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Cimetière et perte de centre hospitalier

Fil narratif à partir de : Un village et son cimetière médiéval – Marcel Proust, Le temps retrouvé – Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 Verdier – Smak Gand, Verlust der Mitte et intervention de Christophe Büchel – En vivant, en écrivant, Christian Bourgois

Le village regarde passer le col et, reliant les deux versants de la montagne, surplombe le vide de profondes vallées, l’une comme un couloir de forêts conduisant à de lointains sommets lunaires et ravinés, l’autre dévalant à pic en louvoyant vers de lointaines promesses marines. Il a déposé son vélo au parking près du col et visite le site en pleine sieste. Il s’enfonce dans le lieu, en étranger, flâne dans le dédale des ruelles, labyrinthe accueillant et escarpé. Le village grimpe jusqu’à toucher la base du promontoire rocheux, nu et désertique, coiffant la montagne. Il débouche, inévitablement, comme si le transit dans les venelles tortueuses, les impasses et les placettes ne servait qu’à le rendre là, entre l’église et son petit cimetière. Cimetière à ciel ouvert, presque sans séparation, sans délimitation autre que symbolique, square ouvert, méditatif. Presque effacé et, de cet effacement, tirant toute sa présence captivante, magnétique. Sans âge, tellement, qu’il semble que le contenu des tombes se soit volatilisé, totalement recyclé dans la nature, ne contenant désormais plus rien que l’oubli. Quelques décorations métalliques autour des tombes usées évoquent les structures d’un dortoir à ciel ouvert. L’espace est doux, idéal pour bercer les anxiétés qu’inspire le déclin amorcé, le sentiment de plus en plus vif d’avoir abordé la pente descente de son existence. Ce ne sont pas les tombes de tel ou telle, les morts ici sont lointains, dissous, morts plusieurs fois, lavés, essorés. Ce sont aussi bien ses propres disparus, ses disparitions personnelles qui sont ici signalées, prises en compte. Ce qui fait qu’il déambule dans les sentiers effacés, abstraits, entre les zones d’inhumation, en égrenant le nom de ses morts et mortes à lui, ceux et celles à qui il tient, avec qui il continue, dans la tête, à dialoguer, quoi qu’il arrive, et à faire famille, groupe, association, avec lesquels il entretient une langue commune, un récit partagé à temporalités multiples. Croix esseulées dans des bouts de terrain vague. Berceaux envahis de plantes grasses, signes végétaux exubérants d’une vie ailleurs, ressemblant à des bancs d’algues prospères, ondulant légèrement dans l’onde. Tombes couvertes de graminées sauvages, floraisons buissonnières, triomphe simple de la biodiversité. Bouquets modestes, discrets. Juste un monticule de pierres, silhouette d’une dépouille surmontée d’une croix en bois vermoulu, comme pour un enterrement à la sauvette, en terre inconnue. Des sépultures paisibles qui ressemblent à des parcelles potagères de permaculture. Un majestueux houx au tronc boursouflé, tortueux, étend son ombre, son parasol vivace. Il se réfugie là et y savoure une quiétude disponible. Une rare félicité, lui qui, de moins en moins, se sent gagné par l’insouciance.  Pourquoi la séduction qu’exerce ce cimetière, donnant envie d’y dédier son dernier repos, apaise, atténue ses angoisses de mourir ? L’espèce de bien-être et d’apaisement qu’il y distille une fois en osmose imaginaire avec cet environnement, son milieu d’adoption momentanée, semble la promesse de ce que serait son futur stade de cadavre, état correspondant à ce même sentiment mais transformé en bourdon, stable, immuable, à l’infini, sans plus aucun dérangement, plus aucune épreuve. Il s’éprouve là comme en un point d’éternité, fragile, équilibriste, comme visité, quasiment dans le sens religieux, par ce genre d’analogies qui sont pour le narrateur proustien des capsules à voyager dans le temps, à oublier que le temps s’écoule unilatéralement, sans retour, analogies qui se répètent, flattent et engourdissent les sens qui y trouvent refuge en quelque chose, qui traversent les années en installant une permanence, l’illusion que quelque chose ne s’altère pas, demeure immuable. Du temps pur, la clé de l’immortalité, peut-être. Un enclos hors du temps qui lui rappelle tous les jardins, les petits potagers approximatifs, que, dans chaque endroit où il a habité, il a improvisé et cultivé de manière avant tout instinctive, intuitive. Des jardins où les gestes rituels, répétés chaque année, selon les cycles des semis, des saisons, des météos, des vies de parasites, cultivent le rythme des survivances de tout ce à quoi il tient, mais qui prennent des formes de plus en plus abstraites, immatérielles, spirituelles et qui soutiennent le goût de vivre, comme un chapelet que la respiration primale égrène avec prudence et croyance.

Ces instants analogiques proustiens sont des acmés sensorielles qui – via le goût, la vue, le toucher, l’odorat, un déraillement de motricité – réactualisent des souvenirs précis, jusque-là ensevelis et ressuscités, pas seulement en tant qu’images extirpées de leur gangue, mais pleinement, comme si ce fragment de passé était revécu dans l’être entier, au présent. Atmosphère de renaissance. Pour tout individu, ils forment un cheminement, et ils ne sont pas nombreux, en général, une poignée qui forme constellation, qui se répètent. Une madeleine, un tintement métallique, un linge d’hôtel, un pavé vacillant. Mais ce que, dans le désir de vivre plus fort et plus longtemps, il inhale en ces instants, c’est la conviction de dénicher l’essence des choses, en-dehors du temps, ça l’enivre magistralement, anesthésie les inquiétudes quant à l’avenir et la mort. Mais, ensuite, quand l’excitation retombe, le ruissellement engourdi de la mélancolie gonfle, est en crue. Car ce qui a été respiré de paradisiaque est irrémédiablement perdu, il le sait, bien qu’il l’ait tenu entre les mains. « Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu. » (p.870) Ce petit cimetière hospitalier, où il débouche inopinément, pas du tout au terme d’un pèlerinage préparé, est parcouru de bouffées de paradis perdus. A l’instar du souvenir de certaines cabanes, construites au fond des bois, où il se cachait, protégé de toute ingérence d’autres humains, se projetant dans un avenir à écrire. Se nichant, protégé, hors des flux du présent, et observant le réel à travers les murs en branches tissées, regardant ce que déjà il devient, détaché, en désaccord partiel avec ce destin, hybride, non conforme à ses rêves, cherchant à lui fausser compagnie, désespérément, restant coi, hors du temps, s’imaginant alors intouchable, invisible, imputrescible, protégé de tout vieillissement. Pas né, pas mort. Ces états d’âme cultivés jadis dans ces cabanes bricolées sont réactivés à la vue du petit cimetière. Mais aussi, de manière poignante, inattendue, en lisant les pages où Annie Dillard raconte comment elle écrit dans des cabanes. L’aménagement, la température, les lumières, le temps qui coule, la vue par la fenêtre, l’emploi du temps global dans lequel cette cabane d’écriture flotte, dérive, se fixe. Une stabilité de fortune dans le tourment d’écrire. Un tourment tortueux, avec des instants étincelants, inattendus, cascades ou tourbillons qu’on n’a pas vu venir, ne l’oublions pas, des félicités semblables à celles que provoquent les analogies proustiennes, le propre de l’écriture étant de les déterrer, les libérer, sans pouvoir localiser avec précision leur gisement et prévoir exactement leur explosion. A la manière d’un démineur. « Ma cabane se réduisait à une seule petite pièce bâtie au bord de l’eau. Les murs étaient faits de planches rognées, et non isolées ; en janvier, février et mars, il faisait froid. Il y avait deux petits lits de fer dans cette pièce, deux placards, quelques étagères au-dessus d’un modeste plan de travail, un poêle à bois et une table installée sous une fenêtre, où j’écrivais. Cette fenêtre donnait sur un banc de sable… » « J’essayais de réchauffer la cabane avec le poêle à bois et un radiateur au fioul, mais je n’avais jamais chaud. Je travaillais revêtue d’une casquette de laine, de longs collants en laine, de chandails, d’une veste matelassée et d’une écharpe. » Il a en effet connu des hivers rudes où il écrivait et lisait, sur le petit secrétaire de bois issu des vieilles maisons familiales, des heures, emmitouflé comme s’il arpentait les champs gelés et plein d’écho cristallisé, doubles chaussettes et bottes, pull, manteau, écharpe. C’est lors de ces longues heures dans le froid qu’il a attrapé les douleurs aux genoux, récurrentes, lancinantes. Ce rappel puissant autant qu’inopiné – par le cimetière et la lecture des cabanes de Dillard – d’anciennes disciplines presque monacales, indispensables pour affronter le devenir et survivre, à une certaine époque démunie, disciplines qu’accompagnaient l’ivresse d’exaltations cérébrales et de divagations presque héroïques, suscite après tant d’années, essentiellement, beaucoup de nostalgie et de mélancolie.

Une nostalgie violente, à vrai dire, comme d’avoir été lui-même écrivain de cabanes, d’en avoir été expulsé, cherchant le chemin pour s’y faufiler à nouveau. Ces cabanes hospitalières pour écrire ne sont pas sans évoquer certains édifices du petit cimetière, ou ceux d’autres cimetières plus architecturaux, caveaux meublés sommairement où la mort ne se différencierait pas d’une certaine vie (ou l’inverse). D’ailleurs, les enfants pensent, en voyant ces édicules funéraires semblables à des maisons, des hôtels, de petits palais, que les morts habitent dans les cimetières. En ce qui le concerne, ne pratique-t-il pas dans ses cabanes, dans ses caveaux, dans ses bureaux – où qu’il soit depuis lors, dès qu’il écrit, il reconstruit mentalement autour de lui la structure branlante d’une cabane –, une écriture n’aboutissant jamais au point final, se déroulant en exercice continu, sans cesse recommencé, s’effaçant de la mémoire dès qu’atteignant l’horizon de ce qu’il parvient à saisir avec les mot, refluant alors, instaurant une nouvelle plage blanche, l’investissant alors peu à peu, reprenant les mêmes sujets, repassant dessus, variant les mots et la musique des phrases, ramifiant les images, entre vie et néant, du milieu de la matière où vif et mort se mélangent, où l’esprit continue à rêver, formuler, agencer images, sons, symboles, mais comme en dormant infiniment, toujours déjà un pied dans la tombe. Un flux d’écrit qui passe par lui, vient de lui, qu’il singularise, mais qui ne dépend pas que de lui, s’origine ailleurs, provient d’autres singularités, va rejoindre d’autres points de vie, pris dans le réseau très large de tout ce qui, dans le vivant, socialisé ou non, fabrique des individuations. Quelque chose qui, d’une certaine manière, continuera quand il aura disparu. Dont il n’est qu’un relais éphémère. L’écriture est une manière d’étendre une couverture sur soi pour s’isoler de la réalité tout en la décrivant de manière maniaque voire hallucinée, pour éloigner certaines contraintes que représente vivre dans une société non voulue, les contraintes professionnelles de plus en plus aliénantes, de plus en plus pensées idéologiquement pour insécuriser le citoyen, les déraillement toujours plus nombreux et diversifiés des relations affectives, les éclaboussures de la violence que l’économie exerce sur un grand nombre de fragilisés et retombent sur tout un chacun devenant coresponsable. Ecrire n’est que produire un tissu isolant, sous lequel se nicher en espérant qu’y germe un accord avec une vie mentale choisie, amniotique, synchronisée avec ce qu’il aime vraiment, ce qu’il souhaiterait de meilleur pour tout le monde, un rythme avec lequel il se sentirait en plein accord. Attendre, ébaucher cela en étant recroquevillé au fond de son lit, ses chaleurs, ses douceurs, ses fraicheurs surprises, ses frontières floues entre veille et sommeil.

 

Le petit cimetière, inattendu, qui lui ouvre les bras lui restitue, comme un parfum dans l’air, la sensation d’une nuit magique, il y a longtemps, à l’hôtel. Sensation d’un voyage en tapis volant sous un ciel étoilé, pour recourir à un cliché de bonheur surréel. Dieu sait pourquoi ce souvenir lui revient de manière de plus en plus insistante au fur et à mesure qu’il s’en éloigne irrémédiablement. Après l’amour, ils s’étaient allongés, enlacés. Elle s’était lovée contre lui, prise dans l’anneau du bras, la tête posée sur son torse. Elle avait dit, « ça ne va pas durer longtemps, je ne sais pas dormir avec quelqu’un ». Et lui s’était excuser d’avance : « mon bras va s’endormir, ce sera vite inconfortable, faudra bouger, mais c’est tellement bon pour l’instant. » Ils avaient dormi ainsi, sans bouger, des heures, sans aucun inconfort. Pour la première fois, dans cette position, son bras ne s’était pas engourdi, aucun picotement, aucun sentiment soudain d’un membre mort, perdu dans le vide. Pour la première fois, elle avait sombré sur le corps d’un amant, en complet abandon. Une réelle lévitation défiant le jour et la nuit, la vie et la mort, souffles emmêlés. Une formidable expérience de légèreté à deux. Jamais retour à la surface éveillée n’avait été aussi claire et moelleuse, une réelle aurore douce et progressive, simultanée dans leurs deux corps. Ils ont sombré dans le sommeil après tant de caresses frottis pénétrations enlacements, au point de se sentir intimement mélangés, interchangés, qu’ils se réveillent avec cette sensation que les bords, les frontières de leurs êtres sont encore ouvertes, poreuses, emmêlées, qu’ils ne forment qu’une existence plurielle plutôt que deux vies. Ils émergent des rêves dans une atmosphère de totale hospitalité réciproque, ce qui libère une douce et forte allégresse. Comme s’ils s’échouaient sur les rivages d’une utopie réelle, baignée d’une fraîche régénérescence due aux vertus de cette hospitalité totale, absolue, répartie dans tous les corps, tous les êtres, à la manière d’un bien précieux collectif, universel. Et ce sans-bords mutuels dans lequel, à peine les yeux ouverts, ils replongent à pleines bouches, et qu’ils sentent comme une puissance accueillante qui les transcende, ils voudraient, fidèles aux naïvetés des amoureux qui s’imaginent que la force de leurs sentiments peut transformer le monde, en faire un modèle pour tous les bords qui, chaque jour, sont le motif de drames, tragédies, démonstrations de cynismes, exercices de violences inhumaines. « Notre bord en effet, ce n’est pas seulement une affaire d’espaces, ce sont les barques glissant sur nos côtes, ce sont tous ceux qui arrivent et qui nous arrivent, c’est un bord qui passe au milieu, qui nous divise, nous révèle déchirés et disjoints ; le « nous » et le « dans » interrompus par ce qui vient, le bord faisant « irruption et interruption » en plein centre. Ces bords qui ne sont plus des bords, mais comme des blessures dans la ville, des revers de la ville dans la ville, mais aussi, et encore, des versants de la vie, des côtés du monde, des bons ou des mauvais côtés du monde. » (Macé, p.21)

Alors qu’il travaille en permanence à se créer un milieu hospitalier, pour lui-même, à partir de lui-même, ses idées, ses humeurs, ses désirs, élaborant un récit qui lui laisserait une place décente, vivable et bordée de façon ouverte, sans cesse lui parviennent les signes d’une société de moins en moins hospitalière, de plus en plus discriminante, criminelle. Et exerçant une tension contre ceux et celle qui entendent cultiver délibérément l’hospitalité. L’effort personnel pour maintenir l’illusion de bénéficier d’un cocon protecteur – prêt à en élargir le bénéfice à d’autres fragilisés – s’en trouve plus conséquent, stressant, et probablement condamné à être plus rapidement exténué. Un effort qui se trouve piégé aussi parce que le récit qu’il produit, qu’il doit rendre immanent comme une seconde nature, transforme inexorablement le cocon en quelque chose de clos, dont il est inconfortable de s’extraire pour vaquer à l’extérieur. Involontairement, une dynamique de replis s’installe, qui recrée des micro-pays fermés sur eux-mêmes, des enracinements qui finissent par ressembler à ceux que professent les croyances xénophobes qui prétendent protéger leur pays. Ne pas se laisser piéger donc, il demande désormais cela, aussi, à la manière dont il écrit l’écriture qui le module, une dimension d’hygiène mentale. Toute dimension d’enracinement, dès qu’elle pointe, doit éveiller la méfiance et faire l’objet d’un traitement : « n’est-elle pas contaminée par les histoires de racines nationales ? ». Elle doit être soumise aux techniques complexes d’ouverture, qui se bricolent opiniâtrement plutôt qu’elles ne se prescrivent rationnellement. C’est une condition sine qua non pour maintenir la possibilité de l’hospitalité pleine et entière. « Il faut vouloir définir le pays comme quelque chose que l’on peut quitter, et qui se définit justement par l’infinité de départs qu’il autorise, en pratique, en pensée (et aujourd’hui spécifiquement, c’est si clair : en accueil). Cela fait du bien de pouvoir vivre le pays comme quelque chose que l’on habite d’autant mieux qu’on peut le quitter, et qu’on peut y laisser entrer, rester, bouger, et qu’on peut en laisser sortir. Opposer le dépaysement à l’empaysement, c’est une décision, donc. » (Macé, p.59) Et tout est fait pour entretenir la crainte de partir, de sortir de son pays, la peur de ne plus pouvoir y rentrer, y retrouver son enracinement, pendant que, parallèlement, les louanges de la flexibilité ne cessent de retentir.

Les médias, les politiques ne parviennent plus, ou ne veulent plus, traiter de ce choc de l’inhospitalité envahissante. Ce n’est plus un problème. « Notre politique migratoire est ferme et humaine », dit un premier ministre, et ses propos sont relayés avec « objectivité », histoire de valider somme toute la prétention à rester humain. L’art contemporain aborde ces questions, mais à l’intérieur de circuits économiques et symboliques qui ont peu de retombées sur le réel. Ou, alors, peut-être à long terme ? Parfois, néanmoins, dans une institution culturelle ou l’autre, il se passe quelque chose. La possibilité de. Parce que l’institution, pour une fois, jouant provisoirement le jeu de la radicalité, casse ses bords, mélange les genres, brouille la séparation entre actualité insoutenable et production symbolique haut de gamme. Ainsi, un jour à Gand. Il se dirige vers les salles consacrées à un choix d’œuvres des collections permanentes, intitulé « Verlust der Mitte ». « Perte de centre ». C’est le titre d’une œuvre d’Asper Jorn, membre du groupe Cobra, qui lui-même l’avait choisi en référence au livre d’un historien d’art ayant appartenu au parti nazi, Hans Seldmayer, et plus que probablement pour contribuer à dénazifier l’approche de l’historien d’art. La « perte de centre » peut signifier catastrophe pour les uns, progrès pour les autres ! Mais dès le premier pas, c’est autre chose que l’on voit, qui saute aux yeux, qui fait « œuvre d’art » et « musée ». Et qui, plus que n’importe quelle œuvre d’art, fait exploser le centre de la mondialisation. Tout tourne. Les salles sont occupées, elles ne sont pas les lieux tranquilles où contempler « le patrimoine, les réalisations de nos grands artistes ». Elles sont envahies par des couchettes de fortune. Alignées. Et ces couchettes, même si les personnes ne sont pas là pour le moment, sont occupées. Leurs effets personnels, le peu qu’elles possèdent, sont là. Des sacs, des vêtements, un peu de bouffe, des ustensiles du genre que distribuent les organisations humanitaires, des souvenirs, des peluches, des Gsm. Le musée est transformé en centre d’accueil pour migrants. Pour bien voir les tableaux accrochés, il faut marcher, déambuler entre les matelas. Cela n’est pas sans créer des liens, des turbulences qui raniment certaines œuvres exposées, leur donnent une nouvelle jeunesse. L’agitation des tableaux de Cobra, par exemple, s’accommode bien de ce que signifie ces fantômes migratoires, représentant l’inhospitalité du monde capitaliste, son incapacité à accueillir, à répartir les richesses, en s’appuyant sur des productions de valeurs y compris culturelles (car il faut continuer à tenter de légitimer sa supériorité économique et politique par une soi-disant suprématie culturelle, spirituelle, l’art permettant d’invoquer de manière idéale des prétendues différences « d’essence »). Ou bien, les couches plus minimalistes, ascétiques et grises, presque une épure mentale du lit, s’accordent bien avec le climat de la salle où prédominent les traces de Joseph Beuys. Des écritures fragiles, migratoires, sur matériaux presque envoûtés, maladifs. L’espace muséal est saturé par cette nouvelle vocation de refuge pour sans-abris, sans territoire fixe, rejeté par le système dominant. Au moins les superficies, les volumes, servent à quelque chose. (En contraste avec les salles immenses où Michael E. Smith expose finalement « presque rien », ces immensités réservées pour quelques « petites » œuvres sont disproportionnées par rapport à l’espace vital pour héberger des rejet-é-es. La transcendance artistique s’est déplacée, plus tellement incarnée dans les œuvres elles-mêmes, convoquant des matériaux pauvres et des gestes simples, mais dans les mètres carrés réquisitionnés pour leur exhibition.)

Il faut un peu creuser. Aucun cartel n’explique ce qu’est cette installation. De qui, de quoi. Il s’agit en fait d’une intervention de Christophe Büchel, artiste suisse, engagé comme commissaire par le S.M.A.K. Ce n’est pas qu’un geste artistique. Plusieurs migrants ont été engagé provisoirement par le musée. Ils ont participé à la mise en place du dispositif d’exposition. Près du musée, dans un petit terrain vague, on aperçoit, en partant, un camp de migrants. Une mini Jungle de Calais. On pense à ce qu’en dit Michel Lussault dans son livre Hyper-Lieux : « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitabilité urbaine dans son ensemble. » (p.194) Et le fait qu’il y ait si peu d’explication visible renforce l’impact de ce détournement muséal. Le musée, ses collections et ses missions, semblent vraiment envahis et avoir succombé à une urgence qui supplante la place de l’art. Accueillir et héberger ceux et celles que l’on jette sans scrupule par-dessus bord devient la priorité, vaut tout l’or du monde et tous les gestes esthétiques et richissimes de l’art. (Pierre Hemptinne)

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Paillettes d’Eros dans la caverne bleue

Fil narratif à partir de : La Panacée, Pré-capital. Formes populaires et rurales dans l’art contemporain, Montpellier – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – Bertrand Ogilvie, Le Travail à mort au temps du capitalisme absolu, L’Arachnéen, 2017 – Des toiles de Fernando X. Gonzalez (des maisons) à la galerie La Ferronnerie – le bleu du ciel – Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard – Proust et le sommeil d’Albertine – Annie Dillard, Vivre comme les fouines, Christian Bourgeois – les vacances…

C’est une cavité particulière dans le musée. Comme une crypte découverte par hasard, en faisant des travaux, une cloison se serait effondrée révélant un ensemble d’objets témoignant d’une activité artistique et artisanale non pas forcément ancienne, d’une autre période géologique, mais parallèle. Avec quelque chose attestant bien de formes de vie communautaire, pas forcément étroite et bien codifiée, mais nouée, noueuse, entre différents individus en affinités, ceux et celles-ci, probablement, en représentant d’autres. Tout est dans un état parfait de conservation, tout semble récent, présent, une fois l’effet passé d’un léger décalage (qui ne cesse de tarauder, néanmoins). Car en effet, par rapport à la surface normale de l’art contemporain se disputant habituellement la vitrine des musées légitimes, il y a un déplacement perceptible immédiatement dans les apparences. Les techniques, les matériaux, les formes, les ébauches de récit et tous leurs agencements plastiques diffèrent. Ce sont les preuves fragmentaires d’une existence autre, d’un imaginaire et de la création de formes de vie qui ne s’inscrivent pas dans les courants les plus répandus, les plus plébiscités, liés à l’impact des nouvelles technologies, aux problématiques des sociétés complexes, qui peut-être en formulent des éléments de critique mais les acceptent néanmoins comme contexte où installer et faire reconnaître son travail, comme matériau à transformer en art rentable (il est quand même toujours question de s’implanter sur un marché). Est-ce les restes d’un campement provisoire dont les occupants ont à présent décampé, chassés ou ayant débusquer un chemin de traverse ?

La première surprise passée, il parcourt cette étrange grotte, s’arrête, se penche sur les objets, les dessins, les sculptures, les tissages, en lisant des bribes du guide du visiteur, en captant les commentaires d’autres visiteurs, oraux ou physionomiques, et de l’une ou l’autre médiatrice attentive. Mais il fait beau, chaud, il est lui-même dans la bulle étrange de cet état de vacancier, ni là-bas ni ici, perturbé dans son sentiment d’habiter, flottant, le corps fatigué, l’esprit enivré engourdi par les températures élevées et les lumières aveuglantes – le beau temps fixe, bleu radical, tant convoité par le nordiste -, la pellicule laissée sur sa peau par les bains de mer, le stress positif imprimé à ses muscles par le pédalage dans les montagnes des Cévennes, et il passe trop vite. Il ne s’arrête pas assez longtemps, pas le temps de fixer comme il faut ce qui est exposé, là. Il s’en va, il vaque dans la ville, jouit des ombres et lumières dans les ruelles, sans percevoir directement de séparation entre ce lacis urbain et la cavité d’art qu’il vient d’entrevoir Les heures, les jours passent et à un moment donné, cela lui saute aux yeux, il n’a pas concentré le temps nécessaire à enregistrer et assimiler l’intention de ces œuvres et objets. Il ressent l’effet d’un rendez-vous manqué, la sensation d’avoir loupé un carrefour, bref, cela génère frustration et manque. Il en conserve des bribes. Et il aura beau essayé de reconstruire une totalité, peine perdue. Il ne conserve que des prélèvements à interpréter partiellement, renouant avec le bricolage archéologique, introspectif, action de scruter, analyser, associer, dissocier, regrouper des signes culturels venus d’ailleurs, d’une autre région. Imaginer une autre civilisation possible, proche, dont les météorites auraient frôlé son réel. Il se souvient d’une grande forme emplumée, vaste ombre totémique, ailes déployées, chamarrée, l’abdomen aéré par une échancrure en forme de losange, un vide vulvaire, de ces trous aménagés dans certaines défroques ou panoplies quand un humain s’y faufile pour les porter, les animer et y passer la tête. La silhouette gigantesque est à la fois tutélaire et inquiétante, elle vole à travers les âges, les temps, les couches géologiques. Elle relève du rapace fantastique, du papillon de nuit phénoménal, de l’esprit des premières forêts incarné en cerf-volant géant, plumage laineux constitué de feuilles, lichens, mousses, écorces de toutes essences, de toutes époques et latitudes dont les agencements dessinent la géographie d’un univers caché, une cosmogonie inexplorée. Le totem est installé, christique, au fond de la caverne. Autour, épars, notamment, des retables de plastique transparent enfermant, comme en suspension dans l’espace infini, des déchets et rebuts de la société de consommation. Disposés les uns par rapport aux autres selon des règles mystérieuses, l’ensemble faisant penser aux esthétiques d’ex voto. Des collections de bris et débris qui racontent, par les détails, des formes de vie rongées de vacuité. Mais une vacuité appropriée, ingérée, transformée, car ses riens, reliquats d’emballages ou de nourritures industrielles, ont absorbé de la singularité, celle de ceux et celles qui les ont touchés, les ont manipulés, les ont pétris, mâchés, malaxés, usés et cassés, attendant d’eux un réconfort, le sentiment de détenir quelque chose, de ne pas simplement glisser inexorablement vers le néant. Toutes ces miettes plastiques, synthétiques, prennent soudain un caractère presque religieux, ce sont des particules de choses démembrées, usées, à travers lesquelles de nombreux anonymes ont voulu conjurer le néant. Des poussières consuméristes qui, malgré leur artificialité crasse, pauvre, basculent dans une dimension transitionnelle et forment des tableaux fantastiques, une syntaxe balbutiante de fresques, d’épopées pointillistes, éclatées composées de presque riens, mais innombrables. Si les vestiges préhistoriques sont rares, et d’une diversité limitée, chaque fragment venant documenter un peu plus des fonctions précises, vitales et renforcer des hypothèses, ici, il est évident que ce qui est rassemblé en tableau gélifié provient d’une profusion illimitée, exubérante et superflue. Un archéologue du futur, devant ces collections de débris, comme recrachés par un corps insatiable, sera-t-il à même d’en déduire les modes de vie dont elles procèdent ?

Et puis, des poteries, des céramiques, presque sans âge, qui attestent de la persistance de gestuelles et pratiques traversant les temps, depuis la préhistoire jusqu’aux ères dites post-industrielles, hyper-technicisées, voyageant aussi à travers le monde, se transformant au fil des géographies, des histoires culturelles, des contextes technologiques. Une fascinante transmission de techniques, avec une constance intemporelle et une part d’ancrage idiosyncrasique. Voir là-dedans des gestes qui se perpétuent, se renouvellent, se figent dans la terre cuite, vernie, raffinée ou brute. Sans cesse, cette invention de la poterie s’effectue, au présent, toujours événementielle (Proust, quelque part, parle très bien de ces phénomènes toujours en train de se produire, de naître). Raffinement de vases qui contraste avec l’aspect rugueux, cassé, de coffres d’argile cuits, défoncés, garnis de plantes aromatiques. Des vestiges de performances récentes, des cuissons de volailles enrobées de terre. Au mur, des tissus rituels, bannières où sont peintes des images rudimentaires de charrue, épis, silos, tracteur, vache, tronçonneuse, ballot de paille… Juste des ombres, des évidences presque effacées, oubliées. Presque des pictogrammes. Les mêmes objets, en réplique sculptées dans le bois, naïves, sont éparpillées au sol, témoins d’un monde taxé d’obsolescence, au bord d’une renaissance, nouvelle jeunesse. L’ensemble, peut-être hétéroclite, dégageait l’impression d’une tentative de désenvoûtement à l’égard de toutes les tendances au fil desquelles s’organise la production artistique actuelle, inévitablement partiellement engluée dans « le tissu compact des représentations issues des rapports de force transmis par la tradition » (Ogilvie), s’y faisant caméléon sans le vouloir, essayant de s’en démarquer, partiellement ou radicalement, d’y laisser des accrocs ou d’y faire son nid singulier, accommodant.

Il se souvient de cela comme d’avoir été descendu, au bout d’une corde, dans une caverne entre pénombre et clarté, décorée d’infimes et innombrables appels à changer de vie. Il pendulait dans le vide, à regarder et, une fois remonté à la surface, devait se remémorer le plus possible de choses vues, les ancrer en lui, reproduire en son intérieure la cavité explorée. Du reste, c’est tout l’été dans le sud, chaud et aveuglant qu’il percevait en dôme d’une immense caverne, où il errait, agressé/hanté/enchanté par les souvenirs tendres, érotiques, sexuels, pornographiques (toute la gamme) d’une conjonction amoureuse éphémère, revenant à la surface, suant et se cristallisant à même la voûte solaire. Des traces réveillées par la chaleur, l’inactivité, le repos. A la manière d’étoiles filantes, alors qu’il restait à contempler le vide, la vacance de tout, les rappels de détails déchiraient son cerveau, couraient sur sa peau, disparaissaient en terre ou dans l’eau de la piscine. Ces fulgurances mémorielles, crépitantes, presque des collisions, des courts-circuits, se produisaient autant le jour que la nuit, encre dense et moirée sous le soleil, lave phosphorescente jaillie des voies lactées. Etait-ce le feu d’artifice célébrant l’effacement de toute trace douloureuse, de tout manque, fêtant le triomphe imminent de l’oubli ? Il lui semblait que ces signes lointains envoyés par la planète chaude d’un amour de plus en plus dissout dans l’espace, gagnaient en universalité, éparpillaient les feux follets de principes sexuels féconds, fondus dans les énergies vivantes et, subissant une sorte d’inversion, de camouflage naturel, invitaient à plonger en des chambres noires de réinvention. De soi. Réinvention de la rencontre, de la conjonction. Nouveau départ, recommencer, vierge. Et s’il se trouvait en équation avec les ondes l’ayant engendré ? « C’est en effet un trait général des d’origine que de présenter d’abord les choses à l’envers pour les remettre par la suite à l’endroit, ce qui les confirme dans leur rôle de mythes fondateurs. (…) Puisque nous avons interprété la caverne comme un microcosme représentant l’état du monde à son origine, il est normal d’y trouver des éléments à l’envers. Ce n’est pas la femme qui était à l’envers – il n’y avait ni homme, ni femme, conformément à la thèse que nous soutenons depuis le début de cet essai. C’est le principe de la féminité, présent depuis l’origine, il faut le souligner, et omniprésent dans la grotte, au plus profond de son tréfonds, mais à l’envers. Pour que le monde soit monde, tel que nous le connaissons, il a fallu le remettre à l’endroit. » (Testart, p.228)

Entre lucioles et nuit d’encre, remuant les signes piquetant, à la manière des pâquerettes dans les près, la totalité charnelle du cosmos, il cherche à se remettre à l’endroit, hébétude et somnolence nomades. Il passe et s’arrête une seconde pour regarder le paysage par la lucarne, vue sur un coin de montagne habitée. Puis il y revient, furtivement. Régulièrement. Pour, finalement, s’attarder toujours plus à la fenêtre et admirer le vallon, vaste pente douce herbeuse, en arc de cercle approximatif, bordée par un morceau de montagne et la forêt, percée, traversée par une ligne électrique. Comme devant une toile dont on cherche à vivre et revivre le moindre coup de pinceau qui a permis de saisir et obtenir un « rendu » particulier, singulier, du réel. Ou comme avec ces œuvres vidéographiques, fixes, presque photographiques, face auxquelles il faut rester longtemps pour se rendre compte qu’il y a un mouvement, que quelque chose défile. Imperceptiblement, ça bouge, ralenti. En lisière, proche et lointaine, une maison. Vert ou rose clair. Blanchie par le soleil. Vivante, même s’il n’y décèle jamais la moindre activité humaine. D’abord un coup d’œil en vitesse, à la régalade. Puis, pourquoi s’en priver, la posture de guetteur l’attire, convenance qui le pourvoit d’un sens facile, immédiat. Il se campe intentionnellement devant le cadre et son paysage. Il scrute, il détaille, il cherche à qualifier les moindres détails, les moindres nuances. Mais, ça change tout le temps, au fil des lumières, des coups de vent, des nuages, de la lune, des étoiles. Il s’embusque toujours plus résolument. Cela devient le pivot de ses vacances, ce qu’il en retiendra en premier, ce qui lui laissera un bon souvenir. Il se persuade qu’il se livre à un travail minutieux, rationnel et infini, de description du visible, d’un ailleurs où il s’implante, prend racine. Mais en fait, il se vide, son cerveau se purge, il contemple pleinement. S’absentant de temps à autre pour rejoindre le plan de travail de la cuisine, couper des légumes, vider une seiche, s’oublier, les mains jouant avec l’animal mort, respirant l’odeur marine, enfonçant le couteau, retrouvant l’ose de seiche, souvenir de promenades à la mer. Il atteint cet état où, comme le relate Annie Dillard à propos d’un animal rencontré, et formant un jeu de miroir et forment où, quelque part, dans une entité extérieure, détachée des singularités respectives, une seule présence s’établit pour deux. « Je vous dis que j’ai été dans le cerveau de cette fouine pendant soixante secondes, et qu’elle était dans le mien. Les cerveaux sont des lieux privés, dont les circuits, uniques et secrets, produisent quelques grommellements. Mais nous étions, la fouine et moi, simultanément branchées sur nos circuits respectifs, l’espace d’un instant doux et choquant. Qu’y puis-je s’ils étaient vides ? » (p.13) Le corps de logis qu’il fixe, mais dans une attention flottante, s’égarant autant dans l’herbe, les arbres, le ciel, les traits de fils électriques, des tâches de fleurs, les rumeurs d’un bétail quelque part, le cris d’un rapace au-delà des nuages, lui rappelle une galerie d’art où, quelques tableaux aperçus depuis la rue l’avaient attiré avec force. Il s’agissait de toiles représentants des maisons, pas abandonnées, vacantes mais chargées des vies qui s’y étaient écoulées, évaporées, et se posaient dès lors comme formes géométriques intrigantes, maisons abstraites, livides mangées par l’ombre, d’or adossées au ciel bleu noir d’orage, flanquées de candélabres peupliers, mangées par la cascade de broussailles, dressées énigmatiques au-delà de haies puissantes, buissonnantes. Des cubes presque surréels, portails vers d’autres habitations, qui excitent le désir de migrer. Et peu à peu, il émane de ce paysage de vacances, presque cadré par inadvertance mais s’imposant en évidence, devenant familier, « fixé » dans ses perceptions à différents moments de la journée, plusieurs jours d’affilée, une respiration, un souffle avec lequel il entre en empathie et qui, à la manière d’un courant d’air chaud, fait remonter toutes sortes de souvenirs, impressions fugaces, bouts de textes, bribes d’images, volutes parfumées, sensuelles, voluptueuses. Il fixe tout ça, l’image montrée par la fenêtre, les réminiscences fluides et insistantes qui goutent et volètent, s’incrustent dans l’air comme l’eau dépose et construit des dépôts de calcaire suggestifs au plafond et au sol des grottes. Mais aussi comme des motifs récurrents, symboles générés par son organisme, à partir de son vécu, mémorisés ou refoulés, mais aussi d’autres vécus proches, similaires qui viennent s’incruster, faire famille, et qu’il faut après coup interpréter, à la manière de signes découverts dans le sous-sol, laissés par d’autres vivants, de lointains prédécesseurs. Et, ces constellations éparses, dessinent des formes, des silhouettes, des mouvements, des lumières, une sorte de mode d’emploi du bonheur fugace et intense. Influencé par la lecture qu’il a faite de l’interprétation que Testart fait de l’art pariétal de Lascaux et Chavet, il va conférer à ces signaux une signification précise, convergente, tous, ils lui restituent la nature charnelle et jouissive vécue et éprouvée, prise et donnée entre les bras et les jambes d’une femme précise devenue pour lui le symbole de la femme par excellence, de la jeunesse éternelle, de ses désirs sans fins. Plongeant ainsi dans la grotte de sa vie, tout ce qui, au fur et à mesure est plongé dans le noir, la mort, devient difficilement accessible, il y retrouve les peintures pariétales de sa préhistoire, surprenantes, étrangères et intimes, le renvoyant toutes au mystère de cet amour, aux promesses d’une fécondité biologique et poétique inépuisables, édéniques. Tout ce qui renvoie à un être précis est brouillé par mille autres souvenirs, parcellaires, parfois très anciens, non localisés, usés, dépersonnalisés, et d’autres très récents, précis. Des confettis d’images qui détournent l’attention et ne la ramènent vers les motifs principaux que par mille voies parallèles, l’égarement se superpose à la trouvaille, la question à la réponse. Ainsi, dans les lumières chaudes et douces de ce matin, très tôt, au bord d’une petite route dont les lacets grimpent les flancs d’une montagne, une vaste pâture où trois nymphes peu habillées s’affairent à calmer trois chevaux et les harnacher pour la promenade. Debout sur la pointe des pieds, les bras nus passés au col, caressant la crinière ou les naseaux, leurs petits shorts courts laissant voir, satiné, le pli moelleux des fesses. Sans doute n’y aurait-il pas fait attention sans la relecture entamée de Proust où le frappe, plus qu’aux lectures précédentes, son obsession pour les jeunes filles, voire carrément les fillettes (comme il dit) aperçues le long de la route et dont, par son ascendant social, il imagine pouvoir faire venir facilement chez lui pour « faire connaissance » selon un manège manipulateur ressemblant fort à des préliminaires érotiques.

Il entre dans une sorte de sommeil éveillé, face à ce morceau de paysage précisément, mais ensuite, par contagion, dans la totalité des paysages successifs, emboîtés à la manière de poupées russes et qui forment la dérive paysagère, multiple, les territoires de ses vacances. Ceux-ci baignés dans une atmosphère fortement érotisée du fait de cette activité intense des signes striant la grotte des ténèbres, celle des lumières. Il rêve. Et plus que tout, cela évoque la jouissance solaire d’oisiveté lascives sur les rivages ensommeillés d’une femme aimée, lointaine, perdue – il faut qu’elle soit perdue pour que sa respiration revienne ainsi en hantise océanique, douce, magnétique -, et qui semblait dormir uniquement pour mieux se donner, s’abandonner, accomplir entre les rêves respectifs une interpénétration fusionnelle, totale, avec point non-retour, quel que soit ce qu’il puisse advenir de leur relation réelle. « J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féérique comme un clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver sur elle, et pourtant la regarder et, quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j’avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait d’être seulement la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendus sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. » (p.70) Soulignons au passage que les beautés de la nature sont inanimées et qu’Albertine, éveillée, est une belle plante. Plus loin, au terme de la description des attouchements auquel il se livre avec la dormeuse, au diapason avec le ressac de la respiration qui envahit tout le corps, le narrateur conclut : « j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier ; je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. »

Est-il lui-même bien éveillé dans la chaleur estivale ? Ne continue-t-il pas à dormir dans les sommeils partagés dans la jeunesse de son amour, où le corps de l’autre n’est que plume, scandé par sa respiration douce, imperceptible ? Sait-il où il est, habitant une maison provisoire, mais entreprenant, maladivement, de s’y ancrer, comme s’il devait s’y installer pour longtemps. Comme s’il allait vivre ici. Il imagine sans cesse un nouveau chez lui. Dans la torpeur, tout se confond, le logis provisoire, la maison fixe, les vacances, le travail, il cesse même de se sentir relier à une autre adresse, où ira-t-il en partant d’ici ? Et s’il n’avait plus de domicile où revenir ? Sa maison habituelle est trop liée à une vie de travail aliénant, plus supportable. Travailler devient impossible, tous les discours politiques sur le travail rendent cela insupportable. Ne plus rentrer. Il se trouve à la fenêtre. Clairière. Bois. Flancs de montagne. Une maison capte toute la lumière, posée là-bas comme un ovni. Il est à la lisière de son imagination. Recommencer à imaginer, sans se fourvoyer cette fois-ci. Retrouver une force d’imagination qui pourrait répandre l’hospitalité sur la terre. Se libérer de l’angoisse d’être mêlé à un système meurtrier qui laisse crever des milliers de migrants. Renouer avec une capacité d’action. Reprendre au début l’art d’habiter. « L’imagination est hospitalité : c’est elle qui aidera à débattre de modes relationnels et de contours pour une autre communauté juridique, qui ne placerait pas seulement en son centre les prochains mais aussi les lointains ; qui ne voudrait plus se définir à travers ceux qui sont comme nous, mais aussi à travers les très éloignés, les tout à fait inconnus, ceux qui ne sont pas invités. » (Macé, p.320)

Par dépit, tentative de reculer l’inéluctable, il fuit vers le bleu, il bascule dans la chaise longue, plongeon dans l’azur sans nuage, yeux dans les yeux, injection d’optimisme intemporel. L’assise du fauteuil se dérobe, de bascule en culbute dans un bleu infini, cosmique, immensité corrosive. Le vide massif, éther assommant, pluie de cristaux coupant. Pas une surface de couleur qui absorbe et renvoie le regard, mais un abîme gazeux sans bord, sans limite originelle. Un éblouissement, une sorte de coup du lapin. Il se clôt, plissé, racrapoté, immobile, particule qui s’invente une carapace de secours, cosmonaute largué dans l’espace. Il se débat et rend les coups, intérieurement.

Après longtemps, regain d’énergie, il entrouvre les paupières, une fente. Foulé de toute part, le bleu s’est altéré, déformé, spiralé, feuilleté. Il tourne. Il fuite et libère cette brume diaprée, duveteuse comme la poudre des ailes de papillon, presque mauve, qui dilate les montagnes au couchant. Elles ont alors l’air pénétrable qui leur manque en plein midi, murailles hermétiques fermées sur elles-mêmes, sans chemin d’aucune sorte. Il aspire lentement, discrètement, entre les cils, ce bleu violacé, bruineux, pluriel. Il agrippe un fragment, cartilagineux, spongieux, il le tient entre les dents, histoire de s’arrimer à un bout de ciel bleu à taille humaine, et reconstituer une cellule de renaissance.

L’azur matriciel a changé d’attitude et de consistance. Il invite la langue, les doigts à se faufiler en ses ondes et à décoller l’une de l’autre les lamelles tendres, nacrées, qui constituent chacune de ces infimes chapelles en glaise bleu nuit. Silhouettes élancées, superposées, confondues et éléments individualisés, singuliers, du panorama montagneux épanché dans le soir. Indication enfin de sentiers de crêtes praticables. Le bleu continue d’inclure d’autres impuretés, le cramoisi, la cendre, le bistre, nuances ourlant des bancs de turquoise presque blanche, perlée de lavande déteinte. Puis, quelques fulgurances célestes évoquant des chairs transies, bleuies. Perdues et transcendées.

Il reste au profond du bleu harassé, le nez dans l’intime du vivant, aux lèvres en lévitation, tuméfiées à force de caresses et de don de soi. Corolle qui habille l’abîme gazeux sans bord, sans limite narrative et aseptisé, soudain marin et fortement iodé. Un bout de quelque chose entre les dents, entre les lèvres, un bout de bleu, indistinct, lambeau entre ciel et chatte ramené du plus profond de la grotte. Tandis que la brume monte.

Pierre Hemptinne

En butinant avec les mânes

Fil narratif tiré (notamment) de : Shahpour Pouyan, We Owe this Considerable Land to the Horizon Line, Galerie Nathalie Obadia – Thibault Haelzet, Mars et la Méduse, Galerie Christophe Gaillard – Richard Deacon, Thirty Pieces, Galerie Thaddaeus Ropac – Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Gallimard – Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles …

Dans un geste d’apaisement quotidien du deuil, il sort dans la nuit froide de février s’envelopper du jardin engourdi et s’exposer aux radiations lunaires durant lesquelles d’innombrables particules de son être se téléportent ailleurs, sans qu’il sache où exactement, mais produisant ainsi un allègement bienfaiteur et la sensation d’un entre-deux consolateur, d’une migration de l’âme capable de rejoindre celles qui lui manquent et, plus particulièrement, celle de son père qui vient de partir. A peine pose-t-il le pied sur la terrasse qu’il voit, marchant devant lui, éclairé par les lumières de la maison, un énorme timarcha. Du moins, c’est ainsi qu’il a toujours nommé ce coléoptère, usant du nom générique d’une espèce pour désigner un spécimen précis, probablement le timarcha tenebricosa. Cet insecte, inaccoutumé en cette période hivernale (croit-il faussement, se fiant au fait que lui n’en a jamais vu en hiver), occupe une place de choix dans son bestiaire. C’est un des premiers insectes que son père lui a fait découvrir quand, enfant, il s’absorbait dans l’observation du monde vivant proche, au ras du sol, et entreprenait l’inventaire des plantes et bêtes qui le peuplaient. Sur un mode puéril, revenant sans le savoir aux débuts de la science, les tentatives de classification, les siennes glissant d’emblée vers la poésie. Dans cet univers où fourmillent les petites formes animales, invisibles à l’inattentif, le timarcha faisait office d’individu fantastique, par sa taille, sa carapace noire impeccable, sa démarche déterminée et bancale à la fois. Depuis lors, chaque apparition du timarcha lui a semblé un signe de ces premières années, comme si sa propre route ne faisait que recouper, ponctuellement, celles poursuivies de manière butée et pataudes par les timarchas observés à l’époque (à l’exception de ceux qui finirent dans son tube d’entomologiste en herbe, avant d’être étalés, magnifiés, dans la boîte de collectionneur). Le timarcha tenebricosa est appelé aussi « crache-sang » parce qu’il « présente la particularité, en cas de dérangement, de faire le mort et d’émettre par la bouche et les articulations, un liquide rouge-orangé qui aurait très mauvais goût pour le prédateur » (Wikipédia). Il se souvient que son père s’était arrangé pour que le premier spécimen rencontré fasse la démonstration de ce mécanisme de défense. L’apparition de ce gros insecte, en pleine nuit de février, est une inattendue résurgence. L’animal semble suivre une trajectoire raisonnée, quittant la maison pour rejoindre la nuit et, très certainement, y disparaître et y mourir de froid et d’inanition. Il imite ces trajets de vieillards japonais qui, le moment venu, vont s’éteindre dans la montagne. Emu, il y voit un messager, le signe vivant que la présence de son père se retire peu à peu de tous les foyers de vie qu’elle imprégnait jusqu’à présent. Pour devenir une absence constitutive, fugitive, empruntant diverses formes. Il l’appelle papa, le salue et lui souhaite un bon voyage, les larmes aux yeux. Il évite de le suivre trop longtemps, presque par pudeur, pour ne pas sembler s’intéresser au lieu mystérieux de sa destination, comme quand les enfants craignent de découvrir des secrets liés à l’intimité des adultes (tout en le souhaitant plus que tout). L’insecte-papa trace sa route, entre le lisse de la terrasse et le touffu des herbes, entre la lumière tamisée et l’obscurité totale, le visible et l’invisible, la rumeur infime et le silence, tissant des liens subjectifs entre ces différents domaines, le tracé d’une continuité avec le monde des esprits. Que serait-il sans le dialogue constant avec ces entités absentes qu’il recherche, entretient et qui régulièrement lui parlent ou lui adressent des signes, l’inscrivant dans un lignage réel et imaginaire à la fois ? Le fait que l’apparition de cet insecte lui inspire de telles émotions et considérations le conforte dans l’idée que le père, en se retirant, intercède pour lui avec d’autres espaces de vie, le rapproche de la forêt centrale où il rêve de s’enfouir. « Le domaine des esprits qui émerge de la vie de la forêt, comme le produit de toute une série de relations qui traversent les frontières entre espèces et les unités de temps, est, ainsi, une sorte de continuité et de possibilité ; sa survie dépend de sa capacité à y accéder ; elle dépend aussi des différentes sortes de défunts et des différentes sortes de morts que ce monde des esprits compte dans sa configuration, et qui rendent le futur possible. Celui que l’on pourrait être est intimement lié à tous ceux-là que l’on n’est pas ; nous nous donnons pour toujours à ces nombreux autres qui font de nous ce que « nous » sommes, et nous sommes éternellement en dette vis-à-vis d’eux. » (p.256) La migration du père vers ce côté-là accentue la dimension vitale, pour lui, de ce monde des esprits. Il perd de vue le timarcha mais il sait qu’il continue à arpenter des chemins entre son passé ressassé, son présent et l’au-delà et, où qu’il aille, le coléoptère est dans son sillage, ou lui dans le sien, ou parfois sont-ils sur des trajectoires parallèles. Particulièrement durant les premiers mois du deuil où il convient de parcourir l’espace intérieur, de fond en comble, de tout revisiter et inspecter pour réagencer un cosmos bouleversé par la mort d’un de ces pôles essentiels.

Et ainsi déambulant, somnambule, remorqué par l’insecte médiateur, il entre dans une sorte de chapelle. L’espace réservé au recueillement est occupé par une collection de socles blancs, de hauteurs différentes. Ils sont tous surmontés de petits édifices en terre cuite, modèles réduits de réalités majestueuses. Ils évoquent les configurations innombrables que peuvent prendre, à travers les civilisations qui peuplent le monde, architectures sacrées, forteresses politiques ou casernes disciplinaires. Un rassemblement d’éminences autoritaires, de celles qui se voient de loin, ponctuent le paysage, se revendiquent traits d’union entre régimes terrestres et célestes. Ces pointes et clochers retirés des campagnes et des villes, remisés ici dans cette galerie de rangement, séparés uniquement par du blanc et du vide, c’est la configuration complète de l’empreinte urbaine de l’homme sur la planète qui s’en verrait bouleversée. L’ensemble évoque brièvement les monuments que l’on cherche, quelques fois, à saisir dans le sable, à mains nues, ou à coups de pelle. Ou plus précisément, qui servent de modèles inconscients dans le bricolage façonnage conduisant à l’érection de châteaux de sable. De maritimes pathosformels sans âge qui transitent à travers tous les organes et membres humains et reprennent forme dans les masses de sable modelé, face aux marées. Modèles permanents, pouvant avoir la consistance de représentations abouties, complètes, ou flux de bribes d’images en constantes décompositions et recompositions aléatoires, qui irriguent le mental de quelques archétypes immémoriaux et se déclinent selon l’inspiration de l’instant, dans des réalisations éphémères sur les rivages de l’oisiveté estivale où il nous semble extérioriser une architecture intérieure de nos pulsions. Opposition entre dureté compacte et fluidité du faire humain. Un jeu de tensions au sein desquelles il s’est souvent libéré, y trouvant une parenthèse temporelle, un calme paradoxal au cœur de la tempête, pour y construire des villes fortifiées, chimériques. Le plaisir étant que cela ne peut tenir longtemps, ne tient à rien. Il ne connaît d’autres parenthèses aussi fortes que lorsqu’il cède à la prostitution, ayant plus ou moins choisi une forme corporelle, une silhouette attractive perdue en vitrine parmi des millions d’autres à la surface du globe et attendant, après une transaction rapide, que la fille le rejoigne dans l’alcôve minable mais travestie par la lumière artificielle, colorée, transcendant les tissus en draperies brillantes de culte, les moindres bibelots en d’illusoires trésors, et gommant le défaut des peaux, les rendant toutes bronzées et satinées au grain ultra fin. De ces lumières typiques des lieux nocturnes, qui transforme tout en mirage et étend une sorte de filtre transparent, ineffable sur les corps, les cache, les rend encore plus anonymes malgré l’exhibition sexuelle et l’explicitation mécanique érotique. On ne sait jamais ce qu’on empoigne, est-ce réel, virtuel, hallucination ? Les mains sont dans du sable chaud qui file, échappe dans un froufrou de cristaux remués s’éboulant dans le sablier du désir factice, et elles ne retiendront rien, tout s’évanouit quand la sonnerie résonne et met fin à l’illusion. Lui-même n’est rien, fondu dans une foule qui défile, esclave. Mais, en prélude, un grand calme survient après les ravages du trouble et de la tentation. Il attend dans une résignation coupable, mais d’emblée absout car, cédant à l’addiction, les tensions se dissolvent et c’est le sentiment d’une rémission qui prédomine. Oui je cède, mais je me sens la force de résister la prochaine fois, je m’aguerris. Rémission, résignation elles-mêmes transformées en aiguillons pervers. Pour quelques minutes, il est assuré de jouir impunément, totalement, de nichons, hanches, ventre, fesses, cuisses, chatte…. Il perçoit aussi que cela lui vaut un profond assentiment car il conforte la position dominante du mâle en droit de se payer le corps des femmes, à sa guise. Mais, indépendamment de ces forces contraires, il n’aime rien d’autre que cet instant suspendu, vide, seul et sans rien, laid et dérisoire. Il n’y a pas d’autre situation où il soit plus anonyme, effacé, rayé de la réalité, impossible à localiser par qui que ce soit, hors de portée, dématérialisé dans la cabine sordide maquillée en féérie de pacotille. Retiré de lui-même. Blotti dans un genre de cabane aménagée au bord d’étangs ou de marais où les ornithologues observent les mœurs des oiseaux. Il se rappelle les pages de Proust où, faisant le guet pour voir si l’insecte providentiel viendra féconder les plantes rares pavoisées dans la cour, il découvre d’autres rites sexuels. « (…) Je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l’arrivée presque impossible à espérer (à travers tant d’obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l’insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n’était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s’étaient spontanément tournées pour que l’insecte pût plus facilement la recevoir ; de même la fleur-femme qui était ici, si l’insecte venait, arquerait coquettement ses « styles », et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. » (p.602)

Les fantasmes architecturaux dressés sur les socles blancs, comme sur un roc inaccessible, contiennent cette solitude cellulaire du bordel et l’ensemble revêt aussi l’apparence d’un alphabet à déchiffrer. Quelque chose à lire, une écriture en trois dimensions, cabalistiques. Disons que, vues du ciel ou d’une autre planète, toutes ces constructions pourraient être attribuées, comme aiment le faire les amateurs d’extraterrestres, à d’anciennes civilisations d’aliens ayant domestiqué la terre. Reproductions d’immenses moules qui servent à mélanger la lettre et l’esprit, pour que cela fasse corps. Des couveuses. Et chacune de ces grandes machines a cultivé une manière de faire et de penser ce que doit être un corps dans l’univers d’une façon unique et incompatible avec les autres. Tel bâtiment n’accueille que tel genre d’humain, pour une harmonie coercitive entre le bâti et l’humain. Certains de ces monuments n’ont de raison d’être que par le rejet de certaines catégories d’existences, l’obligation doctrinale de les tenir à l’écart. Ou encore, ne se conçoivent pas sans la volonté d’absorber certaines formes d’humanités, pour les enfermer, les rééduquer, voire les anéantir (fabriques du néant). Chacune de ces églises, temples, autels, ermitages, bunker, palais, pénitenciers semble bien hermétique sur son rocher sans correspondance avec les autres. Splendide isolement totalitaire, sans autre correspondance que l’hostilité. Une hostilité complice. Mais aussi, certaines de ces constructions se lézardent, plus on les regarde plus elles glissent vers le statut de ruines dérisoires et se révèlent vides, sinistrement désertes. Idoles dépouillées d’autant plus dangereuses. Elles ne ressemblent pas tant que ça à ce que l’on croyait. Plutôt des imitations. Des fragments de fortifications, occidentales, orientales, stylisées, épurées, presque dans une ligne poétique. Elles deviennent réversibles et évoquent alors des sortes de coques délirantes dont l’on se recouvre mentalement pour se protéger du dehors, des carapaces fantasques dont on espère qu’elles sauront désarmer les forces hétérodoxes. N’avons-nous pas tous quelque part ce genre de forteresse inexpugnable dans notre ADN culturel ? Cellules de fabrication ou destruction de l’autre ? Ne devons-nous pas l’extirper, n’est-ce pas la cible ambigüe de toutes nos activités culturelles ? Soit protéger, renforcer, ceci impliquant aussi de cacher et dénier, cette forteresse centrale, toutes nos pratiques culturelles y œuvrant comme aux soins d’un héritage présumé universel, soit au contraire la démonter, petit bout par petit bout, et la balancer dans le vide, rejouer la chute de la Bastille. Mais y a-t-il un réel penchant à démonter ce patrimoine qui continue à organiser la mémoire des civilisations, à traverser l’aliénation en conquêtes spirituelles glorieuses ? L’ambiance générale actuelle, politique, économique, encourage plutôt, l’air de rien, à leur renforcement inavouable, massivement. Voici les usines de l’identité à la chaîne. Tours de guet, minarets, beffrois, plantés sur des crêtes, mausolées tant du sublime que de l’effroi. Ce sont des bastions de l’intolérance et de la peur – peur primale, peur de tout, peur de vivre, peur de mourir, aux sources de toute instrumentalisation, rendant capables de croire n’importe quoi – , bastions transcendés dans des esthétiques qui fascinent et émeuvent toujours. C’est notre histoire, entend-on ! Toutes ces constructions d’enfermement, mental ou physique, n’ont de sens pour lui, ne sont regardables que parce qu’elles excitent, selon un faisceau d’injonctions contradictoires, intolérables, le désir de s’en échapper, ce qui fouette sa tristesse et ce désir d’échapper tout court à tout, de dépasser ces enclosures de la croyance en quoi que ce soit. Le timarcha ne se cache dans aucune de ces maisons d’arrêt ou ogives sacerdotales, urnes funéraires du spirituel. Si elles invitent au recueillement, à la manière d’un cimetière avec ses tombes ornées et chapelles privées, il sait qu’aucune de ces urnes ne contient les cendres de son père dont l’esprit s’est élargi ailleurs.

Dans le chagrin, il puise un étrange réconfort s’égarer l’informe. Comme cette zone où tout se désagrège et se recrée, où se conservent les traces chaotiques de genèse et où végètent les formes décomposées de ce qu’il a aimé, en transit vers d’autres incarnations. Aussi est-il attiré par la silhouette dégingandée, tragédienne, d’un pantin qui pérore, d’une courtisane qui racole. Une silhouette pétrifiée qui intrigue et renvoie à des images archaïques de Parques. Cela lui rappelle une hallucination lointaine, lors d’une promenade le long d’un canal, un jour de tempête. Le vent faisait rage, peu de promeneurs n’osaient s’aventurer. Il marchait depuis plusieurs heures, les oreilles pleines de bourrasques, son chien énervé courant devant, derrière, disparaissant dans les champs, revenant ventre à terre, ou à grands bonds par-dessus les talus. Sur l’autre berge, soudain, en haut d’un tertre, près d’une chapelle, deux trois formes se tordaient. Il n’en croyait pas ses yeux. Ses poils se hérissaient. Ils voyaient quelques femmes voilées, silhouettes de nonnes défroquées, en transe, célébrant un étrange culte sacrilège près de la croix et du saint en plâtre. Un branle qui défait l’apparence des choses et à la suite des invocations duquel prime le grouillement des tripes à l’air libre. Grouillement guerrier des organes, grouillement terminal hypnotique. Il lui fallut du temps pour réaliser que ce n’était rien d’autres que des ifs ventrus secoués en tous sens, tantôt propulsés loin les uns des autres, tantôt rassemblés en une seule flamme sombre, opaque, échevelée. Peut-être est-ce, en outre, une autre hallucination toute récente qui a aussi réactivé cette expérience passée. La veille, attendant de pouvoir s’engager sur le quai de la gare, il regarde s’écouler la foule qui débarque, vidant le train dans lequel il doit prendre place. Il reste un couple, âgé, fermant la marche, avançant lentement tout au bout, la femme en avant, l’époux en arrière, claudicant, appuyé sur une canne. Exactement comme mon père, se dit-il. D’ailleurs, il lui ressemble… Et, au fur et à mesure qu’il approche, la ressemble s’accentue, c’est un parfait sosie, en moins âgé qu’à l’instant de son décès inopiné. Mais ça ne peut être lui puisqu’il est enterré depuis quelques jours, il a des photos de la dépouille dans sa chambre, des clichés des funérailles, il se raisonne. Pourtant quelque chose en lui fausse compagnie au rationnel et y croit. Plus le monsieur approche, avec exactement la même démarche balancée que son père, imposée par une jambe invalide, plus il y voit un revenant, au point que tous ses poils se hérissent. Pourtant, il sait. Il reste coi. Ce n’est vraiment que lorsque ce dernier passager le frôle, sans aucun regard, que tout s’évacue, il se rend à l’évidence, il capitule.

Songeant à l’ancienne méprise au bord du canal, et aux autres troubles des sens qui parsèment son parcours, troublé par ce souvenir, il s’engage vers la sculpture. Mais ensuite découragé par son aspect, il va tourner les talons, presque aussi vite que l’élégante jeune fille qui, littéralement, n’avait rien vu. Et par laquelle il aimerait être remorqué, en recherche d’attraction. Mais il reste, il tourne vers l’objet d’art un peu rebutant l’attirance sexuelle pour le galbe des jambes fermes sous nylon et sur talons hauts, pour la propulsion moelleuse et chaude des hanches devinées sous la veste légère, à présent retournées dans la rue. Il regarde, embêté, une fois de plus le scandale du n’importe quoi contemporain. Petit à petit, pourtant, le fouillis corporel le séduit. Enfin, il est plutôt accroché, pris dedans, incorporé. De la charpie organisée. L’être écorché, personnalisant de haut en bas, le chaos organique, véhément, ulcéré, qui rêve d’expansions mutantes et qui se confond, aussi, rien n’est plus univoque, avec une sorte de floraison d’assomption macabre, dévorante, corporéité gerbée, magnifique, qui paralyse par ses beautés purulentes toute vie qui la contemple. Dans le vide, à la manière dont se forme une île dans un fleuve, en agrégeant divers matériaux et sédiments vagabonds transportés par le courant, et qu’un premier tourbillon rassemble, émerge une silhouette faite de rebuts dont on fait les figures d’art depuis des temps immémoriaux. Archéologie brouillée des artefacts de plâtre, terres cuites, chiffons ligotés. On y retrouve « une abondance de substances : céramique, filasse, plâtre, tissus, bois dont on sent l’âge et l’usage ». Tout cela, en formant tissu, a enfermé ou moulé « des gestes aussi, puissants, répétitifs voire compulsifs », ainsi que « des mouvements rapides, plus furtifs, moins appuyés, pour peindre », alentour, « des toiles davantage discrètes. Simples pans de tissus couverts de fines couches de peintures liquides grisâtres, ornementés d’un geste rapide de spray noir ». Ce sont les forces anarchiques qui font tenir le tout ensemble, sans aucune centralité, au contraire ruissellement de cœurs et de centres, conquérant, absorbant le regard de qui s’approche trop près. Toutes ces forces comme des jets internes, conflictuels, en pleine activité, mais se neutralisant mutuellement, débouchant alors sur une stabilité, un équilibre paradoxal. Fatras et gravats répulsifs. Des hommes et des femmes, à la manière des châteaux de sable, ravagés par les vagues et la marée, ayant amalgamé toutes sortes de détritus rejetés sur la grève. A vrai dire, les substances identifiées objectivement, énumérées rationnellement selon la logique du cartel artistique, ainsi mélangées, jetées dans une bataille totale entre les unes et les autres, disparaissent, deviennent d’innombrables matériaux inconnus, bâtards ou complètement rêvés, inventés, poétiques. Naufragés. Ainsi, ces sommités de plusieurs têtes décoiffées, crêtes étincelantes et nacrées de rose, pétales vulves en bouquet éclaté, sont certes en céramique, mais évoquent tout autre chose, précisément de l’innommable.

Après cette puissante agitation extérieure qui anesthésie, en les médusant, ses mêlées  intérieures incontrôlables par lesquelles sa propre vie lui échappe, ne lui pèse plus, il aborde une paix bienvenue, une quiétude telle qu’il n’en a plus connue depuis longtemps, en s’aventurant sous la verrière d’un vaste atelier où sont exposés d’autres fragments non de démembrement mais de remembrement, séminal. Non plus le clos funéraire de tout à l’heure avec les maquettes de dômes et donjons dominant les âmes. Non plus l’exaltation de l’écorchement. Mais autant de pièces déliées, à reconnaître, des rébus, là aussi une forme d’écriture alignant des formules libératrices, des propositions de prothèses esthétiques apaisantes. Un damier fantaisiste, une partie d’échec suspendue. Le protagoniste va revenir, déplacer les éléments, les associer autrement, essayer d’autres combinaisons, le jeu est ouvert, inachevé. Quelque chose est en cours. Beaucoup de ces pièces répondent au besoin d’appariement et au manque, en associant deux morceaux trouvés que rien ne prédestinait à former un couple, inventant des juxtapositions novatrices, ouvrant les possibles, à l’infini. Ce que devient la vie après la mort, quelle vie reste-t-il à ceux qui survivent au disparu ? Voici, de nouvelles compositions, de nouvelles surprises, de nouvelles associations à inventer et à accueillir. Un recyclage permanent. Les souvenirs du mort, ce qu’il aimait faire, son sens de la vie qu’il a transmis, et qu’à présent est tout ce qui reste de lui vivant dans l’esprit de l’endeuillé, vont sans cesse se transformer, engendrer de nouvelles pensées, émotions, actions, relations au vivant. S’atténuer sans pour autant disparaître, simplement changer de nom. Un voyage qu’il emprunte, de manière désormais bien plus nette, vers sa propre mort, et durant lequel vont se produire, selon les aléas extérieures et intérieures, des chocs qui vont réactualiser la perte, qui donneront l’impression que c’est seulement alors, après si longtemps, qu’il mesure l’avoir « perdu pour toujours ». « (…) le mort continue à agir sur nous. Il agit même plus qu’un vivant parce que, la véritable réalité n’étant dégagée que par l’esprit, étant l’objet d’une opération spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de tous les jours…Enfin dans ce culte du regret pour nos mort, nous vouons une idolâtrie à ce qu’ils ont aimé. » (p.770) Ce qu’il a aimé, c’est un certain regard sur les choses, particulièrement les phénomènes naturels, les plantes et les insectes, notre milieu, et à travers cela, scruter, contempler les traces des origines, attentif au récit de leurs évolutions. C’est le même genre de regard avec lequel, en filiation, il balaie ici l’alignement irrégulier d’œuvres créées par un homme, plutôt des agencements impliquant des gestes humains, des prothèses d’âme, divers objets trouvés, modifiés, matériaux transformés, morceaux de nature, épaves industrielles, prototypes mal dégrossis ou ouvragés avec soin. Une tranche de souche, aux contours biscornus, silhouette instable, sur le bois clair et raffiné, des traits imprimés, latéraux et croisés, à peine, peut-être sont-ils générés par le bois lui-même, des lignes immiscées dans l’organisme de l’arbre, et ce morceau de tronc à l’écorce rugueuse est posé en équilibre sur un ensemble de colonnes en terre cuite verte, vernissée. Des carottes de pierre évoquent la composition de profondes couches géologiques. Elles sont en fait constituées de « débris de béton et de pierre provenant des rebuts d’un constructeur professionnel ». Ces déchets, éclats, graviers, poussières sont assemblés, compressés, sculptés, et représentent la manière dont l’artiste imagine que l’empreinte de sa propre vie, avec ses racines dans les vies qui l’ont précédées, avec les influences qui au jour le jour modifient la composition de ses humeurs, avec tout ce à quoi il tient, en termes de choses, animaux, rêves, gestes, habitudes, comment cette empreinte au sens large, profond, circonvolué et stratifié, se trouve sondée et exprimée dans la composition mystérieuse de carottes minérales. Monochromes ou mosaïques. Ces cylindres emprisonnant les humeurs minéralisées ont une extrémité brisée, aux bouts rugueux, surfaces lunaires caillouteuses, comme l’empreinte du rond poussiéreux aperçu tout au fond du trou du forage, de l’autre côté de la terre. Par les traces éparses et multiples, sans bords délimité, de la vie d’un individu, ce sont des sondages archéologiques à même l’enracinement biologique par l’espèce, à même la totalité de ce qui constitue le vivant. Des vestiges de cet individu, de l’ordre de petits cailloux, galets, os calcinés, broyés, mélangés à l’ensemble sableux de ce qui constituait son milieu.

Fabriquées avec ces tôles anti-dérapantes industrielles, que l’on installe neutraliser des marches trop hautes ave un plan incliné, faciliter l’accès à un magasin ou une administration, que l’on déploie pour recouvrir un accident de terrain provisoire, fermer un soupirail ou occulter un puits, voici des formes géométriques fantaisistes, inclassables. Toutes dissemblables mais esquissant une série. Elles évoquent des chaînons manquants, des pièces perdues forgées pour venir enfin combler le vide atypique entre d’autres formes inconciliables (correspond à des conceptions géométriques de l’univers dont les défauts, les manques restent béants). Le regard s’y aventure, l’esprit s’y promène sur toutes les faces, articulations et angles soudés bien apparents, simultanément, de haut en bas, sans vertige, sans glisser, gravi et dévale aussi hardi qu’une mouche au plafond, et il expérimente ainsi d’autres volumes, arpente une spatialité alternative, se livrant à une gymnastique cognitive et esthétique, à même l’articulation multi-facettes de ces parois en acier inoxydable parcourues, striées de petites arêtes, disposés régulièrement, dissémination héraldique d’un motif cruciforme.

Il y a une pierre abrupte, composite, posée sur un lit de lattes de bois tissées, torves. Pierre des torrents, déchets de carrières, pierre organique (à l’instar de ces « pierres aux reins » ou autres concrétions maladives que l’intériorité humaine parfois engendre, cailloux hystérique). Le mouvement horizontal ruisselant, filets rapides sculptés à même l’esprit de l’arbre, évoque aussi ces transports en pirogue de quelque roche sacrée. Non loin et alors sur plan vertical, des maquettes de tours, faisceaux de colonnes droites et courbes, en harmonie malgré les divergences et les torsions, objets qui soudent les contraires en un seul enlacement. De loin en loin, des corolles blanches de bétons réfractaires, évidées. Là aussi, il pense à des tranches de quelque chose, par exemple tranches d’une cheminée, d’un conduit souterrain, d’un os géant blanchi au soleil au fil des siècles, vidé de sa moelle. Les surfaces supérieures de ces osselets sont peintes et vernissées, taches, mousses, lichens, entre pourritures luxuriantes et tapis de fleurs mémorielles.

Il se promène entre ces stèles de pacification, ravi. Sans cesse son imagination forme des hypothèses, des interprétations et des associations différentes, jamais rien de définitif. Selon la place qu’il occupe dans l’ensemble des pièces, vibrantes sur leur table de travail, les possibilités de compréhension changent, les convergences entre elles variant. Entre l’atelier et l’exposition. Le geste initial brille toujours sous la complétude. Il vaque, se laisse féconder par les œuvres. Comme un insecte, se déplaçant de l‘une à l’autre, butinant, il féconde en retour les œuvres entre elles, croisant les tentatives d’explication. Il oublie le deuil et, pourtant, il y travaille tout entier, corps et âme. Il s’oublie là-dedans d’une manière absolue, presque avec abnégation. Toute sa pensée accompagne le mort qui s’éloigne, apprend à penser avec lui et avec son absence, par métaphores, face aux œuvres du vivant, les objets d’art et leurs manières approximatives de donner forme aux flottements entre la vie et la mort, dans cet entre-deux où l’on cherche des arrimages temporaires, des incarnations éphémères, ils soutiennent la recherche, les interrogations, suggèrent des pistes, des traits d’union indispensables bien qu’en suspension (comme les reliefs sur les plans d’acier inoxydable facilitent l’adhérence), ne donnent jamais de réponse, tout est en train de bouger, de toute façon, il faut donner le change. (Pierre Hemptinne)

Au-delà

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Fil narratif à partir de : William Faulkner, Les larrons, (Gallimard/Pléiade) – Galerie Art : Concept : Whitney Bedford – Palais de Tokyo, Sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce, Mélanie Lund – Galerie Ygrec  ENSAPC, Haunted by Algorithms… 

vase paysage

Il s’arrête devant le grand vase aux flancs paysages, souriant, tout un monde peint, lointain dans la porcelaine cuite, vernie et craquelée, charnelle, et si proche dans ce qu’il représente, le genre de paysage intérieure qu’il cultive et garde toujours sous la main. Une musique intime. Il est face à ce vase monde à la manière dont on aperçoit les détails d’une vallée lointaine, très en contre-bas, et qui pourtant peut être touchée de la main, l’observant avec des jumelles. Il rêvasse un peu, se dit que cela fait des années et des années qu’il aime rencontrer ces rivages bleus, qu’ils lui font du bien, et qu’il ne pourra jamais dire exactement pourquoi. Peut-être devra-t-il commencer par traverser le fleuve et y accoster. Il a un certain âge et ne sait si ses forces et le temps le lui permettront. Et puis il se pétrifie sous une douche de nostalgie. Est-ce cet aspect d’un monde clos sur lui-même, originel et intact, imputrescible sous sa patine, détaché de l’univers? Un désir démesuré, déraisonnable, de rentrer à la maison. Bien que cela ne veuille plus rien dire, la maison, celle où rentrer impérieusement pour échapper à tout, faire en sorte que rien n’ait existé, n’existe plus, la case zéro. Exactement, devant ce vase, écarquillant les yeux pour s’engloutir dans les motifs – regarder par les vitraux, être le pêcheur dans la barque, s’appuyer contre les troncs et s’ensorceler par les reflets du village à la surface de l’eau – sans vraiment y parvenir, restant là impuissant sur la berge, ravagé, il ressent la même chose que le gamin dans le roman de Faulkner, embarqué dans une fugue qui ne tourne pas exactement comme imaginé, forcément, qui vire à l’épreuve au-dessus de ses forces. “Et soudain je me suis senti angoissé par le mal du pays, déchiré, tordu, torturé: être à la maison, pas simplement revenir sur ses pas mais se rétracter, effacer; demander à Ned de reconduire le cheval peu importait où et à qui et comment il l’avait acquis et reprendre l’automobile de Grand-Père et la ramener à Jefferson, en marche arrière s’il le fallait, faire le trajet en sens inverse pour renvoyer, pour replonger dans le Non-être, le Jamais-être, toutes ces routes de campagne, ces fondrières, l’homme et ses mulets daltoniens, Miss Ballenbaugh et Alice et Ephum, et faire ainsi, pour moi du moins, que cela n’ait jamais existé; quand soudain, tranquillement, simplement, quelque chose en moi m’a dit Pourquoi ne le fais-tu pas ? » (Faulkner, p.939) Pourquoi ne le fait-il pas, en effet ? Et au fur et à mesure qu’il énonce ce que cela représenterait, il mesure à quel point le fil narratif qui le charrie est irrévocable, à sens unique. Il intériorise, somatise l’impossibilité d’inverser la narration. Alors, c’est un naufrage dont il voit chaque détail, chaque gerbe d’eau qui submerge le pont comme disséquée, chaque vague tournante accentuant le tourbillon qui aspire le bateau vers le fond. Les mâts nervurés dans le ciel tourmenté et confondu avec les flots, forêts de vergues et de filins, sublimement distincts, presque plus vrais que vrais, la plus petite composante visible à l’œil nu, comme en certains instants tragiques on voit avec netteté chaque instant de sa vie, y compris une foule d’événements secondaires que l’on croyait coulés par le fond, tous ces mats penchés saisis à l’instant même où ils volent en éclats, dernier instant où ils donnent l’illusion de tenir ensemble et pourtant en pleine dislocation. Seule l’embarcation de sauvetage, imperturbable, est inaccessible sur le pont. Il regarde terrifié et émerveillé par la beauté violente, sublime, surpris de s’en sentir une infime victime, le désirant même, amalgamé au vaisseau tourmenté, disloqué dans le déchaînement des éléments, en jouissant désespérément. Exactement comme lorsque l’annonce d’un décès d’un proche, que l’on savait inexorable tout en restant convaincu de son impossibilité –à quel point tout de même, l’être s’accroche aux croyances les plus folles ! – fait suffoquer. Le dernier aîné à pouvoir représenter une origine, dont la compagnie berçait à la manière des premiers paysages matriciels, avec qui rester à proximité de là d’où l’on vient, s’est éteint.

Et cette suffocation fermente, elle vient de loin, et il s’habitue à la voir s’installer dans le décor – que serait-ce sans cela, la mort du proche ! – depuis peut-être la première expérience d’heures vécues comme interminables, à l’école maternelle. L’archive de cette première épreuve temporelle est exhumée, voici, de manière inattendue dans un musée, ce sont ces grandes tentures marquées d’insolation, où se sont imprimées, en d’innombrables passages, les lumières saisonnières, les contrastes entre une météo d’averses sombres ou d’azur dégagé, l’alternance des jours et des nuits, d’encre ou lunaire, qui donnent un rythme singulier au travail du temps décolorant les étoffes. A l’école, donc, d’emblée, la découverte du temps qui ne passe pas, stagnant monochrome. Ces rideaux occultaient les grandes fenêtres durant les moments de repos, couché sur le banc en bois, la tête posée sur les bras pliés, ou bien pendant les bricolages hasardeux, quand il fallait protéger la classe de trop d’ardeur solaire. Une artiste a été les décrocher, ces ready made du temps, et les expose tendues sur des châssis où elles ressemblent à des peintures presque monochromes. Ces toiles sont devenues les photos du temps tel qu’il languit et tourne vinaigre dans les classes de maternel. Elles se ressemblent toutes et sont toutes différentes, elles scandent la même coulée temporelle. « Présentée en série, la quinzaine de tableaux en ligne établit un mouvement ; elle évoque une séquence cinématographique. » La dépigmentation réfléchit le vieillissement de nos propres tissus et, là où prédomine effacement et usure, finit par planer l’apparition d’autre chose, une trame.

Tout imprégné de la chambre mortuaire où, bien que tout soit fini, il ne parvient pas à se résoudre à dire adieu, tant que la dépouille reste là sagement, les heures figées en cet étrange tête à tête avec le mort, il passe dans une galerie d’art, presque par inadvertance, par résignation, parce qu’il ne faut pas s’arrêter de faire ce qu’on a toujours fait, continuer à voir de nouvelles choses, s’intéresser à ce que les humains inventent, faire travailler ses méninges. Et puis, curieusement, quelque chose de la chambre mortuaire semble se prolonger ici. Il a envie de s’incruster, s’éterniser. L’espace était plutôt réduit, évoquant d’anciennes salles de classe transformées en atelier. Ce qui était exposé relevait plus de dispositifs d’expériences pour entrer en contact avec des existences cachées, ou pour démasquer des entités cherchant à nous intercepter l’esprit, sournoisement.

Feuillet du visiteur en main, lisant et relisant plusieurs fois, comme émerveillé par un comte qu’il entendrait la première fois, à propos de choses vieilles comme le monde, il examine et se recueille indéfiniment devant Worms.txt. Dont l’inventeur travaille avec un matériau vivant, des lombrics. Il les implique réellement, il ne les traite pas simplement comme occurrence impersonnelle. Ils sont enfermés et nourris dans une urne remplie de compost. Leurs tortillements naturels « produisent des vibrations électriques qui sont traduites en écriture poétique. » En un an, cela donne plus de 9000 pages. Le circuit est là, sous ses yeux, dans la pénombre, l’urne pleine de vie connectée à la machine complexe, les capteurs et les traducteurs. Sur le mur, des pages et des pages couvertes d’écritures. Ça pourrait n’être que gadgets mais comme n’importe quelle œuvre, celle-ci s’interprète et, du coup, transforme celui qui la sonde, en devient un des lombrics cachés. L’urne, symbole de la mort, contient le vivant au-delà du visible, le vif occulte. Et, quiconque cultive l’habitude d’écrire a déjà été confronté à cette sensation que cette pratique scripturale, obsessionnelle – on est alors toujours un obscur graphomane couvrant les parois d’une caverne enfouie –  fait surgir, de la plume ou du clavier, des mots, des images, des phrases et des musiques, non envisagés, qui surprennent la personne même qui en est le site de résurgence, relevant aussi de la rémanence. Nos vers internes – ce qui nous ronge et fouille cherchant à rassembler des bribes d’autofictions – et leurs secousses électriques produisent en continu du sous-texte qui, à un moment ou l’autre, vient donner corps aux mots conscients qui, alors, émergent en texte approximatif, mal dégrossis, affûtés pour attirer quelques idées fugitives. Et, se met-il à penser, si les vers étaient placés dans un cercueil refermé sur un proche, de la même chair que lui, de celle lui ayant donné vie, se démenant et mangeant ce vif retournant à la terre, leurs circonvolutions électrifiées traduiraient-elles en écriture cabalistique les manières dont le proche expérimente la mort, se dissémine à nouveau, anonyme dans le vivant ? Serait-ce son discours d’outre-tombe ? Ainsi, l’esprit endolori et paniqué, à la manière dont on court en tous sens pour actionner le déclic caché d’un passage secret, inventorie les manières de garder le contact avec le mort, de poursuivre la filiation, ou mieux, élabore d’absurdes stratagèmes pour l’accompagner de l’autre côté, convoquant sans vergogne des schémas surannés de magie. S’attachant à toute promesse de rituel. Il se sent bien dans le cabinet exploratoire où le hasard l’a conduit. La confusion affective dans laquelle il se trouve fait qu’il pourrait se croire dans la cabane d’un fossoyeur, reléguée dans un coin du cimetière, où il collectionnerait des appareils poétiques dédiés à la communication entre espèces, entre choses, une sorte de chapelle de la consolation surmontée d’une discrète enseigne lumineuse Haunted by Algorithms. Ceux et celles qui doivent la voir ne la loupent pas. Les autres ne l’apercevront jamais. La technologie de recommandation numérique comme méthode d’apaisement du deuil ? Le big data comme promesse d’éternité ? En fait, l’immersion dans la plasticité du flux algorithmique et de son influence sur le design de toutes choses, matérielles ou immatérielles, organiques ou inorganiques, est traitée selon diverses configurations hybrides, techniques et poétiques pour échapper à l’enfermement mathématique du conseil, de l’appariement entre choses censées s’aimanter naturellement, selon plus exactement la nature du marketing. L’algorithme et le numérique ne sont pas abordés en entités distinctes, actuelles, mais connectées à des équivalences qui traversent les siècles, replacés dans des narrations plus longues et chaotiques, notamment les échanges avec les mondes parallèles, le dialogue avec les morts et les esprits, la circulation de langues inconnues traversant et perturbant les nôtres. En lieu et place d’un monde que les algorithmes sont censés rendre archi-mesurable et rigoureusement computationnel, quasi fini, le cabinet Haunted by Algorithms met en scène divers processus où, si la machine tourne rond, c’est surtout pour mieux dérailler, s’affoler, restituer de l’imprévu, l’effrayant comme le réjouissant, renouer avec l’indéchiffrable.

Si la manière de se connecter à l’imaginaire est typiquement technophile, comme ces écouteurs reliés à un capteur enfoncé dans le mur, l’histoire que l’on y entend relève d’un genre classique et est représentative en grande partie de l’imaginaire qui baigne l’exposition collective : récit d’un voyage où des explorateurs découvrent une nouvelle espèce et expérimentent la communication inter-espèce. Ce fantasme de la communication inter-espèces est traité par plusieurs des artistes présents dans ce laboratoire. Par exemple, la collection de disques de Gauthier Tassart, regroupant des enregistrements de chants d’oiseaux, des méthodes pour faire parler son perroquet ou comprendre et se faire comprendre par son chien, se construit comme cet étonnant transfert d’une transcription de chants de rossignols édités en 1810 par J.M. Benchstein et qui aurait inspiré Kurt Schwitters dans ses collages et poésies bruitistes. Tout un cheminement qui trace des correspondances entre êtres sensibles de natures différentes. Dans la même lignée, Astrid de la Chapelle établit des tableaux presque cubistes dont les lignes et brisures, les harmonies entre formes éclairent l’action diplomatique des mondes ornithologiques. C’est une transposition graphique d’échanges entre deux oiseaux chanteurs, une fauvette et une rousserolle, dont les propos concernent l’obligation de s’adapter aux dégradations environnementales générées par l’homme. Ce qui nous renvoie à l’obligation de se concerter entre toutes les espèces, et pas seulement entre humains, pour dégager un mode d’être écosystémique capable d’enrayer la catastrophe climatique. La solution ne se trouvera qu’en intégrant les autres espèces au fonctionnement démocratique, grâce à un « algorithme permettant de faire converger captation et transcription spatiale, analyse des expériences subjectives et traduction anti-spéciocentriste ». La technologie n’est plus envisagée pour soumettre la nature mais comme prothèse pour que l’homme puisse échanger et réellement prendre en compte les savoirs et les souhaits des espèces qui l’environnent. Des avancées concrètes en ce sens sont présentées grâce à l’application de Jean-Louis Boissier, #Ubiquité. Celle-ci permet de détecter ce qui nous échappe à l’œil nu, le langage géométrique des plantes. Par exemple, les papyrus émettent des signes « qui renvoient plus fondamentalement à leurs comportements, à leurs échanges, à leurs architectures ». Ces signes seraient perçus directement par le cerveau, alimentent des « systèmes d’intellection distincts des langues » qui échappent aux radars de la conscience tout en participant aux facultés d’écriture. L’artiste s’applique à concevoir des interfaces technologiques pour rendre perceptibles ces systèmes, en isoler les structures rudimentaires, et ainsi élargir l’horizon sensible, augmenter l’empathie avec les plantes qui nous parlent. Souvent, des processus initiés par l’artiste qui signe l’œuvre, semblent vivre de leur propre vie, œuvres connectées. Ainsi cette installation qui retraite en permanence les « titres d’articles » puisés dans la presse spécialisée sur l’art, le numérique et l’activisme et, brassant et mélangeant tous ces énoncés, formule des concepts de création, de manière aléatoire. Les intitulés lumineux, plastiques, tournent, ventilent, crée l’illusion de « pouvoir augmenter les capacités imaginaires » et « d’accélérer les avant-gardes artistiques ». Certains dispositifs offrent de tester concrètement la plasticité de nos récepteurs neuronaux, d’entendre littéralement comment les neurones réagissent, réceptionnent un son, une vocalise, entendre comment ce que l’on écoute, langage ou musique, fait crépiter notre appareil mental. Cela, pas loin d’une mise en abîme sidérante, où des robots filment des animaux qui eux-mêmes, équipés de caméras, filment les robots les filmant. Animaux domestiques et créatures artificielles créées par l’homme. Ce qui engendre une sorte d’effroi entre hilarité et impossibilité de déterminer finalement qui regarde qui et pourquoi, cela renvoyant vers une sorte de métaphore de notre quotidien où des millions d’humains, nantis de caméras et d’objets connectés, filment, échangent, reçoivent et envoient des signaux, machinalement, par automatisme, robotisés. Comment les ordinateurs nous ressemblent de plus en plus, ayant intégré schémas et structures mentales de l’humain, c’est ce que nous montre Dataghost 2, image d’une machine qui, en recherche de conscience, se met à pratiquer l’introspection, cultive frénétiquement la réflexivité sur ses propres activités internes. Elle produit peu à peu une exégèse délirante et infinie des textes codés qu’elle génère, en appliquant au langage informatique des transpositions inspirées de « l’herméneutique de la Kabbale, et plus particulièrement des techniques de la Gematria » (système d’interprétation qui additionne les valeurs numériques attribuées aux lettres et aux phrases, ce qui est une autre sorte d’obsession computationnelle). Les instruments de la rationalité cognitive, les ordinateurs, sont happés par les mystères des premiers textes et l’ensemble se regarde, plastiquement, comme le tableau des circuits jamais au repos de l’insomniaque soumis aux angoisses métaphysiques. Et comment les ordinateurs se livrent finalement aux mêmes rêveries que les nôtres, ou viennent les relancer, leur donner un sens nouveau, c’est ce que laisse entrevoir Faces in the Mist. On a tous rêvassé, allongé au sol, en regardant passer les nuages, essayant d’y deviner des formes, d’y reconnaître des visages. C’est exactement cette activité immémoriale, probablement aux fondements de bien des créations imaginaires de l’homme, que formalise cette application : utiliser un « programme de reconnaissance faciale pour détecter des formes signifiantes dans un flux nuageux informes. » L’outil, très sophistiqué, s’apparente aussi aux bricolages spirites, en vogue dans certains salons du XIXe siècle, pour convoquer les esprits. La machine a intégré une grande quantité d’informations physionomiques issues d’une base de données de « personnages historiques impliqués de près ou de loin dans la manipulation du climat ». Cette interface machinique et poétique va effectivement détecter ces physionomies dans le chaos nuageux. C’est la représentation de son aspiration principale, arriver dans un coin de verdure isolé, où personne ne peut le rejoindre, quelque part en haut d’un col peu fréquenté, éprouvé par l’ascension, laisser le vélo et à l’écart de la route, se coucher dans l’herbe et la mousse, boire l’eau fruitée à la gourde et regarder le ciel, guetter les nuages blancs, attendre que s’y manifeste un visage, une silhouette bienveillante, l’illusion que le disparu s’est transformé en sorte d’ange gardien qui lui adresse, de temps à autre, un signe de connivence.

Exactement comme il regarde le vase paysage, courbe, clos sur lui-même, enserrant le vide. L’embarcation et sa voile gonflée et figée. Un moulin et un beffroi au loin. Le ponton de bois humide, un peu pourri. La promenade sur la berge herbeuse. Les arbres prolifiques, aux racines épanouies dans le fleuve, végétation autant terrestre qu’aquatique. Un village tapis, abandonné dans un coude fluvial, avec ses bâtiments nobles et religieux, sa fabrique de farine, la pêche d’eau douce, un rêve d’autarcie douce. Pas n’importe où, mais au centre oublié du monde. Le soleil joue sur la faïence ronde. Soudain, un éclat dans le coin d’un vitrail se disperse et, à l’avant, dressée verticale sur l’eau, brûlant la berge et éblouissant la barrière et la pierre de la chapelle, une silhouette carrée de feu, une porte de lumière, pour aller de l’autre côté. Combien de fois n’a-t-il pas rêvé courir sur ces berges et dans le dédale de pièces de ces habitations, lacis de galeries et souterrains reliant berges et chambres, passant sous le fleuve et traversant les caves, débouchant sur une place, le chœur d’une église, la salle de banquet d’un château. Des courses pleines de surprises où il tombe dans les bras d’anciennes connaissances, ne les reconnaissant pas de suite, étreignant à nouveau des amies perdues, embrassant ses proches disparus et morts anciens, reprenant d’anciennes conversations interrompues et les reliant à des actualités récentes, avant que tout disparaisse à nouveau, au réveil. Ce sont les mêmes chimères qui l’habitent, au départ d’un rivage capturé et protégé dans la faïence vernie, abstraites, quand il s’abîme dans la contemplation d’une tasse blanche et ses tatouages bleus, de la même marque que le vase, (Boch), où fume le café noir, quelques points constellés, des lignes sinueuses et dérivant dans le vide, des esquisses de corolles, arabesques minimales, frise florale suggestive qui se déroule sans fin en lui depuis la première fois qu’il l’a vue, enfant chez ses grands-parents. Les dessins épurés de la tasse doucement cannelée évoquent en une sorte d’écriture morse la plénitude du paysage sur le vase opulent et tellement grand qu’il pourrait se couler dedans. Tasse ou vase, touchés ou simplement effleurés du regard déclenchent toujours en lui une musique précise, celle des vers baudelairiens de L’invitation au voyage, qu’il récite en vain, jouissifs précisément à cause de cette gratuité, sans lendemain, sonnant dans le vide, sans plus rien attendre, juste flotter sans plus savoir où aller. (Pierre Hemptinne)

vase paysage Naufrage/Withney Bedford Sous le regard de machines pleines d'amour/Marie Lund Marie Lund Haunted by Algorithms Haunted... Diplomatie des oiseaux Haunted... diplomatie des oiseaux Haunted... haunted haunted... haunted... deuil

La fin du jour et ses cristallisations

rideau d'arbres

Librement entretissé à partir de : paysages et brumes, William Faulkner, La ville, Gallimard/La Pléiade, Œuvres de Pascal Convert, Catherine Larrère, Les inégalités environnementales, La vie des idées 2017, Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme postindustriel, Les liens qui libèrent, 2016 – Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil 2017 – Nadine Hilbert, Gast Bouchet, Stephen O’Malley, Metamorphic Earth, BPS22 …
Convert

Dehors les brumes hivernales amalgament ciel et terre, en une seule ouate marécageuse, avec de rares déchirures dues à des coups de vent venus de nulle part et qui surprennent la lune pleine et brillante dans un bout de ciel nu. Malgré les paupières pesantes que le cerveau abruti par les bêtises d’une journée de travail va bientôt clore, il s’enfonce dans le fauteuil usé qui n’est plus que l’empreinte du corps lecteur s’y consumant ou s’y transcendant jour après jour, les sens en vigie rivés sur le défilé textuel, sans fin. Il n’y a nulle part où aller. La maison est assiégée de rideaux d’arbres givrés, tapisseries de grisailles sans début ni fin. Alignement de troncs nus, certains engoncés dans des cascades de lierre couleur cendre, en étain. Le grillage de la lisière, les interstices de la trame laissent surprendre le déplacement furtif du gibier, chevreuils, faisans, sangliers, renards, lièvres, taches rousses, fauves, grises. Quand il y projette le faisceau lumineux d’une torche électrique, il fait apparaître la circulation erratique, prédatrice, d’étranges billes de verre, jaune, rouges. Des yeux sans corps. Va et vient entre le fauteuil et la tenture de velours qu’il soulève pour scruter, si proche si lointain, le sous-bois giboyeux à la Uccello à peine discernable dans le brouillard. Sans cesser d’errer dans le cheminement total et polyphonique du récit faulknérien. Volupté de s’entraver, s’enliser dans l’une ou l’autre description, captif soudain d’un paysage phrasé qui lui semble venir de lui, quand les mots restituent si bien, dans leur manque natif, mieux qu’il ne pourrait jamais le faire, les dernières lueurs du jour et l’installation progressive de la nuit. Si bien que, ne ressentant plus de distance entre le livre ouvert, ses caractères imprimés et des souvenirs enfouis en lui, le texte et la chair, il revit ou devient ces crépuscules particuliers, enchanteurs, devant lesquels ses regards ont langui tant de fois. Il les a épousés de tous ses pores, désirant s’y pétrifier, s’y cristalliser pour ne plus en sortir, ne plus avoir à penser le reste. Rester là pour être redécouvert bien plus tard sous forme de statue ayant presque l’air vivant, prête à s’animer. Dans ces instants magiques du basculement des astres, où durant un instant désagrégé, ils semblent échanger leurs rôles, leurs matières. Ces instants où il ne cesse de croire que tout reste possible, la célébration de l’extinction fondue dans les préludes exultants du renouveau. « La fin du jour n’est plus qu’une immensité glauque, un vaste et silencieux murmure là-bas au nord-ouest jusqu’au zénith. Pourtant on dirait que la lumière n’est pas retirée à la terre, aspirée vers le ciel pour se perdre dans la fraîcheur de cette verte étendue, mais plutôt qu’elle s’est rassemblée, amassée un instant sans se déplacer encore dans les parties basses du sol, si bien que le sol, la terre même est une nappe lumineuse d’où seule émerge, sombre et immobile, la masse noire des épais bosquets. » Oui, de tels décors libèrent les espoirs irrationnels, il se rend compte à quel point, sans même oser se l’avouer, il s’attend sans cesse à ce qu’elle resurgisse. « Alors, comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. » Bouche bée devant l’essaim de bestioles, particules d’or cherchant des sites de réincarnation, comme le lancer de nouveaux cycles de vies, éphémères. « Quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit plus à présent qu’un arc constellé et sans voiles qui tourne lentement, les dernières lueurs du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, demeure encore une faible lumière diffuse et partout où vous portez vos regards sur ce noir panorama vous distinguez encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours imprécis du cornouiller rendant à la lumière la lumière qu’il a empruntée comme le feraient des fantômes de bougies. » (Faulkner, p.298, 299, 300) Ah ! mon dieu, oui, ce cornouiller luminaire combien de fois ne l’a-t-il pas contemplé et cherché à le décrire, mais où, quand encore, précisément ? En tout cas, avec une telle insistance répétée, à la manière d’un rêve identique qui revient au long d’une vie d’un individu, qu’il se trouve imprimé vif à l’intérieur de ses paupières, silhouette végétale en néon clignotant.

Les mains déposent le livre, frottent les yeux durant un long bâillement, et s’emparent machinalement du Smartphone. En quelques manipulations automatiques, elles font venir sur l’écran une série de photos reçues récemment, autoportraits d’une jeune fille qui fixe le vide, l’avenir devant elle, ou un passé enseveli dans le futur, enfin, ce qui vient mêlé à ce qui aurait pu être. Elle, se voulant déterminée autant que désemparée, blessée et sauvage. Du genre, « ok, tu vois, j’y vais, je me suis habituée à y aller seule ». Les yeux embrassant le vague le regarde aussi, lui éparpillé, dans cet indéfini. Elle fixe ce qu’elle souhaite être un devenir vierge et s’y présente comme une Vénus naissante, nue. Enfin, autant que peut le laisser deviner la photo. Du côté où le bras, probablement, tient l’I-phone en l’air, la rondeur du sein remonte, l’écume d’une vague qui roule et lève, mue par une force lunaire, à moins que ce ne soit le flanc sphérique d’une montgolfière, palpitant d’air chaud et préparant l’envol. Tandis que de l’autre côté, le ballon revenu du ciel et gorgé de mythes célestes, s’épanche mollement dans l’herbe haute d’une prairie perdue, quasiment hors champs. Le sillon entre les seins est évasif, une trace pâle. Enfin, il y a une ligne suggestive, mais il ne fait qu’imaginer les mouvements dissymétriques probables de la poitrine. C’est de la fiction. Et, face à ce dispositif qui montre beaucoup sans rien dévoiler, les doigts s’empressent de tripoter l’écran tactile, caresser par substitution l’interface qui permettrait de pénétrer la photo, de rejoindre la vraie peau à travers son avatar numérique. Ils zooment jusqu’à ce que l’image semble déborder, s’échapper, et que sur l’écran ne subsistent que des taches de pixels flous, surface d’une planète couverte de cratères vides ou morceaux de pelages sauvages entraperçus entre les troncs du sous-bois givré, aux contours de carte géographiques, pays et régions indéfinissables, inaccessibles. En faisant glisser ainsi l’abstraction du visage et de ses articulations au reste du corps, cou, épaules, haut de la poitrine, les rêveries entièrement emportées par ce fragment charnel de tapis volant dérivent dans un épiderme infini et intimement rapproché, survolent le lac des yeux noirs et y découvrent des paillettes mordorées, des plaquettes d’émaux bleu nuit et indigo. Il se souvient de l’exaltation à décrire ce qu’il voyait dans ses yeux à elle, par nature le genre d’objet toujours changeant dans la fixité biologique et fonctionnelle, où affleurent les milles nuances de la subjectivité que teintent les reflets du milieu, défi pour l’exercice du langage et de l’écriture qui s’y confronte à l’inextricable cœur du désir, bégaiement, impossibilité de saisir avec des mots justes, impuissance à se convaincre de la réalité de ce qu’il voyait. Fouillant métaphoriquement le cristal liquide de ces regards à la manière d’un chercheur d’or dans sa rivière. « Son visage était tourné vers moi pour m’observer en-dehors de la pénombre au-dessus du cercle de lumière du haut de l’abat-jour, avec sa belle bouche fendue, aux lèvres pleines qu’elle n’avait jamais peintes, et ses yeux, non pas de ce bleu cru et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanules et autres. » (Faulkner, La Ville)

Calfeutré dans son cabinet de lecture et écriture, du fauteuil à la fenêtre où il guette les animaux fantastiques du sous-bois giboyeux, il cherche à épuiser, comme un animal en cage, toutes les tensions de l’enfermement. Avant tout, celles du marché du travail. Sans que ça vise précisément les tâches professionnelles réalisées au jour le jour, en conformité avec un contrat signé il y a quelques décennies avec un employeur, de plus en plus abstrait, l’abstraction étant proportionnelle au caractère culturel du métier. Non, pas tellement ça, malgré leur inanité progressive, leur vacuité exponentielle. Plutôt le bombardement incessant de discours moralisateurs et politiques sur le travail, le travailleur, les chômeurs, les profiteurs, les fainéants. Comment ne pas être atteint dans ce qu’il a de plus intime par ces exhortations de gauche comme de droite à travailler plus, toujours plus âgé ? Comment ne pas se sentir attaqué personnellement, dans ses chairs, dans ses neurones, par ce candidat présidentiel français convaincu que le travail c’est la vie, la seule manière de sentir reconnu et valorisé, digne !? N’avait-il pas délégué aux politiques le devoir de faire avancer la société vers plus de bonheur et de libertés, vers plus de légèreté et moins de soumission, vers moins de travail et plus de temps libre ? N’était-il pas convenu que le temps libre individuel et collectif devienne la réelle richesse d’une société moderne, juste, équitable, prospère ? Pourquoi dès lors ne font-ils pas leur job, eux, pour atteindre ce mieux vivre ? Comment ne voient-ils pas que la production de richesses peut prendre mille et une autres voies qui rendent caduque la fiction du salariat ? Ne s’informent-ils pas ? N’étudient-ils pas ces questions ? Leur cerveau est-il captif, capturé par des puissances qu’ils ne maîtrisent pas ? Ne voient-ils pas que leurs discours sur la croissance et l’emploi génèrent une immense démotivation pathologique ? « C’est la conservation artificielle du travail obligatoire qui pousse la société vers cet état dépressif que nous connaissons aujourd’hui. » (Raphaël Liogier, p.114) Ce chœur tant politique que médiatique qui radote continuellement les chiffres du chômage, la création en trompe l’œil d’emplois anémiques, les indicateurs rachitiques de la croissance, implorant sans cesse des signes positifs du ciel, du futur, installe une chape de plomb, un climat de cynisme qui encourage toutes les formes d’incivisme. Comment peut-on encore tout miser sur la croissance ? Que ce soit de la part d’un responsable politique ou des médias qui s’obstinent à évaluer les projets politiques selon leur impact réel ou imaginaire sur cet indicateur, même pas périmé, mais nocif. Comment oser entretenir cette duperie, ce fétiche ? Comment ne pas se rendre compte que cela sape le moral général parce que tout le monde, même les climato-sceptiques, tout le monde sait que l’on va droit dans le mur avec ce scénario. Et qu’il coupe les ailes à toute faculté à imaginer autre chose. « L’augmentation du PIB repose nécessairement sur une consommation accrue de matières et d’énergie, ce qui entraîne une dégradation environnementale dont les effets ne sont ni complètement connaissables, ni intégralement traduisibles en termes monétaires. Perpétuer ce modèle économique fondé sur la croissance n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Cela conduit surtout à aggraver les inégalités environnementales et à perpétuer une forme d’oppression, qui passe par le fait d’imposer le langage de valuation de l’économie pour traduire ce qui fait la valeur de l’environnement. Cette imposition est « une forme d’exercice du pouvoir » qui empêche d’autres langages de valuation de s’exprimer. » (p.66) C’est bien ce qu’il disait, une chape de plomb. Et toute la journée, non seulement à travailler, mais aussi, de manière inconsciente et pleine de salissures invisibles, à défendre son travail, et forcément le défendre contre d’autres, se réjouir d’en avoir par rapport à d’autres qui rament et en sont dépourvus, se réjouir finalement du malheur des autres, de façon détournée, dissimulée, bien évidemment, mais tout ça blesse, abîme, rend complice d’une grande saloperie, d’un grand complot qui nie l’humain et encourage les violences, le chacun pour soi (qui est bien le credo de l’ultra libéralisme, chanté en chœur par toutes les familles politiques mais dont ils n’assument pas les retombées destructrices). Car il y a une sorte d’injonction à jouir de la souffrance de tous ceux et celles qui ne sont pas capables de se trouver un emploi rémunérateur et glissent dans la précarité, l’exclusion. Il y a une injonction permanente à être au diapason de la société dominante qui est une société punitive et non solidaire. Chaque journée est une traversée de cet espace public bombardé, mitraillé, snipé, miné par les tenants délirants du « plein emploi » et de la « croissance », embusqués partout, dont les déclarations péremptoires répercutées par le mille-feuille des médias traversent les corps, transpercent les esprits, trouent les rêves, pourrissent les humeurs. Et cela, par le truchement d’éminents acteurs se parant des vertus du rédempteur courageux, fiers de leur pouvoir déliquescent, courtisant les quelques % les plus riches de la planète. Ayant infesté le mental de toute la société, ils poursuivent chaque laborieux ou désoeuvré des sempiternelles inepties du genre « il faut bien payer les pensions, et pour cela, réformer ». « Le travail est passé frauduleusement pour une richesse à laquelle on devrait avoir droit. Les syndicats se sont appropriés cette inversion caractéristique du monde industriel consistant à faire passer une torture, un mal nécessaire, pour un bien désirable, qu’il faut chérir et défendre précieusement. » (p.103) Au vu des malheurs innombrables, des pathologies lourdes et épidémiques et des suicides que cette idéologie du travail engendre, les responsables politiques ne relèvent-ils pas d’un tribunal des crimes contre l’humanité ? Pouvaient-ils ignorer les répercussions de leurs mots d’ordre aliénants et de la dimension mortelle de cette aliénation ? Non, impossible, trop de recherches, trop de publications sont là pour les éclairer. Ils ne pouvaient pas plus escamoter les navettes éreintantes, le transport des citoyens dans des wagons à bestiaux, assumée par des services publics condamnés aux défaillances, déversant chaque jour des centaines de milliers d’anonymes dans des espaces urbains où ils ne peuvent que croiser des militaires armés, des patrouilles de flics en tous genres, des sirènes de polices continuelles, une sorte d’état de siège permanent qui dit haut et fort le modèle de société clivant, excluant qui s’implante. Employé propre sur lui et à la peau blanche, il n’a pas grand-chose à craindre. Il est du bon côté. C’est précisément le but du dispositif mis en place : faire sentir à qui que soit, de quel côté il se trouve, et qu’il y reste. Mais toute cette façade de surveillance et de contrôle ne lui fait pas oublier ce qu’il devine se passer dans l’ombre, alors même que, passant devant les commandos désoeuvrés, il partage le silence complaisant de la foule, l’assentiment silencieux de tous ceux et celles qui ne font pas partie des plus vulnérables de la population. Le rôle de sécurisation militaire, spectaculaire, justifie en sous-mains une gamme très large d’interventions musclées et banalisées. Car, la fonction punitive de la police, au quotidien « se traduit par le harcèlement, les provocations, les menaces, les humiliations, les insultes racistes, les contrôles indus, les fouilles injustifiées, les contraventions abusives, les menottages douloureux, les interpellations sans objet, les gardes à vue arbitraires, les coups qui ne laissent pas de traces, parfois même l’usage de la torture, toutes ces pratiques documentées étant concentrées sur les segments les plus vulnérables de la population. La banalisation et la normalisation de pratiques punitives extra-judiciaires par les forces de l’ordre sont un fait majeur encore largement méconnu des sociétés contemporaines. » (Fassin, p.54)

Forcément, chaque soir, de retour dans sa niche, il trépigne, épuisé, pas seulement des actes et de la concentration qu’exige le travail accompli jour après jour, mais de cette gangrène du corps social qui asphyxie les ressources intelligentes. Secousses nerveuses. Il s’effondre après quelques verres de vin dans une mauvaise somnolence et émerge plus tard, en plein brouillard, secoue sa carcasse, se débat du livre à la fenêtre, du texte imprimé au sous-bois animalier, du livre au smartphone où caresser les images fuyantes d’une amie lointaine au bord de la nudité. Il recherche les anfractuosités. Par exemple, il se souvient d’une troublante parenthèse, après une errance dans une ville ravagée par la pauvreté, où les militaires n’ont même plus rien à protéger, au creux d’un musée. Le coût nécessaire à réaliser l’installation artistique où il s’abrita contrastait violemment avec la dégradation extrême de l’environnement urbain, saleté, laideur des vitrines, magasins de pénurie et d’ersatz, bistrots glauques, sex-shops incongrus. Enfin, bon… C’est une chambre noire. On y entre, caverne parcourue de filaments anarchiques, vif-argent. Au sol, des taches mobiles, fluides. On pense aux lumières d’un jour d’été vu à travers une canopée. Ou les reflets du soleil parcourant l’eau d’une rivière. Plutôt ça, d’ailleurs, des enfants en visite, traverse cette zone en faisant des mouvements de brasse. Ils y sont immergés. Avant de voir distinctement, on entend, on ressent. C’est une musique de drone, musique d’entrailles, une enveloppe de vibrations rauques qui effritent calmement la tranquillité du corps, la rend grouillante d’idées informulées. Six grands écrans projettent des images en noir et blanc. Six écrans capturent des modalités d’écriture du vivant et du mortel. Ce qui prédomine sont les bourrasques de grêles, de gouttes, de flocons, les rafales de pluies ou d’étincelles, les tornades de poussières, de cendres ou d’escarbilles, en pagaille. Aux approches d’un volcan, d’une forge. Mais dans ces myriades de particules se dessinent des formes, des intentions, des structures cachées. Quelque chose se construit. Ou des ruissellements sur des roches, des filets sombres, le sang de la terre. Des masses gazeuses, des sommets montagneux, se dispersent. Des astres symboliques aveuglent la nuit. Des filaments, des vies sommaires des profondeurs, s’agitent, répètent le même geste, à l’infini. Des tressaillements qui agitent des tissus inertes et inertes, humains ou industriels. Le cheminement des flux à travers la matière noire. À quoi répond le cheminement anonyme d’une foule dans une grande ville brouillée. À l’impression de sentir son regard aspiré par le centre de la terre répond les allées et venues d’un ascenseur extérieur qui surplombe la cité avant de plonger. Aux structures humorales de la roche ou des boues utérines s’oppose le survol de quadrillages de structures métalliques, voire un panorama de circuits numériques. Le regard cherche un point de fuite, une perspective, mais n’en trouve point, impossible de déterminer si ce sont des matières à l’agonie ou en train de palpiter de nouvelles vies qui s’inventent à tâtons. Est-ce la terre en train d’agonir, dévisagée, ou se recomposant ? Il faut rester longtemps, il y a des coussins. C’est en boucle, sans fin, le même, mais jamais pareil. Labyrinthique. Il n’y a plus ni dedans ni dehors. À force de regarder ces membranes lumineuses, de les sentir le traverser, l’effet immersif joue à plein, il est difficile de ne pas avoir l’impression qu’elles se fondent avec notre peau. Ce que l’on voit ainsi germer, fermenter, n’est-ce pas ce le vivant qui traverse nos organes ? L’expérience esthétique, diverse, multiple, que procure cette installation fait éprouver l’absence de séparation entre soi (représentant de l’espèce humaine visitant un musée) et toutes les autres manifestations du vivant. Il n’y a plus de séparation. Tout communique. Dans cette caverne, il n’y a pas de centre à chercher, plus d’anthropocentrisme, emporté par les ruissellements, l’homme doit trouver autre chose. Il sort de là, flageolant, content d’avoir été au plus près de ce qu’il convient de voir avant tout, en filigranes de toute actualité, un ruissellement d’écritures informelles, hésitant entre apparition et disparition.

Rentrer dans sa cellule, se blottir près de la bibliothèque ne suffit plus à le réconforter de manière assurée. D’ailleurs, il lui semble, certains soirs, que la falaise de livres n’irradie plus comme avant. Qu’il n’en jaillit plus, dès que son esprit se connecte à ce qui fourmille en ces milliers de pages, l’envol de lucioles stimulant en pagaille les idées, les désirs. Comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. Quelques fois, même, il n’en émane plus que silence voire désolation gênée, copie de celle qui s’étend partout. L’atmosphère entretenue par la bêtise coupable et lâche des décideurs planétaires a des effets d’autodafé permanent. Des autodafés sophistiqués, transhumanistes, qui n’ont plus besoin d’empiler physiquement les bouquins pour leur bouter le feu. Les livres, le travail de l’esprit imprimé, sont stérilisés dans l’œuf, à distance. Si possible, même, au niveau des traces qu’ils inscrivent dans le cerveau des lecteurs. C’est pourquoi ce qu’il a lu, toujours en instance d’être relu, revivifié, sans cesse ressassé de manière précise ou simplement intégré au métabolisme global de son existence, n’offre plus que peu de recours, ne permet d’amorcer aucun contre-feux ou contre-pouvoir. Ce sont des ressources atrophiées, ce que laissent les livres lus dépérit, se transforme en fragments calcinés. À l’instar des vestiges de bibliothèques de Pascal Convert qui alignent ce qui subsiste, non pas tellement des ouvrages dans le tas de cendres refroidies des bûchers, mais des cerveaux humains qui s’en sont nourris et qui, une fois les textes consumés, s’atrophient, crament à petit feu, pour ressembler à leur agonie. Chaque texte détruit, ce qu’il en reste, est coulé sous vide dans un volume translucide, réplique fantomatique du livre qui en était le support, feuilles de papier, carton, colle, reliure, cuir, encre. Ce qui a été livré à la crémation semble avant tout, ainsi, tout l’esprit et toute la chair qui vivaient dans ce texte, ce que l’auteur y avait introduit, de lui-même, de ses cellules, mais forcément puisant aussi dans de l’esprit et de la chair déjà disponibles et aussi se sédimentant a chair et l’esprit de chaque lecteur et lectrice, les réunissant. C’est pourquoi les résidus des livres fantômes ressemblent à des pétrifications d’organes partagés, feuilletés, composites et pas du tout à des organes individuels. Leur aspect ne témoigne pas d’une fin paisible. Ce sont des agrégats de neurones nécrosés par asphyxie due à un stress trop important, trop constant, arbitraire, irrationnel. (L’organisation mondiale de la santé considère qu’en 2030 le stress sera la cause principale de maladies et de mortalité. Le stress est généré par l’organisation des modes de vie définis par les décideurs économiques et politiques.) Il s’assoupit, il médite, légèrement heureux d’avoir entraperçu le carnaval animalier parcourant le sous-bois. La sauvagerie est restée proche, finalement, il pourra toujours la rejoindre, prendre le maquis, passer de l’autre côté. Rejoindre ces lisières, revêtir une peau de bête. Ses rêveries s’engagent dans le sauvetage de formes intérieures, des formes qui vivent en lui et le rattachent à d’autres vies, d’autres corps. Il plonge et extrait de la vase intérieure les statuettes qu’il aime caresser, explorer tactilement et virtuellement. Jamais définies, sources d’énergies exploratoires. Comment les préserver ? Comment faire pour qu’elles restent toujours là, intactes, hors du temps, toujours disponibles, sources d’envol de lucioles, de surprises et de frayeurs sacrées ? Il lui semble que les formes bien circonscrites dans sa mémoire, qu’il sent même remuer en lui comme des membres intériorisés, vivants, ou comme des locataires se déplaçant dans sa cosmogonie et s’éloignant de plus en plus selon les lois d’expansion de l’univers, doivent faire l’objet d’une opération de sauvetage, de préservation. D’abord fouiller cette sorte de tourbière où gisent ces corporéités complices qui ont révélé sa sensibilité, le constituant littéralement en être sensible. Des instants, des paysages, des œuvres d’art, des amoureuses, des lectures, toutes sortes de choses que la rencontre avec sa lave intérieure ont transformé, cristallisé. Autant de fragments à extraire de la tourbe, nettoyer et couler dans des gangues de protection, avant de les relancer dans la vase. Les transmuter en une matière inaltérable, les protéger du saccage généralisé, préserver ses mannes informelles de la pression iconoclaste ambiante. Tout son attachement pour ces formes de pathos personnelles, en lien avec sa préhistoire, son Antiquité, plongeant dans ses ténèbres, revenant à la surface, à la manière d’un noyé tourbillonnant dans son courant, tout son amour inconditionnel pour elles, se conjuguent alors en un flux solaire-lunaire qui coule et ruisselle, inonde et moule ces silhouettes de l’amour qui le lie au monde, au vivant. À la manière dont le verre en fusion est versé par Pascal Convert à l’intérieur de sarcophage renfermant des objets du passé. Ceux-ci alors voyant leur matérialité originelle fondre et se mélanger avec celle du verre durcissant ensuite en une pâte ferme, sorte de cire compacte, résistante, intemporelle, préhistorique autant que post-naturelle. Mélange de gomme et d’argent. Des flux mouvementés, des moulages des courants tourmentés, ou euphoriques, accidents gais ou sombres, qui ont porté ses expériences, sa somatisation constante du vivant. Les chevelures du temps. Figées, pétrifiées, mais toujours visibles, toujours là, pouvant toujours être reprises, questionnées, ranimées, contribuer à la construction de soi. Tandis que mentalement il fouille la vase, cernant les contours d’une vierge et de sa gangue partiellement éclatée, tissu, grillage, couture, blessures, statue entre deux mondes, deux réalités, ses doigts magnétisés flirtent, réflexifs, avec les pixels d’épiderme à la surface du Smartphone.

(Pierre Hemptinne)

 


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Le télescope dans la porcelaine

Nuit/van den Bergh

Fil narratif tissant librement des fragments de : « Nuit » de Dominique Van den Bergh – Judith Butler, Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard 2016 – Jean-Luc Moulène, Ce fut une belle journée, Galerie Chantal Crousel – Jean-Jacques Wunenburger, L’imagination géopoïétique, Editions Mimésis 2016 – Betty Tompkin, Fuck Painting, 2011 – Lucie Picandet, Elanseigne, Galerie Nathalie Vallois – Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans, 2015 …

Nuit/van den Bergh C’est une météorite de fine porcelaine blanche, placée sous vitrine, qui attise sa convoitise. La petite planète repose dans un écrin transparent. Un ovni placé en chambre de quarantaine. Il convoite cet objet-là, comme si sa vie en dépendait tout à coup, bien qu’il ne l’identifie pas instantanément et soit incapable de déterminer ce que représente convoiter cela. Un porte-à-faux sensoriel. Est-ce un objet naturel, un artefact, du design industriel, de l’artisanat sauvage ? Mais, suscitée par cela, il se laisse embraser par une convoitise générale, indéfinie, profonde et hétérogène, de tout ce qui vient à manquer et qu’il est impossible de répertorier, d’assigner à une liste de choses matérielles, concrètes. Plutôt ce qui manque cosmiquement et qui ne se possède jamais. Ce qui donne lieu à une recrudescence en flèche de sa vulnérabilité, dardée dans le vide, sans réponse, sans solution. Il ramène son attention vers l’objet. La porcelaine, de façon animale, est retournée et montre son ventre, un écran rond. On pourrait croire qu’il s’agit d’une télévision avec une image fixe neigeuse, envoyée de très loin, d’ailleurs, immobile, juste grésillante. Les contours des choses et objets sont rendus indistincts par les impacts d’un infime grésil brillant. Peut-être est-ce le genre d’image médiumnique qui surgit, incertaine, quand on essaie de convoquer quelqu’un de disparu au centre d’une sphère de cristal, et qu’on l’y distingue incertain et lointain se mouvant en des espaces inconnus, dont l’accès nous est incompréhensible. C’est une femme qui surgit, de dos, vêtue d’une robe légère, robe d’été claire. Comme lorsque l’on regarde de vieux albums photographiques, et qu’il est difficile de rapporter les traits enfantins et adolescents à ceux des adultes correspondants que l’on connaît bien, la silhouette lui est familière, sans qu’il puisse la reconnaître précisément. Elle est fragile, incertaine, déséquilibrée. Ce n’est pas qu’elle trébuche, mais l’assise de son pied droit se dérobe, et tout le corps amorce un chancellement. Vraie chute, feintise ou danse improbable ? C’est qu’elle est soudain mue par une force qui se substitue à ses muscles et à ses mouvements volontaires, force qui la dépasse, l’englobe. Elle est juste happée par un courant, un vent puissant. Elle est aspirée littéralement vers le ciel nocturne. La robe fuselée s’apprête à se déployer en parachute ascensionnel. Proximité soudaine avec la chair lumineuse de la voie lactée, la tête dans les étoiles. Ou, dans un climat de fête estivale, lampions et feux d’artifices, d’où elle s’éloignerait un peu ivre, soudain auréolée d’un nuage de lucioles qui l’accueillent et lui ouvrent un accès lumineux vers l’origine de l’ivresse et ses sources permanentes. Hélée, aspirée par l’admiration pour ces firmaments étoilés. Le sol est meuble, fleuve nuageux de courants et contre-courants, d’élans vers la mer et de remontées crémeuses vers la source, garni de buissons mollusques aux valves ouvertes, leurs laitances marines faisant la roue. Et, comme sur un tapis mouvant, ascensionnel, elle est soulevée par de grandes rosaces minérales, rouages fossiles des puissances telluriques qui rêvent, qui montent vers les cieux. L’empreinte de plantes et bêtes fantastiques qui ont grandi au cœur de la roche et qui se révèlent à son passage, la saluent, astres de diamant se libérant de leur gangue. Il a devant lui – de même nature en plus poignant que l’image noir et blanc du premier homme sur la lune – une femme qui s’apprête à s’éclipser. Enlevée. Ou bien fabrique-t-il cette image d’enlèvement qu’il aime tant, qui correspond à son besoin d’une messagère qui fasse navette entre lui et l’ineffable ? Dans un air de féerie, elle se fond dans un tout, dans un imaginaire où elle ne cessera d’être présente, de revenir, mais comme par inadvertance, sans mesurer la dimension en laquelle elle bascule. Tout ce qui l’entoure, là sur l’image, relevant autant de ce qu’il a toujours deviné et vu en elle, ou senti se déposer en lui et élargir son espace intérieur quand elle l’enveloppait de désirs, n’est-ce pas encore déjà sa corporéité dans tout son déploiement ? « Les corps sont toujours, en un sens, en dehors d’eux-mêmes, explorant ou parcourant leur environnement, étendus et même, parfois dépossédés par les sens. » (J. Butler) ». L’image représente de la sorte son corps à elle tel qu’il venait s’accomplir et se perdre en lui, selon le mécanisme de l’abandon mutuel amoureux. « Si nous pouvons nous perdre dans autrui, ou si nos capacités tactiles, motiles, haptiques, visuelles, olfactives ou auditives nous comportent au-delà de nous-mêmes, c’est parce que le corps ne reste jamais à sa propre place, et que le sentiment du corps se caractérise plus généralement par cette dépossession. » (Judith Butler, p. 263) S’éloignant, frayant un passage à travers son au-delà d’elle-même qu’elle avait sécrété pour leur rencontre, qu’elle a puisé partiellement en lui. « C’est donc par là, ainsi, par ce passage, qu’a lieu ce rapt des corps avec lesquels j’ai joui, qui ont disparu, et avec lesquels je ne cesse de vivre, au présent, de faire surgir du présent ? ». C’est à l’instant où elle disparaît que la totalité de l’espace qu’elle occupe et suscite, vaste traîne ou auréole, ou plus exactement l’entièreté de l’espace dont elle procède, qui lui permet continuellement d’apparaître et de surgir, lui est révélé, à travers une brèche momentanée dans le temps, une déchirure de l’opacité par laquelle il aperçoit la touffeur cosmique qu’elle lui offrait en partage. Cette perspective paysagère constituait le repère occulte qui l’aidait à se situer à l’aveugle dans le vivant, le fil poétique érigé, comme l’aiguille d’une boussole pointant vers l’aimant dissimulé et se déplaçant. Et qu’importe si ce paysage peut ressembler à deux sexes interpénétrés, presque abstraits, représentation des failles telluriques, cordillères sous-marines, mouvements reptiliens des plaques tectoniques émotionnelles, sur lesquelles se joue stabilité et instabilité. Qu’importe parce que ce n’était pas le sexuel qui primait. Une force magnétique cachée qui opérait sur lui seul, l’imminence d’une autre relation à l’espace, où se ressourcer, retrouver de l’air pur et l’inspiration pour emprunter d’autres morphologies bifurquées. « Une spatialité non conceptualisable, non identitaire, qui rend compte de l’espace espaçant et pas seulement de l’espace espaçé, et qui légitime à côté d’une approche abstraite et scientifique logico-géographique, une approche imagée, poétique, onirique même. » (J.J. Wunenburger, p.29) Ce qu’une sorte de spiritisme lui dévoile comme ce qui entoure le corps, qui est peut-être aussi ce que tissent les souvenirs, est en outre une fenêtre sur ce qui, à travers l’histoire personnelle et sa mémoire géologique, s’ouvre, recueille, transforme et transmet ce qui relie un être singulier à une histoire plus large, celle de toutes les images mentales singulières brassées en un seul inconscient collectif. L’impression que telle personne nous adresse des messages jamais entendus, et en miroir, la sensation qu’il en va de même pour ce que nous émettons comme signaux vers l’autre, contribue à la conviction de s’engager dans une histoire passionnante, unique, chorale depuis la nuit des temps. Et qui nous concerne depuis ces origines indiscernables, bien qu’elle pourrait se passer de nous, ce qui ne l’empêche pas de nous aspirer dans sa finalité sans fin comme si cela allait de soi. C’est ainsi que la fiction du vif nous intègre. Au quotidien, tout cela est perceptible, déterminant et émoustillant, mais reste codé, masqué.

En lui tournant le dos, en s’éloignant dans un déséquilibre qu’allument et attisent les feux de la nuit, elle lui rend tout cela soudain lumineux. « Nous sommes donc porteurs de messages qui ne nous sont pas accessibles. C’est dans cet héritage que se trouve, par exemple, la mémoire de l’espèce, d’un peuple ou d’une famille, qui font partie du substrat d’où émerge tout souvenir. » (M. Benassayag, p.147)

C’est un écho de cela – une vallée impalpable, un lieu de passage intangible, une transmutation où la part physique du relationnel se laisse submerger par sa part immatérielle, la matrice insaisissable qui la rend possible, cet engloutissement étant compensé par l’émission de messages subliminaux confirmant une perspective de rendez-vous télépathiques éternels–, qui le frappe dans la dernière scène du film « Un jour avec, un jour sans »  de Sang-soo Hong. Un réalisateur célèbre, en déplacement pour donner une conférence dans un festival, croise et aborde une jeune fille avec laquelle il va tuer le temps, et flirter un peu cyniquement. Il s’installe néanmoins entre eux toutes les conditions pour que naisse une histoire d’amour dont ils découvrent les germes une fois que, grâce à l’alcool, ils livrent l’un à l’autre leurs sentiments confus, déjà imbriqués, mélangés. Il doit avouer finalement être marié et père, ne pas pouvoir renoncer à sa famille, et la quitte en lui disant que désormais sa vraie vie sera celle qu’il vivra, mentalement, avec elle, en imagination. Ce n’est peut-être que baratin d’un dragueur imaginé pour les besoins du film, mais, en regardant sidéré cette scène, il se dit que c’est exactement ce qui lui est arrivé, même si la situation factuelle et les mots pouvaient différer. Les deux êtres glissent, se séparent irrémédiablement, et pourtant génèrent le fantasme d’une union qui va vivre sa vie, entité qui se logera en chacun de leur cerveau. Du coup, des fragments de ces deux cerveaux vont former un autre cerveau commun, délocalisé, s’implantant dans le cosmos, hors de leurs organismes individualisés. Ils échangent entre ravissement et effroi le genre de regards bouleversants qu’ont dû se jeter Orphée et Eurydice, se perdant mais sachant que cette perte les scelle dans un amour infini, inaltérable. Au plus fusionnel à l’instant où la tension insupportable d’une vulnérabilité exacerbée fait exploser leurs regards. Il reconnaît dans cet échange de perte et de don, la glissade qui l’emporte, sorte de course en avant sans issue, inaugurée lors d’un baiser qui devient le dernier, ultime étreinte, lointaine, dont il n’aperçoit plus que l’ombre, les contours partiels, erratiques. Course en avant qui devient presque sans objet, inscrite au cœur de ses cellules, dès la naissance, à la manière d’une extase sans cause dont il suivrait les ondes matérielles, pour oublier, se précipitant toujours plus avant, attiré par le déséquilibre et le lâcher prise, tout ce qui décentre, « ce qui s’exprime par le concept de runaway brain, par lequel certains chercheurs tentent d’exprimer la dynamique de course en avance qui est celle de l’évolution neurologique ». (Note p.217, Sloterdijk).

Devenu amateur d’art par besoin compulsif d’objets transitionnels, non pas pour anesthésier mais transformer ses manques et pertes en énergies, en secousses vivifiantes, il traque tableaux, sculptures, installations, performances célébrant, même à leur corps défendant, la perte comme retrouvailles, et l’inverse aussi, les deux de plus en plus indifférenciées. Ce sont des images paradoxales, pas totalement voulues, où s’ébauchent les forces qui sapent dualismes et antinomies. Icônes où la perte représentée comme état d’âme, conjonction de paysages internes et externes, équivaut au mystère d’une vulnérabilité fondatrice. « La vulnérabilité nous implique dans ce qui est au-delà de nous et fait pourtant partie de nous : elle constitue une dimension centrale de ce nous pouvons provisoirement appeler notre incarnation. » (J. Butler, p.186) La vulnérabilité, qui est fragilité et angoisse, est ainsi ouverture d’une chance. Et plonger dans cette vulnérabilité énigmatique au cœur de l’être, la laisser remonter en surface, le conduit de plus en plus à appréhender le nombre incalculable de choses dont il dépend pour vivre, et qui se nourrissent aussi de lui, au passage, bien qu’il ignore selon quel procédé il pourrait subvenir, même aléatoirement, aux besoins de quelque entité vivante ou non-vivante que ce soit. Il a l’intuition de devoir fausser compagnie aux héritages et traditions qui s’acharnent à définir ce qu’est ou devrait être le spécifiquement humain, « car il va sans dire que les humains sont aussi des animaux et que leur existence corporelle elle-même dépend de systèmes de soutien qui sont à la fois humains et non-humains.(…) Nous n’avons plus besoin de formes idéales de l’humain. Ce dont nous avons besoin, en revanche, c’est de comprendre l’ensemble complexe de relations sans lesquelles nous n’existerions pas du tout – et d’en prendre soin. » » (J. Butler, p.259) Avec comme conséquence qu’une part de lui reste en suspens hors de toute coquille, déborde de son organisme et de toute protection, sans abris, exposé hors de toute incarnation, ressentant certes en ce poste avancé de lui-même à quel point la vie ne peut se tisser qu’en instaurant des connexions avec d’autres. Ce décentrement nerveux se situe dans le vide, dans le terrain vague cosmique, là où s’effectue l’interdépendance entre toutes les vulnérabilités pour produire ensemble une vie vivable. Il y est partiellement échoué comme sur une plage abandonnée, ne voyant rien venir, ne le souhaitant peut-être pas vraiment.

Ce sont des concrétions du travail mental pour liquider les formes idéales de l’humain et s’immerger dans l’urgence des relations complexes de soin, façonner des nœuds de communication entre tous les systèmes de soutien, qu’il devine poindre dans certains bricolages d’artistes. Peut-être sans qu’ils aient intégré cela dans leurs pratiques de manière délibérée. La création a toujours été considérée comme préfigurée par des espaces intériorisés, en correspondance avec des architectures cachées du monde, mais souvent englués dans une compréhension anthropocentriste du monde, représentant l’homme en réplique du démiurge créateur. De plus en plus, les courants créatifs, critiques, faussent compagnie à ce programme. Apparaissent des formes qui exposent des parties matricielles de ce qui peut-être deviendra art, mais ne l’est pas encore et ne s’affichera jamais comme le propre de l’homme. Que du contraire, il s’agit désormais de brouiller ce « propre ». Ce sont des reflets et préfigurations d’une intrication nécessaire entre humain et non humain, et qui n’étaient pas prévisibles, inscrits dans aucune sorte d’écriture sacrée prémonitoire. Peut-être même que toute science et texte religieux ont tourné le dos à cette évidence, y voyant le problème à résoudre par l’invention d’un dieu. C’est surtout dans les esquisses, les ébauches, les premiers jets, les modelages primaires de quelques intuitions assemblées, élaborations brutes se gardant de toute finition, gestes arrêtés qui montrent leurs articulations, leur vulnérabilité, conservant tout leur potentiel d’objets pouvant provoquer déraillements et bifurcations de la pensée, basculer d’un sens à un autre, déraisonner. Il se forme ainsi, dans le flux des activités humaines, individuelles et collectives, comme au fond du lit des rivières charriant cailloux et bouts de bois, des objets transitionnels que veinent les frontières entre plusieurs mondes. Ils sont polis par les ressassements qui préludent à l’œuvre qui vient, essayent d’en préfigurer les formes et l’esthétique, délimitent le volume et l’espace qui pourra l’accueillir, cernent l’empreinte de son devenir, la trace qu’elle laisse en remontant lentement à la surface et agrégeant les possibilités de son être. Pièces chues d’une autre cosmogonie. C’est ce que lui racontent certains artefacts, certes assemblés par la main humaine, où la patte de l’artiste est même très présente dans sa singularité, mais qui s’apparentent aux objets ramassés tels quels, au bord des chemins, fruits d’une longue élaboration aléatoires où se croiserait une sélection tant naturelle qu’artificielle. Un mixte de matériaux naturels, de résidus archéologiques de vies humaines, morceaux de prothèses, mentales ou physiques, organes végétaux et animaux, sédimentation de rebuts. Sculptures naturelles et sophistiquées échouées sur les rivages imaginaires, notamment ceux de Jean-Luc Moulène. Si ses pièces abouties, lustrées par l’achèvement presque mythologique de leur morphologie inclassable – elles semblent toutes issues de civilisations perdues dont elles seraient l’unique vestige, l’unique pièce d’un puzzle culturel à reconstituer – sont bien tributaires de ce genre de processus d’hybridation des sources et des faire, c’est surtout les pièces d’atelier, les prototypes intuitifs qui irradient cette énergie originelle.

Il tombe en arrêt devant une masse irrégulière de petits galets pris dans un ciment grossier. Il y devine la forme d’un poing fermé. Une masse d’osselets. Et ça convoque toute une série d’objets similaires, une véritable famille qui rapplique, qu’il est dès lors impossible de congédier. Main gantée tranchée, morceaux d’armures démantibulés, paluches d’un Golem bricolé. Mais aussi boules de déjections animales, tubes en sable et coquilles de crustacés broyés, matières mixtes malaxées distraitement en jouant dans la terre ou à la plage, et débouchant sur des formes de l’informe, qui palpitent entre les mains nues, embryons de réflexions libérées, joyeusement invertébrées, antérieures à tous langages, vierges. Des concepts objets qui, malgré leur matérialité, ne se laissent pas circonvenir, roulent toujours au-delà des mots. Comme ce que pétrissent les doigts au fond des poches, poussières, fragments de cartons, brins de ficelles, tickets pliés jusqu’à l’usure, charpie de mouchoir, miettes de biscuit – qu’il ne se souvient pas avoir grignotés–, poils, ongles, petites peaux, confettis organiques, un presque rien foisonnant et hétérogène qui ne tient presque pas de place entre les doigts mais qui, dans la tête, l’agrégation d’éléments hétérogènes jouant à la manière d’une levure, gonfle en espace fécond illimité. Ce qui forme, mentalement, un outil de méditations et pensées, plutôt une sorte de filet pour attraper de la matière à penser. Infimes balises qu’il sème ainsi en s’enfonçant dans son esprit, à la manière d’un Petit Poucet, pour retrouver le chemin, le début de sa pensée. Quelques pincées de semences qu’il triture mains au fond des nasses de tissu, comme on égrène un chapelet, mais sans début ni fin. Une rumination qui accompagne d’un murmure fertile l’examen d’autres pièces de l’atelier Moulène. Cela peut être l’accouplement improbable entre un bout d’os terrestre et un exosquelette marin, fémur et coquillage emboîtés en un sceptre énigmatique. Ou une boule à facettes préhistorique, bancale, un peu écrabouillée, faite de silex tranchés, révélant en dessous d’une gangue granuleuse leurs centres rugueux et soyeux, parcourus de micas scintillants. Miroirs opaques tournés vers tous les trous noirs de la matière, les points indistincts, indéfinis. Qu’importe. Surtout, ce sont des objets dépourvus de finition qui rendent perceptibles les multiples forces, tensions et dépressions qui les façonnent au cœur d’entrailles, tout à la fois terrestres, aériennes, aquatiques, végétales, minérales, animales, cérébrales, intestinales, métaphysiques. Et ce que génèrent les bactéries de tous ces objets traversant en météorites ses univers intérieurs, percutant au passage les reliefs solides et surfaces liquides des paysages constitués par tous les sédiments du vécu, c’est une grande multitude d’Elanseignes de toutes formes, ces « animaux mentaux aux bois synaptiques » découverts par Lucie Picandet, une faune proliférante, indomptable, incontrôlable, garante de la plasticité des grands gouffres mouvants en son centre de gravité insondable. À la manière de singes parcourant les cimes de lianes en lianes, de branche souple en branche souple transformée en ressort, les « animaux mentaux aux bois synaptiques » sillonnent sa forêt vierge intérieure et y projettent les pointillés de chemins de sens, facultatifs, certains s’estompant très vite, d’autres reliant en toile d’araignée plusieurs spots organiques autour desquels une pensée pourra allumer quelque lumière, au fil du temps, au gré des vestiges qui viendront s’y laisser prendre. Brouhaha, cavalcade synaptique dans laquelle il baigne, provoquée par toutes les perceptions qui l’électrisent, qui lui évoquent ces secondes durant lesquelles il jouait au bouchon au gré du fleuve, plié et roulé comme un fœtus dans le courant mosan, entendant le monde, aquatique, terrestre et aérien lui parvenant sous formes d’ondes brutes, libéré de la véracité du milieu le berçant, perdu dans le grand univers et égaré au sein de son cosmos le plus intime, les deux coïncidant, provisoirement. Aussi longtemps que le permet sa capacité à vivre sous l’eau sans respirer. S’expulsant alors du fleuve, gueule ouverte, râlant, presque déchiré, hébété, suffisamment déporté par le courant pour ne pas instantanément reconnaître le lieu d’émergence et, une fraction de seconde, donner corps à la fiction d’un surgissement de l’autre côté. Les bruits du monde entendus ainsi sous l’eau, jadis, l’environnent à nouveau, par la modulation d’acouphènes presque permanents, vrombissements, ronflements, aigus, sourds, ronds, réguliers, saccadés.

La même hébétude le berce de longues heures dans ce café aux allures de temple urbain, hors du temps, sol et colonnes de marbres, dévorant du regard, incrédule, les déplacements d’une jeune serveuse dont la beauté n’éveille même pas du désir, mais une stupeur, une désorientation. Une apparition qui rime avec commotion et qu’il ambitionne de muer en toutes sortes de divagations nervaliennes. Tellement il aimerait perdre tête et raison. Une jeune prêtresse, manifestement venue d’ailleurs, fine et souple comme un roseau libre, une elfe dotée néanmoins de hanches, fessiers rebondis et d’une abondante poitrine maternelle. Une immense chevelure épaisse, ruissellement de serpents sur ses épaules, copeaux d’ébènes brillants et, sous les mèches, de grands yeux de biches attentifs, interrogatifs. La bouche charnelle, grenat, les pommettes rondes, de neige. Trop poupée de porcelaine. Trop fille irréelle. Elle glisse en tous sens, jamais au repos, plateau vide ou lourdement chargé, de table en table. Sans effort apparent malgré ses poignets et chevilles graciles toujours sur le poing de céder. Une tunique d’un blanc aveuglant laisse ses bras nus énergiques. Les jambes moulées dans des bas chair finement nacrés crépitent légèrement d’électricité statique. À certains moments et à certains endroits, bien campée sur ses pieds, le plateau métallique déposé vertical entre ses pieds comme un astre laiteux, concentrée pour encoder une commande dans l’appareil électronique qu’elle a posé sur la table et vers laquelle elle se penche, entraînée par le poids des cheveux et de la poitrine, les rayons de soleil traversant les fenêtres viennent la saluer, caresser l’intérieur de ses cuisses incrustées d’invisibles mailles réfléchissantes. Une sorte d’éblouissement infini se produit, chaque cuisse se mirant symétriquement, chaque surface de chair parée miroitante se reproduisant à l’infini dans le miroir en vis-à-vis. On dirait de ces brouillards givrés traversés de soleil où les myriades de gouttelettes en suspension scintillent les unes dans les autres. Les miroirs fuselés du télescope charnel sont tournés vers le giron céleste, scrutent l’origine du monde. Son œil s’engouffre là sous la robe sans rencontrer autre chose qu’une atmosphère douce et irisée, un firmament vierge de soie phosphorescente. L’image parfaite de ce qui le happe et vers quoi il engage de plus en plus ses ruminations, depuis qu’elles se substituent aux échanges avec la disparue, image d’une finalité sans fin, une hallucination. Est-il le seul à surprendre ce tableau et à tomber en adoration, gaga ? « C’était plutôt qu’il y avait en elle trop de ce que peut contenir un seul corps de femme quel qu’il soit : trop de blancheur, trop de féminin, trop peut-être de pur épanouissement, je ne sais pas ; si bien que la première fois qu’on la voyait on était bouleversé de gratitude du seul fait d’exister et d’être un mâle au moment et au lieu mêmes où elle respirait et puis, l’instant d’après et à jamais par la suite, on était pris d’une sorte de désespoir à la pensée qu’aucun mâle à lui seul ne serait jamais capable d’être à sa hauteur, de la conserver et de la mériter ; d’un chagrin éternel, parce que jamais à l’avenir on ne se contenterait à moins. » (Faulkner, La ville, p.6) Il reste là, il regarde à vide. Sans intention. Ce qu’il peut identifier dans la grâce de la jeune fille ne l’intéresse que parce que ça lui fait prendre conscience de ce que dégageait de surhumain celle qu’il a perdue. Dans la joie de la rencontre et de l’action, ça ne pouvait pas être capté et engrangé lucidement. Ça sort à présent après une longue incubation. Ça lui est dévoilé là, par une messagère ignorant tenir ce rôle, ingénue, elfe échevelée, ça lui revient en divers arrières goûts, comme un vin dont le corps et la texture ne révèlent de quoi ils sont la métaphore que longtemps après l’ivresse, quand l’esprit réactive, réchauffe les jouissances dont il n’a pas encore assez isolé les différentes composantes. Il revient les boire, doté d’autres manières de sentir, comme dépaysées, hors du corps seul ou de l’intellect seul. Des facultés qui ne tiennent pas qu’à lui, qui flottent dans la zone d’interdépendance, qu’il convoque, greffe provisoirement à son appareil sensible, volatile. Et il reste là, hypnotisé par les allées et venues de cette fille irréelle dont les sillages à la fois déterminés et hésitants, tricotés par les chevilles presque tordues sur les hauts talons, tracent une lisière, l’orée fantomatique d’un autre monde. Ce chaloupement si caractéristique des filles qui s’envolent pour rejoindre lucioles et étoiles filantes. « Lorsque nous parvenons à atteindre cet instant rare où notre œil est en phase avec l’offrande gratuite du monde, nous sommes soudain dans un état de ravissement, qui dans toutes les sagesses constitue la forme la plus proche de l’extase divine. » (Wunenburger, p.276) Juste peur qu’on ne l’embarque pour voyeurisme radicalisé, alors dissimulant. (PH)

 

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Aiguilles et comètes lumineuses

 

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Fil narratif inspiré de : Un article de presse sur Elfriede Jelinek – Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Gallimard la Pléiade– Bharti Kher, Six Womens, Galerie Perrotin, Paris – Hessie, Soft Resistance, La Verrière, Bruxelles – Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? », Les Liens qui libèrent, 2016

Bharti Kher

Surprise, comme de retrouver dans le fatras des gazettes, une présence enfouie, recevoir des nouvelles de ce qui attise sa conscience, apparition d’une figure consistante à travers la trame des faits-divers, de la course journaliste à l’audimat. Ainsi, dans Le Monde, un article qui prétend ne pas être une compilation de déclarations anciennes d’une personnalité retranchée, entretenant un cordon sanitaire avec les médias, mais au contraire la teneur de conversations récentes avec l’écrivaine, replace la colère « intacte et sans bornes » d’Elfriede Jelinek à la surface de toutes choses. « La violence faite aux femmes, les structures inviolables de leur domination sociale, politique et artistique, l’asservissement du corps, le mépris de la pensée, l’interdit de création, rien ne change sur ce terrain-là, et ça rend dingue. […] La femme n’existe que dans le regard de l’homme. Elle est sa créature. Et qu’elle ne s’avise pas d’être autre chose que cela ! L’écrivaine l’a pourtant dit et répété. Cette vérité cachée est la grande obscénité de la société, la véritable pornographie que son écriture cherchait déjà à dévoiler dans son roman Les Amantes… » Sous le titre « Dématérialisée », un portrait de l’auteure accompagne l’article, s’y substitue peu à peu. Le visage a ce luisant des traits éprouvés que l’on voit aux statuettes de saintes, érodées par les saisons, dans certaines chapelles ouvertes à tout vent, dans les campagnes. Usure due aux incessantes supplications, aux flots des misères déversées ou aux couches de couleurs successives. Figure ointe de la sueur mentale, de l’horreur sondée, mesurée, et qui suinte lentement, dessine des pâleurs et des rougeurs, graisse la chevelure, fige l’expressivité. Un visage pris dans la cire de la passion, qui absorbe la haine, la dépouille, lui fait subir un lent et méthodique équarrissage, mais au risque de craquer, perdre ses nerfs, révulsions latentes que signalent les babines légèrement retroussées, prêtes à mordre, yeux aux confins de la compassion hésitant à décocher l’onction d’une fusillade glaciale. Le portrait date de 1996, et tel qu’imprimé sur ce papier journal, il tient plus de la peinture hagiographique que de la photo journalistique, évoque les images pieuses qui récompensaient les bonnes actions dans les écoles de jadis. Ou les portraits de martyres sanctifiées que collectionnerait, sous le manteau, quelque collectionner ambigu. Et d’emblée, cet ensemble, les propos, l’article, la photo, entre en résonance, conflictuelle autant qu’harmonique, avec la fascination du narrateur proustien pour la petite bande féminine, sauvage et évoluant magiquement sur la plage, dans Les jeunes filles en fleur. Plus exactement, entre en conflit ou harmonie avec le ravissement circonvolué et raffiné qu’il éprouve à lire et relire une narration aussi maniaque et tonique, iodée, du champ de la séduction et de ses rituels travestis en lois cosmogoniques. Dans ce texte perce une hypersensibilité à détecter puis à exprimer les nuances les plus délicates de ce qu’éveille la contemplation d’un groupe de jeunes grâces dans la liberté des vacances balnéaires, « qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète » (p.791). Événement astral. Cela traduit, par la précision précieuse du style empreint de dévotion, une sorte de grand respect pour ce que représentent ces adolescentes éveillant le désir, une sorte d’hommage. Mais, néanmoins, cela tisonne avant tout la jouissance exacerbée du regard prédateur qui cherche, dans le flou sensuel qui rend indistinctes les différentes silhouettes, à déterminer avec certitude sa proie préférée. Celle qui correspond le mieux à ses attentes profondes et complexes, lui promet le plus de plaisirs. La conviction d’avoir repéré la bonne cible ne peut s’établir que dans le lent exercice du badinage savant avec chacune des filles, un long marchandage qui ne dit pas son nom, un examen scrupuleux des détails physiques et spirituels comparés, pesant le pour et le contre, permettant d’identifier les configurations sentimentales et physionomiques où s’établit l’alchimie garantissant de retrouver dans le choix unique final celle qui contiendra, non seulement quelque chose d’unique que les autres ne peuvent fournir, mais aussi, au cœur de cette unicité, une part des singularités de toutes les autres. Ce n’est finalement pas telle ou telle qu’il importe d’enfermer dans les filets de l’amour, mais d’y enserrer un précipité de femme le plus satisfaisant possible. Quitte à le fabriquer par le fantasme et le projeter sur celle qui semblera la plus réceptrice, en consacrant beaucoup de soins pour que la greffe prenne. Toutes les problématiques amoureuses remarquablement décortiquées par l’écrivain le sont à l’aune d’un besoin de posséder. C’est une pulsion de possession qu’il convient de conduire et assouvir de la manière la plus efficace possible, en souffrant le moins et en sachant d’avance qu’en la matière, aucune victoire n’est jamais absolue et définitive. Or, au début, ce qui se présente n’est pas matériel, et peu propice à la capture. C’est une sorte de profusion lumineuse, sensuelle, émanant de l’ensemble des corps évoluant comme les rouages d’un seul groupe, qui fixe d’abord le désir. « Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile» (p.790). Ce qui excite l’appétit du chasseur, depuis l’apparition de la « tache singulière » se mouvant au loin, c’est cette beauté fluide et collective, la force mystérieuse qui place entre les corps mobiles « une liaison invisible, mais harmonieuse comme une ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. » (p.793) Le spectateur privilégié reconstruit de la sorte une sorte de harem à sa disposition, bien qu’encore difficile à cerner et immobiliser. Le lecteur ne peut manquer d’établir un parallèle entre le chasseur esthète à l’affût de la petite bande et le visiteur des bordels y marchandant les grâces des filles, les deux réunis dans le narrateur proustien qui, sans amplifier le philtre romantique à travers lequel l’art a souvent montré la prostitution, n’en propose aucune une vision critique, mais plutôt banalisée, allant de soi. Lieu d’apprentissage, acquisition d’une expertise quant à la manière de choisir « la bonne fille », à jauger des charmes des travailleuses du sexe canons, expérimenter là les affres du choix à reporter ensuite en savoir-faire mondain, sur les femmes des salons. Rien à voir avec la vision de l’artiste féministe indienne Bharti Kher où les filles dites de joie sont alignées comme des ouvrières ordinaires, de tous âges, résignées, fatiguées, figées dans une attente absente, les corps blancs se présentant comme des enveloppes vidées, prêtées, leur vraie vie obligée de migrer ailleurs. Ici, les filles qui attendent le client ne sont plus triées sur le volet selon les critères plastiques les plus exigeants, mais elles figurent toutes les femmes qui, du fait de l’existence de la prostitution, se retrouvent réduites à l’exploitation de leur nudité, abandonnées, collection d’objets. Il ne s’agit pas d’interprétations sculptées mais de corps réels, moulés, dans les quartiers de la prostitution à Calcutta. Elles sont vraiment là.

La tactique du narrateur, cette fois éloigné des maisons closes et de ses proies passives, en pleine liberté marine, en se rapprochant et en domestiquant l’ensemble de la petite bande pour s’y infiltrer, consiste à isoler un élément, un corps et de l’extraire de cette beauté fluide à la source d’une sorte d’éternité du désir, et de le conserver à soi, exemplatif de ce qui grouille dans cette ombre chaude. Avoir, en tant que mâle, sa part du gâteau féminin et le garder à soi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’est-ce pas un principe analogue qui forge l’addiction à la pornographie chez l’amateur scrutant la multitude de corps nus sur son écran ? N’est-ce pas la même gymnastique du regard et du désir carnassier ? Version cultivée et lettrée d’un côté et version trash de l’autre ? Dans l’avalanche de corps nus offerts, traqués sur les écrans, et d’emblée possédés par le dispositif d’exploitation, le désir nie la dimension industrielle en s’attachant à des détails, un travail obsessionnel de discrétisation. Tout va très vite dans une sorte d’hypnose, mais il parvient à répertorier et caractériser les formes, une sorte de prouesse jubilatoire, possessive. Il identifie des préférences, celles-ci ne fonctionnant que dans une dynamique de comparaison accélérée, de mise en concurrence et du besoin impérieux de changement, de variante du même pour rester au pic du désirable. Il effectue des choix volatiles pour des fixations temporaires, éphémères, mais sans établissement d’aucune personnalisation, c’est de la chair anonyme qui défile, des variantes de la même, et c’est la liaison invisible entre toutes ces femmes offertes de manière répétitive qui maintient tension et l’érection. Sa permanence associée à une vision du monde qui veut qu’il en soit ainsi. C’est l’illusion de maîtriser cette liaison invisible, subliminale dans le flux pornographique, qui entretient la croyance que les femmes sont toutes disponibles, indistinctement. Il y a là une profusion de représentations sexuelles à laquelle le cerveau a été rarement confronté, même si il pouvait en avoir l’imagination. « Une personne dépendante à la pornographie par Internet peut voir en une seule session, en effet, plus de corps nus que l’un de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en toute une vie (plus même qu’en plusieurs vies). » (M. Benasayag, p.189) Et toutes ces femmes nues soumises sans réserve disparaissent, sont remplacées par d’autres, parfois jusqu’à une satiété nauséeuse. Le désir est comme face à ces immenses bans de poissons homogènes où les milliers d’individus anonymes ne forment plus qu’un seul organisme, une seule entité sans queue ni tête, difficile à appréhender. De tous ces corps qui défilent et s’enfilent, il n’en garde rien de concret, juste du vent, ils s’évanouissent, happés dans la multitude, le regard n’en conserve que ce qu’il peut grappiller comme lorsque, dans le réel, il croise une femme qui lui semble faire signe, et dont il retient un élément fantomatique et fantasmatique dont il se sert pour imaginer de futurs plaisirs, chimériques, et construire, non pas la femme idéale, mais l’objet idéal qui se substitue à « femme ». L’objet qui livrerait la jouissance la plus complète sans pour autant rester, se matérialiser, imposer des contraintes, s’éclipsant, revenant, toujours pareils et entièrement disponibles. « Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle était composée de vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. (…) Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre et, en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les milles ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. » (Proust, p.796) La comparaison avec le poisson sur la table vaut son pesant d’or (même si elle postule une universalité de la recherche désirante et pas exclusivement la pêche à la femme). Mais oui, il doit bien se l’avouer, quand son regard erre et plonge dans la foule, lors des déambulations urbaines, il guette le « remous à la surface », la surprise du « poli d’une chair », la révélation d’une forme indécise… Désespérément ou par ennui, voire par ennui désespéré. Pour entretenir des illusions, s’imaginer que ça peut encore revenir, se produire à nouveau. Bien qu’il sache que sa chance est passée qu’il ne traque désormais que des répliques, des succédanés. Des résurgences de la disparue. Et égaré dans la posture du mateur hagard, il sursaute quand revient le hanter l’effigie de l’auteure en colère. Il se demande jusqu’où faut-il débusquer la trace de la volonté masculine de faire prévaloir sa domination sur le système de représentations sexuelles, de tout ramener à son regard possessif ? Jusqu’où faut-il tout extirper ? Jusque dans les discours bien intentionnés comme celui de Pascal Convert à propos de femmes voilées ? « Le voile, en voulant recouvrir la féminité, l’exacerbe à un autre endroit. Je me souviens d’avoir été frappé dans une sale d’attente à l’aéroport de Kaboul par des femmes qui portaient le niquab, voile intégral noir, mais qui avaient les pieds nus. Depuis Georges Bataille, on sait que le gros orteil peut être fétichisé, de même qu’une femme à la tête recouverte d’une cagoule de cuir sado-masochiste. Le voile est le symptôme d’un refoulement qui fait retour dès qu’on a le dos tourné » (ArtPress p.29) Quel espoir a-t-il d’une page blanche à partir de laquelle il pourrait s’imaginer désenvoûté de tout ce qui attise la colère de la prêtresse écrivaine ? Le repos et l’espérance sont dans la fréquentation des œuvres d’à côté, imprégnées d’histoires parallèles, de vies tapies et tues. Dans ses souvenirs, il sent, de l’ordre du subconscient plus que d’une réelle conscience, qu’il a approché, presque touché comme on effleure la membrane qui nous sépare d’une autre espèce, quelque chose qui désarme les fondements de l’hégémonie masculine. Par rapport à quoi il se sentait tout petit et remis en question. Par exemple, ces lieux où il pouvait humer et caresser, dans les pièces écartées et discrètes, où l’on soigne et range le linge de maison, une sorte du millefeuille réel de ce qui l’enracine dans le vivant. Où il pouvait caresser une autre vie par objets interposés, repassés, pliés. De ces objets qui habillent les événements d’une vie, diurne, nocturne. Grande ou petite chapelle – selon qu’il était chez les parents ou les grands-parents – aux placards remplis de draps, de taies, de nappes, d’essuies, tentures, robes de nuit. Bibliothèque de linges. Tissus de tous les jours ou d’apparats, fibres grossières ou délicates, selon les circonstances à vêtir. Toiles usées, élimées à force de frottement contre les épidermes, mais propres, repassées, impeccablement pliées. Etoffes neuves vierges, comme amidonnées, peaux neuves attendant de rentrer en service. Tissus épais pour l’hiver, flanelles d’été, ils racontaient le cycle des saisons. Il aimait se retirer là, ouvrir les armoires, passer la main entre les feuilles parfumées et les enfoncer entre des plis temporels distincts, depuis la parure de berceau, la soie des noces, jusqu’à la froideur épurée du suaire. Palper et identifier des dessins de fibres très différents, des parties lisses ou reprisées, passer le doigt à l’aveugle sur des trames aux infimes reliefs, racontant des généalogies, des vies enfouies dont il dépendait, liées à son histoire personnelle. Il pénétrait une présence cachée, se faufilait dans une vaste ombre travailleuse qui tisse le quotidien et rend la vie possible. C’était pour lui des sortes de chapelles où écouter et se rapprocher de ces invisibles tisseuses du temps et, surtout, prendre conscience que lui-même maîtrisait finalement peu de choses de son entourage, « ça se passait ailleurs ». Il retrouve quelque chose d’analogue en avançant dans une grande salle lumineuse, entre le hangar industriel et la verrière de grand magasin, où sont archivées et exposées des œuvres de Hessie. Entre la boutique de tissus où sont déballés des coupons, des échantillons pour en faire admirer le motif, et le musée ethnologique où des pièces sont exhumées sous cadres, protégées, attestant de l’intérêt pour des pratiques symboliques anciennes, non encore expliquées. Ce sont de vastes registres brodés, registres de traits, innombrables, semblables et tous différents, rassemblés en nuées et cependant éparpillés, centripètes ou centrifuges. Traits tremblés, secousses filiformes et pointillistes, pluies de flageoles et crochets striant de vastes draps de lits ou leurs vestiges, laissant entendre qu’il s’agit d’empreintes de rêves laissés pour compte. Des tableaux d’éraflures sans âge traversant les siècles, des collections de segments stellaires abandonnés, non explorés, des circuits synaptiques refoulés, méprisés, ayant continué leur activité à l’écart, dans d’autres plans du réel. Petits bâtonnets surfilés, étalés, peuple anarchique de phasmes. On dirait le monde vu à travers une pluie battante, horizontale, qui frappe les yeux de ses aiguilles. Des collections d’alvéoles reproduites à l’infini, travail d’imitation méditatif, signalant une porosité entre la structure mentale de la brodeuse et le modèle animal qu’elle contemple. Des étendues de larmes de sang, réparties sur des zones bien quadrillées, policées, et d’autres plus stressés, discrètement insurgées, prenant la forme de petits pois, de haricot ou cristaux écrasés et, vues de près, d’infimes pansements de fils enroulés sur eux-mêmes, traversant la toile en tous sens. Des toiles criblées de trous, ruinées et dont chaque cratère a été patiemment doté d’un rivage protecteur, surfilages de filins colorés qui empêchent que les béances se propagent. Des siècles de travaux de couture dans l’ombre à entretenir les étoffes, réparer les trames, soigner les déchirures, sont transformés ici en écriture déliée, détachée de l’entrave utilitaire, en broderie poétique. Une poésie sans verbe, sans mot, incarnée dans une calligraphie libre, liée à aucun vocabulaire formalisé en mots. Une myriade de petites coutures qui remontent des générations de pensées ignorées, car ses travaux de Sisyphe réalisés dans l’ombre, dans l’abnégation, s’accompagnent de pensées, une production de concepts sans mot, sans trace, et fondamentale, sans laquelle les autres constructions symboliques prestigieuses, de premier plan, ne tiendraient pas. Quelque chose à découvrir, à condition d’admettre que langage et pensée ne sont pas forcément liés. Comme l’expose ce primatologue habitué des expériences cognitives sur d’autres hominidés : « Je ne suis pas sûr de penser en mots, et je n’ai pas l’impression d’entendre des voix intérieures. (…) Il est aujourd’hui largement admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Nous n’avons pas vraiment besoin du langage pour penser. (…) Au départ, c’était l’absence du langage qui prouvait l’absence de la pensée chez les autres espèces ; maintenant, c’est la présence manifeste de la pensée chez les animaux non linguistiques qui prouve que le langage n’est pas si important. » (Frans de Waal, p.136) Ces tracés d’aiguilles, ces fils qui resurgissent sur les toiles, comme des stigmates, sont les signaux de ces pensées sans langage. C’est la matière de pensées hors langage qui se matérialisent sur les tissus à la manière de signaux médiumniques. Les activités répétitives que l’on décrit en général comme « pendant ce temps-là, je fais le vide, je ne pense à rien », sont en fait des moteurs de pensées, pendant lesquels l’esprit et les sens explorent des gouffres, des altitudes ou des marges que n’atteignent pas les mots. Il se demandait souvent, par exemple, par quel processus cognitif il en vient quelques fois à associer telles saveurs présentes dans une recette avec tel vin, sans qu’il puisse trouver trace d’une délibération intérieure consciente, actée par des mots. Au contraire, soudain cela lui apparaissait comme une évidence, sous forme d’illumination : cette bière complexe, gastronomique, la Noisy pale Ale, accompagnerait parfaitement ce plat de choux de Bruxelles, saucisson et huîtres poêlées. Il se forge une obligation d’involuer, de retrouver en lui les stades de pensée séparés du langage qui développent une performativité symbolique sans commune mesure avec celle des discours balbutiant ou organisés. Peut-être que là est-il possible de nouer ou renouer des mouvements intérieurs et des idées qui ne seraient pas déjà contaminées par la violence symbolique faite aux femmes que véhicule le langage masculin, dominant et contaminé par des siècles de chasses, de poursuites, de jeux possessifs (déteignant sur les jeux de langage). Cela, bien qu’il compte ne pas renoncer totalement au plaisir de guetter le surgissement du poli d’une chair, l’indécision d’une forme qui invite à se projeter à sa suite, voir ce qu’elle cache, ce qu’elle devient… (Pierre Hemptinne)
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