Archives de Tag: l’amour et l’absolu

Corolles et mime dans le sang

coin d'herbe

À propos de : de l’herbe et des paysages – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, cerveau diminué, la Découverte 2016 – Morceaux de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleur) – Nathalie Blanc, Les formes de l’environnement, MétisPresses 2016 – Cai-Guo, White Tone, 2016 (Fondation Cartier, Le grand orchestre des animaux) – Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, Zones sensibles 2016 – 
coin d'herbe

Dans l’abrutissement de la perte, du renoncement, et l’impuissance obstinée à inverser les courants déceptifs et dépressifs en possibles ruissellements d’oublis que libérerait toute la matière environnante, il expose son cerveau et son corps à d’hypothétiques forces lustrales pour qu’elles les façonnent capables de réinvention. Une stagnation erratique où le mot « corolle » surnage, flotte et survole, tient lieu de mantra, corolle fermée, ouverte, figée ou battant comme un muscle cardiaque, harcelante ou effacée. Le mot régresse, se confond progressivement avec la chose représentée, plurielle et indistincte, quasiment irreprésentable et dépouillée de sens symbolique, perdue dans sa mémoire, peuple d’organes nomades au sein de son propre corps. Un murmure graphique de corolles qui répond polyphoniquement, par la répétition, à l’acuité du manque (de la plus belle fleur de sa vie) et l’engourdit. Ce mot-image, comme les guêpes qui fusent par magie d’un nid caché entre les plantes, prolifère à partir d’expériences gravées en lui. Il fouille sa bibliothèque, ouvre et parcourt des livres, à la recherche de descriptions florales qui l’auraient impressionné dans l’enfance et l’adolescence de sa vie de lecteur, de ces descriptions prises dans un subtil halo érotique et qui, au fil des ans, perdent leur caractère de fiction pour s’assimiler à des réalités vécues, des émotions vives plutôt que littéraires (et finissent, à vrai dire, par désigner des états intérieurs, des formes organiques et des humeurs). Pas simplement comme l’on peut être marqué par la beauté et la justesse d’une description, mais comme l’on peut l’être par la révélation d’un mode d’emploi primordial, vital. Une initiation à un savoir-être qui répond à une aspiration profonde. Il feuillette, tourne les pages, comme l’on revient sur ses pas pour revoir des lieux fugitifs où l’amorce d’une vie plus agréable s’est laissé entrevoir. Comme des coins d’herbes douillets où revenir se blottir en arrière. Se vautrer à rebours. Et, bien entendu, il exhume celle-ci, centrale : « Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières… », avec surtout, à la suite de cette disposition savante des corolles, atour vaporeux, fils de la vierge, brume suggestive, ce surprenant passage à l’acte « … qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. » (p.112) Peut-être, à l’époque, n’avait-il pas bien capté ce qui, aujourd’hui, relisant attentivement, le stupéfie de fond en comble, à savoir cette faculté de mimer la chorégraphie de ce peuple floral, microcosme de rites à observer et à pratiquer en miroir. La seule manière de rentrer en contact, pas avec les fleurs elles-mêmes, mais avec ce qu’il pressent derrière elles, dont elles sont les messagères. Le mime est alors une manière de procéder (peut-il en déduire) face à toute chose de la nature qu’il s’agit d’interpréter, c’est un exercice d’empathie cognitive, mais pas exclusivement, découvrira-t-il plus tard, réservé aux phénomènes naturels. Non pas que cela lui semble incongru, mais parce qu’il y reconnaît les mouvements corporels qui le travaillent chaque fois qu’il regarde, cherche à décrire, identifier tout ce qui, en conjonction avec ses trajectoires, peut générer du sens ou du non-sens, relier ou délier. Cela se passe aux tréfonds de cette corporéité plastique, mouvante. Et cela lui vient-il d’avoir lu ce livre, est-ce dans ces pages qu’il a appris à capturer tout ce qui le fascine, l’intégrant à une sorte de matière première, brute, qui engloutit tout ce qui importe pour lui, dont il ne peut mesurer l’importance ni même la signification, et d’où jaillira selon des mécanismes qu’il ne contrôle pas, des phrases, des images, les fragments de sa production symbolique. Chacune de ces productions venant appauvrir la masse initiale qui doit se reconstituer. C’est un bourdonnement moléculaire, entre matière et esprit, semblable au ballet d’abeilles dansant l’itinéraire pour transmettre aux congénères le plan d’accès à de nouvelles étendues fleuries, encore vierges. Le passage littéraire se termine par une vision établissant une comparaison entre la figure mimée et le mouvement de tête d’une jeune fille adressant une œillade aussi insaisissable que l’efflorescence, apparition qui révèle surtout la prédétermination érotique du coup d’œil, la volonté de traquer en toutes choses les signaux d’approche d’une « blanche jeune fille, distraite et vive ». Que l’auteur aimerait voir tomber du ciel ou prendre forme à partir des sonorités toponymiques des lieux dont la musicalité l’enveloppe, l’imprègne et le fait saliver. Il ne veut pas se laisser surprendre, au cas où elle se matérialiserait dans les giboulées de pollen des grappes fleuries, rester sur le qui vive, mais aussi, ce faisant, cette jeune fille, la construire petit à petit, la faire surgir de sa salive envahie par l’esprit des lieux, en préparer la consistance, la tirer de lui-même. Mais, plus largement, cette agitation mimétique, il la ressent comme permanente, disséminée dans les marges de son corps, dans l’entre-deux des organes, toujours sollicitée par les paysages traversés, les flores et faunes regardées, les situations subies, et correspondant à une fonction de sauvegarde, celle de recomposer sans cesse l’assise niée et minée par la linéarité imposée du réel. Tropisme calme mais persévérant, ténébreux et enragé ! Il lui faut sans cesse éviter que ne s’installe l’équilibre des forces en présence, une expression absolue épuisant l’expérience du réel, la totalité des émotions et impressions finalisées en construction symbolique consciente. Ce vers quoi tend, maladivement, comme vers la plus belle des transcendances, la soif de saisir et de s’approprier ce qu’il découvre. Soif mortelle. Il faut au contraire maintenir un déséquilibre et que la masse de cette matière irreprésentable, produite par le mimétisme animal, soit plus importante que la production symbolique. Maintenir ainsi la ligne de flottaison en laissant l’indicible reprendre le dessus, laisser croître l’opaque, le non élucidé. Il se sentait, non pas comprendre réellement la nature, mais s’y orienter facilement, conduit par de multiples intuitions, en affinité avec ce qui l’entoure, intégré au vivant. Et ce, de petites choses en petites choses, ou parfois, confronté à des occurrences plus vastes, complexes.

Dans son cheminement solitaire par monts et par vaux, autant extérieurs qu’intérieurs, réels et virtuels, ces deux plans en interpénétration constante, il repère régulièrement des coins d’herbe, des tapisseries de foins et de pailles, où il ferait particulièrement bon se coucher, pour peut-être ne jamais se relever, genre dormeur du val heureux, arrivé à bon port, ayant rencontré la balle meurtrière à lui seul destinée, aléatoirement. Enfin, son attention se fixe d’abord comme malgré lui sur de pareils enclos hors du temps. Des coins déjà connus qu’il revisite et d’autres qui sont le fruit d’une prospection, d’une attention particulière aux marges, aux accotements, aux talus écartés. À la manière d’un animal qui saurait, par instinct, que c’est là qu’il doit aller renifler pour trouver la bonne piste. Il les contemple longuement, recherche dans ces pans herbeux indistincts, les contours et les caractéristiques d’une couche où celle qu’il cherche se serait abandonnée et, ce faisant, il mime le dessin et le mouvement des herbes recevant la présence, les graminées mûres et la caresse des plantes qui y accueilleraient l’amie perdue, il épouse mentalement le matelas végétal, le balancement continu des hautes tiges, antennes protectrices, réparatrices. Il mime les existences se coulant dans le lit d’herbes fluides et y créent leur niche. Il crée et consacre ainsi, un peu partout dans les pays qu’il parcourt, des nids pièges où il espère un jour y voir l’oiseau rare qu’il rêve de prendre à nouveau. Des points d’appuis disséminés dans le paysage. Une sorte d’écriture. Mais ce qui l’intéresse le plus en prenant pleinement conscience de cette part du mime, c’est qu’elle signale quelque chose d’aussi voire de plus important que ce qu’il parvient à exprimer ordinairement par les moyens symboliques les plus usuels. Une zone où le non exprimé, le non-formulé, forme un magma vivant, perçue confusément vitale et une sorte d’auge intérieure où il aime se replier dans son mutisme. « Il existe ce que nous pouvons appeler une « intelligence sous-corticale » du mouvement, qui ne dispose pas de représentation explicite et encore moins symbolique, mais qui participe nécessairement de l’émergence de tout niveau symbolique. Dans la production de la pensée symbolique, comme dans ce qui peut s’exprimer conceptuellement, intervient ainsi un substrat présymbolique non codifiable, condition indispensable au développement de la pensée. Tout se passe comme si ce qui a été conceptualisé, ce qu’il y a de plus hautement symbolique, entraînait nécessairement à sa suite des éléments de ce substrat qui donne à la pensée sa substance. » (p.56) Cela le conduit à régresser avec délices, comme trouvant enfin une porte de secours, dans cette substance du présymbolique, le non-représentable accumulé depuis des décennies au cœur même de sa pensée éparse, velléitaire, comme condition de toute tentative d’énoncer ou penser quoi que ce soit, et comme préalable à toute possibilité de rester lié aux contextes simultanés et successifs, superposés, interpénétrés. Pas une poussée régressive tournée vers la fin pure et simple, mais la célébration d’un processus incompatible avec la linéarité comme modèle culturel autoritaire, unidimensionnel, que le management du storytelling, par exemple, propage de manière toujours plus incontournable, forte servitude narrative. Échapper à cela équivaut , selon les normes, à une désertion, qu’il faut au contraire transformer en joie. « La conscience réflexive qui « dirige les opérations » ne fonctionne pas comme une phrase que l’on déroulerait linéairement. Le processus de pensée symbolique, dans son insularité, fait que cette personne combine en permanence un fonctionnement « linéaire » ou « logico-formel » avec des sensations de son corps, des aperceptions par lesquelles elle est affectée et qui ne sont pas représentables. Le corps « s’engage », interfère en permanence. (…) Notre corps, en interagissant avec son environnement, incorpore ainsi des segments non représentables, mais qui sont la condition même de possibilité de toute représentation. » (p.76) Se replier dans le non linéaire, ne plus être soumis à l’unidimensionnel et sa droite de certitudes, c’est comme retrouver enfin sa vraie nature, le rythme qui lui convient, la possibilité de ne plus être complice de tout ce que le linéaire (autre nom du rationnel) signifie en termes de domination, d’impositions de lois arbitraires, d’assujettissement du vivant. Dès lors, ne plus se sentir coincé dans le temps réel et ses calendarités prolétarisantes. « Le propre du fonctionnement du cerveau est au contraire de ne jamais réagir en « temps réel » : le cerveau « sain » prend son temps ; autrement dit, le temps physique linéaire n’est pas le sien. » (p.25) Le mime intérieur, tropisme organique par lequel le cerveau – non localisé, présent dans toutes les parties du corps – imite ce qu’il voit, fabrique de la connaissance tacite sur tout ce qui le touche, correspondant à cette incorporation du non représentable. C’est en restant prioritairement à l’écoute de ces mouvements intérieurs, répliques intestines de ce qui se passe dehors, que peu à peu s’estompent les frontières artificielles et inculquées par l’éducation entre lui et le vivant, lui et les autres espèces. Et la totalité de ce qu’ont engendré ces processus mimétiques, au fil du temps et des trajets, face aux innombrables paysages traversés, se réactive, concentrée en une seule expérience, en quelques secondes foudroyantes, quand son visage s’approche du ventre nu de la jeune fille providentielle, la peau aussi douce qu’un voile immatériel où frémit une brise sans origine distincte, tous ses sens absorbés en ce hors champs incarné, soyeux et parfumé, quasi impalpable, miroir embué de son activité sous-corticale. Il lui semble revoir et humer simultanément, avec une précision effrayante, comme s’il se rappelait exactement les lieux, l’heure, les lumières et la plasticité particulière de chacun de ces écrins de verdures, chacun de ces refuges d’herbes, à priori plutôt banals et impersonnels et revêtant soudain dans son esprit des qualités esthétiques différenciées, personnalisées, en accord avec les rêves de s’y enfouir avec celle qu’il n’a cessé d’imaginer et qui aura changé d’apparence selon les époques tout en restant la même, toute ces variations apparaissant après coup dans les strates des berceaux végétaux, jamais pareils, appartenant à des paysages et des âges distincts, éloignés les uns des autres et pourtant appartenant à la même famille. Le plaisir exquis qu’il a à se vautrer dans ces couches bohèmes n’a d’égal que le plaisir qu’il peut prendre à épouser les méandres de phrases où s’entremêlent des temps différents, des destins croisés, des plis complexes de mémoires, enchevêtrement qui ne prend forme et consistance qu’à force de relecture, qui n’épuise jamais son substrat présymbolique, buisson littéraire où agonise la dictature du simple trait dans laquelle, chaque jour, il dépérit un peu plus, comme un poisson hors de l’eau. Par exemple, en lisant ce passage où le jeune Proust, dans l’ambre trouble de son rêve, compare ce qu’il éprouve dans la réalité de l’intérieur de Madame Swann à ce qu’il en imaginait quand l’accès lui en semblait absolument chimérique et où, de plus, il rencontre les projections de Swann lui-même, à l’époque où ce dernier tentait par tous les moyens de transmuer l’intérieur insolite d’Odette en espace commun. « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s’applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où y touchons – et pour être plus certain que ce soit bien eux – le prestige d’être intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer l’état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n’a plus le champ libre : la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent l’entrée de notre conscience et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux que sur la forme, restée libre, de notre avenir. (…) Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d’un lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu’émettait à l’infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus lointain, le homard à l’américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d’analogue : car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement l’appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre encore, celui que l’amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et à lui qui lui était apparu si inaccessible… » (p.537-538)

C’est pour se sentir tout entier pris dans une économie libidinale produisant du non-linéaire, qu’il a toujours été avide d’échanges à distance, être ici et là-bas, avoir et ne pas avoir, présence et absence simultanées. De ces correspondances qui cultivent la non coïncidence de l’amour, jusqu’à la quintessence. Aussi a-t-il accueilli avec bonheur le message stupéfiant qu’elle lui envoie sous l’intitulé « avant la nuit ». Soudainement, après une très longue période d’absence, de disparition, littéralement de rupture. Comme si, durant ce silence et cette obscurité, ce qui les avait relié un temps bref, n’avait fait que croître, se ramifier, à la manière d’un rhizome souterrain qui, soudain, jaillirait, libérant dans l’atmosphère un nuage de corolles évanescentes, magiques. Tableau d’une intimité offerte, toujours en train de se partager. Ce qu’ils ont initié continue son existence dans un plan parallèle. C’est peu de choses, somme toute, plutôt laconique, et bouleversant. C’est la photo de cet instant féerique avant l’abandon de l’endormissement, fait de lecture à même les pages étalées de la nuit, tout le corps pris dans la lecture, commençant à y faire sa couche, à rêver, dans une sorte d’organologie érotique où la matière lue irrigue tous les sens et se traduit en caresses. La main tapie entre les cuisses prenant le pouls d’une berceuse intérieure. Le cadrage est sommaire, selon les possibilités réduites du selfie, captant le grain particulier de l’heure et les nuances de l’ambiance dans la chambre (à peine entrevue). Du cou aux genoux. Le pull est de ces vêtements que l’on use à force de les porter, tellement on se sent bien dedans, et qui finissent dans une douceur fondante, couleur et textures indistinctes. Presque plus une étoffe, juste une idée, comme ces doudous usés, précieux, parfumés. Il épouse tellement bien le buste que celui-ci semble plus que nu. La jupe courte est déboutonnée et relevée, esquissée. Pull et jupe sont comme des lambeaux nocturnes, des brumes narcotiques qui enrobent le corps, des fragments de paysage vaporeux. Le visage n’est pas visible, coupé, mais la physionomie de ces éléments paysagers fantasmatiques ne le trompe pas, est tout autant expressive et singulière. Les cuisses ouvertes sont, elles, aussi fascinantes qu’un totem illuminant les ténèbres, sous une fine pellicule givrée. Le bras s’enfonce dans les bas transparents, laissant entrapercevoir une fine lisière de ventre lisse. Sous le voile nacré du nylon, fine brume qui s’épanche au point de rosée, les doigts réunis touchent et enveloppent la corolle de l’intime, à l’intérieur d’une gangue précieuse qui protège du temps qui passe. Palpitation d’ailleurs. On dirait un papillon au repos, ailes repliées ; il se souvient l’avoir vu voler, frôler sa peau, butiner sa sueur. À l’arrière-plan et tout autour, presque imperceptibles dans la pénombre, différents reflets dessinent une constellation, un coin du lit, un angle de table de travail, des ciseaux, un bijou, un verre, des formes géométriques blanchâtres. Quand il zoome pour explorer la photo par gros plans, et identifier les planètes lointaines qui scintillent et tournent autour de la lectrice, il devine, très pixellisés et presque indistincts, des détails qui l’aspirent et lui donnent la conviction de se dédoubler, tapi dans la pièce où la jeune fille se caresse. Il croît y être ou y avoir été. Il y a ainsi les signes de sa dernière tentative de partager ce que remuent ses pensées maniaques, répétitives, dans les parages d’un autre être réceptif, capable de lire ce qu’il ne peut qu’ébaucher. Ce sont quelques détails, des restes, des reliefs de leurs rencontres. Presque des débris astraux. Lambeaux surréalistes. Il reconnaît ainsi, sur une feuille volante dépassant d’une colonne de papiers, sa propre écriture, manuscrite, qu’il ne se souvient plus avoir pratiqué pour une autre personne qu’elle (étant tout entier greffé à son clavier). « Ainsi, donc, oui, je lui écrivais, peut-être encore ? » « Ce geste produit des traces mnésiques spécifiques, qui impliquent d’autres dimensions du cerveau que celles mobilisées par la simple frappe d’un clavier. Écrire à la main est une pratique qui territorialise ce que nous sommes en train de penser. » (p.62) Chaque fois que, sur l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, réapparaît cette photo « avant la nuit », c’est un choc, le coup de foudre se reproduit, dans une sorte de vide, réalisant que quelque part dans le cosmos, alors qu’il avait l’impression d’être oublié, d’être le seul à entretenir le souvenir, elle n’a cessé de le lire, reprenant ses bouts de textes par intermittence et s’y abandonnant corps et âme. Au point d’en être émue et d’y forger des caresses qui la soutiennent dans l’errance. Il aperçoit aussi, rendus phosphorescents dans la nuit par les attouchements que la jeune fille se donne, des fragments photographiques de choses vues en sa compagnie, des cartes postales de peintures, des bouts de livres et d’objets échangés, des bibelots liés à des lieux où ils se sont tenus et redevenus vides, un herbier collecté lors de leurs promenades. Tout un décor commun par-delà l’absence. Ce qu’il contemple, sidéré, ce n’est pas une histoire qui continue sans lui, dont il aurait été éjecté, mais au contraire qui se poursuit avec des germes de lui, grâce à lui, même si il a dû emprunter, depuis, d’autres histoires et cheminements. Ce qu’il croyait rompu ne l’est pas. Il n’a jamais aussi bien senti ce que signifie mener plusieurs vies simultanées. Elle lui montre comment elle entretient la flamme, comment elle s’immerge dans leur bulle de plaisirs. Comment elle le garde en lui et ne le laisse pas s’échapper. Ses doigts habiles, qui savent où toucher et doser la friction pour atteindre le plaisir seule, là où ils allaient ensemble, le convoquent, le somment de venir. Non, d’être présent à distance, de la visiter et la prendre en fantôme. Elle a capté quelque chose de lui, de cette part non représentable où il sent que sa singularité enfonce ses racines. Elle l’a ingéré et le fait fructifié en elle, c’est un morceau de lui, séparé, qu’il ne pourra jamais réintégrer. Et dont la nature n’est pas non plus de préparer des retrouvailles, une nouvelle union. Néanmoins, il y est impliqué, il ne peut que difficilement se passer d’un lointain droit de regard, il a besoin d’avoir des nouvelles, être informé de ce que ça devient. Et probablement héberge-t-il le même processus à propos de ce qu’il a dérobé chez elle. Il pressent, dans ces étranges phénomènes, un nouveau rapport cognitif au monde visible et invisible, très fécond en nouvelles connaissances dont le fil l’éloigne sans cesse de toute totalité, mais au contraire feuilletées de communications entre de nouvelles parties interconnectées, source de nostalgie. « C’est pourquoi l’on peut parler d’une nostalgie de la connaissance, puisque, en désirant s’unir à la « chose », on n’accède, au cours du processus, qu’à l’interface de la connaissance. Or cette « nostalgie » n’est pas liée à une erreur ou à un défaut dans l’activité de connaître. Si celle-ci ne permet pas de parvenir à la totalité, c’est parce qu’on est toujours dans un processus dynamique de coproduction et non dans un dévoilement du caché. » (p.44) Ce qu’elle montre n’est pas simplement un plaisir solitaire, à distance, jouant avec des images de lui et d’eux, mais une coconstruction dans l’espace, une traînée de vie qu’ils continuent à produire dans le vide. Ce massage doigté est un courant presque figé qui le reconduit aux confins des formes et informes. Pourquoi est-ce beau, de cette beauté d’un amour sans limites   ne cherchant plus la jonction physique pour s’affirmer, de cette beauté éprouvée devant un paysage de champs sillonnés, ponctués de rares végétations expressives et, ici ou là, dans les lignes ou accotements charnus d’herbes, d’un personnage obstiné qui trace sa route ? Il ne trouve plus de mots, la fabrique des idées ou des images, à la manière d’un organisme produisant de nouvelles cellules pour se régénérer, libère des corolles de toutes sortes, métastases de cette image « avant la nuit ». « L’engagement esthétique qui puise dans un fonds ingouvernable de ce qui nous sollicite, génération après génération, individu après individu, vers la possibilité de se confronter ex nihilo à la manière de réaffirmer sa présence, sa possibilité, donne la mesure de la profondeur de l’origine des formes. » (Nathalie Blanc, p. 81) Son origine et sa fin du monde. Il regarde, se désaltère, et pourtant est envahi par l’impression, en frissonnant devant cette preuve d’infinie tendresse dont il ne peut se passer, de contempler une béance aveuglante, terminale. Cratère astral d’où irradie l’absolue énergie, originelle ou apocalyptique, lactée ou létale, non pas de manière éternelle mais s’épuisant, chant du cygne du vivant. Traversant la représentation d’une masturbation spectrale, iconique, il baigne soudain dans l’atmosphère d’une dernière cène, toutes ses composantes paradoxales, ses contraires se réunissent comme une faune plurielle, prédateurs et proies silencieux, cicatrisés, humant et lapant leurs brûlures de vie, à peine nés ou ressuscités, pour s’épancher dans une immense lumière blanche, sans bords, où se réfléchit la frise bleutée, déchirée, d’une biodiversité en sursis, tête en bas. Se sentant ainsi dispersé, fragilisé, incertain. Attendant de passer vers la vie, vers la mort. (Pierre Hemptinne)

coin d'herbe

coin d'herbe coin d'herbe coin d'herbe coin d'herbe Cai Guo Cai guo Cai Guo Cai guo Cai Guo Cai Guo coin d'herbe corolles

Publicités

Humer la chair des fleurs, devenir fou

corps lié fleurs

Librement inspiré de : Johannes Kahrs, Then, maybe, the explosion of a star », Frac île de France, le plateau – Anne-Lise Boyer, Regards de l’égaré, La galerie particulière – Bernard Stiegler, Dans la Disruption, comment ne pas devenir fou ?, Les liens qui libèrent, 2016 – Araki, Musée Guimet – Un jardin…
sous cloche

Il va d’une toile à l’autre, excité et inquiet, touché par une révélation toujours en train d’advenir et fouetté par un trouble défi à relever. Chaque nouveau coup d’œil sur l’une des peintures, croisé avec les précédents, anticipe ceux qu’il continue à jeter et croiser, sans oublier les regards mélangeant détails et atmosphères de plusieurs toiles, quand il marche de l’une à l’autre, traversant la salle, englobant ce qui entoure chaque cadre, le dispositif muséal, la touche de la commissaire, la posture des médiatrices comme prises dans les oeuvres, le passage d’autres visiteurs distraits ou attentifs. Pas à pas, l’évidence de son désir chancelant s’accentue et il savoure, sans oblitérer le danger sous-jacent, l’action contagieuse de ce désir qui le rend vacillant dans tous les domaines de la vie. Je chancelle de désir, peut-être ne restent-ils que les chancellements qui me tiennent lieu de désir ? Je veux parler, bêtement, du désir lourdingue de posséder une femme précise, encore et toujours, selon les formes les plus invraisemblables. Désir qui enflamme sa vie intérieure et se trouve aiguisé, mis en exergue par les images, plus exactement quelque chose de subtil dans le savoir-faire de l’artiste, entre le choix des sujets, leur mise en scène et la pratique remarquable du glacis qui fait glisser l’ensemble du représenté dans des réalités interstitielles. Cette ruse sophistiquée du glacis l’oblige, en tant qu’observateur, à se déplacer, cligner des yeux, changer d’angle, sans aucun arrêt sur image référentielle, sans jamais être certain de voir la version réelle, voulue par l’artiste. Exactement à la manière fuyante, obsessionnelle dont le désir et ses mirages jouent avec lui, à la manière dont il regarde la vie à travers les buées du désir. Enfumage. Ainsi se découvre-t-il n’être pas simplement amoureux de la femme qui obsède ses pensées, mais amoureux de cette condition chancelante, qui ne peut qu’être le sort que lui jette cette femme. Maladivement, de plus en plus égaré et se réfugiant dans cet égarement, voie de garage jouissive. Le chancellement lui semble parfois le meilleur moyen de soigner son désespoir plus général, un poison comme contrepoison. Parce qu’il y a de toute façon une bonne dose de désespoir. Il faut l’être pour se maintenir amoureux dans le vide, amoureux d’une présence absente, d’une chair en ses ultimes substituts fétichistes, miroitant partout et nulle part, sans lieu à soi pour s’accomplir pleinement, toujours dans les limbes, jamais au repos, intranquille. Une chair qui se donne à lui comme un voile, dissimulée dans chaque chose l’effleurant, matérielle ou immatérielle, bienveillante ou amère, une brume scintillante qui l’envelopperait dans sa marche et ses pensées, se confondant avec ses propres substances organiques. Cela, jusqu’alors latent, ressort soudain, avec force, face à cet ensemble de viandes crues et moelleuses, de sensualité lourde et fatiguée, et d’intrusions irréelles. L’explicite jouxtant l’abstrait, l’euphémisme, le sordide illuminé de grâce spirituelle, la force brutale égratignée, l’homme toujours incertain face à son image (à l’instar de ce personnage se photographiant parmi les ombres et reflets d’une chambre d’hôtel ou de cet autre, étendu, dont on ne voit que les jambes nues, raides, peut-être mort des suites d’un chancellement trop radical).

Pourquoi les mots « détails robe de jeune mariée » lui viennent-ils à l’esprit devant la grande toile où, s’approchant, reculant, s’approchant, il convient de sa méprise et identifie quelques côtelettes sur un papier blanc !? La confusion tient peut-être à la fraîcheur sacrificielle merveilleuse de cette viande ? Elle palpite pâle et lumineuse, avec son tendre persillage. Viande exsangue, spirituelle, posée sur du papier de boucher qui fait une sorte d’autel immaculé aérien, drap angélique malgré quelques pâles traînées sanglantes.

Le côté abattage et abattoirs, de toile en toile, met sur le même pied, dans le même drame,  pièces de boucherie et modèles érotiques médiatisés. Les stars déséquilibrées, manipulées, envoûtées par les strass du succès, poursuivies par le malheur, suant l’angoisse de mort, rongées par la vacuité. Étoiles au bord de l’explosion, reines d’une jouissance surjouée que les autres humains convoitent désespérément, se répartissant un éros d’imitation, de pacotille. Systèmes d’identifications ruinés, nauséabonds, modèles déliquescents, faisandés, incapables de générer de nouveaux rêves et désirs. La vraie viande est montrée dans une nudité presque poétique, la viande des icônes pop est observée à la loupe, dans sa dépravation, suant la peur, en décomposition.

Un mot le frappe dans le texte distribué sur le lieu d’exposition : paroxystique. Les couleurs, les formes, les trames suggestives, les lumières de cette exposition, doucement, de manière détournée, imitent avec raffinement le violent paroxysme du banal (notamment télévisuel), fine écume électrisée. Oui, sous le sfumato très classe, et sous des dehors de peintures classiques hyper contrôlées, ces toiles réfléchissent des lueurs malsaines, corrosives, glacées dans le filet transparent d’une bave livide produite par les spasmes qui déstructurent de plus en plus la société, privent de sens toute puissance publique, sapent tout avenir. Célébrant sournoisement ce tour de cochon en apologie ordinaire du nihilisme, c’est une peinture entre trivialité et sublime. Par exemple, cette femme vue de la taille jusqu’au pied, en dessous de la ceinture, est-elle une riche héritière costumée traversant les salons de sa réception, une escorte girl au turbin, une figurante d’opéra ou de partie fine ? Le statut social disparaît dans l’exhibition érotique. Quelle qu’elle soit, elle est danseuse au voile argenté piqué de brillants, tissu de voûte céleste drapé autour des jambes nues bronzées, avec quelque chose des photos racoleuses des magazines populaires, top modèle de seconde zone se substituant aux anciennes esclaves lascives. Mais, et c’est à partir de là que, dérangé, il ne parvient plus à se détacher de ces toiles, dans le drapé transparent qui ceint le bassin de la danseuse, il y a un point absolument compact, lourd, au bas du ventre, en haut des cuisses. Quelque chose de retenu et d’emprisonné, un masque de vie comme violet d’étouffement. C’est l’émergence d’un visage moulé dans les plis, un visage qui accouche, qui sort de là, un portrait de saint suaire pornographique, imprimé dans les tissus, eux-mêmes coagulés avec ce qu’ils recouvrent, le ventre, le giron d’une femme étoilée, pailletée. Quelque chose d’étrange qui regarde, sur le point de naître mais refusant de venir, reste dans les limbes, un refus de venir au monde. Alors que la femme, sur ses talons, est entre le pas de danse et le chancellement, brouille les pistes.

Ce vernis paroxystique, juste une crispation imperceptible à la surface des choses peintes, est du même givre glaçant qui enrobe, empâte chaque geste de son quotidien, dans la glu néolibérale, mortifère, qui n’épargne rien. Fine couche givrée qui dérobe aussi, ankylose plus exactement, sans qu’il s’en rende compte, une part des connexions par lesquelles, en temps normal, passé, présent et futur irriguent l’esprit. Une pétrification qui évolue sans qu’il en ait pleinement conscience. C’est de l’ordre de ces impuissances face aux béances terrifiantes, mais déviées, escamotées, tant qu’il peut. Ou sauve qui peut. Par instinct de survie. Sauf qu’ici, il devient difficile de distinguer entre instinct de vie et pulsion de mort. « Il paraît pratiquement impossible de vivre dans la conscience des dangers immenses qu’encourt à présent l’humanité : on s’en trouverait paralysé. On tente de penser à autre chose, où l’on recherche l’apport d’énergie nécessaire à la vie quotidienne. » (Stiegler, p.376) A force de penser à autre chose, les autres choses s’emboîtant comme dans une mise sous abîme, il atteint un état de dépossession, se résume à l’ombre de son ombre. Pour en sortir, paralysie et recherche d’énergie sont de plus en plus harassantes. Ce dont semblent presque se réjouir les top managers et dominants, les hommes politiques élus, paradant sur les scènes du pouvoir, dans leurs sinistres costumes de croque-morts, raides et engoncés, s’acharnant à tuer à petit feu toute possibilité de rêve, convaincus d’être ainsi les hommes providentiels d’une crise sans fin. Ils recourent aux promesses de sortie de crise, sans voir qu’ils prononcent les formules magiques qui renforcent le démon de la crise. Il vous manque juste encore un peu d’austérité. Ils le narguent, à la télévision, en une des journaux, sur les écrans d’Internet. Regardez-les attiser la violence et criminaliser sans vergogne la jeunesse manifestante, porteuse de nouveaux désirs dont tout le monde a soif. Regardez-les adorer la stérilité et la servilité, regardez-les continuer à conformer les lois du travail aux attentes les plus folles du marché, à amplifier l’aliénation de toutes et tous. Jusqu’à la folie. Et donner des leçons. Il faut savoir faire des choix difficiles et réformer, c’est cela gouverner ! Et se payer ainsi d’épouvantables mots creux qui sapent consciencieusement le moral. Comment ne pas profondément désespérer devant tant d’imbécillité, ne pas avoir envie de se pendre ? Quel espoir de renverser une telle entropie complexe et perverse ? Les bras m’en tombent. Comment, en effet, ne pas rester bras ballants, avec l’impression que tout le poids de la vie s’y effondre, membres énormes, écorchés, vertigineusement abandonnés dans le vide, la peau fine prête à éclater, barbouillée de violets et bleus délicats, vaisseaux rompus. Bras inutiles, dépressifs, sans attaches, sans raison, moignons de viande pendus au crochet du boucher. Quille boursouflée perdue dans les ténèbres, sans boussole. Bras hypertrophié dans l’impuissance et gorgé de mélancolie. « Comment ne pas devenir fou lorsque le devenir paraît ne plus porter aucun avenir, en sorte que le monde paraît n’avoir plus aucun sens ? Le devenir fou procède d’une immense démoralisation, elle-même aggravée par des processus de dénégation de toutes sortes. La démoralisation est ce qui fait perdre le moral. Et le moral, c’est-à-dire aussi la confiance, est la condition de toute action rationnelle, s’il est vrai que la raison est toujours portée par une raison d’espérer. » (Stiegler, p.257)

Penser à autre chose. Comme lors de vertiges où son regard est incapable de se poser sur un point fixe, glisse sans cesse hors de son orbite, aimanté par des pôles désaxés. Il cultive le regard égaré, la pensée filant vers des paysages surexposés, des routes qui se perdent dans la chair buissonnante des lignes d’horizon, des étoffes soyeuses et sombres posées en chapiteaux près d’infinies nudités au-dessus desquelles clignotent des lumières lointaines, signaux d’autres planètes, des parures brodées de fleurs, pendues, vides, où s’enfouir dans le souvenir de matrices protectrices qui faisaient rêver. Et désespérément, inventer des rituels corporels pour échanger, entre amoureux, les dernières faibles lueurs de l’espérance (ou les premières nouvelles raisons lumineuses d’espérer). Par exemple, il se plonge dans le récit des liens du corps fleuri

Le jour tombe, une fine gaze brumeuse enrobe le jardin. Des rayons de soleil vieil or sabrent le feuillage des arbres moussus, traits bibliques où insectes et poussières de l’origine des temps dansent leurs paraboles. L’air qui entre par les fenêtres est tiède, humide et feutré, douce compresse sur le front du lecteur, fatigué. Elle jaillit d’une douche fraîche, le prend par la main et, câline entraîneuse, l’emmène dehors. Courte bousculade imprévue. Il se dit que c’est pour aujourd’hui. Elle ne peut s’en douter, mais son regard, allumé et défaillant, donne l’impression qu’elle sait très bien ce qui l’attend, qu’elle l’espère et en attise, inconsciemment, la venue. Ils s’enlacent et s’embrassent doucement, par petits coups. Le bruit de leurs lèvres se fond dans le chant des oiseaux, les trilles et les coups de becs, les jappements des renards en lisière de la forêt proche, les branches secouées par le saut des écureuils. Tout cela ne formant qu’un seul gazouillis dans lequel leurs corps expérimentent une excitante porosité à toutes espèces vivantes.

C’est très lentement, et tandis qu’ils valsent immobiles dans l’herbe, qu’il la fait jaillir Eve nue de son vêtement, une simple tunique lisse odorante passée après le bain. Il la couvre de douceurs et baisers, en fine pluie par où il s’écoule, hémorragie cosmique de son être, comme immolant son âme sur l’autel de son amour. Dans le velours aérien et sombre de sous-bois, la peau féminine resplendit, émoustillée, lumineuse. Il a l’impression qu’à travers ce filtre cutané de soie, il va pénétrer l’esprit du jardin, comme jamais, passer de l’autre côté. Elle le déshabille aussi, le restitue à son état d’Adam, le saisit aux fesses et, se frottant de haut en bas, l’enveloppant de sa chevelure, l’oint de ses effluves et l’empoigne au sexe, leurs désirs se propagent, explosifs volatiles. La parade les hypnotise, les gestes priment, plus aucun mot, ils sont sans voix.

Il rompt tendresses et préliminaires, plus ferme, la tenant par la taille. Toujours yeux dans les yeux, il la conduit sous l’immense érable, sans âge. Magiquement, comme la tirant de ses tripes, il déploie une longue corde, lasso chuintant dans le soir, serpent souple qu’il enroule autour de son corps, calligraphie d’envoûtement. Il s’emploie à reproduire plus ou moins une figure d’Araki. Comme pour toute copie d’œuvre, il procède par essai, effacement, recommencement, approximation, jouant avec la corde sur la chair, jouissant de la manière dont elle s’imprime et comprime, essayant plusieurs trajets, faisant et défaisant les nœuds, serrant ou desserrant. Tantôt elle rouspète, râle, refuse, sous prétexte que « là, ça lui fait trop mal ». Il cherche les bons passages, où la corde semble épouser le trajet d’une énergie libidinale qui leur est commune. Procédant comme un sourcier*. Et chaque fois qu’il trouve l’endroit adéquat pour poser un nœud, elle acquiesce. Docile et émue, elle se laisse nouer, de plus en plus prise et figée dans les rets qui l’enferment et la pénètrent. Les bras dans le dos, poignets dans le creux des reins, les cuisses ouvertes, les mollets repliés vers l’arrière, les cordes font saillir les formes fertiles, les seins sont dardés, pressés, le ventre dodu est ficelé, la motte charnue, glabre sous une touffe sauvage électrisée, ressort dans toute sa splendeur de fruit juteux, compressée entre deux boyaux de chanvre.

À plusieurs reprises, et dans un geste évoquant les scènes de lynchage, il lance une autre corde vers la cime de l’arbre, essayant de la faire passer dans une fourche solide. Plusieurs fois la corde retombe en sifflant. Ligotée, la fille émet un rire perlé dont les notes imitent celles d’un merle haut perché, à moins que ce ne soit celui-ci qui, par mimétisme, s’empare de l’aria cristalline. Enfin, il réussit l’exercice et cette corde élévatrice peut être nouée à celle qui harnache le corps. Alors, et comme on sonne les cloches ou qu’on élève les couleurs d’un pays cher, il la hisse, la suspend en l’air. Elle pendule et oscille lentement, tout le jardin la contemple, elle en est à présent le centre de gravité. Sous ses cheveux lianes, une énorme chrysalide légèrement écartelée prête à muer, transgressive et phosphorescente. Crapaude. Plus que nue et cataleptique, la captive ligotée, pour se soustraire à la réduction de la posture, s’échappe de son enveloppe terrestre. C’est une lente assomption, elle s’absente et rayonne. Son âme migre dans tout ce qui l’entoure de vivant, orgasme cosmologique. Il ne reste là qu’une coque fantastique, fantasmatique, appareil transitionnel auquel il adresse des prières. Le crépuscule est mordoré.

La nuit est tombée. Il allume trois projecteurs de cinéma braqués sur le corps nu. Il paraît un moment blafard, cru. Le jardin est envahi par ce chant de la bobine qui tourne dans les cabines de cinéma qui se mêle à la musique nocturne d’insectes volants, venant se perdre dans les faisceaux. Des images de fleurs, furtives, comme ces parasites à l’amorce d’une pellicule, une à une, surgissent dans les cheveux, y glissent, continuent à chuter dans le cou, le long des bras, disparaissent. Puis, elles affleurent plus denses, refusent de disparaître, s’organisent en flux et phagocytent la fille origami, aimantées par cette efflorescence érotique. Il projette ainsi plusieurs films où défilent, comme à la surface d’une eau invisible, toutes les fleurs et feuillages du jardin qu’il photographie, filme et sèche dans un herbier, patiemment, depuis des années. De plus en plus nombreuses. Anémones, ail des ours, pissenlits, glaïeuls, renoncules, tulipes, myosotis, pensées, bleuets, glycine, muguets, roses, pivoines, seringat, aubépine, reines des près, oeillets, hortensias, capucines, iris, véroniques, angéliques, digitales, bourrache, campanule, trèfles, orties, phlox, camomille, ancolie, lupins, liserons, millepertuis, centaurées, pois de senteur, pétunias … En boutons ou épanouies, fanées et séchées, isolées ou en bouquets, en brassées, en couronnes, ou en pluies de pétales mélangés…

 

L’ombre des papillons nocturnes, éblouis par les projecteurs, se promène aussi sur le corps qui pendule et infuse dans l’air.

La peau nue n’est plus qu’un tapis de fleurs, grouillant, en relief. Ça ruisselle. Elles tombent du visage, rebondissent sur les seins, tressent des couronnes de petites corolles sur les larges aréoles sombres, autour des mamelons dardés, congestionnés, pointes durcies. Elles coulent sur le dos, épousent la croupe, et disparaissent dans le sillon entre les fesses, tournoient autour de l’anus froncé. Elles dévalent sur le ventre, se rapetissent et enfouissent dans le nombril et en rejaillissent, se défroissent et reprennent leurs tailles normales, dévalent les plis de l’aine, recouvrent le con dodu et s’engouffrent dans la fente qui en est friande, vibrionne de plaisir.

Paupières entrouvertes, elle regarde ces sources florales, jaillissant d’elle-même, tourbillonnant sur son corps, dématérialisant la séparation entre son existence et celles qui fleurissent autour de la sienne. Au point de perdre ses repères corporels, ne plus savoir concrètement où elle est. Vertige. Et elle n’est pas simplement pendue sous les éclairages. Pour sa mise en scène, son amant s’est équipé d’une technologie de pointe. Les faisceaux lumineux ont une dimension tactile. Ils balaient les formes et les caressent, sèment de légères chairs de poule, comme d’imperceptibles frissonnements à la surface d’un étang. D’innombrables fins pinceaux de poils soyeux la touchent partout et peignent le défilé floral, à même la peau. À certains endroits, les fils lumineux interpénètrent les fibres charnelles et tissent une infinie draperie de fleurs. Il s’approche, fasciné par ce ballet floral qui habille et déshabille, métamorphose continue, métaphore sans fin. Et ainsi, à son tour il perd pied devant l’incroyable processus, la réussite inespérée de son entreprise, car les images ne sont pas simplement projetées sur l’épiderme. Il assiste à un véritable double mimétisme . Il s’approche tout près et à son tour les fleurs courent sur sa peau et, dans ce tourbillon orgiaque, pour ne pas la perdre et faire en sorte qu’ils restent du même côté, il noue et maintient le contact via un attouchement imperceptible, intense. Il lui masse le clitoris tantôt du doigt, tantôt de la langue, parmi le défilé floral, l’impression que tout dévale, rien ne reste en place. Son doigt, sa langue sont eux-mêmes pétales et corolles qui caressent d’autres pétales et corolles. Plus rien ne ressemble à quoi que ce soit de connu. Tout se mélange. Ses doigts sont de fins plumets d’asparagus dont il perd le contrôle et sa langue a le velours légèrement râpeux des feuilles de lamier blanc. Il pense en lamier blanc.

L’anus camouflé dans l’exubérance virtuelle des feuilles et pétales est irrésistible, sphincter haletant, diaphragme de chair stroboscopique. À la manière d’un archer qui décoche sa flèche au cœur de la cible, rien que par la concentration mentale, en faisant corps avec elle, il y entortille délicatement l’index, lui-même comme recouvert de lierre, clématite et chèvre feuilles, il entre et sort dans le trou ventouse, et chaque fois qu’il ressort, il se pare d’autres végétaux, et chaque fois qu’il s’enfonce, qu’il la doigte à nouveau, il lui semble faire entrer une flore en folie dans le corps offert. Il lui mange les fesses où filent fugitives fleurs de pommiers et poiriers, néfliers et cognassier. Elle rentre en lui. Le nez entre les globes, il hume un parfum d’épices tandoori, synthèse des odeurs de tout le jardin. Il lui fait goûter son doigt. Elle réagit, lentement, de très loin, paupières entrouvertes, yeux révulsés, presque partie, comme faisant un signe depuis une autre rive.

Pâmée et saoule, son enveloppe corporelle ficelée, toute son âme s’est épandue alentours, dans les éléments du paysage. Elle est partout. Son corps entravé n’est plus qu’une coque, en veilleuse. Sa vie rayonne immortelle. Ses doigts égarés en elle, tout en se sentant bien accueillis par les parois douces et humides, ont l’étrange sensation de branler du vide, de l’absence, de toucher l’absente là où elle se dérobe, exactement là aussi où elle offre prise, quand il lui fait l’amour à distance, dans la tête. Alors qu’avec la calligraphie des cordes qui immobilisent et cadavérisent la femme, il a l’impression d’une capture totale de ce qu’elle est, il sent qu’elle s’échappe, et c’est dans cette échappée qu’il la sent à lui, qu’elle se donne. Exactement comme, lors de ses anciennes chasses entomologiques, il suivait fasciné un insecte volant, rutilant et rapide, mais impossible à identifier à cause du mouvement incessant. Et puis il donnait un coup de filet. Il savait qu’il l’avait attrapé. Son cœur battait plus vite. Pourtant, rien ne révélait la présence de quoi que ce soit dans la nasse. Le vol flamboyant s’était immobilisé. Il était déçu pourtant il savait, il sentait que, par cet acte magique, il avait fait entrer en lui la beauté de l’insecte volant tel que son passage furtif l’avait envoûté.

Il est temps d’interrompre suspension et projection.

Il éteint les projecteurs, le noir total les absorbe.

Il fait coulisser la corde sur la branche. Le corps descend et se pose dans une couche d’herbes et fleurs coupées, abondance de prêles des champs et de petits géraniums vivaces, délicates étoiles mauve nuit aux points dorés. Il la libère des liens. Avec la rosée et la sueur, les fleurs et herbes collent à sa peau. Il la soulève, l’emmène dans la chambre, la dépose sur un grand lit ouvert, draps blancs. Languide, absente, invertébrée. Il la frotte, disperse la couche de végétaux, la tapote des pieds à la tête, pour la ranimer, frictionne les pointes, poignets, tempes. Fasciné par l’empreinte des cordages qui semble prendre vie à même la peau. Elle s’ébroue, heureuse de sentir le sang reprendre sa circulation normale, chaud et bondissant. Longtemps ankylosée et suspendue à un fil, elle a la grâce de qui revient à elle, retour de l’au-delà, inespérée. Quelques fleurs, encore collées aux aisselles, l’intérieur des cuisses et la plante des pieds, se détachent, s’éparpillent sur le drap en laissant des traces imprimées sur la peau ou ne restent que poussières et semences des graminées, pollens libérés par les pistils. Fine poudre de cristaux brillants sur les lèvres, gourmandise buccale avalée pour doper l’imagination et, vaginale, pour décupler le délire fusionnel. C’est à elle, déterminée mais comme au ralenti, de se détendre, de décocher le filet de ses membres lascifs, d’enfermer sa proie mâle et la prendre en elle, enfilée. Tous les liens qui l’enfermaient lui sont entrés dans la chair, font partie d’elle, ils glissent et rampent à la surface de sa nudité, rubans souples qui l’émoustillent, la chatouillent, serpents qui marquent leur territoire charnel, ils s’assemblent en un point de l’espace, au-dessus d’elle, exerçant une attractivité lunaire puissante qui lui soulève le bassin, et enfin, quand elle n’en peut plus et qu’elle le décide, elle aspire le tout en elle, convergeant vers son sexe, liane racine qui pénètre et l’emplit sans fin. Yeux clos tous deux. Elle continue à sentir les fleurs s’engouffrer dans ses orifices et elle l’étreint pour s’ensevelir ensemble sous des édredons de pétales. Il ne cesse de voir la flore luxuriante à fleur de peau de sa belle, et il lui semble se perdre dans une cataracte ininterrompue de corolles.

 

* Le paquet de cordes, un instant, est entre eux deux, maintenu par leurs ventres nus, et comme une excroissance commune. Leurs mains fouillent cet amas de boyaux qui les unit, cherchent les bouts, les doigts touchent autant la peau que les cordages et, à certains moments, leur trouvent une ressemblance troublante, au point de les confondre. Ainsi, s’embrassant, maintenant la boule cordée d’un nombril à l’autre, les mains y explorant des circonvolutions embrouillées et y suivant les enroulements d’un ombilic indémêlable, ils pétrissent d’abord du vide, un objet technique, un ustensile qui, de la sorte, prend leur chaleur et leurs attentes, se charge de leurs désirs indistincts et devient un objet transitionnel à géométrie variable, sans contours fixes. Une sphère noueuse des possibles, une matrice commune, qui ne fonctionne que d’être maintenue entre leurs deux corps, suspendue. Palper les entrailles de cette chose qui se noue entre eux, d’un même entrain, s’amusant quand leurs mains s’empoignent croyant encore suivre le tracé de la corde, les place sur un chemin à rebours vers une nouvelle enfance du désir, une volonté de connaître l’autre par le corps, les mains, les yeux, dans une innocence édénique. « Dans la transformation des règles que provoque l’enchaînement des générations dans l’exosomatisation, la production des objets transitionnels est le facteur capital de production des nouvelles formes de savoirs – du doudou de l’infans aux œuvres de l’esprit, en passant par les instruments du culte. Si l’adulte doit quitter l’adolescence, ses capacités néguanthropiques sont à la mesure et à la démesure de ses possibilités de transporter dans l’âge adulte des ascendants la vertu des objets transitionnels qui sont l’apanage de l’enfance – objets qui, en ouvrant l’espace transitionnel entre l’enfant et la good enough mother, et où « transitionnel » signifie que le rêve et la réalité y sont encore indistincts, inscrivent les possibilités de rêver dans la réalisation sociale du réel noétique, c’est-à-dire de l’être désirant qu’est l’être moral. » (Stiegler p.336) Si bien que ligotant la femme, il aura l’impression non seulement de la nouer à lui-même, et avec lui-même, son propre corps transformé en corde, mais aussi de se lier lui-même, en elle, par elle. C’est pourquoi, durant la longue période où, pendue dans le vide, tournoyant lentement, envahie par les fleurs, il la contemple fixement, il n’aura jamais eu autant l’impression que leurs aléas biologiques n’étaient rien, qu’ils se rejoignaient ailleurs, loin de tout ça, en un point indéfinissable de l’absence, terre inconnue et que c’était de cela qu’ils jouissaient. Ce point indéfinissable avec lequel communiquer via l’objet transitionnel. C’est cela qu’ils échangeaient yeux dans les yeux durant leur pendaison fleurie sous le vieil arbre. Regarder l’un dans l’autre le buissonnement de chair électrique sur la ligne d’horizon. Il du faire un effort pour s’extraire de cette hypnose et la détacher, tout comme se délier lui-même, à temps. Au prix de cet exercice éprouvant, ébranlés et tremblants, ils espéraient entendre recouler dans leurs veines les possibilités de rêver, pour eux, pour les autres. (Pierre Hemptinne)


fresque Kahrs KAHRS Kahrs kahrs Karhrs Kahrs en fleurs modèle fresque sous coupole regards de l'égaré regards de l'égaré regards de l'égaré paysage brume feuille gouttes en fleur route horizon

Diapasons et cadenas, consensus et camouflage.

SONY DSC

À propos, autour de : Les cadenas d’amour du Pont des Arts – Bertille Back, Transports à dos d’hommes – Loris Gréaud, Tainted Love – Jacques Rancière, La méthode de l’égalité, Bayard, 2012.

SONY DSC La première image de Transports à dos d’hommes de Bertille Bak fixe les cadenas pullulant sur les grillages du Pont des Arts. Enfin, fixe, façon de parler, il y a plein de choses qui bougent et frétillent dans le cadre (du moins dans le souvenir que j’entretiens de cette image) : des rubans effilochés, des brins de colifichets, des restes de fleurs artificielles, des écritures tremblées, comme pour rappeler la dimension de courant d’air de ce que sont supposés maintenir soudé les cadenas. Et surtout, en plongée, l’eau de la Seine qui avale et emporte les clés de tous ces fermoirs amoureux, dans ses courants et ses vases. L’eau complice de la fermeture et gage d’oubli de ce qui est ainsi symboliquement scellé, car à force de passer sous le pont, elle finira par rincer les promesses, emporter la clé ailleurs, déplacer les illusions, ronger et rouiller l’anneau qui amarre l’un à l’autre les amoureux. C’est confier la clé du serment d’amour et fidélité au fleuve dont la musique et le flux se chargent d’instaurer de l’oubli. Même si le rituel peut sembler bête, sa répétition, sa multitude, la quantité des cadenas accrochés aux grilles impressionne, gagne un statut plastique qui interpelle, qui donne forme et visibilité, quoi que l’on puisse dire, au désir d’y croire, à l’espoir de conjurer l’effet dissolvant du temps qui passe Après ce plan générique, nous pénétrons un campement gitan, installé en périphérie parisienne, entre autoroute et voie ferrée, comme souvent, sur quelques pelouses ingrates, des lieux sans identités, sous la surveillance continue du trafic, des véhicules continus et de leurs passagers, espace quadrillés par les phares. Toujours dans le bruit des déplacements, des moteurs, des klaxons, des rails. Une bande son de la relative nomadisation quotidienne des automobilistes. Il fait clair et des enfants, debout devant une table, manipulent et mesurent des masses d’objets, évoquant certaines toiles classiques représentant le pesage de l’or. La caméra s’approche pour que nous en ayons le cœur net. Les deux gamins sont occupés à recycler un lot de cadenas du Pont des Arts – la serrure forcée ou l’anse cassée – désormais libérés de la charge de maintenir unies les personnes figurées par leurs prénoms barbouillés avec un cœur approximatif et une date. Les objets n’ont plus aucune charge sentimentale, ils ont été désenvoûtés, empoignés, entassés comme de la vulgaire mitraille. Pour les gosses, c’est une affaire juteuse, du bon métal à revendre au poids. Comme tout est bien organisé, malgré l’apparence de nonchalance, un aîné passe prendre livraison de leur récolte, la transaction étant vite expédiée, routinière. Attention, il ne s’agit pas d’un documentaire, mais d’une oeuvre de Bertille Bak qui pratique l’immersion ethnographique en règle dans diverses communautés faisant l’objet, le plus souvent, d’une certaine stigmatisation. Une fois admise à l’intérieur du groupe, elle n’en tire pas autorité pour décrire ce qui est, mais utilise la confiance instaurée pour s’infiltrer dans les scénarios du quotidien, les rituels qui font tenir ensemble la communauté et souvent sont considérés comme justifiant la stigmatisation. Et elle s’emploie à les faire bouger, elle les expérimente plastiquement, les réécrivant sous forme de variations, de détournement de sens, se situant exactement à la frontière où le regard jugeant de l’extérieur vient rencontrer la matière du cliché, avec lequel, sous conditionnement, activant le germe du stéréotype, il refabrique la caricature et renforce son à priori. Elle tend alors une scène, en miroir, qui flatte l’anthropologie du regard dominant sur ces communautés, scène inventée mais qui peut passer comme une persistance ethnique confortant les valeurs discriminatoires. C’est peu à peu que ce regard blanc consensuel est pris de doute et constate la dimension de fabulation qui le fait marcher. C’est joué assez subtilement au point que ce que l’on considère comme le grand public, dont je fais partie, placé devant ces œuvres, se découvre inévitablement partie prenante d’une méfiance à l’égard de ces gens-là, tout en le niant, se réfugiant derrière une sorte de bon sens commun qui disculpe, décomplexe, comme dirait une certaine jeune droite agressive. Imprégnés malgré soi de ces jugements banals sur les Roms, bien des spectateurs, je pense, seront pris entre deux feux, hésitant entre l’apparence de documentaire qui appuie les préjugés et l’intention fictionnelle, humoristique et critique, qui sape sans en avoir l’air les considérations automatiques. Et ce décalage dont joue artistiquement Bertille Back nous fait prendre conscience, à des degrés divers j’imagine, de notre collaboration par défaut à ce racisme ordinaire. Par le fait même de l’impuissance à participer à une opposition collective au traitement infligé aux Roms, au consensus comme ordre policier dont parle Jacques Rancière, nous validons souvent muettement les rapports d’autorité qui assujettissent certaines minorités : « Le consensus, c’est la mise en place progressive de cette pratique gouvernementale, et de cette représentation du monde commun qui en majore l’opacité à ceux qui y participent, à la fois la nécessité d’un gouvernement d’experts, et la nécessité d’être constamment mis en possession des clés de ce qui se passe. C’est ce que l’on peut définir comme le cœur de la logique actuelle de la police avec le fait que cette logique actuelle construit des images extrêmement importantes et refoule toute une série de populations, de formes de résistance qui sont de plus en plus marginalisées. D’une certaine façon, l’ordre policier se construit de plus en plus comme quelque chose à quoi il n’existe pas de réponse collective, par rapport à quoi il ne peut donc y avoir que des déplacements et des dérives individuelles. L’ordre policier se construit comme ce qui n’a plus en face de soi d’instances conflictuelles au sens de légitimées par l’analyse des situations, mais seulement des actes erratiques, maladifs, criminels et autres. L’achèvement de l’ordre policier est le fait que tout ce qui n’est pas pris dans le système devient une affaire de marginalité, de migration, de pathologie, de délinquance, de terrorisme et ainsi de suite. » (Jacques Rancière, La méthode de l’égalité, Bayard, 2012).

Sa manière de s’implanter dans le quotidien des communautés avec lesquelles elle a le projet de réaliser un film conduit Bertille Back à considérer ce dont est fait ce quotidien comme matériau esthétique et elle invite alors les personnes qui produisent ce matériau et sont produites par lui de jouer avec, à construire une fiction qui raconte leur réalité, intégrant des accents de ce réel « vu par d’autres ». De la sorte, elle leur « propose d’autres modes de visibilité » (J. Rancière) et les dote de la capacité de produire eux-mêmes d’autres modalités du visible. Et ça fait mouche parce qu’en regardant ce film, subversif sous ses dehors gentils, on se sent ris en faute, ce qui réactive le désir de voir autrement toutes ces questions des gens du voyage. Reprendre à zéro, évacuer le contentieux inconscient. On peut en dire ce que le même philosophe dit de son travail d’écriture : « Ce qui traverse tous mes écrits, c’est tout de même de maintenir la désirabilité de ces états de subversion globale des relations d’autorité et de tous les systèmes de représentation qui rendent ces rapports d’autorité acceptables, normaux ou inéluctables ». (J. Rancière) C’est à cela que contribuent les « autres manières de voir » que les artistes élaborent. Dans Transports à dos d’hommes, plusieurs fois nous nous trouvons de l’autre côté du miroir. Souvent, dans les grandes villes, le rapport aux Roms, s’effectue par la musique et dans le métro. Non pas la musique Roms, mais celle qu’ils jouent avec l’intention de complaire, s’imaginant que c’est celle-là que les voyageurs ne peuvent refuser d’entendre, toujours les mêmes scies, les mêmes rengaines sentimentales. Jusqu’à la nausée. Ne produisent-ils pas, finalement, la critique de notre inconscient chansonnier ? Toujours est-il que ces airs mitonnés à la Rom – ces airs mêmes qu’en tout cas moi j’aimerais parfois oublier, effacer – font irruption, étrangers, dans le bruissement souterrain des villes, dans les entrailles bruyantes du métro. Un boucan coutumier, presque amniotique dont ces interventions exagèrent la composante cacophonique, à moins qu’elles ne parviennent à tout couvrir, cela variant selon la subjectivité des oreilles parmi lesquelles tombent ces bouts d’accordéon et de tambourin (ou de boîte à rythmes). Même s’il est fatigant et que quelques fois il nous semble à nouveau insupportable, le bruit du métro nous est familier, nous enveloppe comme un ronron agréable, la preuve que nous sommes bien dedans, transportés. C’est un design sonore presque rassurant, fait de frottements, d’injonctions électriques exprimant des tractions, des glissements lents ou rapides, des freinages souples ou saccadés, mais toujours liés dans une continuité, la preuve d’une administration efficace de la mobilité. La pulsation des portes qui s’ouvrent et se ferment, comme inspirations et expirations conclues par des claquements, ponctuées par une sonnerie et des annonces fantômes. Tout une symbolique sonore que nos corps respectent, ils s’y conforment. Et puis, ce que produisent les voyageurs, les pas dans les couloirs, sur les quais, les frottements entre sacs et épaules, le transit calme ou bousculé des corps dans la mécanique des escalators, les voix surtout, les paroles, comme un essaim qui se compose, se décompose, est déporté par fourgons entiers se déverser et se recomposer ailleurs, mélangé à d’autres essaims. Un brouillard de murmures qui agrège, désagrège, agrège. Un design sonore qui trace des flux sensibles au gré des noms des stations qui deviennent quasiment des lieux utopiques, ailleurs, en tout cas différents de leur vis-à-vis, portant le même nom, à la surface. Des trajets sensibles et poétiques que suggère Bertille Back en récupérant ces anciens équipements qui permettaient, en appuyant sur un bouton portant l’intitulé du lieu où l’on entrait dans le métro et un autre symbolisant celui où l’on espérait en sortir, de voir apparaître en points de lumière, le trajet à accomplir, sur la carte de l’ensemble des lignes souterraines. En sus des lumières, l’artiste donne  entendre l’atmosphère sonore de chaque station. Elle confie de la sorte aux sons ambiants une capacité fictionnelle qui leur est rarement reconnue. Et c’est dans ces cocons wagons bruyants du nomadisme métropolitain que surgissent les musiciens Roms, nous rappelant à chaque fois que nous sommes dedans et eux dehors, dans ces allers et venues qui nous conduisent à notre travail ou qui nous permettent de nous livrer à notre tourisme, car le tourisme, c’est bien connu, est bien prioritairement une activité de sédentaires, les gens du voyage en étant par définition exclus. Cette délimitation d’un dedans et d’un dehors communautaire, sinueuse, tortueuse est un des ressorts sournois du racisme. (Et je sais que, lorsque cette limite concerne la proximité avec le territoire gitan, je dois être particulièrement vigilant, car du ressentiment personnel ne manque pas de vicier mes réactions, ayant été avec un ami, du temps de l’âge d’or de l’auto-stop, en quelque sorte kidnappés et emmenés dans un camp romanichel pour y être proprement intimidés et dévalisés par consentement !)

Mais ensuite, heureusement, Bertille Back renverse la perspective et nous montre un groupe de musiciens Roms qui se réunissent dans une caravane démontable, vite pliée et vite reconstruite. Il ne suffit plus de se déplacer, d’accrocher la caravane à une voiture pour migrer vers un autre parking, un autre terrain vague, il faut pouvoir littéralement disparaître. En même temps, on assiste à l’exercice de l’installation de la caravane, comme au montage d’un décor stéréotypé, attendus par les spectateurs. Une fois rassemblés, ils répètent leur répertoire non sans diffuser, pour s’accompagner, et comme une manière de se donner le la, des fields recording de stations de métro. C’est la bande-son qui leur est devenue indispensable à jouer, tellement leurs talents musicaux s’en sont imprégnés comme trame inspirante et tissu sensible de partage avec leurs auditeurs pris en otage, s’exerçant à jouer en fonction des bruits de fond, à se mettre en accord, au diapason, ou à cultiver un subtil désaccord, dedans tout en restant dehors. Et on nous montre comment un bruit de dedans, transposé dans un autre contexte, devient une rumeur du lointain extérieur que d’autres sensibilités s’emploient à intégrer, infiltrer, assimiler, hybridifier. cela relevant déjà, alors, de l’art du camouflage préfigurant la fin de la vidéo où Bertille Back orchestre une magnifique opération d’occultation et d’offuscation du camp des Roms. Elle a supervisé la confection de grandes bâches de camouflage pour recouvrir les roulottes et elle filme leur déploiement, exécuté presque militairement. Jusqu’à ce que le camp ne soit plus identifiable. De fait, que ce soit du train qui passe sur sa voie surélevée, ou des voitures qui défilent sur le périphérique, on ne voit plus rien. Où sont-ils passés ? Il y a encore une heure, hier, ils étaient là, et d’un coup plus rien !? De quoi affoler le fantasme quant à la volatilité diabolique des Roms. Ils sont à l’intérieur, regroupés, lisant, tricotant, jouant aux cartes, regardant la télévision, racontant à l’ombre. Par similitude, on ne peut que penser à ces scènes où, chez nous, on s’entassait dans des abris au sous-sol pour se rendre invisibles et surtout se protéger des attaques nocturnes d’ennemis envahisseurs, de prédateurs. Là aussi, la vidéo engage une inversion : nous sommes les prédateurs pour cette communauté contrainte de se camoufler, se soustraire à notre regard panoptique, pour vivre tranquille. Une des bâches de camouflage est exposée, enroulée contre le mur. Il serait intéressant et savoureux de voir et entendre les palabres préparatoires à ces opérations, qui installent la complicité entre Roms et Bertille Back, de mieux comprendre le travail de terrain, l’investissement consenti pour dévoiler la dimension politique d’une situation surexposée et donc cachée, via le régime esthétique. Travail sur le terrain et à même le réel dont se chargent de plus en plus d’artistes. « La première fois que j’ai entendu parler « d’extraordinary rendition », c’était par une conférence performance de Walid Raad à Beyrouth. Je n’en avais jamais entendu parler. Des artistes vont un peu partout sur le terrain, sur des modes plus ou moins militants, documentaires ou plus sophistiqués pour nous décrire autrement les situations qui sont par ailleurs l’objet d’un cadrage médiatique ou pour nous parler de situations qui tombent hors de ce cadrage. (…) L’important est dans ces opérations de reconfiguration : faire voir des choses qu’on ne voyait pas, déplacer la manière dont les corps sont présents et représentés en face de nous, dont leur puissance ou leur impuissance sont mises en scène. » (J. Rancière)

Mais, petit retour en arrière, au moment de l’image fixe des cadenas qui ouvre le film. Je me suis alors souvenu avoir vu récemment une installation qui exploitait le même matériau. Il m’a fallu quelques minutes (la durée d’une première projection de Transports à dos d’hommes) avant de me rappeler qu’il s’agissait de Tainted Love de Loris Gréaud, à la Galerie Yvon Lambert. Et si l’on imagine mal l’artiste mener une expédition nocturne au Pont des Arts avec une pince, il est probable qu’il ait acheté un lot de cadenas, directement ou via recel, aux gitans du film de Bertille Back ! Ces cadenas, il les fond et en tire une série de sculptures constructivistes (c’est le terme officiel que j’ai rencontré dans plusieurs commentaires). Certains considèrent que l’origine du matériau n’a aucune importance et que les sculptures valent en elles-mêmes, sans contexte particulier (toujours ce parti pris de défendre une zone de transcendance où l’art s’auto engendre). Si l’on embrasse ce parti pris, effectivement, on peut considérer que les sculptures ne sont pas dépourvues d’une certaine beauté, alignées sur leurs socles, enfermées sous leur cube transparent, représentant une sorte de n’importe quoi, superbement intrigante et stérile. Si je les inscris dans la narration qui valide d’une manière ou d’une autre l’origine du matériau – les cadenas d’amour, le serment que l’on scelle en liguant mécanisme et symbolisme, en espérant la longévité de la félicité amoureuse – alors les sculptures sont objets de fiction. Et de les avoir observées sous cet angle, fossiles de fusion maintenus comme des paillettes en atmosphère stérile, attendant leur réincarnation dans d’autres serments, une pelote narrative dévide lentement son fil dans l’imaginaire, même longtemps après, et ces pièces sculptées ne cessent de raconter. Il n’est alors pas indifférent que ces n’importe quoi proviennent d’une démarche incluant de fracturer les cadenas, violenter et rompre la symbolique des serments soudés et individualisé, chaque cadenas représentant un couple bien distinct des autres. Si la croyance de sceller en un endroit consacré un objet garant de l’union amoureuse est réelle, le descellement de ces objets de garantie aurait pour conséquence de rouvrir le jeu, de délier tous les serments, d’ouvrir grandes les portes d’accès à tous ses cœurs engagés, rebattre toutes les cartes des coups de foudre. Pour réaliser ses sculptures, ensuite, les cadenas ont été fondus ensemble à haute température, les histoires singulières qu’ils maintenaient closes en boucles hermétiques se coulant dans l’indistinction de la grande fusion matérielle.

Les sculptures sont le multiple d’un même informe, les répliques d’une pièce intérieure, viscérale, cardiaque, commune à toute construction amoureuse, variant juste au niveau des proportions et des contours, le genre d’outil organique qui, bien qu’invisible, tient les choses ensemble. C’est sa corporéité, l’énergie qu’il dégage comme une dynamo fonctionnant par friction entre tiges, qui porte les affinités électives vers le haut de la chair et de l’esprit, soutient l’élan, assemble les petites transcendances. Je pense à la fonction fusionnelle de ces fers en acier qui structurent le béton armé. Ou à ces tiges filetées qui rendent solidaires plusieurs blocs ou panneaux de constructions. Des fagots de traits d’union mécaniques pris l’un dans l’autre, éprouvés, tordus par les épreuves, limés par l’adversité, entaillés, ayant encaissé des chocs, décentrés et finalement, enrayés. Autant de pièces motrices, axes d’articulation, arbres à cames scratchés, fondus, enrayés, images de bobines électriques, liant deux corps, et deux âmes, et qui se rompent, explosent en plein sublime désertique, raides, en panne. Les traits d’union phasmes, après le temps du mimétisme, se sont phagocytés, bouffés l’un l’autre, se désolidarisent. (Contrairement au rendu photographique amateur, l’ensemble est exposé dans une lumière crue, en une crypte clinique.) L’ensemble baigne dans un son cristallin, une harmonique magnétique qui vibre entre les cellules du vivant illuminé d’amour, crissantes de désir, un son d’emblée proche de la rupture aussi, de l’acouphène céleste qui rend fou, celui d’un diapason partagé qui tinterait de manière absolue, avant d’inévitablement se différencier en strates et rubans inconciliables. C’est l’écho sidéral du choc entre silence total et premier bruit. Rencontre spectrale, collision entre néant et cri de reconnaissance, hystérique. Il a été produit dans la chambre anéchoïque de l’Ircam et capturé, enregistré par Lee Ranaldo. C’est exactement le timbre magique d’un cadenas qui s’ouvre, d’un serment qui rompt, libéré et submergé aussitôt de possibles jusque-là refoulés, chant de sirènes qui tournoie en une seule onde suraiguë, une équivalence neutre, diabolique, entre perte et délivrance, qui égare l’ouïe et effraie les sens. L’équivalent de l’eau de la scène dans le plan fixe de Bertille Back. (Pierre Hemptinne) – Commander le livre du blog Comment C’est ? – Lectures terrains vagues – via le site de l’asbl Bruits

Bertille Back

CamouflageTainted LoveTainted LoveTainted LoveTainted Love

En attendant Silaz

Hélène Lenoir, « La Folie Silaz », Les Editions de Minuit, 220 pages, 2008

 lenoir1

Il faut expliquer le livre par ce qui ne s’y raconte pas et que toute la narration laisse entendre, allusive, l’acte originel qui, après un long travail, se traduit en cet acte d’écrire, de palper par les mots et les phrases les contours d’une scène, d’une relation. Contours palpés à travers les traces que ce passé a laissé dans les manières de vivre et de penser quelques personnages. Et l’on imagine que, sur le moment, les éléments de cette scène première se sont vécus sans démesure particulière. Le roman prend son sens dans l’impact démesuré que finissent par prendre quelques événements rares, ramassés dans une période courte de la vie de Carine. Un impact qui croît comme un cancer, à force d’interprétations, d’attentes trompées. Le texte sinueux enquête sur l’assimilation lente de toutes les dimensions traumatique de l’acte. Comment la collision avec le réel survient de façon banale et comment, avec le temps, ses répercussions s’amplifient comme une avalanche, comme une déviation au départ anodine, un simple changement d’itinéraire, mais qui se révèle bien plus tard « mortelle », fatale. Le roman et l’écriture d’Hélène Lenoir, l’air de ne pas y toucher, par petites phrases distantes, fouillent ces étranges blessures.  Au départ, une scène de séduction, violente. Brutale dans l’intensité de l’attraction et, presque, simultanément, celle de la répulsion. La force de la possession que l’on ne s’explique pas. « Il s’est assis sans rien dire à côté d’elle. Quand on lui a apporté son verre, il a commandé un double espresso, s’est allumé une cigarette sans filtre et la lui a tendue. Elle l’a prise. Il s’en est allumé une autre. Elle s’est sentie sa chose. Possédée, en cinq minutes à peine, parce qu’il se taisait, ne la regardait même pas en fumant tranquillement ce tabac fort dont elle n’avait pas la force de tirer une seconde bouffée. Elle ne pouvait pas non plus toucher à son verre alors qu’elle mourait de soif, ni décroiser ses jambes pour déplacer le classeur dont les bords lui entaillaient le ventre. Cette sensation de fondre tout entière comme les deux sucres qu’il s’était mis à dépiauter, à faire délicatement glisser dans sa tasse et à diluer en trois de cuillère dans son café brûlant. » L’attirance autant que la fuite, dans un cocktail paradoxal qui rend fou, peut-être d’ailleurs inspiré par la folie. Tant le personnage (Georges Silaz) à l’origine des tourments de Carine (mais aussi de sa sœur Muriel) reste inexplicable pour ses proches. Fou. La violence est déjà dans le genre de rapprochement entre Georges et Carine, rapport qui comporte une certaine charge de déviance. Entre une adolescence qu’il faut mettre à niveau en math et son professeur particulier. Quelque chose de fou, pas très balisé, où l’on voit bien le côté suicidaire, presque sublime de l’adolescente qui se sent défiée charnellement par une figure d’autorité, plus adulte, qui cherche à se donner de façon absolue, sans reste. Si, durant tout le roman, on parle de Georges comme d’un disparu, de quelqu’un qui se serait retiré du monde, c’est qu’il a bien fait le choix de s’engager dans une vie militante (l’humanitaire au Chiapas) plutôt que dans son amour. Choix qui résulte d’un conflit difficile à résoudre. Et qui a fait des dégâts. Ils ont quand même eu un enfant (Do) qui vit sa grand-mère, comme un être un peu indistinct, sans avenir particulier, sans devenir. Comme toujours dans les limbes, en attente de ses parents. Il est une sorte  d’appât que sa mère surveille, au cas où le père viendrait s’en occuper. Car si Carine a reconstruit sa vie loin de là, il s’agit d’une nouvelle vie qui repose bien sur ces fondations, un simple recouvrement. Elle est travaillée en permanence par ce qui la lie à ce passé. Essayer de comprendre, essayer que ça recommence. Évacuer le poids de cet énorme ratage, le poids d’une bêtise de jeunesse qui lui pourrit les tripes. C’est un texte friable comme du schiste. Avec beaucoup de petites strates, fines, longues, brisées, écrasées l’une contre l’autre. Comment la grand-mère s’accapare l’enfant. Comment le désir transgressif de l’adolescente irradie de lumière. Comment l’amante blessée et la sœur s’entraident et se haïssent. Comment le fils compense par la pire bouffe et la pire des sédentarisations téléphages. Comment la folie se transmet. Comment l’amant, le fils et le frère, perdu, imprévisible, injoignable, s’avère finalement, en fin de texte, plutôt facile à localiser et contacter pour quelqu’un de « normal », extérieur au drame originel… Mais les phrases d’Hélène Lenoir ne se perdent pas dans cette complexité, elles démêlent l’écheveau, dépouillent le complexe à la recherche du rien, pour ramener tout au rien. Elles donnent l’impression d’être rarement univoques, d’une seule pièce, plutôt basées sur la bifurcation et la duplicité. S’y croisent le narrateur et la pensée d’un personnage (sans toujours une ligne de démarcation très marquée, juste trois petits points, une virgule, le minimum de la ponctuation peut engendrer de grands changement d’orientation). Le discours direct et indirect s’y passent le relais. Le subjectif alterne à un commentaire objectif. Un acte et une contemplation. Une nature morte et une accélération événementielle. Un plan fixe et un travelling imbriqués. L’avant-plan et l’arrière-plan réunis. Monologues et dialogues peuvent empiéter les uns sur les autres. Un style très personnel, mais aussi un style très « édition de minuit ». (PH) Bibliographie.

lenoir2