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La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne

Le réduit embaumé et la cour des miracles

Fil narratif à propos de : La saison des coings et du maïs – Les infamies photographiques de Sigmar Polke, Le Bal  – Paris Stalingrad, film de Hind Medded et Thim Naccache – Les politiques migratoires honteuses –  Le monde selon Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, un extrait de Claude Simon (Histoires)-  Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique éditions…

A peine jailli de la bouche de métro, fatigué par l’ascension des escaliers –pourquoi suis-je poussif? malgré le sport régulier !? si chancelant ? d’où vient tel épuisement ? quel sort ? – sur le trottoir chahuté par la foule, les trajectoires fourmillantes qui, là, du fait de plusieurs directions possibles, se contrarient, se heurtent, s’agrègent momentanément, il y un soleil chaud, des bourrasques de vent estival et une odeur le frappe et convoque des images de flambée, de fumée, de fonds de jardin avec feu de camp. Puis ce sont des sensations gustatives qui resurgissent, du craquant, de la pulpe, du beurre fondu. Il voit alors le brasero, la braise rouge, vive, la grille et, dessus, des carottes de maïs bien dorées, d’autres en train de rôtir, brûler ici ou là. C’est un flot alors de souvenirs de famille, surtout du père et des grands-pères qui encourageaient à aller marauder du maïs dans les champs. Le plaisir de marcher entre les plants plus hauts que lui, le bruit de ruissellement que faisait naître son cheminement dans l’onde végétale, tâtant les carottes sous leurs enveloppes parcheminées, essayant de deviner leur taille, leur maturité, écartant un peu les feuilles pour distinguer le grain, la barbe de la pointe. Et puis, la cuisson organisée, souvent pour le goûter, dans le jardin, avec un feu improvisé (parfois, aussi, dans d’autres circonstances, la mère en cuisait à l’eau, dans une grande casserole, c’était autre chose) et, autour, les conversations des grands évoquant l’Afrique. Comme si le maïs, dans l’imaginaire familiale, était complètement relié à leur vie passée au Congo. Il aurait volontiers fait halte, acheter quelques carottes à ce vendeur ambulant, voire dialoguer avec cet officiant rivé à son réchaud rituel, son but était-il réellement de vendre des carottes de maïs à manger ou se livrait-il à des pratiques divinatoires ? Mais il faisait trop chaud, il haletait, se sentait oppressé dans la foule et devais se hâter avant la fermeture d’une salle d’exposition. C’est du reste passablement étourdi qu’il se livra à l’examen des photos exposées. Son humeur se trouvant en harmonie avec une pratique photographique intégrant accidents, errements, confusion technologique, aléatoire. La matière photographique perturbée, brouillée. Quelle est l’image ? Une confusion de corps, d’herbes, de taches, de coulures qui ont mélangé les choses photographiées – comme quand on renverse du café ou une bière sur les pages d’un livre illustré -, l’ensemble figurant une sorte d’ouverture inopinée des entrailles du sol, un charnier en rédemption d’où émerge une tête de femme, souriante, grimaçante. Une clairière où des cerfs sont couchés, cadrés depuis les vitres d’une voiture, tout trop blafard, presque sur le point de disparaître, pas les cervidés, mais la totalité de l’instant, du lieu, menacée de se fondre dans une embrasement statique et livide. Une étrange interpénétration de l’habitacle – sans doute avec buée sur le parebrise -, du fond forestier comme un imprimé végétal sur une ténébreuse substance aérienne, cotonneuse, et la clairière avec ses deux statues aux bois impressionnants.

Quelques heures plus tard, il est attablé au restaurant. Le soir est tombé, les lumières sont chaleureuses, les fenêtres ouvertes, la touffeur automnale est exotique. La serveuse dépose sur la table une fine coupelle contenant la première mise en bouche. Son fort accent japonais n’a pas permis de comprendre avec précision le nom des aliments qui composent cette préparation. Juste une intuition.  Il s’agit d’une mousse, hyper légère, presque immatérielle, parsemée de crumble de chocolat amer. L’impression est d’avaler et de laisser fondre sur la langue des nuages blancs d’un ciel sans menace. Les larmes lui montent aux yeux, c’est un ciel appartenant au passé qui fond ainsi sur sa langue, tel que, dans son souvenir, il reste immobile, arrêté, inaltéré. Retrouver la saveur de ciels d’autrefois, l’avait-il imaginé, espéré ?  Cette mousse a le goût, sublimé, du maïs, pas du maïs anonyme, industriel, mais de ce maïs-là, maraudé dans les champs, paternel, cuit à la sauvage, croqué avec du beurre fondu au jardin – beurre salé pour le contraste avec le côté sucré des grains charnus – en écoutant les histoires d’une époque faisant corps avec les lieux et les temps de sa naissance, de sa première année, de ses origines. Et pour être plus précis, même pas une réplique de ce goût réel, tel qu’il le ravit chaque fois qu’il le retrouve en bouche, mais le souvenir, la mémoire de cette saveur. C’est cela qu’il mange à la cuillère, presque rien, de l’air, de la transparence, une essence excitante, l’archive de tout ce que représente le maïs dans sa biographie. (et au-delà).

Il a des doutes, corrosifs. Il pourrait s’en délester un peu. Il faudrait pouvoir mener des expériences. Ne plus chercher à avoir le cœur net – et à se l’alléger surtout – en ne recourant qu’aux exercices de la raison et de la spéculation. Non, pouvoir faire de vraies expériences, en temps réel. Par exemple organiser une projection privée du film Paris Stalingard (Hind Medded et Thim Naccache) à destination de Monsieur Macron, Madame Hidalgo, Monsieur le préfet de Paris. Sans aucune autre assistance, ni proches, ni porte-parole, ni secrétaire. Qu’ils regardent tout le film, du début à la fin, sans zapper, sans chipoter leur smartphone (comment, oui, comment trouveront-ils le temps ?). Certains scènes font penser à ce que l’on voit à la télévision, mais, à la télé, ça va toujours vite, ce ne sont que quelques images, rapides, qui peuvent donner l’impression d’un désordre auquel mettre fin. Mais dans un tel film qui restitue la lenteur de la confrontation, ce qui est à voir est d’une autre nature. Et il est plus difficile de s’esquiver. Les flics sur-armés, sur-protégés, contre les migrants. Comme le dit une personne filmée : ce sont des personnes qui demandent à être hébergées, pourquoi faut-il venir avec des milliers de flics quand il s’agit de les conduire dans des lieux d’hébergement ? La manière rassembler les personnes, l’embarquement dans des cars, le transport vers des lieux d’accueil pourrait être humaine, gaie, conviviale, hospitalière voire fraternelle. Mais non. Les Robocops agglutinent de force et parquent les migrants comme du bétail. Ils attendent un temps infini devant les cars dont les moteurs tournent, il faut que les réfugiés respirent bien les gaz d’échappement. Une allusion ? Et puis, il faut, tant qu’ils sont massés sur ces trottoirs, leur donner une bonne dose d’humiliation : assis, debout, assis, debout… Pourquoi ? Quelle utilité ? Regarder aussi le plaisir pris à casser les abris de fortune. Physionomies de brutes qui jubilent. Du plaisir à humilier, à mépriser. Là, le cinéma, son attention, son respect du réel des gestes, de leur temporalité, ne permet plus de douter. Et alors, après le film, demandez à Macron, Hidalgo monsieur le préfet, ce qu’ils en pensent. A voir comment ils gèrent leur contenance, on saura vite s’ils sont vraiment des salauds. Si, au nom de la raison d’État, ils endossent la responsabilité de ces procédés qui rappellent les techniques déshumanisantes de déportation. Enfin, qui font plus que les rappeler, qui les actualisent.  Et c’est tout le temps, de partout. « J’ai en tête les images récentes de malheureux manifestants pour le climat, assis par terre le plus pacifiquement du monde, qui se sont fait gazer au poivre à bout portant alors que rien ne le justifiait. C’est l’allure générale des policiers, gazeuse en main, qui disait tout, qui livrait la vérité de ce marché qu’ils ont passé avec l’institution, une espèce de parfaite décontraction dans l’exercice de la violence, cette sûreté dominatrice des tortionnaires absolument tranquilles, certains que rien ne peut les atteindre, réduisant d’autres hommes à l’état de choses, vis-à-vis desquels l’idée même d’abus s’évanouit, et dont toutes les vannes pulsionnelles sadiques sont alors grandes ouvertes : la roue libre. » (Frédéric Lordon, Vivre sans ?, p.166) Alors, monsieur Macron, madame Hidalgo, cautionnez-vous cette « roue livre » ?

Ces douleurs du dehors, issues de la réalité sociale de plus en plus policière, le rend d’autant plus avide de se replier, aspiration à se lover dans les rythmes les plus intimes, s’y endormir, y étouffer lentement, sans douleur.  De si infimes territoires où se réfugier, s’illusionner. S’envoûter dans de subtiles fragrances, presque rien. Chaque année, plus ou moins à la même période, fin de l’été, à l’approche de l’automne, retrouvailles avec la pulpe secrète des coings. Une pulpe qui cesse très vite de n’être que celle du fruit doré, poire lumineuse.

Dans le bureau porte ouverte et refluant du fond du couloir sombre qui mène aux chambres, au bout de la maison, une subtile odeur, à la manière d’une fine vague qui court sur le sable ourlée d’écume légère, l’envahit, l’imprègne peu à peu, le saisit comme on se laisse prendre par une image, les prémisses d’un rêve. Cela provient de coings oubliés, alignés dans une caisse en bois, dans le réduit entre deux chambres, là où se conserve , aussi, le vin, pour qu’ils y mûrissent lentement. Un parfum qui vient de loin, qui chaque année le bouleverse et qu’il peine à décrire, expliciter. Fruité, citronné et poiré, un parfum nacré et soyeux. Se déployant ainsi dans la pénombre, il déploie sa dimension charnelle-spirituelle, surtout avant qu’il ne se souvienne rappelle d’où il provient, ayant oublié en avoir entreposé là, et ainsi, durant quelques temps, l’origine de ce parfum est tout à fait mystérieuse. « Il a la luminescence délicate, insaisissable de ta peau amoureuse dans la nuit, baume astringent, satin perlé de ferveur, chair astrale, cou seins ventre bras cuisse sexe nus exhalant leur arôme lunaire » murmure-t-il comme un cri du cœur. Certaines portes du couloir sont entrouvertes et, depuis les fenêtres des chambres, la lumière du soleil traverse les arbres et projettent des ombres et lumières sur leurs panneaux pâles, transformant le couloir en tunnel sous les branches, le jardin envahi les entrailles de la maison, le caresse, ventilant le subtil parfum. « et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant » (Cl. Simon, Histoire,p.169) Il se souvient d’elle dans ce couloir, jaillissant humide de la douche, nue et irréelle, corps frais tremblé, ému, courir espiègle, disparaître à l’angle. Vers la chambre voisine du réduit aux coings, absorbant au passage, à jamais, dans le satin de sa peau, luminosité et parfum de son fruit préféré. Là, il n’avait jamais imaginé être ainsi confronté à une telle image de l’éternelle jeunesse, le hélant chez lui, sortie des murs, des désir enfouis, l’attendant frémissant sur le lit de la chambre d’amis, couchée sur le ventre, reins légèrement creusés, croupe à peine rehaussée, balancée de gauche à droite, esquisse de danse. Un ange passe, désarme. Il pense et voit des champs agités par le vent d’été, comme il aimait s’échapper dans ces mouvements naturels, les ondulations des blés à perte de vue, inclusifs, s’y vautrer, s’y oublier. N’est-ce pas une part de cette affolante nudité, sa part incompréhensible, improbable, trop nue, qu’il remue et fait jaillir quand il enfonce la lame dans le fruit, doré et duveteux, dur et serré, et le tranche. Alors, les deux moitiés s’écartent l’une de l’autre sur le plan de travail, lentement, et retombent, tremblantes, et la chair, finement révulsée, perlée, révèle l’étoilement des graines, juteux énigmatique, schéma reproducteur du fruit,  propulsé au grand jour, sortis de rien. Ensuite, les deux moitiés, dures, résistantes, coupées avec effort en tranches, de fines larmes de jus blanc sur la lame sombre du coureau.

La convergence de ces souvenirs, liés à la saison – le maïs, les coings se récoltent fin de l’été et en automne -, c’est le poids croissant du cycle qui, d’année en année, ramène les mêmes sensations, à dates fixes, déclenchées par les mêmes signaux extérieurs pouvant varier selon l’agencement des occurrences et, chaque année, le retrouvent, inchangé, immobile. La roue tourne sans lui. C’est comme si les invitations à les suivre, que ces apparitions olfactives ou visuelles réitèrent, muettes – parce qu’au départ, la première fois qu’elles se sont manifestées, il pouvait bien y deviner ce genre d’invite à se déplacer avec elles vers d’autres formes de vies, d’autres façons de jouir de la vie, y percevoir même l’appel du nouveau, du vierge –  désormais elles repassent, lui font revivre la première fois, avec la même intensité, la même puissance, mais l’invitation en moins, il est trop tard pour monter dans le train. Elles ne sont plus que figures animées sur le carrousel mélancolique. Quelques fois – certaines années -, cela suffit , finalement, à ce qu’il se réapproprie une part du passé, une vigueur ancienne, une part d’espoir et d’illusion. Certains autres, l’impact est résolument dépressif, régressif. Il est alors assommé dans une disgrâce beaucoup plus générale et qui correspond à celle qu’éprouve un enfant qui s’est caché, pour vivre le plaisir d’être découvert par sa mère, et qui se rend compte, l’excitation de l’attente retombée, qu’elle l’a oublié, ou n’a pas compris le jeu, enfin, qu’elle ne viendra pas le dénicher. Cette sensation, là, précisément, mais comme si le jeu durait depuis des décennies, à l’échelle de toute son existence. Ce qui se trouve amplifié par son parcours d’autodidacte forcené. Il a quitté l’école, il est sorti du chemin tracé, cela a donné forme à une certaine vie, mais il ne peut empêcher de penser que sa vie aurait dû être autre, ailleurs, autrement, et qu’il n’est pas là où on l’attendait, pourquoi s’étonner dès lors d’être finalement si esseulé ?

C’est cette déréliction qui, probablement, le fait se retrouver dans les photos de Roger Ballen. Personnages seuls, découpés sur des murs en béton, lépreux, ou gisant dans de vieux sofas exténués. Sans rien d’autre à faire que d’être seuls. La tête enfouie dans un vêtement. Décapités. Emmêlés à des animaux de rue, chiens et chats poussiéreux, errants, oiseaux, rats blancs, les bêtes agencées à l’humain dans des postures d’ennuis rongeant l’ennui. Des êtres s’auto-rongeant. Des gisants dans le gris et quelques briques comme oreillers, sous un gribouillis de barbelés, sorte de nuage d’idées jaillissant de leurs cerveaux, à la manière du dernier souffle. Et enfouis, confondus souvent, dans des dessins de personnages morbides, à la frontière du monde des vivants et des morts, des masques, des grimaces. Des humains, oui, hommes et femmes, en parfait mimétisme dans l’extériorisation de leurs chimères, des populations fantasques qui les envahissent, les étouffent. Des tensions neurasthéniques entre poupon artificiel crucifié et comateux en chien de fusil, fœtal, sur une couchette, avec chien de garde inquiet, pelotonné sur le gisant. Un transi recouvert d’un molosse rongeant son os, transfert de l’un dans l’autre, indistinction des destinées.  Un désespéré catatonique, bras croisés, recroquevillés sur le torse, au pied d’un mur où flottent ange et démon, sa tête enfouie dans un manchon d’Halloween, d’où s’échappe une poule blanche, rêve de métempsychose en volatile anonyme, sans mémoire, en liberté, oublié de tous et toutes. Un désabusé statufié, sombre, contemplant un exosquelette de fil de fer, bancal. Des enveloppes humaines vides, désertées, sous hypnose, se maintenant de justesse à un objet, un bâton, un fil, une esquisse d’armure, un oiseau ou un chat, peut-être empaillés. D’étranges osmoses. D’étranges décharges électriques. On ne sait plus ce qui relève d’un corps émacié, rongé, cage thoracique crevée et dessins de zombies schématiques, approximatifs, enfantins. Quelle que soit la posture et l’agencement inespéré, comme le dernier sens auquel se rattacher, qui s’opère entre un corps humain en lévitation morbide, une bête prédatrice, un bout d’inerte anthropomorphe, désarticulé, des spectres dessinés, ce sont autant de variations topologiques de ce lieu où l’on est au bout du bout du rouleau. Où, à l’ultime seconde, un magnétisme s’effectue entre nerfs exténués internes et appareil nerveux défectueux de l’environnement misérable. Tableaux religieux de connivences entre rebuts, choses et hommes estropiés. Chemin de croix infini de l’ordinaire déclassé, relégué, le bidonville n’est pas loin. Collection d’êtres tétanisés par l’abandon, par l’épreuve en quoi consiste l’expérience de totale de la détresse, de la dépossession, de la misère et disgrâce pures puis retombant dans une léthargie, une apathie comme mode de vie, résistance cataleptique. Grand dispensaire où déambulent les victimes d’une universelle épidémie d’autisme frappant les laissés pour compte.

« De nouveau, nous connaissons des individus en qui, par forclusion, les ancrages médiateurs du signifiant sont absents, et qui, en effet, sont immédiatement traversés par le chaos du monde : la psychose décompensée selon Lacan. Eux témoignent de ce que, pur, l’éprouvé est une épreuve, insoutenable même, une expérience atroce. On ne congédiera pas la civilisation au motif de l’immédiat. » (F. Lordon, p.285)

Et puis, curieusement, l’apaisement, en pénétrant dans l’immense souk, l’espace mental de l’artiste. Des alcôves (ou des cellules, des cachots, à voir, en tout cas les recoins d’une cour des miracles). Un déluge de dessins d’enfants obsessionnels. Un vaste mur avec des portraits de familles, des vieux, des bébés, des photos, des dessins, des êtres réels, ayant vraiment existés, d’autres imaginaires, tous confondus dans une même généalogie foutraque. Des mannequins, des totems mi-humain, mi-animal, des poupées massacrées. Du sang, des cages, des corps enfermés, des armoires hantées. Une famille morte dans des convulsions, l’homme, la femme secoués sur leur lit. Renversée, lui éberlué par ce qu’il a vu, de magnifique et terrifiant. La fille asphyxiée par son aspirateur, triste et ravie. Des valises aux contenus innommables, qui débordent, se répandent, de partout de vieilles histoires rampent, reviennent. Une mariée rachitique engoncée, momifiée sous ses tulles, accrochées à son bouquet desséché. Momie d’Ophélia, noyée, repêchée. Des oublié-e-s fondues, chairs et os bâfrés par les rats et vermines invisibles, juste une chasuble grise et une tignasse, dans une chaise à bascule. Des automates qui dessinent, tricotent ou photographient. Le photographe sur un haut tabouret, pivotant, placé en un poste panoptique, surveillant, dirigeant comme un chef d’orchestre, prescrivant des poses, des tâches dérisoires, des attouchements animaux, des convulsions salutaires. Un ange affalé cherche à récupérer une aile détachée. Tout cela, qui pourrait inquiéter, mettre mal à l’aise, au contraire, lui procure un paradoxal bien-être, la sensation d’un inespéré refuge, les choses enfin montrées pour ce qu’elles sont, sans hypocrisie, ici, plus besoin de faire semblant, le lâcher prise comme un des beaux-arts, comme possibilité de ramper vers une issue, d’autres conduites mieux adaptées à ses dernières énergies. – Pierre Hemptinne

Anatomies désirantes, en bouquet, fenêtre ou chorale

Fil narratif à partir de : Douglas Gordon, the anatomy of my desire, galerie Kamel Mennour – Peter Nadas, Almanach – petits-ducs, peintures de Bioulès, bouquet du jardin…

Dans les dernières pages d’un livre, avec lequel il a passé des heures d’immersion, recréant jour après jour, soirée après soirée, fusionnel ou parfois conflictuel, un fil narratif incarné, une vie à part qui pourrait se détacher du tronc vital principal, se substituer à sa biographie réelle, alors qu’il fait corps avec le texte, sans rien avoir vu venir, il retrouve une béance à présent familière, l’expérience des derniers instants, de ce qui se lègue entre agonie et vivant, entre un gisant et l’être à son chevet, quand une vie s’éteint et que l’on se rend compte que ce qui se joue n’est pas tellement un dernier échange entre la personne qui meurt et celle qui lui tient compagnie pour éviter qu’elle meure seule, « comme une bête » dit-on, mais plutôt un « retour à » beaucoup plus à la cantonade, un retour à l’envoyeur, absolu littéralement, cela passe au travers ou au-dessus du témoin, qu’il soit de la famille ou pas, une sorte de courant d’air vital qui quitte un corps et retourne se loger dans l’atmosphère, où il pourra, un jour ou l’autre, être aspiré, avalé par un autre corps, s’incarner, rejouer le rôle de principe vital, esprit ou âme. Scène où l’on contemple la frontière insaisissable, l’inexplicable, l’épreuve qui a, inévitablement, inspiré d’innombrables interprétations qui, s’agissant de définir la vie et l’humain, ont souvent tenu lieu de science, postulant une composante échappant aux radars et microscopes, une part du ciel, le prêt d’un peu de souffle divin, indispensable pour animer toutes les autres parties de l’organisme, récits quasiment du même ordre que tous ceux qui attestent de l’existence d’extraterrestres parmi nous. “Le dernier instant n’a pas duré plus de trente secondes. (…) Deux convulsions effrénées ont ponctué les trente secondes. (…) Une fois qu’il a été certain qu’elle venait d’exhaler son dernier cri, son dernier souffle, je lui ai lâché la main. Un peu plus tard, je me suis posté, complètement abruti, devant le bureau des infirmiers. Après notre cheminement vers je ne sais où, plus rien ne pressait. (…) A mon retour, elle gisait à même le sommier métallique, enroulée dans un drap propre, et, conformément aux règles, est ainsi demeurée une heure et demi durant. Je suis resté auprès d’elle. Non pour moi-même, mais pour qu’elle puisse partir. Ou plutôt pour moi-même, car, du moment que j’avais commencé, qu’elle respire ou non n’y changerait rien. Je le sentais, elle était encore là ; son aura rayonnait. Je n’avais plus besoin ni de prier ni de parler. Puis elle est partie. Quand, au juste, on ne saurait pas plus le dire que préciser l’instant où le crépuscule s’achève et la nuit commence. » (Peter Nadas, Almanach,p.328) En lisant ces lignes, il se revoit au chevet de sa mère, comme si c’était hier, comme si c’était toujours en train de se produire, un événement qui ne prend pas fin, n’est pas borné. Il s’éprouve toujours dans la chambre mortuaire du père, deux ou trois jours après le dernier soupir, fenêtre ouverte sur la forêt et les chants d’oiseaux, et il a l’impression qu’il est encore là, pas complètement parti, attentif, à l’écoute, recueillant les ultimes confidences, les ultimes tendresses. Frémir, frissonner. Deux morts, deux instants qu’il n’a toujours pas quitté, à partir desquelles, donc, plusieurs temporalités creusent et font leur chemin en lui.

Cet ultime qui s’exhale, libère le souffle de toute une vie – comme si, sans être simplement une pratique de respiration sans reste, il y avait accumulation et capitalisation de tout ce qui avait donner du souffle à une existence. C’est le même souffle qui, au fil des efforts et épreuves, est ce que l’on perd, qui rompt la vitalité et que l’on doit retrouver, récupérer en soi, pas seulement récupérer d’ailleurs, mais fabriquer à partir de rien, en en faisant alors son propre souffle et ce pour, malgré tout, continuer, préserver sa consistance, soutenir l’effort de poursuivre. Quand il manque trop, ne serait-ce que quelques secondes, tout l’être en apnée, angoisse, entrevoyant ce qui se présente alors toujours comme issue fatale, au-delà de la capacité pulmonaire à encaisser le manque de carburant éolien. (Sans doute, sous la forme d’embolie, ce qui arriva au père, dans la nuit.) C’est ce souffle qui nous habite et épouse toute l’hétérogénéité désirante, désir de vivre, qui n’est pas forcément à nous, que l‘on découvre en soi, principe qui nous précède et nous excède, mais qu’à force d’explorer, de s’obstiner à le vouloir comprendre, on personnalise, on le modèle à notre ressemblance, d’où la sensation parfois que la vie est nôtre, que le vivant correspond à ce que nous sommes, que le vide de l’air, de l’élément vital, l’oxygène de nos cellules, est sculpté selon nos formes et leurs volitions. Que d’égarements, que d’erreurs générées par cet instinct de propriété, ce vouloir posséder le vivant, jusqu’à la prise fantasmatique de la chair de l’autre, de la hantise de la chair fraîche qui répèterait inlassablement le désir premier, sa promesse de rester au plus près de la jeunesse, intemporelle. Ce souffle-désir, l’artiste Douglas Gordon en propose récemment une anatomie personnalisée en repartant d’un « film séminal », vu à six ans, Le Ballon rouged’Albert Lamorisse. Un enfant libère un ballon rouge captif qui deviendra l’objet transitionnel qui lui ouvre aventure sur aventure. Dans la galerie, l’artiste présente une mise en scène plastique littérale (un peu trop, mais après coup, c’est cette littéralité qui fonctionne) de cette scène originelle de son désir de vivre. L’espace en contre-bas est presque vide, juste une pénombre, un entre dehors et dedans indistinct qui enveloppe un grand lampadaire – réplique certainement de celui du film – avec sa lumière à l’ancienne, flammes au gaz, vacillante, et une corde blanche dénouée, ballante. Au-delà de la verrière, dans les airs, vers les toits de Paris, on aperçoit, brouillé comme reflété dans une flaque d’eau, le ballon rouge envolé. Toujours là, certes, mais altéré, inaccessible, figé dans le flou. Organe imaginaire – organe de l’imaginaire – tournant au ralenti, troublé, dysfonctionnant d’être trop envahi par le superflu, le redondant, à la manière dont la graisse peut saturer certaines fonctions vitales.

Non loin, et à replacer dans la généalogie de tous les alignements, qui démarre dans la préhistoire, l’alignement de 52 embouchure nouées de ballons, de ces ballons à gonfler avec la bouche – urne-baudruche, légère, recueillant le souffle intérieur avant de le disperser -, les restes de 52 ballons éclatés épinglés au mur. Un par année selon l’âge de l’artiste. Étrange ligne de flottaison mémorielle. Frontière poreuse faite de syncopes. Témoin de ce que l’on remplit et qui se vide, de ce qui nous remplit et nous vide, continuellement, avant de rompre et reste déchiqueté. Chemin de petit poucet fixé en l’air, abstrait, fait de nombrils écharpés, comme impuissants à maintenir l’organisme nouée à son existence. Le ballon rouge symbolisant pour lui le rêve, ce qui trace le chemin vers le lieu où aller, l’être à atteindre, l’objet empli de notre souffle qui s’autonomise, fragile, éphémère, mais transporte une partie de nous dans un ailleurs onirique, qui éclate, disparaît, mais laisse l’image d’une partie de nous en élévation, en déplacement dans le vide, possibilité de parcourir les espaces vierges par procuration. Le ballon rouge du film, scène originelle et ombilic du désir de saisir la vie pour cet artiste. Ces embouchures et ces nœuds comme autant de rêves éclatés, disparus, mais insistants, leurs restes solidaires, reliées entre eux par une syntaxe cachée, représentant la structure de quelque chose. Poches de souffles qui se sont répandus dans les airs, ont rejoint le grand tout. Ils ressemblent aussi à des fragments de vulves, lèvres encapuchonnées sur clitoris, embouts vaginaux, embouts où aspirer et expirer, où l’on donne de son souffle, où l’on en reçoit aussi, par d’autres voies, mystérieuses. Ces embouchures (florales aussi) ne sont pas les vulgaires bouts de caoutchouc retombés à terre, collectionnés au gré de leurs trouvailles. (On imagine un collectionneur ramassant ces épaves insignifiantes lors de promenades, chaque fois tentant d’imaginer qui a gonflé le ballon, pourquoi, comment il a pété, ne se contentant pas de conserver celles gonflées par lui, préférant le mélange, rassemblant des fragments de vies différentes, étrangères les unes aux autres mais unies, connectées dans cette collection.)   Ce sont des copies, des reproductions, des réinventions (de souvenirs), en argent massif, peints en rouge, presque plus vrais que nature, l’un est en or. Élaboration complexe et tentative peut-être dérisoire d’en marquer le prix ou laisser entendre que tout cela relève d’alliages précieux hors de prix.

 

L’artiste à partir de ça, égrène différentes lignes du temps. Des structures, des recherches de régularités qui aident à sentir ce qui passe, à se sentir passer. A la manière dont une prière parcourt les grains d’un chapelet. Tout ce qui ressemble à ce procédé, à cette technique du comptage du temps, se révélant de la famille des prières. A quoi se raccrocher. La manière dont le regard s’égare et chemine dans le squelette posé à terre relève bien de l’écoulement d’un chapelet, par les yeux. Chapelet dont il faudrait découvrir la logique, la nature des prières qu’induit son dispositif. Il s’agit d’une grappe de raisin, géante, presque à taille humaine, fossilisée, minérale. Elle évoque un parcours pluridirectionnel, foudroyé, une épine dorsale multi-temporelle, avec ses embranchements, ses nœuds, ses fruits moignons ou absents mais probablement ingérés – assimilés par un ou plusieurs autres corps dont fait partie dorénavant cette grappe épurée -, une sorte de réseau neuronal figé, abouti, stoppé, retiré du cycle des saisons, plus concerné par le printemps.

Il y a aussi, contre le mur, une couverture de militaire – référence au personnage soldat-christ d’un roman  (Melville) puis d’un film  (Claire Denis), histoire de montrer que le flux fondateur d’un désir transite par d’autres imaginaires, d’autres manières de raconter et montrer, des entreprises communes de mises en récits pouvant s’installer sur des siècles – et ce que cela évoque comme habitude quotidienne, gestes répétés, normés, corvées rituelles qui scandent un enfermement, la tentative d’une ligne droite, ou d’un surplace dans un corps disciplinaire. Un ensemble de pages alignées au mur cherche à saisir comment cette discipline modélise le graphisme mental de l’exécutant consentant, appliqué, épousant au garde à vous un devenir carcéral camouflé-nié dans les replis de l’intériorité. Une frise, le désir accompli et désarticulé en un agencement de formes géométriques, impuissanté en un équilibre indépassable. A la manière dont l’on démonte le mécanisme d’un réveil pour comprendre comment se fabrique le temps qui passe.

Ce désir avec quoi on fait corps et qui correspond à la chair vitale que l’on veut empoigner, pétrir, mentalement et aussi de tous ses membres, dans une figure reconduite et légèrement déportée à chaque rotation et soubresaut, du chien voulant se mordre la queue, finalement, entraîne que l’on coïncide naturellementavec un nombril du monde, en tout cas nombril d’un monde, sans pour autant jamais se noyer dans la conviction d’être le centre de l’univers, de tout qui fasse monde, juste le nombril d’un monde parmi d’autres. Simultanément, à force d’avaler les années avec la conviction que les sons qui nous nomment correspondent aussi à ceux qui permettent d’appréhender le monde, parce que simplement, c’est par ces sonorités intimes du nom, avec leurs frontières autant internes qu’externes, incluant et excluant, se forgeant à partir d’inclusion et d’exclusion, organicisées au-dedans et au-dehors, que l’on atteint quelque chose du monde, qu’on y atteint des choses et d’autres. En cursive de néon, la phrase « je suis le nom du monde » peut sembler prétentieuse, avec un trou dans la suite des mots, signe d’une décomposition, une syllabe chue au sol, embobinée brillante.

Au-delà de ces techniques qui tissent des lignes sans cause et sans réponse, quitte à tordre le linéaire, mais toujours s’y référant, la saisie de ce que fait le désir (de ce qui fait le désir) se déporte vers des gestuelles plus englobantes, inclusives, qui se perdent dans leur propre raison d’être, disparaissent dans l’ébouriffement de répétitions pulsionnelles recouvrant leur objectif (quand le bégaiement pulsionnel semble tendre vers quelque chose alors qu’il n’a d’autre fin que lui-même). Ainsi, dans cette vidéo d’artiste, une main qui pétrit une motte de beurre bien jaune, ferme et plastique. La main presse et dilate la matière, comme un cœur qui bat. Le beurre souple, malléable, stimule dans les doigts et la paume, la peau et ses lignes, la mémoire que la main garde des chairs caressées, pelotées, seins, ventres, fesses, monts intimes, mais aussi des formes membres et partie sexuelles du corps auquel elle appartient, élasticités meubles qui, mises en conjonctions, érotiques et autoérotiques, procurent le sentiment vertigineux d’enfin posséder de quoi se projeter, gagner des viescomme on dit dans les jeux vidéos, grimper, avancer, progresser, multiplier ses formes, ses incarnations, ses chances de durer, d’échapper à l’inéluctable ligne de mort. Comme on trouve une voie pour franchir une falaise, élévation, à la force du fantasme, de ce que l’esprit se donne et se représente comme prises, en même temps que le désir pétrit ce qui le fascine et l’excite (par quoi il fait sien des matières étrangères, se diversifie, se pluralise). Puis, la matière grasse, en chaleur, fond, motte qui mouille et s’ouvre, glaise originelle indistincte, la chair sans frontière, tout se dissout, disparaît, coule. Plus rien, liquéfaction du désir et de son objet, seul le lubrifiant de la vanité oint et neutralise la main, qui ne pourra plus rien tenir, retenir, agripper, glissante, noyée. Et il trouve une certaine parenté, voir un effet miroir, avec cette autre image de vanité filmée dans une de ses activités élémentaires toute de suffisance mortifère, celle d’un corbeau sur un perchoir, chaîne à la patte. Superbe et triomphant, il plume et dépiaute une petite proie, petit bout par petit bout, avec une grande dextérité du bec et des ergots, jusqu’à la rendre souple et informe, petit corps nu engloutissable. Voilà, c’est cela, le minimum, l’exercice primordial du désir, sans reste, ce qu’il convient d’avaler pour forger sa consistance, sans quoi l’on s’éteint et qui ne prive pas de se questionner, « et après, quoi ? que fait-on avec ça », mais rien, « ça », précisément. Cela justifie-t-il cette suffisance prédatrice ? L’anatomie d’un désir est illusoire, comme de chercher l’explication à la vie, il y a plutôt des anatomies, nanties de raisons désirantes distinctes et indistinctes, nourries d’autres désirs qui ne leur appartiennent pas, singuliers ou universels, ensuite des compositions, des arrangements, des hybridations, des complexifications pour rendre le tout vivable, à partir du moment où se forme un noyau fondateur dont l’on serait bien en peine d’identifier les ingrédients de sa genèse.

La sienne, d’anatomie désirante, plurielle, englobant autant ce qui fait son apparence que d’autres existants englobants, se révèle à lui dans toute sa force, inexplicable par l’ampleur de sa plénitude, par l’effet inattendu d’être soudain totalement comblé et excité avec presque rien, quand elle épouse fusionnelle dans la nuit chaude les chants épars de petits ducs, chants structurés dans cet épars, marquant une volonté sonore, polyphonies syncopée, réfléchies. Un chœur morcelé d’appels et répons rythmés, scandés, posés dans le vide, en des points précis, coups de sifflets lancés dans le silence mat de la nuit chaude et, d’abord, comme se ratant, jouant à se rater, à ne pas être justes, et surtout impossibles à localiser rationnellement et par là, donnant une consistance enivrante, inconnaissable, à l’abîme nocturne, et qu’il ne peut ressentir qu’à condition de rester coi, ouïe tendue, ne désirant rien d’autre qu’entendre. Jeu de cache-cache. Les préludes désorientent, créent cette impression d’abîmes sans fond, sans bords, sans géographie, puis leurs échos et, petit à petit, les cris traçant des terrains d’entente, acceptant de révéler leurs cachettes selon des indices uniquement compréhensibles pour leurs congénères désirés, construisent des cosmogonies de timbres aigus, harmonieux, des constellations fragiles, des emballements stellaires qui lui évoquent les chants pygmées dans la forêt ou jouant dans la rivière. Des chapelets de petits geysers, solitaires, puis rassemblés. Orgue à vapeur archaïque, magique, épousant la totalité de la nuit. Parcimonieux, égaré, puis en transe et braque, puis plus rien, et ça repart ailleurs, plus loin ou plus proche, par quelques coups de sifflets. De bosquet en bosquet, de haie en haie. S’il ferme les yeux, c’est comme la traduction chorale des étoiles au ciel d’été. Respiration, inclusion, exclusion, à chaque explosion des notes embrasées, une fenêtre s’ouvre sur les entrailles  nocturnes, comme certains sons permettent aux aveugles de se représenter l’espace, de le voir, puis se referme, le paysage qu’elle a encadré brièvement subsistant quelque secondes sur les rétines closes. Chaque fois le paysage change. Sans doute s’agit-il à chaque fois d’une fenêtre différente. Ce parallèle entre le concert épars des petits ducs et des fenêtres lui vient à l’esprit en découvrant certaines toiles que Bioulès. Il se tourne, sans pouvoir en établir un registre précis, mais en en ressentant une sorte de totalité, vers les fenêtres devant lesquels il a aimé ou aurait aimé rester à ne rien faire, juste contempler ce qui se peignait dans la profondeur de leurs châssis quand il ne désirait pas plus que tout la laisser intouchée, cachée sous les tentures, devinant autant que se rappelant, les deux justement confondus, ce qu’il y avait à contempler par ces embrasures. Il convoque ses fenêtres. Ce que composent puis décomposent les sifflets ces oiseaux nocturnes – ses préférés -, ce que cela imprime en lui est, aussi, du même registre que le rassemblement improvisé de pois de senteur sauvages, grimpant et colonisant un massif d’arbustes abandonnés, éparpillés, juste des tâches de rose dans les feuilles et qui, tige après tige, composent un bouquet imposant, ébouriffé, échevelé, indompté. Voilà, une autre anatomie désirante, une variante aboutie de son désir de vivre, répandue, invertébrée puis au fur à mesure que le tout converge dans le temps du bouquet, vertébrée. De ses mains surprises de tenir un tel volume floral, imprévu, des ondes l’enivrent, le comblent, sans reste, c’est cela même.

Pierre Hemptinne

Caresses perdues des îles sans pureté

Fil narratif à partir de : Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 –  Theaster Gates, Amalgam, Palais de Tokyo – Sofie Muller, Réparation, Maison des Arts de Schaerbeek – Kathleen Jamie, Aurore Boréale, dans Tour d’horizon, La Baconnière 2019…

Il attend le tram sur un grand boulevard aéré, vert, traversant des quartiers aisés, belles vitrines et milieux d’affaires. Une jeune élégante, extirpée de la circulation, soudain est là, pétillante et branchée, le smartphone à la main, les écouteurs dans les oreilles. Elle s’assied à côté de lui. Elle est en conversation avec un correspondant. Pour passer le temps il laisse son regard se balader sur son visage, vivace, agréable malgré la pellicule d’artificialité des cosmétiques (appliqués néanmoins avec soin). Et puis, ce qu’elle dit, ses paroles se matérialisent vraiment dans son cerveau. « Avant de rentrer, je vais aller dans des magasins, j’ai envie d’acheter quelque chose. » Elle précise le quartier où elle veut mener à bien ce désir. Elle suggère la possibilité d’y retrouver son correspondant, plus tard, pour manger un bout, après les courses. Rien que du banal. A aucun moment elle ne précise l’état d’un besoin spécifique, la nécessité d’acquérir quelque chose de particulier, de nécessaire, non, simplement l’impulsion crue : « j’ai envie d’acheter quelque chose ». En fait, ce n’est pas formulé dans le registre de la pulsion, mais avec une dimension de projet raisonné, ce qui ajoute à l’intention une dimension mécanique, impérieuse, froide. Et dont elle ne cesse de réitérer l’énonciation, pour que ça pénètre bien l’esprit de son copain distant. Peut-être communient-ils dans un même manque ? Ou bien entretient-elle par-là une tension érotique partage et nourrie de la compulsion d’achat clôturant la journée de travail, en fin de semaine. Leur espace fantasmatique. Peut-être sont-ils adeptes d’actes sexuels, sauvages, dans des cabines d’essayage (notamment) ? A tel point qu’il se demande si ce consumérisme avoué, décomplexé, n’est pas, déroulé sur un banc public aux oreilles de tous, le signal que s’ouvre une séance de cache-cache dans la zone des magasins chics. Mais non, c’est lui qui fantasme, stupéfait d’entendre un tel abandon, candide, à l’acte d’achat comme source principale de sens. Sans culpabilité, sans second degré, sans rictus, sans hystérie, sans excès, non, complètement naturellement. Du coup, il la regarde autrement, une parfaite étrangère, une sorte de cyborg fascinante et repoussante. Pourrait-il l’approcher, la toucher, peut-il s’imaginer faire des chosesavec pareille jeune femme ? Serait-il un homme âge attiré par la chair fraîche, peut-il s’imaginer faire connaissance, instaurer un espace commun, un terrain d’entente préludant à une conjonction ? Le moindre rapprochement lui semble absolument impossible, de l’ordre de l’impensable. Oui, mais justement, c’est souvent de l’impensable que surgit le nouveau.Il peut bien entendu, à la limite, imaginer une pornographie appropriée, disruptive et technologique ! Une perspective gratuite qui ne peut que le lester d’une excessive mélancolie. Dans la foulée, il se dit qu’il vit trop en décalage, que cette jeunesse doit certainement pulluler, une différenciation entre jeunes se marquant sur les moyens budgétaires au service de l’achat compulsif. Et, de ressentir à ce point une coupure, une impossibilité de relation et de compréhension mutuelle avec cet être humain, augmente le sentiment qui le colonise depuis quelque temps, de s’enfoncer dans une pensée de plus en plus esseulée – à l’image, au fond, des livres qu’il lit et qui atteignent des chiffres de ventes ridicules -, une solitude exponentielle. Il épie le visage, cette tête de jeune femme rivée au téléphone, fasciné, impuissant.

Au fil d’une lecture précieuse, dévorante, il rencontre un meuble, vestige de l’enfance, caressé brièvement par le soleil d’été. La scène est décrite par une femme qui se souvient ainsi de la tante qui l’a élevée, un jour où elle cherchait dans ce meuble quelque chose à lui donner. Abandonnée par sa mère, cette tante l’a recueillie, sans aucun désir d’enfant ni aucune idée de ce que signifie s’occuper d’une petite fille. Elle a grandi sans aucun échange de tendresses usuelles, pas le moindre câlin banal, pas l’ombre d’un contact corporel rassurant. Aucune chaleur animale. Elle n’a jamais aimé sa tante qui n’a jamais pu lui manifester le moindre amour. En devenant adulte, en reconstituant par l’écriture les moindres détails de son enfance – avec une précision impressionnante, presque délirante, favorisée probablement par le manque d’amour qui a fait que tout se gravait de manière indélébile -,  elle exhume pourtant les traces d’un attachement que lui voua cette tante et qui lui fut essentielle en vieillissant, mais autant tu que retenu. « Au plus haut de l’été, pendant quelques minutes, un rai de soleil, dès qu’il surgit, s’y pose. Pour me chercher le « jenesaisquoi », tante fouillait dans le tiroir le plus haut ; pour caresser cette main, je touche ce rai de soleil. Nous ne nous sommes jamais caressées, pas même effleurées, mais pendant qu’elle vieillissait et que je m’éloignais de l’enfance, elle m’aima comme personne ; je suis vieille aujourd’hui et je l’aime, elle, que je ne supportais pas quand elle était en vie. Si je l’avais caressée en la touchant à peine comme je fais avec cette commode quand le soleil l’effleure, elle eut été heureuse. » (p.502) Ces sublimes occasions manquées, ces trajectoires qui parurent vides de sens parce que passant à côté de convergence d’amour élémentaire, alors que tous les éléments gravitaient à proximité, rendant possible la bonne conjonction mais ne révélant leur potentiel raté que bien des années après, mettant à jour alors cruellement la somme de bien-être et de jouissance perdue, dilapidée dans le cosmos, croiser ce genre de trajectoire posthume, il n’y a rien, pour lui, de plus poignant, de plus désespérant, imaginant la manière dont cela travaillait les cœurs, battant dans le vide, il défaille, ne sait plus où se mettre, rien ne le submerge plus d’une mélancolie insurmontable. Le renvoyant à sa propre série de rendez-vous manqués, certains connus et tous les autres dont il n’a aucune idée précise, mais qui sont là, qui pèsent. Et y a-t-il quelque chose de particulier avec le soleil pénétrant dans quelque pièce obscure, illuminant et caressant fugitivement le haut d’une commode en bois vernis ? Chaque fois que cela se produit dans sa propre chambre où il sombre dans une courte sieste, et qu’il voit, entre les paupières vacillantes, que s’est posée une belle tache solaire sur l’armoire des souvenirs – vieux vêtements, archives épistolaires, albums photos -, il croit apercevoir la forme des rêves qui lui tendent les bras et il songe à la volupté qu’il y aurait à effleurer ce bois lumineux, « pour entrer en contact avec tout ce qui lui manque ». Toucher. Illusion de pouvoir transfigurer sa vie.

Au terme des 890 pages d’un inventaire haletant, qui donnent envie de tout relire aussitôt, Il est fasciné par le regard de cette petite fille dévorant pour le recracher plus tard – sachant qu’elle devra le déglutir méticuleusement comme pour les goûter à l’envers –  tous les détails, des plus proches au plus lointain, d’une vie non pas de maltraitance mais simplement privée des marques banales, ordinaires d’affections, revivant ce qu’elle ne pouvait nommer à l’époque, vécu comme une menace indéfinie, à savoir l’intuition d’être dans une configuration atypique qui allait la rendre différente des autres. Puis, dans le regard de l’adulte qu’elle est devenue, scrutant le genre d’enfance particulière qui fut la sienne, et le fardeau étrange qu’elle y porta, il y a quelque chose de ce « regard des mamies » évoqué dans un texte d’anthropologue étudiant les survivantes d’un camp, en France, où furent parqués les rapatriés d’Indochine et leurs épouses rencontrées en Asie. « Comme il s’agit d’un anniversaire, les autorités municipales ont installé sur les terre-pleins centraux des tentes de deux dizaines de mètres de long pour organiser les festivités. Des repas sont servis, des discours sont prononcés, des médailles sont remises. Le sentiment de malaise qui m’étreint alors ne semble pas partagé par les officiels qui pérorent en s’adressant à un public mélangeant hébergées, descendants et VIP locaux, sur un ton rappelant celui des campagnes électorales dans les hospices de vieillards. Pendant ce temps, les mamies convoquées restent dans leur monde, le regard perdu vers la ligne d’horizon à mi-chemin entre les rizières des antiques trois Royaumes et les champs de haricots voisins, dans lesquels elles ont trimé tant d’années. » (Marc Bernardot. « Sainte-Livrade. Une situation coloniale sans fin. Le centre d’accueil des Français d’Indochine », Un monde de camps, La Découverte) Sauf que cette recherche résignée d’une ligne d’horizon familière, d’un repère faisant office de berceau inaccessible et de preuve d’une vie perdue, resta chez la petite fille sans réponse, dans le vague. Mais engendrant la conviction qu’elle existait quelque part, qu’elle devait se l’inventer d’elle-même, à partir d’elle-même. Il y a là quelque chose de monstrueux.

Un tropisme semblable à celui du geste de la femme caressant un rayon de soleil sur le bois d’une armoire, pour toucher un amour qui lui était dû et qui s’épancha dans l’atmosphère, le pousse à poser les mains sur la tête blanche, abîmée, trouée, attaquée à l’acide, tordue, posée sur une malle sombre, comme un trophée expédié depuis un pays où l’on décapite les têtes malades, rongées de l’intérieur. La peau est froide, roide, lisse. Il ferme les yeux et caresse cette absence. Il sent les reliefs, les troubles, l’agitation intérieure, il devine des cicatrices profondes, des bouleversements intérieures, des turbulences fossilisées et irrémédiables. Des défigurations. Des failles psychiques. Des béances organiques. Il caresse la pierre, la douceur, et les cavités troublantes. Empreintes de secousses. Comme quand on passe la main sur le front d’un fils ou d’une fille malade ou tourmentée pour essayer de l’apaiser et qu’il semble que l’on palpe les contours matériels de ses tracas. Il semble possible de les extirper. Mais ils resteront, le marqueront à jamais comme le premier cauchemars précis, réveillant en sursaut un enfant, s’affirme comme le début d’une longue série. Et soudain il pense à elle, il se souvient de ces mots quand elle lui décrivait l’arrivée des grandes crises, la manière dont cela déstructurait la sensation de posséder un visage homogène. La main baladeuse en prière sur la sculpture, il lui semble lire en braille les descriptions qu’elle lui envoyait de ses douleurs. Communication.

Il reçoit des photos. Elle lui envoie des selfies, de loin en loin. Exactement cela, comme mesure de l’éloignement. Il lui semble recevoir les portraits d’une inconnue qui lui dirait avoir envie de faire sa connaissance, « si jamais vous me croisez dans la foule, vous saurez que c’est moi ». Petit à petit, les pixels migrent en lui et rejoignent les souvenirs d’un visage enfouis. Il y a une certaine coïncidence avec la manière dont il a conservé ses traits à elle. La manière dont ils se sont imprimés en lui. Il contemple les nouvelles photos, les yeux y ont une fixité sans limite, il y a quelque chose d’infini, difficile à regarder. Un abîme. Peu à peu, les portraits récents et les visages conservés dans la mémoire se mettent à coïncider. Le processus de cette conjonction lui rappelle leurs aurores boréales, hors du temps, comme extase dissolue, dissolution réciproque de leurs luminescences, de ces luminescences secrètes, intimes, que tout un chacun utilise pour se frayer un chemin, conserver un semblant de contenance, dissolution en une autre forme commune, éparse, perdue dans le grand tout. Quelque chose qui les dépassait et dont ils ne pouvaient s’entretenir puisqu’ils le faisaient. Expérience, au niveau amoureux, et façon jouissance, de la grande migration des atomes de forme en forme, d’informe en informe, préfiguration partagée de la fin, de la mort, réunis dans la mort en pleine vie et anticipant le fait que, au-delà de l’expérience partagée, temporelle, temporaire, finalement il subsisterait quelque chose, qui deviendrait autre chose, et que c’est dans ce ténu devenir qu’il y avait à recherche une motivation à vivre. « Imagine-toi que les atomes qui te constituent ont été éparpillés aux quatre coins de l’univers pendant un peu moins de cinq milliards d’années., et voilà que depuis une quarantaine d’années sur ces cinq milliards, ils forment une entité consciente : toi. Mais bientôt ils seront éparpillés à nouveau, dans la végétation, je ne sais où, et ils auront totalement oubliés qu’un jour ils formaient un tout unique. Voilà. Et tu me demandes pourquoi nous sommes si motivés? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens motivés? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête?» (p.17) Et à propos des aurores boréales, alors : « D’un vert lumineux de la couleur du plumage d’une sarcelle, l’aurore boréale scintille presque immédiatement au-dessus de nos têtes. Elle se développe dans la nuit étoilée comme l’haleine projetée contre un miroir, et elle se déplace. D’est en ouest, le ciel est parsemé de lueurs vertes qui bougent et changent de forme. D’abord c’est un voile émeraude, puis cela prend la forme d’un cocktail à la menthe qui s’étire très loin vers l’est.  (…) Mais ce n’est pas un spectacleordinaire, on a plutôt l’impression d’observer l’esprit en mouvement; un phénomène purement intellectuel après la passivité des icebergs. Ce n’est pas la représentation d’une oeuvre à laquelle on a mis la dernière main mais un brouillon sans cesse réécrit; En fait, comme cette aurore boréale est exactement du même vert brillant que le radar et que l’écran numérique qui transmet la latitude et la longitude du bateau, on dirait moins un phénomène naturel qu’une performance technologique. (…) A présent l’aurore boréale prend la forme de longues traînées verticales, ce qui me fait penser à des fanons de baleine qui aspirent. Qui aspirent quoi? Les étoiles, les âmes, les particules. On dirait presque que l’autre boréale est une gigantesque baleine qui est en train d’avaler notre bateau. » Voilà, précisément, tout à la jouissance de leurs aurores boréals, ils furent très vite avalés par une gigantesque baleine. Dans quel ventre sont-ils à présent ? Où seront-ils recrachés?

Recraché pour sa part, ici ou là, selon les jours, les circonstances, puis re-avalé, re-recraché momentanément, souvent selon une émotion suscitée par un détail ou un agencement du milieu (esthétique). Par exemple, recraché dans l’exposition de Theaster Gates, Amalgam, gagné par une mélancolie insidieuse et galopante. La fiction esthétique, mise en place par l’artiste, le fait avancer au cœur d’une île abandonnée, déserte. Il décode les signes, les explications affichées par le musée. Mais, dans ce qu’il éprouve, il reconnaît les ombres d’une situation personnelle. Oui, il se souvient d’une incursion dans une petite île mosane, envahie par la végétation, avec les débris de bâtiment, vestiges d’installations nautiques et de tourisme, des lieux où venir boire un verre, le dimanche après-midi, au bord de l’eau. Mais ce n’est pas encore tellement là que gît le vrai parallélisme avec l’exposition.  « Le point de départ est l’histoire de l’île de Malaga dans l’État du Maine aux États-Unis. En 1912, le gouverneur expulse les habitants de l’île, une communauté pauvre et métissée d’environ 45 personnes considérées comme « indolentes » par de nombreux habitants blancs de la région. Ces malheureux sont alors contraints à la dispersion, voire à l’internement psychiatrique. » (Guide du visiteur) Par rapport à ce fait historique oublié, mais emblématique des politiques raciales américaines, l’artiste tente d’introduire des « modification infimes » quant à la manière d’en constituer le récit et l’archive imaginaire, afin d’infliger au « système chaotique » des « mouvements imprévisibles », susceptibles de le modifier. C’est quand il découvre et inspecte une petite construction, genre syndicat d’initiative ou petit musée local, petite cahute, petite chapelle, qu’il comprend. Elle se dresse sur une estrade. Parce qu’autour, fausse ruine, fausses statues du passé, des bustes étranges avivent la nostalgie de cette relation amoureuse, des bustes sculptés qui mixent figure humaine et silhouette d’animal totémique sacrifié. Des crânes d’animaux alignés, espèces disparues, figurant comme des ancêtres ou des voisins atypiques de nos animaux familiers. Une autre vie existait sur cette île. C’est à ce moment que, ce qu’il découvre au cœur du dispositif artistique, au centre de l’île désertée, vidée violemment de ses habitants, lui évoque l’édifice mémoriel qu’il érige lui-même dans l’île intérieure, résolument déserte désormais, où s’entassent les souvenirs de ce qui se noua puis se dénoua avec son ancienne amoureuse, leur « enveloppe des possibles dans laquelle se déplace l’acte » (PM Menger), l’acte d’aimer, de faire amour.

Cette transposition d’un destin tragique collectif, communautaire au trajet d’une histoire singulière, individuelle, est sans doute abusive. Elle participe néanmoins au processus qui fait que l’on réagit à une œuvre d’art en fonction de son histoire personnelle, et elle n’est qu’un élément de l’expérience esthétique. Oui, l’édicule, minable dans sa forme, grandiose dans son titre, évoquant par-là les constructions oniriques, correspond bien à l’espèce de culte qu’il entretient à l’égard de certains souvenirs, de lieux charnels enfouis, d’espaces neurobiologiques hybrides partagés autrefois avec un autre être et qui en gardent les traces, objet d’une archéologie indéfinie. Cela s’intitule donc « Institut de la modernité de l’Ile et ministère du tourisme ». Sur un grand tableau noir, l’artiste replace l’histoire de la petite île dans celle, beaucoup plus vaste, des colonies françaises en Afrique et plus généralement de tout ce qui compose le destin du peuple afro-américain, esclavage, lois ségrégationnistes, lois anti-métissages, il dessine l’enchevêtrement des récits coloniaux. L’édifice « institut-ministère » est surmonté de la devise en néon : « Finalement, rien n’est pur ». Contre toutes les formes de racisme et leur hantise de la pureté. Tout autour, des documents, des archives, des objets, des bouts de ruines, des vestiges, des fossiles, les sculptures brisées d’un bout de civilisation effacée. Dans des vitrines « scientifiques », les collages d’une archéologie fictive. L’ensemble constitue l’empreinte du drame qui s’est déroulé sur l’île Malaga et, malgré la disparition des protagonistes, tous morts aujourd’hui, évidemment, continue de s’y dérouler, dans la nature, les végétaux, les minéraux, la terre, le paysage, les espèces animales qui les peuplent. Quelque chose d’indélébile. Comme dans les villages fantômes. Ce ne sont pas des formes retrouvées, reconstituées, ce sont des formes pour penser ce qui s’est passé et proposer une autre manière de porter cet héritage, selon des élaborations hétérogènes, en mélangeant des formes et des témoignages de natures différentes, réels autant qu’imaginaires. S’approprier. « L’île était elle-même un amalgame, avec ses arbres venus d’ailleurs, ses microclimats et ses habitants qui représentaient l’irreprésentable. En ce sens, elle était peut-être post-moderne à la fin des années 1800. Cette œuvre est elle aussi un amalgame, elle constitue mon désir de mélanger les modes de fabrication et de glisser entre les pratiques artistiques, les traditions architecturales et l’écriture de l’histoire. » (Theaster Gates) Voilà, précisément, pas tellement entretenir le souvenir pur de ce qu’elle fut avec lui, de ce que furent leurs moments mélangés, nullement encourager quelque pureté que ce soit, mais accompagner par une connaissance alternative l’amalgame que cela devient. (Pierre Hemptinne)

La boutique des passions

Fil narratif inspiré de : une boutique-cabinet de curiosité – Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018….

Il reste en arrêt devant une boule transparente, dans la devanture, une bulle bien ronde, juste posée, mais prête à s’envoler, comme si elle fut de savon, toute remplie d’une graine de pissenlit, énorme, déployée, aérienne. Boule à neige à émulsion figée. Cela lui évoque instantanément tellement d’heures vagabondes, en plein air, dans les champs et les chemins forestiers écartés, à rêvasser en fumant la pipe, en bouquinant des poèmes et se plongeant dans les formes de la nature, à travers la fumée ou relevant la tête du livre de poche. Maintes fois, il s’extasia sur la dérive des graines neigeuses, jamais prévisible, toujours venue de nulle part, rien ne le faisait plus planer. Et, plus spécifiquement, cette graine idéale, idéelle, presque spirituelle, symbole du savoir « semé à tout vent », qu’il aimait souffler pour la disperser dans les airs, lui évoque brutalement, ainsi enclose, figée, tout ce qui circulait entre eux deuxet ensemençait leurs imaginaires réciproques, naturellement, vases communicants non conscients de ce qui s’écoulait de l’un vers l’autre mais se rendant compte un jour, au détour d’un mot, d’un trait de crayon, d’un commentaire, d’un frisson, d’une fécondité commune aux racines lointaines, inexpliquées. Combien d’heures, en effet, combien d’énergie consacrée à croire, coûte que coûte, que les idées s’envolent, circulent, migrent, vont ensemencer d’autres êtres au loin. Il est fasciné par cette semence, enfermée, mais préservée éternellement, épanouie, accomplie dans un temps arrêté et qui, libérée de la sphère transparente, pourrait reprendre son vol, intacte. Dans la boule, un vol perpétuel, transi, condensé, graine qui parade. Il a le vif désir de la posséder, l’acheter, certain que la contenir entre les mains, la caresser, la regarder, en fera jaillir d’innombrables autres souvenirs et impressions de voyages dans les sphères visibles et invisibles. De ce point brillant, son regard s’éloigne, rayonne, inventorie ce que laisse voir la vitrine. D’autres graines, des boîtes de lépidoptères étalés, colorés, des porcelaines sans âge, fines, zen ou baroques, des crânes d’animaux, des trophées de chasse, des oiseaux empaillés, des coléoptères dans de l’ambre, des roses des sables, de petits squelettes d’animaux marins, fragiles, alignés et qui lui évoquent immédiatement une suite d’instants amoureux délicats, rares, à manier avec précaution. Squelettes qui ressemblent à des bijoux antiques et réveillent au creux des paumes la sensation que ce qu’il caressait était excessivement fragile aussi, évanescent, provisoire. Et puis, plus loin, embusqués sur des étagères, multipliés par des miroirs, des coraux de toutes sortes, des fragments de poupées en cire ou biscuit, des bouquets de chardons et immortelles, des Gorgones sublimes, éventail des mers, des coquillages rares, des nautiles, des fossiles, des agates, des minerais insolites, des gravures anciennes et modernes distillant dans cet ensemble époustouflant des imaginaires d’âges très différents mais partageant le même goût pour les matières et univers mélangés, les anomalies et les hybrides fantastiques, les ombres suggestives, les mariages entre organismes d’ordres jusqu’ici séparés.

En plongeant dans la sphère déployée de la semence, en intégrant cette dérive onirique, ultra légère, immobile et sans frontière, il épouse un agréable brouillard, il se dissout dans une brume protectrice, vapeur de Léthé. « On rencontrait aussi la plante qui faisait une fleur couleur brouillard, d’une rondeur parfaite, elle-même brouillard. Une sphère couleur brouillard formée de plusieurs minuscules fleurs incolores, pleine d’air. Au toucher on ne ressentait qu’un moelleux inconsistant, mais la toucher c’était la détruire. Et si l’on soufflait dessus, ces petites fleurs volaient loin bien plus légères que l’air. Une fleur qui s’effaçait d’un souffle comme les rêves. Il ne restait en main qu’une tige creuse et un noyau plutôt répugnant qui faisait penser au piquet du miroir aux alouette ; si on brisait cette tige il en sortait un lait collant. On l’appelait « dent-de-lion », ce souffle de fleur. » (p.616)

Il ne se souvient plus d’avoir eu aussi envie d’entrer dans une boutique et il sonne pour qu’on lui ouvre, amusé d’un dispositif qui évoque les clubs privés, les boîtes de nuits, les bijoutiers de luxe, les banques, les bordels, les maisons de passe. Dès qu’il s’immerge dans les trois dimensions de cet inattendu cabinet de curiosité, il ne sait plus où donner de la tête. Pas tellement que chaque objet découvert dans la mise en scène raffinée l’émerveille en tant que tel, représentant anonyme, neutre, d’une espèce plus large. Mais parce qu’il sent que chaque objet, au contraire, est singulier, segment d’une narration spécifique, loin d’être fixée et morte, toujours en train de se tisser. Entre tout ce qui est exposé là, quelque chose se trame. Et qu’un objet soit vendu, disparaisse de l’ensemble constitué, il sera remplacé par un autre fragment narratif se greffant dans le tout, et le bout narratif emporté par un ou une cliente, ira prendre racine ailleurs, colonisera d’autres intérieurs. Cette impression est celle qui l’enchantait, enfant, quand il restait planté devant la vitrine de souvenirs de son grand-père comme devant un théâtre perpétuel. Il rêvait de rentrer vraiment dans ce théâtre, de s’y balader, il y voyait le voyage idéal, le terrain de jeu parfait. Une fois dans la boutique, c’est comme s’il se retrouvait, de plein pied, dans la vitrine du grand-père, disparue et dispersée après le décès de ce dernier et qui, serait, soudain, ailleurs, ici, reconstituée, autrement. Certains trophées, du reste, sont communs aux deux lieux, des graines tropicales, des insectes, des pièces en ivoire, des morceaux anthropomorphiques de malachite. Il éprouve un certain accomplissement, comme si une porte jusque-là fermée et, qu’inconsciemment, il n’avait sans cesse chercher à ouvrir, venait de céder. Tous ces objets reliés selon des fils invisibles et des classifications non académiques, inexplorées – des fils préexistant à son arrivée, posés par la propriétaire, mais aussi, instantanément, des fils venant de lui et traçant des chemins vers des régions inconnues – le font renouer avec l’excitation cérébrale et sensible de la lointaine lecture de Cosmos (Gombrowicz). Tous ces objets l’observent comme les yeux brillants d’une meute de loup tapie dans la nuit, hors des grands sentiers. Une meute cosmogonique dans les fourrés.

La correspondance entre la vitrine du grand-père et la boutique renvoie à des impressions plus récentes d’un autre lieu qui, du coup, intègre la même famille, s’incruste dans la vitrine qu’il connaît depuis l’enfance, rejoint les autres occurrences qui, tout au long de sa vie, ont prolongé cette vitrine féérique. Ramification. En effet, il revit, en décalé et à la manière d’une attraction érotique, la magie entraperçue de l’atelier de l’artiste qu’il aimait (il n’y fut que de passage, quelques fois, « en visite », sans vraiment se poser, son regard essayant de tout photographier). Les objets fétiches, les livres inspirant, les images références, les objets personnels, les vêtements éparpillés, les carnets d’ébauches empilés, des feuilles épinglées avec des esquisses, des essais de formes et couleurs, d’autres papiers gribouillés, des vases avec fleurs séchées, des amas de matières insolites, des terrils de cendre dans des cendriers, des vidanges, des tablettes de comprimés, des ustensiles médicaux, une théière, des coupelles précieuses, des boîtes où gisent des insectes morts ramassés dans la cour, recroquevillés, des brindilles, des feuilles, des coques ramenées de promenade, étrangéisées,au bord du bureau, des photos de famille.

Il devient un habitué de la boutique. Il achète peu, il ne parle guère. Il contemple, il scrute, parfois prend des notes, sollicite des références précises, des explications complètes sur l’origine de certains objets. La patronne est intriguée, intéressée par son comportement de vieux monsieur transi, discret, peu expansif, mais profondément remué face à tout ce que réunissait sa boutique. Elle le considère vite comme aspirant à intégrer le fonds de commerce original, à faire partie des meubles. Il ne bouge pas beaucoup, contemplatif, en arrêt, enquêteur cataleptique. A la manière d’un solitaire recueilli devant une tombe, submergé par d’innombrables souvenirs, à trier, à interpréter et ouvrant d’autres possibles qui auraient pu se produire. Il est un habitué effacé, intégré aux autres habitués, fantomatiques, inféodés à la patronne, des collectionneurs en manque toujours à la recherche d’une nouvelle pièce, des artisans, des artistes, des originaux qui venaient présenter leurs trouvailles, leurs projets, avides d’une reconnaissance, d’un espoir de vente, d’un marché transmuant leurs créations immatérielles en valeur échangeable, matérielle.

Un jour, longtemps après, il réussit à attirer la jeune artiste, dont il avait été amoureux en d’autres temps, dans ce magasin. Ils se sont retrouvés, selon un hasard arrangé, dans le quartier et il lui a proposé de venir choisir un objet qui commémorerait ces retrouvailles. Il lui avait envoyer des lettres à propos de la boutique, des descriptions, des scénettes s’y produisant. S’il ne l’avait plus vue depuis des années, quelque chose était resté entre eux, suffisant pour qu’elle accepte l’invitation. Il la présente à la propriétaire, vante ses mérites artistiques. Comme elle a une farde et des travaux avec elle, de même qu’une tablette avec de larges archives, il suggère d’examiner ça ensemble. Ils s’installèrent à trois autour d’un guéridon en marqueterie et incrustations coloniales.. Elle explique – raconte – ses dessins, ses collages, ses abécédaires. La patronne, alors, comprend, elle plonge son regard dans ceux de l’homme pour lui signifier qu’elle a la révélation que tout est relié, lui, elle, le magasin. Elle comprenait. Elle choisit quelques gravures, elle doit vivre un peu avec avant de décider de les inclure en son catalogue et les proposer à la vente, à  la concupiscence des clients. Elles disparurent longtemps. Puis un jour, elles intègrent l’étalage, semblent avoir toujours été là.

Des semaines et des mois passent et leurs rythmes de vie réciproques, bizarrement, s’aménagent naturellement pour rendre possibles des échanges plus réguliers. Leurs emplois du temps respectifs retrouvent des accointances. La boutique est un lieu où ils peuvent à nouveau se voir, se réunir, parler, échanger des textes, des dessins, des photos, des gestes, des regards. Un espace intermédiaire qui déjoue le réel, la morale, les obligations. Là, ce n’est pas tromper, c’est autre chose. Une sorte de lieu fictif où leurs fictions respectives s’entrecroisent hors de tout contrôle de tiers. Loin de toute caméra.

Alors qu’ils dégustent une fois un café en terrasse, après une visite à la boutique, et échangeant sur tels ou tels objets les faisant rêver – je veux dire objets entretenant un de leur rêve commun, partagé -, elle est frappée par une petite tache d’encre, qui dépasse du poignet de sa chemise. Elle demande à voir et est surprise de découvrir un discret tatouage. « Ah, c’est quoi ça ? Ca ne te ressemble pas, tu te disais assez rétif à ce genre d’ornement corporel !? » – « Oui, je n’ai pas vraiment changé d’avis. Juste une exception ! C’est le logo de la boutique. Nous sommes plusieurs à le porter. Ca n’engage à rien. Ca me relie à ce que je te disais, cette sorte de « meute cosmogonique » que j’aime sonder. Plutôt m’y perdre. Bon, en même temps, je me suis laissé marquer un jour un peu ivre. » Alors, vestiges d’anciennes conversations intimes, elle réactualise son désir à elle d’être tatouée, de porter des signes entre la vie et la mort, des illustrations à fleur de peau de ses palpitations vitales et mortelles. Sans parvenir à se déterminer pour des motifs, un endroit, un thème, un moment. En quelque sorte, l’angoisse de la peau blanche, de la page vierge et nue. Il ne la laisse pas gamberger, il coupe court et lui présente un plan précis et structuré, réfléchi et déterminée. Comme s’il avait réfléchi à ça depuis une éternité et transportait dans sa poche la carte à transférer sur sa peau. Il lui montre un croquis, vieux papier froissé, son corps à elle avec les éventuelles incrustations figuratives et lettrées qu’il suggère d’opérer. Peut-être n’a-t-il jamais été aussi déterminé dans ses rapports avec elle. Elle écoute, décontenancée, peut-être abasourdie, mais au fond, séduite.

Peu après, il revient avec l’artiste à la boutique, à une heure habituelle, assez tôt le matin et, cette fois, ce n’est pas pour bavarder autour d’une farde à dessins. Il avance vers la pièce du fond, la main conduisant la jeune femme, posée tantôt sur l’épaule, près de la nuque, ou glissant aux creux des reins. Il y eut, presque imperceptible, une sorte de passation avec la patronne de la boutique : « tiens, je vous la confie ». Et elle passe du côté de la patronne, de l’autre côté. En même temps, il tend une enveloppe. Dedans il y a un texte, une citation, qu’il a envoyé il y a plusieurs années à l’artiste. La description d’une fleur de la passion par une enfant, enfin, par une adulte se souvenant de l’impression que la fleur lui fit, quand elle était gamine. En même temps que la lettre, une feuille avec quelques indications de ce qu’il voulait, tout en laissant la place pour l’interprétation.

Voici le texte :

« C’était la fleur du mystère. Plus que du mystère, du miracle indéniable. Une fleur aux couleurs de la mélancolie. Vert clair, si clair qu’elle finissait en blanc verdelet ; lilas qui s’estompait en violet sombre, involucre presque noir. Elle était là, sous mes yeux, je la prenais dans mes doigts. La couronne d’épines, la voilà, indéniable ; comment ne pas voir les fouets ? Figés à mi-hauteur, tels qu’ils ne restent qu’un seul instant quand on les manie ; l’éponge qui l’abreuva, la voilà, là-bas, au milieu ; au-dessus se dresse le roseau, sceptre du roi pour rire, et au sommet, bien hauts sur tout le reste, indiscutables, les trois clous noirs comme noir est le fer. Une fleur de vendredi saint. » Dolores Prato, p.404

Les indications :

« Tatouer à différents endroits du corps les éléments distincts, séparés, de la fleur tels qu’ils sont énumérés dans la citation. Vert clair (une tache pour donner à voir cette sorte de vert, de blanc verdelet), lilas, violet sombre, disperser plusieurs taches discrètes de ces couleurs de la mélancolie. Ensuite, la couronne d’épines, les fouets, l’éponge, le roseau, le sceptre, les trois clous noirs… Les répéter, à plusieurs endroits du corps, peu exposés, il faudra les chercher. En petit format, presque des poinçons. La fleur complète, enfin, sera rassemblée et épanouie en dessous du nombril. Et la citation elle-même, complète, en cursive, au bas du dos, dans la cambrure, les dernières lettres léchant la naissance des fesses. »

La porte se referme. Il pense vaguement à ce qui doit se passer entre les deux femmes. Se rapprocher, mieux faire connaissance. Relire le texte et la feuille de recommandations. Étudier le corps à tatouer, le découvrir, l’explorer, déterminer ensemble les endroits les plus appropriés pour accueillir les dessins, se familiariser avec la texture épidermique. A elles deux, elles procèdent méthodiquement, la patronne photographie l’artiste, nue, sous toutes les coutures, enregistre scrupuleusement toutes les mensurations, les introduit dans un programme qui recrée le corps en trois dimensions. Elles exécutent plusieurs implantations – variant les tailles, les teintes, les localisations – et les testent sur la représentation virtuelle qu’elles font se mouvoir pour essayer de voir et sentir comment les tatouages vont jouer ensemble, vont apparaître, vont faire constellation sur l’ensemble de la peau, se cacher, surgir, appeler. C’est lent et long. Il y pense, mais vaguement, il voit des formes, des mouvements, des couleurs, il entend des sons, des frottements, des caresses, le tout composant une sorte de fleur-brouillard dans une bulle transparente. Un processus est lancé, il n’attendra pas le résultat. Il découvrira le résultat de cette séance de tatouage bien plus tard, peut-être jamais, il en ruminera les hypothèses dans sa tête. Ou pas. Un jour. Peut-être que la conjonction nécessaire ne se produira plus jamais. Ce n’est pas le plus important. L’essentiel est la fleur de la passion. Il préfère garder tout ça en tête, disparaître à nouveau de la circulation, se fondre dans la nature, ne plus savoir ce qu’il attend.

Pierre Hemptinne

 

 

Petites musiques et entrailles des liens fidèles

Fil narratif à partir : Les enfants rouges, table parisienne – Frédéric Lordon, La condition anarchique,Seuil 2018 – Dolorès Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 – James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019 – Olivier Beer, Households Gods, Galerie Thaddeus Ropac – Neige, des souvenirs, etc.

Plutôt que sans cesse courir les nouvelles tables de la compétition gastronomique, et se muer soi-même en compétiteur, revenir s’assoir à la même adresse, au même comptoir, sentir se tisser un lien entre le savoir-faire d’un cuisiner en particulier et l’attitude qu’il a – à la fois contemplative, tendue, intense, inquiète – devant l’assiette. Tout ce qui est disposé là, depuis le contenu de différentes casseroles , poêlons et autres appareils jusqu’à l’agencement minutieux, à la main, dans la vaisselle de service et l’exposition de l’assiette finie, nantie de son paysage, à l’appétit du convive, chaque fois une œuvre qui s’adresserait à lui singulièrement, presqu’une œuvre unique malgré la ressemblance avec d’autres assiettes en train de voyager depuis l’office vers les différentes tables, déclenche soudain des pensées, des parfums oubliés, des sensations diffuses, des souvenirs brefs et lumineux, des suggestions, des promesses. Quelque chose de fulgurant. Et de quelle manière, chaque fois bouleversante, comme un retour à un berceau des saveurs, sachant qu’il n’y a jamais naissance nette, mais progressive, sédimentée, mêlant des temporalités et des localisations différentes, des récits pluriels, hétérogènes. Mais le tout inscrit dans un continuum d’expériences passées et présentes dont les effets continuent leur lente propagation et décomposition. Et ce face à l’assiette, engageant le corps et l’esprit, à la façon dont les œuvres d’art expriment et communiquent leur puissance liante, reliante. « Le corps-esprit puissant est bien celui qui éprouve et pense beaucoup de choses à la fois (simul). A quoi alors pourrait-on mesurer la puissance d’une œuvre, et partant sa valeur, sa vraie valeur de puissance, indépendante des issues axiomachiques institutionnelles ou des véridictions douteuses ? A la manière dont elles induisent en nous plus de liaisons, dont elles nous aident à tenir plus de choses ensemble. » (p.234) Chaque assiette ici, avec ses couleurs, la configuration paysagiste des produits et leurs fumets conjugués est, par excellence, inductrice d’un plus de liaisons. Pas forcément explicites, mais à l’état brut, un concentré d’intuitions régénératrices, reconstituantes à tout le moins, et que l’on avale, avide.

Par le large passe-plat entre cuisine et salle, apercevoir quelqu’un. Pas tel ou tel concurrent d’un quelconque top chef. Mais, fidèle au poste, le même cuisinier, affairé, concentré, attentionné bien que nerveux, méditatif bien que sous pression, inchangé depuis des années, bien que toujours aussi neuf, à l’allure presque novice. Il ne prépare pas tel ou tel coup d’éclat, il est dans son continuum. S’émerveiller de lui voir conserver cette luminosité tout en reconnaissant que sa physionomie a gagné en maturité, en même temps que sa cuisine et la composition de ses plats. En effet, le fil rouge auquel il avait décidé de consacrer ses recherches, celui de revisiter les classiques de la cuisine de bistrot française, en sollicitant un héritage japonais, était au départ plutôt littéral, intuitif, classique avec quelques touches géniales, juste des ouvertures. Cet exercice continué jour après jour, sans doute poursuivi dans une stricte fidélité à l’intention première, presque comme on répète la même chose, au fil du temps s’est imperceptiblement éloigné de l’épure initiale et a incorporé, sans s’en rendre compte, une complexité raffinée inimaginable au début. Une complexité naturelle, qui coule de source, raffinée et qui, pour quelqu’un qui goûterait aujourd’hui pour la première fois les plats de ce chef, ne serait pas perceptible, parce qu’il ne mesurerait pas le chemin parcouru, la dérive méticuleuse, ingénieuse, fruit d’un approfondissement instinctif au cœur d’une même démarche, des mêmes gestes, d’un savoir-faire avec lequel il a construit les bases d’un style.

Avec le maquereau de Bretagne mi-cuit, avec sa salade pommes de terre, il retrouve une nourriture traditionnelle de bistrot, mais aussi un plat familial qu’il aimait partager avec son père, de filets de harengs marinés avec des pommes de terre froides assaisonnées de mayonnaise. Ici, l’interprétation recouvre et déborde l’original, convoque et sublime les saveurs connues et puis diffère complètement, ouvre des pistes vers une infinité de variations, de nuances, de conjonctions nouvelles, grâce à ce qu’il y associe, la sauce au vin blanc et au Mont d’Or remplace la mayonnaise, avec une finesse onctueuse, et surtout les algues et le boulgour en filaments croustillants et quelque fines tranches de kumquat qui, rouages fruités colorés, une fois sous la dent, font exploser la fraîcheur de toute la composition.

Déguster des yeux, des papilles, des narines, siroter, vider consciencieusement une bouteille de Beaujolais nature, vérifiant avoir une grande soif mais surtout en ruminant que c’est ici, dans ce lieu qu’il avait le plus ardemment souhaité venir dîner avec une amoureuse à présent disparue, dans la période des amours où il est si important de sortir, de s’attabler à des tables que l’on aime particulièrement, qui révèle nos aliments préférés et nos appétences tant organiques qu’immatérielles. Ici, elle aurait mieux compris à quel point elle irradiait tout un écosystème me nourrissant, dont j’ai besoin de dévorer les fruits, où je suis un éternel cueilleur chasseur.Il avait manigancé en de multiples occasions pour y parvenir, lançant des invitations loufoques, élucubrant des combines un peu scabreuses, et échouant de peu, le rendez-vous étant conclu une fois et décommandé à la dernière minute pour raison de santé. Écœuré, renonçant la mort dans l’âme à échafauder de nouvelles tentatives (les obstacles étaient nombreux, des vies séparées, des villes éloignées). Mais de l’avoir tant rêver, de s’y être vu avec elle tant de fois, mentalement, il a été ici avec elle sans y avoir jamais été, même mieux, ici, ils se retrouvaient régulièrement et parvenaient à une communion inégalée ailleurs.Et curieusement, d’y revenir, de préférence seul, pour se laisser sombrer dans le mutisme où il sait qu’avec patience et vigilance il parviendra à récupérer des vestiges de ces temps parallèles, le fait se sentir plus proche d’elle que de revoir n’importe quel autre endroit où ils ont été pourtant réellement ensemble, unis, dans leurs plus simples appareils, comme on dit. Ces évocations fantomatiques s’accompagnent d’un agréable vrombissement aux modulations planantes, venant compléter l’hallucination. Comme si, dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Mais que ce soit clair, il n’évoque pas les soupirs, gémissements, halètements et onomatopées qui accompagnent les ébats ; il accède, sans doute, en effet, par le biais des émotions érotiques, au son intérieur de la femme aimée, enfin de celle-làen particulier, comme si ses sens envoyés et télescopés en elle étaient des micros et captaient et amplifiaient l’harmonique qu’elle produit ou plus exactement que produisent les flux qui traversent son organisme, en réponse à tout ce qui se connecte à elle et la situe interactivement dans la biosphère ; de même, il sait qu’elle a capté en lui le même phénomène acoustique. Et qu’elle l’a incorporé au sien. Pas la peine de visionner des scènes de bruiteurs sadiques où il aurait introduit par différents orifices de bons micros allant officier au cœur des entrailles, ils n’en ramèneraient que borborygmes intestinaux, vaginaux, stomacaux, non, imaginez des micros plus psychiques, passant outre ces parois et organes. Le bruit qui flue et fuse tout au fond, en un point abyssal, abstrait et biochimique à fois, où s’organise son métabolisme et qui en maintient la persistance fonctionnelle. Imperceptibles frictions entre particules, selon un rythme strictement singulier, quelques notes personnelles à nulle autre pareilles et moteur de la régulation de l’être dans son identité insaisissable (et qui n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique des « identités culturelles, nationalistes »). Le tatouage sonore que cette femme voyant dans le vide intérieur de l’univers, tel un hologramme cabalistique, la personnalité, le tempérament d’un silence qu’il ne pouvait atteindre que là. Dans la cessation de tout souffle de sons,ce qui se produit en diverses occurrences, notamment en traversant une exubérance de cris et sucions,il entendit son bruit, comme l’écrit Dolorès Prato. « Un fil de bruit plus fin que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui. J’étais arrivée si loin, dans un espace muet où seul le silence respirait. Ébahie, j’écoutais ce son ébahi. Le silence devait être ce qu’on n’entend pas, et moi, je l’entendais. Jamais personne ne l’avait entendu sinon ce n’eût pas été le silence. Ce n’est pas rien d’entendre ce qui pour tous les autres au monde n’existe pas. Je restai forcément là, immobile, à écouter. » Alors qu’il ressasse ce silence, ce fil de bruitunique qu’il a entendu dans la chair qui cesse d’être chair – et avec laquelle il a perdu tout contact direct – , ce fil de silence-bruit qui s’est incrusté en lui, qui suscite peut-être une sorte de larme au coin de l’œil mais sans attendrissement particulier, entre deux plats, la serveuse dépose devant lui une large coupe qu’il n’a pas venu venir, qui ne correspond pas à ce qu’il a commandé. Quelques quartiers de pamplemousse rose surmontés d’une glace et d’un granité de litchi. C’est un présent du cuisinier qui a reconnu, attablée, une figure apparue là par intermittence, expression d’une fidélité. En partant, échanger un clin d’œil, un sourire, une salutation, un « à la prochaine fois » implicite.

Après une longue averse de neige, il sort au jardin pour colporter de la matière neige fraîche, poudreuse, la mettre en interaction avec son organisme, via le toucher, des gestes, des outils qui brossent et déplacent. Immergé dans le blanc silencieux ouateux qui recouvre et dessine toutes les branches, la moindre brindille. Les pas dans la neige, la raclette qui repousse la couche qui cachait la terrasse, pelleter pour dégager les sentiers, une sorte d’amplification de « ce fil de bruit plus fin que le fil du cocon de ver à soie » et qui le relie à son corps à elle qui n’aurait pas manqué de l’entraîner dans un roulé-boulé nu à même cette peau neigeuse froide immaculée, brûlante.

Puis, seul dans la chambre d’hôtel, à défaut de compagnie, il ouvre un nouveau livre et celui-ci reprenant et modifiant les débuts de la civilisation humaine sur terre, les premières organisations sociales, exposant des points de vues qui bouleversent le « récit civilisationnel standard », il est pris par ce sentiment d’entrer dans un nouveau récit, d’apprendre tout ce qui lui manquait jusqu’ici, il a envie de dévorer le bouquin en une nuit, de tout absorber en une fois, pour mieux jouir et mieux conserver l’articulation des idées, la cohérence des arguments. Faire corps avec. Malgré la fatigue, galvanisé par les mots, les phrases, les idées, il ne sait plus s’arrêter. Le récit civilisationnel démarre toujours avec une date presque précise, avec le fait majeure de la domestication des céréales et de l’invention de l’agriculture qui entraîne la sédentarisation, la naissance de l’État, et voici, c’est parti, le progrès ne s’arrêtera plus jusqu’à nous, linéaire, implacable, justifiant de croire en des formes d’organisations sociales actuelles. Et avant que ne s’enclenche cette marche triomphale, il n’y avait que des barbares. « J’entends défendre l’idée que l’ère des États antiques, avec toute la fragilité qui les caractérise, était une époque où il faisait bon être barbare ». Et, restituant les résultats de nombreuses recherches, les siennes et celles d’autres anthropologues, il démontre que les « barbares » avaient déjà des formes de sédentarisation, que les chasseurs-cueilleurs étaient détenteurs d’innombrables savoirs que l’imposition de l’agriculture céréalière allait faire disparaître. Surtout, ils pouvaient bien vivre en travaillant quatre ou cinq heures par jour, sans contrôle central, sans prélèvement de taxe. Le passage à l’agriculture a signifié aussi un labeur beaucoup plus éprouvant. Le récit traditionnel fait croire à un instant magique où l’homme découvre l’agriculture, forme de vie qui allait attirer l’humanité entière, convertir peu à peu tous les chasseurs-cueilleurs. Il semble qu’il n’en a pas été ainsi. L’homme a planté, semé, a inventé une agriculture sauvage et une horticulture légère bien avant les débuts structurés, étatiques, de l’agriculture. L’évolution a été, comme souvent, plus lente, plus complexe, plus mélangée et tâtonnante. Avec des développements dans une direction, puis des hésitations, des reculs, des résistances. Les possibilités de contre-récit qui palpitent dans les pages de ce livre l’exalte. Le portrait pivot du cultivateur comme homme nouveau introduisant une nouvelle stabilité d’existence par sa prévoyance, son anticipation des récoltes, ne tient plus la route dès que l’on s’intéresse à l’histoire profonde. « Le cultivateur était représenté comme un individu de type qualitativement nouveau parce qu’il devait se projeter loin dans le futur chaque fois qu’il préparait un champ pour l’ensemencer, le désherber, puis veiller sur la maturation de se semis, et ce jusqu’au moment espéré de la récolte. Ce qui est faux dans ce récit – et à mon avis radicalement faux – ce n’est pas tant le portrait de l’agriculteur que la caricature du chasseur-cueilleur qu’il implique. Il laisse en effet entendre que ce dernier était une créature imprévoyante et irréfléchie, esclave de ses impulsions, qui parcourait son territoire à l’aveuglette dans l’espoir de tomber sur du gibier ou d’arracher une baie ou un fruit quelconque d’un buisson ou d’un arbre de hasard (« rendement immédiat »). Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. » (p.81) Et de détailler en quoi les chasseurs-cueilleurs opéraient de manière organisée, réfléchie et prévoyante, avec des calendriers, des méthodes et des techniques élaborées, une activité digne de mériter le nom de civilisation. Les multiples nourritures fournies par l’écosystème étaient connues, étudiées, exploitées de façon prévoyante. « Il faut percevoir les ressources d’un territoire à la façon dont le faisait sans doute un chasseur-cueilleur : comme une réserve massive, diversifiée et vivante de poissons, de mollusques, de noix, de fruits, de racines, de tubercules, de racines et de carex comestibles, d’amphibiens, de petits mammifères et de gros gibier. » (p.80)

Ce qui l’excite n’est pas tellement de découvrir la déconstruction d’un récit dominant, mais de constater à quel point les connaissances humaines sont sans cesse en évolution, toujours susceptibles d’être modifiées, d’accéder à de nouveaux indices à interpréter, que rien n’est jamais figé. L’aventure est loin d’être terminée même s’agissant d’expliquer l’évolution de notre espèce. Même s’agissant de faire parler des vestiges « morts », rigides et tout de même, en nombre limité, le cerveau humain échafaude de nouvelles hypothèses, améliore sa compréhension des bribes, et permet de mieux appréhender ce qu’il se passe maintenant. C’est une excitation spirituelle et charnelle semblable à celle qui caractérisait ses périodes amoureuses où l’attirance, le désir, la plongée dans l’autre complexifie le récit de sa propre vie, lui confère de nouvelles facettes. Il sent, grâce à ce livre qui déplace les repères, que le « récit civilisationnel standard » est idéologique et continue à légitimer des formes d’organisation sociale basée sur l’exploitation des ressources naturelles au profit d’un pouvoir central. Pourquoi l’histoire officielle n’a-t-elle pas été plus prudente, respecté le principe que rien n’est jamais aussi linéaire qu’elle le prétend une fois la domestication des plantes et des animaux en marche ? Les raisons sont multiples, mais il y a cette hypothèse, concernant la nature des sociétés avant la naissance de l’État, qui le séduit : « Ces sociétés reposaient en effet sur ce que l’on appelle aujourd’hui des « biens collectifs » ou des « communs » -plantes, animaux et espèces aquatiques sauvages auxquelles toute la communauté avait accès. Il n’existait aucune ressource dominante unique susceptible d’être monopolisée ou contrôlée – et encore moins taxée – par un centre politique. Dans ces régions, les modes de subsistance étaient tellement diversifiés, variables et dépendants d’une ample gamme de temporalités qu’ils défiaient toute forme de comptabilité centralisée. » (p.73) Il s’endormira le livre en mains.

Les œuvres, dans leur office d’initier des liens, fabriquer des liaisons entre notre système synaptique et les synapses de nos proches disparus, éloignés, celles de l’être que nous fûmes nous-mêmes (nos anciennes synapses et leurs traces), celles de tous les autres organismes ou choses nous environnant, s’il les cultive intensément, systématiquement, comme sa raison de vivre, c’est qu’il sait que cela institue une sorte de chasse-cueillette où à tout moment il peut découvrir l’une ou l’autre qui éveillera le genre de liaisons qui, par cascades, réverbérations, embranchements et dérivations multiples, reconduit ses sensations et émotions esthétiques dans les parages de l’extase sauvage qu’il pouvait quelques fois éprouver devant la beauté de cette amoureuse lointaine. Et il sait qu’il peut très bien passer à côté d’une œuvre sans percevoir son potentiel de retrouvailles. Une beauté qui n’était pas purement plastique ni une essence planant au-dessus des contingences, mais qui surgissait dans les échanges, à l’improviste, justement quand ses expressions, ses intonations, ses mimiques, ses teintes lumineuses se liguaient en cocktail qui donnait accès à d’autres réalités, des manières de sentir la multiplicité de la vie qu’il n’avait encore jamais connues. Et singulièrement dans la fusion érotique, quand elle lui faisait certaines choses guidée par son désir de lui qui le désarmait à chaque fois, un don auquel il n’a jamais été préparé, quand elle le prenait et l’enveloppait de partout, fluide et ferme, alors si proche physiquement du moindre de ses organes, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant, quand il la contemplait alors en pleine action transie, tellement inaccessible, presque une apparition, un être incroyable essayant d’animer un ignorant, de le ramener pleinement à la vie. Ce que cela a fabriqué, ces instants de puissance, outre des souvenirs qui ne cessent de vibrer et d’inspirer de nouvelles interprétations, s’apparente à ce que l’on peut puiser dans le commerce des œuvres qui durent. « Une œuvre qui dure, c’est une œuvre qui n’en finit pas d’induire les hommes à lier, dont la puissance inductrice-liante continue d’irradier, dont la mesure des effets n’est toujours pas achevée et, dans ce triangle de la durée, de l’induction à lier, et de l’extension des effets, ce sont toutes ces coordonnées spinozistes de la puissance qui se trouvent récapitulées. Mais qu’elle dure est aussi, par le fait, le signe d’autre chose, et doublement. D’abord qu’elle a traversé des configurations passionnelles très variées, par-delà l’espace et les générations, donc qu’elle a traversé de la double épreuve de la variation historique et géographique des ingenia, attestant par là qu’elle est capable de les affecter tous, c’est-à-dire qu’elle touche à « la nature une et commune à tous »… » (p.240) Oui, après décantation, ces scènes vécues acquièrent ce statut étrange d’œuvres qui durent, ont-elles du reste réellement existé, ne les confond-il pas avec d’autres, ou plus réalistement, ne sont-elles pas mêlées à d’autres ? Parfois, il ne sait plus car, comme on le dit parfois le plus simplement possible, c’était si beau. Et il constate que se produit en lui, de plus en plus des exemples de perméabilités entre le réel et ce qu’il a rêvé, en bien comme en mal., des ruptures de digues. Ainsi, il y a longtemps, il vivait dans une petite maison pas très hermétique, pas très solide. Un a peu près de maison. Il y a régulièrement fait le rêve qu’en son absence cet abris était visité, cambriolé et que systématiquement on lui volait sa chaîne stéréo. A force, il finissait par connaître la bande du village qui se livrait à ces exactions, sans les dénoncer, en essayant parfois de leur parler. Mais d’autres nuits, la scène de l’effraction revenait, intacte, et il se réveillait angoissé, en sueur, persuadé qu’il y avait quelqu’un dans a maison. Aujourd’hui, il lui arrive d’être persuadé avoir été réellement l’objet de cambriolages répétés. Il lui faut raisonner un certain temps pour se persuader qu’il ne s’agissait que de mauvais rêves insistants.

Ce qu’il a ressenti hier au restaurant, une subtile extase sonore rémanente – conjugaison du lieu, des mouvement des serveuses, les conversations des convives, la saveur des plats, la présence du cuisiner, les souvenirs – le maintient dans la conviction qu’il est irrigué de signes, de signaux d’autres âmes connectées et que ça lui donne une capacité à dire et à faire des choses (ne serait-ce qu’à ses yeux, dans le périmètre limité de son espace vital minimal, privé). Dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Comment raconter, ou rendre simplement audibles, les sons qui caractérisent les âmes, les petites musiques intérieures ? Quand il entre dans une galerie emplie de sons aux origines difficiles à établir. Une sorte de souffle d’orgues silencieux – ce silence juste après ou juste avant le concert des tuyaux – comme on en perçoit en s’avançant dans certaines allées de grandes cathédrales. Au fond de la grande salle blanche est disposé une sorte d’orchestre symbolique. Des socles de hauteurs différentes, des objets-instruments, des micros, des fils. Des vases, des céramiques, des coupes, des amphores. Le genre d’objets dont des spécimens se retrouvent chez tout le monde, dans tout intérieur domestique. Mais ici, rassemblés, en collection. La musique qui emplit la salle vient de toute évidence des micros qui plongent dans l’ouverture des poteries ou disparaissent dans le corps de telle sculpture, telle figurine, telle armoire. A la manière dont peuvent être organisés dans un orchestres les instruments de différentes familles – cordes, cuivres, vents, percussion -, il y a trois groupes d’objets, trois entités, une centrale, une  gauche, une à droite. Toute cette réunion est placée sous le titre « les dieux de la maison ». Mais que vont chercher les micros dans les entrailles de ces objets-vestiges sans réel fil conducteur, famille disparate quant aux usages évoqués et aux époques concernées ? Les microphonesamplifient « le ricochet du son ambiant dans les espaces internes des objets, créant ainsi des boucles de rétroaction acoustiques douces, qui nous permettent d’entendre le son inné de chaque objet ». (Feuillet du visiteur) Bon, si c’est le ricochet du son ambiant, ce n’est pas pleinement le son inné de chaque objet, c’est le son inné de l’interaction entre un son ambiant, variable selon le lieu, et les caractéristiques des entrailles d’un objet dont la forme et la surface des parois, le volume de vacuité, le matériau principal de l’objet et son volume extérieur – il peut épouser l’espace intérieur ou en différer considérablement, développer une masse ou des excroissances qui mobilisent plus ou moins l’environnement et conditionne les manières de résonner. Mais c’est donc bien le son propre de chaque objet en activité de résonance, de ricochet. Les objets ont été choisis pour les relations qu’ils entretenaient avec des personnalités bien précises du roman familial. Sculpture virtuelle de ricochets entre l’objet et la personne, ses ondes propres, les échanges via simple contemplation –  la vue de certains objets reposent, aident à se poser – ou par usage, gestes, toucher, comme le cas d’un moulin à café, d’une burette d’huile, d’une sorbetière… Des objets, des ricochets, des sons, des souffles ténus qui sont ceux de la patine réelle ou spéculaire qui s’installe du fait du frottement entre objets, personnes, choses, idées. L’entité centrale, face à l’entrée, est celle du père. A gauche celle de la grand-mère, à droite celle de la mère. Disons que, pour l’essentiel, chaque entité regroupe quelques objets fétiches du père, de la mère, de la grand-mère. Des objets qui leur ont appartenu et qui, au moins pour le fils et petit-fils, ont fini par épouser l’âme de leur propriétaire. L’artiste leur a ajouté quelques pièces acquises par lui-même sur différents marchés et brocantes du monde entier et qui lui semblaient, elles aussi, connectées à l’âme des figures familiales. Il ne se contente pas d’installer un dispositif capable d’amplifier l’infime fil de bruit-silence du ricochet en chaque objet. Après étude de ces sons, il écrit une composition. Il la fait exécuter par l’orchestre des objets. En visitant et auscultant cet étrange orchestre, il constate que sur chaque cordon ombilical noir, reliant chaque entité à l’émission centrale et harmonique du son, de petites lumières s’allument par intermittence, alternance, clignotent. Elles indiquent chaque fois de quel objet le son entendu est en train de sortir. Ces ondes inouïes, complètement silencieuses sans appareillage sophistiqué de captation, n’en existent pas moins même quand nous ne les entendons pas. Elles agissent. Elles entretiennent et sont le chant de ce mycélium animiste qui nous relie à chaque chose, à toutes choses. L’artiste puisant dans ces groupes d’objets ce qui ne cesse de le maintenir en contact avec les ondes parentales, les présences tutélaires qui ont veillé sur lui, qui l’ont enveloppé d’influences protectrices et fertilisantes, en les organisant en composition, il sonde et donne forme à sa propre généalogie sonore, il replace les flux mentaux et organiques de son existence dans une famille nourricière très élargie, il isole, module et sculpte les fils de bruits archi fins, les fils de silence-bruits archi sensibles, plus fins que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui,dont il se constitue en ricochets toujours immanents et en boucle, jamais figés, fils de bruits-silences dont les débuts et les fins se perdent dans la nuit des temps et le silence à venir. Ce genre d’écheveaux est la signature irréductible à quelque identité que ce soit de toutes nos pulsations métaboliques.

Pierre Hemptinne

La main dans l’onde (mycélium mon amour)

Fil narratif à partir de : Candice Lin, Un corps blanc exquis, Bétonsalon – Haegue Yang, Quasi-ESP, Galerie Chantal Crousel – Un prunier, un bain de mésanges – Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. La Découverte 2017 – Yves Citton, Médiarchies, Seuil 2017 – Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard – Anne Dillard, Pèlerinage à Tinker Greek, Christian Bourgois – ETC.

 

Une courte ondée inattendue, dense, fraîche, fouette le jardin. Au-delà des nuages sombres, très localisés, peu étendus, la clarté reste intense, proche. Juché sur une échelle, plus ou moins abrité par arbres, juste éclaboussé, il cueille, mord et suce des prunes bien mûres, fermes, juteuses. Il a mangé les fruits les plus accessibles. A présent, il doit se contorsionner, adopter des positions risquées. Tendre le bras à l’excès. Tirer à lui, précautionneusement, des branches fragiles et chargées, jusqu’à leur point de rupture. Chaque fois qu’il atteint un nouveau trophée en fouillant l’onde des feuilles, à l’aveugle, dans ce désir tendu d’équilibriste, qu’avant même de la voir il palpe la peau nue parcourue d’une fente lisse, puis qu’il sent la prune se détacher et se donner dans sa paume, il pense à l’usage érotique d’utiliser quelques fois « prune » à la place de « con » ou « chatte », diminutif gentil, tendre, fruitier. Il la caresse, retire la fine couche de pruine, la fait luire, ferme et charnue, chaque fois semblable et chaque fois différente, connue et singulière. Il mord et la chair juteuse enchante sa bouche de sa pulpe dorée, sucrée et parfumée. Aussitôt le noyau recraché, l’envie de recommencer lui fait replonger la main dans les branches hautes, bercé par la comptine de Dick Annegarn, Je suis une prune/ Un ovoïde de fortune/ Un avatar de demi-lunes… Il dévore goulu. Soudain, donc, il pleut. Il regarde l’impact des gouttes tantôt désinvoltes tantôt assassines sur les feuilles, les fleurs, la table d’extérieur. Une partie du jardin est tourmentée par le vent, les rafales de pluie, une autre ensoleillée, paisible. Deux saisons simultanées. La diversité météorologique sur un si petit territoire est magique. Véloce, l’averse est déjà loin, le ciel redevient uniforme, inoffensif. Quelques heures plus tard, séché, il est dans son bureau, concentré, au clavier de l’ordinateur, plongé dans les préliminaires d’une écriture, état mental semblable à ces efforts que l’on fait, en tous sens, pour rassembler et mettre en forme des souvenirs insaisissables, indéterminés, mais dont on sent pourtant l’influence, souterraine et persistante, cyclique, sur nos humeurs. Des bruits le perturbent, pas tellement le bruit en tant que tel, mais le fait qu’ils soient difficiles à identifier, propageant de l’inconnu. Même si cela résonne dans des zones liminaires de l’attention, il ne parvient à éclaircir aucune composante de ces bruits, que ce soit leur provenance, leur situation proche au lointaine, qu’ils proviennent d’au-dessus ou d’en-dessous, de dehors ou dedans, qu’ils sortent d’une matière ou soient produits par quelques mouvements contre un obstacle, rien ne convoque quelque chose de connu, une catégorisation disponible. Frottements. Percussions. Froufrou. Cela évoquerait, s’il analysait en détail la nature de ces sons, différents souvenirs musicaux, du temps où son métier était d’écouter d’innombrables enregistrements de toutes sortes, à longueur de journées. Notamment les percussions d’eaux des Pygmées dans la rivière. D’autres dérangements bruitistes. Des dérèglements mélodiques. Mais évidemment, il sait que cela n’a rien à voir avec ce qu’il entend, à cet instant précis, assis à sa table d’écriture. Il lève la tête et regarde par la fenêtre, il ne découvre aucun indice, pourtant il a la conviction que ça se passe là. Juste, il lui semble qu’une très fine pluie rejaillit du toit, alors que l’averse s’est éloignée depuis longtemps. Le vent peut-être soulève au ras des tuiles ruisselantes cette imperceptible dentelle de gouttelettes ? Les bruits continuent. Dispersés, intermittents, affairés et, en quelque sorte, construits, agencés, exprimant une intention de composition. Il regarde de nouveau par la fenêtre et c’est alors qu’il surprend cinq ou six mésanges bleues. Elles prennent leur bain dans la gouttière. Quand elles y sont plongées, elles sont invisibles, mais leurs mouvements génèrent les bruits, pattes, plumes, becs frottent, cognent les parois de métal. Puis quand elles s’extirpent de l’eau et se posent sur le bord pour se secouer, se sécher, s’ébouriffer, lisser les plumages trempés, puis replonger. Il y a du jeu, du rituel, de la parade, du bonheur. Ça dure longtemps. Tous ces instants qui le happent vers la nature, l’animal, la vie végétale, minérale, nourrissent son imaginaire, l’empêche de se sentir enfermé dans l’humain, laisse la porte ouverte aux autres existences en lui, c’est comme de laisser la main flotter dans l’eau, quand la barque avance, et de sentir dans l’onde tous les flux qui le relient à celle qu’il aime, qui les ont reliés, et qui, littéralement, de plus en plus, se diluent dans la nature. C’est-à-dire, ne s’y perdent pas, mais y trouvent une nouvelle liberté, infiltrent d’autres réalités, se transforment, mais ne sont jamais bien loin, jamais tout à fait perdus. C’est là aussi qu’il rejoignait son père dans les conversations mentales qu’il entretenait avec lui, à distance, ponctuées par l’un ou l’autre courrier, et qu’il continue, d’une certaine manière, à entretenir depuis sa disparition. De l’au-delà donc. Quelque chose de ça l’a attiré dans des textes d’Annie Dillard, notamment les nouvelles du recueil « apprendre à parler à une pierre », par sa manière d’évoquer ces relations spéciales avec la nature. Mais le livre que, dans la foulée, il a entrepris de lire est un peu trop académique, longue série de descriptions remarquables mais où il manque ce qui l’intéresse, qui échappe, qui déséquilibre l’observation, fait rencontrer ce qui ne se raisonne pas. Mais quand même, dans certains passages, qui mettent le doigt sur ce qui échappe alors même que l’on croit saisir, qui échappe et pourtant laisse une impression forte et indélébile, qui inscrit le manque dans un mouvement, il ressent vivement ce qui l’excite dans les restes de sauvagerie qui l’animent quelques fois, et qui faisaient qu’elle et lui se retrouvaient en des instants improbables, hors de toute convention, libérés. « La taupe est presque entièrement libre à l’intérieur de sa peau, et sa force est énorme. Si tu arrives à attraper une taupe, en sus d’un bon coup de dent dont tu garderas le souvenir impérissable, elle bondira hors de ta main d’une seule secousse convulsive, et à peine l’auras-tu prise, que déjà elle sera repartie ; on ne parvient jamais à la voir vraiment ; tu ne fais que sentir cet afflux et cette poussée contre ta main, comme si tu tenais un cœur qui battait dans un sac en papier. » A l’intérieur de la peau. Secousse convulsive. Afflux contre la main. Cœur qui bat. Comme quand il faufilait rapidement la main sous ses vêtements, furtivement, « presque pas », pour effleurer la nudité en tous les points tendres et chauds, pour en capturer, voler, une sorte de totalité fluctuante, improbable et bouleversante, une « vue de l’esprit » matérialisée dans la paume, tandis qu’elle faisait de même, les deux corps distincts, tâtés furtivement mais fébrilement, soumis au même désir de pénétrer leur enveloppe, de ne faire qu’un. Tenter, à nouveau, de toucher l’âme et se la faire toucher. « Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes. » (p.386). Il revient aux mésanges affairées, coquettes, volubiles. Pourquoi se sent-il, non seulement captivé, mais sollicité et emporté soudain dans la possibilité d’un autre fil narratif ? Pourquoi regarder ce spectacle et s’y oublier lui fait éprouver la possibilité, par-là, de rejoindre la disparue ou d’habiter ailleurs, un ailleurs où il serait plus plausible qu’elle resurgisse ? Il songe alors à une note de bas de page dans un livre lu récemment, page 250 : « Thom van Dooren (Fligts ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens « d’histoire », de nombreux organismes racontent des histoires… » En regardant les volatiles transformant la gouttière, le toit, l’eau en bains privatifs, ses rêveries dérivaient vers une action similaire à laquelle il avait pris part, à la manière de ces oiseaux, et soudain cela créait un rapprochement avec ces êtres, sa part d’oiseau s’ébrouait avec eux, se faufilait dans leur imaginaire, la manière dont ils tissent leur histoire en se lavant communautairement. C’était le souvenir d’une chambre de maison close, secrète, où, à deux dans la baignoire ils inventèrent, silencieusement, ou dispersés dans un babil très ornithologique, être installés à jamais dans leur maison personnelle, cachée, inexpugnable. Si durant cette expérience il renoue avec un bien-être intense, devenu rare, et qui lui rappelle des félicités anciennes, c’est surtout que tous les éléments, tangibles et intangibles, visuels et virtuels, proches ou imaginés, factuels ou projetés le prennent dans un enchevêtrement multispécifique, pour parler comme Anna Lowenhaupt Tsing, enchevêtrement de plusieurs histoires associant différentes temporalités, différentes choses, espèces et flux, qui lui rappellent forcément les étreintes où soudain tout semblait correspondre, converger en fusion pour ouvrir des possibles inédits, un futur impensé. Etreintes durant lesquelles leurs corps unis n’étaient rien de plus qu’une main traînant dans l’onde, main multifacette, titillée par d’innombrables ombres et impressions, banc de poissons intrigués venant la frôler, la mordiller, fantômes remontant des lits de vase. Ces enchevêtrements, composés comme en laboratoire ou surgissant de manière fortuite, quels que soient leurs leçons ou débouchés, tels qu’en eux-mêmes, font du bien, instaurent des milieux où il lui semble qu’enfin la vie privilégie la compréhension et la co-construction, permet d’élaborer une attention aux choses prometteuse, guérisseuse. Un tel enchevêtrement draine des lumières – tamisées, crues, vives, chaudes, froides, foudroyantes, qu’importe – au cœur des taillis, estompe la violence d’être un individu clos sur lui-même, donne l’impression que le peu d’intelligence détenue n’est qu’une infime partie d’un mycélium qui le traverse.

C’est une dynamique de ce genre que l’artiste Candice Lin trace dans un fouillis de narrations historiques, à priori disparates, non appelées à s’entrecroiser, verrouillées, hermétiques et dont l’inertie contribue à perpétuer la reproduction d’un récit linéaire, autoritaire. L’artiste vient rompre la morgue de cette inertie. Un corps blanc exquis, est le titre de l’enchevêtrement qu’elle réalise à Bétonsalon. Ce corps blanc exquis nomme le bien le plus désirable, indéfinissable par nature, que les colonies incarnèrent dans la chair blanche occidentale. Pour lui, bien après, ça évoque quelque chose confondu dans la lisière d’un bonheur d’ultime, au-delà, tel le corps de son amante qui n’est plus à présent qu’un mirage, décomposé en fine terre onirique, spectrale, féconde. Mais, en l’occurrence, ce blanc exquis est celui de la porcelaine, objet de convoitise intense et violente de la part des forces colonisatrices découvrant ce raffinement technologique et culturel en Chine. La porcelaine devient un espace de change fantasmatique entre civilisations affrontées, l’une cherchant à dominer l’autre, en lui soutirant ses savoir-faire, son génie, sa beauté. Mais au-delà de cette tragédie, les deux cultures se mélangent, se contaminent, dérivent. Pour Louis Pasteur et Charles Chamberland, « les pores si fins » de la porcelaine en font « un filtre performant pour l’étude des bactéries et virus, autres voyageurs clandestins invisibles à l’œil nu ». L’agencement conçu par l’artiste est, de la même manière, un immense dispositif imaginaire de mailles finement croisées, mailles de différents récits et temporalités, de différentes sciences et fabulations à travers lesquelles circulent virus et bactéries minoritaires, recomposant sans cesse la possibilité d’histoires détournées au sein des corps dominants, altérant patiemment leur linéarité insolente, maintenant possible la fabrique de mondes impensés. « Des chercheurs du XXème siècle, en s’alignant sur les prétentions de l’homme moderne, ont concouru à nous détourner de notre capacité à faire attention aux histoires divergentes, stratifiées et combinées qui fabriquent des mondes. Obsédés par la possibilité d’étendre certains modes de vie à tous les autres, ces chercheurs ont ignoré tout ce qui se passait ailleurs. Néanmoins, à mesure que le progrès perd de son attrait discursif, il devient possible de voir les choses autrement. » (p.59) Candice Lin élève une sorte de mausolée bactériologique aux destins de deux personnages historiques, n’ayant pu se rencontrer, car appartenant à des siècles séparés, mais tous les deux refoulés, bâillonnés, tourmentés à cause de leur genre. L’un est l’écrivain James Baldwin, africain américain, homosexuel et en tant que tel discrédité par le mouvement viril des Black Panthers. Forcément peu accepté par les Blancs, moqué par les Noirs guerriers, condamné à se chercher entre deux eaux. Candice Lin en fait aussi la plaque sensible sur laquelle s’est imprimé le massacre des Algériens dans la Seine, à commencer par un effet de vide. Revenant de New York, il remarque avant tout la désertification des cafés arabes, la disparition de nombreux visages qu’il avait l’habitude de côtoyer, avant de découvrir l’horrible explication de cette disparition brutale avec laquelle, en tant que Nègre appartenant à une communauté connaissant esclavage et lynchage, il ne pouvait que résonner. L’autre personnage est une femme, une botaniste, Jeanne Baret, inconnue au bataillon, et pour cause, au XVIIIème siècle, les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Elle a contribué à faire évaluer la connaissance des plantes, dans l’ombre de son « mari et maître », distillant dans la science masculine des savoirs venant de tradition de soins très féminins. Connaissance des simples, infusions et décoctions de « bonne femme ». Elle a participé à la grande expédition Bougainville, accompagnant secrètement son mari, déguisée en homme car les femmes n’étaient pas tolérées sur les navires, par superstition (tout ça, encore, une histoire de menstruation). Une femme, découverte en mer, comme les algériens, était susceptible d’être balancée par-dessus bord. Même engeance.

Au centre de la halle bétonnée, nue, il y a un lit. En porcelaine non cuite. Poreuse, perméable, altérable. C’est la couche d’amants telle que décrite dans un roman de Baldwin, un lieu de confrontations, de germination douloureuse, de pourrissoir sentimental, d’incubateur paradoxal. La chambre est en désordre, un foutoir typiquement bohème qui atteste d’une difficulté à vivre là. Mais de toute façon, le lit, celui-ci ou un autre, c’est toujours un espace d’échanges, de corps à corps qui se refilent leurs fièvres, bonnes ou mauvaises, froides ou torrides. Sueurs, salives, poils, cheveux, pellicules, gouttes d’urine, morve, sperme, cyprine, larme, peaux mortes et quelques fois, suintant d’ici ou là, sang et pus. Et, c’est étrange, ce lit, cette chambre, au milieu du vide, juste délimités par de longues bâches de plastique transparent, donnent l’impression d’un espace confiné, étouffé. Poisseux. Il y a la vasque d’un urinoir, des tuyaux, un alambic, un glouglou fluvial. Une poubelle remplie d’eau de la Seine. Tant que le massacre des algériens ne sera pas reconnu, élucidé totalement, faisant l’objet d’excuses, leurs âmes croupissent dans cette eau. Peut-être est-ce du reste la poubelle remplie de pisse dans laquelle se plongea un Algérien pour échapper à la noyade mains jointes (la prière, l’Eglise n’est jamais loin quand on fabrique des martyrs). Dans cette eau, des plantes séchées, de celles qui furent identifiées par Jeanne Baret pour soigner la gangrène de son époux, sont plongées. Une sorte de soin symbolique pour conjurer la pourriture idéologique que représente la noyade forcée d’innombrables humains, concertée, décidée par les forces de l’ordre. Et puis l’alambic gargouille, en pleine activité. C’est de la pisse. Elle provient des dons des visiteurs et visiteuses. Dans de petits pots, comme lors des visites médicales ou, directement, via l’urinoir disposé à l’entrée. Des pisses-debout sont à la disposition des femmes. Ce mélange d’eau de Seine infusée et de pisse distillée est aspergé sur le lit, via un dispositif similaire aux appareils anti-incendie, la chambre en désordre. La terre non cuite absorbe, réagit, craque, se fend, change de couleurs, verdit, pourrit lentement. « Je pense au liquide, à la condensation, comme à un souffle, comme au halètement nerveux de l’attente, de la tension sexuelle, de la possibilité. Et aussi à la moisissure, à la rosée qui ne peut s’évaporer, qui se condense sous une bâche en plastique ou à l’intérieur d’une vitrine et qui croupit, détruisant les fragiles plantes, faisant pourrir les graines et « saigner » l’encre des archives jusqu’à ce que l’écriture ne soit plus lisible. » (Candice Lin, guide du visiteur) Tout autour, des documents que l’artiste a examinés pour explorer les éléments de son installation, des traces de vie laissées par Baldwin et Baret, des informations sur la vie sur les navires, les explorations botaniques du XVIIIème siècle, des échanges épistoliers, des objets exotiques, le massacre des algériens. Des archives et des tentatives d’appropriation, des dessins, des textes manuscrits, un espace d’étude, de recherche, de compréhension. Aussi, en guise de corps blancs exquis, donc, un urinoir et, épars, des linges de corps, petite culotte, chaussette blanche, chaussures vides abandonnées, raides. Tout cela, un enchevêtrement complexe, avec des lignes directrices, mais surtout une majorité de lignes de fuite, l’ensemble reste difficile à circonscrire dans le profil d’une œuvre uniforme, univoque. Ça déborde de partout, ça fuite, ruisselle. Les textes d’accompagnement, la vidéo, ne proposent aucune synthèse, au contraire, ils ajoutent des couches, des perspectives, complexifient le feuilleté multi-spécifique. Ce n’est pas embrassable d’un seul regard, quel que soit le point d’où l’on se place. C’est un lieu d’études et de recherches, c’est un dispositif flottant comme un radeau pour voyager à travers les non-dits de l’histoire, les versions officielles, les interprétations biaisées, qu’il s’agisse d’histoire des sexes, des colonies, des savoirs. « Les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. » (p.21) La prise en compte des fables, désormais, se répand à tout régime de vérité, non sans susciter de multiples résistances, parfois virulentes. C’est cela aussi, penser, sentir, la main vacante dans l’onde (au sens large, la part d’électricité commune à tout ce qui nous entoure, la circulation de fantômes), antenne ou gouvernail intuitif. Yves Citton ne fait rien d’autre quand, pour mieux penser l’actuelle médiarchie, il plaide pour une archéologie des médias qui exhume les imaginaires les plus loufoques, étudiant quelques textes fantaisistes de siècles anciens qui, sous prétexte d’inventer des machines fantastiques, sans le savoir ni vouloir préfigurer quoi que ce soit, saisissaient le rayonnement envoûtant, toujours déjà là et que captent, instrumentalisent nos médias modernes, via aussi nos ordinateurs ou autres interfaces numériques. Tout est important, « bricolages surprenants », « rêves impossibles », autant de « chiffons palimpsestueux brouillant la succession bien ordonnée des générations techniques ». (p.196) C’est, notamment, la « machine à tisser les flux aériens » décrite, dessinée, conceptualisée par James Tilly Matthews, un britannique interné comme fou. Elle permet de contrôler les humeurs et d’orienter les actes des citoyens par émission de « fluides sympathiques » prenant le contrôle des esprits. « (…) Les « Assassins » – nom par lequel Matthews désigne ces « pneumaticiens » et « magnétiseurs » malfaisants – conspirent à contrôler la vie politique du pays à travers tout un travail de « façonnage d’événements » » et que l’auteur appelle joliment la cerf-voltance. (p.199) Pas besoin de beaucoup extrapoler pour établir un parallèle avec la mainmise de l’environnement numérique sur nos comportements au quotidien, largement synchronisés, rythmés par une politique de l’événementialité grand public laissant de moins en moins de place à tout ce qui est minoritaire. Mais c’est aussi s’intéresser à l’invention de cette « machine universelle d’enregistrement et de programmation musicale » décrite minutieusement, dans les moindres détails techniques, par trois frères habitant Bagdad autour des années 850. Le fonctionnement de cet « instrument qui joue de lui-même » repose sur un principe qui n’est pas sans un air de famille avec nos cartes perforées bien plus tardives. Ces choses circulent, baignent dans des courants d’idées qui nous irriguent tous. Ces élucubrations farfelues peuvent nous faire sourire, elles ont alimenté probablement un courant d’inspirations, d’esquisses, de projets et de désirs qui, à un moment ou l’autre, se concrétisent, s’incarnent de façons plus « plausibles », « réelles ». Cela participe des essais et erreurs d’une intelligence collective appréhendée sur des siècles. L’ubiquité du numérique relève sans doute, pas seulement mais aussi, d’une aspiration lointaine, profonde qui recoupe toutes les histoires de magnétisme, de voyance, de mesmérisme, et cette généalogie explique en partie la fascination qu’exerce cet univers numérique. Machine à tisser les flux aériens, instrument qui joue, enregistre et diffuse de la musique dans les airs, seul, voilà des dispositifs qui invitent à élargir nos connaissances du cosmos dans lequel nous baignons, matrice qui fabrique individuation et transindividuation. Une installation comme celle de Candice Lin est à la croisée de tout ça : restitution véridique de bouts d’histoires, utilisation de fragments machiniques ou morceaux technologiques bien réels et actuels, mais aussi élaboration d’une machine inédite et hétérogène, aux contours et mécanismes insaisissables dans leurs détails, mais lancée, impossible à arrêter, rendue folle, cumulant de plus en plus de vécus et de témoignages de ce qui, autour des histoires soulevées, a été jeté dans l’ombre, occulté, censuré, rectifié, broyé, opprimé, déformé, exterminé. Les liens qu’elle tisse entre tous les éléments qu’elle convoque, matériellement ou non, sont fragiles, pas forcément de l’ordre de l’enchaînement logique ni de l’emboîtement mécanique incontournable, mais inscrits dans une dynamique plus aléatoire, relèvent du saut dans le vide, du « blanc » qui sépare deux sortes d’intitulés ou de marques. En ce sens, même souligner l’absence de lien est une invitation à creuser, à sentir autrement, à se dire que, oui, en grattant on peut trouver qu’une liaison, en fait, passe ailleurs. Ce travail d’artiste ressemble à un mycélium, en fait, qui trame son réseau parfois longtemps sans donner de fruit, et soudain, parfois sans que cela s’explique rationnellement, éclot en fruits rares et épars ou abondants. Cette précarité de la coordination de tous les ingrédients qui font que là, soudain, ça porte des fruits, cette précarité est justement ce qui compte, c’est la trame de l’œuvre (en tout cas tel que lui, en situation, la sent, sans doute est-il particulièrement réactif à ces ondes), la trame que l’on perçoit et qui aide à penser autrement, livré à l’expérience esthétique face à de telles œuvres. C’est ce qu’explique Anna Lowenhaupt Tsing dans son étude sur les matsutakes. En fonction des tailles, des incendies, de l’exploitation forestière qui modifie le biotope, les champignons peuvent ne pas porter pendant plusieurs années. « Le fait qu’il n’y en ait pas pendant de longues années est en soi une qualité : une ouverture à l’irrégularité temporelle des histoires que les forêts tissent d’elles-mêmes. La fructification intermittente, spasmodique, nous rappelle la précarité de la coordination ainsi que tout cet ensemble intriguant de circonstances qui caractérise la survie collaboratrice. » Remarquez que l’histoire officielle de l’homme sur terre essaie de se présenter en texte dense, sans faille, une progression réussie et parfaite, évacuant toutes les irrégularités, toute précarité. Les histoires alternatives incorporent les irrégularités temporelles. Face à une installation artistique à percevoir comme la « fructification intermittente spasmodique » d’un travail souterrain bien plus étendu, il ne peut s’empêcher de vibrer, vibrer à partir de ce qu’il identifie comme le travail souterrain, mystérieux, qui continue à le réunir, malgré tout, sans visibilité pour qui que ce soit, à celle à présent perdue. Le mycélium qui les a réunis, a donné quelques fructifications spasmodiques remarquables, déjà anciennes – courriers échangés, conjonctions écrits et dessins, SMS délirants, échanges de regards, mais aussi ce qui, vu par d’autres, ne serait rien d’autres que déchainement pornographique et leur semblait floraison irréelle de leurs corporéités amoureuses insoupçonnées – , il le pense de plus en plus, avance patiemment, interminablement, se développe, trouve d’autres sols, et inévitablement, un jour ou l’autre, donnera de nouvelles fructifications tout autant intermittentes, coordinations précaires et irrégulières, en un point encore inconnu de la trame tissée souterrainement.

Mais, pour l’heure, tout est dormant, comme l’automne qui s’installe. Comme des scènes de vies hétérogènes immobilisées dans la laque. Les tableaux de Haegue Yang où se figent des configurations « ESP » (« perception extrasensorielle aussi connue sous le nom de sixième sens ou seconde vue »). Des collages de feuilles, de racines, en conjonctions cosmologiques, en suspension dans une épaisse couche de vernis séché à l’air libre, ayant absorbé poussières et insectes. Des assemblages qui vivent, continuent à croître, comme vus sous une couche de glace les protégeant de l’extérieur. Assemblages nés de leurs échanges et représentés, là, in vitro. Se rendre compte que leurs flores et faunes intérieures s’étant mêlés et reproduites a engendré des êtres hybrides qui continuent à pousser, s’enchevêtrer, former le mycélium qui, espèrent-ils, finira par réunir encore, quelque part, des bouts de leurs deux vies. Chaque ensemble évoque un « tout » né d’une bifurcation imprévue, accidentelle, entre animal, végétal, et humain, des instances de mutations poétiques. Des configurations qu’il contemple fixement, intensément, avec l’impression, effectivement, de se déplacer dans l’onde, de changer de place dans le mycélium, se rapprocher de fructifications spasmodiques et éphémères, un jour peut-être, dans une grâce extrasensorielle.

Pierre Hemptinne