Archives mensuelles : août 2008

L’outil singulier Foucault

Paul Veyne, « Michel Foucault. Sa pensée, sa personne. », Albin Michel/bibliothèque Idées, 215 pages, 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 Une évocation du style de Michel Foucault, une description de son esthétique, « transformation de soi par soi-même », système de pensée, techniques pour agir avec sa pensée, manière d’être dans la vie. Ce n’est pas une analyse réservée aux spécialistes, mais un bel ouvrage de synthèse qui présente les outils principaux que Foucault a forgés pour permettre à tout travailleur intellectuel de mener au mieux ses besognes quotidiennes (appropriation utilitaire!). Rappel de fondamentaux ! D’abord éviter tout présupposé transcendant, « la pensée ne naît pas d’elle même »,  ne pas prendre comme point de départ des « universaux », des idées universelles, ces positions qui préconditionnent l’orientation de l’analyse, le sens des interventions, présupposent les conclusions. Il n’y a pas de système tout fait qui permettrait d’expliquer les choses. Foucault est avant tout historien, archéologue, il cherche à expliquer, en se « mettant dans la peau des personnages », en singularisant les choses, les objets, les éléments du discours. « Aborder chaque question historique en elle-même et jamais comme un cas particulier d’un problème général. » Ensuite, il convient de prendre conscience que l’on ne pense pas seuls, mais avec les moyens du bord, ceux mis à notre disposition par l’époque dans laquelle on vit : les institutions, l’état des connaissances, les lois, les héritages culturels… « À chaque époque, les contemporains sont ainsi enfermés dans des discours comme dans des bocaux faussement transparents, ignorent quels sont ces bocaux et même qu’il y ait bocal. » Cela prédispose à la prudence, à la modestie, et au travail : pas simple d’ausculter les parois du bocal ni de prendre position face à la fabrication institutionnelle des idées reçues. Il n’y a pas vérité absolue, finale, qui bornerait l’histoire, qui donnerait raison à un camp, à une idéologie, mais un processus incessant pour penser ce qui est vrai, en analysant les formations historiques des idées, des croyances, des organisations sociales, des camps et des idéologies, leurs implications dans l’actualité. Se cultiver, se soigner, participer au mieux être de la société, c’est probablement s’inscrire dans cette dynamique qui refuse le mot de la fin et ses adeptes. Pour le transcrire de façon très pratique : s’impliquer dans la vie publique, par exemple au niveau de la politique culturelle, ce n’est pas chercher à avoir raison dans la manière d’interpréter les tendances et besoin de l’époque en se rangeant à priori sous telle ou telle bannière (industrie culturelle, autonomie des individus), mais à dissiper les mirages du piège dialectique pour construire une autre relation au savoir, problématiser autrement tous les objets de ces champs d’action. « La causalité historique est sans premier moteur (l’économie n’est pas la cause suprême qui commanderait tout le reste ; la société pas davantage) : tout agit sur tout, tout réagit contre tout. » Et l’homme est voué à « errer et à se tromper ». L’affirmation est forcément souvent risquée, hasardeuse. Le rôle de tout responsable quel qu’il soit est de contribuer à « diagnostiquer le présent », « dire l’actualité » au plus juste. En tout cas à tendre vers… Cette dynamique foucaldienne s’incarne aussi dans une discipline du style de soi, de la subjectivation et de la rigueur : « On écrit quelque chose quand on l’a déjà fortement usé dans sa tête ; la pensée exsangue, on l’écrit, voilà. Ce que j’ai écrit ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je pourrais écrire et ce que je pourrais faire. » C’est ce genre de discipline (entre autres) qui favorise une autre approche de la recherche de soi.

Voici rapidement épinglés quelques éléments simplifiés qui, depuis mes premières lectures de Foucault, m’ont toujours stimulé! Le livre de Veyne, bien entendu, analyse plus en détails, de façon limpide, la méthode de travail de Foucault, les questions du scepticisme, de la subjectivation, les relations entre savoir et pouvoir. Il y aussi quelques souvenirs personnels du « samouraï » (comme il appelle son « héros »), quelques anecdotes, pas fondamentales mais laisse percevoir, en lien avec les idées, la complexité de la personne, et la difficulté d’une harmonie entre pensée et vivre. Je déplore toujours autant la méfiance (un peu posée) de Foucault à l’égard de la sociologie (alors qu’une certaine sociologie est assez proche des méthodes qu’il préconise dans la construction de l’objet d’étude).

Une citation : « La politique et l’économie ne sont ni des choses qui existent, ni des erreurs, ni des illusions, ni des idéologies. C’est quelque chose qui n’existe pas et qui pourtant est inscrit dans le réel, relevant d’un régime de vérité qui partage le vrai et le faux. » Une étrange musique que j’ai toujours trouvée froide et exaltante, 

Fractures bien vues

Autre type d’anticyclone, rayonnant à partir d’un impact lumineux dans l’esprit : ce qui se dégage de la « carte blanche aux jeunes chercheurs » dans Le Soir du vendredi 29/08/08 : « Approches multidimensionnelle de la fracture numérique » (Périne Brotcorne, Véronique Laurent). Il y a ainsi un discours ambiant, dominant, sur la fracture numérique, qui réduit celle-ci aux questions d’accès matériels à la technologie (ramenant cette question aux moyens d’acheter les produits technologiques, de rentrer sur le marché informatique et numérique). Et qui va même plus loin : conditionnant la participation à la société de la connaissance à la possession de matériel informatique et de connexion Internet, comme si l’usage lambda d’un ordinateur et du surf sur le web suffisait à réaliser l’accès aux savoirs et à la connaissance. La réelle problématique de l’accès égalitaire aux savoirs et connaissances est ainsi ramenée à une question d’équipements, d’investissement dans l’économie numérique. L’école contribue à réduire la fracture numérique si elle s’équipe d’ordinateurs, organise (intensifie) la familiarisation de ses usages, développe la légitimation du surf… L’article des deux jeunes chercheuses actualise de façon pertinente le cadre du diagnostic de « fracture numérique » en rappelant les vraies questions à se poser, en soulignant les réelles actions à évaluer. L’accès aux savoirs et connaissances ne se règle pas avec un ordinateur et une connexion à Internet. Il y a en amont tout ce qui concerne la fabrication de la tête, du mental, des repères culturels. Le discours dominant laisse entendre que toute activité Internet rapproche d’une amélioration de l’individuation culturelle : fantasme, la majorité des usages culturels n’ont rien à voir avec une amélioration de son bagage culturel. Il est intéressant de lire, provenant d’un travail de recherche et d’enquête que, parmi les personnes en « fracture numérique » il y en a qui pose là un choix réfléchi : Internet leur semble sans intérêt, inutile, « un motif qui ne cesse d’augmenter d’année en année ». Dans le cas où la fracture numérique constituerait un réel handicap, en général il y a d’autres traumas sociaux en amont plus importants à réduire : notamment la fracture culturelle, bien plus complexe à traiter (et peut-être moins « porteuse » en termes de communication ?). Soigner une fracture numérique pourrait s’appeler aussi « emplâtre sur une jambe de bois » dans bien des cas. Alors, on peut extrapoler : une fracture culturelle mal soignée, qui s’envenime en fracture numérique aiguë, et voilà tout ce qui accélère la crise des supports culturels « matériels » (livre, CD, bibliothèque, médiathèque).

Avec une approche intelligente, structurée, documentée d’un thème majeur, et en apportant des armes pour démonter la tendance idéologique du « tout numérique » qui gagne, comme un discours naturel, acquis, objectif, tous les acteurs communicants sur le sujet, les deux chercheuses apportent une belle fraîcheur. Merci au Soir de réaliser ce genre de « carte blanche », en l’occurrence ça mériterait d’être une info en « une » : « on nous ment sur la fracture numérique » ! (Il n’est pas question, non plus, de nier son existence et ses effets négatifs de discrimination sociale ; mais de les ramener à leurs vraies dimensions)

Extrait :

« Le combat contre la fracture numérique a-t-il un sens si l’inutilisation de la technologie ne met pas les individus « hors jeu » d’un point de vue social ? Mettre l’accent, de facto, sur l’absolue réduction de la fracture numérique ans prendre en compte son contexte social, ne dénoterait-il pas alors une certaine orientation idéologique du « tout numérique » ?»

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Anticylone

La victoire (éphémère) du beau temps sur la grisaille! L’impression de n’avoir plus vu depuis longtemps un trait de soleil matinal se poser dans l’herbe, la lumière franche (qui donne réellement l’impression d’un jour qui se lève, nouvelle page à remplir) traverser les brumes et brouillard pour s’immiscer dans le jardin, illuminer des branches, colorer des floraisons tardives, dérider des feuillages. Ce premier soleil est aveuglant, réverbéré par la quantité d’eau dans l’air et sur les plantes. Derrière la boule de lierre, les asperges ressemblent à des bouquets d’argent liquide, vaporisé en fontaine gelée par la surprise solaire.

A côté de nos pompes

« Garage », Lenny Abrahamson, 2007

C’est un film calme, doux amer, dans les marges, qui déroule sa petite histoire morose sans jamais donner l’impression de flirter avec la tragédie, d’être une histoire de vie et de mort. Sous des dehors très basiques, petit train train quotidien d’un pompiste idiot, la narration tisse des choses très complexes, de cette complexité qui, l’air de rien, compose le réel et forme parfois d’étranges nœuds coulants. Une question de cul-de-sac économique dans une petite bourgade irlandaise, le décor d’un garage d’un autre âge, obsolète et un garagiste, Josie, le « simple » du village. Il s’évertue à relancer l’activité de ses pompes, de façon chimérique, pathétique. Métaphore de l’homme complètement dépassé par les nouvelles lois économiques, les nouveaux marchés. Largué. Même pas, sur une autre planète, désuète. On croirait voir des images d’un autre temps, elles sont actuelles. Dans la vie de tous les jours il y a ainsi des subsistances pathétiques de l’ancienne économie, des lopins oubliés bientôt engloutis. En véritable « simple d’esprit », il ne sait, du reste, penser qu’à rien, il n’y a rien dans sa tête. Et donc, à priori, ce qu’on nous montre est le quotidien terne, minable, d’un pauvre (pas un rond, juste de quoi manger et picoler dans un logis sommaire) et simplet (aucune occupation intellectuelle). On ne sait pas vraiment s’il est placé là en sursis, futur sacrifié ou s’il fait l’objet d’une sorte de protection (sinécure de garage juste pour occuper le débile du coin). Le réalisateur le dépeint progressivement comme compensant sa déficience par une âme sensible, développant des pensées et une compréhension de la vie par d’autres voies que celles de l’intellect. La relation à un cheval et plus largement à la nature, forêt, rivière, contemplation du ciel, du lac. Il insiste aussi sur, finalement, l’utilité sociale d’un «retardé » au sein d’une communauté. Confident, petit boulot, dispensateur de gentillesse, souffre douleur..). Mais le genre d’utilité liée à une conception ancienne du village, conception bientôt dépassée aussi avec la nouvelle vie, les nouvelles constructions. Quand on lui confie un jeune apprenti, il va développer des affinités avec cette jeunesse déboussolée, qui se rassemble la nuit pour flirter avec le sexe et le coma éthylique. Mais affectivement, et au niveau du fonctionnement de son cerveau, la lenteur et le retard le font appartenir à un temps dépassé. Ce qui accentue sa solitude, lui fera transgresser les codes de la communauté, et le conduira à disparaître. Le film, ceci dit, reste dans une certaine fraîcheur, grise certes, avec le destin tragique, mais en même temps comme auréolé de la sagesse décalée que laissent les simples sur leur passage. Une sorte de sainteté.

 – Réalisateur d’un premier film considéré comme important, « Adam & Paul » (Léonard = Lenny), pas distribué en salle, accessible en DVD à la Médiathèque.


 

Drone lynchien

Stephen O’Malley, « Salt », XO326F

 Une plage d’une heure quatorze minutes et 9 secondes. Genre drone. Un bourdon continu. Une fluctuation sonique amniotique. Pas toujours évident de juger sur enregistrement ce genre d’intervention accompagnant une installation plastique, en l’occurrence cocon sonore figé, glacé, crissant, vénéneux, d’une relaxante morbidité, tramé pour une sculpture de Blanks Violette (« …fascination pour l’horreur s’exprime toutefois d’une manière très clinique ; minimale, aseptisée et élégante, au travers de matériaux particuliers qu’il s’est approprié tels que la laque noire, la structure métallique, le néon, la résine de sel ou le verre brisé… ») Les stries sonores de Stephen O’Malley s’associent bien avec les matériaux du sculpteur. A priori, je trouverais le CD correct sans plus. Mais à s’y soumettre physiquement, et pour toute sa durée, il y a un impact physique, physiologique, impressionnant. Difficile à décrire. Comme si cette polyphonie d’acouphènes imposait à l’ouïe l’équivalent acoustique de déformations optiques. Je retire les écouteurs et j’ai la tourniole. Au niveau de la perception des bruits environnants, j’entends ensuite tout convexe, puis concave, comme si les sons passaient devant des miroirs grossissants, amincissants… La confrontation à ces musiques reste physique, il faut les éprouver dans leur longueur répétitive, stagnante, les penser à partir de leur empreinte corporelle, surtout quand elles sont aussi « cérébrales », les neurones doivent s’y frotter, s’y vautrer, s’y déranger… Un peu comme si Lynch se transformait en drone musique pour se balader dans votre cervelle. Décidément, un musicien à suivre, capable de surprendre, d’expérimenter, que ce soit avec Sunn O))), KTL… (Impression renforcée par les influences citées sur son site, beau pédigrée) (PH)

 

Suicides d’artistes & médailles belges

 Dans un article du journal Le Soir (25/08/08), Nicolas Crousse ouvre une réflexion intéressante sur la fragilité des artistes, suite à une série de suicides dans le milieu artiste belge (Jeff Bodart, chanson, Benoît Lamy, cinéma, Rémy Belvaux, cinéma, Marie Bucquoy, photographie). Je ne voudrais pas prendre la voie du cynisme en demandant si, d’un point de vue statistique, les artistes belges seraient plus frappés que d’autres, si les disparitions tragiques récentes relèvent bien d’une loi des séries. Même si l’approche n’est pas très scientifique, il y a bien « quelque chose à dire » à propos de ces disparitions. Il serait tout autant cynique, dans un autre registre, de postuler une pénibilité plus grande du travail d’artiste par rapport à d’autres boulots. Mais il est vrai que créer implique certaines conditions structurelles de solitude, « on se fait, probablement, beaucoup plus, par soi même », les repères sont plus flottants. C’est une activité qui, en principe, côtoie le doute, l’incertitude. L’angoisse face à la création n’est pas un fait anecdotique (Cfr sur ce blog la référence au livre « L’angoisse de penser »). D’autre part, il y a le contexte dans lequel on crée. Nicolas Crousse souligne à juste titre les effets négatifs de la « star-académisation de la culture » et de « l’uniformisation du marché » qui fragilisent les artistes « à la marge », en tout cas qui, au niveau de ce que l’on appelle la recherche d’un style et la rigueur esthétique, recherchent l’innovation, l’audace, explorent les vies parallèles du mental humain. Il est sans doute important qu’un grand quotidien ouvre ce débat, pointe ce glissement. Mais il manque néanmoins une part « d’aveu » ! Les médias jouent un rôle important dans l’environnement d’incompréhension que doivent affronter nombre d’artistes intègres. Leur travail, de plus en plus, est évalué selon leur aptitude à toucher un grand public. Remplissez de grandes salles, on parlera d’autant plus de vous. On ne donne qu’aux riches. Mais surtout ça fait entrer en ligne de compte, dans l’exercice de la critique artistique, de plus en plus de critères qui ne concernent pas directement la qualité de l’expression. Le langage créé n’est plus examiné pour lui-même. Mais en fonction des qualités annexes et du potentiel de produits dérivés, pour l’indice de succès populaire qui lui sera accolé. (On sait que si ce succès n’exclut pas la qualité artistique, peut même l’inclure bien entendu, quand on atteint le remplissage de certaines jauges, on ne le doit rarement qu’à ces qualités artistiques seules. Une machine imposante de communication et de marketing est entrée en action et peut faire perdre le contrôle – titre justement du film sur Ian Curtis) Cela génère un climat où les artistes peuvent à juste titre ne pas se sentir écoutés, ne pas être pris en considération au niveau du plus important de ce qu’ils produisent. Dévaluation, déconsidération. Le contraire impliquerait une autre manière d’informer sur la culture : non pas en fonction du hit-parade ou de l’importance de visiteurs ou de spectateurs, mais selon une vision d’ensemble structurée. Qu’est-ce qui se crée aujourd’hui ? Comment expliquer, rendre compte au plus grand nombre de la réalité des expressions. Rien de plus, rien de moins que pour l’actualité sociale, économique : cesser de pointer les événements vedettes qui cachent les initiatives et les faits empiriques nombreux, infinis qui composent le quotidien et l’actualité et qui, bien présentée et suivis, permettraient de mieux décrypter la complexité culturelle-économique-industrielle-sociale de notre société. Donc de mieux y participer de façon constructive, de mieux se sentir participant et reconnus pour que ce que l’on produit (artistes ou autres). Histoire de médailles. On peut craindre que ce ne soit pas la tendance. Démonstration par la fièvre olympique ! Marc Tarabella (ministre communautaire PS), réagissant à la maigre moisson de récompenses olympiques (Le Soir, 26/08/08), proposait de pousser le sport à l’école, au détriment de la philosophie et de la religion. Ce qui signifie bien pousser le sport auprès de l’ensemble de la population pour favoriser l’émergence d’une élite sportive qui ramènerait quelques médailles de plus. Pour obtenir cette élite, il faut évaluer une augmentation significative du nombre de sportifs professionnels (d’où ne sortiront que les meilleurs). Quand on lit d’autre part, chez un généticien comme Axel Kahn, que le sport professionnel est contre nature et nocif pour l’organisme, c’est une étrange visée éducative pour un homme politique, une surprenante vision d’un avenir collectif ! Notez que cela se ferait au détriment de ce qui peut former les esprits, une éducation à la philosophie, déjà que l’art et la culture disparaissent des écoles ! (OK, la religion ne me préoccupe pas !)Et ça reflète la prédominance de la notion de performance, de « records battus », d’esprit de compétition dévoyé, là, comme dans d’autres sphères de la société (les arts, la musique…). Heureusement, la réaction du Ministre de l’Enseignement obligatoire, Christian Dupont, est exemplaire, fait du bien, rassure. Elle gagnerait à être en une à la place de la sortie du sportif politique, Mr. Marc Tabarella… (PH)

Foules photohygiéniques

Beat Streuli, 29 juin au 19 octobre 2008, MAC’s

Le suisse Beat Streuli installe son travail photographique sur les foules dans les salles du MAC’s. Le schéma des salles d’exposition avec l’implantation des oeuvres, dans le « Guide du visiteur » (1€), m’a évoqué le plan d’une série de grottes avec les mentions de peintures rupestres identifiées sur diverses parois. C’est un peu dans cet esprit, il me semble, que l’artiste projette dans l’espace muséal ses fresques de déambulations urbaines ininterrompues, pour les fixer dans un lieu de contemplation, d’analyse. (Voire de conjuration ?) Le procédé consiste à mitrailler au téléobjectif les passants d’une rue commerçante, d’un carrefour. La foule criblée de l’intérieur à l’insu des individus. Les images sont d’une grande qualité technique, lumineuses et nettes, presque hyper réalistes. Aucun détail n’échappe. Cela ressemble avant tout à un travail documentaire, pour alimenter des recherches ethnologiques sur les lieux de passage, étudier les comportements dans les espaces de transit, répertorier les gestes, les mimiques, les attributs, l’usage des sacs en plastique, les manières d’attendre assis par terre dans une gare. À moins que ce ne soit pour chercher des indices, mais de quoi !? Il n’y a pas d’interprétation, l’esthétique relève plutôt d’une objectivité froide. (La référence à Bernd et Hilla Becher est avancée par certains, mais je n’y aurais pas pensé : la mise au point du procédé objectif dans la démarche des Becher m’a toujours paru très chargée d’intentions et de critiques. Ce que je ne ressens pas ici : voici un matériau à votre disposition, faites-en ce que vous voulez. La preuve que la foule est belle ? OK. La démonstration qu’elle égare la personnalité ? Comme vous voulez.) Le travail de sélection des clichés et leur montage est important : que ce soit pour les assembler en « papier peint » (grands formats imprimés à jet d’encre recouvrant trois murs de la première salle ou l’immense paroi de la « salle pont ») ou pour effectuer les projections audiovisuelles : plusieurs écrans diffusant les images selon des rythmes parallèles, légèrement décalés, en concordance ou non. Le rythme joue avec le déplacement des personnages, les couleurs (vêtements, gros plans sur les véhicules, messages publicitaires), et l’hyper réalisme évoque parfois, dans sa déconstruction/reconstruction par le rythme couleurs/formes, des représentations figuratives sommaires décortiquant le mouvement global de l’ensemble du troupeau capturé par l’œil. Installation et confrontation qui culminent dans la dernière salle avec trois grands écrans où défilent les visages des gens dans la Rue Neuve (Bruxelles). Au début, je prête attention à chaque figure, comme pour en retenir la personnalité, j’enregistre les caractéristiques vestimentaires, j’essaie de noter les manières de se mouvoir. Ensuite, je me dis que c’est un bon document visuel pour examiner la consistance multiethnique de la population. Après un certain temps, qu’il s’agisse d’une femme, blonde ou voilée, jeune ou âgée, d’un rappeur balaise, d’un caïd tatoué ou d’un fonctionnaire égaré, les regards sont semblables, comme inexpressifs, impersonnels, en retrait, évitant d’accrocher et d’être accrochés. Personne ne se touche comme dans un banc de poissons bien orchestré. Et ce qui éclate alors sur ces trois écrans est bien la puissance dépersonnalisante de la foule. Mitraillée au téléobjectif implacable, anthropologie visuelle de l’anonymat. Et donc un certain malaise, inattendu, où le parti pris objectif dérive (malgré lui?) vers une esthétisation  double tranchant de « l’effet de masse » étudié par Canettidans (entre autres) dans son ouvrage « Masse et puissance » (tiens donc). Foule photogénique, foule hygiénique (malgré elle!).