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Ces bons et mauvais génies qui gouvernent les flux et réseaux

Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance. Editions Amsterdam, 370 pages, 2011

Apologie du mineur. – Yves Citton étudie de manière touffue l’œuvre de Charles Tiphaigne de la Roche, « obscur médecin normand » et littérateur mineur du XVIIIème siècle. Ce qui caractérise les écrivains mineurs, dit-il, c’est « qu’en les lisant on a l’impression de retrouver ce que d’autres avaient déjà dit cent fois (et cent fois mieux) ». Il souligne leur richesse potentielle dès lors que l’on entreprend d’aller voir derrière les clichés qu’ils brassent consciencieusement. En répétant des banalités et des vérités éculées, ils reflètent non seulement une sorte de sagesse immanente de la multitude, mais surtout, ils apportent, en tant que voix singulières reprenant ce que pense la multitude, « un infléchissement propre à la reprise des voix communes » et, surtout, « c’est dans le détail de tels infléchissements qu’il faut souvent aller chercher de quoi éclairer à la fois les raisons profondes et les limites manifestes de ce qui circule comme lieux communs au sein des multitudes ». Ce penchant d’Yves Citton pour l’écrivain mineur se situe dans une stratégie qui vise à repenser la place de l’analyse littéraire : « les projets portant sur des quidams ayant jusqu’à présent échappé au statut d’auteur nous conduisent à revendiquer une vérité propre à l’espace des marges, à valoriser une conception tensive de l’écriture, à concevoir la pratique  littéraire sur le mode de la reprise, à réinscrire l’énonciation individuelle sur son arrière-fond collectif, et à proposer ainsi le tableau dynamique d’une sorte de « modernité alternative ». » Charles Tiphaigne manie le conte moral et merveilleux, le commentaire philosophique et la fable, la dissertation et l’essai scientifique, il brasse tous les savoirs de son époque, avérés ou rêvés. Son registre va de la fantaisie onirique à une étude prémonitoire dénonçant les effets néfastes de la surpêche. Son objectif serait d’expliciter, d’élucider les raisonnements et ce qui construit les savoirs de son époque, d’inciter, selon un style non-autoritaire, à « s’enhardir l’esprit », à penser par soi-même. En sondant les idées communes, il en a tiré des descriptions et des inventions quelques fois prémonitoires. Ainsi, exploitant le désir humain de représenter le plus fidèlement possible ce qu’il voit autour de lui, il décrit dans un de ses récits un procédé de fabrication d’image furieusement proche de la photographie ! – Des esprits, des flux, des cerveaux. – Son ouvrage le plus connu décrit la vie et l’action des Zaziris. Une sorte d’ethnologie des esprits invisibles qui se jouent des hommes et orientent leurs actions, leurs passions, leurs lubies. Ce sont les forces qui forment les envies, les aspirations, les inspirations, guident les idées, orientent raison ou déraison, désir ou mélancolie. La présentation des coutumes de ces génies et de leurs interactions avec les hommes relève de l’imaginaire débridé en y associant tout ce que Tiphaigne a appris au contact des philosophes, en transposant dans une trame littéraire ce qu’il a appris en hydraulique, mécanique, botanique, en médecine… L’étude de la transpiration, ce qui s’évapore de l’être et circule dans le grand tout, lui donne un modèle pour se représenter comment circulent et s’échangent les particules d’esprit, de désir, d’images, d’être en être, du monde végétal au monde animal et humain. Il élabore des conceptions surprenantes pour son époque. Ainsi, en se représentant le monde comme un espace baigné de flux en tous sens, il ne situe pas le cerveau comme une unité centrale qui contrôle tout, mais il peut être aussi bien solitaire que disséminé, nœud où passent toutes les fibres nerveuses des êtres et des choses. L’image du filet, du tamis ou de la toile d’araignée sert aussi bien à définir le cerveau comme une fonction de tri. Ce sont des manières d’envisager la « place du cerveau » très proches des thèses les plus récentes qui laissent entendre que le cerveau est partout et nulle part. C’est de plus une approche qui connecte les cerveaux entre eux et postule l’existence d’une intelligence collective. « En observant les mécanismes à travers lesquels différentes individus « solitaires et disséminés » font société, on sera bien inspiré de les considérer comme formant ensemble un cerveau collectif, un filtre commun agissant comme un réseau de connexions – et cela même en l’absence de toute soumission à un Etat totalisateur. » Tiphaigne élabore des théories qui peuvent paraître loufoques en son siècle quant à la transformation de biens spirituels en biens matériels et vice-versa, quant à la façon dont ces productions spirituelles et organiques circulent, s’échangent, tissent des liens, forment des fondements« membraniques » aux sociétés. Expliquer comment les âmes se constituent de ce qui les traverse selon des canaux décrits à la manière de nanotubes flexibles conduit Tiphaigne à cerner avant l’heure les phénomènes de transindividuation. C’est ce que relève Citton : « « Je » me compose des multiples images de moi que je crois reconnaître dans les opinions d’autrui, de la fixation de quelques-unes de ces images sur des scènes fantasmatiques, au fil de rencontres aléatoires et chaotiques qui me frappent comme par une baguette magique brandie par un vieillard aveugle et ivre. Autrement dit : nos subjectivités n’ont pas d’autre substance que les flux transindividuels de narcissisme qui nous traversent sans cesse. En tant que « sujet », c’est-à-dire en tant qu’esprit, je ne suis rien d’autre que les flux d’images qui me traversent et me constituent par leur passage, au fur et à mesure que les images « fixées » en moi (les fantasmes) réagissent aux images nouvelles qui m’arrivent des sens. » – Phénoménologie de la croissance et du biopouvoir. – Ainsi, une littérature du XVIIIe siècle analyse l’idéologie de la croissance comme une poussée à produire toujours plus sans jamais s’interroger sur le pourquoi, le comment, la finalité au point de mettre en péril l’équilibre entre l’homme et la nature. Mais surtout, en produisant la phénoménologie des flux immatériels déterminant les croyances et le rythme de vie des humains, il permet de mieux se représenter les agissements du biopouvoir, concept élaboré au XXme siècle notamment par Michel Foucault.  Au sein des flux qui font voyager tout ce qui alimente le monde visible et invisible, conscient et inconscient, chaque être fonctionne à la manière d’un filet, une structure réticulaire pour capter ce qui le nourrit, lui permet de se développer. Cette structure le relie aussi à d’autres structures. Les forces du biopouvoir cherchent à prendre le contrôle de ce qui transite dans ces fibres et filets pour faire fonctionner les structures réticulaires en tant qu’unités et collectifs de production tout à son service. Cette même organisation en filets et connexions réticulaires peut aussi contribuer à s’émanciper, penser par soi-même, autrement. Il est demandé à chacun de produire, à l’intérieur de ces réseaux, de l’innovation, de l’énergie, de l’électricité. Le biopouvoir néolibéral s’ingénie à capter et capitaliser ces énergies avec de plus en plus d’efficacité que lui procure les nouvelles technologies de l’information, de la communication, du marketing, du virtuel, des réseaux sociaux. Voici un bref échantillon de la réflexion : « Les filets sont non seulement ce qui permet de capturer des proies désirables au sein des flux qui nous entourent ; ils sont aussi ce qui tisse mon identité, en l’attachant (faiblement et imperceptiblement) à « chacun de mes concitoyens ». Au sein d’un tel imaginaire, l’innovateur est celui qui parvient à mobiliser ces filets pour faire advenir de nouveaux modes de tissage. La lumière nouvelle qu’il fait advenir au monde ne provient vraisemblablement pas de sa propre identité individuée, mais relève d’une propriété du réseau (électrique) dont il tire sa tension propre. Le filet illustre une ontologie du réseau qui est le double de l’ontologie du filtre évoquée dans un chapitre antérieur : un filet doit être flexible pour épouser les flux et reflux de ce qui l’entoure. ; il doit jouer de la transparence à la fois pour laisser passer ce qui le traverse et pour pouvoir identifier précisément ce qu’il entend saisir au sein de ces flux ; il ne tient son identité que de ce qu’il parvient à tenir ensemble les différents liens qui le constituent. Que ce même mot de filet soit employé par Tiphaigne pour faire contraste avec le mot lien, en signalant la faiblesse de ce qui me relie à autrui dans la socialité biopolitique, voilà qui touche au plus profond de la dimension affective de cette socialité : la Zazirocratie est un régime où chacun est poussé à travailler dur, de façon à affirmer sa singularité et son excellence, tendant toutes ses fibres à l’extrême pour être aussi productif que possible, élargissant aussi loin que possible les réseaux qu’il peut mobiliser pour valoriser sa capacité d’innovation, mais – de ce fait même -, la Zazirocratie est un régime délié, froid, cruel,brutal, impitoyable et profondément solitaire. » – Morts-vivants, dividus, vacuoles. – Le biopouvoir est une technologie de pouvoir qui repose sur sa capacité à engendrer les désirs et les rêves des individus. « Si l’action politique doit se fixer une tâche – qu’elle s’appuie sur les institutions existantes ou qu’elle cherche à contrer leurs effets -, c’est celle d’influencer les rêves et les désirs des citoyens. Et, dans la mesure où chacun ne rêve qu’un rêve à la fois, l’action politique consiste d’abord à occuper les esprits par les rêves qui conviennent le mieux à l’agenda politique visé. » La gestion des flux qui baigne les esprits confère la puissance d’engendrer des morts vivants dociles qui produiront les rêves souhaités (et l’on sait que les rêves des uns influencent les rêves des autres). « Est mort-vivant celui dont l’être s’est soudainement figé pour s’identifier au simulacre-cliché qui le représente autour de lui. (…) Le vrai problème tient bien davantage à une fixité qui congèle les flux du devenir, et enferme la circulation vitale dans la répétition des mêmes gestes – figés et sages comme des images. Ce n’est pas le simulacre, mais sa fixation qui nous menace de mort spirituelle. » Soumis aux injonctions constantes des flux qui poussent à produire, consommer, désirer et rêver selon « l’agenda politique », des êtres deviennent des prolétaires de la consommation, sont incapables de se réfréner, ce sont des vies sans frein, littéralement (Sanfrein est un personnage inventé par Tiphaigne). Les êtres sans frein ne sont plus des individus, mais du dividu, « à savoir  d’un ensemble hétérogène de facteurs agissant à l’intérieur d’un individu, mais non-intégrables en une totalité cohérente. Livré non seulement à une succession de passions discontinues mais aussi et surtout à la tension synchronique d’aspirations incompatibles entre elles, le dividu demande à être traité comme une multiplicité plus ou moins convergente, davantage que comme une personne unifiée. Comme la girouette, il est l’inconséquence même. » Contre ces pathologies effrayantes et diagnostiquées déjà il y a deux siècles ( !), comment se protéger ? En renforçant nos aptitudes à trier, à filtrer ce qui nous traverse. Non pas en nous coupant du monde, en restant immerger dans les flux mais en se dotant d’une certaine coquille protectrice. En instituant de la distance où enhardir sa pensée. En cultivant les vacuoles (Hartmut Rosa), les « chambres à soi » (Virginia Woolf). « Du point de vue d’une biopolitique émancipatrice, ce qui compte, c’est de cultiver les dynamiques qui favorisent le renforcement parallèle de la circulation vitalisante de l’esprit universel et de la constitution de coquilles protégées au sein desquelles peut prendre forme le travail de réflexion propre à l’âme raisonnable. » À titre d’exemple de vacuole exemplaire, Yves Citton expose les vertus singulières de l’écriture et de la lecture, « l’espace du livre apparaissant ainsi comme une figure majeure de la coquille ou de la vacuole », ce qu’il démontre remarquablement avec cette analyse et l’interprétation foisonnantes de l’œuvre de Tiphaigne. – En quoi ça nous parle. – Montrer qu’une œuvre littéraire du XVIIIe siècle peut aider à mieux se représenter comme agissent les pouvoirs dématérialisés du biopouvoir, ça donne, je pense, une meilleure idée de ce dont il s’agit. Ce n’est plus simplement une idée actuelle pour disqualifier des formes de pouvoir difficiles à cerner. Détailler de manière aussi élaborée – serait-ce dans la fantaisie -, l’impact du spirituel sur le matériel, la circulation des idées et des rêves dans les filets, d’âme en âme, cela facilite la compréhension d’une action culturelle non-marchande dans une économie de la culture de plus en plus fabricante de dividus. Or, quand on travaille en bibliothèque ou en médiathèque pour que chacun puisse entretenir sa ou ses vacuoles au contact d’un patrimoine d’idées, d’images, de textes et de musiques à l’écart des flux éreintants, la difficulté, aujourd’hui où le modèle économique de ces institutions productrices de vacuoles n’est plus assurée, est bien de se représenter l’utilité de ce que l’on fait. Est-ce que cela a un impact réel, est-ce que ça change quelque chose ? Comment le savoir ? Comment évaluer ? Quand les études que nous pourrions commander, la plupart du temps, ne prennent pas en compte des individus mais des « profils » ! Il faut se convaincre que le travail inventif – faire parler les collections d’une médiathèque afin de capter l’attention des individus qui s’y promènent -, va dans le sens d’une « biopolitique émancipatrice », il faut sen convaincre par un minimum de théorisation. La littérature de Tiphaigne, l’interprétation qu’en fait Citton, nous aident à forger et entretenir la croyance que le travail non-marchand a des répercussions positives. Personne ne nous en apportera la preuve à grande échelle, il faut s’en convaincre, raisonnablement (c’est-à-dire sans s’imaginer que le marketing va nous apporter toutes les réponses). C’est un livre gigogne – les réflexions de Citton pliées dans les phrases et fantaisies plissées de Tiphaigne -, passionnant, qui fourmille de bien d’autres trouvailles combatives, éclairantes. Il est toujours réjouissant de découvrir une nouvelle peuve que les pensées « archipéliques » (Edouard Glissant) ou rhizomatique (Deleuze) ont une généalogie plus ancienne qu’on le croit généralement, elles relèvent d’imaginaires qui ont une histoire, minoritaires. (PH) – Charles Tiphaigne de la RoceheYves Citton

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Magie des supports de mémoire musicale

Deux expositions se proposent de creuser les liaisons entre musique, arts graphiques et plastiques, souvent par le biais d’artistes polyvalents: Echoes/Unisson au Centre Culturel suisse et Musique plastique à la galerie Du Jour (Agnès B.). Le résultat est souvent décevant comme cette ancienne exposition bidon au Bozar (pourtant encensée par la presse, mais peut-être parce que le fait divers exerce une attraction morbide sur le journalisme en mal d’être?) : on se dit qu’ils ont finalement bien fait, ces musiciens,  d’opter pour la musique. Alan Vega n’est pas un grand peintre, les photos et collages de Thurston Moore ne vont rien bouleverser, vous en faites autant chez vous. Ca a un côté anecdotique, amusant, sans plus (ou informatif sur le caractère, le profil psychologique d’un artiste). Les dessins de Daniel Johnston, par contre, sont toujours émouvants, une oeuvre à part entière, et il est difficile de dissocier ses chansons de ses créations d’images.  Dans un autre registre, même chose avec les planches dessinées d’Herman Düne, elles  enrichissent la perception de son imaginaire, dévoilent un univers attachant, et on ne sait plus ce qui prime : musique ou dessin. Dans la présentation au Centre Culturel suisse, le plus immédiatement remarquable est l’installation vidéo consacrée à la pratique de l’Air Guitar ou comment la passion musicale sculpte des corps, par mimétisme, par clichés, caricatures, pour le pire et le meilleur, formes d’appropriation populaire des signes du star système, art de la dérision, exhibition de la manière dont on fait corps avec ses musiques préférées et le corps de son musicien héros. Deux vidéos en couleurs d’Anne-Julie Raccoursier avec des séquences d’artistes dans leurs œuvres, manches et cordes invisibles entre leurs bras, jaillissant de leur pubis. Possession. Une autre vidéo, plus inventive, en noir et blanc,où  la session est mise en scène avec une guitare dessinée au mur en plusieurs postures d’érection, le performer est filmé de dos comme empoignant la guitare fictive… Mais le plus intéressant reste encore, d’une part, les objets eux-mêmes transformés, je veux parler de ces supports de mémoire, vinyles et cassettes, réalisations techniques et technologiques qui servent à rentrer en contact avec la musique, d’entendre les musiciens en leur absence, ces objets eux-mêmes traités en objet d’art et, d’autre part, plus simplement, les disques exposés pour eux-mêmes ainsi qu’une série de documents historiques liées à l’activité musicale, comme les affiches de Christian Marclay pour ses concerts. Objets usuels présentés comme sujets d’études, d’ethnographie des pratiques musicales musiciennes et d’auditeurs du XXème siècle. Il y a en outre toute une production graphique autour des musiques qui est fascinante sous forme de fanzines ou petites éditions d’art mais sont décevantes imprimées en grand format et exposées sur des murs (Julien Langenrdoff, je pense). – La mémoire toujours vive – Du côté des supports retravaillés, plusieurs interventions jouent avec cette fascination pour l’adéquation magique entre la forme – un support plastique malléable – et le contenu – quelque chose (la musique) que l’on perçoit comme immatériel, tellement collé à notre peau intérieure, tellement improbable à localiser dans un matériau physique -, magie qui fait que ces objets entretiennent des relations organiques avec la mémoire vive, interne. C’est, tout simplement, les vinyles cassés de Francis Baudevin. Ou la poésie de White Noise de Su-Mei-Tse, des boules blanches de tailles diverses sur un vinyle immobilisé et qui représentent un fantasme de l’oreille, matérialisent une part cachée de l’ouïe, du son. Particulièrement poignante dans son économie de moyen, la cassette cramée de Dario Robleto, The sound of A Burning Opera Housel At War With Entropy of Nature (2002), cette panne que l’on a tous connue (les anciens), le dépit devant une copie qui part en pelote, irrécupérable, donnant l’impression que se noue et se referme un ruban de mémoire interne,que l’on pourra rembobiner mais non sans dégât, altération.  Au Centre Culturel suisse, la partie Unisson montre des pièces de la collection de Francis Baudevin, photos, microsillons historiques, fanzines et flyers rares. C’est là que l’on sent que la création graphique était dans l’instant, liée directement au faire musical, sa mise en scène, sa communication, sa recherche de propagation. Chez Agnès B., c’est un peu plus déjanté,certes,  il y a plus de musiques, de sons et d’images qui bougent dans tous les sens. Mais au final, rien de très excitant, sinon que l’initiative de rassembler ce genre de documents permet d’étudier un peu mieux le milieu créatif musical (surtout rock.) L’installation d’Etienne Charry, un orchestre de transistors vintage qui évitent presque la cacophonie, est sympathique. La pièce d’Arnaud Maguet, Blank Generation, est un assemblage de 100 cassettes avec bois, plexiglass, tube fluo, papier aluminium. Un horizon de copies un peu creuses, un mur générationnel dont la transparence révèle des mécanismes répétitifs confinant à l’uniformisation (impression?). La partie consacrée à Joel Hubaut, essentiellement autour de son projet Stone et Charnel, photos, performances filmées, vaut la peine d’aller au-delà de la dérision facile consistant à planter des saucisses zwans, d’afficher des photos kitsch, de faire clignoter des spots de couleur. Les livres publiées, les œuvres enregistrées, la classe de son site Internet, les activités de cet artiste valent la peine d’une investigation plus poussée. Autre type de support ludique,bricolé, court-circuitant les supports industriels, les boîtes de conserve de Serge Compte, la musique aléatoire, subjective, mise en conserve. On  entend la mer (mise en conserve) mais avec interférences : au fond de chaque boîte, une puce diffuse des musiques parasites, et dans le volume de la boîte, des fils de cuivre caressent les parois métalliques, hérissent la sensation de vagues. A la cave, ne pas manquer les vitrines bourrées d’objets fétichistes, souvenirs, accessoires, CD, amas foutraque de résidus collectionnés par les fans. Bon pour l’anthropologie.  (PH) – Echoes, Centre Culturel suisseMusique plastique, Calerie du Jour. – Joel Hubaut, grossiste en art Joel Hubaut en médiathèque

Panade numérique et médiathèques

ACIM, 10ème rencontre nationale des bibliothécaires musicaux, Aix-en-Provence, Cité du livre

Encore une fois, la méthode adoptée pour traiter de la technologie est déterminante. Explication : Dans Libération du vendredi 2 avril, Julien Gautier et Guillaume Vergne (professeurs de philosophie en lycée et fondateurs de la revue Skole) publient un texte intitulé « L’école et les adorateurs de la technique ». C’est une réaction au rapport Fourgous définissant « les modalités de l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication à l’école ». La position des auteurs est claire :… « .. un système éducatif public digne de ce nom devrait non pas chercher coûte que coûte à rattraper son prétendue « retard », mais à jouer activement un rôle propre et autonome, assurer une mission régulatrice, prescriptive et en quelque sorte « thérapeutique ». Notre véritable devoir à l’égard des jeunes générations n’est-il pas de leur donner les moyens de construire une solide culture numérique, plutôt que d’accompagner leur soumission aux iPod, MSN et autres Facebook ? » Il se fait qu’après avoir lu cet article, je participais à une journée d’étude de l’ACIM (association des bibliothécaires musicaux de France) sur le thème du numérique comme nécessitant une redéfinition du rôle des médiathèques (ce n’était pas la première fois que j’intervenais dans ce genre de « journées d’étude »). Les médiathèques sont à inscrire dans le dispositif éducatif, comme toutes les structures culturelles publiques, et à ce titre ce que Julien Gautier et Guillaume Vergne expriment concernant l’école se transpose aisément sur le terrain des médiathèques. Et même si on ne partage pas à 100% leur vision des choses, elle est tout de même déjà le fruit d’une analyse, d’une conscientisation, d’une prise de position, d’une vision d’avenir reposant sur une mise en perspective des différents aspects de la problématique. A évacuer : le prétendu retard. Or, à écouter l’ensemble des intervenants et des propos tenus tout au long de cette journée, il semble que le parti pris adopté soit justement de « rattraper le prétendu « retard » » et d’aller dans le sens de l’adoration de la technologie tel qu’il serait prôné par le rapport Fourgous. L’autre tendance majeure et d’associer « nouvelles technologies » à la nécessité de médiation. Le mot, comme lors d’autres rendez-vous du genre, surgit de tous côtés. Mais curieusement, à aucun moment, il n’est question de contenus, de discours, de musiques, de connaissances à transmettre, de définition de ce dont nous sommes censés devenir les médiateurs, mais uniquement de questions d’accès. Dans la tourmente de la dématérialisation, les médiathèques s’intéressent avant tout à la matérialité des accès vers la dématérialisation gérée aux bénéfices d’autres structures. Alain Giffard, qui se livre à une étude comparative poussée des lectures numériques et lectures traditionnelles, donne des armes, pourtant, pour penser un positionnement lucide à l’égard des industries numériques : « Ce qui caractérise l’économie numérique de ce point de vue, ce n’est pas le développement des « industries littéraires », mais bien celui des « industries de lecture », ou, c’est tout un, dans le jargon actuel, plutôt que le développement des « contenus » celui de l’économie et des industries de l’accès ». Et de renvoyer à des formulations similaires de Jeremy Rifkin (L’âge de l’accès) : « Les marchés cèdent la place aux réseaux ; vendeurs et acheteurs remplacés par des prestataires et des usagers, et pratiquement tout se trouve soumis à la logique de l’accès. » La tonalité générale de ce que j’ai entendu dans cette journée de réflexion sur l’avenir des médiathèques face au numérique, le 2 avril, me donne l’impression soit d’un aveuglement sur la question, soit de la volonté d’entériner cette orientation voulue par l’économie du numérique, de revendiquer ni plus ni moins qu’une spécificité d’accès en contribuant au courant dominant qui évacue le contenu. Ce qui revient bien à scier la branche sur laquelle reposent les médiathèques et qui correspond à leur utilité sociale. En introduction à mon intervention, c’est bien ce que j’ai voulu rappeler : notre force est du côté de la connaissance des musiques et de ce que nous parviendrons à en dire pour dé-banaliser l’écoute de musique et réenclencher de vrais désirs d’écoute. Mais revenons au début de cette journée… Porte-à-faux sociologique. C’est le sociologue Philippe Coulangeon (CNRS) qui se charge d’informer sur les pratiques musicales des français face au numérique (finalement il ne s’agira pas tellement de ça). Présentant un article écrit pour les Actes de la recherche en sciences sociales, il rend compte des éléments inclus dans la dernière grande enquête officielle sur les pratiques culturelles. Voici les grands axes : brouillage des frontières entre les répertoires, non rivalité des biens musicaux, éclectisme des goûts et nouvelle frontière de la légitimité… L’approche est moins nuancée que celle de Bernard Lahire dans «La culture des individus » (on sentira lors des échanges avec la salle que Coulageon occupe une place bourdieusienne très orthodoxe, léger coup de griffe à Lahire, coup de boule à Mafesolli…). De fait, les catégories utilisées et le type de questionnaire empêchent toute finesse qui puisse nous être utile dans la réflexion sur un positionnement actualisé des médiathèques en fonction des nouvelles pratiques et de l’évolution des goûts. Les publics ont toujours à se prononcer sur des entités très vagues : « musique classique », « rock, pop », « jazz », « chanson française »… Chacune de ces étiquettes recouvre des esthétiques très différenciées, des mondes inconciliables. Quand les amateurs répondent écouter plusieurs genres musicaux : de quel type de différence entre les genres parlent-ils, quel type d’écoute ? L’éclectisme dont on parle peut très bien s’avérer n’être qu’un mirage… Ces enquêtes évoquent une certaine popularisation des modes savants, mais omettent systématiquement de se prononcer sur les savantisations d’expression populaire (ça ne rentre pas dans les catégories), ce qui revient quand même à déceler et étudier une tout autre dynamique. Bref, cette sociologie-là de la musique mesure essentiellement l’impact du marché dominant sur les pratiques musicales les plus visibles, mais reste impuissante à réellement mesurer ce qui se passe avec la musique dans la société et à proposer une analyse critique de la manière dont le marché organise la consommation musicale. Sans doute parce que les sociologues ne connaissent pas assez les répertoires, les actualités esthétiques, n’écoutent pas assez de musique ? Philippe Coulangeon, lors des questions-réponses, reconnaît une part de la faiblesse structurelle de ces études sur la musique : notions anciennes, genres vagues, définition faible de ce que l’on entend par écouter… Dans son analyse des pratiques actuelles de la lecture, Alain Giffard associe la lecture numérique à ce que l’on appelle la lecture d’information. La lecture numérique ne tient jamais la place de la lecture d’étude (plus soutenue, profonde). Ça ne pose pas un problème tant que les pratiquants ont une bonne culture de la lecture et font la distinction entre ces différents niveaux complémentaires. Mais quand de jeunes générations, mal dotées de compétences de lecture, ne font plus la distinction entre les différents niveaux de lecture et considère la lecture d’information comme une lecture d’étude, alors, on a un grave problème cognitif. On transpose facilement  cette  étude de la lecture à l’écoute des musiques, l’écoute réelle étant de plus en plus remplacée par un survol, une immersion machinale, une entente qui banalise la musique et l’excluent des pratiques culturelles cognitives. Alain Giffard désigne ce phénomène dangereux par « nouveaux savoirs, nouvelles ignorances ». (« Des lectures industrielles » – Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars Industrialis.) Voilà une base plus intéressante pour aborder l’évolution des pratiques musicales des publics que ce que propose P. Coulangeon. Car contrairement à ce qui sera dit dans une autre intervention de la journée, la crise du disque n’est pas une crise de la distribution, argument qui sert à mettre en avant des solutions pour améliorer cette distribution soit encore des questions d’accès. Le vrai problème avec la crise du disque c’est qu’elle recouvre une grave crise de la dimension cognitive de l’écoute musicale. Et c’est justement à cet égard que les médiathèques peuvent apporter quelque chose : par les contenus, en tenant un discours sur l’écoute, en valorisant d’autres pratiques, d’autres connaissances. Quel est le potentiel créatif des médiathèques ? Mais ce serait surtout intéressant que des sociologues se penchent vraiment sur ces situations, ces hypothèses de travail. – L’obsession de l’accès. – La table ronde de l’après-midi– qui n’en sera plus une tellement elle comportera d’intervenants – renforcera un sentiment que face, au « prétendu retard » (prétendu parce que si le réseau des médiathèques était créatif sur les contenus, il n’y aurait pas de retard), les solutions esquissées relèvent du cours de rattrapage (type « fracture numérique », allez, facebookez, twittez, ça ira mieux) ou de l’association avec des partenaires commerciaux. En effet, plutôt qu’une table ronde pour débattre du fond, il s’agissait en grande partie d’une succession d’offres de services : de petites entreprises recyclant ressassant un peu les tendances principales sur le Web, incapables de voler de leurs propres ailes (le modèle économique n’existe pas) et sentant qu’il y a un coup à jouer du côté de la politique publique et du non-marchand, élaborent des outils de téléchargement ou de streaming pouvant être mis au service des médiathèques. Ce n’est pas toujours d’une grande originalité dans la forme (ni graphique, ni ergonomique). Quant au fond – revoici la médiation et l’obligatoire différenciation par du contenu –, il tient parfois à peu de choses : une bio de l’artiste (copié collé du dossier de presse ou de Myspace ?), une discographie, des dates de concert… Allez, c’est quoi le « plus » médiathèque là-dedans ? Quelle spécificité, quel discours ? La priorité accordée à l’accès se lit aussi dans le genre de listes de sites ou de blogs renseignés aux médiathécaires comme représentatifs, comme outils avec lesquels se familiariser en premier. Par exemple, la lecture régulière de quelques blog de fond  n’est absolument pas abordée, de ces blogs qui se situent au-delà de la lecture de consommation, donne du grain à moudre pour une lecture d’étude, cette lecture dont le but est d’alimenter la réflexion post-lecture (par exemple le blog d’Alain Giffard, justement). La question réelle de la qualité des métadonnées sera souvent soulevée : elle est cruciale en effet, les bases de données sur Internet étant souvent médiocres. Mais là, nous développerons une force qui se fera remarquer quand nous aurons la capacité à organiser une seule base de données de type « médiathéque publique » et pas chacune la sienne. La taille, sur Internet, est fondamentale. Cette taille compte aussi beaucoup concernant ce que soulevait un peu naïvement la représentante d’une médiathèque « tout numérique » de Chesnay : les majors devraient s’intéresser à nous, faire des conditions spéciales aux médiathèques… Au stade actuel, vu l’utilisation que les majors entendent faire de la musique, on ne les intéresse pas, elles nous ignorent. Par contre – et ça relève de l’utopie – si les médiathèques parvenaient à grandir et à dégager une force de contenus incontournables en réveillant et inspirant de nouveaux désirs d’écoutes, bref à être créatives et source de créativité dans les pratiques d’écoute, elles pourraient devenir attractives. C’est dans ce sens que la Médiathèque de la communauté française de Belgique devait soumettre au débat son projet « Archipel », outil de médiation hybride sur les musiques actuelles, associant différents niveaux de lecture et d’écoute, d’information et d’étude, médiation numérique et médiation sur le terrain, supports physiques et streaming… La présentation a été perturbée, écourtée notamment par absence de connexion Internet ( on ne parlait que de ça depuis le matin : se connecter !?). Il faudra encore attendre, en septembre à la BPI !! – Chute abrupte & pistes sommaires – L’avantage de ces journées est de révéler l’ampleur du chantier. À commencer par la faiblesse du bagage théorique pour structurer les questions, leur examen, faire avancer les débats. La littérature actuelle des chercheurs sur ces sujets n’est pas assez lue par les médiathécaires. Or, pour résoudre des problèmes il vaut mieux acquérir les bons outils, les partager, se construire un appareil critique commun, avec des concepts et des vocabulaires partagés. (Je m’attendais à entendre ne fut-ce qu’une fois la notion de « capitalisme cognitif »). Et ce que je relève encore, comme à Blois ou à Périgueux où j’ai eu plaisir à prendre la parole, est l’approche strictement « française », alors que la dimension pour le moins européenne est indispensable pour exister en tant que médiathèque sur le Web et arriver à influer, à peser sur les évolutions. L’objectif doit bien être de prendre une part de marché significative de la prescription culturelle en fait de pratiques d’écoute musicale. Certains aspects de la mutation des médiathèques, abordé frontalement en ateliers, dans ce type de rencontre, ont l’avantage de faire ressortir le désarroi du terrain, de la base, mais ça tourne un peu à vide et ça localise les problèmes peut-être à l’extrême (comment faire de la place, quel espace convivial, qu’y faire, ce que ça change dans le métier, inévitable, avec ses doléances parfois fastidieuses, sa force d’inertie phénoménale). Ce niveau ne doit-il pas être traité dans un programme de changement de « culture d’entreprise », tout au long de l’année, dans chaque médiathèque, avec échanges et mises en commun par cloud computer ( !), et utiliser ces rencontres à des travaux exaltants, motivants, élargissant le champ et faisant avancer concrètement les pratiques dans l’élaboration de projets de médiation. Où l’on parlerait contenus, mises en forme de discours, de formes d’échanges, de mutualisation de la créativité médiathèque à une échelle européenne… !? (PH)

Les vinyls, supports et connaissances

Vinyl, disques et pochettes d’artistes (la collection Guy Schraenen) – La Maison Rouge, 19.02.10 – 16.05.10

En pleine domination de la (pseudo)dématérialisation, c’est une belle opportunité pour relancer le débat sur la question des supports donnant accès à l’écoute des musiques que cette exposition de vinyls de collectionneur ! Le choix judicieux et l’accrochage bien senti concourent à rendre évident que c’est l’objet tout entier qui donne accès à un savoir et pas uniquement la technologie pour écoute de la musique enregistrée. L’objet qui installe une relation, un espace intermédiaire autour de l’écoute et conditionne ainsi un certain type d’attention corporelle favorable à une relation de qualité avec l’œuvre enregistrée. L’objet qui capte l’œil, le toucher, engage une activité d’interprétation du graphisme, de l’illustration et des inscriptions figurant dans son cadre, ritualise des gestes de préhension, d’ouvrir l’enveloppe, d’extraire la plaque… La force de cet objet comme «tout » homogène est soulignée par une sélection de vinyls d’artistes. Le lien entre le contenant et le contenu est évident et confère à ces réalisations un prix exceptionnel : il est évident que ces disques sont, de A à Z, des productions artistiques originales et nullement des fabrications commerciales. Dès la frise qui ouvre l’exposition et qui trace une ligne du temps allant de Fernand Léger à Sonic Youth/Gerard Richter, des exemples sautent aux yeux : entre autre l’enregistrement d’une conférence d’Yves Klein avec la pochette du très chic bleu épinglée là belle comme un tableau Mais aussi, juste en face, l’enregistrement d’une performance de Bernard Hiedsieck et Françoise Janicot et sa couverture-reportage, poème visuel écho à la performance « Encoconage* » (1972), le travail photographique mis en page selon le format « enveloppe pour microsillon » constitue un objet tangible qui interpelle, prédispose à l’ouverture, à la curiosité, ça se déplie et prend de la place entre les mains et les bras, les yeux ont beaucoup à enregistrer, décrypter, il faut chercher à comprendre de quoi il retourne, ce qui est représenté, ce qui se passe,  toutes ces activités banales, protocole rituel de l’amateur d’oeuvres sonores enregistrées, construit un terrain d’expérience bien particulier. Un peu plus loin c’est la formidable série des Dubuffet et, dans la première salle, les pièces de Joseph Beuys, Nam June Paik… Tout ça sent bon l’aventure, les terres défrichées, la curiosité dilatée. Les enregistrements des sculptures sonores de Harry Bertoia, baptisées « sonambient » (années 70), sont édités avec des photos, Roman Opalka a enregistré l’énumération des chiffres qu’il est en train de peindre à l’infini sur des toiles de plus en plus claires où s’efface le motif… Le peintre allemand A.R. Penck a dessiné les pochettes pour son groupe de free jazz. Des pièces importantes du futurisme italien, des créations liées au constructivisme russe, des enregistrements de poésie sonore, les éditions de Burroughs… Que d’allers-retours entre plusieurs disciplines !? Que de sillons vierges, fraichement découverts! Le matériau d’enregistrement est densifié, montré comme élément graphique, Joan La Barbara habillée d’une extravagante robe de bandes magnétiques, Karrel Appel (« Musique Barbare ») en pleine action sous une chevelure trépignante de serpents magnétiques… – Pour un médiathécaire d’un certain âge, il y a de belles et émouvantes retrouvailles et des histoires, des anecdotes qui construisent une relation aux musiques via ses objets: exemple le célèbre Christian Marclay de 1989, « Footstep. Hommage à Fred Astaire », complet et intact avec son poster, photo de l’exposition où les visiteurs marchent sur les microsillons qui seront ensuite mis sous enveloppe, considérés comme pièces uniques. Je me souviens de la réunion d’écoute professionnelle où cette chose incroyable nous a été présentée par Alberto Nogueira ! Le disque est « rentré en collection »… Qu’est-il devenu ? Pouvait-on prêter une œuvre d’art plastique !? Cette année, le PS1 à New York fêtait les 20 ans de ce moment mythique où vinyl et art plastique se croisaient en objets singuliers, rencontre d’un objet industriel et de l’aléatoire… – En avançant chronologiquement, l’exposition montre des démarches plus récentes où des groupes rock cultivent la relation avec les arts visuels, plastiques, graphiques : Laibach mais surtout Black Flag avec les pochettes de Raymond Petitbon (bassiste du groupe et qui signe également « Go » de Sonic Youth), l’association Art Langage et Red Krayola. On retrouve la création de Rauschenberg pour Talking Heads (« Speaking in Tongue »), bien entendu une incontournable brochette de classiques (Warhol…), la magnifique série « Music in Twelve Parts », le même tableau de filaments oscillatoires décliné en plusieurs monochromes (Sol leWitt/Philip Glass), les innovations graphiques radicales des musiques improvisées européennes (label FMP…). La proximité entre champs artistiques expliquent bien des innovations, l’émergence de nouveaux styles musicaux s’explique aussi en établissant les parallèles avec la photo, la peinture, la sculpture, la performance… Autres documents. Des affiches (Henri Chopin, « La danse magnétique », 9ème Festival International Musiques Expérimentales), des documents contextuels (mais pas trop non plus), des photos (public assistant à un concert Fluxus…) apportent encore une part de chair : ce qui se passe autour de la fabrication des musiques, de leur représentation et dont peut porter témoignage la pochette, enrichit l’écoute. Le support n’est pas qu’une technique de transmission ni un vulgaire emballage. Il établit des liens, il exprime un positionnement des musiciens dans l’ensemble des arts, révèle des convergences créatives. Il faut rappeler peut-être la position en deux temps de Bob Ostertag face à la numérisation et au piratage : un, les labels et le marché n’ont rien fait pour faire connaître mes œuvres enregistrées, merci Internet de faciliter l’accès à leur écoute ; deux, mes œuvres ont besoin de certaines conditions d’écoute, un salon, du temps, une bonne assise, les pratiques induites par Internet ne peuvent que massacrer le rapport à mes œuvres ! À méditer ! En tout cas, au bout de l’exposition, une installation bien pensée permet d’écouter 300 disques, avec une bonne qualité sonore et un catalogue donnant les références principales. L’occasion d’écouter les chansonnettes de Jacques Charlier (« Je t’ai dans la peau »), K7 d’une collection privée, juste pour rire… Conclusion et regret. Ne soyons pas rétrogrades, la numérisation offre des applications intéressantes, mais le support n’est pas une question jetable ! Le support physique n’est pas du superflu ni sa disparition synonyme forcément de progrès… Il aide à installer une attitude cognitive, une attention dont beaucoup de musiques ont besoin, un esprit de consultation qui va plus loin que simplement lire le titre sur l’écran de son Ipod. Faire des sélections de ses morceaux favoris pour les transférer sur un appareil surtout conçus pour écouter de façon nomade, en rue, dans les transports en commun, en joggant, c’est très bien, mais ce n’est pas la même chose que de prendre un objet qui implique de s’asseoir, d’être attentif, de consacrer du temps à la musique et aux artistes. Quelque chose d’autre, forcément, rentre. Enfin, depuis des décennies que la Médiathèque achète des médias (dont, longtemps, des vinyls) si elle avait pris la pleine mesure de l’importance cognitive des pochettes, elle aurait pu constituer une collection aussi importante que celle montrée à La Maison Rouge, par conséquent se retrouver dans des musées, avec un discours d’un autre poids sur l’importance de lieux physiques où regarder et palper des médias physiques. (PH) – * Note à propos d’Encoconage, information prise sur le site « archiveduféminisme » : Françoise Janicot, artiste pluridisciplinaire, s’exprime elle aussi sur le silence et sur l’auto-enfermement féminin. En 1972, elle a présenté une performance, L’encoconnage, dans laquelle elle s’enroule de ficelle des pieds jusqu’à la tête. Vêtue de noir, debout devant un mur blanc, elle commence par le ficelage de son pied droit, ensuite les chevilles, les genoux, les cuisses… Un poème sonore enregistré sur bande magnétique et composé de voix superposées décrit le déroulement de la performance et crée un rythme musical qui correspond aux gestes de l’artiste. Au moment où elle arrive au ficelage de la bouche et du nez, sa respiration devient difficile et se confond avec les voix enregistrées. À la fin de l’action, l’artiste est à peine capable de respirer et le fil doit être sectionné afin de la libérer de son  » encoconnage « . Cette oeuvre à la fois belle et angoissante symbolise, au-delà de l’auto-enfermement, l’oppression des femmes en général. – « Sonambient », sculpture sonore de Bertoia, YoutubeCourts métrages Fluxus en médiathèque – Un film sur l’enregistrement de « Musique Barbare » de Karel Appel, en médiathèque. – A la Maison Rouge, voir aussi le projet « Face B » de Daniela Franco

Les médiathèques, créatrices de temps

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain », Gallimard/Seuil 2009, 670 pages.  À propos du paragraphe « Talent et influence sociale », page 306.

livreAnalysant les processus d’évaluation par lesquels le consommateur oriente ses choix sur le marché culturel, notamment pour acheter ses livres et ses disques, croisant les résultats de plusieurs enquêtes, observations et expériences, Pierre-Michel Menger en vient à constater que ce n’est pas une différence de qualité à la source qui détermine les écarts énormes de réussite commerciale et de reconnaissance symbolique. Les réputations se construisent socialement, mécaniquement et par contagions, l’impulsion de départ n’est pas forcément donnée par un expert ou un critique avisé. Sans compter que de l’expert au dilettante, la méthode d’évaluation est basée sur la comparaison, le tâtonnement, le recoupement d’opinions… Les verdicts du marché sont donc loin de valoir pour l’éternité, sans oublier que « toutes sortes d’influences sur le consommateur sont concevables et sont praticables : la promotion publicitaire, le bouche-à-oreille spontané ou orchestré (le buzz), les signaux fournis par les palmarès, etc. Que reste-t-il de la réalité exogène du talent, comme foyer de convergence des évaluations ? » Avec précaution, pas à pas, et selon une volupté à construire des analyses rigoureuses, Pierre-Michel Menger décortique l’économie des évaluations du talent, du jugement artistique, le marché du conseil culturel. On sent qu’il y a de la matière, de l’amplitude, c’est le fruit d’études entamées dans les années 80. Et pour embrasser, ramasser dans ces phrases toute la complexité des éléments étudiés, « le style est dense et maniant des notions de sociologie parfois abstraites qui en rend la lecture assez ardue. » (Libération) L’analyse de cette matière précise du conseil est particulièrement intéressante à mettre en perspective avec le rôle et les missions de la médiation culturelle en bibliothèque ou médiathèque. Il y a là probablement des constructions théoriques nécessaires à fonder les nouveaux projets de la lecture publique. L’auteur est un passionné de musiques, un dévoreur de disques, voici un extrait d’entretien (Le Monde) : « Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai reçu des disques d’un ami de la famille. Je n’en avais jamais entendu avant et ça a été une sorte de révélation foudroyante. À 12 ans, je pédalais sous la neige de Forbach à Sarrebruck pour acheter des disques. Je me souviens très bien qu’en 1966 j’avais 13 ans, j’ai acheté Les Noces de Figaro, les cinq concertos de Beethoven, l’Or du Rhin, sans trop savoir ce que j’achetais. Je suis revenu à vélo en passant par un petit chemin pour éviter les douanes. » Le récit de la révélation du disque coïncide avec mon expérience, vélo et Or du Rhin compris, mais à quelques années près et avec une grande différence. Je n’avais pas les moyens d’acheter autant de disques et je pédalais jusque la Médiathèque. Évidemment, ça n’existait pas en France, pas avec l’ampleur des collections proposées en Belgique. Le résultat est que, dans son analyse, le rôle que peut jouer le prêt public pour conseiller, aider à juger, développer les compétences sociales nécessaires à se forger son opinion de manière indépendante, ce rôle est ignoré, même pas mentionné. « Le coût d’une information complète pour exercer un choix indépendant et exprimer une préférence intrinsèque est exorbitant. » N’est-ce pas le rôle des bibliothèques et médiathèques de réduire ce coût, précisément, sans pour autant être capables de fournir une information complète, ce qui relève bien de l’impossible : « Aucun système de sélection ne peut traiter équitablement la multitude des œuvres candidates à une appréciation, et ne peut exiger de ceux qui font l’expérience de ces œuvres une connaissance de tout ce qui est mis en comparaison, pour former leur évaluation. (…) Même en recourant à diverses formes d’échantillonnage et de zapping qui sont aujourd’hui très répandues dans les marchés culturels, le consommateur ne se procure que des ersatz d’expérience, qui ont une qualité informationnelle limitéePour le consommateur, il est donc habituel de n’avoir qu’une information très imparfaite. » Le moteur social qui gère les évaluations et les échanges d’évaluations fonctionne surtout sur « l’adoption de comportements mimétiques » (ce qu’ont compris les « réseaux sociaux » sur Internet qui ne font que renforcer des mécanismes mimétiques). Le schéma fonctionnel, bien connu, est le suivant : « Le consommateur veut choisir un spectacle, un livre, un film, une exposition. Il est confronté à des artistes, à des œuvres ou à des représentations dont il ne sait rien ou pas grand-chose. Une des informations les moins coûteuses à acquérir pour en savoir plus long est celle que procure l’observation du comportement d’autrui. Pour en consommateur, le choix d’artistes ou de spectacles déjà préférés par d’autres réduit spectaculairement ses coûts de recherche, s’il interprète comme un signal de probable qualité l’expression des préférences dans le sillage desquelles il se place. » Ces mécanismes connus, étudiés simplifient aussi, bien que rien ne soit rationnellement exploitable, les objectifs du marketing et les stratégies qui, comme dit Stiegler, prive le consommateur culturel de ses compétences de ses choix et le « prolétarise ». Ce qui fait fonctionner la culture est le besoin d’échanger, de partager ses ressentis après les choix effectués et aussi une sorte d’addiction à ce que l’on apprend via la fréquentation de l’art, que l’on sait n’être pas ordinaire, cette exaltation du raffinement qui stimule encore plus le désir de raconter. Pour le meilleur et pour le pire, au service d’authentiques mécanismes d’apprentissage ou de pratiques limitées au snobisme. La consommation culturelle active bien les mécanismes du désir d’expériences et Pierre-Michel Menger identifie les risques que ce désir dépérisse selon différents déséquilibres commerciaux (là aussi, on croise, à partir d’un autre argumentaire, la dénonciation de ce qui, via le marketing culturel, tue le désir) : « Une trop forte dispersion des goûts sur un trop grand nombre d’artistes détruirait le bénéfice lié à l’échange de connaissances, d’informations, à la confrontation des opinions sur un même artiste ou une même œuvre. Inversement, une excessive concentration de l’admiration et des engouements sur une poignée d’artistes exténuerait le goût pour la variété des expériences, qui est l’un des ressorts de la valeur d’apprentissage que contient la découverte du nouveau. »  La place d’une médiathèque. En lisant un descriptif aussi minutieux des rouages du jugement, exercice des compétences de choix du consommateur culturel, même si ce n’est pas forcément l’intention de l’auteur, force est de constater que la politique culturelle publique n’y tient aucun rôle. Passe inaperçu, n’existe pas. Ce qui pose problème puisque cela signifie que l’acquisition de ces compétences est fortement susceptible d’être  influencée par des groupes de pression, des intérêts, des parties prenantes, soit une dynamique libérale d’accès aux compétences d’accomplissement de soi par la culture. Rien qui viendrait, au niveau de ces orientations  quotidiennes, permettre de réduire les fractures culturelles … On a, par défaut, la preuve que la politique culturelle publique n’investit pas ce champ fondamental du jugement individuel. Une médiathèque, encore une fois, ne peut délivrer, sur tout ce qui se fait, une information complète. Mais elle peut structurer un modèle d’information plus riche,  plus à même d’aider chacun à déterminer ses investissements de manière plus autonome. Ça demande bien entendu du temps, de l’argent, beaucoup de personnels (des investissements poublics proportionnels à cette ambition, dans des lieux médiateurs agréables, dans du personnel nombreux et formés au dialogue, à l’échange, à la suggestion, à l’écoute…) La condition est de continuer à investir dans l’acquisition de médias physiques qui « justifient » le maintien de lieux physiques de consultations, de rencontres, de partages sociaux, de lieux « associés »;  contrairement au tout iInternet, il faut maintenir un haut degré d’exigence dans la constitution de collections élargies, non limitées aux « musiques qui marchent » mais aussi aux expressions alternatives, marginales, de manière à proposer un spectre plus étoffé de la dynamique qui engendre les courants musicaux et l’originalité, le talent. L’exercice du choix de ce que l’on va écouter ou lire ne doit pas être soumis à la tyrannie de « ce qui vient de sortir », parce que c’est à propos de la nouveauté récente que les pressions du marketing sont les plus fortes pour capter l’attention et s’accaparer les potentiels de contagion par les réseaux sociaux. Dans une bibliothèque ou une médiathèque, la notion de « nouveauté » est plus flexible, relativisée, elle est approchée selon une autre notion du temps, du « temps que cela prend de créer puis de découvrir », et surtout ce sont des espaces où il reste pertinent de déterminer des choix de découverte à la verticale, dans l’histoire et les racines de l’actualité. Des lieux où réapprendre à investir de soi et des autres le temps indispensable au protocole du choix. (Digression sur la notion de marché du disque, culture savante, culture populaire. Je constate que Pierre-Michel Menger, par exemple, se base sur des analyses du marché musical qui, manifestement, ne tient aucun compte d’une production énorme, en labels et en expressions différentes, que nous suivons en médiathèque, ce qui ne peut que fausser les conclusions qu’il tire sur les enjeux liés aux relations entre consommateurs et marchés de la musique, par exemple; il passe aussi beaucoup de temps à démonter des antinomies structurantes un peu passées, comme celles entre « culture savante » et « culture populaire » où les frontières ont beaucoup bougé. Les phénomènes de savantisation des musiques populaires ne doivent plus permettre d’aborder ces questions comme si c’était encore les termes de l’école de Francfort qui déterminaient le cadre de cette question. Les travaux de Bernard Lahire sur la perméabilité des genres et le panache des goûts et préférences sont aussi de nature à modifier l’approche de ce problème. Mais Menger ne semble pas avoir pris connaissance ou vouloir tenir en compte les travaux de Lahire: autre part il mentionne que les écrivains vivant d’un second métier sont rares, alors que Lahire a consacré une brique à ce sujet qui établit un constat bien différent. Sans doute que Menger ne considère que les écrivains ayant réussis alors que Lahire étudie le champ le plus représentatif du métier d’écrivain. En tout état de cause, la médiation en médiathèque aurait bien comme fonction, aussi, de battre en brêche ces vieilles distinctions stériles: toute musique est outil de connaissance et de plaisir, elles sont en outre, de plus en plus interconnectées par des jeux d’influences qui se ramifient chaque jour un peu plus.)  Formation d’une écologie individuante, la question des ressources humaines. Ces collections conséquentes constituées par les opérateurs de lecture publique, représentatives déjà d’une lecture et d’un choix sur les structures historiques des différents courants et esthétiques,  il est important que des équipes nombreuses, diversifiées, puissent pendre le temps d’en prendre connaissance, de rassembler le plus d’informations sur les origines, les recoupements, les comparaisons, les caractéristiques esthétiques, tout en se formant à la transmission… Et à partir de cette constitution de connaissances en communautés non marchandes de professionnels , il faut innover, intensifier les outils de médiation : sur le terrain, dans des publications, dans les écoles, sur Internet… Non pas pour imposer des goûts, instrumentaliser des choix, mais pour ouvrir des espaces où s’informer autrement, partager et apprendre dans un autre contexte, développer des entités individuantes, apprenantes de part et d’autres mais dont la dynamique ne serait pas celle des industries culturelles mais des institutions de programme. (PH) – Photos : installation en Médiathèque d’un nouveau mobilier pour présenter La Sélec. Un choix argumenté, effectué par les médiathécaires pour soutenir le désir de découvrir ce qui, dans l’actualité musique et cinéma, est en mouvement, interpelle, surprend. Ce mobilier original, créé par l’architecte Catherine Hayt, est censé participer à une meilleure signalisation de ce travail sur l’évaluation, le conseil. Vous ne pouvez plus rater La Sélec! – Entretien filmé avec P.M. Menger.

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Une belle rencontre d’amateurs

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Débat en médiathèque. Les chiffres baissent, la fréquentation flageole, les médias s’évanouissent dans la dématérialisation, vont-ils emporter le prêt public dans le gouffre de l’hypermatérialisation et laisser triompher l’analphabétisation des industries culturelles !!!? Il y a de quoi, en constatant les flux de curiosités fléchir dans les espaces culturels de prêt, avoir le moral en berne. Et puis, voici des responsables de médiathèque qui organisent une rencontre avec des « usagers ». Pour dialoguer. Exposer avec le moins de langue de bois possible la situation de la Médiathèque, ses difficultés, leur contexte, les pistes de travail, les ambitions, l’espoir à moyen et long terme d’une mutation réussie. Mutation qui n’ira pas sans, aussi, déplaire aux habitudes de pas mal d’usagers. Parce que, durant un temps, la Médiathèque à l’ancienne va continuer, et continue à rencontrer les attentes de beaucoup d’habitués qui poursuivent leur mode de consommation culturelle comme avant, tout en allant vers d’autres propositions, un autre esprit, un autre modèle d’économie financière et spirituelle qui ne reposera plus sur la circulation de médias physiques… Et voilà que l’on se retrouve devant 13 personnes, de profils divers, âges et centres d’intérêts, mais toutes attentives. Toutes soucieuses de l’avenir de cette association de prêt public qu’ils fréquentent, pour certains, depuis 40 ou 30 ans, ou depuis seulement quelques années. Mais pour toutes les personnes présentes, il se joue là, dans l’avenir de La médiathèque quelque chose de très important, qui importe pour elles, à titre individuel, certes, mais aussi et surtout qui importe dans l’image qu’elles se font d’un futur positif et constructif de la société, du vivre ensemble. La qualité de cette attention, qui émerge de façon beaucoup plus forte, de sourdre ainsi d’un rassemblement éphémère de personnes qui ne se connaissent pas au départ, mais qui se rassemblent bien dans ce souci partagé d’un devenir culturel de qualité, cette qualité est ni plus ni moins galvanisante !! Un des participants, du reste, rappellera que l’atout des médiathèques doit être et rester le contact humain, soit l’échange direct, immédiat, humain, de savoir faire culturel, d’informations, de conseils. Oui, ça doit rester la base, pour laquelle il faut argumenter encore et toujours, il faut insister, pour qu’en éclate l’évidence auprès du politique et des personnes responsables du développement des infrastructures culturelles dans la cité. Le contact humain a été la base du succès de la médiathèque et, pour le dire, vite, ça s’est un peu dilué dans l’ampleur de ce succès. Il faut recapitaliser sur cette valeur, sur le terrain bien sûr, mais néanmoins avec de nouvelles pratiques à inventer, mais aussi en tirant le meilleur parti des outils communautaires d’Internet. (Des réalisations sont déjà en cours, la création de blogs de« médiathècaires , mais aussi un outil de communautarisation des membres de la Médiathèque un lieu de rencontres virtuel et de mise en partage de leurs passions, soit Mediavores que la plupart des usagers impliqués, présents ce vendredi, ne connaissaient pas !) Diversité des questions, un même souci. Et donc, il y avait là, l’usager hyper familier, qui semble connaître la médiathèque de l’intérieur aussi bien que nous et qui nous stimule à trouver le bon équilibre entre « découverte » et « média demandés ». Il y a des questions très précises sur la politique d’achat : pourquoi autant d’exemplaires de certains tubes et d’autres peu représentés ou difficiles à trouver. Ce qui permet de clarifier nos mécanismes de choix, les outils par lesquels nous exerçons notre politique d’achat. Il y a une demande de complément d’informations sur le plan social et l’avenir de certains centres bruxellois transférés ou fermés. Là aussi, on sent l’intérêt dans le bon sens du terme pour l’avenir de l’association, ce sérieux « de petits actionnaires » qui veulent savoir où l’on va. Et c’est un plaisir, sans média interposé, de pouvoir s’expliquer sur cette politique. Il y a l’institutrice soucieuse de voir la Médiathèque se connecter au milieu scolaire. L’occasion de présenter les projets de notre récent service éducatif, exposer le dossier déposé à la commission Culture et Enseignement. Il y a le fan d’Elvis Presley qui explique que notre discographie de Presley est pleine de scorie mais qu’il nous manque une série d’originaux : magnifique occasion de rappeler que la médiathèque ne peut rebondir qu’en captant l’implication des cercles d’amateurs, en fédérant le savoir-faire des amateurs qui peuvent donner ne nouvelle vie à une Médiathèque. Celle-ci pouvant, en retour, amplifier l’influence constructive de ces cercles d’amateurs sur les pratiques culturelles dans la société. En clair, eh bien, ce monsieur peut nous aider à parfaire notre discographie d’Elvis Presley. Avis à d’autres amateurs ! Bien entendu, la question tarifaire qui a été soulevée, avec des positions contrastées, même les plus jeunes ne considérant pas forcément que nos prix soient trop élevés. Mais nous réfléchissons à une autre logique de tarifs, nouveau modèle économique oblige. Il y a l’usager soucieux de trouver des documents audiovisuels peu disponibles dans le commerce et qui semble ne pas toujours trouver son bonheur. Ce sera l’occasion de lui donner des pistes, de lui présenter des outils de recherche dont il n’avait peut-être pas encore la maîtrise… Il y a l’étudiant en musicologie qui souhaiterait bien travailler chez nous, soit y faire un stage, et qui s’interroge d’autre part sur notre offre de téléchargement, sur notre interface informatique peu concurrentielle avec le genre Itunes… Il aura reçu de bonnes nouvelles puisque qu’il aurait des chances de réaliser un stage chez nous et qu’il aura appris que nous travaillons bien à l’amélioration de la navigation sur notre site incluant de nouveaux services offerts par notre base de données. Mais, il faut bien comprendre que la masse d’informations que nous devons rendre fluide sur notre site est plus importante et plus complexe que ce qui se trouve sur Itunes, et que les objectifs de notre dispositif informationnel sont plus diversifiés (et donc complexes) que ceux d’Itunes (vendre uniquement). Il était aussi réjouissant d’entendre par un « jeune » que les propositions de découvertes sur un site comme Itunes (leur fameux algorithme) sont vite épuisées, épuisantes, tournent en rond, air vicié. La parade, ça reste la Médiathèque, si elle bouge (mais déjà, notre site communautaire, Mediavores, élargit le principe de suggestions gérées informatiquement par affinités supposées). Enfin, difficile de résumer et de citer tout ce qui a nourri cette conversation de deux heures, à bâtons rompus, passionnante et passionnée, je retiens surtout qu’elle donne du sens à nos efforts, que ça motive de rencontrer ainsi « les gens » !! La jauge de 13, 15 personnes est idéale pour ce type de conversation, il faut certainement les multiplier… (PH)  Découvrir notre site communautaire MediavoresDécouvrir le blog du personnel du P44 – 

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