Archives mensuelles : octobre 2008

Marcoeur toujours à l’heure.

Albert Marcoeur, « Travaux pratiques », NM1114

L’album commence par une bourrée, hommage clin d’œil, à la singularité terrienne : il y en a en Ré, en FA, en MI, en Sol, en Si, mais celle-ci est en LA, bien distincte et ne peut se confondre avec les autres. Il y a des mots et des noms pour identifier les différences, celles-ci sont multiples, infinies, basées sur des nuances, le savoir bien vivre implique de les entendre, de s’ouvrir au savoir-faire social qui permet de les distinguer. Elle est simple et majestueuse, mélancolique, chargée de souvenirs pudiques dans ses cordes amples. Et c’est plaisir de retrouver la voix d’Albert Marcoeur, tellement humaine et lunaire, un peu exorbitée, comme mise un peu hors d’haleine par les mots et les idées (ou cherchant à se mettre hors d’elle pour mieux les saisir ?). Delerme présentait son dernier album hier au JT de France2 (enfin, le JT de France2 diffusait la pub du dernier album de Delerme), j’ai malheureusement raté l’édition où c’était au tour d’Albert Marcoeur de venir parler de son œuvre, de son univers combien plus profond (mais justement…).  L’affaire qui reste la plus captivante sur terre pour se connaître et découvrir la réalité humaine, c’est l’autre sexe. Avec recul, expérience et l’eau à la bouche, Albert Marcoeur évoque donc cette fascination pour la femme comme quelque chose qui anime toute la vie (« c’est un métier à plein temps ») tout autant fondamental que volatile, insaisissable. Les plus belles femmes ne sont nulle part, « elles sont dans les aéroports, en transit, prêtes à s’envoler ». Une « futilité » qui excite le désir du collectionneur avant de conduire à partager le temps ensemble. Tendresse teintée de misogynie : « Les femmes, c’est comme les vieilles voitures, on peine à s’en débarrasser. Puis on les regrette, on les pleure, même celles qu’on démarrait à la manivelle. » L’essentiel étant qu’elles apportent de l’air, de l’oxygène, encore une fois de la différence, avant de nous annoncer « j’ai besoin de changer d’air », logique et fatal (pour apporter de l’air, faut aller en chercher). Ensuite, il fait le plein de statistiques ! Ça lui permet de dresser un certain portrait de ses concitoyens, de leur état de santé (physique, mental, culturel), de marquer une certaine préoccupation pour cet état des lieux et, en même temps, il en use pour se moquer de cette manière d’approcher la réalité, retranchée derrière des chiffres et aussi de la tendance à lire des statistiques, hors contexte, en s’en excluant (ça décrit forcément les autres, on ne se voit pas réduit à ce genre de descriptif caricatural). Et ça donne une superbe facétie à la Marcoeur : si ce « 1 »  Français sur 4, sur 5, sur 10, sur 6… qui a telle ou telle manie, qui est atteint de tel ou tel tic, qui marque telle ou telle préférence, qui consomme telle ou telle quantité d’antidépresseurs… Si « ce » Français, c’était toujours le même, un seul et même individu (l’autre) !!?  On pourra trouver cet album assagi, par le ton général, plus posé, mais certainement pas quant au fond. Avec une tendance à rendre les mœurs de plus en plus propres et contrôlables, politiquement corrects, (les médias qui épinglent les « monstres »), on en arrive à oublier que le désir sexuel est un mystère et se manifeste en dépit des lois, de tous les codes de bonne conduite, c’est aussi son rôle et sa fonction : c’est « Le diable » ! Cet artiste longue durée qui nous a épaté, il y a bien longtemps, avec des albums échevelés « à colorier » n’aime pas les vérités toutes noires ou toutes blanches à prendre comme tromperies. On se démène dans des questions bien plus complexes (et humbles), où « bien » et « mal » se mélangent, sont les revers d’une même médaille, ont la même importance pour essayer de se situer, tenter de s’en sortir. Albert Marcoeur milite pour un monde de nuances, sa langue le permet : « J’dis pas que faire mal, c’est bien/ je dis plutôt que si c’est bien, c’est déjà pas si mal/ J’ai déjà pas mal de mal à me faire du bien/ et dans mon bien-être, à être bien ! ».  C’est aussi avec nuance qu’il reste fidèle à son regard critique sur le monde et perpétue sa perspicacité pour tailler « dans le vif du sujet », remarquable mise en scène (la chanson comme court-métrage cinéma dirait Delerme, mais ici avec en prime le talent et la dimension « documentaire ») du voyeurisme de nos sociétés riches et confortables pour les misères du monde. Sans en faire des tonnes (comme ça pourrait être le cas avec Renaud), il place tous les éléments, toutes les pièces à conviction, et toutes les interrogations qui les accompagnent et laisse la place, c’est là son honnêteté, au manque de réponse, de solution, à l’impuissance phénoménale. C’est l’histoire du cas de conscience (remords, culpabilité) du baroudeur photographe de guerre, à travers lequel nous regardons les atrocités, à la télé, dans les magazines, en fond d’écran, de la guerre, des enfants guerriers, des enfants pris dans la guerre. Pour la diversité du talent: quel art dans la manière de saisir un instant de bonheur tout simple, instantané jambon-beurre au buffet de la gare, 16 vers, musique légère, toute l’atmosphère est rendue, sans rien de gaga (sans occulter les p’tits côtés glauques qui participent à la saveur singulière). Un album sage ? Oui, de cette sagesse intranquille, qui ne renonce pas à ses indignations, qui continue à vivre ses colères avec une belle maturité, sans renoncement. Cordes, percussions, textes, arrangements, enregistrement, un vrai travail d’orfèvres indépendants. L’objet est tout autant soigné, Marcoeur a toujours soigné tous les aspects de ses productions. Un vrai amateur au sens qui « aime » ce qu’il fait, le fait avec amour, ça se sent dans les moindres détails. Depuis les années 70, avec richesse, il cultive les jardins de la subjectivité, il aide au maintien d’une bonne écologie de l’individuation… Chapeau. (A la sortie du dernier Bashung, quelle débauche d’articles, d’interview, et de formules grandioses, du genre « un géant » -voire le « dernier des géants »?- S’il y a un réel besoin de « grands », n’oubliez pas Marcoeur! La grandeur ne se mesure à l’importance du plan média…)

Le site d’Albert Marcoeur.

Autre texte sur Albert Marcoeur.


 

 

Des ordres amoureux qui se perdent

« Le premier venu », Jacques Doillon, 2008, avec Gérarld Thomassin, Clémentine Beaugrand, Guillaume Saurrell…

Il en a fallu des mois pour que le nouveau film de Doillon soit montré en salle en Belgique ! Même si la presse a semblé presque unanime pour déclarer le plaisir de retrouver ce réalisateur « franc-tireur » dans une nouvelle réalisation. C’est un film difficile à raconter : l’écheveau des sentiments (ou leur absence tout aussi tenace) entre les personnages n’est pas simple à démêler. Si on y arrive et que l’on restitue le résultat, ça peut ressembler un fait-divers un peu décalé. Mais tout est dans la pelote, dans le non-démêlé. C’est ça que Doillon, il me semble, tente de filmer. À l’intérieur de la pelote. Là où les sentiments s’embrouillent, s’enroulent sur eux-mêmes, s’enferrent, saoulent de parole et donnent leur langue au chat, déroulent leur mèche inextricable et y boutent le feu. La part explosive et incompréhensible des sentiments. Le film est très moderne (actuel) dans le sens où il ne s’agit pas d’une variation de plus sur le « désordre amoureux », comme quelque chose d’intemporel dont on chercherait à saisir la réalité dans une nouvelle génération, mais plutôt de la rencontre et superposition conflictuelle entre ce désordre amoureux et quelque chose de plus violent, symétrique, l’ordre du désamour. Cet ordre du désamour à prendre comme symptôme d’un monde en perte de repères, une impuissance à « coller » avec les vrais sentiments dans une société où l’avenir est loin d’être radieux, où le désir, le soin à se donner pour devenir adulte dans ses émotions ainsi que tout ce qui permet l’émergence de l’amour comme accomplissement sont déboussolés par toutes sortes de mirages et détournements de sens opérés par les industries culturelles. L’ordre du désamour, c’est une sorte de coup de foudre stérile, c’est un désordre paradoxal, une impuissance, une volonté d’organiser le désordre en un simulacre. Le catalyseur est une jeune fille plus ou moins en cavale qui a le besoin urgent de régler ses comptes avec ses désirs et son besoin d’amour. Il y a là un passif qui fait mal. Ça ne peut plus attendre. Ça peut exploser d’un moment à l’autre. Et ça se règle avec les premiers venus. Il n’est plus question d’attendre quel que « signe » que ce soit. Les premiers qui passent feront l’affaire : il suffit d’ouvrir le dialogue, d’entamer le procès du désir, de l’amour, ils sont du sexe opposé, ça suffit, ils sont témoins à charge, une fois impliqués dans le dialogue de type amoureux, ils sont pris dans une possibilité d’amour, acteur malgré eux, ils ne s’échapperont plus. Ça tombe bien, ils sont en manque, les deux premiers. Il en faut au moins deux pour les confrontations, aiguiser le choix, alimenter la dialectique du désir. L’un est plutôt franchement délinquant, l’autre est carrément flic. Le désordre, l’ordre.  Au début, il n’y a que du verbe, la fille sème le désordre en cherchant à imposer sa loi, plutôt à comprendre ce qu’elle veut. Pas vraiment une allumeuse, c’est autre chose. Il y a un tourment, une solitude poignante dans la manipulation de la rhétorique amoureuse (comment on en sort ?). Avec le délinquant, il y a cette sorte d’attirance de la bourgeoise cultivée pour le voyou, et pour le voyou une sorte de désir qu’il ne comprend pas complètement. Ça passe trop par les mots, c’est compliqué et ça énerve. Il y a beaucoup d’énervement dans le film (et dans la salle de projection aussi). Ce prodigieux énervement dû à l’inadéquation des mots pour permettre de se trouver (se comprendre), une sorte d’analphabétisation du désir remplacé par des pulsions qui tournent en rond, foncent dans des cul-de-sac, ça génère toutes sortes de dérapages. Faux départs, fantasmes de nouvelle vie, braquage, séquestration, coups et blessures. Il y a beaucoup espaces clos d’enfermement transitoires, le transit comme moment de fragilisation, où n’étant pas dans ses meubles, toutes les questions d’identité sont plus fluides, fluctuantes, chambre d’hôtel, maison du père où l’on ne fait que passer, maison où l’on ne rend que visite, maison à vendre, maison braquée, refuge traditionnel de chasse où l’on tire les canards… Les extérieurs aussi sont filmés bornés, un peu vides, sans propositions, des lieux où l’on ne sait pas faire grand chose. Les personnages sont souvent poussés vers la nature, la mer, les bords de la Somme, (on est entre Saint-Valéry et Le Crotoy et l’atmosphère de balnéaire nordique, lumineux est superbement saisie), ils sont rejetés vers ce décor magnifique, dépouillé, ce grand espace qui stimule la parole et en favorise la dispersion dans le vent. On y communie de façon grégaire (non dépourvue de poésie brute) avec le large, à défaut de le trouver en soi et dans l’autre. C’est un film nerveux sur un mal étrange, la disparition progressive du désordre amoureux, remplacé par d’autres (dé)sordres à étudier. On ne comprend pas tout, les mots sont mal mâchés. Les acteurs sont impeccables, de vraies personnalités complexes, avec une épaisseur de réel incroyable. Dans les regards, les sourires, les plis du front et de la bouche, passent l’effroi, le vide, la haine, l’appel au secours, l’amour éperdu, brut de décoffrage comme autant de nouvelles parures que l’on essaie en demandant à l’autre « ça me va ? », ce kaléidoscope des sentiments fouettés par l’air marin et la misère symbolique (un héritage de la pauvreté économique incarné par le destin de ces deux jeunes grandis dans des milieux et une région pas florissante) est joué et filmé (direction d’acteurs, cadrages…) de façon exemplaire. Un vrai style.

 

Nouvelles abstractions françaises

« La peinture en question(s) », Aux Anciens Abattoirs, Mons, jusqu’au 08/02/2009. Cécile Bart. Etienne Bossut. Jean-Marc Bustamante. Christophe Cuzin. Dominique Gauthier. Bertrand Lavier. Mathieu Mercier. Miquel Mont. Pascal Pinaud. Daniel Walravens.

 

Écrire, composer de la musique, sculpter, filmer, peindre revient toujours à examiner un vaste lot de questions en suspens et consiste à trouver des solutions, à son niveau. Il y a toujours un « obstacle » à l’acte de création et il convient de le contourner, le détourner, l’absorber… Le bel espace des Anciens Abattoirs (idéalement restauré par Matador) est actuellement une sorte de vaste atelier où s’expose un lot coloré de ces questions/réponses. Une certaine approche de la peinture dépecée en objets, volumes et surfaces. Chez certains artistes (comme Michaël Borremans, Peter Doig), le questionnement sur la peinture conduit à un certain retour vers le métier « traditionnel », où l’on peint vraiment sur la toile des paysages, des natures mortes, des portraits… La peinture a été, pour des questions de modernité et de progrès, déplacée de son support ou remplacée par lui seul, déconstruite, éparpillée, réduite parfois à des symptômes ou des gestes évocateurs. C’est un peu la continuation de cette critique esthétique qui est montrée aux Abattoirs, à travers de nouvelles générations qui apportent un nouveau regard, surprenant, où la déconstruction, de fil en aiguille, devient construction, affirme des formes positives, de nouvelles visions du tableau (et non plus sa négation). Dans l’historicité de la toile fragmentée, déconstruite, de nouvelles conceptions du tableau émergent, s’appropriant d’autres surfaces peintes qui envahissent le quotidien. Et quelque chose s’inverse : la toile était désacralisée en objet utilitaire et ici, des objets utilitaires ou des usages utilitaires de la couleur sont « élevés » au statut de tableaux, d’objets d’art. La première œuvre qui capte l’attention est un désordre multicolore de gélules géantes (ou cartouches qui traversent le corps, se fondent dans l’organisme ?) éparpillées au sol, qui rappelle à quel point aujourd’hui, l’industrie est passée maître de colorer à la perfection une diversité incroyable de supports, y compris ces contenants médicaux que l’on avale pour se soigner. Cette surabondance de couleurs, de surfaces peintes n’a pas toujours été la règle… Des carrés de carrosseries de voitures, représentant une technologie très développée de mise en couleur, sont accrochés comme des tableaux monochromes, chacun exprimant l’essence d’une marque bien précise : le vert Wolkswagen, le bleu de Triumph, par ce lien à l’essence d’un design automobile, ce genre d’œuvre très industriel associe production capitaliste et émanation spirituelle mystérieuse (Pascal Pinaud). Jadis, on aurait exposé une palette d’usine avec quelques coulures de pinceaux : aujourd’hui, l’artiste fabrique avec soin la réplique d’une tablette, comme on construit le cadre de son tableau pour y tendre sa toile, et l’enduit de plusieurs couches de blanc, sans trace, immaculé. La discipline de l’abstraction n’est pas oubliée, mais elle n’est plus pratiquée en représentation abstraite sur un support, c’est celui-ci qui offre un dispositif d’abstraction en servant d’écran à des éléments de décor ou d’architecture, ainsi les toiles transparentes de Cécile Bart, fenêtres qui transforment les vraies fenêtres en vitres conceptuelles, la lumière du contre-jour mettant en évidence la trame de la toile et l’extérieur (paysage, morceau de cour) se trouvant fixé, figé. À prendre comme le simple rappel que la relation à l’art, à la peinture, transforme la manière de voir le monde, le sujet peint étant le cas échéant quasi transparent ? Il y a aussi la peinture pratiquée à même le lieu, et qui fait la jonction entre « peintre en bâtiments » et « artiste peintre ». Par exemple, « Peinture espagnole » (Daniel Walravens), deux tableaux en rouge et noir qui tissent des liens entre la tristesse espagnole (messe/corrida/bordel, selon un propos de Picasso) et l’usage ancien des lieux, l’abattage du bétail. Plusieurs histoires se rencontrent dans cette grande peinture murale et irradient une incroyable énergie. Ou encore, à l’extrémité opposée de la halle, les murs, certains détails d’architecture et les fenêtres sont pris dans un dispositif de couleurs vives qui crée un sentiment de décalage. La couleur joue et transforme la perspective, modifie la réalité… (Il est amusant de penser que ces procédés plasticiens ont leur équivalent, trait pour trait, en musiques). Le choix d’œuvres est cohérent et très bien installé dans ce lieu qui lui convient. La volonté est d’encourager les visiteurs à circuler entre les Abattoirs et le BAM qui consacre une rétrospective à Serge Poliakoff. Mais si, avec Poliakoff j’ai l’impression d’une abstraction comme aventure spirituelle, avec les œuvres exposées aux Anciens Abattoirs, j’ai l’impression d’abstractions avant tout matérialistes qui, secondairement, permet de faire jouer l’esprit; pour ma part, contrairement avec l’ancienne école moderne qui était sans ambiguïtés, dans ce cas-ci, je conserve un doute, l’ancrage critique n’est pas si évident, détournement de matériaux industriels vers le spirituel ou esprit inhérent au matérialisme, mais, « et si c’était juste pour faire joli? ». 

Scènes de free-jazz

« The Murder of Fred Hampton », Howard Alk et Mike Gray, 1971

 

En regardant les images de ce reportage sur une figure importante du mouvement Black Panthers… Mais il ne s’agit pas que de regarder, le son est important, les paroles, les silences, et il n’y a pas que des images, il y a leur mouvement et ce qui les sépare, cette espèce de « cut » est ici très présente, comme la scansion d’un prêche, syncope physique, une aspiration qui donne de l’élan. Ce n’est pas un simple reportage non plus, parce qu’en cours de tournage, les deux réalisateurs vont être confrontés à l’assassinat de leur personnage principal et dès lors, leur « scénario » devient une enquête filmée qui tente d’objectiver les conditions du crime (face au n’importe quoi des médias et aux versions falsifiées de la police). Il y a la rue. Il y a le militantisme des Black Panthers, construction de revendications, recherche et affirmation d’une fierté communautaire, prise en charge de la misère, de l’éducation. Il y a la tension permanente de trouver les mots pour mobiliser, rassembler, construire une lutte et un espoir. Les meeting, les prêches, la parole déliée, inspirée, électrique. Il y a la confrontation de chaque instant avec les « porcs » (forces de l’ordre). La radicalisation qui conduit à s’engager quasiment dans la préparation d’une guerre civile. Et il a la reconstitution minutieuse d’un crime, géométrique, balistique, toute une technologie de la preuve pour démasquer le mensonge raciste. Toute cette tension sociale, mentale, physique, cette énergie pour changer les choses, qui cherche ses mots, rassemble ses idées pour les faire circuler comme une nouvelle mystique, cette impulsion pour tromper la domination des formes et des couleurs dans une folle improvisation saisissant tout ce qui peut faire avancer la cause, c’est comme si j’entendais du free jazz, c’est comme si c’était du free-jazz, c’est la même syntaxe d’urgence, le même vocabulaire percutant, cela me frappe comme une évidence physique. Le sax de Coltrane, dans ses derniers enregistrements (« Interstellar Space »), celui d’Albert Ayler (« Love Cry ») aussi, les premiers enregistrements d’Art Ensemble of Chicago,… Et j’y vois un rappel de plus que l’audace et la puissance créatrices de cette musique étaient liées directement aux mouvements sociaux et politiques qui étaient en train de soulever la communauté africaine américaine. Une musique qui démontait point par point la logique raciste et la remplaçait par un autre type de connaissance, une autre culture. C’était le même combat. Voilà, c’est un lieu commun, mais comme redécouvert avec ce film témoignage, comme un manifeste d’un certain jazz, précis musical politique.

L’être, le pli des mots

François Dagognet, « Les noms et les mots », Editions Les Belles Lettres, 2008, 115 pages

 

Que se passe-t-il avec les mots, les noms, le fait de nommer, désigner, parler, écrire, penser ? Dans une langue remarquable, concise, claire et musicale même quand il s’agit d’expliciter des processus complexes, voire fumeux, François Dagognet écrit une partition qui va droit à l’essentiel et (nous) rappelle l’essentiel. Pour autant il ne s’agit pas de célébration gratuite de l’esprit du mot, le livre se tourne bien vers des applications concrètes : les deux annexes sont consacrées à la pédagogie. Comment enseigner la langue maternelle, non pas dans une idolâtrie nationaliste de celle-ci, mais pour favoriser une relation constructive et épanouissante aux mots. En lisant cet ouvrage, on peut, par exemple, éprouver un certain malaise à l’égard des débats suscités par le film « Entre les murs » et qui concernaient l’apprentissage du Français. Comme si les termes et la dynamique des éléments de ce débat étaient déterminés par une certaine réalité et un certain contexte, qui altèrent déjà la relation aux mots, et rendent impossible de se concerter avec les « savants des mots ». Comme s’il y avait une complexité-simple, fondamentale, que l’enseignement et l’enseignant ne voient plus et sont impuissants à actualiser dans leurs actes (programme, pédagogie). Le savant entretient le contact avec l’essentiel mais sans sacralisation d’aucune sorte, chercheur inlassable et non gardien du temple. « Grâce à ces mots-signes, nous parvenons à organiser le monde qui nous entoure : bref, sans les mots, nous nous perdons nous-mêmes ; avec eux, il n’est rien que nous ne maîtrisions. » Ce dysfonctionnement dans la politique de l’esprit est couru et comme constitutif de l’organisation marchande de notre société : je veux parler de cette séparation entre la réflexion pure et les pratiques, les réels penseurs ne sont plus invités par le politique pour élaborer des politiques culturelles, les acteurs de terrain considèrent que « les grandes idées » ne leur sont d’aucun secours… Et ainsi, les occurrences sont nombreuses où, quand il s’agit de décider, l’idée est déconnectée de l’acte ou plutôt, celui-ci est déjà pré-déterminé par des idées pré-fabriquées, on ne retourne pas assez à ce qu’il y a de plus vif et évolutif dans l’idée (les enseignants traitent les problèmes de l’enseignement de la langue dans e cadre de leurs problèmes théorisés d’enseignants, on ne leur donne pas le recul d’aller plus loin ?). « Les noms et les mots » tisse des lignes mélodiques, figuratives et théoriques entre la naissance des mots (et toute cette matérialité poétique qui essaie de saisir comment s’est formée la première matière du premier mot) et leurs élaborations les plus utilement sophistiquées (jamais gratuites). « Nos ruminations les plus secrètes correspondent à un parler incessant, un langage quasi muet Une micro-physiologie a montré –courbes en main- que le sujet, dans le silence et la solitude, ne cessait de s’agiter –une fièvre motrice imperceptible parce qu’empêchée. Les lèvres bougent (à peine), les mains ne restent pas en place. Il s’agit là sans doute du résidu d’un lointain passé (au tout début, la danse et des attitudes) mais aussi d’une participation corporelle qui subsiste, parce quelle donne à la parole son ancrage. » Y a-t-il meilleure manière de planter le décor pour ce théâtre magique où surgissent les mots, les noms, les paroles ? Ce théâtre d’ombres entre la matière, les choses et la manière de les mimer par des signes en évolution constante mais toujours ancrés dans l’origine, quelle que soit leur sophistication ? Un frémissement original est ainsi appréhendé et il gagnera plus loin un statut de rémanence troublant : « Il sera montré, plus tard, que lorsque nous entendons, nous accompagnons le dire par un imperceptible et indispensable frémissement du bout des lèvres ; entendre revient à parler silencieusement, et nous le signalons parce qu’il s’agit là d’un reliquat du premier « langage d’action » partiellement intériorisé. »(Avant de regrouper noms et mots dans une même approche, François Dagognet se penche sur le rôle des noms : « L’être est inscrit implicitement dans les plis des sons qui les désignent. ». Avec, bien entendu, une belle étude proustienne.) Les propositions pédagogiques qui concluent l’ouvrage sont intéressantes même si elles ne sont pas toutes « nouvelles », elles incluent certains éléments basiques. Mais elles ouvrent des pistes intéressantes entre l’approche savante et ludique et surtout elles prennent comme base de travail, la langue dans son état le plus actuel, sans aucune idée préconçue de purisme quelconque. Une dimension qu’il faudrait peut-être creuser pour rendre perceptible le mystère fascinant de la langue et donc les dépoussiérer de leurs dimensions grammaticales austères et stériles (règles chiantes qui ne servent à rien), c’est l’illustration du fonctionnement de la langue par les ressources des neurosciences. Montrer comment ça se passe dans le cerveau quand on parle, quand on cherche à comprendre et se faire comprendre, comment le cerveau cherche à réparer les lésions du langage. Tout un panorama « technologique » qui ouvrirait des parallèles attractifs avec d’autres technologies de la communication que manipulent les jeunes (et/ou qui les manipulent). C’est peut-être un détail pour vous, pour nous ça veut dire beaucoup : ce livre est un superbe objet sobre, par son format, son papier, sa typographie, ses feuilles à découper… (PH)

 

Extrait sur la dictée :

« Il s’ensuit qu’une épreuve comme la dictée en perd sa validité. Nous pensons qu’elle est maintenue parce qu’elle avantage, de façon souterraine, donc habile, ceux qui ont vécu au milieu des livres et des écritures ; dès l’enfance, ils ont été modelés par tout un ensemble culturel (des paroles, du vocabulaire, les discussions, les lectures). Mais les moins cultivés ne sauraient se retrouver dans un tel imbroglio au milieu d’arguties sans fin et qui contribuent à entretenir et à consolider la hiérarchie, celle qui favorise la bourgeoisie des lettrés (…). Et cette même orthographe mal comprise ne va pas sans volatiliser quelque peu le savoir : elle accuse la perte idéelle, elle sert également les habiletés de la rhétorique, se prêtant aussi à la rêverie, parce que les mots n’opposent aucune résistance aux divagations. » Plus loin, à propos de la dictée et des « jeux à la Pivot : « … ils réduisent l’orthographe à un fouillis d’exceptions et de complications ; notre vocabulaire en sort disloqué et sûrement fragilisé. »

 

 

 

Culture et générations.

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression française organisait le 22 octobre un colloque sur l’accès des jeunes à la culture, au théâtre Le Public. Une matinée pour ouvrir la réflexion et une après-midi d’ateliers thématiques dont l’objectif est d’alimenter une boîte à idées pour les décideurs politiques. Je n’ai malheureusement pas pu entendre les interventions du matin, je suis juste arrivé quand on donnait la parole à la salle. Je voudrais néanmoins réagir à certaines choses entendues lors de cet échange. Monsieur Jean-Marie Lacrosse (sociologue) et Madame Sabine De Ville (Culture et démocratie) ont plusieurs fois insisté sur le fait qu’il n’y avait plus de culture savante et de culture populaire, que ces distinctions n’avaient plus de sens, qu’il fallait en finir avec ces clivages. Dans le même temps, leur discours évoquait la nécessité d’émanciper, d’apporter l’autonomie culturelle aux jeunes, d’ouvrir des portes, de faire accéder à d’autres dimensions de la culture, de percevoir d’autres significations… N’est-ce pas là tous des termes qui parlent bien de hiérarchie ? M. Lacrosse rappellera qu’il vaut mieux, avec les jeunes, partir de ce qu’ils connaissent : une série télévisée, par exemple, en leur proposant une méthode d’analyse qui valorise le contenu et le fait de regarder ce genre de production. Et, ensuite, frayer un chemin, rendu familier par ce préambule, vers d’autres productions, la littérature, un autre cinéma… Je crois qu’il y a là une certaine confusion. Au niveau de la pratique d’animation, il vaut mieux ne jamais se présenter face aux jeunes, face à quelque public que ce soit, avec des a priori méprisants à l’égard de telle ou telle attitude culturelle. Face aux jeunes, il vaut mieux pouvoir faire sentir qu’on n’est pas né de la dernière pluie et que l’on connaît « leur » culture et pouvoir, avec plus ou moins de subtilité, éclairer les origines de « leur » culture, soit les passerelles entre ce qui fait référence chez eux et tout un héritage qui a permis à ce qu’émerge ce qui les fait vibrer, ce sont des histoires qui leur plaisent. La question de nier la hiérarchie entre différents types de bagages culturels est plus complexe. Je crois qu’il s’agit d’une attitude qui a peut-être eu son utilité mais qu’elle est aujourd’hui dangereuse et nocive (mais, sur la question, il sera plus productif de s’inspirer des travaux de Bernard Lahire/ « La culture des individus »). Elle profite surtout à ceux qui ont le plus intérêt à faire croire que l’on accède au meilleur de la culture facilement, rapidement, sans effort : soit les industries de programme et leur marchandisation de la subjectivité. Or, c’est tromper le monde. Et tous les travailleurs sociaux et culturels le savent et s’épuisent à se sentir impuissants face à ce nivellement de la culture qui dénature leur travail et lui ôte toute perspective. « S’il n’y a plus de différences entre cultures, à quoi je sers encore ? ». D’autre part, toutes les enquêtes objectivent la réalité d’une fracture culturelle et l’impuissance de l’école à la réduire. S’il y a fracture culturelle, il y a bien différence de constitution dans les capitaux culturels des uns et des autres. Face aux industries culturelles et leur nivellement vers le bas, il faut affirmer haut et fort qu’il y a une hiérarchie des valeurs et des biens culturels, qu’il y a une hiérarchie des pratiques et comportements culturels. Non pour classer les gens selon leur position sur cette hiérarchie et les y enfermer : ce que fait le système actuel soi-disant égalitaire. Mais en étant clair sur l’existence de cette hiérarchie, il devient aussi plus « simple », plus franc en tout cas, d’en traiter les conclusions sociales. Aujourd’hui, il devient honteux de parler en termes d’élévation. C’est pourtant de ça qu’il est question et on use d’euphémisme (citoyenneté, autonomie, se trouver, mieux se comprendre). Nous avons besoin de cette possibilité d’élévation pour donner envie de se cultiver, pour rendre attractives des politiques culturelles exigeantes et ambitieuses, pour placer le désir au centre de la culture. La perspective de s’élever, de gagner de la hauteur, reste un moteur de désir. On l’oublie un peu trop. Pourquoi aller vers une politique culturelle publique qui, grosso modo, tient le même discours que les industries culturelles en proposant un peu moins bien ? Pourquoi adhérer une offre culturelle publique si elle n’apporte aucun gain du côté de ce qui élève en se cultivant ? Dans l’atelier où j’étais invité à intervenir, atelier censé apporter des pistes de solution au niveau de l’accès à la culture (au moins de débroussailler la matière afin d’établir un cahier des charges avec des décisions éventuelles à prendre), très vite, dans la discussion, on a pu ressentir l’ampleur de l’impasse. La plupart des acteurs de terrain rendent compte d’un travail de fourmi à soigner les innombrables plaies culturelles, avec des énergies individuelles énormes (mais pas infinies), des moyens microscopiques, des résultats infimes (et pourtant tellement gratifiants). En écoutant les témoignages des uns et des autres, je pensais à ce que Bourdieu disait de ce milieu associatif qui s’échine à réparer les dégâts du système et qu’il nommait la « main gauche ». Il n’y a aucun gadget (genre « gratuité » ou « carte jeune ») qui semble pouvoir apporter une solution au mur contre lequel on travaille. L’école, l’éducation : oui, mais à condition de donner d’autres moyens, d’autres missions. Toutes les mesures importantes et décisives le sont en amont des opérateurs de terrain. En ce sens, mon intervention était orientée vers les suggestions suivantes : 1/ Proposition au politique est de travailler à un diagnostic plus clair de la situation et de formuler une orientation plus à même de motiver tout le secteur de la culture et de la jeunesse. Il faut un positionnement clair à l’égard des industries de programme et aller vers une régulation du capitalisme culturel. Le flou sur ce positionnement désoriente les travailleurs du secteur, leur donne l’impression de se battre seul. 2/ La culture est un accès au savoir (savoir ne rime pas avec chiant) et il n’y a pas de savoir sans transmission entre générations, toute approche de la problématique de l’accès à la culture doit être intergénérationnelle. La culture est la dynamique pour construire la société ensemble. Le marché s’en fout qui préfère isoler des tranches d’âge pour les exploiter au maximum au risque d’en compliquer les relations. 3/ Il faut une position claire sur les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Celles-ci recèlent des possibles intéressants mais, dans l’ensemble, elles sont pour conséquences de détériorer plusieurs compétences utiles à une politique culturelle utile à la société : le dialogue en chair et en os et l’attention. 4/ Les institutions de programme organisent des équipes éducatives avec des moyens souvent riquiquis. Ces moyens doivent être étendus et ces équipes doivent pouvoir travailler ensemble sur des programmes communs, tranversaux, transdisciplinaires, incluant animations événementiels, publications, outils numériques au service du développement de toutes les compétences sociales indispensables à la bonne réception d’une offre culturelle publique. 

Quand lotus contents, lotus chanter

L’installation « Lotus: Zone of Zero 2008 », installée dans la vaste rotonde de la galerie Ravenstein (par Bozar, dans le cadre de son festival « Corée »), fait mouche. D’abord c’est comme si c’est espace renaissait, trouvait une fraîcheur et un vrai sens à son volume, à sa clarté, à sa forme, une sorte de religiosité moderne qui colle bien à son architecture, vaste choeur surmonté d’une coupole que l’on imagine dédiée jadis à une spiritualité naissante et progressiste des nouvelles cités (mais tombée un peu en tristesse, en déshérence, lieu de passage fonctionnelle mais ne communiquant plus, par exemple, une « vision » de ce que signifie les « passages » dans le maquis urbain). Y placer ce ciel de lotus très géométrique, comme une ruche de fleurs ébouriffées, pleine de don de leur pollen sonore, vibration de chants tibétains, grégoriens et musulmans, c’est déployer une sorte de parasol, un abris sous lequel on se sent échapper à l’agitation, au stress, à la course, au boulot, à la marchandisation. Un havre, une protection (comme du reste l’étaient certaines fois les édifices religieux). Même si, de prime abord, et froidement, on peut trouver ça un peu simpliste, juste joli, en y repassant plusieurs fois, on constate que ça prend, que ça éveille de la ferveur, les passant s’arrêtent, prennent en photo, sourient, se parlent (je l’ai constaté entre plusieurs visiteurs, et un monsieur s’adresse à moi, ébloui, manifestement il avait besoin de dire combien ça le touchait), semblent heureux de partager cette découverte, s’extasient sur le fait qu’il y ait 2000 lotus (ce qui « trompe leur sens’ et c’est aussi le rôle de l’art, de mettre en question ces perceptions). Donc, là autour, sous ces fleurs qui chantent le mélange des cieux, il se passe quelque chose. Une émanation qui pose la question de notre position dans le monde, sous le ciel, face aux croyances, que l’on soit religieux ou laïcs, notre rôle dans l’équilibre global, la question des fluides qui passent des uns aux autres et qui influent sur cet équilibre, bref, l’art diffuse là des bribes de vie à partir de quoi, au centre de la ville, une sorte d’agora spontané est possible. Kimsooja installe là une sorte de possible, c’est déjà énorme! Le dispositif est bien organisé puisqu’il y a bien un comptoir qui donne toutes les explications requises.