caractérise l’air marin -, puis de plus en plus nets, insistants, avec l’arrivée du muguet précoce. La vie passe. Le printemps déjà décline avant même d’avoir atteint son plein développement. La fine poudre d’or des pollens recouvre la table du jardin. La fuite des pétales déshabille l’arbre, ici. Ils migrent et reconstituent, ailleurs, la transcendance du cerisier pavoisé, nuptial, cette image, cette idée ne disparaît jamais, elle doit toujours rayonner quelque part. La pluie de pétales légers suggère un effeuillage céleste, une nudité aérienne, inaccessible. Proche de ce qu’il éprouvait, chaque fois, en atteignant la nudité de son amante et qu’il basculait dans l’insatiabilité, le sentiment  que ce n’était jamais assez nu. Ses pensées alors dérivent vers un point du passé, qui ne cesse d’être disruptif, dans ce même jardin, souvenir d’une échappée érotique, étreinte nue, tentative partagée de rejouer l’enlèvement d’une jeune nymphe, pour s’enfuir et rejoindre un jardin hors du temps, enlacement brulant en plein hiver, sous une fine neige, flocons fondant sur leurs peaux chaudes, sexes obstinés à fendre l’interdit. Insatiabilité presque prise de cours, haletante. Le goût de la peau mêlé à celui de la neige élargit l’enlacement à tout ce qui fait frissonner leurs corps. Les gestes de l’amour à nouveau hésitants, comme à réapprendre. La poudre blanche se pose dans ses cheveux, sur ses cils, ses lèvres, couvre ses seins en douceur, son ventre, sa toison, se transforme en eau pure ruisselant finement, larmes délicates, tandis que d’autres blancheurs floconneuses atterrissent et affolent ses caresses. Ce mélange de peau et de neige, de froid et brûlant, excite l’impression de fusionner plus radicalement. Enfants, ils aimaient courir bouche ouverte langue tirée pour attraper les flocons, excités par la sensation des légères pelotes de cristaux se posant sur la langue, nano crépitements et fonte douce. Ici, ils réaniment le jeu, langues mêlées, exposant toute l’ouverture de leurs organes amoureux, se touchant l’une l’autre, là,  chaque fois qu’une blancheur floconneuse vient se fondre en eux. Leur corps à corps, ballet sous la neige, s’effectue dans une sorte de glaise séminale, leurs deux êtres de plus en plus poreux, perméables, restitués à l’ensemble des éléments. Depuis lors, ce jardin où il rêvasse est un jardin d’Éden, un paradis perdus. Il y reste, comme dans la maison, à saisir au fil des heures, les traits de lumière entre les branches, le surgissement lent et inexorable des fleurs et feuillages, tout un jeu de résurgences au gré de la course du soleil dont le projecteur met en évidence telle zone, tel rameau, ces quelques brindilles, cette corole et plonge dans l’ombre tel massif, parterre, tronc, touffe, tige, écorce, bourdon.

Retour près des livres, des disques dispersés dans l’ensemble des pièces, recouvrant une majorité des murs. Prendre un livre au hasard, lire quelques phrases, quelques pages d’un texte lu il y a parfois trente, quarante ans (ou plus), sélectionner un disque plus écouté parfois depuis plus de vingt ans, autant d’images, de sons, de signes qui éveillent des choses lointaines en lui, jeu d’ombres et de lumières, juste des formes qui passent, impressionnent, s’estompent, reviennent. Annoter. Il lui semble en toucher les traces, les cicatrices qui se sont formées là où ces sons, images, mots, signes, se sont greffés à son organisme. Là où, d’une manière ou d’une autre, ça soignait quelque chose. Il pense à , et retrouve ce passage d’un roman de Kenzaburo Oé où une grand-mère raconte des histoires à son petit-fils : « « Dès qu’il ne restait plus gère d’onguent dans la grande marmite, disait ma grand-mère, elle en refaisait et refaisait. Tu sais, l’onguent qu’on vous met, quand vous, les enfants, vous avez une brûlure, a été fait en ce temps dans la grande marmite ! » Justement j’avais alors une brûlure au genou, qui venait de guérir. Je me souviens d’avoir écouté ma grand-mère en caressant de mes doigts la surface lisse – l’onguent du village était réputé, dans les environs, pour ne pas laisser de cicatrice sale même en cas de brûlure grave – de ma ‘cicatrice parfaite’ rose pâle. » (p.64) La lecture actuelle recouvre celle éloignée qui l’avait déjà impressionné.

Ce qui lui manque, peut-être ? Pas les grandes sorties culturelles, on y renonce assez facilement, elles s’inscrivent trop dans la transe consumériste. Non, d’autres surprises de l’art. Comme ces toiles de Gilles Delhaye, rassembles, à peine déballées, à peine si leur disposition est destinée à être vue. Un cadeau. De fil en aiguille, il se rappelle des peintures qui, lui semble-t-il à présent, restituent assez bien la trame ressentie des jours confinés. Il exhume des photos dans la mémoire de son appareil et, en fouillant, le carton de la galerie l’aide à retrouver le nom de l’artiste, Laurent Becquaert. Ce sont des trames assez frustes, répétitives, frontales et brutales, des planches de bois perforées de trous réguliers, alignés, mais sauvages, avec dérapage et emporte-pièce sans fioriture. Ca doit être fait avec une machine percussive, une défonceuse de chantier. Ca sent aussi l’énervement, la perte de sang-froid, le défouloir, le jeu de massacre. Tir en rafale, coups acharnés au même endroit. Grilles qui arrachent mais qui, aussi, curieusement, avec l’effet de répétition, de déclinaison obsessionnelle, apaisent, réconcilient avec l’enfermement au cœur de ses propres marottes et pulsions inavouables ! Ces séries ou constellations rythment des monochromes, des états d’âmes abstraits, des fragments paysagistes, des grossissements d’épanchements sanguins, des floculations virales, des matières mimétiques, des lumières rouillées, des détails insolites, flore et faune de salpêtre sur des murs d’abandon, détails grossis et déformés de sujets standards, académiques récurrents dans la peinture, formes de pathos iconographique dézinguées.

Retrouver des morceaux de musique, superposés l’écoute d’aujourd’hui à celle enfouie profondément, parfois quasiment effacée. Réapprendre à écouter. Une discipline de l’attention. Pendant plus de vingt ans, ce fut son métier, l’essentiel de son job. Y revenir, dans le cocon confiné, ajoutant à l’interprétation des sons tels que diffusés par l’appareil, rejouant mécaniquement la musique fixée sur le support, l’interprétation de l’écoute passée, archéologique et constatant combien tout ce qui s’est passé entre la première et la nouvelle écoute, que ce soit relevant du vécu intime ou de la lecture continue de textes sur des questions recoupant les enjeux de ces musiques, cou encore d’œuvres vues dans les galeries et musées, combien de tout cela modifie et enrichit la capacité de « dire des choses » à partir de ces musiques. Autant de protocoles de réconfort, journalier. Le réconfort ne consistant pas à écouter une musique qui apaise, apporte du confort, mais au contraire, stimule souvenirs et pensées, soumet à la question tout ce qui, dans le confinement, pourrait stagner, se figer, tourner à l’aigre.

Réconfort, Zameer Ahmed Khan, « Inde du Nord : Harmonium »

Il y a toujours eu un harmonium dans la famille. Il a changé de place au gré des héritages. Mon grand-père l’avait récupéré, en fin de vie, patraque, dans une église. La pédale, le ressort grinçant, l’aspiration-expiration du soufflet asthmatique, les touches d’ivoire usé, les sons modulés, ce fut mon premier contact avec un instrument de musique. Première fois que j’en touchais un sans réserve, l’explorant librement… vu son état, je ne risquais pas d’abîmer quoi ce soit, et quand bien même, il ne valait plus rien. Le bruit du mécanisme me fascinait. Je rêvais d’en tirer un jour des musiques inouïes issues de contrées intérieures jamais explorées. D’inventer un langage complet à partir d’un harmonium déclassé, tirant parti de tous ses défauts. Avec l’intuition – évidemment informulée à l’époque – que ces défauts permettaient d’exprimer tout un registre de l’inexprimé et correspondaient à mes défauts personnels d’où découlait une difficulté à dire aux autres qui j’étais vraiment, ce que je ressentais réellement. Orgue du pauvre dans le culte catholique, les missionnaires l’apportent en Inde. Il séduit et vit là-bas une série de pérégrinations et mutations absolument passionnantes. Puis il revient un jour, si familier, si étrange, bouleversant.

J’avais déjà entendu l’harmonium dans les musiques indiennes. Mais en 2005, avec cet enregistrement de Zammer Ahmed Khan, c’est la première fois que je l’entends si affranchi de son rôle Initial de tapis volant sous la voix. Il est devenu le chant principal. De manière tout à fait semblable à ce qui se passe quand Anthony Braxton formalise la première musique pour saxophone entièrement solo (1968). Il y a une amplification et une complexification jubilatoire de ce qui jusqu’alors ne pouvait sortir qu’accompagné. Le récit musical jaillit avec une fougue irrépressible, crée de toutes pièces de nouveaux registres tant expressifs que techniques : explorer et occuper peu à peu des territoires sonore vierges. L’harmonium me revenait avec une amplitude mâture et moderne impressionnante, libérant et organisant les univers fantasques que confusément je cherchais d’atteindre en triturant l’ancêtre déglingué chez mon grand-père.

Le premier morceau – celui qui à l’époque me foudroya – commence telle une aubade claironnante, une adresse à la germination universelle de la nature. C’est un air traditionnel, qui célèbre les gestes du labour et ce qu’enfante la terre fertile. Quinze ans après, l’effet « première fois » est renouvelé. Comme si tous les neurones miroirs faisaient, qu’écoutant cette musique, j’effectue en pensée les gestes du laboureur et devient humus d’où sortent fruits, fleurs, légumes, herbes, arbres, céréales…

La musique se précipite avec un appétit insatiable de tout dire, tout chanter, tout décrire. D’apporter le renouveau. Elle projette d’abord son thème clair, cristallin. Le musicien l’explore, le souffle comme du verre, le singularise. Des phrases longues et agiles, « proustiennes », lâchées, reprises, multiplient les incises, les bifurcations, les plis et déplis soyeux, faisant germer les réminiscences lumineuses, les emboîtant en poupées russes, s’élevant, pavoisant, puis chutant, dispersées comme mercure, se rassemblant, relançant les lignes tout azimut, en spirales. Techniquement, le musicien invente des chemins inédits du populaire au savant.

Tout en se jouant : vois, je n’ai encore rien dit de l’infini ! Sans doute est-ce lié à ce phrasé et à la virtuosité prolixe, étourdissante et au fait de revivre un moment d’écoute rare mais, surtout, à l’instrument et son appareil respiratoire très charnel : mais soudain, sous l’expansion émotive, les murs s’évanouissent.

Réconfort, James Blood Ulmer, « Black Rock » Bonne pioche pour un lundi matin, me dis-je, le plein de vitamine assuré. Ca va dégommer et réveiller nos talents pour l‘air guitar. Très vite, l’évidente filiation hendrixienne re-éclabousse l’oreille. Et je revis le fait qu’il s’agit d’autre chose que de guitar hero. De cette guitare puissante, écartelée, en déséquilibre, passe-muraille, tantôt ancestrale, tantôt visionnaire, autre chose ruisselle, autre chose remonte. L’ensemble tourbillonne, brasse et fouette blues, soul, funk, rock, jazz, free, toutes les Afriques.

Des thèmes lumineux, d’une volupté loquace, sans âge, voire post-apocalypse. Puis le magma. Puis des gimmick black futuristes très « art premier », enfance de l’art, et fourmis dans les jambes, irrésistibles. James Blood Ulmer pratique l’ « harmolodique » d’Ornette Coleman dont le principe est que les musiciens entrelacent simultanément la même mélodie à différentes hauteurs et différentes tonalités, mais ensemble. Un enchevêtrement primesautier où le fond et le premier plan s’entremêlent. On lit parfois que dans cette dynamique l’improvisation doit aller aussi vite que la pensée. Entendez la pensée avant qu’elle se fige dans le linéaire, mais faite de digressions, de recherches, d’associations libres. D’où changement de rythmes, collisions, propulsions accidentelles, cadavres exquis. Le dualisme « blanc » entre tête et corps est largué, ici cérébral et tripes sont noués. L’harmolodie me fait penser à un groupe de copains et copines qui sautent, s’entrechoquent dans un trampoline, valsent, se cognent, tombent, rebondissent dans un mouvement perpétuel qui tourne à la transe, parce que le désarticulé fait jaillir une cohésion anarchique et euphorique.

L’exubérance bigarrée rime avec rage et désespoir. Exorcisme de la désespérance. Fuite en avant. Entre les points de chute très mélodiques, apaisants, « sages », c’est un précipité d’émulsions répulsions. Avec bassistes et batteurs monstrueux. C’est une musique où effondrement et résurrection ne cesse de se passer le relais, en petites fractures, déchirures, lignes de failles. Chaos et orgasme.

Avec cette folie d’inventer, d’aller toujours plus loin dans l’excellence d’un langage spécifique, de rivaliser avec l’Occident qui n’a cessé de prendre de haut la prétendue « absence d’histoire de l’Afrique ». La course poursuite guitaristique, orgiaque certes, mais très sombre aussi, me fait penser à l’obsession d’effacer la « condition nègre » née avec l’esclavagisme et le colonialisme. Sans cesse, la guitare d’Ulmer (et d’autres) lacère cet enfermement persistant. Puis, James Blood Ulmer éparpille dans le déluge chatoyant et parfois, dépressif, de petites phrases raffinées, ciselées, des thèmes piqués de mélancolie, ressemblant à ces araignées qui plongent sous l’eau avec des perles d’oxygène, nacrées.

Du coup, je fouille l’étagère, me souviens vaguement avoir d’autres disques de lui, je déniche notamment « Tales of Captain Black » (1978) avec Ornette Cileman et « Harmolodic Guitar with String » (1993) où il sublime, en lévitation inquiète, cette apnée mélancolique dans l’histoire, superbe lamento pour l’histoire des africains-américains, accompagné d’un quatuor à cordes. Un fil d’écoute qui va occuper la journée et bien au-delà…

Réconfort, Dick Annegarn au Cirque d’hiver

C’est un enregistrement public, avec la captation de cet échange entre la scène et la salle, l’artiste et les gens réunis, attentifs. Ce ne sont pas que les applaudissements mais une sorte de communauté momentanée  captée par les micros, l’aura du récital « présentiel », pas virtuel. La présence en public semble si lointaine en confinement !

Cette communion commence par l’hymne aux êtres perdus, égarés, aux existences abandonnées pour cause de différence, « Bébé éléphant ». Le chant est une plainte, un appel au secours. La musique est paradoxale, tonique, entre tristesse et furetage joyeux, détresse et cabotinage malin. Voilà le fil consistant : au départ est un manque, qu’est-ce qu’on construit avec ?

Cette recherche détermine tous les climats des chansons : pas seulement la gloire du cycliste Agostinho, mais aussi sa peine, ses douleurs, la dureté solitaire de la course. « Au passage de pic à col, la caravane caracole/ la caravane crie et passent des agneaux des rapaces/ à cause d’un chien on peut tomber, à cause d’un chien on peut chuter. »

Et de manière constante, une attention aux fragiles, aux marginaux. Que ce soit « Robert Caillet », sans domicile, qui plongeait dans le Doubs pour quelques centimes. Que ce soit « Albert », le merle maudit et la fabuleuse rencontre avec une fleur, voilà, on passe du désespoir à l’invention de coexistences nouvelles contre les exclusions. Que ce soit avec le saule pleureur personnifié, traité comme un humain, « Voûte l’épaule/ pieuvre de gaule/ pieuvre de bois/ bois le calice/ calice propice/ aux ombres d’eau. »

Pour les amateurs d’Annegarn, le côté inusable tient au mélange de chatoyant et de rugueux, d’exubérance généreuse et de rudesse, de pathos libéré assumé en même temps que moqué. Et au fait que la langue reste étrangéifiée, jouant de ses défauts, restant toujours à traduire. Une poésie et des images ostensiblement taillées à coups de serpes, mais ensuite reprises, polies, raffinées. Il cultive l’empathie et la tendresse abrasives.

Depuis toujours, contre les certitudes, il fait danser et chanter nos incomplétudes. Ce qui fait que ces propos d’Yves Citton et Jacopo Rasmi*, en 2020, disent beaucoup de ce qu’apportent les chansons de Dick Annegarn depuis les années 70 : « Ce devenir-queer nous aide à prendre la mesure des bizarreries et des richesses contradictoires de notre incomplétudes individuelle, pour faire de nos inconsistances internes des occasions de rencontres avec des compléments externes, présents dans notre surround humain et qu’ humain. » Depuis 50 ans et les premiers avertissements de « crise écologique », Dick Annegarn tisse fables et valses pour dépasser l’effondrement en cours.

Profitant de se produire dans un Cirque, il s’offre un tour de piste facétieux, chamanique, au xylophone et termine par une formidable ritournelle pour rêver à l’après confinement : « Quelle belle vallée ». Là aussi, super entraînant, à chanter et mimer avec des enfants, mais avec cassures, ruptures, respirations et pas anarchiques. La meilleure manière d’avancer.

Réconfort, Steve Lacy, « More Monk »

Un disque qui lui rappelle de nombreuses introspections (re)constituantes. Une musique elle-même toute de dialogue intérieur, dépouillé autant qu’élaboré, par lequel s’établit le contact soutenu avec un esprit inspirant, tutélaire.

Steve Lacy commence à apprendre le jazz en 1950. De 1953 à 1959, il joue avec Cecil Taylor qui lui apprend tout et lui fait découvrir Thelonious Monk. A partir de ce moment, jusqu’en 2004, date de sa mort, il n’a cessé de remettre Monk sur le métier, selon différentes formations et plusieurs fois, en solo.

L’exercice solo, s’agissant ici de restituer un ressassement spirituel, a quelque chose de religieux, dans le sens où en parle Bruno Latour : « La religion ne fait rien d’autre que designer ce à quoi l’on tient, ce que l’on protège avec soin, ce que l’on se garde de négliger. »

Steve Lacy étudie et joue les thèmes de Monk. Inlassablement. A partir de ça, il crée un jardin de circonvolutions sonores sans fin. Une vision du monde où le dernier son n’existe pas. Où le même, sans cesse repris, régénéré, engendre du neuf. Alors, le standard n’est pas un air popularisé que l’on reproduit, mais un pattern à travailler, qui permet d’explorer sa propre musicalité, ses propres mélodies et harmonies avec le vivant. Apprendre à vivre.

Les airs de Monk sont magiques. Je pense que même quelqu’un qui n’a jamais écouté du jazz a quand même du Monk dans la tête. Venu de nulle part, la nuit des temps, de l’imaginaire collectif. Diamants inusables sans âge. Steve Lacy en retrouve le « brut » et en fait son écriture musicale de chevet. Lecture, relecture, lecture de relecture… Il décortique, déconstruit, sans jamais briser l’enchantement initial.

Il traque et essaie de transcrire toutes les images, les idées, les ombres, les ondes que l’écoute de la musique de Monk a essaimé en lui. Tout ce que Monk fait bouger en lui, continuellement, il le cartographie au saxophone soprano. Formes et informes qui bougent, s’approchent, s’éloignent, durcissent, se diluent, partent, reviennent.

Voilà l’infini métamorphique de l’interprétation décliné en journal intime. Chaque reprise apporte des perspectives nouvelles, des pistes inédites pour atteindre le cœur du thème. Capter de nouvelles réverbérations jamais encore ouïes. C’est cela qui fascine : connaître par cœur et constater que, toujours, une part échappe. L’incommensurable qu’aucun algorithme ne peut prendre en compte.

L’élégance du style de Lacy peut sembler aride, il reste néanmoins au plus nu de l’émotion. Il accentue la ponctuation accidentelle du déroulé monkien. (J’ai toujours eu l’impression que chaque thème de Monk, véloce et fluide, s’organisait autour d’infimes accidents, de ce qui brise le linéaire, de l’intérieur). Les interprétations de Lacy ont l’immobilité de l’idée fixe, la fulgurance de l’évanouissement. Les bouts de phrases principales du thème originel et les points forts de l’improvisation qu’il en tire – diffraction du standard dans sa subjectivité changeante – sont assemblés, dans le vide, à la manière de mobiles de Calder. C’est beau, c’est fin, ça s’écoute sans fin.

Réconfort Betty Davis, “They say I’m Different”

Longtemps j’ai cru que la musique qui secoue était faite par des mecs agitant leur trompette sax ou manche de guitare.

Puis par hasard – enfin, intrigué par des allusions, des commentaires presque cryptés qui font « tilt «   quand je découvre la pochette de « Theys ay I’m Different », à la médiathèque de Namur, années 70 -, je « tombe » sur Betty Davis. Ah ! les choses ne sont pas si simples. L’impression d’entendre « le fond », ce qu’il y avait derrière de nombreux musiciens que j’écoutais alors, fond sur lequel ils se détachaient, captaient la lumière, mais sans lequel ils n’auraient pas beaucoup de signification.

Le fond matriciel.

Je crois que j’ai été submergé, suffoqué. Pas à cause d’une dose d’inaudible. J’avais déjà écouté des trucs assez corsés, dissonants. Non, à cause d’une « charge » que je ne n’étais pas prêt à recevoir.

Trop matriciel, trop sorcière, trop black pour un p’tit blanc.

C’est de l’excellent funk, rutilant, en fusion. Tous les ingrédients pour remuer. Tout est connu, y compris la suggestivité sexuelle. Le tout porté à une extravagance brutale, limite dérangeant. Dès lors, ça devient « en avance sur son temps » comme disent beaucoup de chroniques consacrées à ce disque.

De fait, quand elle chante être considérée comme un morceau de sucre de canne, il n’y a rien de lascif. Il faut entendre : « tu me traites comme un consommable parmi d’autres de tes plantations de canne qui t’ont bien enrichi. Et bien, je vais t’en foutre, du consommable, jets de lave dans tes oreilles. »

L’explicitation sexuelle de ses textes-musiques – elle avait été très attaquée pour son premier album – atteint une dimension « politique », par la surenchère, que je ne pouvais appréhender à l’époque.

Cet album fait partie de ceux qui m’ont inciter à écouter autrement, à ne pas en rester aux évidences, à essayer d’entendre  les charges sous-jacentes.

Les réminiscences de cet album m’apporte aussi, allez savoir pourquoi, des vestiges de Salammbô, oui, celle de Flaubert, dessinée plus tard par Druillet. Peut-être que ça vient de convergences capiteuses, somptueuses et guerrières, en miroir, tout en étant fondamentalement différentes ? Et du style précieux, toute carapace de joaillerie avec lequel Flaubert construit un imaginaire carthaginois, sensuel, confrontation d’une civilisation raffinée, épuisée avec l’éternel barbare ?  Quelque chose, là, se répétant dans les design afro-futuristes ?  Voilà un sujet séduisant de divagation, d’évasion, autre chose que « profitez-en pour ranger et récurer ».

Chaque fois que cet album m’est revenu : l’effet de bombe. Inusable. Pas une ride. Le magazine The Wire le classe parmi les « 100 disques qui ont mis le monde en feu (alors que personne n’écoutait ). »

Le funk hargneux, en ébullition, ressac jouissif presque malsain, flux de fleurs du mal, brutes, crues, black, sophistiquées.

Ils disent que je suis différente. Parce qu’elle écoute : Elmore James. John Lee Hooker. BB King. Jimmy Reed. Big Mamma Thornton. Lighting Hopkins. Chuck Berry. T. Bone Walker. Muddy Water. Sonny Terry. Brownie McGhee. Bessie Smith. Bo Diddley. Lillte Richard. Robert Johnson. Voilà, et elle mange avant tout des “chitlins », préparation de tripes de porc, considérée comme de la bouffe pour pauvres. Voilà, elle vient de là, de la plantation, de l’esclavage. Un choc qui vibre et vrombit à jamais dans son plexus solaire. C’est le « la » de ses musiques incroyables. Le plus sordide de la condition noire y est vomi tout au long d’échappées sexo-galactiques, à la poursuite de rédemptions luxuriantes, toujours possibles.

Réconfort Frances-Marie Uitti

Elle est vraiment phénoménale, Frances-Marie Uitti.

Elle est née en 1948 (Chicago). Pour appréhender sa vie, il vaut mieux quitter les sentiers battus de la musicologie et emprunter ceux d’un « devenir violoncelle », multiple, imprévisible, selon la philosophie deleuzienne.

Beaucoup de grands compositeurs classiques contemporains ont écrit pour elle. Elle a entretenu un travail plus soutenu avec Giacinto Scelsi. C’est dire si son expertise et son tempérament ont enrichi la littérature pour violoncelle. Elle a enseigné dans de grands conservatoires. Elle a pratiqué assidûment l’expérimentation non-classique. Elle a pulvérisé nombre de frontières. Elle a créé une fondation pour protéger l’héritage musical du Bouthan.

J’ai pioché un CD édité par le label BVHAAST consacré à l’improvisation, elle est seule. Je replonge prioritairement dans les plages les plus méditatives (« Choral spectra (To JH) », « Double choral (For Louis A) »,  « Rolf’s chorale »), qui m’ont toujours impressionné. Au fond, par leur simplicité abrupte et progressivement complexe. Une complexité qui nait de l’entrecroisement de lignes et vibrations simples. C’est une vague d’énergie pure, introspective, qui descend, descend toujours plus profond et éveille de plus en plus de fibres résonantes, infimes mais têtues, qui s’entrecroisent. Comme dans un récit choral où les destinées, bien distinctes, se croisent, s’influencent réciproquement sans s’en rendre compte. Ici, le chœur est ample, crépusculaire, charriant d’innombrables micro-récits intérieurs. Une multitude grouillante. Et au bout de cette multitude, il n’y a plus de barrière, plus de mur, plus de confinement, les fibres se connectent à d’autres multitudes.

Dans un contexte de retraite, d’appauvrissement d’incidences extérieures, comment, sans cesse, entendre sourdre du nouveau, de l’inentendu, depuis nos musiques intérieures… Cette capacité à éveiller une telle richesse de sensations, la musique de Uitti ne la doit pas à une grâce arbitraire mais à un travail impressionnant. Ce labeur s’illustre par une transformation ininterrompue tant de l’instrument que de l’instrumentiste, oui, une sorte de pacte avec le diable (à la Paganini, version moderne) !

En effet, avec Uitti, l’organologie devient aventure autant spirituelle que biotechnologique. Il faut reposer les termes élémentaires de l’échange. Cela pourrait donner ceci : « Je choisis de jouer de cet instrument parce qu’il convient à ce que j’ai besoin d’exprimer de ma vie intérieure. Mais l’instrument joue de moi aussi. Il laisse entrevoir des régions, des fibres de mon intériorité dont je ne soupçonnais pas l’existence. Afin de les effleurer, d’en recueillir les vibrations, je vais perfectionner mes techniques relationnelles avec l’instrument, mentales, physiques. Puis je vais élargir encore les possibles expressifs en recourant à d’autres technologies, transformer l’instrument, organe parmi mes organes. » Et cela dans une longue quête du sensible.

En la découvrant en duo explosif avec Elliot Sharp, dans un lieu improbable près de la Porte de Namur (Cyber Café ?), j’avais mesuré combien l’appétit d’invention d’Uitti est sans limite, sans tabou. Flamboyante dans sa tenue de cuir très SM, elle jouait et improvisait en coexistence volcanique avec les savoirs artisanaux luthiers les plus ancestraux, les laboratoires électroniques les plus débridés, les écritures de soi les plus intimes, les formes narratives les plus innovantes, les alchimies charnelles les plus bouleversantes.

La force de ces morceaux méditatifs tient à l’usage du double archet, technique corporelle qu’elle a inventée. C’est cela qui permet d’éveiller simultanément plusieurs sortes de son, plusieurs formes de récits musicaux des entrailles, des sonorités jusque-là inaudibles. Des effets de réverbération qui font miroiter l’infini dans des agencements très simples, presque instinctifs. Le catalogue des inventions organologique dues à Uitti est impressionnant : développement de résonateurs pour capter la « part fantôme » des tonalités, version toujours plus sophistiquée du violoncelle électronique jusqu’à l’usage de cordes virtuelles, évolution des formes d’archet…

La délivrance de parcelles polyrythmiques, polyphoniques cachées au cœur du moindre son apporte la richesse des vertus méditatives de ce violoncelle : il joue avec la dimension « pharmakon » de la musique : tout à la fois, elle soigne, en transportant, et elle tourmente, avivant la mélancolie de l’instant. Frances-Marie Uitti joue sur ce fil, en amplifie et en collecte toutes les oscillations qu’elle rassemble en une narration chorale. (Il y a sur l’album d’autres plages plus lyriques, frictionnelles, discordantes, dramatiques, liturgiques… Les registres de Uitti sont innombrables.)

Réconfort Guy Klucevsek and Ain’t Nothin’ But A Polka Band, “Polka Dots & Laser Beams”

Ca sent la guinguette printanière, les guirlandes nacrées, les bretelles de lampions, la salle de bal, les miroirs dorés, la mousse fraîche. Ca sent bon le plancher des vaches. Tout est plus vrai que vrai. On se dit « y a un truc, ça va pas durer ». Et en effet, peu à peu, il y a des feintes, des supercheries, des rafales facétieuses, des acrobaties décoiffantes. Mais où est-on ? D’où vient cette étreinte entre accordéon et guitare hawaïenne ? Dans l’univers polka de Guy Klucevsek.

Né dans les années à New York, communauté slovène. Il découvre l’accordéon à 5 ans. L’instrument est très populaire à la télévision. Pendant des années, il jouera dans les fêtes populaires, assimilant le répertoire traditionnel. Il fait des études de musique « sérieuse ». L’accordéon étant mal vu au Conservatoire, il se consacre surtout à la théorie et la composition. Il redécouvre la polka au début des années 80, via des enregistrements de Flaco Jimenez (Tex-Mex) et de Nathan Abshire (Cajun). Partie de Bohème, puis d’Europe centrale, la polkamania du XIXème siècle a en effet envahi le monde.

Il invite plusieurs compositeurs contemporains à écrire leur vision de la polka (certains ne s’y étaient jamais intéressés). En 1985, il participe au projet Cobra de John Zorn, s’emballe pour de nouvelles manières d’improviser et se lie avec la scène avant-gardiste new-yorkaise. Il va, là aussi, propager la polka et en recueillir de nouvelles versions, exubérantes, décalées, explosées, répétitives, minimalistes. Surtout très toniques et très drôles.

Chaque compositeur puise dans des références musicologiques, historiques, mais aussi dans des souvenirs, mélange des sources, y compris plus idiosyncrasiques, la polka se glissant et perturbant leurs univers mentaux. Rien à voir avec la défense d’un terroir, d’un territoire, d’une forme dont il faudrait préserver la « pureté ». Que du contraire, à bas la pureté : pour ranimer et vivifier la polka, multipliez-là, déformez-là, tordez-là dans tous les sens, faites-lui franchir toutes les frontières, tous les styles, tous les genres, allez, découvrez la polka mimétique.

Ou la polka qui se cache et soudain jaillit des notes éclatées, lunatiques, en criant coucou. La polka urbaine, pressée, aux basques d’un accordéon fantasque, brassant, mixant un nouveau style international. Ou encore explorant ses affinités avec le square dance, les rythmes gaëliques. La polka sérielle, toute en lignes pointillistes, graves, flûtées, hautes, basses, bourdonnantes ou aiguës. En voici une en patchwork électronique, organisme hybride de rémanences, collage et montage allumé d’archives. Sillons rayés. Fanfare d’outre-tombe. Bien secouée. Ou celle-ci, retrouvée chez Ellington. De bout en bout, le bastringue est bien là, les films muets, la poésie burlesque, les chapiteaux, la chaleur humaine, le tourbillon à deux. Juste que la kermesse fait le yo-yo entre populaire, musique savante et expérimentations épicées. La polka se déplace, mute, n’est jamais là où l’on croit. Plus elle est autopsiée, plus elle vit, se multiplie, procrée, prolifère.

Les coups de folies désorientent, complexifient le modèle. Mais, décomposée, désarticulée, démembrée, déconstruite, revisitée, la polka reste néanmoins le ruban  qui fait tenir l’ensemble en un formidable recueil d’histoires mouvementées, portées par des musiciens extraordinaires, inventifs, précis, incisifs, transgressifs, puissants.

De la dentelle. Une simple cellule musicale assez basique se révèle ainsi à même d’être conjuguée  en d’infinies variantes reflétant tous les états du monde et des psychismes qu’elle traverse. Et Guy Klucevsek est un virtuose et un grand érudit, profitons-en pour revisiter sa vaste discographie. Des décennies à œuvrer pour démonter les stéréotypes qui collent à la peau de l’accordéon. Dans les années 90, nous l’avions invité à Mons. Pour la sortie d’un catalogue discographique consacré à toutes les musiques d’accordéon (Le monde en accordéon, La Médiathèque). Il n’avait encore jamais vu un répertoire aussi complet consacré à son instrument. Le concert avait lieu dans la grande salle de l’hôtel de ville. En première partie, les élèves de la classe d’accordéon du Conservatoire de Mons avaient interprété quelques transcriptions classiques. Klucevsek s’était avéré un personnage simple, attentif, engagé, pratiquant à propos du réel préoccupant  un humour noir, élégant, qui ressemble assez à ces embardées-polka, jubilatoires.

Pierre Hemptinne

 

La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne

Le réduit embaumé et la cour des miracles

Fil narratif à propos de : La saison des coings et du maïs – Les infamies photographiques de Sigmar Polke, Le Bal  – Paris Stalingrad, film de Hind Medded et Thim Naccache – Les politiques migratoires honteuses –  Le monde selon Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, un extrait de Claude Simon (Histoires)-  Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique éditions…

A peine jailli de la bouche de métro, fatigué par l’ascension des escaliers –pourquoi suis-je poussif? malgré le sport régulier !? si chancelant ? d’où vient tel épuisement ? quel sort ? – sur le trottoir chahuté par la foule, les trajectoires fourmillantes qui, là, du fait de plusieurs directions possibles, se contrarient, se heurtent, s’agrègent momentanément, il y un soleil chaud, des bourrasques de vent estival et une odeur le frappe et convoque des images de flambée, de fumée, de fonds de jardin avec feu de camp. Puis ce sont des sensations gustatives qui resurgissent, du craquant, de la pulpe, du beurre fondu. Il voit alors le brasero, la braise rouge, vive, la grille et, dessus, des carottes de maïs bien dorées, d’autres en train de rôtir, brûler ici ou là. C’est un flot alors de souvenirs de famille, surtout du père et des grands-pères qui encourageaient à aller marauder du maïs dans les champs. Le plaisir de marcher entre les plants plus hauts que lui, le bruit de ruissellement que faisait naître son cheminement dans l’onde végétale, tâtant les carottes sous leurs enveloppes parcheminées, essayant de deviner leur taille, leur maturité, écartant un peu les feuilles pour distinguer le grain, la barbe de la pointe. Et puis, la cuisson organisée, souvent pour le goûter, dans le jardin, avec un feu improvisé (parfois, aussi, dans d’autres circonstances, la mère en cuisait à l’eau, dans une grande casserole, c’était autre chose) et, autour, les conversations des grands évoquant l’Afrique. Comme si le maïs, dans l’imaginaire familiale, était complètement relié à leur vie passée au Congo. Il aurait volontiers fait halte, acheter quelques carottes à ce vendeur ambulant, voire dialoguer avec cet officiant rivé à son réchaud rituel, son but était-il réellement de vendre des carottes de maïs à manger ou se livrait-il à des pratiques divinatoires ? Mais il faisait trop chaud, il haletait, se sentait oppressé dans la foule et devais se hâter avant la fermeture d’une salle d’exposition. C’est du reste passablement étourdi qu’il se livra à l’examen des photos exposées. Son humeur se trouvant en harmonie avec une pratique photographique intégrant accidents, errements, confusion technologique, aléatoire. La matière photographique perturbée, brouillée. Quelle est l’image ? Une confusion de corps, d’herbes, de taches, de coulures qui ont mélangé les choses photographiées – comme quand on renverse du café ou une bière sur les pages d’un livre illustré -, l’ensemble figurant une sorte d’ouverture inopinée des entrailles du sol, un charnier en rédemption d’où émerge une tête de femme, souriante, grimaçante. Une clairière où des cerfs sont couchés, cadrés depuis les vitres d’une voiture, tout trop blafard, presque sur le point de disparaître, pas les cervidés, mais la totalité de l’instant, du lieu, menacée de se fondre dans une embrasement statique et livide. Une étrange interpénétration de l’habitacle – sans doute avec buée sur le parebrise -, du fond forestier comme un imprimé végétal sur une ténébreuse substance aérienne, cotonneuse, et la clairière avec ses deux statues aux bois impressionnants.

Quelques heures plus tard, il est attablé au restaurant. Le soir est tombé, les lumières sont chaleureuses, les fenêtres ouvertes, la touffeur automnale est exotique. La serveuse dépose sur la table une fine coupelle contenant la première mise en bouche. Son fort accent japonais n’a pas permis de comprendre avec précision le nom des aliments qui composent cette préparation. Juste une intuition.  Il s’agit d’une mousse, hyper légère, presque immatérielle, parsemée de crumble de chocolat amer. L’impression est d’avaler et de laisser fondre sur la langue des nuages blancs d’un ciel sans menace. Les larmes lui montent aux yeux, c’est un ciel appartenant au passé qui fond ainsi sur sa langue, tel que, dans son souvenir, il reste immobile, arrêté, inaltéré. Retrouver la saveur de ciels d’autrefois, l’avait-il imaginé, espéré ?  Cette mousse a le goût, sublimé, du maïs, pas du maïs anonyme, industriel, mais de ce maïs-là, maraudé dans les champs, paternel, cuit à la sauvage, croqué avec du beurre fondu au jardin – beurre salé pour le contraste avec le côté sucré des grains charnus – en écoutant les histoires d’une époque faisant corps avec les lieux et les temps de sa naissance, de sa première année, de ses origines. Et pour être plus précis, même pas une réplique de ce goût réel, tel qu’il le ravit chaque fois qu’il le retrouve en bouche, mais le souvenir, la mémoire de cette saveur. C’est cela qu’il mange à la cuillère, presque rien, de l’air, de la transparence, une essence excitante, l’archive de tout ce que représente le maïs dans sa biographie. (et au-delà).

Il a des doutes, corrosifs. Il pourrait s’en délester un peu. Il faudrait pouvoir mener des expériences. Ne plus chercher à avoir le cœur net – et à se l’alléger surtout – en ne recourant qu’aux exercices de la raison et de la spéculation. Non, pouvoir faire de vraies expériences, en temps réel. Par exemple organiser une projection privée du film Paris Stalingard (Hind Medded et Thim Naccache) à destination de Monsieur Macron, Madame Hidalgo, Monsieur le préfet de Paris. Sans aucune autre assistance, ni proches, ni porte-parole, ni secrétaire. Qu’ils regardent tout le film, du début à la fin, sans zapper, sans chipoter leur smartphone (comment, oui, comment trouveront-ils le temps ?). Certains scènes font penser à ce que l’on voit à la télévision, mais, à la télé, ça va toujours vite, ce ne sont que quelques images, rapides, qui peuvent donner l’impression d’un désordre auquel mettre fin. Mais dans un tel film qui restitue la lenteur de la confrontation, ce qui est à voir est d’une autre nature. Et il est plus difficile de s’esquiver. Les flics sur-armés, sur-protégés, contre les migrants. Comme le dit une personne filmée : ce sont des personnes qui demandent à être hébergées, pourquoi faut-il venir avec des milliers de flics quand il s’agit de les conduire dans des lieux d’hébergement ? La manière rassembler les personnes, l’embarquement dans des cars, le transport vers des lieux d’accueil pourrait être humaine, gaie, conviviale, hospitalière voire fraternelle. Mais non. Les Robocops agglutinent de force et parquent les migrants comme du bétail. Ils attendent un temps infini devant les cars dont les moteurs tournent, il faut que les réfugiés respirent bien les gaz d’échappement. Une allusion ? Et puis, il faut, tant qu’ils sont massés sur ces trottoirs, leur donner une bonne dose d’humiliation : assis, debout, assis, debout… Pourquoi ? Quelle utilité ? Regarder aussi le plaisir pris à casser les abris de fortune. Physionomies de brutes qui jubilent. Du plaisir à humilier, à mépriser. Là, le cinéma, son attention, son respect du réel des gestes, de leur temporalité, ne permet plus de douter. Et alors, après le film, demandez à Macron, Hidalgo monsieur le préfet, ce qu’ils en pensent. A voir comment ils gèrent leur contenance, on saura vite s’ils sont vraiment des salauds. Si, au nom de la raison d’État, ils endossent la responsabilité de ces procédés qui rappellent les techniques déshumanisantes de déportation. Enfin, qui font plus que les rappeler, qui les actualisent.  Et c’est tout le temps, de partout. « J’ai en tête les images récentes de malheureux manifestants pour le climat, assis par terre le plus pacifiquement du monde, qui se sont fait gazer au poivre à bout portant alors que rien ne le justifiait. C’est l’allure générale des policiers, gazeuse en main, qui disait tout, qui livrait la vérité de ce marché qu’ils ont passé avec l’institution, une espèce de parfaite décontraction dans l’exercice de la violence, cette sûreté dominatrice des tortionnaires absolument tranquilles, certains que rien ne peut les atteindre, réduisant d’autres hommes à l’état de choses, vis-à-vis desquels l’idée même d’abus s’évanouit, et dont toutes les vannes pulsionnelles sadiques sont alors grandes ouvertes : la roue libre. » (Frédéric Lordon, Vivre sans ?, p.166) Alors, monsieur Macron, madame Hidalgo, cautionnez-vous cette « roue livre » ?

Ces douleurs du dehors, issues de la réalité sociale de plus en plus policière, le rend d’autant plus avide de se replier, aspiration à se lover dans les rythmes les plus intimes, s’y endormir, y étouffer lentement, sans douleur.  De si infimes territoires où se réfugier, s’illusionner. S’envoûter dans de subtiles fragrances, presque rien. Chaque année, plus ou moins à la même période, fin de l’été, à l’approche de l’automne, retrouvailles avec la pulpe secrète des coings. Une pulpe qui cesse très vite de n’être que celle du fruit doré, poire lumineuse.

Dans le bureau porte ouverte et refluant du fond du couloir sombre qui mène aux chambres, au bout de la maison, une subtile odeur, à la manière d’une fine vague qui court sur le sable ourlée d’écume légère, l’envahit, l’imprègne peu à peu, le saisit comme on se laisse prendre par une image, les prémisses d’un rêve. Cela provient de coings oubliés, alignés dans une caisse en bois, dans le réduit entre deux chambres, là où se conserve , aussi, le vin, pour qu’ils y mûrissent lentement. Un parfum qui vient de loin, qui chaque année le bouleverse et qu’il peine à décrire, expliciter. Fruité, citronné et poiré, un parfum nacré et soyeux. Se déployant ainsi dans la pénombre, il déploie sa dimension charnelle-spirituelle, surtout avant qu’il ne se souvienne rappelle d’où il provient, ayant oublié en avoir entreposé là, et ainsi, durant quelques temps, l’origine de ce parfum est tout à fait mystérieuse. « Il a la luminescence délicate, insaisissable de ta peau amoureuse dans la nuit, baume astringent, satin perlé de ferveur, chair astrale, cou seins ventre bras cuisse sexe nus exhalant leur arôme lunaire » murmure-t-il comme un cri du cœur. Certaines portes du couloir sont entrouvertes et, depuis les fenêtres des chambres, la lumière du soleil traverse les arbres et projettent des ombres et lumières sur leurs panneaux pâles, transformant le couloir en tunnel sous les branches, le jardin envahi les entrailles de la maison, le caresse, ventilant le subtil parfum. « et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant » (Cl. Simon, Histoire,p.169) Il se souvient d’elle dans ce couloir, jaillissant humide de la douche, nue et irréelle, corps frais tremblé, ému, courir espiègle, disparaître à l’angle. Vers la chambre voisine du réduit aux coings, absorbant au passage, à jamais, dans le satin de sa peau, luminosité et parfum de son fruit préféré. Là, il n’avait jamais imaginé être ainsi confronté à une telle image de l’éternelle jeunesse, le hélant chez lui, sortie des murs, des désir enfouis, l’attendant frémissant sur le lit de la chambre d’amis, couchée sur le ventre, reins légèrement creusés, croupe à peine rehaussée, balancée de gauche à droite, esquisse de danse. Un ange passe, désarme. Il pense et voit des champs agités par le vent d’été, comme il aimait s’échapper dans ces mouvements naturels, les ondulations des blés à perte de vue, inclusifs, s’y vautrer, s’y oublier. N’est-ce pas une part de cette affolante nudité, sa part incompréhensible, improbable, trop nue, qu’il remue et fait jaillir quand il enfonce la lame dans le fruit, doré et duveteux, dur et serré, et le tranche. Alors, les deux moitiés s’écartent l’une de l’autre sur le plan de travail, lentement, et retombent, tremblantes, et la chair, finement révulsée, perlée, révèle l’étoilement des graines, juteux énigmatique, schéma reproducteur du fruit,  propulsé au grand jour, sortis de rien. Ensuite, les deux moitiés, dures, résistantes, coupées avec effort en tranches, de fines larmes de jus blanc sur la lame sombre du coureau.

La convergence de ces souvenirs, liés à la saison – le maïs, les coings se récoltent fin de l’été et en automne -, c’est le poids croissant du cycle qui, d’année en année, ramène les mêmes sensations, à dates fixes, déclenchées par les mêmes signaux extérieurs pouvant varier selon l’agencement des occurrences et, chaque année, le retrouvent, inchangé, immobile. La roue tourne sans lui. C’est comme si les invitations à les suivre, que ces apparitions olfactives ou visuelles réitèrent, muettes – parce qu’au départ, la première fois qu’elles se sont manifestées, il pouvait bien y deviner ce genre d’invite à se déplacer avec elles vers d’autres formes de vies, d’autres façons de jouir de la vie, y percevoir même l’appel du nouveau, du vierge –  désormais elles repassent, lui font revivre la première fois, avec la même intensité, la même puissance, mais l’invitation en moins, il est trop tard pour monter dans le train. Elles ne sont plus que figures animées sur le carrousel mélancolique. Quelques fois – certaines années -, cela suffit , finalement, à ce qu’il se réapproprie une part du passé, une vigueur ancienne, une part d’espoir et d’illusion. Certains autres, l’impact est résolument dépressif, régressif. Il est alors assommé dans une disgrâce beaucoup plus générale et qui correspond à celle qu’éprouve un enfant qui s’est caché, pour vivre le plaisir d’être découvert par sa mère, et qui se rend compte, l’excitation de l’attente retombée, qu’elle l’a oublié, ou n’a pas compris le jeu, enfin, qu’elle ne viendra pas le dénicher. Cette sensation, là, précisément, mais comme si le jeu durait depuis des décennies, à l’échelle de toute son existence. Ce qui se trouve amplifié par son parcours d’autodidacte forcené. Il a quitté l’école, il est sorti du chemin tracé, cela a donné forme à une certaine vie, mais il ne peut empêcher de penser que sa vie aurait dû être autre, ailleurs, autrement, et qu’il n’est pas là où on l’attendait, pourquoi s’étonner dès lors d’être finalement si esseulé ?

C’est cette déréliction qui, probablement, le fait se retrouver dans les photos de Roger Ballen. Personnages seuls, découpés sur des murs en béton, lépreux, ou gisant dans de vieux sofas exténués. Sans rien d’autre à faire que d’être seuls. La tête enfouie dans un vêtement. Décapités. Emmêlés à des animaux de rue, chiens et chats poussiéreux, errants, oiseaux, rats blancs, les bêtes agencées à l’humain dans des postures d’ennuis rongeant l’ennui. Des êtres s’auto-rongeant. Des gisants dans le gris et quelques briques comme oreillers, sous un gribouillis de barbelés, sorte de nuage d’idées jaillissant de leurs cerveaux, à la manière du dernier souffle. Et enfouis, confondus souvent, dans des dessins de personnages morbides, à la frontière du monde des vivants et des morts, des masques, des grimaces. Des humains, oui, hommes et femmes, en parfait mimétisme dans l’extériorisation de leurs chimères, des populations fantasques qui les envahissent, les étouffent. Des tensions neurasthéniques entre poupon artificiel crucifié et comateux en chien de fusil, fœtal, sur une couchette, avec chien de garde inquiet, pelotonné sur le gisant. Un transi recouvert d’un molosse rongeant son os, transfert de l’un dans l’autre, indistinction des destinées.  Un désespéré catatonique, bras croisés, recroquevillés sur le torse, au pied d’un mur où flottent ange et démon, sa tête enfouie dans un manchon d’Halloween, d’où s’échappe une poule blanche, rêve de métempsychose en volatile anonyme, sans mémoire, en liberté, oublié de tous et toutes. Un désabusé statufié, sombre, contemplant un exosquelette de fil de fer, bancal. Des enveloppes humaines vides, désertées, sous hypnose, se maintenant de justesse à un objet, un bâton, un fil, une esquisse d’armure, un oiseau ou un chat, peut-être empaillés. D’étranges osmoses. D’étranges décharges électriques. On ne sait plus ce qui relève d’un corps émacié, rongé, cage thoracique crevée et dessins de zombies schématiques, approximatifs, enfantins. Quelle que soit la posture et l’agencement inespéré, comme le dernier sens auquel se rattacher, qui s’opère entre un corps humain en lévitation morbide, une bête prédatrice, un bout d’inerte anthropomorphe, désarticulé, des spectres dessinés, ce sont autant de variations topologiques de ce lieu où l’on est au bout du bout du rouleau. Où, à l’ultime seconde, un magnétisme s’effectue entre nerfs exténués internes et appareil nerveux défectueux de l’environnement misérable. Tableaux religieux de connivences entre rebuts, choses et hommes estropiés. Chemin de croix infini de l’ordinaire déclassé, relégué, le bidonville n’est pas loin. Collection d’êtres tétanisés par l’abandon, par l’épreuve en quoi consiste l’expérience de totale de la détresse, de la dépossession, de la misère et disgrâce pures puis retombant dans une léthargie, une apathie comme mode de vie, résistance cataleptique. Grand dispensaire où déambulent les victimes d’une universelle épidémie d’autisme frappant les laissés pour compte.

« De nouveau, nous connaissons des individus en qui, par forclusion, les ancrages médiateurs du signifiant sont absents, et qui, en effet, sont immédiatement traversés par le chaos du monde : la psychose décompensée selon Lacan. Eux témoignent de ce que, pur, l’éprouvé est une épreuve, insoutenable même, une expérience atroce. On ne congédiera pas la civilisation au motif de l’immédiat. » (F. Lordon, p.285)

Et puis, curieusement, l’apaisement, en pénétrant dans l’immense souk, l’espace mental de l’artiste. Des alcôves (ou des cellules, des cachots, à voir, en tout cas les recoins d’une cour des miracles). Un déluge de dessins d’enfants obsessionnels. Un vaste mur avec des portraits de familles, des vieux, des bébés, des photos, des dessins, des êtres réels, ayant vraiment existés, d’autres imaginaires, tous confondus dans une même généalogie foutraque. Des mannequins, des totems mi-humain, mi-animal, des poupées massacrées. Du sang, des cages, des corps enfermés, des armoires hantées. Une famille morte dans des convulsions, l’homme, la femme secoués sur leur lit. Renversée, lui éberlué par ce qu’il a vu, de magnifique et terrifiant. La fille asphyxiée par son aspirateur, triste et ravie. Des valises aux contenus innommables, qui débordent, se répandent, de partout de vieilles histoires rampent, reviennent. Une mariée rachitique engoncée, momifiée sous ses tulles, accrochées à son bouquet desséché. Momie d’Ophélia, noyée, repêchée. Des oublié-e-s fondues, chairs et os bâfrés par les rats et vermines invisibles, juste une chasuble grise et une tignasse, dans une chaise à bascule. Des automates qui dessinent, tricotent ou photographient. Le photographe sur un haut tabouret, pivotant, placé en un poste panoptique, surveillant, dirigeant comme un chef d’orchestre, prescrivant des poses, des tâches dérisoires, des attouchements animaux, des convulsions salutaires. Un ange affalé cherche à récupérer une aile détachée. Tout cela, qui pourrait inquiéter, mettre mal à l’aise, au contraire, lui procure un paradoxal bien-être, la sensation d’un inespéré refuge, les choses enfin montrées pour ce qu’elles sont, sans hypocrisie, ici, plus besoin de faire semblant, le lâcher prise comme un des beaux-arts, comme possibilité de ramper vers une issue, d’autres conduites mieux adaptées à ses dernières énergies. – Pierre Hemptinne

Anatomies désirantes, en bouquet, fenêtre ou chorale

Fil narratif à partir de : Douglas Gordon, the anatomy of my desire, galerie Kamel Mennour – Peter Nadas, Almanach – petits-ducs, peintures de Bioulès, bouquet du jardin…

Dans les dernières pages d’un livre, avec lequel il a passé des heures d’immersion, recréant jour après jour, soirée après soirée, fusionnel ou parfois conflictuel, un fil narratif incarné, une vie à part qui pourrait se détacher du tronc vital principal, se substituer à sa biographie réelle, alors qu’il fait corps avec le texte, sans rien avoir vu venir, il retrouve une béance à présent familière, l’expérience des derniers instants, de ce qui se lègue entre agonie et vivant, entre un gisant et l’être à son chevet, quand une vie s’éteint et que l’on se rend compte que ce qui se joue n’est pas tellement un dernier échange entre la personne qui meurt et celle qui lui tient compagnie pour éviter qu’elle meure seule, « comme une bête » dit-on, mais plutôt un « retour à » beaucoup plus à la cantonade, un retour à l’envoyeur, absolu littéralement, cela passe au travers ou au-dessus du témoin, qu’il soit de la famille ou pas, une sorte de courant d’air vital qui quitte un corps et retourne se loger dans l’atmosphère, où il pourra, un jour ou l’autre, être aspiré, avalé par un autre corps, s’incarner, rejouer le rôle de principe vital, esprit ou âme. Scène où l’on contemple la frontière insaisissable, l’inexplicable, l’épreuve qui a, inévitablement, inspiré d’innombrables interprétations qui, s’agissant de définir la vie et l’humain, ont souvent tenu lieu de science, postulant une composante échappant aux radars et microscopes, une part du ciel, le prêt d’un peu de souffle divin, indispensable pour animer toutes les autres parties de l’organisme, récits quasiment du même ordre que tous ceux qui attestent de l’existence d’extraterrestres parmi nous. “Le dernier instant n’a pas duré plus de trente secondes. (…) Deux convulsions effrénées ont ponctué les trente secondes. (…) Une fois qu’il a été certain qu’elle venait d’exhaler son dernier cri, son dernier souffle, je lui ai lâché la main. Un peu plus tard, je me suis posté, complètement abruti, devant le bureau des infirmiers. Après notre cheminement vers je ne sais où, plus rien ne pressait. (…) A mon retour, elle gisait à même le sommier métallique, enroulée dans un drap propre, et, conformément aux règles, est ainsi demeurée une heure et demi durant. Je suis resté auprès d’elle. Non pour moi-même, mais pour qu’elle puisse partir. Ou plutôt pour moi-même, car, du moment que j’avais commencé, qu’elle respire ou non n’y changerait rien. Je le sentais, elle était encore là ; son aura rayonnait. Je n’avais plus besoin ni de prier ni de parler. Puis elle est partie. Quand, au juste, on ne saurait pas plus le dire que préciser l’instant où le crépuscule s’achève et la nuit commence. » (Peter Nadas, Almanach,p.328) En lisant ces lignes, il se revoit au chevet de sa mère, comme si c’était hier, comme si c’était toujours en train de se produire, un événement qui ne prend pas fin, n’est pas borné. Il s’éprouve toujours dans la chambre mortuaire du père, deux ou trois jours après le dernier soupir, fenêtre ouverte sur la forêt et les chants d’oiseaux, et il a l’impression qu’il est encore là, pas complètement parti, attentif, à l’écoute, recueillant les ultimes confidences, les ultimes tendresses. Frémir, frissonner. Deux morts, deux instants qu’il n’a toujours pas quitté, à partir desquelles, donc, plusieurs temporalités creusent et font leur chemin en lui.

Cet ultime qui s’exhale, libère le souffle de toute une vie – comme si, sans être simplement une pratique de respiration sans reste, il y avait accumulation et capitalisation de tout ce qui avait donner du souffle à une existence. C’est le même souffle qui, au fil des efforts et épreuves, est ce que l’on perd, qui rompt la vitalité et que l’on doit retrouver, récupérer en soi, pas seulement récupérer d’ailleurs, mais fabriquer à partir de rien, en en faisant alors son propre souffle et ce pour, malgré tout, continuer, préserver sa consistance, soutenir l’effort de poursuivre. Quand il manque trop, ne serait-ce que quelques secondes, tout l’être en apnée, angoisse, entrevoyant ce qui se présente alors toujours comme issue fatale, au-delà de la capacité pulmonaire à encaisser le manque de carburant éolien. (Sans doute, sous la forme d’embolie, ce qui arriva au père, dans la nuit.) C’est ce souffle qui nous habite et épouse toute l’hétérogénéité désirante, désir de vivre, qui n’est pas forcément à nous, que l‘on découvre en soi, principe qui nous précède et nous excède, mais qu’à force d’explorer, de s’obstiner à le vouloir comprendre, on personnalise, on le modèle à notre ressemblance, d’où la sensation parfois que la vie est nôtre, que le vivant correspond à ce que nous sommes, que le vide de l’air, de l’élément vital, l’oxygène de nos cellules, est sculpté selon nos formes et leurs volitions. Que d’égarements, que d’erreurs générées par cet instinct de propriété, ce vouloir posséder le vivant, jusqu’à la prise fantasmatique de la chair de l’autre, de la hantise de la chair fraîche qui répèterait inlassablement le désir premier, sa promesse de rester au plus près de la jeunesse, intemporelle. Ce souffle-désir, l’artiste Douglas Gordon en propose récemment une anatomie personnalisée en repartant d’un « film séminal », vu à six ans, Le Ballon rouged’Albert Lamorisse. Un enfant libère un ballon rouge captif qui deviendra l’objet transitionnel qui lui ouvre aventure sur aventure. Dans la galerie, l’artiste présente une mise en scène plastique littérale (un peu trop, mais après coup, c’est cette littéralité qui fonctionne) de cette scène originelle de son désir de vivre. L’espace en contre-bas est presque vide, juste une pénombre, un entre dehors et dedans indistinct qui enveloppe un grand lampadaire – réplique certainement de celui du film – avec sa lumière à l’ancienne, flammes au gaz, vacillante, et une corde blanche dénouée, ballante. Au-delà de la verrière, dans les airs, vers les toits de Paris, on aperçoit, brouillé comme reflété dans une flaque d’eau, le ballon rouge envolé. Toujours là, certes, mais altéré, inaccessible, figé dans le flou. Organe imaginaire – organe de l’imaginaire – tournant au ralenti, troublé, dysfonctionnant d’être trop envahi par le superflu, le redondant, à la manière dont la graisse peut saturer certaines fonctions vitales.

Non loin, et à replacer dans la généalogie de tous les alignements, qui démarre dans la préhistoire, l’alignement de 52 embouchure nouées de ballons, de ces ballons à gonfler avec la bouche – urne-baudruche, légère, recueillant le souffle intérieur avant de le disperser -, les restes de 52 ballons éclatés épinglés au mur. Un par année selon l’âge de l’artiste. Étrange ligne de flottaison mémorielle. Frontière poreuse faite de syncopes. Témoin de ce que l’on remplit et qui se vide, de ce qui nous remplit et nous vide, continuellement, avant de rompre et reste déchiqueté. Chemin de petit poucet fixé en l’air, abstrait, fait de nombrils écharpés, comme impuissants à maintenir l’organisme nouée à son existence. Le ballon rouge symbolisant pour lui le rêve, ce qui trace le chemin vers le lieu où aller, l’être à atteindre, l’objet empli de notre souffle qui s’autonomise, fragile, éphémère, mais transporte une partie de nous dans un ailleurs onirique, qui éclate, disparaît, mais laisse l’image d’une partie de nous en élévation, en déplacement dans le vide, possibilité de parcourir les espaces vierges par procuration. Le ballon rouge du film, scène originelle et ombilic du désir de saisir la vie pour cet artiste. Ces embouchures et ces nœuds comme autant de rêves éclatés, disparus, mais insistants, leurs restes solidaires, reliées entre eux par une syntaxe cachée, représentant la structure de quelque chose. Poches de souffles qui se sont répandus dans les airs, ont rejoint le grand tout. Ils ressemblent aussi à des fragments de vulves, lèvres encapuchonnées sur clitoris, embouts vaginaux, embouts où aspirer et expirer, où l’on donne de son souffle, où l’on en reçoit aussi, par d’autres voies, mystérieuses. Ces embouchures (florales aussi) ne sont pas les vulgaires bouts de caoutchouc retombés à terre, collectionnés au gré de leurs trouvailles. (On imagine un collectionneur ramassant ces épaves insignifiantes lors de promenades, chaque fois tentant d’imaginer qui a gonflé le ballon, pourquoi, comment il a pété, ne se contentant pas de conserver celles gonflées par lui, préférant le mélange, rassemblant des fragments de vies différentes, étrangères les unes aux autres mais unies, connectées dans cette collection.)   Ce sont des copies, des reproductions, des réinventions (de souvenirs), en argent massif, peints en rouge, presque plus vrais que nature, l’un est en or. Élaboration complexe et tentative peut-être dérisoire d’en marquer le prix ou laisser entendre que tout cela relève d’alliages précieux hors de prix.

 

L’artiste à partir de ça, égrène différentes lignes du temps. Des structures, des recherches de régularités qui aident à sentir ce qui passe, à se sentir passer. A la manière dont une prière parcourt les grains d’un chapelet. Tout ce qui ressemble à ce procédé, à cette technique du comptage du temps, se révélant de la famille des prières. A quoi se raccrocher. La manière dont le regard s’égare et chemine dans le squelette posé à terre relève bien de l’écoulement d’un chapelet, par les yeux. Chapelet dont il faudrait découvrir la logique, la nature des prières qu’induit son dispositif. Il s’agit d’une grappe de raisin, géante, presque à taille humaine, fossilisée, minérale. Elle évoque un parcours pluridirectionnel, foudroyé, une épine dorsale multi-temporelle, avec ses embranchements, ses nœuds, ses fruits moignons ou absents mais probablement ingérés – assimilés par un ou plusieurs autres corps dont fait partie dorénavant cette grappe épurée -, une sorte de réseau neuronal figé, abouti, stoppé, retiré du cycle des saisons, plus concerné par le printemps.

Il y a aussi, contre le mur, une couverture de militaire – référence au personnage soldat-christ d’un roman  (Melville) puis d’un film  (Claire Denis), histoire de montrer que le flux fondateur d’un désir transite par d’autres imaginaires, d’autres manières de raconter et montrer, des entreprises communes de mises en récits pouvant s’installer sur des siècles – et ce que cela évoque comme habitude quotidienne, gestes répétés, normés, corvées rituelles qui scandent un enfermement, la tentative d’une ligne droite, ou d’un surplace dans un corps disciplinaire. Un ensemble de pages alignées au mur cherche à saisir comment cette discipline modélise le graphisme mental de l’exécutant consentant, appliqué, épousant au garde à vous un devenir carcéral camouflé-nié dans les replis de l’intériorité. Une frise, le désir accompli et désarticulé en un agencement de formes géométriques, impuissanté en un équilibre indépassable. A la manière dont l’on démonte le mécanisme d’un réveil pour comprendre comment se fabrique le temps qui passe.

Ce désir avec quoi on fait corps et qui correspond à la chair vitale que l’on veut empoigner, pétrir, mentalement et aussi de tous ses membres, dans une figure reconduite et légèrement déportée à chaque rotation et soubresaut, du chien voulant se mordre la queue, finalement, entraîne que l’on coïncide naturellementavec un nombril du monde, en tout cas nombril d’un monde, sans pour autant jamais se noyer dans la conviction d’être le centre de l’univers, de tout qui fasse monde, juste le nombril d’un monde parmi d’autres. Simultanément, à force d’avaler les années avec la conviction que les sons qui nous nomment correspondent aussi à ceux qui permettent d’appréhender le monde, parce que simplement, c’est par ces sonorités intimes du nom, avec leurs frontières autant internes qu’externes, incluant et excluant, se forgeant à partir d’inclusion et d’exclusion, organicisées au-dedans et au-dehors, que l’on atteint quelque chose du monde, qu’on y atteint des choses et d’autres. En cursive de néon, la phrase « je suis le nom du monde » peut sembler prétentieuse, avec un trou dans la suite des mots, signe d’une décomposition, une syllabe chue au sol, embobinée brillante.

Au-delà de ces techniques qui tissent des lignes sans cause et sans réponse, quitte à tordre le linéaire, mais toujours s’y référant, la saisie de ce que fait le désir (de ce qui fait le désir) se déporte vers des gestuelles plus englobantes, inclusives, qui se perdent dans leur propre raison d’être, disparaissent dans l’ébouriffement de répétitions pulsionnelles recouvrant leur objectif (quand le bégaiement pulsionnel semble tendre vers quelque chose alors qu’il n’a d’autre fin que lui-même). Ainsi, dans cette vidéo d’artiste, une main qui pétrit une motte de beurre bien jaune, ferme et plastique. La main presse et dilate la matière, comme un cœur qui bat. Le beurre souple, malléable, stimule dans les doigts et la paume, la peau et ses lignes, la mémoire que la main garde des chairs caressées, pelotées, seins, ventres, fesses, monts intimes, mais aussi des formes membres et partie sexuelles du corps auquel elle appartient, élasticités meubles qui, mises en conjonctions, érotiques et autoérotiques, procurent le sentiment vertigineux d’enfin posséder de quoi se projeter, gagner des viescomme on dit dans les jeux vidéos, grimper, avancer, progresser, multiplier ses formes, ses incarnations, ses chances de durer, d’échapper à l’inéluctable ligne de mort. Comme on trouve une voie pour franchir une falaise, élévation, à la force du fantasme, de ce que l’esprit se donne et se représente comme prises, en même temps que le désir pétrit ce qui le fascine et l’excite (par quoi il fait sien des matières étrangères, se diversifie, se pluralise). Puis, la matière grasse, en chaleur, fond, motte qui mouille et s’ouvre, glaise originelle indistincte, la chair sans frontière, tout se dissout, disparaît, coule. Plus rien, liquéfaction du désir et de son objet, seul le lubrifiant de la vanité oint et neutralise la main, qui ne pourra plus rien tenir, retenir, agripper, glissante, noyée. Et il trouve une certaine parenté, voir un effet miroir, avec cette autre image de vanité filmée dans une de ses activités élémentaires toute de suffisance mortifère, celle d’un corbeau sur un perchoir, chaîne à la patte. Superbe et triomphant, il plume et dépiaute une petite proie, petit bout par petit bout, avec une grande dextérité du bec et des ergots, jusqu’à la rendre souple et informe, petit corps nu engloutissable. Voilà, c’est cela, le minimum, l’exercice primordial du désir, sans reste, ce qu’il convient d’avaler pour forger sa consistance, sans quoi l’on s’éteint et qui ne prive pas de se questionner, « et après, quoi ? que fait-on avec ça », mais rien, « ça », précisément. Cela justifie-t-il cette suffisance prédatrice ? L’anatomie d’un désir est illusoire, comme de chercher l’explication à la vie, il y a plutôt des anatomies, nanties de raisons désirantes distinctes et indistinctes, nourries d’autres désirs qui ne leur appartiennent pas, singuliers ou universels, ensuite des compositions, des arrangements, des hybridations, des complexifications pour rendre le tout vivable, à partir du moment où se forme un noyau fondateur dont l’on serait bien en peine d’identifier les ingrédients de sa genèse.

La sienne, d’anatomie désirante, plurielle, englobant autant ce qui fait son apparence que d’autres existants englobants, se révèle à lui dans toute sa force, inexplicable par l’ampleur de sa plénitude, par l’effet inattendu d’être soudain totalement comblé et excité avec presque rien, quand elle épouse fusionnelle dans la nuit chaude les chants épars de petits ducs, chants structurés dans cet épars, marquant une volonté sonore, polyphonies syncopée, réfléchies. Un chœur morcelé d’appels et répons rythmés, scandés, posés dans le vide, en des points précis, coups de sifflets lancés dans le silence mat de la nuit chaude et, d’abord, comme se ratant, jouant à se rater, à ne pas être justes, et surtout impossibles à localiser rationnellement et par là, donnant une consistance enivrante, inconnaissable, à l’abîme nocturne, et qu’il ne peut ressentir qu’à condition de rester coi, ouïe tendue, ne désirant rien d’autre qu’entendre. Jeu de cache-cache. Les préludes désorientent, créent cette impression d’abîmes sans fond, sans bords, sans géographie, puis leurs échos et, petit à petit, les cris traçant des terrains d’entente, acceptant de révéler leurs cachettes selon des indices uniquement compréhensibles pour leurs congénères désirés, construisent des cosmogonies de timbres aigus, harmonieux, des constellations fragiles, des emballements stellaires qui lui évoquent les chants pygmées dans la forêt ou jouant dans la rivière. Des chapelets de petits geysers, solitaires, puis rassemblés. Orgue à vapeur archaïque, magique, épousant la totalité de la nuit. Parcimonieux, égaré, puis en transe et braque, puis plus rien, et ça repart ailleurs, plus loin ou plus proche, par quelques coups de sifflets. De bosquet en bosquet, de haie en haie. S’il ferme les yeux, c’est comme la traduction chorale des étoiles au ciel d’été. Respiration, inclusion, exclusion, à chaque explosion des notes embrasées, une fenêtre s’ouvre sur les entrailles  nocturnes, comme certains sons permettent aux aveugles de se représenter l’espace, de le voir, puis se referme, le paysage qu’elle a encadré brièvement subsistant quelque secondes sur les rétines closes. Chaque fois le paysage change. Sans doute s’agit-il à chaque fois d’une fenêtre différente. Ce parallèle entre le concert épars des petits ducs et des fenêtres lui vient à l’esprit en découvrant certaines toiles que Bioulès. Il se tourne, sans pouvoir en établir un registre précis, mais en en ressentant une sorte de totalité, vers les fenêtres devant lesquels il a aimé ou aurait aimé rester à ne rien faire, juste contempler ce qui se peignait dans la profondeur de leurs châssis quand il ne désirait pas plus que tout la laisser intouchée, cachée sous les tentures, devinant autant que se rappelant, les deux justement confondus, ce qu’il y avait à contempler par ces embrasures. Il convoque ses fenêtres. Ce que composent puis décomposent les sifflets ces oiseaux nocturnes – ses préférés -, ce que cela imprime en lui est, aussi, du même registre que le rassemblement improvisé de pois de senteur sauvages, grimpant et colonisant un massif d’arbustes abandonnés, éparpillés, juste des tâches de rose dans les feuilles et qui, tige après tige, composent un bouquet imposant, ébouriffé, échevelé, indompté. Voilà, une autre anatomie désirante, une variante aboutie de son désir de vivre, répandue, invertébrée puis au fur à mesure que le tout converge dans le temps du bouquet, vertébrée. De ses mains surprises de tenir un tel volume floral, imprévu, des ondes l’enivrent, le comblent, sans reste, c’est cela même.

Pierre Hemptinne

Caresses perdues des îles sans pureté

Fil narratif à partir de : Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 –  Theaster Gates, Amalgam, Palais de Tokyo – Sofie Muller, Réparation, Maison des Arts de Schaerbeek – Kathleen Jamie, Aurore Boréale, dans Tour d’horizon, La Baconnière 2019…

Il attend le tram sur un grand boulevard aéré, vert, traversant des quartiers aisés, belles vitrines et milieux d’affaires. Une jeune élégante, extirpée de la circulation, soudain est là, pétillante et branchée, le smartphone à la main, les écouteurs dans les oreilles. Elle s’assied à côté de lui. Elle est en conversation avec un correspondant. Pour passer le temps il laisse son regard se balader sur son visage, vivace, agréable malgré la pellicule d’artificialité des cosmétiques (appliqués néanmoins avec soin). Et puis, ce qu’elle dit, ses paroles se matérialisent vraiment dans son cerveau. « Avant de rentrer, je vais aller dans des magasins, j’ai envie d’acheter quelque chose. » Elle précise le quartier où elle veut mener à bien ce désir. Elle suggère la possibilité d’y retrouver son correspondant, plus tard, pour manger un bout, après les courses. Rien que du banal. A aucun moment elle ne précise l’état d’un besoin spécifique, la nécessité d’acquérir quelque chose de particulier, de nécessaire, non, simplement l’impulsion crue : « j’ai envie d’acheter quelque chose ». En fait, ce n’est pas formulé dans le registre de la pulsion, mais avec une dimension de projet raisonné, ce qui ajoute à l’intention une dimension mécanique, impérieuse, froide. Et dont elle ne cesse de réitérer l’énonciation, pour que ça pénètre bien l’esprit de son copain distant. Peut-être communient-ils dans un même manque ? Ou bien entretient-elle par-là une tension érotique partage et nourrie de la compulsion d’achat clôturant la journée de travail, en fin de semaine. Leur espace fantasmatique. Peut-être sont-ils adeptes d’actes sexuels, sauvages, dans des cabines d’essayage (notamment) ? A tel point qu’il se demande si ce consumérisme avoué, décomplexé, n’est pas, déroulé sur un banc public aux oreilles de tous, le signal que s’ouvre une séance de cache-cache dans la zone des magasins chics. Mais non, c’est lui qui fantasme, stupéfait d’entendre un tel abandon, candide, à l’acte d’achat comme source principale de sens. Sans culpabilité, sans second degré, sans rictus, sans hystérie, sans excès, non, complètement naturellement. Du coup, il la regarde autrement, une parfaite étrangère, une sorte de cyborg fascinante et repoussante. Pourrait-il l’approcher, la toucher, peut-il s’imaginer faire des chosesavec pareille jeune femme ? Serait-il un homme âge attiré par la chair fraîche, peut-il s’imaginer faire connaissance, instaurer un espace commun, un terrain d’entente préludant à une conjonction ? Le moindre rapprochement lui semble absolument impossible, de l’ordre de l’impensable. Oui, mais justement, c’est souvent de l’impensable que surgit le nouveau.Il peut bien entendu, à la limite, imaginer une pornographie appropriée, disruptive et technologique ! Une perspective gratuite qui ne peut que le lester d’une excessive mélancolie. Dans la foulée, il se dit qu’il vit trop en décalage, que cette jeunesse doit certainement pulluler, une différenciation entre jeunes se marquant sur les moyens budgétaires au service de l’achat compulsif. Et, de ressentir à ce point une coupure, une impossibilité de relation et de compréhension mutuelle avec cet être humain, augmente le sentiment qui le colonise depuis quelque temps, de s’enfoncer dans une pensée de plus en plus esseulée – à l’image, au fond, des livres qu’il lit et qui atteignent des chiffres de ventes ridicules -, une solitude exponentielle. Il épie le visage, cette tête de jeune femme rivée au téléphone, fasciné, impuissant.

Au fil d’une lecture précieuse, dévorante, il rencontre un meuble, vestige de l’enfance, caressé brièvement par le soleil d’été. La scène est décrite par une femme qui se souvient ainsi de la tante qui l’a élevée, un jour où elle cherchait dans ce meuble quelque chose à lui donner. Abandonnée par sa mère, cette tante l’a recueillie, sans aucun désir d’enfant ni aucune idée de ce que signifie s’occuper d’une petite fille. Elle a grandi sans aucun échange de tendresses usuelles, pas le moindre câlin banal, pas l’ombre d’un contact corporel rassurant. Aucune chaleur animale. Elle n’a jamais aimé sa tante qui n’a jamais pu lui manifester le moindre amour. En devenant adulte, en reconstituant par l’écriture les moindres détails de son enfance – avec une précision impressionnante, presque délirante, favorisée probablement par le manque d’amour qui a fait que tout se gravait de manière indélébile -,  elle exhume pourtant les traces d’un attachement que lui voua cette tante et qui lui fut essentielle en vieillissant, mais autant tu que retenu. « Au plus haut de l’été, pendant quelques minutes, un rai de soleil, dès qu’il surgit, s’y pose. Pour me chercher le « jenesaisquoi », tante fouillait dans le tiroir le plus haut ; pour caresser cette main, je touche ce rai de soleil. Nous ne nous sommes jamais caressées, pas même effleurées, mais pendant qu’elle vieillissait et que je m’éloignais de l’enfance, elle m’aima comme personne ; je suis vieille aujourd’hui et je l’aime, elle, que je ne supportais pas quand elle était en vie. Si je l’avais caressée en la touchant à peine comme je fais avec cette commode quand le soleil l’effleure, elle eut été heureuse. » (p.502) Ces sublimes occasions manquées, ces trajectoires qui parurent vides de sens parce que passant à côté de convergence d’amour élémentaire, alors que tous les éléments gravitaient à proximité, rendant possible la bonne conjonction mais ne révélant leur potentiel raté que bien des années après, mettant à jour alors cruellement la somme de bien-être et de jouissance perdue, dilapidée dans le cosmos, croiser ce genre de trajectoire posthume, il n’y a rien, pour lui, de plus poignant, de plus désespérant, imaginant la manière dont cela travaillait les cœurs, battant dans le vide, il défaille, ne sait plus où se mettre, rien ne le submerge plus d’une mélancolie insurmontable. Le renvoyant à sa propre série de rendez-vous manqués, certains connus et tous les autres dont il n’a aucune idée précise, mais qui sont là, qui pèsent. Et y a-t-il quelque chose de particulier avec le soleil pénétrant dans quelque pièce obscure, illuminant et caressant fugitivement le haut d’une commode en bois vernis ? Chaque fois que cela se produit dans sa propre chambre où il sombre dans une courte sieste, et qu’il voit, entre les paupières vacillantes, que s’est posée une belle tache solaire sur l’armoire des souvenirs – vieux vêtements, archives épistolaires, albums photos -, il croit apercevoir la forme des rêves qui lui tendent les bras et il songe à la volupté qu’il y aurait à effleurer ce bois lumineux, « pour entrer en contact avec tout ce qui lui manque ». Toucher. Illusion de pouvoir transfigurer sa vie.

Au terme des 890 pages d’un inventaire haletant, qui donnent envie de tout relire aussitôt, Il est fasciné par le regard de cette petite fille dévorant pour le recracher plus tard – sachant qu’elle devra le déglutir méticuleusement comme pour les goûter à l’envers –  tous les détails, des plus proches au plus lointain, d’une vie non pas de maltraitance mais simplement privée des marques banales, ordinaires d’affections, revivant ce qu’elle ne pouvait nommer à l’époque, vécu comme une menace indéfinie, à savoir l’intuition d’être dans une configuration atypique qui allait la rendre différente des autres. Puis, dans le regard de l’adulte qu’elle est devenue, scrutant le genre d’enfance particulière qui fut la sienne, et le fardeau étrange qu’elle y porta, il y a quelque chose de ce « regard des mamies » évoqué dans un texte d’anthropologue étudiant les survivantes d’un camp, en France, où furent parqués les rapatriés d’Indochine et leurs épouses rencontrées en Asie. « Comme il s’agit d’un anniversaire, les autorités municipales ont installé sur les terre-pleins centraux des tentes de deux dizaines de mètres de long pour organiser les festivités. Des repas sont servis, des discours sont prononcés, des médailles sont remises. Le sentiment de malaise qui m’étreint alors ne semble pas partagé par les officiels qui pérorent en s’adressant à un public mélangeant hébergées, descendants et VIP locaux, sur un ton rappelant celui des campagnes électorales dans les hospices de vieillards. Pendant ce temps, les mamies convoquées restent dans leur monde, le regard perdu vers la ligne d’horizon à mi-chemin entre les rizières des antiques trois Royaumes et les champs de haricots voisins, dans lesquels elles ont trimé tant d’années. » (Marc Bernardot. « Sainte-Livrade. Une situation coloniale sans fin. Le centre d’accueil des Français d’Indochine », Un monde de camps, La Découverte) Sauf que cette recherche résignée d’une ligne d’horizon familière, d’un repère faisant office de berceau inaccessible et de preuve d’une vie perdue, resta chez la petite fille sans réponse, dans le vague. Mais engendrant la conviction qu’elle existait quelque part, qu’elle devait se l’inventer d’elle-même, à partir d’elle-même. Il y a là quelque chose de monstrueux.

Un tropisme semblable à celui du geste de la femme caressant un rayon de soleil sur le bois d’une armoire, pour toucher un amour qui lui était dû et qui s’épancha dans l’atmosphère, le pousse à poser les mains sur la tête blanche, abîmée, trouée, attaquée à l’acide, tordue, posée sur une malle sombre, comme un trophée expédié depuis un pays où l’on décapite les têtes malades, rongées de l’intérieur. La peau est froide, roide, lisse. Il ferme les yeux et caresse cette absence. Il sent les reliefs, les troubles, l’agitation intérieure, il devine des cicatrices profondes, des bouleversements intérieures, des turbulences fossilisées et irrémédiables. Des défigurations. Des failles psychiques. Des béances organiques. Il caresse la pierre, la douceur, et les cavités troublantes. Empreintes de secousses. Comme quand on passe la main sur le front d’un fils ou d’une fille malade ou tourmentée pour essayer de l’apaiser et qu’il semble que l’on palpe les contours matériels de ses tracas. Il semble possible de les extirper. Mais ils resteront, le marqueront à jamais comme le premier cauchemars précis, réveillant en sursaut un enfant, s’affirme comme le début d’une longue série. Et soudain il pense à elle, il se souvient de ces mots quand elle lui décrivait l’arrivée des grandes crises, la manière dont cela déstructurait la sensation de posséder un visage homogène. La main baladeuse en prière sur la sculpture, il lui semble lire en braille les descriptions qu’elle lui envoyait de ses douleurs. Communication.

Il reçoit des photos. Elle lui envoie des selfies, de loin en loin. Exactement cela, comme mesure de l’éloignement. Il lui semble recevoir les portraits d’une inconnue qui lui dirait avoir envie de faire sa connaissance, « si jamais vous me croisez dans la foule, vous saurez que c’est moi ». Petit à petit, les pixels migrent en lui et rejoignent les souvenirs d’un visage enfouis. Il y a une certaine coïncidence avec la manière dont il a conservé ses traits à elle. La manière dont ils se sont imprimés en lui. Il contemple les nouvelles photos, les yeux y ont une fixité sans limite, il y a quelque chose d’infini, difficile à regarder. Un abîme. Peu à peu, les portraits récents et les visages conservés dans la mémoire se mettent à coïncider. Le processus de cette conjonction lui rappelle leurs aurores boréales, hors du temps, comme extase dissolue, dissolution réciproque de leurs luminescences, de ces luminescences secrètes, intimes, que tout un chacun utilise pour se frayer un chemin, conserver un semblant de contenance, dissolution en une autre forme commune, éparse, perdue dans le grand tout. Quelque chose qui les dépassait et dont ils ne pouvaient s’entretenir puisqu’ils le faisaient. Expérience, au niveau amoureux, et façon jouissance, de la grande migration des atomes de forme en forme, d’informe en informe, préfiguration partagée de la fin, de la mort, réunis dans la mort en pleine vie et anticipant le fait que, au-delà de l’expérience partagée, temporelle, temporaire, finalement il subsisterait quelque chose, qui deviendrait autre chose, et que c’est dans ce ténu devenir qu’il y avait à recherche une motivation à vivre. « Imagine-toi que les atomes qui te constituent ont été éparpillés aux quatre coins de l’univers pendant un peu moins de cinq milliards d’années., et voilà que depuis une quarantaine d’années sur ces cinq milliards, ils forment une entité consciente : toi. Mais bientôt ils seront éparpillés à nouveau, dans la végétation, je ne sais où, et ils auront totalement oubliés qu’un jour ils formaient un tout unique. Voilà. Et tu me demandes pourquoi nous sommes si motivés? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens motivés? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête?» (p.17) Et à propos des aurores boréales, alors : « D’un vert lumineux de la couleur du plumage d’une sarcelle, l’aurore boréale scintille presque immédiatement au-dessus de nos têtes. Elle se développe dans la nuit étoilée comme l’haleine projetée contre un miroir, et elle se déplace. D’est en ouest, le ciel est parsemé de lueurs vertes qui bougent et changent de forme. D’abord c’est un voile émeraude, puis cela prend la forme d’un cocktail à la menthe qui s’étire très loin vers l’est.  (…) Mais ce n’est pas un spectacleordinaire, on a plutôt l’impression d’observer l’esprit en mouvement; un phénomène purement intellectuel après la passivité des icebergs. Ce n’est pas la représentation d’une oeuvre à laquelle on a mis la dernière main mais un brouillon sans cesse réécrit; En fait, comme cette aurore boréale est exactement du même vert brillant que le radar et que l’écran numérique qui transmet la latitude et la longitude du bateau, on dirait moins un phénomène naturel qu’une performance technologique. (…) A présent l’aurore boréale prend la forme de longues traînées verticales, ce qui me fait penser à des fanons de baleine qui aspirent. Qui aspirent quoi? Les étoiles, les âmes, les particules. On dirait presque que l’autre boréale est une gigantesque baleine qui est en train d’avaler notre bateau. » Voilà, précisément, tout à la jouissance de leurs aurores boréals, ils furent très vite avalés par une gigantesque baleine. Dans quel ventre sont-ils à présent ? Où seront-ils recrachés?

Recraché pour sa part, ici ou là, selon les jours, les circonstances, puis re-avalé, re-recraché momentanément, souvent selon une émotion suscitée par un détail ou un agencement du milieu (esthétique). Par exemple, recraché dans l’exposition de Theaster Gates, Amalgam, gagné par une mélancolie insidieuse et galopante. La fiction esthétique, mise en place par l’artiste, le fait avancer au cœur d’une île abandonnée, déserte. Il décode les signes, les explications affichées par le musée. Mais, dans ce qu’il éprouve, il reconnaît les ombres d’une situation personnelle. Oui, il se souvient d’une incursion dans une petite île mosane, envahie par la végétation, avec les débris de bâtiment, vestiges d’installations nautiques et de tourisme, des lieux où venir boire un verre, le dimanche après-midi, au bord de l’eau. Mais ce n’est pas encore tellement là que gît le vrai parallélisme avec l’exposition.  « Le point de départ est l’histoire de l’île de Malaga dans l’État du Maine aux États-Unis. En 1912, le gouverneur expulse les habitants de l’île, une communauté pauvre et métissée d’environ 45 personnes considérées comme « indolentes » par de nombreux habitants blancs de la région. Ces malheureux sont alors contraints à la dispersion, voire à l’internement psychiatrique. » (Guide du visiteur) Par rapport à ce fait historique oublié, mais emblématique des politiques raciales américaines, l’artiste tente d’introduire des « modification infimes » quant à la manière d’en constituer le récit et l’archive imaginaire, afin d’infliger au « système chaotique » des « mouvements imprévisibles », susceptibles de le modifier. C’est quand il découvre et inspecte une petite construction, genre syndicat d’initiative ou petit musée local, petite cahute, petite chapelle, qu’il comprend. Elle se dresse sur une estrade. Parce qu’autour, fausse ruine, fausses statues du passé, des bustes étranges avivent la nostalgie de cette relation amoureuse, des bustes sculptés qui mixent figure humaine et silhouette d’animal totémique sacrifié. Des crânes d’animaux alignés, espèces disparues, figurant comme des ancêtres ou des voisins atypiques de nos animaux familiers. Une autre vie existait sur cette île. C’est à ce moment que, ce qu’il découvre au cœur du dispositif artistique, au centre de l’île désertée, vidée violemment de ses habitants, lui évoque l’édifice mémoriel qu’il érige lui-même dans l’île intérieure, résolument déserte désormais, où s’entassent les souvenirs de ce qui se noua puis se dénoua avec son ancienne amoureuse, leur « enveloppe des possibles dans laquelle se déplace l’acte » (PM Menger), l’acte d’aimer, de faire amour.

Cette transposition d’un destin tragique collectif, communautaire au trajet d’une histoire singulière, individuelle, est sans doute abusive. Elle participe néanmoins au processus qui fait que l’on réagit à une œuvre d’art en fonction de son histoire personnelle, et elle n’est qu’un élément de l’expérience esthétique. Oui, l’édicule, minable dans sa forme, grandiose dans son titre, évoquant par-là les constructions oniriques, correspond bien à l’espèce de culte qu’il entretient à l’égard de certains souvenirs, de lieux charnels enfouis, d’espaces neurobiologiques hybrides partagés autrefois avec un autre être et qui en gardent les traces, objet d’une archéologie indéfinie. Cela s’intitule donc « Institut de la modernité de l’Ile et ministère du tourisme ». Sur un grand tableau noir, l’artiste replace l’histoire de la petite île dans celle, beaucoup plus vaste, des colonies françaises en Afrique et plus généralement de tout ce qui compose le destin du peuple afro-américain, esclavage, lois ségrégationnistes, lois anti-métissages, il dessine l’enchevêtrement des récits coloniaux. L’édifice « institut-ministère » est surmonté de la devise en néon : « Finalement, rien n’est pur ». Contre toutes les formes de racisme et leur hantise de la pureté. Tout autour, des documents, des archives, des objets, des bouts de ruines, des vestiges, des fossiles, les sculptures brisées d’un bout de civilisation effacée. Dans des vitrines « scientifiques », les collages d’une archéologie fictive. L’ensemble constitue l’empreinte du drame qui s’est déroulé sur l’île Malaga et, malgré la disparition des protagonistes, tous morts aujourd’hui, évidemment, continue de s’y dérouler, dans la nature, les végétaux, les minéraux, la terre, le paysage, les espèces animales qui les peuplent. Quelque chose d’indélébile. Comme dans les villages fantômes. Ce ne sont pas des formes retrouvées, reconstituées, ce sont des formes pour penser ce qui s’est passé et proposer une autre manière de porter cet héritage, selon des élaborations hétérogènes, en mélangeant des formes et des témoignages de natures différentes, réels autant qu’imaginaires. S’approprier. « L’île était elle-même un amalgame, avec ses arbres venus d’ailleurs, ses microclimats et ses habitants qui représentaient l’irreprésentable. En ce sens, elle était peut-être post-moderne à la fin des années 1800. Cette œuvre est elle aussi un amalgame, elle constitue mon désir de mélanger les modes de fabrication et de glisser entre les pratiques artistiques, les traditions architecturales et l’écriture de l’histoire. » (Theaster Gates) Voilà, précisément, pas tellement entretenir le souvenir pur de ce qu’elle fut avec lui, de ce que furent leurs moments mélangés, nullement encourager quelque pureté que ce soit, mais accompagner par une connaissance alternative l’amalgame que cela devient. (Pierre Hemptinne)

La boutique des passions

Fil narratif inspiré de : une boutique-cabinet de curiosité – Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018….

Il reste en arrêt devant une boule transparente, dans la devanture, une bulle bien ronde, juste posée, mais prête à s’envoler, comme si elle fut de savon, toute remplie d’une graine de pissenlit, énorme, déployée, aérienne. Boule à neige à émulsion figée. Cela lui évoque instantanément tellement d’heures vagabondes, en plein air, dans les champs et les chemins forestiers écartés, à rêvasser en fumant la pipe, en bouquinant des poèmes et se plongeant dans les formes de la nature, à travers la fumée ou relevant la tête du livre de poche. Maintes fois, il s’extasia sur la dérive des graines neigeuses, jamais prévisible, toujours venue de nulle part, rien ne le faisait plus planer. Et, plus spécifiquement, cette graine idéale, idéelle, presque spirituelle, symbole du savoir « semé à tout vent », qu’il aimait souffler pour la disperser dans les airs, lui évoque brutalement, ainsi enclose, figée, tout ce qui circulait entre eux deuxet ensemençait leurs imaginaires réciproques, naturellement, vases communicants non conscients de ce qui s’écoulait de l’un vers l’autre mais se rendant compte un jour, au détour d’un mot, d’un trait de crayon, d’un commentaire, d’un frisson, d’une fécondité commune aux racines lointaines, inexpliquées. Combien d’heures, en effet, combien d’énergie consacrée à croire, coûte que coûte, que les idées s’envolent, circulent, migrent, vont ensemencer d’autres êtres au loin. Il est fasciné par cette semence, enfermée, mais préservée éternellement, épanouie, accomplie dans un temps arrêté et qui, libérée de la sphère transparente, pourrait reprendre son vol, intacte. Dans la boule, un vol perpétuel, transi, condensé, graine qui parade. Il a le vif désir de la posséder, l’acheter, certain que la contenir entre les mains, la caresser, la regarder, en fera jaillir d’innombrables autres souvenirs et impressions de voyages dans les sphères visibles et invisibles. De ce point brillant, son regard s’éloigne, rayonne, inventorie ce que laisse voir la vitrine. D’autres graines, des boîtes de lépidoptères étalés, colorés, des porcelaines sans âge, fines, zen ou baroques, des crânes d’animaux, des trophées de chasse, des oiseaux empaillés, des coléoptères dans de l’ambre, des roses des sables, de petits squelettes d’animaux marins, fragiles, alignés et qui lui évoquent immédiatement une suite d’instants amoureux délicats, rares, à manier avec précaution. Squelettes qui ressemblent à des bijoux antiques et réveillent au creux des paumes la sensation que ce qu’il caressait était excessivement fragile aussi, évanescent, provisoire. Et puis, plus loin, embusqués sur des étagères, multipliés par des miroirs, des coraux de toutes sortes, des fragments de poupées en cire ou biscuit, des bouquets de chardons et immortelles, des Gorgones sublimes, éventail des mers, des coquillages rares, des nautiles, des fossiles, des agates, des minerais insolites, des gravures anciennes et modernes distillant dans cet ensemble époustouflant des imaginaires d’âges très différents mais partageant le même goût pour les matières et univers mélangés, les anomalies et les hybrides fantastiques, les ombres suggestives, les mariages entre organismes d’ordres jusqu’ici séparés.

En plongeant dans la sphère déployée de la semence, en intégrant cette dérive onirique, ultra légère, immobile et sans frontière, il épouse un agréable brouillard, il se dissout dans une brume protectrice, vapeur de Léthé. « On rencontrait aussi la plante qui faisait une fleur couleur brouillard, d’une rondeur parfaite, elle-même brouillard. Une sphère couleur brouillard formée de plusieurs minuscules fleurs incolores, pleine d’air. Au toucher on ne ressentait qu’un moelleux inconsistant, mais la toucher c’était la détruire. Et si l’on soufflait dessus, ces petites fleurs volaient loin bien plus légères que l’air. Une fleur qui s’effaçait d’un souffle comme les rêves. Il ne restait en main qu’une tige creuse et un noyau plutôt répugnant qui faisait penser au piquet du miroir aux alouette ; si on brisait cette tige il en sortait un lait collant. On l’appelait « dent-de-lion », ce souffle de fleur. » (p.616)

Il ne se souvient plus d’avoir eu aussi envie d’entrer dans une boutique et il sonne pour qu’on lui ouvre, amusé d’un dispositif qui évoque les clubs privés, les boîtes de nuits, les bijoutiers de luxe, les banques, les bordels, les maisons de passe. Dès qu’il s’immerge dans les trois dimensions de cet inattendu cabinet de curiosité, il ne sait plus où donner de la tête. Pas tellement que chaque objet découvert dans la mise en scène raffinée l’émerveille en tant que tel, représentant anonyme, neutre, d’une espèce plus large. Mais parce qu’il sent que chaque objet, au contraire, est singulier, segment d’une narration spécifique, loin d’être fixée et morte, toujours en train de se tisser. Entre tout ce qui est exposé là, quelque chose se trame. Et qu’un objet soit vendu, disparaisse de l’ensemble constitué, il sera remplacé par un autre fragment narratif se greffant dans le tout, et le bout narratif emporté par un ou une cliente, ira prendre racine ailleurs, colonisera d’autres intérieurs. Cette impression est celle qui l’enchantait, enfant, quand il restait planté devant la vitrine de souvenirs de son grand-père comme devant un théâtre perpétuel. Il rêvait de rentrer vraiment dans ce théâtre, de s’y balader, il y voyait le voyage idéal, le terrain de jeu parfait. Une fois dans la boutique, c’est comme s’il se retrouvait, de plein pied, dans la vitrine du grand-père, disparue et dispersée après le décès de ce dernier et qui, serait, soudain, ailleurs, ici, reconstituée, autrement. Certains trophées, du reste, sont communs aux deux lieux, des graines tropicales, des insectes, des pièces en ivoire, des morceaux anthropomorphiques de malachite. Il éprouve un certain accomplissement, comme si une porte jusque-là fermée et, qu’inconsciemment, il n’avait sans cesse chercher à ouvrir, venait de céder. Tous ces objets reliés selon des fils invisibles et des classifications non académiques, inexplorées – des fils préexistant à son arrivée, posés par la propriétaire, mais aussi, instantanément, des fils venant de lui et traçant des chemins vers des régions inconnues – le font renouer avec l’excitation cérébrale et sensible de la lointaine lecture de Cosmos (Gombrowicz). Tous ces objets l’observent comme les yeux brillants d’une meute de loup tapie dans la nuit, hors des grands sentiers. Une meute cosmogonique dans les fourrés.

La correspondance entre la vitrine du grand-père et la boutique renvoie à des impressions plus récentes d’un autre lieu qui, du coup, intègre la même famille, s’incruste dans la vitrine qu’il connaît depuis l’enfance, rejoint les autres occurrences qui, tout au long de sa vie, ont prolongé cette vitrine féérique. Ramification. En effet, il revit, en décalé et à la manière d’une attraction érotique, la magie entraperçue de l’atelier de l’artiste qu’il aimait (il n’y fut que de passage, quelques fois, « en visite », sans vraiment se poser, son regard essayant de tout photographier). Les objets fétiches, les livres inspirant, les images références, les objets personnels, les vêtements éparpillés, les carnets d’ébauches empilés, des feuilles épinglées avec des esquisses, des essais de formes et couleurs, d’autres papiers gribouillés, des vases avec fleurs séchées, des amas de matières insolites, des terrils de cendre dans des cendriers, des vidanges, des tablettes de comprimés, des ustensiles médicaux, une théière, des coupelles précieuses, des boîtes où gisent des insectes morts ramassés dans la cour, recroquevillés, des brindilles, des feuilles, des coques ramenées de promenade, étrangéisées,au bord du bureau, des photos de famille.

Il devient un habitué de la boutique. Il achète peu, il ne parle guère. Il contemple, il scrute, parfois prend des notes, sollicite des références précises, des explications complètes sur l’origine de certains objets. La patronne est intriguée, intéressée par son comportement de vieux monsieur transi, discret, peu expansif, mais profondément remué face à tout ce que réunissait sa boutique. Elle le considère vite comme aspirant à intégrer le fonds de commerce original, à faire partie des meubles. Il ne bouge pas beaucoup, contemplatif, en arrêt, enquêteur cataleptique. A la manière d’un solitaire recueilli devant une tombe, submergé par d’innombrables souvenirs, à trier, à interpréter et ouvrant d’autres possibles qui auraient pu se produire. Il est un habitué effacé, intégré aux autres habitués, fantomatiques, inféodés à la patronne, des collectionneurs en manque toujours à la recherche d’une nouvelle pièce, des artisans, des artistes, des originaux qui venaient présenter leurs trouvailles, leurs projets, avides d’une reconnaissance, d’un espoir de vente, d’un marché transmuant leurs créations immatérielles en valeur échangeable, matérielle.

Un jour, longtemps après, il réussit à attirer la jeune artiste, dont il avait été amoureux en d’autres temps, dans ce magasin. Ils se sont retrouvés, selon un hasard arrangé, dans le quartier et il lui a proposé de venir choisir un objet qui commémorerait ces retrouvailles. Il lui avait envoyer des lettres à propos de la boutique, des descriptions, des scénettes s’y produisant. S’il ne l’avait plus vue depuis des années, quelque chose était resté entre eux, suffisant pour qu’elle accepte l’invitation. Il la présente à la propriétaire, vante ses mérites artistiques. Comme elle a une farde et des travaux avec elle, de même qu’une tablette avec de larges archives, il suggère d’examiner ça ensemble. Ils s’installèrent à trois autour d’un guéridon en marqueterie et incrustations coloniales.. Elle explique – raconte – ses dessins, ses collages, ses abécédaires. La patronne, alors, comprend, elle plonge son regard dans ceux de l’homme pour lui signifier qu’elle a la révélation que tout est relié, lui, elle, le magasin. Elle comprenait. Elle choisit quelques gravures, elle doit vivre un peu avec avant de décider de les inclure en son catalogue et les proposer à la vente, à  la concupiscence des clients. Elles disparurent longtemps. Puis un jour, elles intègrent l’étalage, semblent avoir toujours été là.

Des semaines et des mois passent et leurs rythmes de vie réciproques, bizarrement, s’aménagent naturellement pour rendre possibles des échanges plus réguliers. Leurs emplois du temps respectifs retrouvent des accointances. La boutique est un lieu où ils peuvent à nouveau se voir, se réunir, parler, échanger des textes, des dessins, des photos, des gestes, des regards. Un espace intermédiaire qui déjoue le réel, la morale, les obligations. Là, ce n’est pas tromper, c’est autre chose. Une sorte de lieu fictif où leurs fictions respectives s’entrecroisent hors de tout contrôle de tiers. Loin de toute caméra.

Alors qu’ils dégustent une fois un café en terrasse, après une visite à la boutique, et échangeant sur tels ou tels objets les faisant rêver – je veux dire objets entretenant un de leur rêve commun, partagé -, elle est frappée par une petite tache d’encre, qui dépasse du poignet de sa chemise. Elle demande à voir et est surprise de découvrir un discret tatouage. « Ah, c’est quoi ça ? Ca ne te ressemble pas, tu te disais assez rétif à ce genre d’ornement corporel !? » – « Oui, je n’ai pas vraiment changé d’avis. Juste une exception ! C’est le logo de la boutique. Nous sommes plusieurs à le porter. Ca n’engage à rien. Ca me relie à ce que je te disais, cette sorte de « meute cosmogonique » que j’aime sonder. Plutôt m’y perdre. Bon, en même temps, je me suis laissé marquer un jour un peu ivre. » Alors, vestiges d’anciennes conversations intimes, elle réactualise son désir à elle d’être tatouée, de porter des signes entre la vie et la mort, des illustrations à fleur de peau de ses palpitations vitales et mortelles. Sans parvenir à se déterminer pour des motifs, un endroit, un thème, un moment. En quelque sorte, l’angoisse de la peau blanche, de la page vierge et nue. Il ne la laisse pas gamberger, il coupe court et lui présente un plan précis et structuré, réfléchi et déterminée. Comme s’il avait réfléchi à ça depuis une éternité et transportait dans sa poche la carte à transférer sur sa peau. Il lui montre un croquis, vieux papier froissé, son corps à elle avec les éventuelles incrustations figuratives et lettrées qu’il suggère d’opérer. Peut-être n’a-t-il jamais été aussi déterminé dans ses rapports avec elle. Elle écoute, décontenancée, peut-être abasourdie, mais au fond, séduite.

Peu après, il revient avec l’artiste à la boutique, à une heure habituelle, assez tôt le matin et, cette fois, ce n’est pas pour bavarder autour d’une farde à dessins. Il avance vers la pièce du fond, la main conduisant la jeune femme, posée tantôt sur l’épaule, près de la nuque, ou glissant aux creux des reins. Il y eut, presque imperceptible, une sorte de passation avec la patronne de la boutique : « tiens, je vous la confie ». Et elle passe du côté de la patronne, de l’autre côté. En même temps, il tend une enveloppe. Dedans il y a un texte, une citation, qu’il a envoyé il y a plusieurs années à l’artiste. La description d’une fleur de la passion par une enfant, enfin, par une adulte se souvenant de l’impression que la fleur lui fit, quand elle était gamine. En même temps que la lettre, une feuille avec quelques indications de ce qu’il voulait, tout en laissant la place pour l’interprétation.

Voici le texte :

« C’était la fleur du mystère. Plus que du mystère, du miracle indéniable. Une fleur aux couleurs de la mélancolie. Vert clair, si clair qu’elle finissait en blanc verdelet ; lilas qui s’estompait en violet sombre, involucre presque noir. Elle était là, sous mes yeux, je la prenais dans mes doigts. La couronne d’épines, la voilà, indéniable ; comment ne pas voir les fouets ? Figés à mi-hauteur, tels qu’ils ne restent qu’un seul instant quand on les manie ; l’éponge qui l’abreuva, la voilà, là-bas, au milieu ; au-dessus se dresse le roseau, sceptre du roi pour rire, et au sommet, bien hauts sur tout le reste, indiscutables, les trois clous noirs comme noir est le fer. Une fleur de vendredi saint. » Dolores Prato, p.404

Les indications :

« Tatouer à différents endroits du corps les éléments distincts, séparés, de la fleur tels qu’ils sont énumérés dans la citation. Vert clair (une tache pour donner à voir cette sorte de vert, de blanc verdelet), lilas, violet sombre, disperser plusieurs taches discrètes de ces couleurs de la mélancolie. Ensuite, la couronne d’épines, les fouets, l’éponge, le roseau, le sceptre, les trois clous noirs… Les répéter, à plusieurs endroits du corps, peu exposés, il faudra les chercher. En petit format, presque des poinçons. La fleur complète, enfin, sera rassemblée et épanouie en dessous du nombril. Et la citation elle-même, complète, en cursive, au bas du dos, dans la cambrure, les dernières lettres léchant la naissance des fesses. »

La porte se referme. Il pense vaguement à ce qui doit se passer entre les deux femmes. Se rapprocher, mieux faire connaissance. Relire le texte et la feuille de recommandations. Étudier le corps à tatouer, le découvrir, l’explorer, déterminer ensemble les endroits les plus appropriés pour accueillir les dessins, se familiariser avec la texture épidermique. A elles deux, elles procèdent méthodiquement, la patronne photographie l’artiste, nue, sous toutes les coutures, enregistre scrupuleusement toutes les mensurations, les introduit dans un programme qui recrée le corps en trois dimensions. Elles exécutent plusieurs implantations – variant les tailles, les teintes, les localisations – et les testent sur la représentation virtuelle qu’elles font se mouvoir pour essayer de voir et sentir comment les tatouages vont jouer ensemble, vont apparaître, vont faire constellation sur l’ensemble de la peau, se cacher, surgir, appeler. C’est lent et long. Il y pense, mais vaguement, il voit des formes, des mouvements, des couleurs, il entend des sons, des frottements, des caresses, le tout composant une sorte de fleur-brouillard dans une bulle transparente. Un processus est lancé, il n’attendra pas le résultat. Il découvrira le résultat de cette séance de tatouage bien plus tard, peut-être jamais, il en ruminera les hypothèses dans sa tête. Ou pas. Un jour. Peut-être que la conjonction nécessaire ne se produira plus jamais. Ce n’est pas le plus important. L’essentiel est la fleur de la passion. Il préfère garder tout ça en tête, disparaître à nouveau de la circulation, se fondre dans la nature, ne plus savoir ce qu’il attend.

Pierre Hemptinne

 

 

Petites musiques et entrailles des liens fidèles

Fil narratif à partir : Les enfants rouges, table parisienne – Frédéric Lordon, La condition anarchique,Seuil 2018 – Dolorès Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 – James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019 – Olivier Beer, Households Gods, Galerie Thaddeus Ropac – Neige, des souvenirs, etc.

Plutôt que sans cesse courir les nouvelles tables de la compétition gastronomique, et se muer soi-même en compétiteur, revenir s’assoir à la même adresse, au même comptoir, sentir se tisser un lien entre le savoir-faire d’un cuisiner en particulier et l’attitude qu’il a – à la fois contemplative, tendue, intense, inquiète – devant l’assiette. Tout ce qui est disposé là, depuis le contenu de différentes casseroles , poêlons et autres appareils jusqu’à l’agencement minutieux, à la main, dans la vaisselle de service et l’exposition de l’assiette finie, nantie de son paysage, à l’appétit du convive, chaque fois une œuvre qui s’adresserait à lui singulièrement, presqu’une œuvre unique malgré la ressemblance avec d’autres assiettes en train de voyager depuis l’office vers les différentes tables, déclenche soudain des pensées, des parfums oubliés, des sensations diffuses, des souvenirs brefs et lumineux, des suggestions, des promesses. Quelque chose de fulgurant. Et de quelle manière, chaque fois bouleversante, comme un retour à un berceau des saveurs, sachant qu’il n’y a jamais naissance nette, mais progressive, sédimentée, mêlant des temporalités et des localisations différentes, des récits pluriels, hétérogènes. Mais le tout inscrit dans un continuum d’expériences passées et présentes dont les effets continuent leur lente propagation et décomposition. Et ce face à l’assiette, engageant le corps et l’esprit, à la façon dont les œuvres d’art expriment et communiquent leur puissance liante, reliante. « Le corps-esprit puissant est bien celui qui éprouve et pense beaucoup de choses à la fois (simul). A quoi alors pourrait-on mesurer la puissance d’une œuvre, et partant sa valeur, sa vraie valeur de puissance, indépendante des issues axiomachiques institutionnelles ou des véridictions douteuses ? A la manière dont elles induisent en nous plus de liaisons, dont elles nous aident à tenir plus de choses ensemble. » (p.234) Chaque assiette ici, avec ses couleurs, la configuration paysagiste des produits et leurs fumets conjugués est, par excellence, inductrice d’un plus de liaisons. Pas forcément explicites, mais à l’état brut, un concentré d’intuitions régénératrices, reconstituantes à tout le moins, et que l’on avale, avide.

Par le large passe-plat entre cuisine et salle, apercevoir quelqu’un. Pas tel ou tel concurrent d’un quelconque top chef. Mais, fidèle au poste, le même cuisinier, affairé, concentré, attentionné bien que nerveux, méditatif bien que sous pression, inchangé depuis des années, bien que toujours aussi neuf, à l’allure presque novice. Il ne prépare pas tel ou tel coup d’éclat, il est dans son continuum. S’émerveiller de lui voir conserver cette luminosité tout en reconnaissant que sa physionomie a gagné en maturité, en même temps que sa cuisine et la composition de ses plats. En effet, le fil rouge auquel il avait décidé de consacrer ses recherches, celui de revisiter les classiques de la cuisine de bistrot française, en sollicitant un héritage japonais, était au départ plutôt littéral, intuitif, classique avec quelques touches géniales, juste des ouvertures. Cet exercice continué jour après jour, sans doute poursuivi dans une stricte fidélité à l’intention première, presque comme on répète la même chose, au fil du temps s’est imperceptiblement éloigné de l’épure initiale et a incorporé, sans s’en rendre compte, une complexité raffinée inimaginable au début. Une complexité naturelle, qui coule de source, raffinée et qui, pour quelqu’un qui goûterait aujourd’hui pour la première fois les plats de ce chef, ne serait pas perceptible, parce qu’il ne mesurerait pas le chemin parcouru, la dérive méticuleuse, ingénieuse, fruit d’un approfondissement instinctif au cœur d’une même démarche, des mêmes gestes, d’un savoir-faire avec lequel il a construit les bases d’un style.

Avec le maquereau de Bretagne mi-cuit, avec sa salade pommes de terre, il retrouve une nourriture traditionnelle de bistrot, mais aussi un plat familial qu’il aimait partager avec son père, de filets de harengs marinés avec des pommes de terre froides assaisonnées de mayonnaise. Ici, l’interprétation recouvre et déborde l’original, convoque et sublime les saveurs connues et puis diffère complètement, ouvre des pistes vers une infinité de variations, de nuances, de conjonctions nouvelles, grâce à ce qu’il y associe, la sauce au vin blanc et au Mont d’Or remplace la mayonnaise, avec une finesse onctueuse, et surtout les algues et le boulgour en filaments croustillants et quelque fines tranches de kumquat qui, rouages fruités colorés, une fois sous la dent, font exploser la fraîcheur de toute la composition.

Déguster des yeux, des papilles, des narines, siroter, vider consciencieusement une bouteille de Beaujolais nature, vérifiant avoir une grande soif mais surtout en ruminant que c’est ici, dans ce lieu qu’il avait le plus ardemment souhaité venir dîner avec une amoureuse à présent disparue, dans la période des amours où il est si important de sortir, de s’attabler à des tables que l’on aime particulièrement, qui révèle nos aliments préférés et nos appétences tant organiques qu’immatérielles. Ici, elle aurait mieux compris à quel point elle irradiait tout un écosystème me nourrissant, dont j’ai besoin de dévorer les fruits, où je suis un éternel cueilleur chasseur.Il avait manigancé en de multiples occasions pour y parvenir, lançant des invitations loufoques, élucubrant des combines un peu scabreuses, et échouant de peu, le rendez-vous étant conclu une fois et décommandé à la dernière minute pour raison de santé. Écœuré, renonçant la mort dans l’âme à échafauder de nouvelles tentatives (les obstacles étaient nombreux, des vies séparées, des villes éloignées). Mais de l’avoir tant rêver, de s’y être vu avec elle tant de fois, mentalement, il a été ici avec elle sans y avoir jamais été, même mieux, ici, ils se retrouvaient régulièrement et parvenaient à une communion inégalée ailleurs.Et curieusement, d’y revenir, de préférence seul, pour se laisser sombrer dans le mutisme où il sait qu’avec patience et vigilance il parviendra à récupérer des vestiges de ces temps parallèles, le fait se sentir plus proche d’elle que de revoir n’importe quel autre endroit où ils ont été pourtant réellement ensemble, unis, dans leurs plus simples appareils, comme on dit. Ces évocations fantomatiques s’accompagnent d’un agréable vrombissement aux modulations planantes, venant compléter l’hallucination. Comme si, dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Mais que ce soit clair, il n’évoque pas les soupirs, gémissements, halètements et onomatopées qui accompagnent les ébats ; il accède, sans doute, en effet, par le biais des émotions érotiques, au son intérieur de la femme aimée, enfin de celle-làen particulier, comme si ses sens envoyés et télescopés en elle étaient des micros et captaient et amplifiaient l’harmonique qu’elle produit ou plus exactement que produisent les flux qui traversent son organisme, en réponse à tout ce qui se connecte à elle et la situe interactivement dans la biosphère ; de même, il sait qu’elle a capté en lui le même phénomène acoustique. Et qu’elle l’a incorporé au sien. Pas la peine de visionner des scènes de bruiteurs sadiques où il aurait introduit par différents orifices de bons micros allant officier au cœur des entrailles, ils n’en ramèneraient que borborygmes intestinaux, vaginaux, stomacaux, non, imaginez des micros plus psychiques, passant outre ces parois et organes. Le bruit qui flue et fuse tout au fond, en un point abyssal, abstrait et biochimique à fois, où s’organise son métabolisme et qui en maintient la persistance fonctionnelle. Imperceptibles frictions entre particules, selon un rythme strictement singulier, quelques notes personnelles à nulle autre pareilles et moteur de la régulation de l’être dans son identité insaisissable (et qui n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique des « identités culturelles, nationalistes »). Le tatouage sonore que cette femme voyant dans le vide intérieur de l’univers, tel un hologramme cabalistique, la personnalité, le tempérament d’un silence qu’il ne pouvait atteindre que là. Dans la cessation de tout souffle de sons,ce qui se produit en diverses occurrences, notamment en traversant une exubérance de cris et sucions,il entendit son bruit, comme l’écrit Dolorès Prato. « Un fil de bruit plus fin que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui. J’étais arrivée si loin, dans un espace muet où seul le silence respirait. Ébahie, j’écoutais ce son ébahi. Le silence devait être ce qu’on n’entend pas, et moi, je l’entendais. Jamais personne ne l’avait entendu sinon ce n’eût pas été le silence. Ce n’est pas rien d’entendre ce qui pour tous les autres au monde n’existe pas. Je restai forcément là, immobile, à écouter. » Alors qu’il ressasse ce silence, ce fil de bruitunique qu’il a entendu dans la chair qui cesse d’être chair – et avec laquelle il a perdu tout contact direct – , ce fil de silence-bruit qui s’est incrusté en lui, qui suscite peut-être une sorte de larme au coin de l’œil mais sans attendrissement particulier, entre deux plats, la serveuse dépose devant lui une large coupe qu’il n’a pas venu venir, qui ne correspond pas à ce qu’il a commandé. Quelques quartiers de pamplemousse rose surmontés d’une glace et d’un granité de litchi. C’est un présent du cuisinier qui a reconnu, attablée, une figure apparue là par intermittence, expression d’une fidélité. En partant, échanger un clin d’œil, un sourire, une salutation, un « à la prochaine fois » implicite.

Après une longue averse de neige, il sort au jardin pour colporter de la matière neige fraîche, poudreuse, la mettre en interaction avec son organisme, via le toucher, des gestes, des outils qui brossent et déplacent. Immergé dans le blanc silencieux ouateux qui recouvre et dessine toutes les branches, la moindre brindille. Les pas dans la neige, la raclette qui repousse la couche qui cachait la terrasse, pelleter pour dégager les sentiers, une sorte d’amplification de « ce fil de bruit plus fin que le fil du cocon de ver à soie » et qui le relie à son corps à elle qui n’aurait pas manqué de l’entraîner dans un roulé-boulé nu à même cette peau neigeuse froide immaculée, brûlante.

Puis, seul dans la chambre d’hôtel, à défaut de compagnie, il ouvre un nouveau livre et celui-ci reprenant et modifiant les débuts de la civilisation humaine sur terre, les premières organisations sociales, exposant des points de vues qui bouleversent le « récit civilisationnel standard », il est pris par ce sentiment d’entrer dans un nouveau récit, d’apprendre tout ce qui lui manquait jusqu’ici, il a envie de dévorer le bouquin en une nuit, de tout absorber en une fois, pour mieux jouir et mieux conserver l’articulation des idées, la cohérence des arguments. Faire corps avec. Malgré la fatigue, galvanisé par les mots, les phrases, les idées, il ne sait plus s’arrêter. Le récit civilisationnel démarre toujours avec une date presque précise, avec le fait majeure de la domestication des céréales et de l’invention de l’agriculture qui entraîne la sédentarisation, la naissance de l’État, et voici, c’est parti, le progrès ne s’arrêtera plus jusqu’à nous, linéaire, implacable, justifiant de croire en des formes d’organisations sociales actuelles. Et avant que ne s’enclenche cette marche triomphale, il n’y avait que des barbares. « J’entends défendre l’idée que l’ère des États antiques, avec toute la fragilité qui les caractérise, était une époque où il faisait bon être barbare ». Et, restituant les résultats de nombreuses recherches, les siennes et celles d’autres anthropologues, il démontre que les « barbares » avaient déjà des formes de sédentarisation, que les chasseurs-cueilleurs étaient détenteurs d’innombrables savoirs que l’imposition de l’agriculture céréalière allait faire disparaître. Surtout, ils pouvaient bien vivre en travaillant quatre ou cinq heures par jour, sans contrôle central, sans prélèvement de taxe. Le passage à l’agriculture a signifié aussi un labeur beaucoup plus éprouvant. Le récit traditionnel fait croire à un instant magique où l’homme découvre l’agriculture, forme de vie qui allait attirer l’humanité entière, convertir peu à peu tous les chasseurs-cueilleurs. Il semble qu’il n’en a pas été ainsi. L’homme a planté, semé, a inventé une agriculture sauvage et une horticulture légère bien avant les débuts structurés, étatiques, de l’agriculture. L’évolution a été, comme souvent, plus lente, plus complexe, plus mélangée et tâtonnante. Avec des développements dans une direction, puis des hésitations, des reculs, des résistances. Les possibilités de contre-récit qui palpitent dans les pages de ce livre l’exalte. Le portrait pivot du cultivateur comme homme nouveau introduisant une nouvelle stabilité d’existence par sa prévoyance, son anticipation des récoltes, ne tient plus la route dès que l’on s’intéresse à l’histoire profonde. « Le cultivateur était représenté comme un individu de type qualitativement nouveau parce qu’il devait se projeter loin dans le futur chaque fois qu’il préparait un champ pour l’ensemencer, le désherber, puis veiller sur la maturation de se semis, et ce jusqu’au moment espéré de la récolte. Ce qui est faux dans ce récit – et à mon avis radicalement faux – ce n’est pas tant le portrait de l’agriculteur que la caricature du chasseur-cueilleur qu’il implique. Il laisse en effet entendre que ce dernier était une créature imprévoyante et irréfléchie, esclave de ses impulsions, qui parcourait son territoire à l’aveuglette dans l’espoir de tomber sur du gibier ou d’arracher une baie ou un fruit quelconque d’un buisson ou d’un arbre de hasard (« rendement immédiat »). Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. » (p.81) Et de détailler en quoi les chasseurs-cueilleurs opéraient de manière organisée, réfléchie et prévoyante, avec des calendriers, des méthodes et des techniques élaborées, une activité digne de mériter le nom de civilisation. Les multiples nourritures fournies par l’écosystème étaient connues, étudiées, exploitées de façon prévoyante. « Il faut percevoir les ressources d’un territoire à la façon dont le faisait sans doute un chasseur-cueilleur : comme une réserve massive, diversifiée et vivante de poissons, de mollusques, de noix, de fruits, de racines, de tubercules, de racines et de carex comestibles, d’amphibiens, de petits mammifères et de gros gibier. » (p.80)

Ce qui l’excite n’est pas tellement de découvrir la déconstruction d’un récit dominant, mais de constater à quel point les connaissances humaines sont sans cesse en évolution, toujours susceptibles d’être modifiées, d’accéder à de nouveaux indices à interpréter, que rien n’est jamais figé. L’aventure est loin d’être terminée même s’agissant d’expliquer l’évolution de notre espèce. Même s’agissant de faire parler des vestiges « morts », rigides et tout de même, en nombre limité, le cerveau humain échafaude de nouvelles hypothèses, améliore sa compréhension des bribes, et permet de mieux appréhender ce qu’il se passe maintenant. C’est une excitation spirituelle et charnelle semblable à celle qui caractérisait ses périodes amoureuses où l’attirance, le désir, la plongée dans l’autre complexifie le récit de sa propre vie, lui confère de nouvelles facettes. Il sent, grâce à ce livre qui déplace les repères, que le « récit civilisationnel standard » est idéologique et continue à légitimer des formes d’organisation sociale basée sur l’exploitation des ressources naturelles au profit d’un pouvoir central. Pourquoi l’histoire officielle n’a-t-elle pas été plus prudente, respecté le principe que rien n’est jamais aussi linéaire qu’elle le prétend une fois la domestication des plantes et des animaux en marche ? Les raisons sont multiples, mais il y a cette hypothèse, concernant la nature des sociétés avant la naissance de l’État, qui le séduit : « Ces sociétés reposaient en effet sur ce que l’on appelle aujourd’hui des « biens collectifs » ou des « communs » -plantes, animaux et espèces aquatiques sauvages auxquelles toute la communauté avait accès. Il n’existait aucune ressource dominante unique susceptible d’être monopolisée ou contrôlée – et encore moins taxée – par un centre politique. Dans ces régions, les modes de subsistance étaient tellement diversifiés, variables et dépendants d’une ample gamme de temporalités qu’ils défiaient toute forme de comptabilité centralisée. » (p.73) Il s’endormira le livre en mains.

Les œuvres, dans leur office d’initier des liens, fabriquer des liaisons entre notre système synaptique et les synapses de nos proches disparus, éloignés, celles de l’être que nous fûmes nous-mêmes (nos anciennes synapses et leurs traces), celles de tous les autres organismes ou choses nous environnant, s’il les cultive intensément, systématiquement, comme sa raison de vivre, c’est qu’il sait que cela institue une sorte de chasse-cueillette où à tout moment il peut découvrir l’une ou l’autre qui éveillera le genre de liaisons qui, par cascades, réverbérations, embranchements et dérivations multiples, reconduit ses sensations et émotions esthétiques dans les parages de l’extase sauvage qu’il pouvait quelques fois éprouver devant la beauté de cette amoureuse lointaine. Et il sait qu’il peut très bien passer à côté d’une œuvre sans percevoir son potentiel de retrouvailles. Une beauté qui n’était pas purement plastique ni une essence planant au-dessus des contingences, mais qui surgissait dans les échanges, à l’improviste, justement quand ses expressions, ses intonations, ses mimiques, ses teintes lumineuses se liguaient en cocktail qui donnait accès à d’autres réalités, des manières de sentir la multiplicité de la vie qu’il n’avait encore jamais connues. Et singulièrement dans la fusion érotique, quand elle lui faisait certaines choses guidée par son désir de lui qui le désarmait à chaque fois, un don auquel il n’a jamais été préparé, quand elle le prenait et l’enveloppait de partout, fluide et ferme, alors si proche physiquement du moindre de ses organes, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant, quand il la contemplait alors en pleine action transie, tellement inaccessible, presque une apparition, un être incroyable essayant d’animer un ignorant, de le ramener pleinement à la vie. Ce que cela a fabriqué, ces instants de puissance, outre des souvenirs qui ne cessent de vibrer et d’inspirer de nouvelles interprétations, s’apparente à ce que l’on peut puiser dans le commerce des œuvres qui durent. « Une œuvre qui dure, c’est une œuvre qui n’en finit pas d’induire les hommes à lier, dont la puissance inductrice-liante continue d’irradier, dont la mesure des effets n’est toujours pas achevée et, dans ce triangle de la durée, de l’induction à lier, et de l’extension des effets, ce sont toutes ces coordonnées spinozistes de la puissance qui se trouvent récapitulées. Mais qu’elle dure est aussi, par le fait, le signe d’autre chose, et doublement. D’abord qu’elle a traversé des configurations passionnelles très variées, par-delà l’espace et les générations, donc qu’elle a traversé de la double épreuve de la variation historique et géographique des ingenia, attestant par là qu’elle est capable de les affecter tous, c’est-à-dire qu’elle touche à « la nature une et commune à tous »… » (p.240) Oui, après décantation, ces scènes vécues acquièrent ce statut étrange d’œuvres qui durent, ont-elles du reste réellement existé, ne les confond-il pas avec d’autres, ou plus réalistement, ne sont-elles pas mêlées à d’autres ? Parfois, il ne sait plus car, comme on le dit parfois le plus simplement possible, c’était si beau. Et il constate que se produit en lui, de plus en plus des exemples de perméabilités entre le réel et ce qu’il a rêvé, en bien comme en mal., des ruptures de digues. Ainsi, il y a longtemps, il vivait dans une petite maison pas très hermétique, pas très solide. Un a peu près de maison. Il y a régulièrement fait le rêve qu’en son absence cet abris était visité, cambriolé et que systématiquement on lui volait sa chaîne stéréo. A force, il finissait par connaître la bande du village qui se livrait à ces exactions, sans les dénoncer, en essayant parfois de leur parler. Mais d’autres nuits, la scène de l’effraction revenait, intacte, et il se réveillait angoissé, en sueur, persuadé qu’il y avait quelqu’un dans a maison. Aujourd’hui, il lui arrive d’être persuadé avoir été réellement l’objet de cambriolages répétés. Il lui faut raisonner un certain temps pour se persuader qu’il ne s’agissait que de mauvais rêves insistants.

Ce qu’il a ressenti hier au restaurant, une subtile extase sonore rémanente – conjugaison du lieu, des mouvement des serveuses, les conversations des convives, la saveur des plats, la présence du cuisiner, les souvenirs – le maintient dans la conviction qu’il est irrigué de signes, de signaux d’autres âmes connectées et que ça lui donne une capacité à dire et à faire des choses (ne serait-ce qu’à ses yeux, dans le périmètre limité de son espace vital minimal, privé). Dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Comment raconter, ou rendre simplement audibles, les sons qui caractérisent les âmes, les petites musiques intérieures ? Quand il entre dans une galerie emplie de sons aux origines difficiles à établir. Une sorte de souffle d’orgues silencieux – ce silence juste après ou juste avant le concert des tuyaux – comme on en perçoit en s’avançant dans certaines allées de grandes cathédrales. Au fond de la grande salle blanche est disposé une sorte d’orchestre symbolique. Des socles de hauteurs différentes, des objets-instruments, des micros, des fils. Des vases, des céramiques, des coupes, des amphores. Le genre d’objets dont des spécimens se retrouvent chez tout le monde, dans tout intérieur domestique. Mais ici, rassemblés, en collection. La musique qui emplit la salle vient de toute évidence des micros qui plongent dans l’ouverture des poteries ou disparaissent dans le corps de telle sculpture, telle figurine, telle armoire. A la manière dont peuvent être organisés dans un orchestres les instruments de différentes familles – cordes, cuivres, vents, percussion -, il y a trois groupes d’objets, trois entités, une centrale, une  gauche, une à droite. Toute cette réunion est placée sous le titre « les dieux de la maison ». Mais que vont chercher les micros dans les entrailles de ces objets-vestiges sans réel fil conducteur, famille disparate quant aux usages évoqués et aux époques concernées ? Les microphonesamplifient « le ricochet du son ambiant dans les espaces internes des objets, créant ainsi des boucles de rétroaction acoustiques douces, qui nous permettent d’entendre le son inné de chaque objet ». (Feuillet du visiteur) Bon, si c’est le ricochet du son ambiant, ce n’est pas pleinement le son inné de chaque objet, c’est le son inné de l’interaction entre un son ambiant, variable selon le lieu, et les caractéristiques des entrailles d’un objet dont la forme et la surface des parois, le volume de vacuité, le matériau principal de l’objet et son volume extérieur – il peut épouser l’espace intérieur ou en différer considérablement, développer une masse ou des excroissances qui mobilisent plus ou moins l’environnement et conditionne les manières de résonner. Mais c’est donc bien le son propre de chaque objet en activité de résonance, de ricochet. Les objets ont été choisis pour les relations qu’ils entretenaient avec des personnalités bien précises du roman familial. Sculpture virtuelle de ricochets entre l’objet et la personne, ses ondes propres, les échanges via simple contemplation –  la vue de certains objets reposent, aident à se poser – ou par usage, gestes, toucher, comme le cas d’un moulin à café, d’une burette d’huile, d’une sorbetière… Des objets, des ricochets, des sons, des souffles ténus qui sont ceux de la patine réelle ou spéculaire qui s’installe du fait du frottement entre objets, personnes, choses, idées. L’entité centrale, face à l’entrée, est celle du père. A gauche celle de la grand-mère, à droite celle de la mère. Disons que, pour l’essentiel, chaque entité regroupe quelques objets fétiches du père, de la mère, de la grand-mère. Des objets qui leur ont appartenu et qui, au moins pour le fils et petit-fils, ont fini par épouser l’âme de leur propriétaire. L’artiste leur a ajouté quelques pièces acquises par lui-même sur différents marchés et brocantes du monde entier et qui lui semblaient, elles aussi, connectées à l’âme des figures familiales. Il ne se contente pas d’installer un dispositif capable d’amplifier l’infime fil de bruit-silence du ricochet en chaque objet. Après étude de ces sons, il écrit une composition. Il la fait exécuter par l’orchestre des objets. En visitant et auscultant cet étrange orchestre, il constate que sur chaque cordon ombilical noir, reliant chaque entité à l’émission centrale et harmonique du son, de petites lumières s’allument par intermittence, alternance, clignotent. Elles indiquent chaque fois de quel objet le son entendu est en train de sortir. Ces ondes inouïes, complètement silencieuses sans appareillage sophistiqué de captation, n’en existent pas moins même quand nous ne les entendons pas. Elles agissent. Elles entretiennent et sont le chant de ce mycélium animiste qui nous relie à chaque chose, à toutes choses. L’artiste puisant dans ces groupes d’objets ce qui ne cesse de le maintenir en contact avec les ondes parentales, les présences tutélaires qui ont veillé sur lui, qui l’ont enveloppé d’influences protectrices et fertilisantes, en les organisant en composition, il sonde et donne forme à sa propre généalogie sonore, il replace les flux mentaux et organiques de son existence dans une famille nourricière très élargie, il isole, module et sculpte les fils de bruits archi fins, les fils de silence-bruits archi sensibles, plus fins que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui,dont il se constitue en ricochets toujours immanents et en boucle, jamais figés, fils de bruits-silences dont les débuts et les fins se perdent dans la nuit des temps et le silence à venir. Ce genre d’écheveaux est la signature irréductible à quelque identité que ce soit de toutes nos pulsations métaboliques.

Pierre Hemptinne

La main dans l’onde (mycélium mon amour)

Fil narratif à partir de : Candice Lin, Un corps blanc exquis, Bétonsalon – Haegue Yang, Quasi-ESP, Galerie Chantal Crousel – Un prunier, un bain de mésanges – Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. La Découverte 2017 – Yves Citton, Médiarchies, Seuil 2017 – Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard – Anne Dillard, Pèlerinage à Tinker Greek, Christian Bourgois – ETC.

 

Une courte ondée inattendue, dense, fraîche, fouette le jardin. Au-delà des nuages sombres, très localisés, peu étendus, la clarté reste intense, proche. Juché sur une échelle, plus ou moins abrité par arbres, juste éclaboussé, il cueille, mord et suce des prunes bien mûres, fermes, juteuses. Il a mangé les fruits les plus accessibles. A présent, il doit se contorsionner, adopter des positions risquées. Tendre le bras à l’excès. Tirer à lui, précautionneusement, des branches fragiles et chargées, jusqu’à leur point de rupture. Chaque fois qu’il atteint un nouveau trophée en fouillant l’onde des feuilles, à l’aveugle, dans ce désir tendu d’équilibriste, qu’avant même de la voir il palpe la peau nue parcourue d’une fente lisse, puis qu’il sent la prune se détacher et se donner dans sa paume, il pense à l’usage érotique d’utiliser quelques fois « prune » à la place de « con » ou « chatte », diminutif gentil, tendre, fruitier. Il la caresse, retire la fine couche de pruine, la fait luire, ferme et charnue, chaque fois semblable et chaque fois différente, connue et singulière. Il mord et la chair juteuse enchante sa bouche de sa pulpe dorée, sucrée et parfumée. Aussitôt le noyau recraché, l’envie de recommencer lui fait replonger la main dans les branches hautes, bercé par la comptine de Dick Annegarn, Je suis une prune/ Un ovoïde de fortune/ Un avatar de demi-lunes… Il dévore goulu. Soudain, donc, il pleut. Il regarde l’impact des gouttes tantôt désinvoltes tantôt assassines sur les feuilles, les fleurs, la table d’extérieur. Une partie du jardin est tourmentée par le vent, les rafales de pluie, une autre ensoleillée, paisible. Deux saisons simultanées. La diversité météorologique sur un si petit territoire est magique. Véloce, l’averse est déjà loin, le ciel redevient uniforme, inoffensif. Quelques heures plus tard, séché, il est dans son bureau, concentré, au clavier de l’ordinateur, plongé dans les préliminaires d’une écriture, état mental semblable à ces efforts que l’on fait, en tous sens, pour rassembler et mettre en forme des souvenirs insaisissables, indéterminés, mais dont on sent pourtant l’influence, souterraine et persistante, cyclique, sur nos humeurs. Des bruits le perturbent, pas tellement le bruit en tant que tel, mais le fait qu’ils soient difficiles à identifier, propageant de l’inconnu. Même si cela résonne dans des zones liminaires de l’attention, il ne parvient à éclaircir aucune composante de ces bruits, que ce soit leur provenance, leur situation proche au lointaine, qu’ils proviennent d’au-dessus ou d’en-dessous, de dehors ou dedans, qu’ils sortent d’une matière ou soient produits par quelques mouvements contre un obstacle, rien ne convoque quelque chose de connu, une catégorisation disponible. Frottements. Percussions. Froufrou. Cela évoquerait, s’il analysait en détail la nature de ces sons, différents souvenirs musicaux, du temps où son métier était d’écouter d’innombrables enregistrements de toutes sortes, à longueur de journées. Notamment les percussions d’eaux des Pygmées dans la rivière. D’autres dérangements bruitistes. Des dérèglements mélodiques. Mais évidemment, il sait que cela n’a rien à voir avec ce qu’il entend, à cet instant précis, assis à sa table d’écriture. Il lève la tête et regarde par la fenêtre, il ne découvre aucun indice, pourtant il a la conviction que ça se passe là. Juste, il lui semble qu’une très fine pluie rejaillit du toit, alors que l’averse s’est éloignée depuis longtemps. Le vent peut-être soulève au ras des tuiles ruisselantes cette imperceptible dentelle de gouttelettes ? Les bruits continuent. Dispersés, intermittents, affairés et, en quelque sorte, construits, agencés, exprimant une intention de composition. Il regarde de nouveau par la fenêtre et c’est alors qu’il surprend cinq ou six mésanges bleues. Elles prennent leur bain dans la gouttière. Quand elles y sont plongées, elles sont invisibles, mais leurs mouvements génèrent les bruits, pattes, plumes, becs frottent, cognent les parois de métal. Puis quand elles s’extirpent de l’eau et se posent sur le bord pour se secouer, se sécher, s’ébouriffer, lisser les plumages trempés, puis replonger. Il y a du jeu, du rituel, de la parade, du bonheur. Ça dure longtemps. Tous ces instants qui le happent vers la nature, l’animal, la vie végétale, minérale, nourrissent son imaginaire, l’empêche de se sentir enfermé dans l’humain, laisse la porte ouverte aux autres existences en lui, c’est comme de laisser la main flotter dans l’eau, quand la barque avance, et de sentir dans l’onde tous les flux qui le relient à celle qu’il aime, qui les ont reliés, et qui, littéralement, de plus en plus, se diluent dans la nature. C’est-à-dire, ne s’y perdent pas, mais y trouvent une nouvelle liberté, infiltrent d’autres réalités, se transforment, mais ne sont jamais bien loin, jamais tout à fait perdus. C’est là aussi qu’il rejoignait son père dans les conversations mentales qu’il entretenait avec lui, à distance, ponctuées par l’un ou l’autre courrier, et qu’il continue, d’une certaine manière, à entretenir depuis sa disparition. De l’au-delà donc. Quelque chose de ça l’a attiré dans des textes d’Annie Dillard, notamment les nouvelles du recueil « apprendre à parler à une pierre », par sa manière d’évoquer ces relations spéciales avec la nature. Mais le livre que, dans la foulée, il a entrepris de lire est un peu trop académique, longue série de descriptions remarquables mais où il manque ce qui l’intéresse, qui échappe, qui déséquilibre l’observation, fait rencontrer ce qui ne se raisonne pas. Mais quand même, dans certains passages, qui mettent le doigt sur ce qui échappe alors même que l’on croit saisir, qui échappe et pourtant laisse une impression forte et indélébile, qui inscrit le manque dans un mouvement, il ressent vivement ce qui l’excite dans les restes de sauvagerie qui l’animent quelques fois, et qui faisaient qu’elle et lui se retrouvaient en des instants improbables, hors de toute convention, libérés. « La taupe est presque entièrement libre à l’intérieur de sa peau, et sa force est énorme. Si tu arrives à attraper une taupe, en sus d’un bon coup de dent dont tu garderas le souvenir impérissable, elle bondira hors de ta main d’une seule secousse convulsive, et à peine l’auras-tu prise, que déjà elle sera repartie ; on ne parvient jamais à la voir vraiment ; tu ne fais que sentir cet afflux et cette poussée contre ta main, comme si tu tenais un cœur qui battait dans un sac en papier. » A l’intérieur de la peau. Secousse convulsive. Afflux contre la main. Cœur qui bat. Comme quand il faufilait rapidement la main sous ses vêtements, furtivement, « presque pas », pour effleurer la nudité en tous les points tendres et chauds, pour en capturer, voler, une sorte de totalité fluctuante, improbable et bouleversante, une « vue de l’esprit » matérialisée dans la paume, tandis qu’elle faisait de même, les deux corps distincts, tâtés furtivement mais fébrilement, soumis au même désir de pénétrer leur enveloppe, de ne faire qu’un. Tenter, à nouveau, de toucher l’âme et se la faire toucher. « Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes. » (p.386). Il revient aux mésanges affairées, coquettes, volubiles. Pourquoi se sent-il, non seulement captivé, mais sollicité et emporté soudain dans la possibilité d’un autre fil narratif ? Pourquoi regarder ce spectacle et s’y oublier lui fait éprouver la possibilité, par-là, de rejoindre la disparue ou d’habiter ailleurs, un ailleurs où il serait plus plausible qu’elle resurgisse ? Il songe alors à une note de bas de page dans un livre lu récemment, page 250 : « Thom van Dooren (Fligts ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens « d’histoire », de nombreux organismes racontent des histoires… » En regardant les volatiles transformant la gouttière, le toit, l’eau en bains privatifs, ses rêveries dérivaient vers une action similaire à laquelle il avait pris part, à la manière de ces oiseaux, et soudain cela créait un rapprochement avec ces êtres, sa part d’oiseau s’ébrouait avec eux, se faufilait dans leur imaginaire, la manière dont ils tissent leur histoire en se lavant communautairement. C’était le souvenir d’une chambre de maison close, secrète, où, à deux dans la baignoire ils inventèrent, silencieusement, ou dispersés dans un babil très ornithologique, être installés à jamais dans leur maison personnelle, cachée, inexpugnable. Si durant cette expérience il renoue avec un bien-être intense, devenu rare, et qui lui rappelle des félicités anciennes, c’est surtout que tous les éléments, tangibles et intangibles, visuels et virtuels, proches ou imaginés, factuels ou projetés le prennent dans un enchevêtrement multispécifique, pour parler comme Anna Lowenhaupt Tsing, enchevêtrement de plusieurs histoires associant différentes temporalités, différentes choses, espèces et flux, qui lui rappellent forcément les étreintes où soudain tout semblait correspondre, converger en fusion pour ouvrir des possibles inédits, un futur impensé. Etreintes durant lesquelles leurs corps unis n’étaient rien de plus qu’une main traînant dans l’onde, main multifacette, titillée par d’innombrables ombres et impressions, banc de poissons intrigués venant la frôler, la mordiller, fantômes remontant des lits de vase. Ces enchevêtrements, composés comme en laboratoire ou surgissant de manière fortuite, quels que soient leurs leçons ou débouchés, tels qu’en eux-mêmes, font du bien, instaurent des milieux où il lui semble qu’enfin la vie privilégie la compréhension et la co-construction, permet d’élaborer une attention aux choses prometteuse, guérisseuse. Un tel enchevêtrement draine des lumières – tamisées, crues, vives, chaudes, froides, foudroyantes, qu’importe – au cœur des taillis, estompe la violence d’être un individu clos sur lui-même, donne l’impression que le peu d’intelligence détenue n’est qu’une infime partie d’un mycélium qui le traverse.

C’est une dynamique de ce genre que l’artiste Candice Lin trace dans un fouillis de narrations historiques, à priori disparates, non appelées à s’entrecroiser, verrouillées, hermétiques et dont l’inertie contribue à perpétuer la reproduction d’un récit linéaire, autoritaire. L’artiste vient rompre la morgue de cette inertie. Un corps blanc exquis, est le titre de l’enchevêtrement qu’elle réalise à Bétonsalon. Ce corps blanc exquis nomme le bien le plus désirable, indéfinissable par nature, que les colonies incarnèrent dans la chair blanche occidentale. Pour lui, bien après, ça évoque quelque chose confondu dans la lisière d’un bonheur d’ultime, au-delà, tel le corps de son amante qui n’est plus à présent qu’un mirage, décomposé en fine terre onirique, spectrale, féconde. Mais, en l’occurrence, ce blanc exquis est celui de la porcelaine, objet de convoitise intense et violente de la part des forces colonisatrices découvrant ce raffinement technologique et culturel en Chine. La porcelaine devient un espace de change fantasmatique entre civilisations affrontées, l’une cherchant à dominer l’autre, en lui soutirant ses savoir-faire, son génie, sa beauté. Mais au-delà de cette tragédie, les deux cultures se mélangent, se contaminent, dérivent. Pour Louis Pasteur et Charles Chamberland, « les pores si fins » de la porcelaine en font « un filtre performant pour l’étude des bactéries et virus, autres voyageurs clandestins invisibles à l’œil nu ». L’agencement conçu par l’artiste est, de la même manière, un immense dispositif imaginaire de mailles finement croisées, mailles de différents récits et temporalités, de différentes sciences et fabulations à travers lesquelles circulent virus et bactéries minoritaires, recomposant sans cesse la possibilité d’histoires détournées au sein des corps dominants, altérant patiemment leur linéarité insolente, maintenant possible la fabrique de mondes impensés. « Des chercheurs du XXème siècle, en s’alignant sur les prétentions de l’homme moderne, ont concouru à nous détourner de notre capacité à faire attention aux histoires divergentes, stratifiées et combinées qui fabriquent des mondes. Obsédés par la possibilité d’étendre certains modes de vie à tous les autres, ces chercheurs ont ignoré tout ce qui se passait ailleurs. Néanmoins, à mesure que le progrès perd de son attrait discursif, il devient possible de voir les choses autrement. » (p.59) Candice Lin élève une sorte de mausolée bactériologique aux destins de deux personnages historiques, n’ayant pu se rencontrer, car appartenant à des siècles séparés, mais tous les deux refoulés, bâillonnés, tourmentés à cause de leur genre. L’un est l’écrivain James Baldwin, africain américain, homosexuel et en tant que tel discrédité par le mouvement viril des Black Panthers. Forcément peu accepté par les Blancs, moqué par les Noirs guerriers, condamné à se chercher entre deux eaux. Candice Lin en fait aussi la plaque sensible sur laquelle s’est imprimé le massacre des Algériens dans la Seine, à commencer par un effet de vide. Revenant de New York, il remarque avant tout la désertification des cafés arabes, la disparition de nombreux visages qu’il avait l’habitude de côtoyer, avant de découvrir l’horrible explication de cette disparition brutale avec laquelle, en tant que Nègre appartenant à une communauté connaissant esclavage et lynchage, il ne pouvait que résonner. L’autre personnage est une femme, une botaniste, Jeanne Baret, inconnue au bataillon, et pour cause, au XVIIIème siècle, les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Elle a contribué à faire évaluer la connaissance des plantes, dans l’ombre de son « mari et maître », distillant dans la science masculine des savoirs venant de tradition de soins très féminins. Connaissance des simples, infusions et décoctions de « bonne femme ». Elle a participé à la grande expédition Bougainville, accompagnant secrètement son mari, déguisée en homme car les femmes n’étaient pas tolérées sur les navires, par superstition (tout ça, encore, une histoire de menstruation). Une femme, découverte en mer, comme les algériens, était susceptible d’être balancée par-dessus bord. Même engeance.

Au centre de la halle bétonnée, nue, il y a un lit. En porcelaine non cuite. Poreuse, perméable, altérable. C’est la couche d’amants telle que décrite dans un roman de Baldwin, un lieu de confrontations, de germination douloureuse, de pourrissoir sentimental, d’incubateur paradoxal. La chambre est en désordre, un foutoir typiquement bohème qui atteste d’une difficulté à vivre là. Mais de toute façon, le lit, celui-ci ou un autre, c’est toujours un espace d’échanges, de corps à corps qui se refilent leurs fièvres, bonnes ou mauvaises, froides ou torrides. Sueurs, salives, poils, cheveux, pellicules, gouttes d’urine, morve, sperme, cyprine, larme, peaux mortes et quelques fois, suintant d’ici ou là, sang et pus. Et, c’est étrange, ce lit, cette chambre, au milieu du vide, juste délimités par de longues bâches de plastique transparent, donnent l’impression d’un espace confiné, étouffé. Poisseux. Il y a la vasque d’un urinoir, des tuyaux, un alambic, un glouglou fluvial. Une poubelle remplie d’eau de la Seine. Tant que le massacre des algériens ne sera pas reconnu, élucidé totalement, faisant l’objet d’excuses, leurs âmes croupissent dans cette eau. Peut-être est-ce du reste la poubelle remplie de pisse dans laquelle se plongea un Algérien pour échapper à la noyade mains jointes (la prière, l’Eglise n’est jamais loin quand on fabrique des martyrs). Dans cette eau, des plantes séchées, de celles qui furent identifiées par Jeanne Baret pour soigner la gangrène de son époux, sont plongées. Une sorte de soin symbolique pour conjurer la pourriture idéologique que représente la noyade forcée d’innombrables humains, concertée, décidée par les forces de l’ordre. Et puis l’alambic gargouille, en pleine activité. C’est de la pisse. Elle provient des dons des visiteurs et visiteuses. Dans de petits pots, comme lors des visites médicales ou, directement, via l’urinoir disposé à l’entrée. Des pisses-debout sont à la disposition des femmes. Ce mélange d’eau de Seine infusée et de pisse distillée est aspergé sur le lit, via un dispositif similaire aux appareils anti-incendie, la chambre en désordre. La terre non cuite absorbe, réagit, craque, se fend, change de couleurs, verdit, pourrit lentement. « Je pense au liquide, à la condensation, comme à un souffle, comme au halètement nerveux de l’attente, de la tension sexuelle, de la possibilité. Et aussi à la moisissure, à la rosée qui ne peut s’évaporer, qui se condense sous une bâche en plastique ou à l’intérieur d’une vitrine et qui croupit, détruisant les fragiles plantes, faisant pourrir les graines et « saigner » l’encre des archives jusqu’à ce que l’écriture ne soit plus lisible. » (Candice Lin, guide du visiteur) Tout autour, des documents que l’artiste a examinés pour explorer les éléments de son installation, des traces de vie laissées par Baldwin et Baret, des informations sur la vie sur les navires, les explorations botaniques du XVIIIème siècle, des échanges épistoliers, des objets exotiques, le massacre des algériens. Des archives et des tentatives d’appropriation, des dessins, des textes manuscrits, un espace d’étude, de recherche, de compréhension. Aussi, en guise de corps blancs exquis, donc, un urinoir et, épars, des linges de corps, petite culotte, chaussette blanche, chaussures vides abandonnées, raides. Tout cela, un enchevêtrement complexe, avec des lignes directrices, mais surtout une majorité de lignes de fuite, l’ensemble reste difficile à circonscrire dans le profil d’une œuvre uniforme, univoque. Ça déborde de partout, ça fuite, ruisselle. Les textes d’accompagnement, la vidéo, ne proposent aucune synthèse, au contraire, ils ajoutent des couches, des perspectives, complexifient le feuilleté multi-spécifique. Ce n’est pas embrassable d’un seul regard, quel que soit le point d’où l’on se place. C’est un lieu d’études et de recherches, c’est un dispositif flottant comme un radeau pour voyager à travers les non-dits de l’histoire, les versions officielles, les interprétations biaisées, qu’il s’agisse d’histoire des sexes, des colonies, des savoirs. « Les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. » (p.21) La prise en compte des fables, désormais, se répand à tout régime de vérité, non sans susciter de multiples résistances, parfois virulentes. C’est cela aussi, penser, sentir, la main vacante dans l’onde (au sens large, la part d’électricité commune à tout ce qui nous entoure, la circulation de fantômes), antenne ou gouvernail intuitif. Yves Citton ne fait rien d’autre quand, pour mieux penser l’actuelle médiarchie, il plaide pour une archéologie des médias qui exhume les imaginaires les plus loufoques, étudiant quelques textes fantaisistes de siècles anciens qui, sous prétexte d’inventer des machines fantastiques, sans le savoir ni vouloir préfigurer quoi que ce soit, saisissaient le rayonnement envoûtant, toujours déjà là et que captent, instrumentalisent nos médias modernes, via aussi nos ordinateurs ou autres interfaces numériques. Tout est important, « bricolages surprenants », « rêves impossibles », autant de « chiffons palimpsestueux brouillant la succession bien ordonnée des générations techniques ». (p.196) C’est, notamment, la « machine à tisser les flux aériens » décrite, dessinée, conceptualisée par James Tilly Matthews, un britannique interné comme fou. Elle permet de contrôler les humeurs et d’orienter les actes des citoyens par émission de « fluides sympathiques » prenant le contrôle des esprits. « (…) Les « Assassins » – nom par lequel Matthews désigne ces « pneumaticiens » et « magnétiseurs » malfaisants – conspirent à contrôler la vie politique du pays à travers tout un travail de « façonnage d’événements » » et que l’auteur appelle joliment la cerf-voltance. (p.199) Pas besoin de beaucoup extrapoler pour établir un parallèle avec la mainmise de l’environnement numérique sur nos comportements au quotidien, largement synchronisés, rythmés par une politique de l’événementialité grand public laissant de moins en moins de place à tout ce qui est minoritaire. Mais c’est aussi s’intéresser à l’invention de cette « machine universelle d’enregistrement et de programmation musicale » décrite minutieusement, dans les moindres détails techniques, par trois frères habitant Bagdad autour des années 850. Le fonctionnement de cet « instrument qui joue de lui-même » repose sur un principe qui n’est pas sans un air de famille avec nos cartes perforées bien plus tardives. Ces choses circulent, baignent dans des courants d’idées qui nous irriguent tous. Ces élucubrations farfelues peuvent nous faire sourire, elles ont alimenté probablement un courant d’inspirations, d’esquisses, de projets et de désirs qui, à un moment ou l’autre, se concrétisent, s’incarnent de façons plus « plausibles », « réelles ». Cela participe des essais et erreurs d’une intelligence collective appréhendée sur des siècles. L’ubiquité du numérique relève sans doute, pas seulement mais aussi, d’une aspiration lointaine, profonde qui recoupe toutes les histoires de magnétisme, de voyance, de mesmérisme, et cette généalogie explique en partie la fascination qu’exerce cet univers numérique. Machine à tisser les flux aériens, instrument qui joue, enregistre et diffuse de la musique dans les airs, seul, voilà des dispositifs qui invitent à élargir nos connaissances du cosmos dans lequel nous baignons, matrice qui fabrique individuation et transindividuation. Une installation comme celle de Candice Lin est à la croisée de tout ça : restitution véridique de bouts d’histoires, utilisation de fragments machiniques ou morceaux technologiques bien réels et actuels, mais aussi élaboration d’une machine inédite et hétérogène, aux contours et mécanismes insaisissables dans leurs détails, mais lancée, impossible à arrêter, rendue folle, cumulant de plus en plus de vécus et de témoignages de ce qui, autour des histoires soulevées, a été jeté dans l’ombre, occulté, censuré, rectifié, broyé, opprimé, déformé, exterminé. Les liens qu’elle tisse entre tous les éléments qu’elle convoque, matériellement ou non, sont fragiles, pas forcément de l’ordre de l’enchaînement logique ni de l’emboîtement mécanique incontournable, mais inscrits dans une dynamique plus aléatoire, relèvent du saut dans le vide, du « blanc » qui sépare deux sortes d’intitulés ou de marques. En ce sens, même souligner l’absence de lien est une invitation à creuser, à sentir autrement, à se dire que, oui, en grattant on peut trouver qu’une liaison, en fait, passe ailleurs. Ce travail d’artiste ressemble à un mycélium, en fait, qui trame son réseau parfois longtemps sans donner de fruit, et soudain, parfois sans que cela s’explique rationnellement, éclot en fruits rares et épars ou abondants. Cette précarité de la coordination de tous les ingrédients qui font que là, soudain, ça porte des fruits, cette précarité est justement ce qui compte, c’est la trame de l’œuvre (en tout cas tel que lui, en situation, la sent, sans doute est-il particulièrement réactif à ces ondes), la trame que l’on perçoit et qui aide à penser autrement, livré à l’expérience esthétique face à de telles œuvres. C’est ce qu’explique Anna Lowenhaupt Tsing dans son étude sur les matsutakes. En fonction des tailles, des incendies, de l’exploitation forestière qui modifie le biotope, les champignons peuvent ne pas porter pendant plusieurs années. « Le fait qu’il n’y en ait pas pendant de longues années est en soi une qualité : une ouverture à l’irrégularité temporelle des histoires que les forêts tissent d’elles-mêmes. La fructification intermittente, spasmodique, nous rappelle la précarité de la coordination ainsi que tout cet ensemble intriguant de circonstances qui caractérise la survie collaboratrice. » Remarquez que l’histoire officielle de l’homme sur terre essaie de se présenter en texte dense, sans faille, une progression réussie et parfaite, évacuant toutes les irrégularités, toute précarité. Les histoires alternatives incorporent les irrégularités temporelles. Face à une installation artistique à percevoir comme la « fructification intermittente spasmodique » d’un travail souterrain bien plus étendu, il ne peut s’empêcher de vibrer, vibrer à partir de ce qu’il identifie comme le travail souterrain, mystérieux, qui continue à le réunir, malgré tout, sans visibilité pour qui que ce soit, à celle à présent perdue. Le mycélium qui les a réunis, a donné quelques fructifications spasmodiques remarquables, déjà anciennes – courriers échangés, conjonctions écrits et dessins, SMS délirants, échanges de regards, mais aussi ce qui, vu par d’autres, ne serait rien d’autres que déchainement pornographique et leur semblait floraison irréelle de leurs corporéités amoureuses insoupçonnées – , il le pense de plus en plus, avance patiemment, interminablement, se développe, trouve d’autres sols, et inévitablement, un jour ou l’autre, donnera de nouvelles fructifications tout autant intermittentes, coordinations précaires et irrégulières, en un point encore inconnu de la trame tissée souterrainement.

Mais, pour l’heure, tout est dormant, comme l’automne qui s’installe. Comme des scènes de vies hétérogènes immobilisées dans la laque. Les tableaux de Haegue Yang où se figent des configurations « ESP » (« perception extrasensorielle aussi connue sous le nom de sixième sens ou seconde vue »). Des collages de feuilles, de racines, en conjonctions cosmologiques, en suspension dans une épaisse couche de vernis séché à l’air libre, ayant absorbé poussières et insectes. Des assemblages qui vivent, continuent à croître, comme vus sous une couche de glace les protégeant de l’extérieur. Assemblages nés de leurs échanges et représentés, là, in vitro. Se rendre compte que leurs flores et faunes intérieures s’étant mêlés et reproduites a engendré des êtres hybrides qui continuent à pousser, s’enchevêtrer, former le mycélium qui, espèrent-ils, finira par réunir encore, quelque part, des bouts de leurs deux vies. Chaque ensemble évoque un « tout » né d’une bifurcation imprévue, accidentelle, entre animal, végétal, et humain, des instances de mutations poétiques. Des configurations qu’il contemple fixement, intensément, avec l’impression, effectivement, de se déplacer dans l’onde, de changer de place dans le mycélium, se rapprocher de fructifications spasmodiques et éphémères, un jour peut-être, dans une grâce extrasensorielle.

Pierre Hemptinne

Cimetière et perte de centre hospitalier

Fil narratif à partir de : Un village et son cimetière médiéval – Marcel Proust, Le temps retrouvé – Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 Verdier – Smak Gand, Verlust der Mitte et intervention de Christophe Büchel – En vivant, en écrivant, Christian Bourgois

Le village regarde passer le col et, reliant les deux versants de la montagne, surplombe le vide de profondes vallées, l’une comme un couloir de forêts conduisant à de lointains sommets lunaires et ravinés, l’autre dévalant à pic en louvoyant vers de lointaines promesses marines. Il a déposé son vélo au parking près du col et visite le site en pleine sieste. Il s’enfonce dans le lieu, en étranger, flâne dans le dédale des ruelles, labyrinthe accueillant et escarpé. Le village grimpe jusqu’à toucher la base du promontoire rocheux, nu et désertique, coiffant la montagne. Il débouche, inévitablement, comme si le transit dans les venelles tortueuses, les impasses et les placettes ne servait qu’à le rendre là, entre l’église et son petit cimetière. Cimetière à ciel ouvert, presque sans séparation, sans délimitation autre que symbolique, square ouvert, méditatif. Presque effacé et, de cet effacement, tirant toute sa présence captivante, magnétique. Sans âge, tellement, qu’il semble que le contenu des tombes se soit volatilisé, totalement recyclé dans la nature, ne contenant désormais plus rien que l’oubli. Quelques décorations métalliques autour des tombes usées évoquent les structures d’un dortoir à ciel ouvert. L’espace est doux, idéal pour bercer les anxiétés qu’inspire le déclin amorcé, le sentiment de plus en plus vif d’avoir abordé la pente descente de son existence. Ce ne sont pas les tombes de tel ou telle, les morts ici sont lointains, dissous, morts plusieurs fois, lavés, essorés. Ce sont aussi bien ses propres disparus, ses disparitions personnelles qui sont ici signalées, prises en compte. Ce qui fait qu’il déambule dans les sentiers effacés, abstraits, entre les zones d’inhumation, en égrenant le nom de ses morts et mortes à lui, ceux et celles à qui il tient, avec qui il continue, dans la tête, à dialoguer, quoi qu’il arrive, et à faire famille, groupe, association, avec lesquels il entretient une langue commune, un récit partagé à temporalités multiples. Croix esseulées dans des bouts de terrain vague. Berceaux envahis de plantes grasses, signes végétaux exubérants d’une vie ailleurs, ressemblant à des bancs d’algues prospères, ondulant légèrement dans l’onde. Tombes couvertes de graminées sauvages, floraisons buissonnières, triomphe simple de la biodiversité. Bouquets modestes, discrets. Juste un monticule de pierres, silhouette d’une dépouille surmontée d’une croix en bois vermoulu, comme pour un enterrement à la sauvette, en terre inconnue. Des sépultures paisibles qui ressemblent à des parcelles potagères de permaculture. Un majestueux houx au tronc boursouflé, tortueux, étend son ombre, son parasol vivace. Il se réfugie là et y savoure une quiétude disponible. Une rare félicité, lui qui, de moins en moins, se sent gagné par l’insouciance.  Pourquoi la séduction qu’exerce ce cimetière, donnant envie d’y dédier son dernier repos, apaise, atténue ses angoisses de mourir ? L’espèce de bien-être et d’apaisement qu’il y distille une fois en osmose imaginaire avec cet environnement, son milieu d’adoption momentanée, semble la promesse de ce que serait son futur stade de cadavre, état correspondant à ce même sentiment mais transformé en bourdon, stable, immuable, à l’infini, sans plus aucun dérangement, plus aucune épreuve. Il s’éprouve là comme en un point d’éternité, fragile, équilibriste, comme visité, quasiment dans le sens religieux, par ce genre d’analogies qui sont pour le narrateur proustien des capsules à voyager dans le temps, à oublier que le temps s’écoule unilatéralement, sans retour, analogies qui se répètent, flattent et engourdissent les sens qui y trouvent refuge en quelque chose, qui traversent les années en installant une permanence, l’illusion que quelque chose ne s’altère pas, demeure immuable. Du temps pur, la clé de l’immortalité, peut-être. Un enclos hors du temps qui lui rappelle tous les jardins, les petits potagers approximatifs, que, dans chaque endroit où il a habité, il a improvisé et cultivé de manière avant tout instinctive, intuitive. Des jardins où les gestes rituels, répétés chaque année, selon les cycles des semis, des saisons, des météos, des vies de parasites, cultivent le rythme des survivances de tout ce à quoi il tient, mais qui prennent des formes de plus en plus abstraites, immatérielles, spirituelles et qui soutiennent le goût de vivre, comme un chapelet que la respiration primale égrène avec prudence et croyance.

Ces instants analogiques proustiens sont des acmés sensorielles qui – via le goût, la vue, le toucher, l’odorat, un déraillement de motricité – réactualisent des souvenirs précis, jusque-là ensevelis et ressuscités, pas seulement en tant qu’images extirpées de leur gangue, mais pleinement, comme si ce fragment de passé était revécu dans l’être entier, au présent. Atmosphère de renaissance. Pour tout individu, ils forment un cheminement, et ils ne sont pas nombreux, en général, une poignée qui forme constellation, qui se répètent. Une madeleine, un tintement métallique, un linge d’hôtel, un pavé vacillant. Mais ce que, dans le désir de vivre plus fort et plus longtemps, il inhale en ces instants, c’est la conviction de dénicher l’essence des choses, en-dehors du temps, ça l’enivre magistralement, anesthésie les inquiétudes quant à l’avenir et la mort. Mais, ensuite, quand l’excitation retombe, le ruissellement engourdi de la mélancolie gonfle, est en crue. Car ce qui a été respiré de paradisiaque est irrémédiablement perdu, il le sait, bien qu’il l’ait tenu entre les mains. « Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu. » (p.870) Ce petit cimetière hospitalier, où il débouche inopinément, pas du tout au terme d’un pèlerinage préparé, est parcouru de bouffées de paradis perdus. A l’instar du souvenir de certaines cabanes, construites au fond des bois, où il se cachait, protégé de toute ingérence d’autres humains, se projetant dans un avenir à écrire. Se nichant, protégé, hors des flux du présent, et observant le réel à travers les murs en branches tissées, regardant ce que déjà il devient, détaché, en désaccord partiel avec ce destin, hybride, non conforme à ses rêves, cherchant à lui fausser compagnie, désespérément, restant coi, hors du temps, s’imaginant alors intouchable, invisible, imputrescible, protégé de tout vieillissement. Pas né, pas mort. Ces états d’âme cultivés jadis dans ces cabanes bricolées sont réactivés à la vue du petit cimetière. Mais aussi, de manière poignante, inattendue, en lisant les pages où Annie Dillard raconte comment elle écrit dans des cabanes. L’aménagement, la température, les lumières, le temps qui coule, la vue par la fenêtre, l’emploi du temps global dans lequel cette cabane d’écriture flotte, dérive, se fixe. Une stabilité de fortune dans le tourment d’écrire. Un tourment tortueux, avec des instants étincelants, inattendus, cascades ou tourbillons qu’on n’a pas vu venir, ne l’oublions pas, des félicités semblables à celles que provoquent les analogies proustiennes, le propre de l’écriture étant de les déterrer, les libérer, sans pouvoir localiser avec précision leur gisement et prévoir exactement leur explosion. A la manière d’un démineur. « Ma cabane se réduisait à une seule petite pièce bâtie au bord de l’eau. Les murs étaient faits de planches rognées, et non isolées ; en janvier, février et mars, il faisait froid. Il y avait deux petits lits de fer dans cette pièce, deux placards, quelques étagères au-dessus d’un modeste plan de travail, un poêle à bois et une table installée sous une fenêtre, où j’écrivais. Cette fenêtre donnait sur un banc de sable… » « J’essayais de réchauffer la cabane avec le poêle à bois et un radiateur au fioul, mais je n’avais jamais chaud. Je travaillais revêtue d’une casquette de laine, de longs collants en laine, de chandails, d’une veste matelassée et d’une écharpe. » Il a en effet connu des hivers rudes où il écrivait et lisait, sur le petit secrétaire de bois issu des vieilles maisons familiales, des heures, emmitouflé comme s’il arpentait les champs gelés et plein d’écho cristallisé, doubles chaussettes et bottes, pull, manteau, écharpe. C’est lors de ces longues heures dans le froid qu’il a attrapé les douleurs aux genoux, récurrentes, lancinantes. Ce rappel puissant autant qu’inopiné – par le cimetière et la lecture des cabanes de Dillard – d’anciennes disciplines presque monacales, indispensables pour affronter le devenir et survivre, à une certaine époque démunie, disciplines qu’accompagnaient l’ivresse d’exaltations cérébrales et de divagations presque héroïques, suscite après tant d’années, essentiellement, beaucoup de nostalgie et de mélancolie.

Une nostalgie violente, à vrai dire, comme d’avoir été lui-même écrivain de cabanes, d’en avoir été expulsé, cherchant le chemin pour s’y faufiler à nouveau. Ces cabanes hospitalières pour écrire ne sont pas sans évoquer certains édifices du petit cimetière, ou ceux d’autres cimetières plus architecturaux, caveaux meublés sommairement où la mort ne se différencierait pas d’une certaine vie (ou l’inverse). D’ailleurs, les enfants pensent, en voyant ces édicules funéraires semblables à des maisons, des hôtels, de petits palais, que les morts habitent dans les cimetières. En ce qui le concerne, ne pratique-t-il pas dans ses cabanes, dans ses caveaux, dans ses bureaux – où qu’il soit depuis lors, dès qu’il écrit, il reconstruit mentalement autour de lui la structure branlante d’une cabane –, une écriture n’aboutissant jamais au point final, se déroulant en exercice continu, sans cesse recommencé, s’effaçant de la mémoire dès qu’atteignant l’horizon de ce qu’il parvient à saisir avec les mot, refluant alors, instaurant une nouvelle plage blanche, l’investissant alors peu à peu, reprenant les mêmes sujets, repassant dessus, variant les mots et la musique des phrases, ramifiant les images, entre vie et néant, du milieu de la matière où vif et mort se mélangent, où l’esprit continue à rêver, formuler, agencer images, sons, symboles, mais comme en dormant infiniment, toujours déjà un pied dans la tombe. Un flux d’écrit qui passe par lui, vient de lui, qu’il singularise, mais qui ne dépend pas que de lui, s’origine ailleurs, provient d’autres singularités, va rejoindre d’autres points de vie, pris dans le réseau très large de tout ce qui, dans le vivant, socialisé ou non, fabrique des individuations. Quelque chose qui, d’une certaine manière, continuera quand il aura disparu. Dont il n’est qu’un relais éphémère. L’écriture est une manière d’étendre une couverture sur soi pour s’isoler de la réalité tout en la décrivant de manière maniaque voire hallucinée, pour éloigner certaines contraintes que représente vivre dans une société non voulue, les contraintes professionnelles de plus en plus aliénantes, de plus en plus pensées idéologiquement pour insécuriser le citoyen, les déraillement toujours plus nombreux et diversifiés des relations affectives, les éclaboussures de la violence que l’économie exerce sur un grand nombre de fragilisés et retombent sur tout un chacun devenant coresponsable. Ecrire n’est que produire un tissu isolant, sous lequel se nicher en espérant qu’y germe un accord avec une vie mentale choisie, amniotique, synchronisée avec ce qu’il aime vraiment, ce qu’il souhaiterait de meilleur pour tout le monde, un rythme avec lequel il se sentirait en plein accord. Attendre, ébaucher cela en étant recroquevillé au fond de son lit, ses chaleurs, ses douceurs, ses fraicheurs surprises, ses frontières floues entre veille et sommeil.

 

Le petit cimetière, inattendu, qui lui ouvre les bras lui restitue, comme un parfum dans l’air, la sensation d’une nuit magique, il y a longtemps, à l’hôtel. Sensation d’un voyage en tapis volant sous un ciel étoilé, pour recourir à un cliché de bonheur surréel. Dieu sait pourquoi ce souvenir lui revient de manière de plus en plus insistante au fur et à mesure qu’il s’en éloigne irrémédiablement. Après l’amour, ils s’étaient allongés, enlacés. Elle s’était lovée contre lui, prise dans l’anneau du bras, la tête posée sur son torse. Elle avait dit, « ça ne va pas durer longtemps, je ne sais pas dormir avec quelqu’un ». Et lui s’était excuser d’avance : « mon bras va s’endormir, ce sera vite inconfortable, faudra bouger, mais c’est tellement bon pour l’instant. » Ils avaient dormi ainsi, sans bouger, des heures, sans aucun inconfort. Pour la première fois, dans cette position, son bras ne s’était pas engourdi, aucun picotement, aucun sentiment soudain d’un membre mort, perdu dans le vide. Pour la première fois, elle avait sombré sur le corps d’un amant, en complet abandon. Une réelle lévitation défiant le jour et la nuit, la vie et la mort, souffles emmêlés. Une formidable expérience de légèreté à deux. Jamais retour à la surface éveillée n’avait été aussi claire et moelleuse, une réelle aurore douce et progressive, simultanée dans leurs deux corps. Ils ont sombré dans le sommeil après tant de caresses frottis pénétrations enlacements, au point de se sentir intimement mélangés, interchangés, qu’ils se réveillent avec cette sensation que les bords, les frontières de leurs êtres sont encore ouvertes, poreuses, emmêlées, qu’ils ne forment qu’une existence plurielle plutôt que deux vies. Ils émergent des rêves dans une atmosphère de totale hospitalité réciproque, ce qui libère une douce et forte allégresse. Comme s’ils s’échouaient sur les rivages d’une utopie réelle, baignée d’une fraîche régénérescence due aux vertus de cette hospitalité totale, absolue, répartie dans tous les corps, tous les êtres, à la manière d’un bien précieux collectif, universel. Et ce sans-bords mutuels dans lequel, à peine les yeux ouverts, ils replongent à pleines bouches, et qu’ils sentent comme une puissance accueillante qui les transcende, ils voudraient, fidèles aux naïvetés des amoureux qui s’imaginent que la force de leurs sentiments peut transformer le monde, en faire un modèle pour tous les bords qui, chaque jour, sont le motif de drames, tragédies, démonstrations de cynismes, exercices de violences inhumaines. « Notre bord en effet, ce n’est pas seulement une affaire d’espaces, ce sont les barques glissant sur nos côtes, ce sont tous ceux qui arrivent et qui nous arrivent, c’est un bord qui passe au milieu, qui nous divise, nous révèle déchirés et disjoints ; le « nous » et le « dans » interrompus par ce qui vient, le bord faisant « irruption et interruption » en plein centre. Ces bords qui ne sont plus des bords, mais comme des blessures dans la ville, des revers de la ville dans la ville, mais aussi, et encore, des versants de la vie, des côtés du monde, des bons ou des mauvais côtés du monde. » (Macé, p.21)

Alors qu’il travaille en permanence à se créer un milieu hospitalier, pour lui-même, à partir de lui-même, ses idées, ses humeurs, ses désirs, élaborant un récit qui lui laisserait une place décente, vivable et bordée de façon ouverte, sans cesse lui parviennent les signes d’une société de moins en moins hospitalière, de plus en plus discriminante, criminelle. Et exerçant une tension contre ceux et celle qui entendent cultiver délibérément l’hospitalité. L’effort personnel pour maintenir l’illusion de bénéficier d’un cocon protecteur – prêt à en élargir le bénéfice à d’autres fragilisés – s’en trouve plus conséquent, stressant, et probablement condamné à être plus rapidement exténué. Un effort qui se trouve piégé aussi parce que le récit qu’il produit, qu’il doit rendre immanent comme une seconde nature, transforme inexorablement le cocon en quelque chose de clos, dont il est inconfortable de s’extraire pour vaquer à l’extérieur. Involontairement, une dynamique de replis s’installe, qui recrée des micro-pays fermés sur eux-mêmes, des enracinements qui finissent par ressembler à ceux que professent les croyances xénophobes qui prétendent protéger leur pays. Ne pas se laisser piéger donc, il demande désormais cela, aussi, à la manière dont il écrit l’écriture qui le module, une dimension d’hygiène mentale. Toute dimension d’enracinement, dès qu’elle pointe, doit éveiller la méfiance et faire l’objet d’un traitement : « n’est-elle pas contaminée par les histoires de racines nationales ? ». Elle doit être soumise aux techniques complexes d’ouverture, qui se bricolent opiniâtrement plutôt qu’elles ne se prescrivent rationnellement. C’est une condition sine qua non pour maintenir la possibilité de l’hospitalité pleine et entière. « Il faut vouloir définir le pays comme quelque chose que l’on peut quitter, et qui se définit justement par l’infinité de départs qu’il autorise, en pratique, en pensée (et aujourd’hui spécifiquement, c’est si clair : en accueil). Cela fait du bien de pouvoir vivre le pays comme quelque chose que l’on habite d’autant mieux qu’on peut le quitter, et qu’on peut y laisser entrer, rester, bouger, et qu’on peut en laisser sortir. Opposer le dépaysement à l’empaysement, c’est une décision, donc. » (Macé, p.59) Et tout est fait pour entretenir la crainte de partir, de sortir de son pays, la peur de ne plus pouvoir y rentrer, y retrouver son enracinement, pendant que, parallèlement, les louanges de la flexibilité ne cessent de retentir.

Les médias, les politiques ne parviennent plus, ou ne veulent plus, traiter de ce choc de l’inhospitalité envahissante. Ce n’est plus un problème. « Notre politique migratoire est ferme et humaine », dit un premier ministre, et ses propos sont relayés avec « objectivité », histoire de valider somme toute la prétention à rester humain. L’art contemporain aborde ces questions, mais à l’intérieur de circuits économiques et symboliques qui ont peu de retombées sur le réel. Ou, alors, peut-être à long terme ? Parfois, néanmoins, dans une institution culturelle ou l’autre, il se passe quelque chose. La possibilité de. Parce que l’institution, pour une fois, jouant provisoirement le jeu de la radicalité, casse ses bords, mélange les genres, brouille la séparation entre actualité insoutenable et production symbolique haut de gamme. Ainsi, un jour à Gand. Il se dirige vers les salles consacrées à un choix d’œuvres des collections permanentes, intitulé « Verlust der Mitte ». « Perte de centre ». C’est le titre d’une œuvre d’Asper Jorn, membre du groupe Cobra, qui lui-même l’avait choisi en référence au livre d’un historien d’art ayant appartenu au parti nazi, Hans Seldmayer, et plus que probablement pour contribuer à dénazifier l’approche de l’historien d’art. La « perte de centre » peut signifier catastrophe pour les uns, progrès pour les autres ! Mais dès le premier pas, c’est autre chose que l’on voit, qui saute aux yeux, qui fait « œuvre d’art » et « musée ». Et qui, plus que n’importe quelle œuvre d’art, fait exploser le centre de la mondialisation. Tout tourne. Les salles sont occupées, elles ne sont pas les lieux tranquilles où contempler « le patrimoine, les réalisations de nos grands artistes ». Elles sont envahies par des couchettes de fortune. Alignées. Et ces couchettes, même si les personnes ne sont pas là pour le moment, sont occupées. Leurs effets personnels, le peu qu’elles possèdent, sont là. Des sacs, des vêtements, un peu de bouffe, des ustensiles du genre que distribuent les organisations humanitaires, des souvenirs, des peluches, des Gsm. Le musée est transformé en centre d’accueil pour migrants. Pour bien voir les tableaux accrochés, il faut marcher, déambuler entre les matelas. Cela n’est pas sans créer des liens, des turbulences qui raniment certaines œuvres exposées, leur donnent une nouvelle jeunesse. L’agitation des tableaux de Cobra, par exemple, s’accommode bien de ce que signifie ces fantômes migratoires, représentant l’inhospitalité du monde capitaliste, son incapacité à accueillir, à répartir les richesses, en s’appuyant sur des productions de valeurs y compris culturelles (car il faut continuer à tenter de légitimer sa supériorité économique et politique par une soi-disant suprématie culturelle, spirituelle, l’art permettant d’invoquer de manière idéale des prétendues différences « d’essence »). Ou bien, les couches plus minimalistes, ascétiques et grises, presque une épure mentale du lit, s’accordent bien avec le climat de la salle où prédominent les traces de Joseph Beuys. Des écritures fragiles, migratoires, sur matériaux presque envoûtés, maladifs. L’espace muséal est saturé par cette nouvelle vocation de refuge pour sans-abris, sans territoire fixe, rejeté par le système dominant. Au moins les superficies, les volumes, servent à quelque chose. (En contraste avec les salles immenses où Michael E. Smith expose finalement « presque rien », ces immensités réservées pour quelques « petites » œuvres sont disproportionnées par rapport à l’espace vital pour héberger des rejet-é-es. La transcendance artistique s’est déplacée, plus tellement incarnée dans les œuvres elles-mêmes, convoquant des matériaux pauvres et des gestes simples, mais dans les mètres carrés réquisitionnés pour leur exhibition.)

Il faut un peu creuser. Aucun cartel n’explique ce qu’est cette installation. De qui, de quoi. Il s’agit en fait d’une intervention de Christophe Büchel, artiste suisse, engagé comme commissaire par le S.M.A.K. Ce n’est pas qu’un geste artistique. Plusieurs migrants ont été engagé provisoirement par le musée. Ils ont participé à la mise en place du dispositif d’exposition. Près du musée, dans un petit terrain vague, on aperçoit, en partant, un camp de migrants. Une mini Jungle de Calais. On pense à ce qu’en dit Michel Lussault dans son livre Hyper-Lieux : « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitabilité urbaine dans son ensemble. » (p.194) Et le fait qu’il y ait si peu d’explication visible renforce l’impact de ce détournement muséal. Le musée, ses collections et ses missions, semblent vraiment envahis et avoir succombé à une urgence qui supplante la place de l’art. Accueillir et héberger ceux et celles que l’on jette sans scrupule par-dessus bord devient la priorité, vaut tout l’or du monde et tous les gestes esthétiques et richissimes de l’art. (Pierre Hemptinne)

Paillettes d’Eros dans la caverne bleue

Fil narratif à partir de : La Panacée, Pré-capital. Formes populaires et rurales dans l’art contemporain, Montpellier – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – Bertrand Ogilvie, Le Travail à mort au temps du capitalisme absolu, L’Arachnéen, 2017 – Des toiles de Fernando X. Gonzalez (des maisons) à la galerie La Ferronnerie – le bleu du ciel – Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard – Proust et le sommeil d’Albertine – Annie Dillard, Vivre comme les fouines, Christian Bourgeois – les vacances…

C’est une cavité particulière dans le musée. Comme une crypte découverte par hasard, en faisant des travaux, une cloison se serait effondrée révélant un ensemble d’objets témoignant d’une activité artistique et artisanale non pas forcément ancienne, d’une autre période géologique, mais parallèle. Avec quelque chose attestant bien de formes de vie communautaire, pas forcément étroite et bien codifiée, mais nouée, noueuse, entre différents individus en affinités, ceux et celles-ci, probablement, en représentant d’autres. Tout est dans un état parfait de conservation, tout semble récent, présent, une fois l’effet passé d’un léger décalage (qui ne cesse de tarauder, néanmoins). Car en effet, par rapport à la surface normale de l’art contemporain se disputant habituellement la vitrine des musées légitimes, il y a un déplacement perceptible immédiatement dans les apparences. Les techniques, les matériaux, les formes, les ébauches de récit et tous leurs agencements plastiques diffèrent. Ce sont les preuves fragmentaires d’une existence autre, d’un imaginaire et de la création de formes de vie qui ne s’inscrivent pas dans les courants les plus répandus, les plus plébiscités, liés à l’impact des nouvelles technologies, aux problématiques des sociétés complexes, qui peut-être en formulent des éléments de critique mais les acceptent néanmoins comme contexte où installer et faire reconnaître son travail, comme matériau à transformer en art rentable (il est quand même toujours question de s’implanter sur un marché). Est-ce les restes d’un campement provisoire dont les occupants ont à présent décampé, chassés ou ayant débusquer un chemin de traverse ?

La première surprise passée, il parcourt cette étrange grotte, s’arrête, se penche sur les objets, les dessins, les sculptures, les tissages, en lisant des bribes du guide du visiteur, en captant les commentaires d’autres visiteurs, oraux ou physionomiques, et de l’une ou l’autre médiatrice attentive. Mais il fait beau, chaud, il est lui-même dans la bulle étrange de cet état de vacancier, ni là-bas ni ici, perturbé dans son sentiment d’habiter, flottant, le corps fatigué, l’esprit enivré engourdi par les températures élevées et les lumières aveuglantes – le beau temps fixe, bleu radical, tant convoité par le nordiste -, la pellicule laissée sur sa peau par les bains de mer, le stress positif imprimé à ses muscles par le pédalage dans les montagnes des Cévennes, et il passe trop vite. Il ne s’arrête pas assez longtemps, pas le temps de fixer comme il faut ce qui est exposé, là. Il s’en va, il vaque dans la ville, jouit des ombres et lumières dans les ruelles, sans percevoir directement de séparation entre ce lacis urbain et la cavité d’art qu’il vient d’entrevoir Les heures, les jours passent et à un moment donné, cela lui saute aux yeux, il n’a pas concentré le temps nécessaire à enregistrer et assimiler l’intention de ces œuvres et objets. Il ressent l’effet d’un rendez-vous manqué, la sensation d’avoir loupé un carrefour, bref, cela génère frustration et manque. Il en conserve des bribes. Et il aura beau essayé de reconstruire une totalité, peine perdue. Il ne conserve que des prélèvements à interpréter partiellement, renouant avec le bricolage archéologique, introspectif, action de scruter, analyser, associer, dissocier, regrouper des signes culturels venus d’ailleurs, d’une autre région. Imaginer une autre civilisation possible, proche, dont les météorites auraient frôlé son réel. Il se souvient d’une grande forme emplumée, vaste ombre totémique, ailes déployées, chamarrée, l’abdomen aéré par une échancrure en forme de losange, un vide vulvaire, de ces trous aménagés dans certaines défroques ou panoplies quand un humain s’y faufile pour les porter, les animer et y passer la tête. La silhouette gigantesque est à la fois tutélaire et inquiétante, elle vole à travers les âges, les temps, les couches géologiques. Elle relève du rapace fantastique, du papillon de nuit phénoménal, de l’esprit des premières forêts incarné en cerf-volant géant, plumage laineux constitué de feuilles, lichens, mousses, écorces de toutes essences, de toutes époques et latitudes dont les agencements dessinent la géographie d’un univers caché, une cosmogonie inexplorée. Le totem est installé, christique, au fond de la caverne. Autour, épars, notamment, des retables de plastique transparent enfermant, comme en suspension dans l’espace infini, des déchets et rebuts de la société de consommation. Disposés les uns par rapport aux autres selon des règles mystérieuses, l’ensemble faisant penser aux esthétiques d’ex voto. Des collections de bris et débris qui racontent, par les détails, des formes de vie rongées de vacuité. Mais une vacuité appropriée, ingérée, transformée, car ses riens, reliquats d’emballages ou de nourritures industrielles, ont absorbé de la singularité, celle de ceux et celles qui les ont touchés, les ont manipulés, les ont pétris, mâchés, malaxés, usés et cassés, attendant d’eux un réconfort, le sentiment de détenir quelque chose, de ne pas simplement glisser inexorablement vers le néant. Toutes ces miettes plastiques, synthétiques, prennent soudain un caractère presque religieux, ce sont des particules de choses démembrées, usées, à travers lesquelles de nombreux anonymes ont voulu conjurer le néant. Des poussières consuméristes qui, malgré leur artificialité crasse, pauvre, basculent dans une dimension transitionnelle et forment des tableaux fantastiques, une syntaxe balbutiante de fresques, d’épopées pointillistes, éclatées composées de presque riens, mais innombrables. Si les vestiges préhistoriques sont rares, et d’une diversité limitée, chaque fragment venant documenter un peu plus des fonctions précises, vitales et renforcer des hypothèses, ici, il est évident que ce qui est rassemblé en tableau gélifié provient d’une profusion illimitée, exubérante et superflue. Un archéologue du futur, devant ces collections de débris, comme recrachés par un corps insatiable, sera-t-il à même d’en déduire les modes de vie dont elles procèdent ?

Et puis, des poteries, des céramiques, presque sans âge, qui attestent de la persistance de gestuelles et pratiques traversant les temps, depuis la préhistoire jusqu’aux ères dites post-industrielles, hyper-technicisées, voyageant aussi à travers le monde, se transformant au fil des géographies, des histoires culturelles, des contextes technologiques. Une fascinante transmission de techniques, avec une constance intemporelle et une part d’ancrage idiosyncrasique. Voir là-dedans des gestes qui se perpétuent, se renouvellent, se figent dans la terre cuite, vernie, raffinée ou brute. Sans cesse, cette invention de la poterie s’effectue, au présent, toujours événementielle (Proust, quelque part, parle très bien de ces phénomènes toujours en train de se produire, de naître). Raffinement de vases qui contraste avec l’aspect rugueux, cassé, de coffres d’argile cuits, défoncés, garnis de plantes aromatiques. Des vestiges de performances récentes, des cuissons de volailles enrobées de terre. Au mur, des tissus rituels, bannières où sont peintes des images rudimentaires de charrue, épis, silos, tracteur, vache, tronçonneuse, ballot de paille… Juste des ombres, des évidences presque effacées, oubliées. Presque des pictogrammes. Les mêmes objets, en réplique sculptées dans le bois, naïves, sont éparpillées au sol, témoins d’un monde taxé d’obsolescence, au bord d’une renaissance, nouvelle jeunesse. L’ensemble, peut-être hétéroclite, dégageait l’impression d’une tentative de désenvoûtement à l’égard de toutes les tendances au fil desquelles s’organise la production artistique actuelle, inévitablement partiellement engluée dans « le tissu compact des représentations issues des rapports de force transmis par la tradition » (Ogilvie), s’y faisant caméléon sans le vouloir, essayant de s’en démarquer, partiellement ou radicalement, d’y laisser des accrocs ou d’y faire son nid singulier, accommodant.

Il se souvient de cela comme d’avoir été descendu, au bout d’une corde, dans une caverne entre pénombre et clarté, décorée d’infimes et innombrables appels à changer de vie. Il pendulait dans le vide, à regarder et, une fois remonté à la surface, devait se remémorer le plus possible de choses vues, les ancrer en lui, reproduire en son intérieure la cavité explorée. Du reste, c’est tout l’été dans le sud, chaud et aveuglant qu’il percevait en dôme d’une immense caverne, où il errait, agressé/hanté/enchanté par les souvenirs tendres, érotiques, sexuels, pornographiques (toute la gamme) d’une conjonction amoureuse éphémère, revenant à la surface, suant et se cristallisant à même la voûte solaire. Des traces réveillées par la chaleur, l’inactivité, le repos. A la manière d’étoiles filantes, alors qu’il restait à contempler le vide, la vacance de tout, les rappels de détails déchiraient son cerveau, couraient sur sa peau, disparaissaient en terre ou dans l’eau de la piscine. Ces fulgurances mémorielles, crépitantes, presque des collisions, des courts-circuits, se produisaient autant le jour que la nuit, encre dense et moirée sous le soleil, lave phosphorescente jaillie des voies lactées. Etait-ce le feu d’artifice célébrant l’effacement de toute trace douloureuse, de tout manque, fêtant le triomphe imminent de l’oubli ? Il lui semblait que ces signes lointains envoyés par la planète chaude d’un amour de plus en plus dissout dans l’espace, gagnaient en universalité, éparpillaient les feux follets de principes sexuels féconds, fondus dans les énergies vivantes et, subissant une sorte d’inversion, de camouflage naturel, invitaient à plonger en des chambres noires de réinvention. De soi. Réinvention de la rencontre, de la conjonction. Nouveau départ, recommencer, vierge. Et s’il se trouvait en équation avec les ondes l’ayant engendré ? « C’est en effet un trait général des d’origine que de présenter d’abord les choses à l’envers pour les remettre par la suite à l’endroit, ce qui les confirme dans leur rôle de mythes fondateurs. (…) Puisque nous avons interprété la caverne comme un microcosme représentant l’état du monde à son origine, il est normal d’y trouver des éléments à l’envers. Ce n’est pas la femme qui était à l’envers – il n’y avait ni homme, ni femme, conformément à la thèse que nous soutenons depuis le début de cet essai. C’est le principe de la féminité, présent depuis l’origine, il faut le souligner, et omniprésent dans la grotte, au plus profond de son tréfonds, mais à l’envers. Pour que le monde soit monde, tel que nous le connaissons, il a fallu le remettre à l’endroit. » (Testart, p.228)

Entre lucioles et nuit d’encre, remuant les signes piquetant, à la manière des pâquerettes dans les près, la totalité charnelle du cosmos, il cherche à se remettre à l’endroit, hébétude et somnolence nomades. Il passe et s’arrête une seconde pour regarder le paysage par la lucarne, vue sur un coin de montagne habitée. Puis il y revient, furtivement. Régulièrement. Pour, finalement, s’attarder toujours plus à la fenêtre et admirer le vallon, vaste pente douce herbeuse, en arc de cercle approximatif, bordée par un morceau de montagne et la forêt, percée, traversée par une ligne électrique. Comme devant une toile dont on cherche à vivre et revivre le moindre coup de pinceau qui a permis de saisir et obtenir un « rendu » particulier, singulier, du réel. Ou comme avec ces œuvres vidéographiques, fixes, presque photographiques, face auxquelles il faut rester longtemps pour se rendre compte qu’il y a un mouvement, que quelque chose défile. Imperceptiblement, ça bouge, ralenti. En lisière, proche et lointaine, une maison. Vert ou rose clair. Blanchie par le soleil. Vivante, même s’il n’y décèle jamais la moindre activité humaine. D’abord un coup d’œil en vitesse, à la régalade. Puis, pourquoi s’en priver, la posture de guetteur l’attire, convenance qui le pourvoit d’un sens facile, immédiat. Il se campe intentionnellement devant le cadre et son paysage. Il scrute, il détaille, il cherche à qualifier les moindres détails, les moindres nuances. Mais, ça change tout le temps, au fil des lumières, des coups de vent, des nuages, de la lune, des étoiles. Il s’embusque toujours plus résolument. Cela devient le pivot de ses vacances, ce qu’il en retiendra en premier, ce qui lui laissera un bon souvenir. Il se persuade qu’il se livre à un travail minutieux, rationnel et infini, de description du visible, d’un ailleurs où il s’implante, prend racine. Mais en fait, il se vide, son cerveau se purge, il contemple pleinement. S’absentant de temps à autre pour rejoindre le plan de travail de la cuisine, couper des légumes, vider une seiche, s’oublier, les mains jouant avec l’animal mort, respirant l’odeur marine, enfonçant le couteau, retrouvant l’ose de seiche, souvenir de promenades à la mer. Il atteint cet état où, comme le relate Annie Dillard à propos d’un animal rencontré, et formant un jeu de miroir et forment où, quelque part, dans une entité extérieure, détachée des singularités respectives, une seule présence s’établit pour deux. « Je vous dis que j’ai été dans le cerveau de cette fouine pendant soixante secondes, et qu’elle était dans le mien. Les cerveaux sont des lieux privés, dont les circuits, uniques et secrets, produisent quelques grommellements. Mais nous étions, la fouine et moi, simultanément branchées sur nos circuits respectifs, l’espace d’un instant doux et choquant. Qu’y puis-je s’ils étaient vides ? » (p.13) Le corps de logis qu’il fixe, mais dans une attention flottante, s’égarant autant dans l’herbe, les arbres, le ciel, les traits de fils électriques, des tâches de fleurs, les rumeurs d’un bétail quelque part, le cris d’un rapace au-delà des nuages, lui rappelle une galerie d’art où, quelques tableaux aperçus depuis la rue l’avaient attiré avec force. Il s’agissait de toiles représentants des maisons, pas abandonnées, vacantes mais chargées des vies qui s’y étaient écoulées, évaporées, et se posaient dès lors comme formes géométriques intrigantes, maisons abstraites, livides mangées par l’ombre, d’or adossées au ciel bleu noir d’orage, flanquées de candélabres peupliers, mangées par la cascade de broussailles, dressées énigmatiques au-delà de haies puissantes, buissonnantes. Des cubes presque surréels, portails vers d’autres habitations, qui excitent le désir de migrer. Et peu à peu, il émane de ce paysage de vacances, presque cadré par inadvertance mais s’imposant en évidence, devenant familier, « fixé » dans ses perceptions à différents moments de la journée, plusieurs jours d’affilée, une respiration, un souffle avec lequel il entre en empathie et qui, à la manière d’un courant d’air chaud, fait remonter toutes sortes de souvenirs, impressions fugaces, bouts de textes, bribes d’images, volutes parfumées, sensuelles, voluptueuses. Il fixe tout ça, l’image montrée par la fenêtre, les réminiscences fluides et insistantes qui goutent et volètent, s’incrustent dans l’air comme l’eau dépose et construit des dépôts de calcaire suggestifs au plafond et au sol des grottes. Mais aussi comme des motifs récurrents, symboles générés par son organisme, à partir de son vécu, mémorisés ou refoulés, mais aussi d’autres vécus proches, similaires qui viennent s’incruster, faire famille, et qu’il faut après coup interpréter, à la manière de signes découverts dans le sous-sol, laissés par d’autres vivants, de lointains prédécesseurs. Et, ces constellations éparses, dessinent des formes, des silhouettes, des mouvements, des lumières, une sorte de mode d’emploi du bonheur fugace et intense. Influencé par la lecture qu’il a faite de l’interprétation que Testart fait de l’art pariétal de Lascaux et Chavet, il va conférer à ces signaux une signification précise, convergente, tous, ils lui restituent la nature charnelle et jouissive vécue et éprouvée, prise et donnée entre les bras et les jambes d’une femme précise devenue pour lui le symbole de la femme par excellence, de la jeunesse éternelle, de ses désirs sans fins. Plongeant ainsi dans la grotte de sa vie, tout ce qui, au fur et à mesure est plongé dans le noir, la mort, devient difficilement accessible, il y retrouve les peintures pariétales de sa préhistoire, surprenantes, étrangères et intimes, le renvoyant toutes au mystère de cet amour, aux promesses d’une fécondité biologique et poétique inépuisables, édéniques. Tout ce qui renvoie à un être précis est brouillé par mille autres souvenirs, parcellaires, parfois très anciens, non localisés, usés, dépersonnalisés, et d’autres très récents, précis. Des confettis d’images qui détournent l’attention et ne la ramènent vers les motifs principaux que par mille voies parallèles, l’égarement se superpose à la trouvaille, la question à la réponse. Ainsi, dans les lumières chaudes et douces de ce matin, très tôt, au bord d’une petite route dont les lacets grimpent les flancs d’une montagne, une vaste pâture où trois nymphes peu habillées s’affairent à calmer trois chevaux et les harnacher pour la promenade. Debout sur la pointe des pieds, les bras nus passés au col, caressant la crinière ou les naseaux, leurs petits shorts courts laissant voir, satiné, le pli moelleux des fesses. Sans doute n’y aurait-il pas fait attention sans la relecture entamée de Proust où le frappe, plus qu’aux lectures précédentes, son obsession pour les jeunes filles, voire carrément les fillettes (comme il dit) aperçues le long de la route et dont, par son ascendant social, il imagine pouvoir faire venir facilement chez lui pour « faire connaissance » selon un manège manipulateur ressemblant fort à des préliminaires érotiques.

Il entre dans une sorte de sommeil éveillé, face à ce morceau de paysage précisément, mais ensuite, par contagion, dans la totalité des paysages successifs, emboîtés à la manière de poupées russes et qui forment la dérive paysagère, multiple, les territoires de ses vacances. Ceux-ci baignés dans une atmosphère fortement érotisée du fait de cette activité intense des signes striant la grotte des ténèbres, celle des lumières. Il rêve. Et plus que tout, cela évoque la jouissance solaire d’oisiveté lascives sur les rivages ensommeillés d’une femme aimée, lointaine, perdue – il faut qu’elle soit perdue pour que sa respiration revienne ainsi en hantise océanique, douce, magnétique -, et qui semblait dormir uniquement pour mieux se donner, s’abandonner, accomplir entre les rêves respectifs une interpénétration fusionnelle, totale, avec point non-retour, quel que soit ce qu’il puisse advenir de leur relation réelle. « J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féérique comme un clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver sur elle, et pourtant la regarder et, quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j’avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait d’être seulement la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendus sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. » (p.70) Soulignons au passage que les beautés de la nature sont inanimées et qu’Albertine, éveillée, est une belle plante. Plus loin, au terme de la description des attouchements auquel il se livre avec la dormeuse, au diapason avec le ressac de la respiration qui envahit tout le corps, le narrateur conclut : « j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier ; je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. »

Est-il lui-même bien éveillé dans la chaleur estivale ? Ne continue-t-il pas à dormir dans les sommeils partagés dans la jeunesse de son amour, où le corps de l’autre n’est que plume, scandé par sa respiration douce, imperceptible ? Sait-il où il est, habitant une maison provisoire, mais entreprenant, maladivement, de s’y ancrer, comme s’il devait s’y installer pour longtemps. Comme s’il allait vivre ici. Il imagine sans cesse un nouveau chez lui. Dans la torpeur, tout se confond, le logis provisoire, la maison fixe, les vacances, le travail, il cesse même de se sentir relier à une autre adresse, où ira-t-il en partant d’ici ? Et s’il n’avait plus de domicile où revenir ? Sa maison habituelle est trop liée à une vie de travail aliénant, plus supportable. Travailler devient impossible, tous les discours politiques sur le travail rendent cela insupportable. Ne plus rentrer. Il se trouve à la fenêtre. Clairière. Bois. Flancs de montagne. Une maison capte toute la lumière, posée là-bas comme un ovni. Il est à la lisière de son imagination. Recommencer à imaginer, sans se fourvoyer cette fois-ci. Retrouver une force d’imagination qui pourrait répandre l’hospitalité sur la terre. Se libérer de l’angoisse d’être mêlé à un système meurtrier qui laisse crever des milliers de migrants. Renouer avec une capacité d’action. Reprendre au début l’art d’habiter. « L’imagination est hospitalité : c’est elle qui aidera à débattre de modes relationnels et de contours pour une autre communauté juridique, qui ne placerait pas seulement en son centre les prochains mais aussi les lointains ; qui ne voudrait plus se définir à travers ceux qui sont comme nous, mais aussi à travers les très éloignés, les tout à fait inconnus, ceux qui ne sont pas invités. » (Macé, p.320)

Par dépit, tentative de reculer l’inéluctable, il fuit vers le bleu, il bascule dans la chaise longue, plongeon dans l’azur sans nuage, yeux dans les yeux, injection d’optimisme intemporel. L’assise du fauteuil se dérobe, de bascule en culbute dans un bleu infini, cosmique, immensité corrosive. Le vide massif, éther assommant, pluie de cristaux coupant. Pas une surface de couleur qui absorbe et renvoie le regard, mais un abîme gazeux sans bord, sans limite originelle. Un éblouissement, une sorte de coup du lapin. Il se clôt, plissé, racrapoté, immobile, particule qui s’invente une carapace de secours, cosmonaute largué dans l’espace. Il se débat et rend les coups, intérieurement.

Après longtemps, regain d’énergie, il entrouvre les paupières, une fente. Foulé de toute part, le bleu s’est altéré, déformé, spiralé, feuilleté. Il tourne. Il fuite et libère cette brume diaprée, duveteuse comme la poudre des ailes de papillon, presque mauve, qui dilate les montagnes au couchant. Elles ont alors l’air pénétrable qui leur manque en plein midi, murailles hermétiques fermées sur elles-mêmes, sans chemin d’aucune sorte. Il aspire lentement, discrètement, entre les cils, ce bleu violacé, bruineux, pluriel. Il agrippe un fragment, cartilagineux, spongieux, il le tient entre les dents, histoire de s’arrimer à un bout de ciel bleu à taille humaine, et reconstituer une cellule de renaissance.

L’azur matriciel a changé d’attitude et de consistance. Il invite la langue, les doigts à se faufiler en ses ondes et à décoller l’une de l’autre les lamelles tendres, nacrées, qui constituent chacune de ces infimes chapelles en glaise bleu nuit. Silhouettes élancées, superposées, confondues et éléments individualisés, singuliers, du panorama montagneux épanché dans le soir. Indication enfin de sentiers de crêtes praticables. Le bleu continue d’inclure d’autres impuretés, le cramoisi, la cendre, le bistre, nuances ourlant des bancs de turquoise presque blanche, perlée de lavande déteinte. Puis, quelques fulgurances célestes évoquant des chairs transies, bleuies. Perdues et transcendées.

Il reste au profond du bleu harassé, le nez dans l’intime du vivant, aux lèvres en lévitation, tuméfiées à force de caresses et de don de soi. Corolle qui habille l’abîme gazeux sans bord, sans limite narrative et aseptisé, soudain marin et fortement iodé. Un bout de quelque chose entre les dents, entre les lèvres, un bout de bleu, indistinct, lambeau entre ciel et chatte ramené du plus profond de la grotte. Tandis que la brume monte.

Pierre Hemptinne