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Visitations, résurgences et biens communs

Résurgence

Librement divagué de : Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle » (La Découverte, 2014) ; Laszlo Krasznahorkai, Guerre & guerre, Editions Cambourakis 2013 ; Thomas Monin, Aurora, col de Fambetou au Pic Saint-Loup (« Aux abords des paysages, métaphores ») ; Claude Lévêque, Le bleu du ciel, Rodez…
résurgence marte

À la nuit tombée, il observe un jardin accablé par la canicule, un verre de vin à la main. Il est loin de chez lui, posé là comme un corps étranger et, s’intégrant petit à petit à ce qui l’entoure, il entame déjà, malgré lui, un processus d’ancrage, presque une auto-fiction spontanée et gratuite. C’est à la mesure de ce sentiment d’être coupé de ses activités coutumières, suspendu, déraciné et désactivé. C’est presque délicieux, signe distinctif des vacances, et néanmoins non dépourvu d’appréhension. Interstice entre exaltation et abattement, nouveauté en perspective d’une part et renoncement à ce qui était en cours d’autre part. Les plantes, domestiques ou sauvages, sont exténuées, vivent au ralenti, réduites aux fonctions vitales minimales. La sécheresse les a presque complètement minéralisées et leur donne cet attrait irrésistible des choses lévitant entre le cadavérique et le sommeil habité de rêve. Lui aussi se sent résumé aux quelques gestes ténus qu’il effectue, retranché dans le peu que son organisme parvient à capter. Le temps de humer la surface du vin, les yeux clos dans cette intimité humide de l’ivresse, et, relevant la tête pour embrasser du regard l’étrangeté du jardin d’un soir, il étouffe un cri d’émerveillement. Une nuée de fleurs pâles, luminescentes et volatiles dans la pénombre, captant une brise imperceptible aux autres êtres, a surgi, là, à portée de main. Pâles et brillantes comme des ailes de papillons. Il n’y avait rien quelques secondes avant, rien que broussaille sèche. Ce surgissement a quelque chose d’infiniment délicat et de bestial, même si ce qualificatif semble exagéré, il est au plus juste de ce qui le frappe et révèle une relation excitante à la chose apparue. Comme par substitution, reliée mystérieusement aux désirs latents et polymorphes qu’entretiennent en lui les réminiscences de sa dernière expérience amoureuse, déjà enfouie dans le temps, disséminée, de plus en plus insituée, lui appartenant de moins en moins sans pour autant se dépouiller de son sens. C’était comme si ce qu’il craignait de perdre en s’éloignant de ses habitudes – de son cabinet de lecture où l’inlassable et balbutiante interprétation de textes atténue l’impact de la séparation – se manifestait à distance pour le rassurer. « Où que tu ailles, le fil des pensées qui te constituent, qui se nourrissent de toi et, allant et venant, en nourrissent d’autres ensuite, dans les airs, poursuivra son cheminement, ses recherches. » Il reconnaît dans cet éblouissement les pétales qu’il a mis à sécher, il y a quelques jours, avec l’idée de collecter les dessins floraux qui lui semblent illustrer le langage informel qui s’établit à distance avec la disparue. Pas vraiment un herbier, mais une collection de formes abstraites entre animalité, humanité, plantes, objets, bouts d’êtres hybrides témoignant de ces empathies qui l’effleurent, l’interpellent et l’invitent doucement à repenser les manières d’être au monde, respectueuses des essences inappropriables, défaisant les systèmes possessifs, inspirant des pratiques de partage, spirituelles, matérielles, en tout cas exploratoires, hors de toute linéarité et binarité. Désireux d’apprendre qui est précisément cette plante qui l’illumine, il fouille une flore, interroge des connaisseurs et apprend qu’il s’agit d’une onagre bisannuelle, dont un des noms communs est « belle de nuit ». Cette visiteuse inattendue, émissaire de l’amante évanouie dans l’univers, le réconcilie avec le départ et le mouvement, lui rappelle que le travail de langue qu’il poursuit n’a pas de lieu assigné, pas de cocon, pas de bureau, il est immanent au contact avec toutes les choses qui passent. Que ce soit à la table d’écriture ou à la dérive dans la visite vacancière d’autres pays, la fabrique continue, il n’en a d’ailleurs pas la maîtrise absolue, il n’en est qu’un maillon. « Le pouvoir qui est immanent à la langue, du moins aussi longtemps qu’elle est vivante, est celui de « faire émerger le nouveau » par voie d’autotransformation, c’est-à-dire de faire apparaître de nouvelles significations autrement qu’à partir d’éléments de signification déjà disponibles. » (Commun p. 442) Et c’est ce fil d’émergence du nouveau qui le relie à la disparue, la perte engendrant la réinvention, par le biais d’une correspondance imagée soutenue d’une discipline mentale cherchant sans cesse à dire, écrire, décrire en quoi les retombées de cette expérience modifient son réel, sa relation aux choses, se mêlant aussi, bien entendu, à toutes sortes d’autres influences contextuelles. Sans début ni fin.

Il chemine sous le soleil à l’intérieur d’un immense cratère qui pourrait figurer la béance mythique des songes. Il parcourt les sentiers tracés – parfois à peine dessinés mais fine survivance d’usages millénaires – sur les flancs de ce cirque, petit point perdu dans les couches géologiques dont la configuration actuelle, non clôturée, est le résultat de processus amorcés il y a deux millions d’années. Même pour un profane, ce que raconte le site sur sa formation, sur l’action du vivant à travers les roches, les gorges, les failles, les végétations accrochées en boules aux pentes calcaires lisses ou balayées d’éboulis, subjugue, enferme dans la peau d’un somnambule traversant un paysage lunaire. Récit tellurique multidirectionnel. L’origine de ce qui est là sous les yeux est ce qui s’est formé aux fonds des océans, sédiments se transformant en roches, marnes, dolomies, selon une échelle temporelle qui ne peut que rendre ridicule celle de l’humain qui y chemine. La configuration actuelle résulte de poussées magmatiques qui firent émerger des eaux un vaste plateau que fracturent ensuite des mouvements tectoniques. Des failles s’ouvrent. Il faut encore des millions d’années pour que l’érosion, en fonction des ruissellements évolutifs et de la nature des roches, mène à bien son travail de modelage (momentané). Sans être capable d’identifier précisément les différentes traces de cette histoire, en cheminant dans cette espèce de cathédrale souterraine à ciel ouvert, il se fait pèlerin processionnel célébrant la création non divine de la terre. Perdu dans les circonvolutions du cirque pétrifié par le soleil, marcheur de l’intérieur, méditant l’organisation et le devenir de ses propres couches sédimentées qui forgent sa petite histoire et qui, mises en contact avec la puissance évocatrice d’un tel environnement naturel, lui rappellent n’être qu’un grain dans l’immensité, tous les devenirs, infimes ou immenses, placés en miroirs, imbriqués. Ses pas réguliers dans les cailloux et la poussière, la lumière aveuglante, le regard happé par le vide circulaire l’engourdissent d’une douce hypnose, l’impression de descendre le long des parois tantôt arides tantôt boisées, comme suivant le pas d’une vis tournoyant vers le gouffre des désirs enfouis. Il n’est qu’un touriste qui en croise d’autres dans ses pérégrinations, mais il est aussi, isolé, refermé sur lui-même, un égaré effectuant une descente orphique. Son corps ainsi que tout ce qui l’entoure s’enveloppe d’une légère transe onirique, de cette volupté qu’il éprouve quand, plongeant dans le sommeil, il cède à une raideur cadavérique aux confins de la fabrique du rêve, là où les sens sucent les racines de l’irréel.

Cette indolence ambulatoire est déchirée de temps à autre par des apparitions, ténues et éparpillées dans le paysage même et qui le mettent en alerte. Presque rien. Entre les arbres, dans un vallon, à l’angle touffu d’une prairie, au creux de roches accumulées, l’éclat provisoire d’un miroir sombre ou flaque d’azur, visible sous certains angles ou une laitance étincelante, dont il lui est difficile de déterminer la direction du courant, peut-être même une fois vers l’Est, une fois vers l’Ouest. Rapide. « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Des émulsions blanchâtres, irisées ou des eaux dormantes en des lieux inattendus. Des coulées, des échappées qui évoquent, selon le climat typique de certains contes, l’apparition véloce d’une robe blanche dans un sous-bois, invitant à poursuivre une dame imaginaire jusqu’à perdre haleine. Ou ces troubles de perception préludant à l’illusion de nymphes tournoyant lascives dans l’eau d’un torrent. Comme, en certains froncements du désert calcaire, un panache d’écume, à l’instar de ces vapeurs qui, à la surface des océans, signalent la présence d’une baleine. D’un être fantasmatique, caché, et qui soudain, malicieux, aurait envie de jouer à cache-cache. Il continue sa progression, intrigué, tandis qu’un grondement de plus en plus distinct monte vers lui, indéterminé. Il sait qu’il s’agit d’eau vive, mais il s’égare dans la ressemblance avec les vrombissements précédant les états d’hallucinations, préludant aux initiations de certains rites. Ces signaux somme toute quelconques, traînes laiteuses ou exubérance d’écume dans le paysage asséché, aride, le prennent à la gorge quand leur répétition et recoupement captent les fluides de son esprit. Ils drainent ses pensées – comme répondant alors à un appel – vers les archives cérébrales consacrées à une autre blancheur extatique, celle de la peau de l’amante déshabillée la première fois et révélant une nue immensité où se perdre, nudité sans bord impossible à contenir dans les mains, à embrasser du regard. Nue bornée d’aucun point cardinal, illimitée. Il lui semble retrouver, impressionné par les signaux paysagers évocateurs et en humant l’air, comme dans ces parfums de poussières réveillées par la pluie, ce vertige tactile, optique et olfactif devant la peau offerte et aujourd’hui retirée comme une marée. Au dernier coude du sentier, entre les troncs et broussailles, le grondement amplifié et les hallucinants ruissellements de nymphes ne font plus qu’un. Entre les branches, il distingue les torsades de mousse brillante et les bassins calmes, émeraude. Encore quelques pas, il surplombe la pleine résurgence. C’est dehors et c’est dedans. Digue rompue. Il n’y a plus de séparation. Spectacle total et à l’air libre du déferlement de plaisir tel qu’il se propage en lui, refoulé, depuis que l’absence transforme le souvenir des fusions amoureuses en forces fuyantes, libres, engendrées par eux mais désormais détachées de leurs existences et n’appartenant plus à personne, restituées à la nature, l’informel sauvage, non domestiqué. Une rivière, là, surgit à la lumière en plusieurs bras – ou plutôt déverse des flots de lumière qui illuminent l’atmosphère de fines gouttelettes brumeuses, infimes flammèches livides de phosphore – après une longue course souterraine dont le tracé demeure inexploré. D’un coup il est douché, électrocuté. Parmi les arbres, des bâtisses de pierre, astucieuses et rudimentaires, chevauchent les cascades. Encastrées. Ce sont d’anciens moulins. Des outils communs où les paysans venaient moudre leurs grains, faire farine. Puis ce furent des moulins hydrauliques produisant de l’électricité, autre bien commun. Assis sur les promontoires rocheux, appuyés aux arbres ou aux fenêtres de la bâtisse, baignant leurs jambes dans l’eau calmée d’un bassin, plusieurs visiteurs et visiteuses sont là, attestant qu’il s’agit d’un bien appartenant à tous, le paysage au sens large, les éléments naturels, la technologie humaine installée là pour en extraire une production culturelle ou industrielle. Mais cette compagnie ne le dérange pas. Au cœur de ce partage du lieu, concret et imaginaire, il éprouve d’une part des sentiments similaires à ceux des personnes se livrant au repos contemplatif, quasiment universels ; il développe d’autre part des perceptions plus singulières, voyant dans la résurgence de la rivière, si troublante de jaillir ainsi d’entrailles terrestres non cartographiées, une analogie avec la manière dont ses amours ensevelies ne cessent de rejaillir là où il ne les attend plus, et ainsi l’irrigue, attestant que l’expérience une fois inaugurée ne se clôt jamais vraiment. Et reste indomptable, tout comme la rivière, aujourd’hui presque calme, mais pouvant d’autres fois être violente, destructrice. Par exemple, quand le débit atteint 200 mètres cube à la seconde, qui et quoi lui résiste ? Et qui sait, peut-être que ses élucubrations subjectives transitent vers ses voisins séduits par le lieu ? En tout cas, lui se sent délivré, il cesse de penser à cet amour en termes de choses dont l’important serait la possession personnelle, exclusive, totale. Non, c’est une force qui l’irradie et voyage, du coup il n’y a plus réellement de perte, de rupture, tout est plus fluide… Après avoir sillonné la fournaise des parois du cirque – rétrospectivement, ce temps de marche se confond avec le temps d’errance sans fin, ayant commencé lors de la volatilisation lointaine de l’amante – , la gorge de la résurgence est d’une fraîcheur bienfaitrice, reconstituante. Ce sont plusieurs flux qui fracturent la roche ou franchissent les arcades du moulin, à travers ses turbines inactives. Un long ruban moelleux de chantilly ou kilomètres de soie nuageuse et cireuse dont on se sert pour représenter les ailes d’ange, se fractionnent plus bas en rouleaux de charpies immaculées, rouleaux chaotiques de dentelles glacées, frappées, qui disparaissent et se recomposent sans cesse. D’une fente élargie, sur un pan de roche sombre, c’est un ruissellement réticulaire de longues et fines lanières nerveuses, dont le dessin varie continuellement mais sans réellement changer, ressemblant aux cieux zébrés d’éclairs de chaleur. Un filet qui se dissout ensuite, se reforme en masse de neige compacte, iceberg qui plonge et impulse le courant qui, plus bas, rassemblé, assagi, ébauche la rivière proprement dite. Le rideau de tulle virginal, craché par le monde obscur, se fragmente en glissant sur la roche d’ébène luisante, se mue en tonnes de caviar nacré dont les billes polies, roulent, voltigent, se cognent, rebondissent, mais reste agglutinées dans une sorte de gelée givrée ivre de vitesse. Granité de gélatine séminale, femelle et mâle, broyée, agitée, chute de grains stellaires moulus par cette immobilité vertigineuse et fracassante où le même déferle sans cesse recommencé. Comme dans ces fontaines qui fonctionnent en vase clos, la même eau sans cesse pompée, repassant infiniment dans les mêmes figures. Ça déferle et ça semble pris dans la glace. Catalepsie hydraulique et vélocité onirique conjuguées, exacerbées. Perles de sueurs roulant sur la peau satinée, pâmée, mate et claire dans la nuit. Filets de salive argentée de lèvres à lèvres proches du râle. Évocation de ces infimes baves extatiques, aux commissures des lèvres, ou pleuvant très loin au fond des yeux, chapelets de bulles délicates, aussi insaisissables que le mercure, aux confins des ruptures. Et sur le bord des jets torrentiels, multidirectionnels, mousses, algues, lichens, fleurs, poils, cheveux, cils discrets et détrempés, brillants de cette humidité sombre des profondeurs. Presque grelottant. Fasciné par le spectacle, naturel et culturel – l’homme ayant cherché depuis des siècles à tirer parti de cette résurgence foudroyante, cherchant par tous les moyens de transmuter sa fascination pour cette énergie folle en moyen de produire de l’énergie domptée –, et surtout emporté par les images intérieures, mimant les cascades pour explorer en lui le ruissellement souterrain de ses désirs tus mais toujours actifs sous d’autres devenirs (travestis), il projette mentalement l’inimaginable. Comment remonter le cours de la rivière ? Comment réinventer la vie, par quelle action poétique et politique ? La beauté de ce qui jaillit là, irrépressible et indescriptible, indispensable au bien être sur le long terme des êtres qui viennent l’admirer, sans mots, rappelle à tous, femmes, hommes, adultes, enfants, personnes âgées, ne serait-ce que confusément, que ce genre de chose, incalculable et insondable, doit rester intouché par le capitalisme et sa folie de propriété. C’est absolument vital. Bel exemple : les moulins ont été régulièrement ravagés, détruits par les crues et ne sont plus, aujourd’hui, que monument mémoriel d’une possession avortée de la nature. Cette dimension que rend palpable la résurgence, il faut la défendre et s’en inspirer pour en transposer la beauté dans d’autres agir, individuels, subjectifs, collectifs, réinventer, autour, une dignité de l’être non réductible au marché. « Le point décisif est là : dans cette perspective, les droits fondamentaux et les biens communs se définissent réciproquement. Les « droits subjectifs » sont redéfinis comme des droits d’accès à des ressources fondamentales pour la vie et la dignité : l’eau, la santé, l’éducation sont des biens communs, non parce qu’ils le seraient par nature, mais parce qu’ils correspondent à des droits fondamentaux opposables à la double logique des marchés et des Etats, composant au moins virtuellement un droit commun supérieur aux souverainetés publiques comme aux droits de propriété. » (P.541)

Quelque chose de similaire, en plus elliptique et aérien, le surprendra devant une silhouette de baleine échouée dans le paysage du Pic Saint Loup, dans l’aire d’un col, partage entre deux vallées. La présence de l’objet a quelque chose, d’abord, d’abrupt et saugrenu, sans aucune présentation. Cela pourrait être une enseigne lumineuse encombrante dont quelqu’un se serait débarrassé. Le matériau évoque en effet ces tubes qui, le jour, sont gris, sans aucun attrait mais, la nuit, se réveillent, illuminent, jettent de la couleur, clignotent… Tel quel, jouant sur cette ambiguïté du matériau industriel, l’objet laisse entendre une résurrection. Animal marin fantomatique, venu par les airs, peut-être un nuage en forme de cétacé, posé sur l’arête d’une colline. Les tubes souples constituant la silhouette de l’animal ont, en outre, la couleur et l’apparence de ces stries crayeuses dans les falaises, anciens fonds océaniques, et pourraient se confondre avec un fossile réanimé, extrait de sa gangue rocheuse. Et, vue de loin, l’armature figurée de l’animal se projette sur le bestiaire fantasque que suggère les silhouettes particulières des montagnes proches, sa forme ayant quelques analogies avec le profil de l’Hortus et l’abrupt dressé du Pic, et pourraient suggérer l’âme de l’animal à qui ces reliefs auraient servi jusqu’ici de tumulus, épousant sa morphologie phénoménale. Dernière apparition fragile avant extinction de l’espèce ? L’œil pénètre dans ces entrailles tubulaires, regarde le paysage à travers ses arceaux et tressage, le spectateur est dans la baleine qui est dans le paysage, éprouvant la situation inhabituelle d’un vivant avalé par la dépouille d’un échouage onirique. Avalé par une baleine presque évanouie dans le bleu du ciel, le vert et le gris du paysage, lui rappelant que jadis elle aurait pu nager ici, il s’évanouit lui-même presque complètement dans une immatérialité des lieux qu’il foule. Il en tire une conscience accrue du danger qui pèse sur la planète et pense que la poésie expérimentée au contact de cette installation pensée par un artiste est bien « gentille » par rapport à la réalité de l’anthropocène (mais bien utile aussi). C’est encore un émoi de la même nature que ce qui se trouva remué par la résurgence de la rivière, qui le submerge quand, intrigué par le vol de quelques rapaces, disparaissant et aussitôt remplacés par d’autres, il scruta longuement les replis du Causse avec un téléobjectif et débusque enfin derrière un entrelacs de souches, un grouillement de vautours sur une charogne, échanges du mort et du vif. Valses des cous et des becs. Déploiement d’ailes. Moutonnement de plumes. Et sans cesse d’autres oiseaux qui cerclent lentement, majestueusement, se rapprochent avant de se laisser tomber dans le tas, à la verticale. Orgie.

Buisson de fleurs jaunes, résurgence de la rivière, mirage de baleine, pogo de vautours dans les causses, il rumine ces images entre réalité et hallucination, en les mêlant à celles d’un rêve qu’il fit une nuit, comme leur continuation nocturne. Le rêve est simple, une jeune fille est allongée dans les dunes, main entre les cuisses, ongles rouges, cône orange dans les oreilles, jambes nues, en petite culotte blanche. Il ne sait si elle dort ou si elle est morte, victime d’un sadique. Son regard tourne autour, essaie de discerner soit la preuve d’une fatale violence, soit les signes d’une vie endormie. La passivité du corps a quelque chose de complètement désincarné, spiritualisé et, aussi, de complètement sauvage, bestial. Il lui semble la connaître et cherche désespérément à retrouver son prénom. Mais dès qu’il ouvre la bouche, ce sont des noms de bêtes qui jaillissent de ses lèvres (comme si elles sortaient vraiment de sa bouche, il les sent passer physiquement dans ses mots, bestiaire inventé par lui, son désir), mustélidés à belle fourrure. Il entend s’éloigner une voix qui fredonne « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Et quand il a la conviction qu’il va enfin proférer le prénom juste, nommer la chose et probablement la réveiller, ce n’est plus la jeune fille qui se trouve allongée à ses pieds, mais un animal, une marte couchée sur le macadam, sa petite gueule entrouverte, comme haletante. Il est tellement désarçonné et perturbé qu’il en oublie de crier le nom enfin retrouvé. Il se réveille sans savoir de qui il a rêvé. Et il remue toujours ces relents fantasques, engourdi à la terrasse d’un bistro, sous les platanes. Un bruit lointain de fontaine fracture la torpeur caniculaire. Il passe et repasse en revue les représentations de ces instants, élargissant ou zoomant sur des détails, les mélangeant, les combinant, les disposant mentalement comme des cartes pour une réussite, et cela machinalement, incorporant le tout au rêve, comme une vie se détachant de son corps trop lourd, balourd. Sans qu’il en ait vraiment conscience, son regard, comme un regard surnuméraire, juste mécanique, suit les allés et venues alertes d’une jeune serveuse. Ses longues jambes sveltes, brunes et satinées sont surmontées d’un surprenant (et provoquant naïvement) short, un seul motif en 3D de type Vasarely. Art optique à même la géométrie érotique de la jeune fille, se surimprimant sur la plastique harmonieusement mouvementée de ses formes, empêchant de les distinguer réellement, mais les brouillant dans un jeu infini de déformations, disparitions, amplifications, articulations ludiques, laissant sous-entendre qu’à un certain moment, imprévisible, « vous verrez vraiment ce que vous verrez ». Fuselage haut des cuisses, abdomen doucement galbé, fesses ballons, pubis, plis et rebonds fragmentés, démultipliés dans une sorte de vortex cubiste, en conflit jouissif avec les rondeurs épanouies, elle parcourt rayonnante la salle et la terrasse, son plateau à la main, cantinière irréelle dispensant, l’air de rien, un effet psychosexuel démesuré, dément. Sans jamais être affectée par la chaleur, toujours fraîche. Même décharge électrique et glaciale que sous la résurgence aveuglante et puissante de la rivière. Beauté irrésistible, illisible, indomptable, indescriptible, manifestation charnelle de l’inappropriable, entre réel et irréel, de la consistance de l’apparition. « … une démarche élégante et pour finir un regard, au bon moment, un regard qui te dit, à toi qui as déjà la gorge sèche rien qu’en la regardant, que tu te trompes, tu te trompes lourdement si tu crois pouvoir avoir tout ça, car ce regard te fait savoir que t as affaire à une vierge, qui plus est, une vierge originelle, qui ignore même ce pourquoi elle a été créée, bref, si tout ça est réuni, c’est foutu, déclarèrent ces hommes au parc ou au bistrot, et toi, dirent-ils en désignant leur interlocuteur, tu es cuit, et ils commencèrent à décrire la femme de l’agence de la MALEV, depuis la point de ses seins jusqu’à ses chevilles, commencèrent sans pouvoir finir, car cette femme était, comme ils ne cessèrent de le répéter, impossible à décrire, que dire en effet ? parler de sa jupe qui lui moulait les hanches, de ses longues jambes, oui et après ? de ses cheveux tombant sur ses épaules, de ses lèvres pulpeuses, de son front, de son menton, de son nez, et alors quoi ? il était impossible, absolument impossible de saisir cette femme, de saisir ce qui dans sa beauté était bestialement irrésistible, cette femme,ou, pour être tout à fait franc : cet authentique et majestueux animal sauvage, dans ce monde glacial et écoeurant de faux-semblants. » (Guerre & guerre, p. 48)

Ces visitations d’amour, réincarné dans les éléments naturels et paysagers, l’incitent chaque fois à aller dans le sens de ressaisir la part d’illisible, d’indescriptible, d’incalculable nécessaire à élaborer un social non-réductible à la propriété marchande, sans reste et à s’informer des démarches et pensées qui veulent dépasser le marché, pour les encourager. Recommencer à militer ! Il sait – tout ça reste confus mais néanmoins su – qu’il faut soutenir le combat politique en faveur d’une citoyenneté différente, transnationale, et forcément « plurielle et décentrée » (Commun, p. 566). En commençant par agir sur ses propres dynamiques de subjectivation (commencer par soi, ne plus s’inscrire dans une identité nationale, étatique, ne plus souscrire aux récits identitaires linéaires, sournois, omniprésents, dans les pubs, dans la presse). Alors que : « Il faut ouvrir la voie à une citoyenneté politique non étatique et non nationale, en évitant le repli sur une citoyenneté « morale » ou seulement « commerciale » et « culturelle ». Une telle activité relève à n’en pas douter de la praxis instituante (par exemple, en encourageant la construction de collectifs regroupant des citoyens de plusieurs nationalités autour d’un enjeu écologique commun). » (Commun, p.567). d’autre part, penses-t-il, l’émergence de nouvelles formes de citoyenneté doit être soutenue par une création artistiques, propice à l’auto-altération, qui offrent les schémas mentaux, les modèles culturelles adaptés à de nouvelles organisations politiques. Les modèles culturels, forcément pluriels et rompant avec les dualismes réducteurs, ne sont pas dispensés par la « créativité » majoritairement linéaire. Et c’est bien parce que cette créativité la plus « retable » entretient la dépendance des cerveaux aux formes politiques anciennes, qu’elles sont promues par les industries culturelles. Mais il faut d’autres nourritures, d’autres écritures, d’autres langues.Comme ce livre intriguant qui, dans Guerre & Guerre de Krasznahorkai, bouleverse la vie d’un archiviste (Korim), au point de quitter son boulot, de tout vendre pour transcrire et publier le manuscrit sur Internet et envisager d’en finir avec la vie une fois sa mission accomplie. Le texte raconte le périple de quatre personnages, aux origines de l’histoire de notre civilisation, en recherche de lieux et d’initiatives politiques à même d’inverser la logique guerrière de l’homme et d’installer un devenir de paix. L’auteur anonyme de ce texte envoie « les quatre hommes dans le monde réel, dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’état de guerre permanent, et est tenté de les installer en divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue, et c’est avec une force accrue, un réalisme de plus en plus démoniaque et une précision de plus en plus infernale qu’il s’était mis à dépeindre cette réalité en y insérant ses propres créatures, en vain, car la route les conduisait d’une guerre à une autre, jamais d’une guerre à une paix ». ( Krasznahorkai, p.227) Mais ce sera autant par le style que par le récit – qu’il mettra du reste longtemps à vraiment « comprendre » tandis que la forma d’écriture, elle, le captivera d’emblée – que l’archiviste sera bouleversé. Une manière de rappeler que ces formes d’écriture non lisses, non linéaires, ont plus de chances d’enclencher chez le lecteur une « praxis instituante » par laquelle il se transforme et propage la transformation autour de lui, agissant sur la subjectivation et « produisant de nouveaux sujets par auto-altération des acteurs » ( p. 440). Ainsi porteur d’une dynamique d’auto-altération, ces lecteurs-acteurs oeuvrent à changer les modèles culturels et institutionnels de la société capitaliste. Il faut sans cesse rappeler à quoi ressemblent ces écritures bouleversantes, parce qu’au quotidien, les industries culturelles déploient des moyens énormes pour en éloigner la masse des consommateurs de biens culturels. « Une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise possible et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante, oui, c’était bien cela, fit Korim en hochant la tête, c’était comme si chaque phrase, ‘all the sentences’, était d’une importance capitale, une question de vie et de mort, ‘life and death’, suivait un rythme vertigineux, et ce qui était décrit, construit, développé, exposé était si complexe, ‘so complicated’, qu’on n’y comprenait rien, oui, déclara Korim, et il avait vraiment bien fait de lui révéler l’essentiel, car la Rome du sixième chapitre était d’une complexité atroce, et c’était vraiment l’essentiel, et le fat que le manuscrit, une fois cette complexité atroce installée, devenait vraiment illisible, illisible et dans le même temps d’une beauté incroyable…  » (p. 220). Et, au long de cette lecture de l’interminable illisible : « écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau, ‘brain’, et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase était enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et, de façon étrange, fit Korim, songeur, cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, celui lui permettait de se dissoudre, dit Korim en regardant le plafond, de se camoufler dans l’univers évoqué. » (p.195). Une douche d’interminable, d’illisible et de beauté, de « complexité atroce » magnétique du fait que cette beauté indescriptible jaillisse de « nulle part », d’un parcours non élucidé au plus profond du cerveau qui l’accoucha, connecté à tout le social qui l’environnait, c’est ce dont il s’aspergea dans la résurgence de la rivière. En aspirant, à partir de ses propres résurgences amoureuses devenues autre chose, aux pratiques culturelles de l’auto-altération instituant peu à peu de nouveaux biens symboliques, source souterraine d’une future société de paix. Finalement, déroulées au long de lentes péripéties, n’est-ce pas toutes choses perçues sans le savoir encore, en plongeant dans les yeux de l’autre, qu’ils soient bleus ou charbon, clairs ou impénétrables, lors de la première interpénétration qui est aussi début de l’interprétation d’une vie qui en est toujours à son commencement ? Au fond du gouffre oculaire, abîme cristal et géologique des êtres amoureux façonnés par des millions d’années, disparition et résurgence des rivières de sens, passages incessants du cadavre au vivant (vice-versa), nuage squelette de baleine blanche voguant sur les sommets des anciens fonds marins (inversion des paysages), mêlées voraces pour arracher un peu de subsistance (jouissance et charogne)… N’est-ce pas une partie des mystères qu’il crut discerner et éprouver se perdant dans les yeux de l’amante ? Une expérience d’immersion où rien n’est reconnaissable en tant que tel, juste un jeu de pathos étouffés ou lumineux, de halos mystiques ou matérialistes. (Ce qu’a peut-être évoqué Claude Lévêque, au zénith d’une chapelle animale, provisoire, lever ou coucher de soleil, lueurs d’au-delà tout au bout d’un point de fuite dessiné, dans le noir absolu, par les parois de cavernes zébrées de nervures légèrement épileptiques ?) Mais cela, oui, il y a mariné dans ces halots, quand leurs yeux se confondaient, illimités, leurs corps interpénétrés se fouillant mutuellement, et qu’il lui semblait amorcer une brasse éperdue pour remonter la rivière, à contre-courant, dans ses cheminements souterrains non cartographiés. (Pierre Hemptinne)
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L’extrême pointe des affinités, presque l’adieu

contact/perte de contact

Librement inspiré de : Vivien Roubaud, Galerie In Situ – Gri-Gri, Pascale Marthine Tayou, galerie VnH – Eric Sadin, La vie algorithmique, Editions L’Echappée, 2015 – Jean-Christophe Bailly, L’élargissement du poème, Détroits 2015 – Seung-Taek Lee et Simon Fujiwara, Presque Rien, galerie Marian Goodman – Aharon Gluska, Imagined Landscapes, Galerie Lazarev

Contact/perte contact

C’est une salle dont les parois ne protègent pas. Celui ou celle qui s’y avance devient la cible de forces embusquées. Une pluie de pieux en pagaille en jaillit et strie l’espace. Ils ne semblent pas figés, ne chutent pas non plus. Ils poursuivent leurs jets tendus, lentement, imperceptiblement. Ces pieux sont d’énormes crayons de couleurs, troncs bruts bien taillés, pointes affûtées. Cela ravive instantanément, presque épidermique, une image qui l’avait impressionné, dans une BD lue et relue lorsqu’il était enfant, il ne sait plus laquelle. Un homme y était enfermé dans une cage face au trône baroque d’un méchant. Celui-ci savoure une vengeance exorbitante et explique au captif à quelle torture il va être soumis: « je vais appuyer sur ce bouton et la cage sera traversée de part en part, en tous sens et lentement, de lances aiguisés qui te transperceront. » Variante automatisée du martyr de Saint-Sébastian. Le mécanisme infernal est déclenché et, on ne sait par quel miracle, il s’enraye, le prisonnier est épargné in extremis, les pointes meurtrières soudain pétrifiées contre sa peau, juste écorchée. Ici, les crayons de couleurs géants surgissent de la matière, plongent dans le vide, à la recherche de… Leurs mines effilées restent suspendues, inutiles. Que cherchent-ils à atteindre dans leur course immobile ? Qui manipule ces outils du dessin ? Sont-ils, à tête chercheuse, dirigés vers une feuille pour y tracer traits, hachures, coloriages, ou bien visent-ils directement le cœur, la peau, la chair, projettent-ils de dessiner à même l’organisme et l’être qui s’aventurerait dans la cage. Ou poursuivent-ils un être placé bien plus loin, encore hors d’atteinte, mais que les crayons dans leur élan projettent de percer. Mais, c’est pour lui, surtout, un miroir où le frappe l’impossibilité d’atteindre désormais ce qu’il veut toucher de ses traits, désir suspendu, perdu dans le vide.

Et plus loin, dans un réduit où règne la pénombre, il découvre d’autres objets, différents et pourtant de même nature. Ce sont, rangés sur des étagères, des constellations de points multicolores, en lévitation cosmique au-dessus de glaise craquelée, symbole de croûte terrestre ou de cuir humain marqué par les aléas de la vie. Ce sont des épingles vaudoues plantées dans la terre craquelée de l’intérieur d’un plat, cratère parcheminé représentant une vie particulière, le siège d’une personne précise. Ou encore plus loin, dans une sorte de grotte, les mêmes aiguilles, disséminées dans une vaste installation de globes aspergés de couleurs blanchâtres, éjaculats, sondent et hérissent des morceaux de tissu ou de laine, enroulés et noués sur des anses de vanneries abstraites, comme des pansements sur des doigts ou des coudes écorchés. Ces vanneries ressemblent à de petits animaux totems. Les tricots, à des étoffes fétiches. Petits objets votifs perdus dans une rocaille de calebasses, autant de messages secrets qui attendent leurs hypothétiques destinataires. Les aiguilles comme des antennes cherchant à capter des ondes. Autant de tentatives de reprendre contact avec des existences évoluant dans des dimensions différentes ou, au contraire, tableau de liaisons rompues, aiguilles désensibilisées attestant de vies qui se sont séparées et restent suspendues, en attente de nouvelles, de messages. En demande de soins.

C’est plutôt le signe d’un constat d’une rupture des communications intérieures, télépathiques, qu’il redoute. Non pas la preuve d’un contact avec un autre monde où évolueraient les âmes disparues, mais bien le contraire, une manière de tromper l’absence, de sonder les cicatrices attestant de la distance absconse s’instaurant entre les êtres jadis fusionnés, sans espoir. Une esthétique de l’abandon et de la substitution. Un exercice de piquage des zones sensibles anesthésiées, cherchant machinalement un reste de nerf à vif. Et, ensuite, banderilles décochées à tout hasard, quand parviennent des frissons, des semblants d’appels de l’au-delà, cherchant à capter d’autres ondes communicantes au sein de matières banales, élémentaires, qui auraient pris l’empreinte de l’air respiré par d’autres présences porteuses d’éventuelles affinités et ressemblances, renvoyant par similitude aux traces du temps partagé autrefois dans un même souffle. Un presque rien où s’accrocher, où respirer la mélancolie. Des émois de substitution, les cercles concentriques de l’éloignement. Les crayons suspendus dans le vide, les aiguilles plantées qui restent sans réponse, ce sont aussi ses doigts qui ouvrent, dardent et plongent dans les sexes et anus de jeunes prostituées « ressemblant à ». Allant et venant, ils jouent avec l’élasticité, la succion des lèvres et l’anneau musclé des sphincters, l’humidité soyeuse spongieuse des parois, coulissant dans le creux abyssal. Perforations pour du beurre, comme s’il n’y avait rien dans le trou. Pourtant, cela procure un plaisir fascinant, une excitation hypnotique très dense, mais sans jamais toucher la sensation d’une rencontre providentielle, d’une coïncidence charnelle puissante et dérobée à la fois. Ses doigts affairés sont comme les crayons qui traversent l’écran, branlant le rien et se figent, déroutés, s’engouffrant alors dans la bouche, la sienne, celles des filles.

Ce piquage d’aiguilles vaudoues, c’est aussi ce à quoi il lui semble s’adonner quand, accroupi ou couché dans l’herbe du jardin, rampant à l’abri des buis ou dissimulé derrière un tronc, il se concentre sur l’affairement d’un couple de bergeronnettes printanières, dans le périmètre de soixante mètres autour de leur nid, caché dans la vigne vierge. Il grave en lui, mentalement, les trajets, les stations, les oscillations, les cris rituels, à quel moment du jour, selon quelles répétitions, quels parcours et détours avant de s’engouffrer dans le nid, le bec rempli d’insectes. Tous ces trajets, dans les airs ou sur le gravier arpenté furtivement, dont il cherche à saisir une vue d’ensemble, comme le dessin d’un désir, d’un filet désirant lancé dans le vide mental pour faire revenir, advenir une présence cachée. L’appâter. Protéger un vécu qui s’estompe. Ou, du moins, essayer une voyance qui permettrait d’apercevoir, au loin, dans le vide, des résurgences d’un transport amoureux, des souvenirs vivaces continuant leur vie indépendante sur des orbites imaginaires et qui, peut-être un jour, reviendrait coïncider avec son présent, sa chair. Mais aussi tous les gestes qu’il effectue et répète dans le jardin, par exemple cultivant d’année en année ses plantes de rhubarbe, les visitant, les contemplant puis, un jour de vacance ensoleillé, récoltant les tiges aux larges feuilles. La lame au plus près de la terre. Puis la main et le canif qui décollent l’éventail pachydermique pour conserver la partie comestible, les bâtons qu’il rassemble en fagot dans l’herbe puis qu’il transporte à la cuisine. Les passer à l’eau puis l’extraction patiente des filaments, le jus astringent sur ses doigts, le tronçonnage, la cuisson lente, au sucre de canne. En parallèle, la préparation de la pâte, le mélange et malaxage des ingrédients hétérogènes jusqu’à une boule élastique, homogène, souple et érotique, la mise au repos puis l’aplatissement sous le rouleau fariné, le placement dans la forme, le piquage à la fourchette (cela lui rappelant le plat à l’intérieur de glaise garnie d’aiguilles). Autant de gestes de soin effectués avec concentration, soin à lui-même, aux choses et aux présents du jardin, de la nature, aux âmes, aux riens, au néant, gestes qui invoquent, rappellent, convoquent. Signes adressés à l’absente, douceur des mouvements décochés gratuitement, la mélancolie du faire exhalée discrètement comme on parle à l’oreille d’un fantôme, les saveurs que ses actions font jaillir et éloignent pour aller flatter d’autres palais et narines, depuis l’âpreté fruitée de la rhubarbe crue s’adoucissant et se confondant dans l’odeur de la pâte au four. (Enfants, ils jouaient à la survie et s’entraînaient à mordre dans la rhubarbe crue, s’exerçant à savourer, avaler en grimaçant le moins possible.) Tout ce travail presque somnambule le replace virtuellement dans la dramaturgie de l’artiste réalisant une rocaille de calebasses où il essaime ses petits objets vivants mais léthargiques, votifs. Ce qui tisse, en rappel, les sensations accumulées, soigneusement conservées, de pénétrer l’intériorité organique de l’autre à distance, en parasite chimérique et réveille, quand se reproduit mentalement l’éloignement, le chagrin de la sortie, retour dans un monde où les corps réintègrent leur étanchéité distincte et leur objectivité scientifique.

« Jusque-là, malgré des expériences éparses, le « monde sous-cutané » relevait de l’inconnu ou de la plus familière étrangeté, signalant dans son épaisseur mystérieuse et défendue la distance irréductible qui devait être maintenue avec soi, dont seul Dieu détenait une connaissance intégrale. Sa propre morphologie attestait de l’énigme imposée par la structure réglée mais en large partie impénétrable du réel. » (E. Sadin, p.87) Face au corps qu’il dénudait et caressait, à la manière d’un acupuncteur ou d’un attoucheur magnétique, l’enjeu était que le « monde sous-cutané » – celui, particulier, qu’il tente d’englober et d’intégrer à la fois mais, de manière universelle, tout monde sous-cutané, y compris le sien – redevienne, irradiant, un mystère complet, une énigme totale. Pour réinventer, imaginer autre chose, une mécanique poétique, d’autres corporéités libérant de toutes les enveloppes assignées, assignantes. Cette irradiation est la source dans laquelle il a un besoin irrépressible de plonger le visage, espérant un recommencement possible, une recomposition favorable sous l’étoile d’une chance qu’il n’aurait pas eue jusqu’ici. Le goût insensé d’un nouveau départ, imminent, qui participe de l’excitation résignée du joueur quand il mise son bulletin du Lotto. L’irréductible de ce que fabriquent les corps en interaction, qui se cherchent ou s’instrumentalisent mutuellement pour atteindre quelque chose à travers eux-mêmes, leurs organes, leurs physiologies mélangées en une organologie innovante, en pleine gestation. Une entité issue de leurs échanges et qui, partiellement, leur échappe. Le corps de l’autre, et le sien pour l’autre, en certains instants, relevant d’assemblage d’outils singuliers, incompréhensibles que l’on manipule, explore, pour forger des possibles, gagner d’autres dimensions, incarner d’autres matières. Inventer leur usage. Comme quand, débusquant une pierre patinée dont la forme intrigue, on la tourne en tous sens pour en deviner son usage préhistorique, aux sources de l’invention.

Quelque chose de ces énergies-là le traverse désormais sans s’arrêter, sans plus le nourrir, déferle, ruisselle, comme l’eau entre les doigts. Il est dans cet écoulement, il en fait partie, écoulement vers le rien, machines et éblouissements solitaires, éphémères, éclairs magnifiques à fleur de peau et qu’il observe pourtant de loin. Craignant toujours que ça tarisse. Mais cela, cette avidité à saisir ces manifestations électriques, erratiques, imprévisibles qui illuminent l’obscurité, consistant toujours en un courant qu’il poursuit de manière singulière, une dérive individualisante, le système nerveux externalisé d’une subjectivité propre. Fragile et dérisoire et pourtant, aussi bien, le mince réseau d’un ressenti qui lui procure une ligne de résistance, tordue et ténue, certes, mais indispensable, au régime numérique de plus en plus envahissant. Entre les mains de tout le monde ; il ne croise plus d’individus qui ne soient connectés, pourvus de réalité augmentée. Il n’y a plus de relation qui n’ait son pendant, prolongation ou ombre virtuelle, sur les réseaux sociaux par exemple. Plus de technologie qui n’introduise du robot dans ses actions, ne transforme une part de son être biologique en chair d’automate, ça s’immisce de partout. Et cela exige un effort quasi inhumain pour produire la preuve de l’invasion aliénante et s’en défendre. Au risque d’être accusé de paranoïa. « Les technologies numériques ne déterminent pas seulement le quotidien, jusqu’au « style de vie » même, mais ordonnent le cadre de la perception et de l’action humaine via les objets et les systèmes élaborés par le techno-pouvoir. (…) Le techno-pouvoir ne représente pas une instance qui déciderait de la politique intérieure ou extérieure d’une nation, qui gérerait des budgets publics, ou qui se soucierait de la meilleure préservation de la société et des conditions de vie. il est composé d’une foultitude d’acteurs épars, qui agissent toujours plus profondément sur le cours des existences et des choses, produisant des effets de gouvernementalité. (…) Nébuleuse globalisée et hétérogène qui malgré la paradoxale discrétion – quasi paranoïaque – qui la caractérise, est dotée de « visages » et affublée de noms : Google, Microsoft, IBM, Oracle, Apple, Amazon, Facebook, Twitter, Netflix, Alibaba, Baidu, Samsung… Soit les industries des architectures réseaux, des logiciels, de la téléphonie, de l’indexation des données, de la diffusion des productions culturelles, des plateformes relationnelles, qui structurent massivement le fonctionnement des sociétés et accompagnent le quotidien de milliards d’individus. » (E. Sadin p. 199) Contre cela, la fusion crue de corps, le sien et un autre, qui se retrouvent et pénètrent de manière improbable, inattendue, apporte l’impression sauvage, momentanée, désespérée, d’échapper au quadrillage neuronal de la vie algorithmique.

Et jouir de sa ténue et tordue ligne de résistance au cancer du capitalisme cognitif que propage le numérique, la sentir qui prend vigueur par mimétisme, c’est ce qu’il éprouve aussi, en s’abandonnant à la contemplation de drôles de machines, irrationnelles, sophistiquées et désossées, sans utilité apparente. Au début, sans comprendre quoi que ce soit, hébété, mais content d’être là, d’avoir quelque chose à regarder, à peine entré dans la galerie, sur le sol du hall. Puis, de plus en plus excité, en empathie. Ainsi, quand se met à bouger à terre une bestiole technologique, entre cafard kafkaïen et locomotive apocalyptique, dont le moteur décarcassé est externalisé, délocalisé, en train de muter en insecte géant incrusté au plafond. Et la chose se met à tourner en rond, par secousses, saccades, courbe presque carrée. Tourner en rond contrarié, c’est ce que lui-même fait depuis des années, sans laisser de traces hormis pour lui-même, graphomane traîné dans son jus. Et voir soudain des automates qui échappent à leur condition de machine servile et s’emparent de ce mouvement rotatif perpétuel, ça le fascine. La chose se déplace en libérant des jets d’encre et, confinée dans un territoire déterminé par la longueur des câbles qui la relie à son cerveau, elle trace et creuse les contours épais, quadrillés, brodés, striés d’un gouffre infini. Un œil vide cerné de treillis réticulaire. Puis, de longues minutes léthargiques. Plus rien ne se passe. Le mécanisme semble avoir rendu l’âme. Mais contre toute attente, ça redémarre, cahin-caha, puis avec zèle chaotique. Et sans cesse des lignes d’encre sont ajoutées comme ferait un oiseau faufilant de nouvelles brindilles entre celles constituant déjà son nid. « HP deskjet, ordinateur, wifi, roulement à billes, ressort, deux-cent-vingt volts ». Et, au centre, darde le précipice, dévorant. Comme, en quelque sorte, dans les peintures du duo iranien Peyback où la prolifération bactérienne s’articule autour de trous noirs, de soleils d’encre, d’azurs insolents, insondables. Quelque chose de très lointain qui évoque la naissance de mondes pullulant, le nôtre n’étant, du coup, qu’une infime unité singulière parmi ces nuées plurielles, un possible parmi des millions d’autres. Face à ces jungles picturales où son œil ne se pose nulle part mais se laisse embarquer dans un tournis nauséeux, il appréhende le souvenir de quelque chose de fort, relatif au sentiment amoureux, lui rivant aux tripes la conviction d’être « passé à côté de ». De cela, qui ne se peut dire, il ne lui en resterait qu’un grouillement atrophié, en attente de nouveaux départs, vivant sans cesse, bien que désormais esseulé, dans la contemplation scrutatrice du visage et du regard de l’amante tels qu’imprimés en lui sous leurs formes changeantes et multiples et d’où ils tirent les indices de sa propre existence, se livrant continuellement, dans le vide, à « cette passion herméneutique qui nous vient aussitôt qu’il est sérieusement question d’interroger cette altérité qui est là devant nous, en écart avec elle-même et sans fin se dérobant ». Exercice par lequel il entretient, bien au-delà de la séparation, l’amour même. « L’amour est le nom de cette passion herméneutique, et ce que scrute l’amant dans le visage et le corps de l’autre, c’est bien sûr ce qui le distingue comme écart entre tous les écarts qui font la multiplicité des êtres, mais ce sont aussi, et dans une inquiétude bouleversée, les moindres signes et les moindres mouvements par lesquels, en cet écart qui lui est propre, l’autre s’écarte de lui-même ou de ce qui lui a été assigné comme place par l’attention qui lui est portée. Or l’autre est inassignable, et de cette beauté ou de ce danger, le regard est le signe éperdu. Telle est l’aporie du regard aux yeux de qui le voit : ce qui signe le distinct et la singularité plus qu’aucun autre trait est en même temps le signe même de l’inassignable, le signe ouvert d’un départ toujours possible et toujours déjà engagé. » (Jean-Christophe Bailly, « L’élargissement du poème », p.161) Si, au sein de l’absence et du manque qui s’installent en piliers du quotidien, il demeure dans l’examen quasi astrologique des différentes versions du visage aimé déposées en lui, lors des étreintes spirituelles ou charnelles, il se demande quelques fois, avec le temps, dans quelle mesure ce qu’il contemple reste fidèle à l’originale. N’a-t-il pas plutôt affaire à une reconstruction constante, approximative et inventive, du visage aimé, à la manière d’un mouvement perpétuel et dérivant ? Il songe à ce travail d’artiste, Aharon Gluska, dont il avait pris les grands tableaux pour des photos réalistes, en noir et blanc, des grands espaces désertiques (Imagined Landscapes). Or, il n’en était rien, ces représentations résultent de procédés complexes et bricolés, de toiles immergées dans des pigments qui se mélangent, se dégradent, se fixent arbitrairement, géologiquement. Le travail du peintre-sculpteur est d’inscrire, graver, dans cette matière devenue presque minérale, l’apparence des étendues arides qui se sont imprimées en lui, d’y révéler une réalité photographique des images intérieures de ces déserts incorporés. Et, il avait été tiraillé par de subtils parallélismes entre ces paysages et ceux parmi lesquels sa mémoire sentimentale erre, constitués des pigments recomposés, transformés en matériau brut de peinture, des visages de l’amante, sans cesse décomposés par l’oubli et réinventés par la mémoire et l’interprétation du passé. Chaque recomposition prenant place sur les murs d’une chambre muséale, au profond de son imaginaire. Ce qu’il éprouve chaque fois qu’il parcourt intensément cette galerie de portraits, dans cette conjonction d’images, est bien un sentiment d’errance, sur le tracé lointain des affinités de plus en plus diaphanes et intangibles, dans d’autres temporalités. « Contempler un portrait, que ce soit dans un musée ou pour une raison sentimentale, c’est d’abord se retrouver en plein dans une expérience de seuil, c’est être dans une sorte de ralenti de la liminalité. » (J.C. Bailly, p.162) Touchant à cet endroit précis, déjà éprouvé face à des portraits tangibles – mais ici de manière encore plus troublante s’agissant de portraits secrétés en lui-même, copies de l’originale générées en grande série par son cerveau et les innombrables cellules de la mémoire réparties sur toute la surface de son corps -, où tous les portraits « sont chaque fois celui d’une personne, c’est-à-dire bien sûr d’un individu singulier mais aussi et tout autant celui d’une personne grammaticale générique qui n’est ni un simple je, ni un tu, ni non plus un il (ou elle), mais une puissance rétractée qui erre entre ses pronoms. Il me semble que tous autant que nous sommes, nous appartenons à cette puissante errante. » (J.C. Bailly, p.163)

Et c’est bien porté par cette force d’errance qu’il continue sa découverte de ce que présente la galerie et avance alors dans les remises sombres du bricoleur à l’origine de cet agencement surprenant (imprimante éclatée tatouant au sol l’armature du gouffre), cave où luisent des sphères autonomes, de tailles diverses, semblables à ces bulles de savon que l’on souffle en trempant un anneau dans l’eau savonnée, mais en taille géante. Et désactivées. Bulles, aussi, qui évoquent ces univers clos, limités, où il est possible de cultiver, à l’abri des influences délétères, les cellules souches d’un autre monde ou de préserver, dans une atmosphère artificiellement entretenue, des vestiges de civilisations imaginaires qui, sans cela, dépériraient, disparaîtraient, nous faisant perdre le lien avec certains composants de nos origines rêvées. Hangar de montgolfières translucides attendant que le plafond s’ouvre pour s’élancer dans le ciel et se diluer dans la lumière. Les sphères fragiles et brillantes flottent ainsi à l’intersection de l’espoir et du deuil, de la perte et de l’invention, de l’échouage et de l’envol, luisances mélancoliques. À l’intérieur des globes sont suspendus des luminaires, des lustres, des loupiotes garnies de verroteries. Des objets de brocantes qui renvoient au passé, à ces objets qui véhiculent des vécus cryptés, qui ont capté le pathos quotidien de gens qui ont pris plaisir en leur compagnie (en identifiant leur âme au design de ces objets de leur décor), mais ne sont aujourd’hui rien d’autre qu’une patine sentimentale. Telle quelle, c’est une esthétique de loupiotes tremblantes, aperçues dans la nuit, impossibles à localiser sur terre, sur mer ou dans les airs, qui se confondent avec l’apparition aléatoire d’étoiles de berger ou la ponctuation d’un phare essoufflé. Elles sont là isolées, mises sous vide par un collectionneur de ces lueurs qui laissent croire, à tort ou à raison, qu’il existe d’autres vies à explorer dans l’univers, quelque part, dans des temps révolus mais à nouveau accessibles, ou dans d’autres espaces-temps que la vie humaine n’a pas encore atteints. Mais ces lucioles de l’artisanat sont en pannes, immobiles, comme embaumées. Il avance donc interloqué dans cette ambiance très tristement paisible d’énormes larmes suspendues où dorment des lustres électriques, quand, soudain, sa présence perturbe le repos et déclenche des mouvements anarchiques. Dans leur bulle, les vieux lustres se mettent à s’agiter – ainsi quand, jadis suspendus à leur plafond usuel, pouvait sévir un tremblement de terre, ou les secousses d’explosions guerrières -, tournent en tous sens, rentrent en transe centrifuge. À tour de rôle, à l’unisson, se répondant de sphère en sphère, à la manière de personnages de carnaval agitant leurs attirails symboliques. Son préféré étant celui dont les rangées de pendeloques ressemblent à une robe d’apparat, brillante, révélant ses volants successifs dans la rotation exaltée. Évoquant ce point de fuite fixé en général sans résultat quand la jupe d’une danseuse tournoyante s’envole comme une corolle horizontale et que voir ce qu’il y a en dessous relève de l’inimaginable (tout en étant au fait de l’anatomie sexuelle et en principe à l’abri de toute surprise). Danse de Saint-Guy qui rebat les cartes. Les sources de lumières deviennent alors complètement vagues et floues comme lorsque l’on contemple, à l’instant de basculer dans le sommeil, les feux d’un candélabre, brouillés, globuleux à travers les paupières presque fermées, les cils humectés de fluide lacrymal. Lumières essorées. Évocation approximative d’ovnis. Il y a quatre sphères, mais cela lui fait l’effet d’un panorama céleste sans fin, elles se réfléchissent l’une l’autre, l’une en l’autre. Mise sous verre nostalgique de métaphores d’orgasmes circonstanciés, pas n’importe lesquels, pas un orgasme parmi d’autres, mais tel et tel, qui auraient une histoire particulière, auraient capté la vérité inappropriable de moments exceptionnels. Bruits de moteurs, transmissions robotiques et une sorte de grésillement aérien, comme le passage de comètes gazeuses, complètent le climat de survie artificielle de tout ce que l’amour laisse entrevoir sans en offrir la propriété, la saisir concrète. « Le son cristallin des pampilles amplifié dans sa caisse de résonance double l’expérience visuelle d’une contemplation sonore » (feuillet de la galerie). Cela le renvoie au premier crépuscule dans un village de montagne, où il s’était isolé pour écrire. De tous les versants, l’arrivée du repos déclenchait des appels, des éclats de rire, des conversations de commensaux, des impacts de balles sur les frontons, l’apparition de points lumineux depuis les vallées jusqu’aux sommets, en des zones où il n’avait pas imaginé l’existence d’habitations, et tous ces événements semblaient fonctionner en échos des uns des autres et l’attirait dans son filet de correspondances magnétiques. Toutes les choses, les animaux, les habitants participaient à une sorte d’immense yodle cosmique, sans s’en rendre compte. Il lui avait semblé se retrouver dans une atmosphère extralucide, baigner dans des brises cristallines propices à la télépathie et disposer d’une sorte de « fenêtre de tir » à pensées lui permettant de placer ses messages les plus intimes, informulables, en plein cœur lointain de son amante (en principe hors d’atteinte, la région étant privée de « réseau »). « Gonflable, contrepoids, transmission scooter électrique, lustre à pampilles, collecteur tournant, chaîne de moto, vingt-quatre volts. »

Il circule entre les gonflables transparents. Sous vide, les lustres accomplissent leurs numéros de cirque, valsent et caracolent, puis retournent provisoirement à leur inertie, selon une logique sérielle déterminée. Ça s’éteint, ça redémarre. Toujours au même point. Séquences identiques. Il n’y a pas de fin établie, envisageable, sauf si survenait un accident, une panne. Vase clos. L’exaltation du début – il va se passer quelques chose de fabuleux -, se tasse un peu. Le merveilleux redevient imminent chaque fois que les objets s’agitent et décollent, mais il n’y a plus de surprise radicale dans leurs parades foutraques et répétitives. Juste des rémanences bégayantes qu’il contemple de loin. C’est un merveilleux simulé, observé de loin via un dispositif poétique machinique représentant ce que l’artiste avait en tête, et qui accentue la mélancolie de n’y être rattaché que par de fragiles et tortueux filaments. À l’instar des empreintes de ses rencontres amoureuses qui s’éventent, s’émoussent.

S’émousser ne signifie pas disparaître, mais se transformer infiniment lentement, se diluer parmi d’autres choses, par affinité de texture, empruntant d’autres apparences. Si les portraits collectionnés de l’amante s’estompent, deviennent par exemple juste des champs colorés, abstraits, ils n’en gardent pas moins leur force sentimentale et voluptueuse. S’il n’y pense quelques fois que sous la forme d’un vaste champ couleur chair, voile veloutée teintée ici ou là de subtiles zones incarnates qui semblent bouger, se déplacer, palpiter, c’est à la manière de la surface lunaire observée depuis la terre, et de ces reliefs et cratères qui ont toujours inspiré à l’homme des représentations poétiques de géographies vierges, à l’image de ses astres intimes. Ce que restituent assez bien les plans très rapprochés peints avec des produits cosmétiques que Simon Fujiwara réalise, lui, pour figurer la part insondable du visage. Un horizon indistinct. Marbrures poudreuses. Il déconcerte en révélant cette consistance nuageuse, impersonnelle, à même le masque du pouvoir (la chancelière allemande). Ce qui le reliait aux visages dont il entretient et explore les portraits évolutifs, avec le temps, inévitablement, à la fois devient excessivement ténu, certains jours semblant même dérisoire, presque rien, mais ce rien, ce filament concentre toute la force originale, indestructible, du lien initial, il est habité d’une survie plastique prodigieuse, se recyclant sans cesse sous d’autres formes. Bernard Lahire explique que, lorsque le religieux se transforme en équivalents séculiers, il ne disparaît pas pour autant du social, il continue sa destinée religieuse sous d’autres formes, camouflés en quelque sorte.

La dalle de marbre, posée à terre, cassée, séparée en deux, se confondait presque avec le sol, granularités du béton et du marbre confondues. Juste un relief qui pouvait être un trompe-l’œil. Il n’y vit rien, sinon une surface brillante qui captait les reflets des lampes, des fenêtres, l’ombre des visiteurs. Une surface neutre, brisée, réfléchissant la vie liminale. Ce n’est qu’en s’accroupissant, qu’il vit ce qu’il n’avait pas vu, l’eau maintenue par magie sur toute la surface de la dalle, tenue à distance du bord de quelques centimètres. Fine vague pétrifiée. Un coffrage de transparence sur le marbre. Une présence imperceptible qui impose une forme au liquide, l’empêche de se répandre, rend visible le fil qui subsiste malgré tout, entre le présent et les fulgurances passées. C’est le même liquide léthargique qui envahit ses yeux quand, de manière incompréhensible, à l’instant de l’endormissement, certaines images resurgissent et semblent lui proposer leurs lumières dans un espace-temps préservé, où rien n’a changé, où les illuminations de l’émoi restent intactes, prises dans une cataracte lisse d’une eau translucide, sphérique et gelée. Regarder ces lumières les yeux brouillés en se gardant bien d’y toucher, au risque d’électrocution. (Pierre Hemptinne)
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Ablutions et points de fuite

AblutionAblutionLibrement divagué à partir de : Juan José Saer, Glose, Le Tripode, 2015 – Marc-Antoine Fehr, Point de Fuite, Centre Culturel Suisse – Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré. La Découverte, 2015 – Pascale Marthine Tayou, Gri-Gri, VnH Gallery – Miquel Barcelo, L’inassèchement, Galerie Thaddaeus Ropac – C’est le Printemps, 2014, Dard et Ribot…

AblutionUn léger tohu-bohu émousse le macadam nocturne. Des ombres, des faisceaux lumineux courbes, brisés, mouchetés, mouvants, entrelardent des corps. Deux ou trois vitrines irradient de leurs néons blafards et kitsch une grappe de jeunes le verre à la main, debout ou étendus l’un sur l’autre sur le trottoir, entre fiesta échangiste et vernissage blasé. Il peine à faire rentrer dans des schèmes descriptifs ou narratifs ce qui se déroule devant lui. De temps à autre, comme jaillissant d’un gâteau surprise, de jeunes nymphettes acidulées et à peines vêtues traversent l’attroupement, quasi irréelles tant elles semblent sorties directement de magazines de mode libertins. Glacées. Plutôt garnies d’accessoires qu’habillées de vêtements. Elles happent des partenaires, masculins ou féminins, avec lesquels elles posent ensuite pour des photos excentriques, sur le seuil, des imitations de scènes compromettantes de mariage. Le temps de quelques crépitements de flash dans la nuit, elles s’en vont, en vraies entraîneuses, guincher à l’intérieur d’une des boutiques aux parois tapissées de grandes photos aux teintes psychédéliques, montrant l’une ou l’autre de ces jeunes mannequins, débridées et dénudées, sous tous les angles, entre photo d’art et porno soft, avec une très superficielle esthétique SM. Les codes de l’exhibition sexuelle euphémisés en fadaises publicitaires, pastellisés jusqu’au fade obscène, troublant d’être incarnés par une poupée asexuée. Il regarde, longe les flancs et crêtes de cette manifestation, ne se sent ni rejeté ni aimanté, mais ne voit aucune manière de s’arrimer à ces parades mêlant hystérie et anomie. Il pourrait saisir un initié, à la marge, le tirer à l’écart loin des décibels et en le prier de bien vouloir lui dresser une fiche technique de la fête, qui, quoi, pourquoi, comment. Pourrait-il ainsi s’immiscer, approcher, aller toucher l’une de ces jeunes filles incroyables, fictionnelles, pourrait-il aller, selon d’invraisemblables péripéties, jusqu’à doigter une de ces créatures provocantes, l’air de rien, façon saint-esprit, lui pincer l’intime comme l’on fait quand s’il s’agit de s’assurer d’un rêve ou d’une réalité, vérifier si ce n’est que matière synthétique ou peau authentique, qui absorbe l’émotion des doigts qui la palpent et les trouble de ses propres palpitations ? Mais il s’en détourne, s’éloigne, remonte la rue, fatigué, l’hôtel n’est pas loin, mais où va-t-il ? Il a passé quelques heures dans des galeries, ses pas sonores arpentant l’espace de monstration, passant et repassant devant l’autel où de jeunes dames suivent la cote de leurs artistes, démarchent des collectionneurs, traquent d’autres artistes prometteurs à faire entrer dans l’écurie. Il n’y a pas vu le temps passer, absorbé par de nouvelles images inattendues, des choses jamais vues, mais faisant écho à d’autres enfouies en lui, pense-t-il sous réserve de vérification, stimulant le terrain de fouilles des correspondances. Ou, comme s’il les avait attendues. « Je devais un jour me trouver en face de ça. » Il en garde une certaine excitation, confuse, inchoative qui le rend incapable, au stade actuel, de dire quoi que ce soit sur les œuvres contemplées. C’est comme si, introduites dans les cases cellulaires où s’accumulent les images qui, interprétées, permettent de retracer ses trajectoires, ces nouvelles acquisitions entraînaient une reconfiguration de tout le visuel déjà archivé neurologiquement, contraignait à en reprendre tout le possible interprétable. Du coup, le temps de cette digestion cruciale, les facultés nécessaires à ébaucher une histoire dans laquelle se situer, sont indisponibles. Provisoirement, sa capacité à traduire en mots ce qu’il voit, ce qu’il sent, entre quelles inconnues il évolue, est suspendue. « Toute image est d’abord une énigme tendue, bloc de sens qui glisse hors du langage et qui interrompt en nous le flux de la pensée. » (J-C Bailly, p. 122) C’est cela, sa pensée consciente est interrompue, accaparée par les processus souterrains, nébuleuse. Il tangue légèrement comme un être sans pensée, ce qui est la démarche un peu saccadée de ces créatures inventées à l’image de l’homme, par des savants fous qui n’ont pas pu les lester d’un cerveau, d’un esprit. Il oscille entre extase et souffrance à force d’incertitude inexplicable, comme quand (il imagine, car il n’y a jamais joué) tourne la bille infernale et divine de la roulette. Tout se reconfigure et il peut aussi bien, au terme des opérations qu’il ne maîtrise pas, se perdre, tout perdre, ne plus reconnaître ce qu’il est ou au contraire retomber sur ses pattes, bien dans sa peau, avec le bonus de nouveaux repères cognitifs et émotionnels dus à l’absorption de nouvelles images fortes. Il se compare à ces personnages de roman qui découvrent n’avoir aucune destination : « Mais, justement, ils ne vont nulle part et, libres, pourrait-on dire, de projets et de destin, ils avancent dans une actualité intacte, palpable, qui se déplie en eux et qu’ils déplient à leur tour, organisation fine et mobile du rugueux qui délimite et contient à l’extérieur, pendant un laps de temps imprévisible, la dérive du tout, aveugle, qui décourage et déchire. » (Juan José Saer, p. 182) Complètement absorbé par une actualité récente qui se déplie et se replie en lui. La bouteille de vin descendue au bar du restaurant n’a probablement fait qu’accentuer cet état de fait. Le breuvage fruité a ouvert en lui une cavité sans frontières, une sorte de grappe nuageuse qui croît sans cesse, correspondant au plaisir expansif d’absorber cette saveur particulière qui remplit la bouche et s’épanche sans bords, de chercher à en analyser les composantes, les molécules tant chimiques que poétiques, travail qui accapare les ressources matérielles et symboliques de son être. Nuage qui s’élargit à chaque gorgée, la Syrah veloutée et épicée, primesautière et consistante – peut-être dotée d’attributs attribués aux nymphettes transgressives de la fiesta – , répétant cette sensation inespérée de la goulée originelle, condensant finement diverses fragrances caractéristiques du printemps, capiteuses et immatures à la fois. Une touche de griotte ou framboise, ou les deux ensemble, une pointe d’astringence, une promesse de mûre et cet arrière-goût dilué de géranium. Ce qui lui rappelle, il y a quelques jours alors qu’il bêche le jardin, ce mélange de muguets dont le vent agite les clochettes et les relents de lilas et d’aubépines qu’apportent les bourrasques, composition qui, à son tour, lui évoqua, lors d’une première accolade, le contact fortuit avec la peau d’une jeune femme, dans la nuque, sous la chevelure. Un bouquet floral et sucré, subtilement torréfié par la candeur du corps, une sauvagerie de houblon, de pulpe d’agrume et une verdeur de pollen, un rien d’amertume poivrée, quelque chose de virginal. Quelque chose, au niveau du désir, de premier matin du monde, à peine humé. Plus exactement, dans la bouffée odorante, les vestiges restaurés du premier matin. Un arôme difficile à fixer, plutôt volatile, tantôt évident et, la seconde d’après, devenu illusion, aussi délicat à stabiliser que certains pouls enfouis, fantasques. Et tandis qu’il boit – mais est-ce encore boire, cette agitation du liquide sous le palais, brassé par la langue, jusqu’à ce qu’il s’évapore, se désagrège et s’incorpore directement sous forme de bruine ? – , il accueille la saison du renouveau qu’exalte la Syrah, une primeur virginale et candide aussi en quelque sorte, cherchant des mots pour la qualifier au fur et à mesure qu’elle émerveille ses entrailles physiques et psychiques, cette tentative langagière ressemblant à un frêle esquif déporté dans sa quête vers le large, sans fin, traçant un fragile sillage d’adéquation et d’inadéquation entre lui et le monde, tel qu’il est, sans assurance d’un lendemain. Trouvant même de l’apaisement à intérioriser, métaboliser cette incertitude du lendemain. Une extase. « Et dans toutes les cultures les humains ont su tirer profit d’un ensemble de ressources mentales dont la genèse remonte haut dans l’histoire du vivant pour se ménager des expériences (intermittentes) donnant naissance à des plages de transparence où tout semble tomber en place, simplement et naturellement, ne laissant momentanément plus de lieu pour quelques questions ou inquiétude que ce soit. » (JL Schaeffer, p.310) Ce qui explique qu’il se sent gonflé de béatitude, toutes voiles dehors mais forcément éphémère et non sans menace de découragement, de déchirures, abstraites, comme sans objet ni raison, sans pitié.

Devant une fontaine monumentale à tête de lion, une femme SDF fait ses ablutions. Penchée, elle appuie sur un gros poussoir dissimulé dans la paroi de pierre et un filet d’eau coule de la gueule du fauve, le jet intercepté par sa bouche. Comme l’on fait, flâneur ou randonneur assoiffé, pour boire aux fontaines publiques. Ses sacs éparpillés au sol, elle est debout dans le clair de lune, brosse à dent brandie, la mousse du dentifrice coulant aux commissures des lèvres et elle s’adresse à la ville, au cosmos. Est-ce la même qu’il a aperçue quelques heures plutôt, dans le quartier, allongée sur les pavés, somnolente, hébétée (le stéréotype de la clocharde imbibée de vinasse) ? Il avait instantanément pensé à une petite peinture (Marc-Antoine Fehr) d’une femme endormie en plein air, en tout cas dans un espace public, à l’écart d’un lieu de passage, sur le côté, vue de dos. Une robe bleue presque luisante d’usure sombre, sans forme, épouse le corps épaissi, vaguement cassé, et ressemble à une voile affalée. Un mollet nu replié, une chevelure grise négligée. À l’avant-plan, à droite et à la place de l’oreiller, une étoffe pliée, dépliée, une sorte de mue rejetée, ocre lumineux. Toile écrue d’un sac de voyage en train de se vider, se dégonfler. Elle ne demande plus rien à personne, si proche et si inaccessible dans une solitude irréversible, elle est dans l’abandon de soi et de l’autre, elle est presque déjà dans la dépossession de son corps, des contingences. Presque évanouie, inaperçue. Elle tourne le dos au public, orientée vers un mur, mais un mur qui serait immatériel, de lumière et de sable, un vide granuleux vers quoi elle aspire, sans impatience, sans crainte. Une fenêtre ouverte sur un paysage qu’elle est seule à voir, point de fuite. Elle attend d’y fondre. Il contourne la fontaine, se remémorant la peinture – y avait-il des éraflures de sang séché sur le mur ? – et il a l’impression que la clocharde au dentifrice l’interpelle, il envisage l’indifférence mais, finalement, s’arrête et lui demande ce qu’elle veut. D’abord surprise, elle reprend son oraison, là où il l’a interrompue, l’incluant alors dans le grand tout auquel elle s’adresse. Plutôt, parmi lequel et pour lequel elle décline sa position. Comme le font des aviateurs dans les airs lorsque les ondes d’une tour de contrôle les contactent, « veuillez faire connaître votre situation, origine et destination ». Elle se tourne successivement vers les quatre points cardinaux, tout en s’interrompant pour cracher l’eau savonneuse de ses ablutions buccales, et énumère les caractéristiques climatiques de chaque pôle. Le Sud, soleil, long été hiver court, le Nord, froid, glace, neige… Puis, elle reprend de manière plus détaillée, et décrit les végétations spécifiques selon les types de paysage, au sud les pins, les oliviers, les amandiers, au nord les chênes, les forêts de sapins… Et elle embrasse ainsi le monde de plus en plus largement, « par là, vous avez l’Allemagne et, derrière, la Chine… », elle le survole, évoquant les coutumes (caricaturales) des différents peuples. Une sorte de résumé géographique. Elle soigne son élocution, son regard a des éclairs de crainte, peur d’avoir oublié sa leçon. Cela a beau être, du point de vue des connaissances, élémentaire et sommaire, cela revêt toutes les caractéristiques d’un savoir crucial, indispensable à la survie, à ne pas sombrer dans la rue, broyée dans l’indistinct. Parler, entretenir quelques vestiges scolaires, quelques acquisitions culturelles et livresques, augmentées de diverses choses vues et apprises dans la vraie vie, rassembler cela en un bagage intellectuel social, type de connaissances normées qu’elle sait partager avec de nombreuses personnes et en même temps, bagage personnalisé, par sa vision, sa manière de l’exprimer, garantie de maintenir un minimum de singularité. Rester quelqu’un, continuer à savoir qui et où l’on est. L’enjeu est terrible et elle le sait, elle se donne et se concentre autant que si elle était sur une vraie scène. Ou passant une audition fatidique. (Il songe qu’il y a un mois à peine, il a assisté, sur une place républicaine pas très éloignée de la fontaine, à une manifestation dénonçant les morts de la rue, l’installation d’un cimetière symbolique et des voix pour épeler le nom des victimes. « Au moins 480 morts de la rue ont été recensés. » http://mortsdelarue.org) Il l’écoute ensuite énumérer les fontaines encore fonctionnelles dans Paris, citant le quartier, le nom de la rue, l’origine de son installation, son fonctionnement, quasiment une étude sur son débit, le goût de son eau. Et puis, plus inattendu, elle évoque ce qu’il y a sous les fontaines, la terre, et les bestioles qui se nourrissent du sol-sol et que parfois elle voit resurgir, d’entre les pavés, ou des tuyaux (quand ils ne sont plus en service). La terre, comme le rappel d’où elle vient, la campagne qui manque, ce que la ville recouvre et fait presque oublier. Quelle distance entre les instants passés en galerie d’art, et à présent, ces quelques minutes d’écoute de la femme de la rue ! Quel contraste et, pourtant, au niveau de ce qui l’intéresse de retenir, de saisir, dans le souci de se transformer en être attentif, à l’écoute peut-être jusqu’à l’impuissance mélancolique et en réaction à un environnement qui encourage l’indifférence individualiste – prolétarisation du sensible, aliénation du sacré – il a la conviction de se livrer à la même recherche. Il s’entend murmurer, « pour chaque heure passée dans les galeries d’art, tu devrais consacrer trois heures à écouter les clochardes dans la nuit ». Déambulant dans les galeries ou y paradant, s’y réfugiant comme en des havres sacrés, retirés du temps, soustraits aux contraintes et pressions du travail ? Jouissant de l’atmosphère recueillie et de la disposition qui réservent l’approche des objets d’art récents, inédits et uniques, à ceux qui connaissent les adresses et osent pousser les portes. Jouissant réellement de la proximité soudaine avec quelque chose de rare quand, soudain, son cœur se met à battre de manière singulière face à une œuvre convoquant l’inattendu, la révélation, l’entraînant dans une opération qui réactualise le sacré brut, désarmant la distanciation critique, ce qui provoque une sorte de grand soulagement. Rareté qui ne tient pas à l’œuvre seule, mais à la conjonction de tous les éléments qui font qu’il se trouve, lui, à ce moment précis, devant elle, depuis des éléments factuels (avoir eu du temps libre, se trouver dans cette ville à cet instant) jusqu’à d’autres plus nébuleux comme la constitution historique de sa sensibilité, l’humeur du moment, la réceptivité neuronale. Jouant l’humble, il parade dans cet espace sophistiqué et aussi dépouillé qu’un autel, espace qui excite l’attractivité de la recherche (Bailly), la satisfaction qui consiste à se sentir appartenir au clan de ceux qui se trouvent engagés dans cette activité de recherche, de ceux qui ont le potentiel pour comprendre, intégrer ce genre de rareté à leur métabolisme et le cran de supporter l’état de recherche. De défendre dans leur savoir être cette exigence de la culture. Finalement, le même genre de rareté vécue quand, durant plusieurs jours, il repère un oiseau jamais vu jusqu’ici dans son jardin et qu’il va traquer, en douceur, pour le surprendre tel qu’il est et objectiver les éléments d’identification de l’espèce. Silhouette, becs, couleurs, taille, chant, vol. Et, encore mieux, essayer de comprendre le mobile de ce séjour passager, car il est évident qu’il n’est là que pour un temps limité, une étape. Il n’est jamais au repos, sans arrêt agité, sa longue queue et son cou gracile pris de tressautements vifs, attendant quelque chose, cherchant de quoi soigner ou réparer une avarie. Le mobile se cache dans une conjonction d’éléments propres à l’oiseau et d’autres appartenant au jardin, ses arbres, ses fleurs, ses plantes sauvages, ses écorces, ses insectes, ses mousses, quelque chose l’attire, dont il a besoin, quelque chose de perdu ? Et donc, lui, dans la galerie, mis en recherche entre les objets exposés et ce qu’ils éveillent en lui – paradant comme l’oiseau au poitrail jaune, et à la longue queue presque handicapante, passant du cognassier à la vigne vierge –, en goûtant la qualité de l’instant, oint du rôle sacré de tout prétendant à la connaissance de l’art. Se persuadant être le centre, le destinataire, de la conjonction favorable de ces éléments divers qui, n’étant pas destinés à communiquer entre eux, soudain s’envoient des signaux, créant les conditions d’éveil pour que quelque chose de caché lui soit révélé et qui ne pouvait se révéler ainsi qu’en réagissant à quelque propriété qu’il est le seul à détenir, enfouie dans sa subjectivité, dans son histoire personnelle, confortant son appartenance au régime singulier de l’art. Gagnant en « supplément d’âme ». « Sachant que les vivants cherchent à s’approprier les objets (chefs d’œuvre) en question en les achetant ou en s’associant d’une façon comme d’une autre à eux, on peut dire que les objets et les morts sont fondamentalement liés aux hiérarchies du passé comme à celles du présent, et qu’ils participent ainsi de la domination, de la légitimité et de la construction des puissances relatives dans le monde présent des vivants. S’associer à des objets sacrés, jugés importants, est une manière de se grandir et, au fond, de se sentir légitime d’exister comme on existe. Posséder matériellement ou maîtriser symboliquement (par la connaissance) des objets sacrés, c’est se sacraliser soi-même et sortir de l’état d’insignifiance qui est le lot de tous ceux qui n’ont aucune espèce de rapport avec les foyers sacrés collectivement organisés. Supplément d’âme, justification de son existence, sentiment d’importance sociale : toutes les tentatives de rapprochement d’avec le sacré sont des stratégies de mise à distance de l’insignifiance et de l’absurdité de toute existence mortelle. » (Lahire, page 281) Il collecte ces suppléments d’âme et cherche inlassablement à en faire fructifier le capital. Une manière de se prémunir contre la peur des ruptures et des exclusions qui lui semblent toujours pas très loin. Il a vécu ainsi quelques instants troubles où il n’était pas très éloigné de la rue. Quelques circonstances où il a dû essayer de rassembler quelques pièces, en abordant les passants, pour prendre un train, se payer un repas. Rien de grave, mais juste assez pour sentir le souffle du gouffre. Avec l’âge et la construction d’une situation sociale, certes confortable, mais qui lui semble fragile, si pas usurpée, il craint de plus en plus de chuter. Il regarde et écoute fasciné la clocharde en souvenir des heures passées près du pavé, pas à la porte, pas abandonné, mais dans l’anti-chambre du lâcher prise. Et il se demande si la crise économique ne lui réserve pas des lendemains désenchantés, sur la paille. Qu’en sera-t-il de la vieillesse compte tenu des conneries des politiques sur les pensions !? Il a alors une image fulgurante de mort, gueule ouverte face au ciel qui y engouffre son infini azur. « Comme on était en plein été, il a dû mourir, sous le ciel ouvert, face à cette lumière intense et indéchiffrable que son intelligence avait affrontée tous les jours de sa vie. » (J.J. Saer, L’ancêtre) Il s’éloigne, enfoncé. Comme toujours, ce qui le sauve, l’empêche de sombrer complètement, le maintient entre deux eaux où il parvient à happer quelques chapelets de bulles d’air, c’est ce qui le lie – comme à quelque chose qui lui a été donné, une sorte de signe électif ou une faune et flore protectrices–, aux jeux lointains de silhouettes sous-marines. Dans la nuit. Ce sont des dessins lents et spasmodiques qui grouillent sur ces membranes où son être aspire à la nuit profonde des choses. Et qui renvoie à certaines nuits d’amour où l’échange des corps ne se raconte plus, ne se traduit même plus en images. Ce sont des flux de peaux, de langues, de salives, de cheveux, de muscles, de trous, de regards, d’oreilles, de poils, de nombrils, d’ongles, de muqueuses, de cartilages, d’os, de sueurs, de cyprines, de foutres mélangés, multipliant, démultipliant la sensation de retournements, de possession et dépossession, de limites extrêmes de corps qui deviennent le bout extrême du corps de l’autre. Ainsi de suite dans l’infini miroir nocturne, avec la sensation de plonger, rejoindre la vie fusionnelle de leurs abîmes, obscurité totale et éclairage tremblé de leurs organes excités, photophores. Dans ce ruissellement – comme quand, dans une rivière, il laisse la main flotter dans le courant et la danse des algues, imaginant toutes sortes d’êtres vivants défilant dans le courant et frôlant ses doigts et sa paume –, il intercepte tout de même, après coup, des ondulations, des lignes, des courbes, des chaleurs, des éclairs, des vitesses satinées qui n’appartiennent qu’à elle, et qui bourdonnent à même sa peau, longtemps après, à la manière de brûlures d’orties alanguies. Ces souvenirs parcourent aussi sa peau, de bas en haut, à la manière des persistances rétiniennes, justement, le confortant dans l’idée que l’on ne regarde pas qu’avec l’œil. « Ces souvenirs-là ne se présentent pas sous forme d’images, mais plutôt comme des frémissements, des nœuds semés dans le corps, des palpitations, des rumeurs inaudibles, des frissons. En entrant dans l’air translucide du matin, le corps se souvient, sans que la mémoire le sache, d’un air fait de la même substance qui l’enveloppait, identique, en des années déjà enterrées. Je peux dire que, d’une certaine façon, mon corps entier se souvient à sa manière de ces années de vie épaisse et charnelle et que cette vie semble l’avoir tellement imprégné qu’elle l’a rendu insensible à toute autre expérience. » (JJ Saer, L’ancêtre, p.163) Cette « vie épaisse et charnelle » des ébats amoureux– avec le recul, ils se présentent comme un état prolongé au sein d’un élément aquatique lointain, traversé de quelques rayons solaires diffractés– , se transforme en énergie fossilisée, en grands fonds marins d’où son goût pour la vie et son activité intellectuelle, désirante, tirent toute la biodiversité dont ils ont besoin pour survivre et s’exprimer. Parmi ce magma vital, qui a l’apparence fluide des images qui s’envolent et aussi de la permanence empâtée de certains bas-reliefs sans âge, certains souvenirs de l’amante nageant nue dans leurs instants à eux, réapparaissent stylisés à la manière de traits stellaires, des formes de vie antérieure qui flottent dans une rencontre des grands fonds et du zénith, un grouillement animal floral. Souvenirs du corps sirène en multiples dérivés d’une faune qui traverse les siècles. Sur fond de sable plissé, comme les draps d’un lit après les étreintes, feuilles d’une mue ou enveloppe suaire des instants d’oublis, le dessin de bivalves géants, l’ombre d’un nautile, le squelette d’ammonites, la présence fossile d’une généalogie animale de leurs instincts. Mais, avant tout, tiré de l’obscurité où ces images devaient proliférer, exhibé sous les projecteurs que l’on réserve aux retables sacrés, de l’espace vierge, fantasme par excellence, où croisent de rares fantômes d’hydres, poulpes, gorgones, éponges, calamars, crevettes. Peintures rupestres abyssales. Une tête de chimère, des cicatrices de croûtes volcaniques, des étoiles de mer, l’ombre d’un coelacanthe, des fragments de méduses spectrales aux cheveux dérivants. Des restes de carcasses indéfinissables, industrielles ou antédiluviennes, en décomposition magique. Dans le grésillement imperceptible de la neige marine. Le souvenir du sentiment amoureux soudain coïncide avec son premier émerveillement que suscita l’horizon marin du grand aquarium de Lisbonne. Et l’imagination des formes passant sous ses yeux – tournés vers l’intérieur – ressemble à celle qui le submergeait quand il approchait son visage de l’intimité moulée dans une incroyable dentelle, fine, chaude, parfumée et vivante, un peu poisseuse comme un tapis d’algue, un écran moelleux dissimulant une crevasse sous le film animé d’une danse ténue d’infimes phytoplanctons, bioluminescents. Il songe au dessin tourbillonnant de duvets garnissant un nid qu’il avait trouvé au jardin, encore tiède. Diffusant une fragrance le renvoyant aux arômes de la nuque – en plus corporel, maturé dans la sueur, dans des jus internes, viscéraux –, et au goût de la Syrah printanière, y ajoutant peut-être un rehaut de rhubarbe chauffée au soleil ? Quoique… Il se rappelle cette rubrique dans Libération (« Parlons cru ») où une vigneronne vantait la touche de cul de sa Syrah… Tout cela, ces souvenirs, ces tableaux, ce qui des uns aux autres créent des réponses, un espace de recherche, lui restitue le silence profond de ce qui précède et dépasse les mots, l’apnée radieuse sans objet, sans raison, inaccessible paradis perdu que mime l’apnée amoureuse. Dans ces profondeurs, les épaves des apnées resplendissent, se disloquent en nouvelles formes, se décomposent et ressuscitent en énergies nouvelles, désirantes. Ruminant ces anciennes illuminations, accusant un coup de vieux, de fatigue, il s’apparente à ces silhouettes solitaires, penchées ou claudicantes, s’enfonçant dans l’allée d’un cimetière ou un errant entre les géométries d’ifs taillés d’un parc funéraire, allant se recueillir sur une tombe, communier avec une absente qu’il aspire à rejoindre ou méditer, sur un banc abrité, aux rares instants sublimes intenses qu’il revivra bientôt, dans l’ultime seconde de déprise de soi, de tout. Il se sent appelé et transpercé, déporté dans ces points de fuite des quelques petites toiles de Marc-Antoine Fehr, vite vues dans un centre culturel désoeuvré, et désormais accrochées en lui.

Et finalement, cherchant la meilleure position pour s’endormir dans son lit d’hôtel, il se raccroche, sans trop savoir pourquoi, à l’impression, très forte, laissée en lui par de grands tableaux de craies alignées. Forte à proportion de la dimension énigmatique. Il ne reste de la journée éprouvante, une fois les paupières baissées, qu’un rideau de traits, temps strié. Pourquoi ces immensités de craies bien rangées ? Selon le texte de la galerie, pour dresser « un champ coloré répétitif, dansant » et rythmer « la cérémonie d’initiation ». Texte qui joue sans hésiter la mise en place du sacré : le visiteur est un profane face à un parcours initiatique, l’artiste est aussi un marabout, « ce systématisme spirituel questionne l’aspect sacralisé de l’exposition et ses cérémonials. » Ce questionnement – à vérifier – prend place dans une galerie qui vient de changer de propriétaire, prend ses remarques et entend rebaptiser les espaces selon les souhaits des nouveaux propriétaires. Derrière l’autel minimaliste, les assistantes et assistant, ressemblant presque aux nymphettes de la fiesta débordant sur la rue, connectés à Internet, regards rivés sur leurs écrans, travaillent à ourdir les relations entre profane et sacré, au profit de leur marque (VnH). Cet affairement feutré qui atteste des liens actifs avec le marché de l’art signifie assez au visiteur lambda qu’il ne joue pas dans la même cour, son compte en banque ne lui permettant pas de participer à ces transactions, ce qui, en outre, lui rappelle l’inaccessibilité matérielle des œuvres qu’il vient contempler. Il n’en a qu’une jouissance provisoire et spirituelle, gratuite. « À travers la séparation, la distance entre un objet constitué en spectacle et un sujet qui l’admire, le respecte, le vénère, etc., ce qui s’apprend ans le rapport à l’art, c’est, sous une forme euphémisée, un rapport de soumission. Dans le rapport à Dieu comme à l’œuvre d’art, structuré par les oppositions entre le sacré et le profane, le supérieur et l’inférieur, le haut et le bas, le spirituel et le matériel, le digne et l’indigne, le noble et le vulgaire, se joue une sorte de répétition du rapport au puissant, au dominant, à celui qui impose l’admiration, la vénération et le respect. » (B. Lahire, p. 248). Et surtout, ceci, qui recoupe de manière plus crue le sentiment de sa propre valeur marchande et sociale, que lui communique l’environnement des chapelles de l’art : « Si le smicard peut se sentir petit devant un tableau de 17 millions d’euros, c’est justement parce qu’il perçoit l’écart entre ce qu’il représente et ce que représente l’objet en question, notamment l’écart de ses possibilités réelles d’action, et ce que l’objet symbolise comme possibilités réelles d’action. » (Lahire, p.479) Mais, tout de même, le premier coup d’œil béat devant ces étendues verticales de craies !? Verticales, certes, mais finalement, plus il les regarde, multidirectionnelles. C’est bien, s’il en croît la maigre explication fournie, à l’objet scolaire, utilisé pour inscrire au tableau ce qu’il convient d’apprendre et retenir, qu’il est fait référence. C’est ainsi qu’il entend cette citation de l’artiste : « l’odeur des craies étouffant nos désirs de chérubins… ». L’autorité de la craie sur tableau noir. À cette oppression olfactive, les tableaux échappent par une accumulation inimaginable, une exhibition incomptable de craies, qui dépasse presque l’entendement, et fait que le bâton de craie n’a plus rien de sérieux, est gagné par de la folie, ne colle plus avec l’image sévère de l’outil professoral qui permet d’inscrire au tableau les savoirs, les consignes, sanctions, les devoirs du journal de classe. Il se dégage de cela une musicalité enveloppante, frondeuse. Dans le demi-sommeil – après le vin, l’apparition des nymphettes et les péroraisons autant édifiantes que soûlantes de la sans-abri–, cette musicalité s’effrite, rejoint la neige marine et le guide vers d’autres images englouties. Ainsi, certains de ces tableaux de craie se fondent dans d’autres parois qu’il connaît bien, par cœur, qui sont aussi des surfaces d’alignement, de tranches les unes à côté des autres, ce sont les pans de ses bibliothèques qui recouvrent tous les murs de ses pièces de vie. Plans verticaux striés, rythmés de traits, objets de savoir vus de profils, ils forment des ensembles, tous ces livres coagulés en un tout qui correspond à ce qu’il a lu, qui est aussi de la matière interne, ingérée. Trop habitué à les avoir sous les yeux, il les regarde désormais sans les voir comme il regarde ce qui tapisse son abîme. Il a le sentiment d’en connaître les contenus de manière précise, pour y avoir plongé, y avoir passé des heures de sa vie, mais ce n’est plus qu’une impression vague, l’aura de la littérature digérée, qui l’aide à se distinguer du néant. Les surfaces bibliothèques communiquent une impression d’ordre, de la même manière que les grands tableaux de craies juxtaposées. Mais, de même qu’en rentrant dans le corps bibliothèque, en sortant ici ou là, un volume, l’ouvrant, lisant quelques lignes, il va renouer avec des accidents, des désordres ou des contre-ordres – et d’abord réaliser qu’il ne se souvient plus de ce qu’il a lu, qu’il est donc fait de « blancs »–, les retables de craies collées bout à bout comme des ex-voto, comme ce que permet le savoir inversé, retourné, frissonnent aussi d’accidents, de trouées. On y voit se profiler un mystérieux effet domino qui emporte ces milliers de craies dans la perversion de sens cherché par l’artiste. Il y en a où, à bien regarder, l’alignement a été soufflé, affichant un grand éparpillement parcouru de noeuds. Mais, surtout, en approchant, en maints endroits, la régularité est rompue, la glu qui sert à fixer les bâtonnets crayeux a coulé comme de la sève, s’échappe. À la manière de ces blessures dans les troncs d’arbre d’où suinte de la résine, qui se transforme en gomme agglutinée en abcès translucides, en chandelles irrégulières. Dans certains tableaux, il s’agit de coulées de caramel blanc ou de mélasse noire, épaisse. Ailleurs, des exsudations de suif, de la lave graisseuse, chair fondue. Et de petits fragments de rêves, pacotilles et brimborions, y sont charriés, reviennent à la surface, reprennent pied dans les failles, suintent dans les interstices. Des baves exorcisées, libérées par les aiguilles vaudoues en petits bouillonnements, saignements caoutchouteux où brillent grelots d’or, têtes de mort, couronnes dorées, brillants, étoiles de mer, fleurettes en verroterie, écorces, étoupe, bois flottés, perles de toutes les couleurs, bagues. Bibelots des rêves jamais taris, résistant aux « étouffements de la craie », ou dévoilement de la poudre aux yeux que lance les savoirs dominants pour envoûter les dominés (les « chérubins ») ? Il trouva quelque apparentement entre ces tohu-bohu de sèves, de breloques colorées, et le risotto du chef des Enfants rouges, crémeux, à la nage, recouvert d’une émulsion perlée légèrement parfumée de moka, parsemée d’olives noires torréfiées et moulues, de quelques infimes billes rouges, et il l’avala à la cuillère en même temps que ses pensées continuaient à dévorer les parties boursouflées des tableaux de craies, et c’était comme si les deux nourritures se mélangeaient.

Le bouquet humé dans le cou, les perspectives de sorties de secours embrassées dans les petites peintures, le discours de la clocharde entendu comme une révélation, cette sorte d’extase devant les grands tableaux de craies, ni plus ni moins fantastique qu’une gorgée de C’est le printemps !, à chaque fois, ce qu’il retient est d’avoir été plongé dans état très proche de celui, particulier, d’une lecture, longue et concentrée, quand tout disparaît, même le livre, même ce qu’il lit, même qui lit, et que s’installe un état merveilleux autant qu’improbable où plus rien n’existe, instant où s’intensifie, justement, le sentiment d’exister. « L’ardeur du jour s’est peu à peu atténuée et le bourdonnement interne qui, monotone, traverse la partie éclairée de son esprit, s’est vu morcelé grâce à la pointe claire de l’attention, laquelle, comme la pointe d’un diamant, s’est progressivement frayé passage pour reléguer, à coups d’ajustements successifs, les plis de l’obscur. A un moment donné, après plusieurs essais laborieux, les plis s’écartent et les facettes du diamant, émergeant de l’ombre, se concentrent sur la partie transparente qui se stabilise et se fixe pour atteindre la perfection et disparaître à son tour, disséminée en sa propre transparence, de sorte que ce n’est pas uniquement le bourdonnement – lequel est temps, chair et barbarie – qui disparaît avec elle mais aussi le livre et le lecteur, libérant un espace où l’intemporel et l’immatériel, non moins réels que la putréfaction et les heures, se déploient victorieux. » (Saer, page 107) En ce point de fuite secrété par l’exercice de la lecture, dans cet état d’envoûtement où attention rime avec disparition, il pratique ses ablutions, se prépare à décliner sa position à qui l’interpellerait, il ne se sent jamais aussi bien, aussi convaincu d’être quelque part que dans ces dissolutions, évaporations… (Pierre Hemptinne)

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Quand il voit Eurydice revenir de partout, insaisissable

Eurydice partout

Librement divagué à partir de : Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti 2015 – Diller Scofidio + Renfro, Ballade pour une boîte de verre, Fondation Cartier – Marie-Luce Nadal, La petite fabrique à nuages, Palais de Tokyo – Aurore Pallet, Les annonces fossiles, Galerie Isabelle Gounod – Jesus Rafael Soto, Penetrable BBL bleu, Galerie Perrotin

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Sa vie dans les wagons parmi les voyageurs léthargiques face aux écrans allumés, tablettes, smartphones, ordinateurs portables. Défilé en boucle de scènes de guerre, de meurtre, de massacre, tensions sadiques et scènes de ménages qui tournent mal. Partout, en arrêt, des flingues, des kalachnikovs ou, versions plus archaïques, genre gladiateur pivotant les sabres brandis très haut. Mon dieu, sa cape vole, ses cheveux aussi, abdominaux contractés magistralement sous les pectoraux dilatés, on dirait une cuirasse vivante, un robot constrictor en pleine démonstration. Hideux et beau, il piège le spectateur dans l’envie d’avoir un peu de ça en soi. D’être un jour aussi, regardé ainsi. Parce que, tout de même, ça reste une représentation éloquente de l’excellence virile. Cette fulgurance phallique ne cesse de donner consistance, profondément, à l’essence virile, à travers les temps. Combien de mecs, finalement, rêvent toujours d’être, moyennant adaptation à des réalités changeantes et des contextes domestiques, résurgence de ce héros déchaîné, incarnant la sublime violence des dieux ? Quand les écrans entraperçus lors de ses déplacements dans les wagons ne lui jettent pas à la figure une gâchette pressée jusqu’à l’orgasme, un canon brandi vers tous les ennemis invisibles du monde, une lame nue empalant le nœud vital d’une victime sacrificielle, il y voit bouger, pareils aux formes floues dans les fonds marins lointains, des tensions psychologiques, des drames cousus des grosses ficelles de suspens pervers, dans une esthétique racoleuse du paroxysme. Exploitation malsaine des abysses psychologiques. Jamais, ou rarement, ou alors par accident, un classique du cinéma, un fil récent dit d’auteur. À toute heure du jour, grâce aux écrans nomades, sous prétexte de distraction, les imaginaires sucent le fil narratif de la mort violente, parfaitement banalisée. Passagers gobés par le temps mort. Il en prend, quelques fois, presque peur. Il éprouve en tout cas un certain malaise en constatant que l’ordinaire de la plupart de ses voisins et voisines de voyage, ce qu’ils donnent à manger à leur cerveau et à leur système émotionnel, relève strictement de cette exégèse du plus fort, devant quoi ils semblent presque indifférents, blasés, avachis. Quand ils lèvent les yeux de leurs écrans, pour une interaction obligée avec l’extérieur, ils semblent à peine étourdis par ce passage rapide entre la bulle intime, dans laquelle ils se projettent aussi les armes à la main, désinhibés face à la mort à donner, et la sphère publique où l’on contrôle leur titre de transport (par exemple). Certes, il ne veut pas suivre les moralistes qui établissent un lien de cause à effet rapide et quasi mathématique entre films, jeux violents et passages à l’acte dans la vie réelle. N’empêche, comme disait ce sociologue allemand spécialiste de la violence, tant qu’il y aura des mecs convaincus de ne se réaliser qu’une arme réelle à la main et que, quel que soit le camp et les mobiles invoqués, ils se promettent plaisir et gloire à tirer et tuer pour une juste cause, le problème de la violence n’aura aucune chance de se dégonfler ne serait-ce qu’un peu. L’institution de la violence par une production continue de représentations artistiques ou médiatiques entretient en permanence la possibilité de sa réalisation sous toutes ses formes, prenant chaque fois de court soit les processus de pacification, soit les dispositifs de contrôle (à la limite, ceux-ci, eux-mêmes érigés du côté de la raison guerrière, jouissent quand un passage à l’acte déjoue leur vigilance panoptique, ils la provoquent, quasiment). Tous ces films, qu’ils se dotent, selon le public visé, d’une dimension critique ou laudative, exploitent sans cesse ce filon, produisant une esthétique des armes et de leurs maniements en prothèses sublimes des corps justiciers névrotiques. Comment faire confiance à ces individus, ses semblables, qui phagocytent le moindre temps mort, dans l’espace public, pour s’y couler intimement au fond des images industrielles du terrorisme, de la brutalité psychologique ? Et probablement en y prenant plaisir, sinon ils ne s’infligeraient pas cette torture !? En viendra-t-on aussi à voir se répandre dans la place publique, sur l’éparpillement des écrans privés, la production pornographique industrielle ? Regardée par les mêmes corps léthargiques ? Il s’en détourne, il suffoque parfois, cela renforçant sa recherche panique d’autres écrans disséminés dans les matières du quotidien, à l’affût de ces surfaces fugaces de vie, où aspirer un peu de vie fraîche. Parallèle. Il éprouve alors très fort le désir de se retirer, s’isoler, se concentrer sur ce qu’il aime par-dessus tout et qui ne cesse de lui sembler délicieusement étrange, niché dans une oisiveté doucement transie, innervée par tous les signaux du monde le renvoyant à ce qui palpite d’indéchiffré dans son cosmos neurologique. Instable. Attentif à capter la moindre surface réfléchissante, littéralement, qui l’aide à réfléchir à tout et à rien mais à autre chose que cette mise en récit des pulsions qui tourne systématiquement autour de la mort violente. Il lance ses filets sans aucune idée de ce qui peut venir s’y prendre, rien d’autre que du grain à moudre, réflexif et contemplatif, dans lequel se glissent des fragments d’images de lui-même mêlés aux visages et aux corporéités morcelées d’autres personnes, juste des idées. Les confins de l’interpénétrabilité entre le vivant, sa vie individualisée et d’autres vies, formelles, informelles. Cela, entouré de voyageurs scrutant leur désir de guerre, il le vit dans une mélancolie poignante, désir d’être transporté immédiatement, d’un bond, dans le cocon de sa chambre et de ses objets familiers, objets quelconques et pourtant devenus indispensables, vitaux. L’influence extérieure délétère l’oblige à rechercher son unité de soins, passer plus de temps à décontaminer sa subjectivité de tout penchant guerrier. Mission impossible dans un climat saturé par une opinion publique que l’on dit prête à enfermer à tour de bras le moindre délinquant, à bazarder les chômeurs, les immigrés, les fainéants, les musulmans… « En un sens tout à fait profane, les objets qu’une personne a rassemblés autour d’elle, et auxquels elle a un accès exclusif, lui permettent d’examiner l’ensemble de ces attachements, de ces relations et engagements dans lesquels elle s’investit tout au long de sa vie. En effet, c’est à la lumière des significations existentielles que ces choses ont revêtues pour nous au fil du temps qu’il nous est possible d’explorer au mieux le type de vie que nous aimerions mener. C’est pourquoi Virginia Woolf, d’une façon presque utopique, a mis l’accent sur le droit de tout être humain à disposer de sa propre chambre, et c’est pourquoi la dimension matérielle d’un droit à la propriété privée implique constamment aussi la protection juridique de la sphère privée. Dans son plaidoyer, Hegel avait anticipé le fait qu’un tel droit serait fondé sur une idée bien précise : l’idée qu’il importe que l’individu ait l’usage exclusif de ces objets lui permettant de faire l’expérience de sa volonté « véritable », soit le « propre » de son existence entière en tant que personne juridique… » (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p. 120) L’attraction du cocon. Et au centre de ses objets à lui, le clavier à écrire, le méta objet. Même dans le mutisme et l’absence de mots, la somnolence du quotidien, loin de sa table de travail, ses doigts quelques fois bougent comme s’ils couraient sur les touches et les lettres vides. Course effleurante, suggestive. Comme s’ils répétaient une musique silencieuse. Comme si, mimant via l’outil du clavier et projetant leur mise en mots, il répétait métaphoriquement ses gammes de caresses données et reçues, en attente d’être données et reçues, un peu sous hypnose, tentant de faire revenir ce qui a été, ou de faire advenir ce qui n’a pas encore été atteint. « Il a ouvert son ordinateur sans but, mais il y a manifestement dans sa vie des moments où l’écriture lui manque tant qu’il se met à pianoter sur le clavier même s’il n’a rien à dire. » (Imre Kertész) Mécanisme des doigts sur le clavier muet, sans que s’inscrive quoique ce soit à l’écran, articulant du vide dans du vide, simulant une action d’appel, de convocation réfléchie, de pompage poétique, pour faire remonter des images, des souvenirs très enfouis, amorcer de nouvelles phrases, maintenir le débit du texte intérieur. Texte sinueux, choral, de délibération et confrontation qui s’obstine à rendre impossible, inepte, le recours aux armes. Ce faisant, s’installe un halo, une traîne miroitante.

Dans ces surfaces réfléchissantes vers lesquelles il se penche pour happer quelque chose de lui, de son corps, de son esprit, en fonction de ce que d’autres vies y auraient déposé, souvent elle apparaît, lui ressemblant, empruntant ses traits tels qu’il se les imagine. D’ailleurs, une fraction de seconde délicieuse, il la confond avec lui. Enfin, pas vraiment elle, mais des atmosphères, des univers qui gravitent derrière la membrane du monde visible. Des physiologies d’airs respirés à deux, inhalés de corps à corps, moulés par leurs appareils respiratoires qui s’échangent. Ce sont donc des zones lumineuses fortuites, des effets de couleurs combinées, des reliefs évocateurs qui semblent être des lieux de passages secrets dont il cherche déjà depuis toujours le déclic, le mécanisme qui les actionne, pour retrouver les climats éphémères et puissants de la rencontre avec elle. Où subsiste donc, après la séparation, le vivant de la relation, l’inexpliqué, l’incalculable ? L’immortelle ? Dans un récit qui magnifie le don de Rembrandt à son modèle-amante Hendrickje et de celle-ci à son « Maître », (j’ajoute les guillemets) Claude Louis-Combet imagine une scène (elle coule de source) où le peintre, après la mort d’Hendrickje, croit la voir venir vers lui dans un miroir, alors qu’il s’en approchait pour s’y regarder et travailler un autoportrait. « Car enfin, il l’avait vu, Hendrickje, dans le miroir où elle se tenait avant lui, l’attendant, assurément, et si elle avait pris le temps de se montrer pour se dissiper aussitôt, avant que lui-même pût se dévisager et se reconnaître, c’était sûrement pour accomplir son destin d’Eurydice, inscrit en toute amante, au-delà de la mort. Et lui, il l’avait vue car il s’était préparé depuis longtemps à la retrouver, et, à présent, son sourire allait au-devant de la femme en offrande de joie, en même temps qu’il retournait vers lui-même tout ce qui demeurait d’amertume et de soumission au temps. Et c’était là toute son ambiguïté, toute la richesse et la contradiction de l’expérience qui avait rempli sa vie, jusqu’ici, et qualifiait son être en artiste et en amant. Ce sourire saluait la femme dans l’instant d’éternité où elle était rendue à la ténèbre, et il ruinait l’homme, du même coup, dans sa désillusion et sa désolation. La forme advenue au visage et qui le possédait révélait sa portée métaphysique : l’évanescence de la vie, la permanence de la mort, la vanité de l’être et, néanmoins, son identité irréductible, enfin en tout ce qui est, qui fut et qui sera, la douleur injustifiable. Ces vérités, aussi simples qu’aiguës, ont modelé le visage. Elles ont tracé le sourire. Elles l’éclairent désormais, dans le tableau, en partage d’adoration et d’autodérision. » (page 161)

Accéder ainsi aux chaleurs corporelles passées, se convaincre de leur irradiation toujours réelle, retrouver l’immanence de l’autre dans ses propres traits qui, lors des face à face et des étreintes, en ont pris l’empreinte, par mimétisme empathique. Il croit ainsi, entretenant le souvenir, la rappeler et la maintenir vivante en lui, faisant remonter continûment vers sa conscience des vestiges amoureux qui transitent, à la traîne, comme des satellites eurydiciens de la belle. Migration des efleuves. En fait, procédant ainsi, il ne se rend pas compte qu’il l’efface, il la disperse, du moins la dilue dans ses mécanismes de vie. Petit bout par petit bout, elle retourne au néant, enfin, en lui, sa part de néant à lui, son centre de gravité où bouillonne la possibilité de désir. Confondue, pas disparue, mais indiscernable, avalée, mangée Et, quand il commence à s’en douter, une léthargie s’empare de lui, il s’engourdit, souhaite ne plus bouger, ne plus penser, pour laisser tout en l’état, intouché. Elle, conservée et lui alors, sans issue. Avant de reprendre l’exercice irrésistible, décliner sans cesse l’histoire d’Eurydice, librement adaptée, dispersée en d’infimes occurrences, poussières vives qui traversent les sens et qu’il espère, au moins une fois, retenir. La litanie des souvenirs, de ces moments très vifs et tendres et qui semblent à jamais isolés de « l’autre côté », comme ces échantillons de nuages et d’orages capturés par l’étrange machinerie de Marie-Luce Nadal et qu’elle conserve emprisonnés dans des aquariums. « La fabrique de nuages est un système inventé par cette chercheuse, lui permettant, au gré de ses voyages, de capturer les nuages et de les réduire à des extraits afin de les rendre reproductibles à volonté. Entre production industrielle et rêve utopique, Marie-Luce Nadal développe un projet qui tente de réaliser le rêve prométhéen de l’homme : maîtriser les éléments et les rendre siens. » (Guide du visiteur, Palais de Tokyo) Revoir ainsi tous ses états amoureux, tensions et libérations, sous forme d’infimes écosystèmes nuageux, évoluant au ralenti dans des cages de verres. Les étudier, les revoir au ralenti. Les regarder fasciné à travers la vitre, dans une réalité parallèle à laquelle il n’a plus accès sinon, peut-être, et à condition de l’inventer, via des zones de lumières, des surfaces sensibles, des images aériennes ou souterraines, des illusions à travers lesquelles la reprendre dans ses bras, revoir ses yeux, fondre dans sa bouche, entendre le rire, va et vient entre différentes réalités. Par exemple ce matin, tôt, le rideau de la salle de bain rempli de soleil, avec l’ombre sinueuse de quelques lianes de glycine, l’espoir irrationnel d’ouvrir la tenture et de retrouver le corps paysage, illimité, déployé en bois sacré. Dans le tissu irradié, la chaleur d’une présence. Exactement comme, sa nudité venant se poser contre la sienne, il lui semble que la peau féminine qui le reçoit de son étendue dansante se transforme en fin rideau de lumière où foisonnent les images d’échappées, son cerveau perdant les mots et ne fonctionnant plus qu’en pictogrammes immémoriaux, la suite pressentie en traversée de la matière. Absorption. Pénétration. L’effet de traverser en rêve un écran initiatique de fils, de lianes, de lignes, de cheveux qui caressent. Un filtre qui recomposerait les éléments épars, séparés. Ce qu’il éprouve, en une sorte d’écho physique et psychique des pieds à la tête, en s’avançant dans le volume fluide et strié, souple et rigide, de l’œuvre « Pénétrable BBL bleu » de Jesus Rafael Soto. Après avoir longtemps hésité et avoir vérifié que c’était non seulement permis mais que l’intrusion des visiteurs faisait partie de l’œuvre. Rentrer dans une œuvre, vraiment, en général radicalement protégée par une annonce « ne pas toucher ». Un interdit levé. Impression alors, dans ce volume bien délimité par la subjectivité de l’artiste, d’y tracer un chemin personnel, singulier et, en même temps, de s’y ouvrir à des trajets, des errances préétablies, mystérieuses, comme des appels à s’enfoncer toujours plus profond dans la masse des lignes. D’inattendues connexions s’établissent qui ouvrent de nouvelles perceptions de l’espace, de la manière de l’occuper ou de simplement s’y mouvoir. Marche aérienne, à l’aveugle, des fonctions neuronales se mettent en branle comme lorsque la nuit, il se relève et se déplace dans la maison sans allumer. Et ici aussi, finalement, au cœur de cette pluie drue de nerfs à vif, linéaments nus de ciel azur, il se sent à l’orée d’un refuge, passage secret par excellence, vestibule du bois sacré où se réfugier, où s’engendrent les accalmies. Sentiment qu’un peigne aérien le laboure de douceur, l’ouvre et, paradoxalement, l’asperge de l’extraordinaire intimité amoureuse, sexuelle, printanière. S’immobiliser, méditer la profondeur de la griserie révolue quoique inextinguible, celle d’inaugurer une mémoire commune, deux en une, à l’épreuve du temps et des altérations psychiques et physiques. La perspective d’une mémoire fabuleuse, réinventant les fables du monde et de l’humanité, se les réappropriant dans les ses joutes sexuelles. « Une relation amoureuse représente, pour ce qui est de sa structure temporelle, un pacte destiné à fonder une communauté du souvenir dont le regard rétrospectif sur l’histoire vécue en commun devrait être, à l’avenir, si encourageant et motivant qu’elle se verrait donner la possibilité de survivre aux changements intervenus dans les personnalités des deux partenaires. » (A. Honneth, p. 227) Communauté du souvenir inaugurée puis dissoute, suspendue. Images d’une intimité fulgurante qui aurait dû transformer le monde, en tout cas la relation au monde des amoureux. « Ce qui distingue pourtant le rapport amoureux de toutes les formes d’amitié, et ce qui fait de lui une institution de l’attachement personnel, c’est un désir mutuel d’intimité sexuelle et un grand plaisir pris à la corporéité du partenaire. Il n’existe aucun autre lieu, à l’exception peut-être de l’unité de soins intensifs ou de la maison de retraite, où le corps humain, dans toute son incontrôlable indépendance et toute sa fragilité, est aujourd’hui aussi socialement présent que dans les interactions sexuelles d’un couple en train de s’aimer. » (P. 228) Les souvenirs, rendus presque abstraits dans le ressac de la pensée et des affects solitaires, sont réduits à presque rien, la marque de petits gestes de connivence, ces marques d’affection spontanés, clignotements inconscient du sentiment. Mais, à fleur de peau, le retrait de tous ces signes de connivence, c’est ce qui inflige le sentiment d’être coupé de ce qui donne la vie, l’assèchement d’un ruissellement. « Dans de telles relations, chacun réagit à l’autre, quasiment par réflexe, laissant entendre, à travers des gestes subtils, des expressions allusives du visage et des mouvements corporels, combien la présence physique de l’autre est vécue comme importante et enviable. » (p.230) Et si leur absence persiste à peser, c’est que cela dépasse la futilité du plaisir superficiel de la caresse, c’est que s’y attache au contraire, là et nulle part ailleurs, la possibilité égarée, en tout cas différée, d’une liberté de pensée, d’action, de sentir. Le souvenir fantasmé d’une possibilité de liberté absolue, traversant vie et mort, passé et futur. « Dans la forme sociale de l’amour telle que nous la connaissons aujourd’hui, chacun est une condition de la liberté de l’autre dans la mesure où il devient pour l’autre une source d’expérience physique de soi. » (p. 234)

Et ainsi, il est de plus en plus rongé par les reflets et les ombres qui déroulent leur alphabet fondamental de pathos d’arrière-fond, il se tourne de plus en plus vers quelques archétypes paysagers, fossilisés, dont il guette le réveil. Il scrute ces horizons consistants qui tapissent les yeux amoureux, au crépuscule, attendant les marées charnelles. Ces paysages de toujours, préhistoriques, du monde avant la vie de l’homme, tableaux de la nature vierge, qui se réveillent dans l’amour. Des rivages laiteux avec récifs, des découpes montagneuses neuronales, des émulsions d’eau ou de nuages, des broderies solaires dans l’écume nuageuse, des buissons éponges ébouriffés dans le bled, des combinaisons plastiques entre solide et liquide, des flaques inertes ou gazeuses, des lignes d’horizons comme de lointaines murailles avant le vide. Hors du temps. Et pas simplement dessinés et peints, mais pâteux et pétris à même la matière, à la manière de formes suggestives qui apparaissent dans les chairs, les tripes et les graisses en décompositions, transcendantes, magnifiques. Le pinceau a trempé dans de la cervelle pillée, des résidus d’os fondus, du sang coagulé, des baves étincelantes quand elles perlent à la commissure des lèvres, des bois calcinés, des cendres capillaires. Il lui semble contempler au plus obscur de la nuit d’encre des halos mouillés, des cercles d’écume, des ondes électriques, des turbulences moussues, des éblouissements telluriques, des émois premiers, en attente que les cieux se déchirent, ouvrant une nouvelle configuration pour que remontent d’autres fragments d’Eurydice, à recycler en son métabolisme symbolique. Pour mieux se consacrer totalement à cette tâche – observer les constellations microscopiques d’Eurydice, infimes pailles d’or vives et mortes tournoyant dans les faisceaux lumineux – il pratique assidûment le « face à l’œuvre », l’expérience esthétique, dans les galeries, les musées. Et, se dirigeant dans cet esprit vers la Fondation Cartier, il fut très dérouté par ce qui l’attendait, une installation presque invisible de Diller Scofidio et Renfro. L’espace, pourtant familier, lui parut déplacé sur une autre planète, en tout cas dans une autre matérialité. Il entre et pourtant il ne lui semble pas se retrouver à l’intérieur d’un bâtiment clos, mais s’avancer dans une respiration, une palpitation ou glisser dans la laitance d’un œil dont la paupière cligne au ralenti. Il comprend la cause de cette impression après plusieurs minutes, en constatant que les immenses parois de verre qui séparent l’intérieur de l’extérieur, et vice versa, ont été remplacées par une présence intangible obéissant à une pulsion régulière, lente, métronomique, une taie blanchâtre presque animale, qui se dissipe ensuite jusqu’à la pleine transparence, brume qui se lève, avant de se refermer tel un rideau fantôme. Dans la grande salle vide, un saut rouge immobile, abandonné. L’oreille repère un sonar léger, difficile à identifier. Il se rappelle certaines errances dans des grottes ou dans les couloirs labyrinthiques d’anciens fortins, surmontant la vallée de la Meuse, pendant lesquelles le goutte à goutte des infiltrations d’eau, des sources percolant vers les nappes souterraines, lui traversait l’esprit d’un pointillé lumineux. Le seau se déplace de temps à autre, comme un robot, sans qu’il puisse comprendre le mobile de ces mouvements. Ce mouvement indique que c’est là que ça se passe. Il s’en approche. Il est rempli d’eau et rappelle, à l’égard du visiteur penché, que l’eau est le premier miroir insondable. On dirait un puit. Au fond du seau, un appareil photo embusqué. De temps à autre une goutte percute la surface, qui se trouble, se strie, ronds concentriques, devient opaque puis lisse les ondes et redevient transparente. Il se déplace, quitte cet espace, un peu interloqué et, dans la pièce voisine, il rencontre un autre vide. Hormis une sorte de grande hotte de cuisine suspendue à mi-hauteur. À moins que ce soit une installation de banc solaire ? Ou une technologie nouvelle pour scanner les corps et les envoyer ailleurs ? Un dispositif pour rentrer en contact avec les mortes et les faire revenir ? Des couchettes à roulettes sont alignées comme ces mobiliers de plage qui attendent les vacanciers.Il s’allonge donc sur une de ces couchette à roulettes, du genre qu’utilisent les mécaniciens pour aller travailler sous les machines, et s’aidant des pieds qui raclent le sol, il roule, glisse, s’avance sous l’engin. Il s’agit en fait d’un plafond bas constitué d’écrans plats, juxtaposés. Il le regarde comme un firmament. Rien ne se passe. Il pense qu’il aimerait disposer d’une telle couchette à roulettes pour contempler les cieux nocturnes en été. Puis, une alerte secoue tous les écrans. Le début d’un signal sur un écran de contrôle. L’amorce d’un encéphalogramme. Des courbes, des lézardes, des droites cassées, des éclaboussures pointillistes, des hémorragies de lumières, des fluides sismiques, cratères aqueux. Il lui faut un certain temps avant de réaliser que, ce qu’il voit ainsi envahir les écrans, ce sont les impacts de la goutte percutant et modifiant la surface de l’eau, là-bas, de l’autre côté, dans la salle éloignée… Ce qu’il voyait du dessus, penché sur le seau, il l’aperçoit à présent d’en bas, comme s’il était au fond de l’eau et que, ce qui affecte la couche superficielle du liquide, il en voyait la déflagration et la propagation d’en bas, du cœur de la matière troublée, comme quelque chose venant bouleverser profondément et rendre complètement instable l’environnement touché, l’univers circonscrit par le seau ou par le regard même. Irréparable même si chaque fois le calme revient avant la collision suivante. Une béatitude l’envahit, l’engourdit, sur la couchette du visiteur de musée. S’il pouvait, ainsi, reclus dans sa chambre à soi, entouré de ses objets familiers, les doigts effleurant le clavier comme en rêve, invoquant les lettres et accomplissant les gestes qui font revenir les pépites encloses dans la mémoire commencée à deux, percevoir les frémissements de lumières et d’ombres dans l’organisme lointain d’Eurydice et les éprouver à distance, comme une télépathie dont le clavier saisirait les manifestations… (Pierre Hemptinne)


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Circonvolutions piquées et cicatrices touchées

cabinet de curiosité...

Librement divagué à partir de : un reste de nourriture… – 930°c de Chaim van Luit et Atelier sketches de Hreinn Fridfinnsson (Galerie MSSNDCLRCQ, Bruxelles) – Kader Attia, Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder (Bozar, Bruxelles) – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti, 2015 – Elodie Antoine, Deliquescence, Aeroplastics contemporary, Bruxelles – Le bord des mondes, Palais de Tokyo…

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Le nez dans les reliefs. Un morceau de porc, viande et bout de gras, deux ou trois choux de Bruxelles fondants, défaits, et quelques chanterelles confites, l’ensemble enrobé d’un jus teinté de piment d’Espelette, sauce à peine défigée par le passage au four. Ce sont des restes, modestes, et les regardant et humant, il convoque les saveurs d’hier et leurs préliminaires. Déjà le passé. Il revoit les gestes de préparation du repas, le dressage rapide des assiettes et, mine de rien, juste après la première gorgée de vin, l’émotion de la première bouchée, l’association simple de ces produits choisis et cuisinés, sans chichis, mais avec soins. Il s’apprête à avaler ce reliquat, manger un morceau d’hier. Et il s’interroge sur la bonification des mets qui auront, d’une certaine manière, maturé leurs accointances, s’affinant au repos au fond de la casserole, à température ambiante, sous la pellicule des sucs savoureux se mélangeant et les isolant de l’atmosphère d’un film subtil, une sorte de cire moelleuse ralentissant l’oxydation. Au-delà de ce que promet l’immédiat de ces quelques bouchées, il guette l’effet du temps sur les comestibles, la patine des saveurs qui est aussi le début de la décomposition. Les retrouver semblables à hier mais plus amples et plus souples, avec une longueur mélodieuse imprévisible, à la manière d’un vêtement qui a pris les formes de son corps et qui, lorsqu’il l’enfile alors qu’il a été oublié au portemanteau, semble lui transmettre une mémoire sensible de son ancienne enveloppe. Souvenir du volume qu’il remplissait et qu’il retrouve plus lâche. Mélancolie. Mesurer ce qui a changé depuis hier dans le reste de côtelette ibérique mélangée aux choux et champignons, sans qu’il puisse l’exprimer directement avec des mots dans un diagnostic clinique, c’est sentir frémir de manière palpable, sous ses papilles, une action semblable à celle de ses souvenirs qui modifient naturellement, sans volonté délibérée de falsification, mais par le simple fait mécanique de transiter dans ses synapses, les actes du passé, sans espoir aucune de vérification, de retrouver l’original. Voir s’éloigner l’essence de la chose, comme disent les phénoménologues, en goûter le déplacement irréversible. Un fil continu d’altérations éparses remarquables ou complètement banales, parmi lesquelles il cherche sans cesse celles qui proviendraient des retombées d’une relation amoureuse pour les fondre en une seule clé commémorative, ouvrant des dimensions insoupçonnées de la mémoire. Un sillage. Toujours entre deux chaises, pôle solaire et pôle maniaco-dépressif, entre la recherche fébrile de nouveaux indices conduisant vers une rencontre inédite, recommencée, et la collection macabre de débris organiques en vue de reconstituer un corps perdu, désintégré. Avant d’enfourner la fourchette, le regard sur la fibre carnée attendrie, il se souvient en outre de l’incident à la boucherie, la veille, une autre résurgence. Un individu agité qui le précède dans la queue lui semble étranger et familier. C’est-à-dire quelqu’un avec qui il ne se sent aucune affinité, un vrai étranger dont il ne comprend ni les gestes agités ni les paroles susurrées, dont les mimiques extravagances lui semblent dangereuses ; et quelqu’un néanmoins en qui il appréhende un proche, indéfectiblement lié à une partie de sa vie. Ce genre de membre de la famille que l’on s’efforce un jour d’oublier après en avoir recherché le commerce. Il se révèle en effet être une vieille connaissance, resurgie ainsi du passé. Leurs regards se croisent dans le grand miroir juste derrière l’étalage des viandes et charcuteries, il se retourne et le reconnaît. En quelques minutes, avant de disparaître, il lui déverse, sous forme de réquisitoire implacable, la liste des maux, réels et imaginaires, qui l’accablent depuis les années qu’ils ne se sont plus vus, le rendant en quelque sorte non pas responsable, mais absolument indigne de n’être pas resté en contact pour éponger régulièrement l’énumération doloriste et participer ainsi à la prise en charge des abominables disgrâces. Une digression. Ce n’est pas le genre de témoins du passé qu’il cherche à ferrer, c’est dans le beaucoup plus diffus qu’il drague, dans les couches de poussières fines, les minerais discrets et rares, éparpillés…

Debout dans une cave au blanc éblouissant, presque médical et surréel, le soupirail donnant sur le trottoir quelconque, décontenancé voire ennuyé par l’objet déposé au centre. Descendu comme au centre d’un silo aseptisé où prend encore plus de relief sa manie de tamiser le fond de sa mémoire pour y repêcher des détails physionomiques inaltérés, capables de restituer intacte l’extase de certaines étreintes, l’incompréhensible bonheur de caresser un corps étranger. À force de tamiser, il sait qu’il épuise les fonds, qu’il édulcore les souvenirs, qu’il banalise les perles. En même temps, plus le sentiment de ce qu’avaient de remarquablement émouvant ces détails corporels entrevus dans l’amour, plus il éprouve le besoin de tamiser profond ! Là, sans relation apparente avec son obsession, il tient à la main le feuillet d’une galerie d’art, le regard flottant sur le commentaire imprimé. D’abord, vaguement, par bonne conscience, presque en faisant semblant, puis de plus en plus impliqué, lisant et relisant le même passage, sans sauter aucune phrase, aucun mot, jusqu’à l’évidence : c’est exactement ce qu’il est sans cesse en train de faire s’agissant des vestiges enfouis des amours. « En vue de produire 930° (titre de l’œuvre qui fait référence au point de fusion du laiton), van Luit a acheté un détecteur de métaux et s’est rendu sur des sites belges et allemands où des combats eurent lieu en 1944. Il y a trouvé une grande quantité d’éléments métalliques épars, de douilles, des pièces d’avion ou de boucles de ceinture. Son idée n’était pas de conserver ses objets en tant que tels mais de les utiliser dans un processus de transformation, de reporter les limites de l’objet, de les faire passer du statut d’éléments enfouis dans la terre pendant 70 ans au statut d’éléments on identifiables, fondus dans un nouvel objet, porteur d’une nouvelle charge. Une charge non plus historique mais symbolique. D’où sa décision de choisir la poignée de porte de sa maison. Cet élément permet de fermer une porte sur un espace et de l’ouvrir sur un autre espace. Pris en main quotidiennement, il porte en lui les notions de manipulation (d’usage pourrait-on dire), de limite (entre l’extérieur et l’intimité), de césure entre deux espaces hétérogènes mais complémentaires, d’ouverture sur un nouvel horizon, de passage, du territoire, de la maison. La présentation rappelle celle des musées archéologiques et souligne l’idée de ruine. De plus, en positionnant la poignée légèrement en hauteur, sur un tapis acoustique, l’artiste accentue le contraste entre le poids du métal et la légèreté de ce qu’on pourrait appeler une relique. » (Extrait du feuillet de MSSNDCLRCQ) Ne pas supporter le statu quo de la perte et donc installer un processus continu de transformation de ce qui, ponctuellement et par accident, remonte à la surface. Rassembler d’infimes bribes des illuminations amoureuses, ces détails imperceptibles que le cerveau enregistre, sans s’en rendre compte, quand l’exaltation de la rencontre décuple et déroule à l’infini ses terminaisons nerveuses. Il invente de souder ces miettes ensemble, un alliage fait du grain exceptionnel de ces instants, la texture fine d’une ivresse sans rivage. Cela lui permettrait de se sentir lesté d’un début, d’une origine. Simplement réunir en un tout cohérent, dense, ce qui est dispersé, engendrer un substitut, un fétiche. Aujourd’hui, ces bribes sont de petits caillots diamantés, mystérieux, perdus dans les circonvolutions cérébrales. Il les cartographie en y plantant des épingles à bouts colorés, et devra les extraire avec de fines aiguilles pour les enfiler sur le fil d’un récit en construction. Suspendu dans le vide. Ces poussières et grains de sable patiemment récoltés, il les moule en un seul objet mental indéfinissable, outil atypique, forme orpheline, fragment de sceptre en apesanteur, pièce énigmatique chue d’un engin spatial, sans réel usage, qui lui inspire sans cesse de nouvelles investigations sur ce qui s’est passé lors de l’acmé amoureuse, ce qui s’est enfanté, objet transitionnel d’anciennes fusions, poli par d’innombrables caresses réelles et virtuelles, sphère acoustique où entendre les anciennes combustions, déjà lointaines, déportées et pourtant toujours en train de poursuivre leurs œuvres, mais dans d’autres régions. Offertoire. Astéroïde. Une borne, aussi, délimitant le connu et l’inconnu. C’est la même activité mentale, compulsive, qu’il poursuit quand il erre seul dans la ville, trottoirs, places, squares, bouches de métros, arrêts de bus, devantures des magasins, salles des pas perdus, toujours à l’affût, dans la foule à contre-courant ou frôlant les individus isolés, de détails physionomiques ou de postures ou d’expressivités éphémères qui lui rappelleraient les clés du bonheur. Une silhouette, un sourire, un regard éperdu, une moue, une chevelure, une démarche, le dessin d’une jambe, un port d’épaules, un vêtement et la manière de l’animer… Un peu partout, à même les milliers de corps et de visages qui passent et repassent, il capte des ressemblances fugaces, fortuites, qui font battre le cœur un bref instant, puis s’éteignent, se rallument, ailleurs, plus loin, trop tard. Brasillement. Cela ne signifie pas spécialement qu’il est la proie d’hallucinations ou que son amante fût d’une beauté universelle se reflétant dans toutes les existences. Simplement et plus prosaïquement, il y a tellement peu de variations d’ADN entre les individus et ils vivent dans des environnements culturels tellement partagés, interpénétrés, que la possibilité de similitudes partielles est infinie. Trompe l’œil génétique. Il est normal de régulièrement croiser une personne qui nous fait penser à une autre à qui l’on dira un jour : « j’ai vu ton sosie ». C’est toujours vexant de s’entendre dire ça, parce que l’on se croit unique, mais non, il y a plein de sosies de tout le monde. Ça fourmille d’airs de famille. Ce qui explique les glissements et bifurcations d’affections tout autant que les multiples formes de fétichismes. Mais, à force de traquer toutes ces particularités d’un corps précis qu’il a éprouvé unique et qui se sont détachées de l’original pour s’incruster et vivre désormais de manière indépendante dans d’autres êtres, à fleur de peau et d’organes, réincarnation d’une disparue en reflets sertis dans les mouvements de multiples corps anonymes, il est envahi par l’état d’esprit un peu maladif de celui qui, chimérique, s’obstine à reconstruire l’absente à partir de quelques rouages et colifichets disséminés. Choix libre d’artefacts. Réinventer la présence charnelle jadis réconfortante à partir de quelques restes et vestiges. Au départ de quelques fils emmêlés, trames bousillées comme celles de toiles d’araignées abîmées qui ressemblent à des blessures, déchirures de ce qui tissait un habitat dans le vide. (Atelier sketches de Hreinn fridfinnsson). Lambeaux de parachutes. Il voudrait, ces fils chiffonnés, les redéployer en résilles sensuelles de l’air. En quoi consiste aussi, d’ailleurs, son travail d’écriture, obstiné, sans nulle autre ambition, sans espoir de réussite. Ces parties qui font signes d’une existence à l’autre, il a tendance à les assimiler à sa propre corporéité morcelée depuis la séparation, ce sont des organes certes extérieurs, exilés, étrangers mais colonisés par sa propre histoire, indispensables à sa respiration, à toutes ses fonctions vitales. Ces petits points de chute, infimes ressemblances, il les recueille, les met en jachère quelque part dans sa tête, elles deviennent des cellules souches clonées de l’amante perdue, elles poussent, se développent, se tissent et c’est avec cela qu’il joue au Lego fantasmatique de la poupée. Et il glisse vers la tentation peu reluisante, que la société machiste tient toujours à disposition de ses mâles, de s’acheter ponctuellement un subterfuge, rechercher une prostituée dont l’analogie de fortune avec l’objet du désir génèrerait les bonnes illusions. Humer le paradis artificiel. Tout en sachant que c’est peine perdue. Mais, tout de même, faire l’expérience de ce dispositif délirant où un corps est assigné à la place d’un autre et que la société, par toutes sortes de lois occultes et de préjugés sur la sexualité masculine, considère comme prérogative excusable si pas pleinement légitime des hommes. Il passe et repasse devant les vitrines. Ce ne sont pas les mensurations qu’il observe en priorité, c’est un esprit qui doit se manifester, un éclair, presque rien, un éclat qui laisserait croire que dans cette fille à vendre, là, veille quelque chose de semblable à ce qui se mettait à brûler mutuellement quand son amante et lui s’embrassaient. S’imaginer que cette économie des corps organise la communion avec l’intangible relève de la production intellectuelle malhonnête pour excuser l’immersion dans l’univers de la prostitution. Quelques fois, ses détecteurs ne repèrent rien, pas la moindre alerte, calme plat, rien que de la chair exposée, exploitée. D’autres fois, il suffit d’une étincelle, une fossette, un sourire généreux, une œillade paradoxale, une manière de tourner la tête ou d’enrouler ses longs cheveux noirs, un déhanchement presque malhabile sur les hauts talons, une cambrure de reins à la limite de l’ingénu et il peut y croire. Les choses vont alors très vite, en quelques minutes, il est isolé du monde dans un simulacre de chambre, cabane de fortune, lumières tamisées et néons colorés, et rapidement la jeune fille le rejoint, harnachée de peu, presque nue, simulant l’allant d’un rendez-vous, des retrouvailles. Conventions cinématographiques. Chacun colle à son rôle. Quelques échanges stéréotypés durant lesquels, brièvement, il lui semble enlacer l’immensité charnelle de la femme, stature de prêtresse presque sacrée et, soudain, à la suite d’un déclic qui lui échappe, l’hôtesse chute de ses cothurnes extrêmes. Au plexus, il ressent un incompréhensible changement de dimension. Rappel impromptu, décalé, de ces instants où, pratiquant les échasses, l’équilibre se rompait et, d’une position de géant toisant le jardin ordinaire, il dégringolait sans mal dans l’herbe. Le temps de ce tropisme charnel inattendu et il se retrouve avec une jeune fille ordinaire, petite, grassouillette, fragile et qui pose sur le matelas à la manière d’un modèle impudique. Position fonctionnelle. Les ondes lumineuses artificielles qui baignent la peau lisse et nacrée, tendue, dans un écartèlement étudié pour rendre visibles les moindres détails confèrent au corps l’apparence d’une statue, d’un moulage. Les cuisses écartées, le ventre plat, sont presque marmoréens, marbre en toc qui confine à cette irréalité des choses reproduites en série (comme dans un magasin de souvenirs touristiques). La vulve bistre semble celle d’une automate en plastique. Figée par l’exténuation, étourdie par la surexposition et l’usage excessif des tissus. Le nez dans les reliefs. Il la touche avec précaution, l’effleure à peine, comme s’il craignait qu’elle ne s’évanouisse, épuisée. Sensation d’ailerons de cire, froide et rigide et qui, sous la caresse presque imperceptible, redeviennent chair, se réchauffent, s’assouplissent et louvoient. Il se rappelle la machinerie inventée par Takis, et revue récemment au Palais de Tokyo, où un ruban d’acier, comme on en voit dans les scieries ou autres ateliers industriels, roule et frémit en effleurant un alignement de sexes féminins alignés, révulsés, exorbités dans l’obligation de jouir machiniquement, à la chaîne. Sillage, sciage. Si, dans le manque, c’était la perte du contact avec cette ultime intimité, sublime et triviale, qui symbolisait la souffrance, le substitut – une chatte à la place d’une autre – lui permet de mesurer que, sans la rêverie amoureuse et sa manière lente et sinueuse d’imaginer et même de produire le rapprochement des corps, le sexe aussi immédiat et automatique est dépourvu de l’essentiel de ce qui constituait le désir dans son histoire singulière, interrompue. Pourtant, l’excitation biologique est irrécusable, pas que biologique du reste, il y a aussi ce sentiment trouble de participer à une longue imposture masculine d’assujettissement du sexe féminin. Exercice du pouvoir ni plus ni moins. Peu à peu, son imagination, en partie pour sauver la face, actionne les ficelles du fétichisme et du subterfuge et il sera (presque) convaincu de revivre ce qu’il a perdu, de pénétrer la disparue. En fait non, il ne se sentira jamais englobé par l’autre existence. Vie fantôme, robotique. Il expérimente en quelque sorte une relation sexuelle qui mêle rapport à l’esclave, au personnage de rêve, au robot et qui n’est pas sans opérer quelques incursions aussi dans ce que la culture otaku appelle flirter avec un « personnage moe », ces personnages féminins qui inspirent des attachements obsessionnels sur base d’une ou plusieurs caractéristiques. Mais, bref, le doigt effleurant les lèvres nues, aux airs de chanterelles lancéolées et confites, profitant d’un rapport commercial déséquilibré et déshumanisant, c’est comme s’il touchait, pleinement, une cicatrice. À même la peau de la fille, mais aussi à même sa propre peau intérieure tel qu’il imagine toujours sous les caresses de la disparue. Comme si son doigt s’enfonçait dans sa tête. La cicatrice d’un partagé refoulé, désormais inaccessible et enfoui, la trace refermée, recousue, de leurs corps s’ouvrant l’un à l’autre. Et sous la caresse, la cicatrice, malgré tout, s’ouvre et suinte, revivant une passion. Ou lui offre machinalement le simulacre organique d’une passion réanimée. Il mesure alors l’éloignement irrémédiable.

Réveillant ces poussières radieuses de friction, ces particules de temps partagées, il cherche à cerner la manière dont ses entrailles se sont remplies des irradiations de l’êtres aimé, comme une sorte d’alphabet lui devenant indispensable pour rester connecté au monde, sans prétendre comprendre quoi que ce soit mais, en tout cas, continuant à parler, penser, à produire une création fragile de sens sans cesse actualisé par son travail d’écriture dans le sable du désir (enfui, trompé). Un peu comme le face à face entre un modèle et son peintre où la sensualité qui émane du modèle transfère sa dimension de révélation spirituelle dans les pigments de la peinture et permet au peintre, d’inoculer à sa peinture via les mélanges de matières et les coups de pinceau, quelque chose d’inédit sur la relation au monde. Aller en chercher des ombres et lumières qu’il ne pourrait pas, sans cela, conceptualiser et transformer charnellement en touches colorées sur la toile. C’est ce que raconte Claude Louis-Combet en explorant la relation entre Rembrandt et son amante-servante-modèle, comment l’artiste puise la sensualité de sa peinture dans celle du corps de son amante, énamourée, corps par lequel passe quelque chose comme le désir femelle absolu pour toute figure démiurgique. Situation enjolivée pour les besoins de l’exercice littéraire et qui omet de rappeler le poids de la tradition séculaire qui place le peintre ou le sculpteur face au corps féminin comme face à son objet par excellence, chargé de le représenter et de l’exhiber à l’ensemble de la société, en centre iconique de la construction culturelle. « Elle ne tenait pas de discours. La plupart du temps, elle était silencieuse, passive et soumise ; mais de son visage, de son regard surtout, une profondeur contemplative se faisait jour, qui portait l’artiste à ses confins, d’abord lorsqu’il l’associait à sa création, en tant que modèle, mais bientôt, sans qu’elle fût là, physiquement présente, simplement parce que son souvenir entrait dans la qualité même de l’espace où se déroulait le rituel, quelque peu magique, de la peinture. Or, l’élément qui, dans le souvenir, agissait, de la plus évidente et toutefois subtile façon, consistait en l’imprégnation de tous les sens, chez l’amant, par la nudité de l’amante, l’adhésion de l’homme à la charge de mystère véhiculée par le corps de la femme, dans l’amour et dans la rêverie sur l’amour l’incitait à creuser en lui-même jusqu’à la racine de sa vision du monde : et c’était pour comprendre par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre. L’artiste ne connaissait rien de plus charnel, de plus sensuel et, en même temps, rien qui fût plus près de communiquer le sentiment, ou plus fortement encore la sensation du spirituel. » (Bethsabée, p. 40) Oui, dans sa tête, il maintient en vie son amante dans cet état de modèle qui l’irrigue sans cesse de ce questionnement stimulant, magique de rester sans réponse : « par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre », le modèle, lumineux, étant pourtant, avant tout, obscurité, matérialité opaque qui arrête le regard et le renvoie d’où il vient. Mais, cela ne pouvait fonctionner dans sa tête que si la position séculaire du peintre et de son modèle était, dans son cas, aussi inversée, son propre corps jouant le même rôle de modèle scruté et enivrant dans l’imaginaire de l’amante. S’éprouver ainsi modèle pour quelqu’un lui ouvrait de nouveaux champs à explorer, une raison d’être infiniment émouvante.

Fouillant dans les sédiments de cette relation amoureuse – collection de brins entortillés d’humus et crasses accumulées, mélange de merveille tissée et de détritus recrachés, synapses entortillés et comme délaissés, désamorcés, restes de ce qui fût de somptueuses toiles d’araignées filées à deux -, il cherche la trace des instants où le flux entre deux existences est si dense que tout semble expliqué, justifié, sans faille, comme le début d’une connaissance qui ne prêterait le flanc à aucune contradiction, son histoire intime le renvoie aux balbutiements de toute connaissance humaine. Collectionnant des souvenirs, les rassemblant en une sorte de cabinet de curiosités, ne construit-il pas de manière arbitraire le mythe d’origine de sa connaissance, de toute sa culture intérieure ? Ne fait-il pas de son histoire amoureuse le centre de l’univers qui l’intéresse et à partir duquel il va explorer et coloniser tout le reste qui lui reste à découvrir ? Ne reproduit-il pas à l’échelle de sa biographie intime et sans visée calculée, le rôle biaisé des cabinets de curiosité dans la constitution des savoirs de l’Occident ? Accumulant des formules pseudo scientifiques par lesquelles il prétendrait conserver la faculté de circuler entre terre et ciel ? Cette manière de réunir des choses et des objets « curieux » afin de les interroger, de les « faire parler » petit à petit, façonnant au passage la manière de construire un savoir, élaborant sur ces prémisses intuitives, les diverses formes de connaissance et le fondement même des certitudes scientifiques sur le monde et l’univers, dans un esprit de centralité, c’est ce que met en abîme l’installation de Kader Attia au Bozar (Bruxelles), Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder. Au centre, un cabinet en bois, avec ses vitrines et ses objets, images, livres, instruments de mesure, représentation des anges et des bons sauvages, pathos fastueux de la genèse, loupes posées sur les textes, portrait de Galilée, planches d’herboristes, étude des races, cartographie de l’Afrique (continent noir), croquis d’une tumeur… Les « curiosités » dans le cabinet de Kader Attia, subtilement, font partie de ces documents fondateurs de la pensée occidentale. Par ce biais, c’est un cabinet qui replace toute une série de présupposés axiomatiques, leur restitue une force exotique voire arbitraire, et éveille la possibilité d’une distance critique. L’échelle de Jacob, échelle pour relier la terre au ciel, symbolise l’ambition des religions mais aussi celle des sciences qui sondent l’univers pour prouver, contre l’existence de Dieu, une origine raisonnée du monde. Cette échelle mythique, invisible, est captée et cachée au centre de l’installation… Tout autour du cabinet, de hautes étagères industrielles garnies de livres, en anglais, allemand, français. C’est l’Occident qui pense et organise le monde, proche et lointain, astrophysique et sentimental. On peut les prendre, les ouvrir, les lire. En attraper des bribes, en tourner les pages, les yeux circulant dans l’infini des lignes, ça fait partie de l’installation. Y mettre du sien. Ouvrages encyclopédiques, religieux, philosophiques, histoire des techniques, histoire de l’art, monographies sur la guerre, livres de propagande, guides pour la vie monastiques… Un choix immense qui symbolise la folie éditoriale que l’homme déploie pour développer une pensée dominante sur les autres et d’abord sur la nature (premier « autre » à domestiquer, maîtriser). Mais n’est-ce pas ainsi aussi, exact reflet de cette trompeuse accumulation de savoirs, qu’il s’est forgé son esprit d’autodidacte ? Avec un peu de tout et de rien mélangés, lecteur touche-à-tout établissant des connexions, des correspondances entre tout et rien, du moment qu’il sentait que ça le reliait au mystère du désir, au corps désiré de son modèle. (Une femme abstraite, autant que possible nue, comme l’exalte Louis-Combet dans son livre, parce qu’un des fondements premiers de l’art a été de prendre possession du nu de la femme, d’instituer qu’il n’avait d’existence que par le regard de l’artiste mâle posé sur lui pour en représenter le « mystère ». Puis, ce modèle abstrait s’est incarné en quelques femmes réelles qu’il a rencontrées.) Un désir qui ne s’assouvit pas de la possession érotique habituelle, mais en perpétuant un travail d’expression qui élabore le corps désiré en corps modèle, pour la peinture ou l’écriture (par exemple), pour sonder le mystère de la lumière naissant de l’obscurité? Cette accumulation de titres de toutes les époques, dans l’enceinte bibliothèque autour du cabinet de curiosité, présentant tout et son contraire sur des matières semblables, jouant de l’association qui s’effectue entre les thèmes affichés et les illustrations des couvertures selon les voisinages, esquisse une archéologie des biais scientifiques et de leurs vulgarisations idéologiques. Il semble que prédominent les gloses inspirées ou détournant les ouvrages de références, plus exigeants. Travaux en grande partie de seconde zone qui symbolisent la production de vide avec lequel l’humanité se brouille l’esprit. Les illusions d’optique de la connaissance projetant les désirs intérieurs individuels et collectifs. Il a vite le sentiment d’un penchant pervers, fascinant, commun à tous ces livres dans leur prétention désuète de dire ce qui est, d’énoncer la vérité univoque de ce qu’est le monde (c’est induit, évidemment, par l’intention de l’artiste responsable de l’installation). Enfin, elle serait désuète si ce genre de production était tari, ce qui est loin d’être le cas. Cette bibliothèque quelque peu infernale se réfléchit au plafond. Là-haut, elle flotte. Là, dans cet enclos, plongeant le regard dans les vitrines du cabinet, parcourant et bouquinant les bibliothèques, il s’oublie, exactement comme dans la chambre de pacotille du bordel. Il aimerait follement, au contraire, des bibliothèques regroupant les littératures et les pensées du doute, de la fragilité, des sensibilités multiples, en tant que telles, voulues comme répertoire dément du doute. Dans le fond, contre le mur, quatre bustes en plâtre, statues pleines de prestance comme celles de personnages importants, genre de figures impériales à qui on l’attribue traditionnellement la responsabilité d’avoir construit l’Histoire, de symboliser l’élévation de la civilisation. Exactement cela, de loin et dans l’attention flottante. Quand celle-ci se fixe et qu’il s’approche lentement, quelque chose cloche. Quelque chose de caché et de cassé. Du genre sale petit secret honteux en attente d’un déballage public pour être requalifié en souffrance universelle refoulée. Selon l’angle de vue, c’est imperceptible mais taraudant ou carrément flagrant, perturbant. Il se rend rapidement compte qu’il s’agit non pas de personnages célèbres, de ceux qui font l’Histoire, mais de ceux qui la subissent, sortes de « soldats inconnus » mais qui n’occulteraient pas l’horreur qui les produit. Qui fonctionneraient à rebours de la fiction du soldat inconnu. C’est le portrait monumental d’anonymes gueules cassées de 14-18 (sur lesquelles l’artiste a déjà beaucoup travaillé). Les visages sont organisés autour de remarquables cicatrices, formes défoncées, béances recousues, qu’il a envie de toucher (au même titre que l’autre jour le sexe d’une fille achetée, apparu en cicatrice de toutes ses amours). Ce sont des défigurations reproduites avec précision, avec un sens développé de l’exactitude historique et chirurgicale et un souci critique de l’esthétique. Empreintes du mal. Liens pervertis avec les signes électifs de type étoile au front. Ici, signes de malédiction. Elles semblent vivantes et palpitantes dans la pierre, et elles remplacent les décorations prestigieuses qui ornent généralement les statues de héros. Elles en sont l’envers et l’enfer. Rappel que les certitudes – indispensables au fait de déclencher la guerre qui n’a jamais lieu sans qu’une civilisation artistique, scientifique et religieuse ne fournisse les justifications du meurtre de masse envisagé – placent au cœur même de l’humanité l’horreur destructrice, sa machine à bousiller la vie. Point d’impact où s’effondre la prétention d’une pensée rationnelle occidentale dominant le monde. À même la chair. Un escalier invite à aller voir au-dessus du cabinet. Dans un jeu de miroirs, un néon cru se reflète, vers le bas comme vers le haut, à l’infini, échelle de traits lumineux hasardeux. Il faut rester longtemps, s’imprégner, regarder, bouquiner, scruter les visages de marbre grimaçants, réprimer – mais pas refouler, entretenir ce désir sans jamais l’assouvir, le conserver vif et frustré – l’envie de toucher la blessure. Et ainsi, s’immiscer dans un détournement de ce qu’est un cabinet de curiosité : non plus une boîte de reflets dans laquelle se mirent nos certitudes préconstruites, mais un espace où, rassemblant les éléments épars d’une réalité proche, les fondements irrationnels et racistes de nos connaissances, on ouvre le questionnement à leur sujet, on déconstruit les évidences et les interprétations manipulatrices en acceptant que toute pensée sur l’Histoire, sur ce qui se passe et vient d’advenir, doit intégrer la pluralité du doute et écarter les essentialismes. Debout sur l’escalier en bois, en position pas très stable, le regard alors surmonte le dispositif qui enclôt les savoirs. Dès qu’il regarde ailleurs, au-delà des cloisons, ce qui se trouve confiné et archivé là semble petit, bricolé. Il peut craindre de basculer et de tomber dans cet espace factice. Le regard circulant de haut en bas, puis de bas en haut, il doit bien convenir qu’effectivement il va et vient sans cesse entre ciel et terre, vice versa, comme un hamster dans la roue jouet de sa cage, et que les barres de l’échelle sont des lignes épileptiques, posées dans le vide, sans fondement, ne tenant que par illusion et conventions. Et cela le renvoie aux flux des néons psychédéliques, aux cloisons de carton-pâte et tentures bon marché délimitant une alcôve des plaisirs simulés. L’ensemble pouvant se trouver symbolisé, mis sous globe et en autopsie, tel un gros cortex congestionné de désirs labyrinthiques, cramoisi et raviné de tous ses conflits internes. Tumulus sanguin pétrifié où repose le concept de l’être rationnel. Il est hérissé d’aiguilles de couturières, aux bouts colorés, de celles que l’on utilise pour faire tenir les pièces dissociées d’un patron ou indiquer sur une carte les carrefours importants d’une marche nocturne ou d’une conquête militaire. Aiguilles plongées dans les sillons et canyons de l’organe de la pensée, là où les rêves inavoués perturbent la rationalité revendiquée de la conscience. Là où ont eu lieu, peut-être des conjonctions amoureuses particulièrement significatives. Courts-circuits. Là où ont été repérés des débris ou des miettes de la disparue, de ces signes qu’il collecte maniaque à la surface des choses et des gens, en vue de les fondre en une seule pièce, articulation nouvelle entre sa respiration et celle du monde. Les petites boules multicolores dessinant l’itinéraire d’une cicatrice réflexive au cœur de la plasticité neuronale. Une sorte de serrure, enfermement ou possibilité de passer à côté, ailleurs. L’organe serti dans une bague, de ces bijoux magiques qui contiennent poison mortel ou poudre miraculeuse, selon les circonstances. (Pierre Hemptinne)

 

 

 


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Les eaux troubles d’une certaine ivresse à l’opéra

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Librement divagué à partir : Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les indo-européeens ? Le mythe d’origine de l’Occident. Seuil, 2015 – Une résurgence de Tristan und Isolde, Wagner, version de Sir Georg Solti – toiles de Vija Celmins (Fondation Cartier, exposition Les Habitants) – Vue de Harlem de Jacob van Ruisdael (Mauritshuis, La Haye) – Un palace – Pline l’Ancien, Histoires Naturelles. Vertus médicinales des plantes potagères – Un céleri rave – Une montée d’ivresse – Yann Gourdon en concert dans l’exposition de Dirk Braeckman (Le Bal/Paris)

ivresse/eaux troubles

C’est toujours là que la montée s’est produite. À mille lieux des rythmes effrénés que l’on associe généralement à la transe. Plutôt une coulée sonore s’annonçant de loin, d’un point indistinct et dont les fumeroles déchirent imperceptiblement les culs-de-sac quotidiens, laissant poindre une éclaircie, un courant d’air craquelant le confinement ordinaire. Il reconnaît toujours, en annonce de ces instants, l’écho d’une météorite orchestrale dérivant de Tristan und Isolde, depuis une très lointaine première écoute fiévreuse. Peut-être cet écho n’a-t-il plus aucune ressemblance avec l’original et n’est que la sédimentation des premières émotions ressenties à l’écoute de l’opéra. L’impression première, de plus en plus lointaine et diffuse, se transformant avec le temps en résonances intérieures innées, allant du vrombissement des univers oniriques aux ondes mugissantes légèrement discordantes, vestiges acoustiques cellulaires des premiers instants matriciels, fossiles symphoniques. Une sorte de musique originelle hantant ses profondeurs neuronales, à la manière d’une fabuleuse baleine blanche, cosmique, réapparaissant à des instants précis autant que mystérieux. Toujours il la guette. Une rengaine d’ouverture qui, à chacun de ses passages, fluidifie les limites et, une fois évaporée, laisse derrière elle un poignant sillage de mélancolie. Elle surgit charriée par la dramaturgie des amours impossibles et des amants maudits, l’amour plus fort que tout, fugue conquérante d’étreintes célestes et diaboliques entre principes mâles et femelles, mais, à l’instant de la montée, ce n’est qu’un fragile augure elliptique, une éclaircie aurorale par-dessus la métaphysique délirante du culte wagnérien. Ne retenant que les sons plus légers qui s’élèvent, bois éthérés, archets au bord du mièvre, ce qui ressemble à de subtils attouchements entre matière et esprit, juste des prémisses, comme en amour ces caresses hésitantes qui cherchent la scansion vertébrale autant que fantomale du plaisir. Ce qu’épousent bien ces traînées de cordes symphoniques qui diluent, étirent et émiettent les thèmes soudain friables et irrésolus, perdant toute assurance homogène et évoquant alors des cieux fuyants, draperies célestes agitées. Avançant puis rechignant, dominatrice puis pusillanime, colonisant l’esprit mais toujours tentée par la volupté des échouages, une musique qui dessine un passage et cherche à séparer les eaux pour permettre de migrer indemne de l’autre côté. Au fond, presque pas une musique, ou alors, en creux. À l’intérieur de l’opéra, c’est un gué fluide sous-jacent, crépuscule par où la musique autant que l’histoire s’échappent, refluent vers le non musical et le non narratif. Et au cœur de l’auditeur – ce qui l’excite précisément -, ce passage exacerbe la masse sensible. Puis, toute la chair physique et mentale, humectée, innervée, avide d’épouser le mouvement musical et narratif impulsé par un maître, soudain, sous l’effet d’un magnétisme instrumental irrésistible, reflue, emportée en amont du musical ou plutôt, au centre de la musique, sourd et silencieux, un centre aussi effroyablement atone que l’œil du cyclone. Et le vacarme vierge s’installe en lui. Un roulis et un grand déséquilibre de même griserie que ses abandons dans la houle du littoral atlantique, par exemple, entre la vague qui vient de le transpercer dans son agonie vers le rivage et la suivante, immense et éternelle, emportant le ciel et qui l’aspire vers le large avant de s’abattre sur lui, l’agonir d’écume. Presque rien d’aquatique ni même d’aqueux, mais un choc minéral le criblant de ses myriades de grains de sels, mitraille cristalline, le laissant étourdi, hébété et exalté. Ce crible extatique éprouvé vague après vague, jusqu’à perdre la notion du temps qui passe, ivresse marine, chant de la houle autant répétitif qu’irrégulier, lui fait un effet de même famille que cette nuée orchestrale wagnérienne s’éventrant aux pics d’une montagne, s’effilochant, s’emplissant de soleil levant et couchant avant de crever en lui. Précisément, le frappe la symétrie entre cette musique et l’expérience physique d’atteindre un col après des heures de pédalage, quand, la tête près du ciel, il s’identifie avec le passage vers les autres versants de la chaîne montagneuse couverte de forêts. Au moment du relâchement, l’adrénaline pompée cesse d’être absorbée par les muscles bandés, et monte à la tête, inonde les limbes du symbolique, bonheur aussi improbable que le sentiment d’invincibilité, hilarité d’altitude. Le regard plonge du sommet unique vers la multiplicité de ruissellements dans la vallée, la vie est fourmillement mais raccordée en sa seule focale cardiaque, subjective. Plus rien ne semble hors de portée. Et toujours, dans les derniers mètres d’ascension, ses oreilles bruissent de cette partition tapie dans les palpitations de sa pression sanguine, la montée. Et la même bande originale, archaïque car enfouie dans les plis et conques de sa corporéité sans âge, résonne quand un coucher de soleil le dépouille de toute rigidité et qu’il déclame certains vers baudelairiens, non plus comme fantaisie poétique, mais comme réalité tangible, là, durant un instant magique exceptionnel. Car, pressent-il, l’action conjuguée de cette lumière et de la musique intérieure revenue, irrigue la connaissance et ouvre une lucarne dans l’espace-temps, dépouille l’existence terrestre de ses carcans. Ce n’est plus une image naïve, il est vraiment possible de courir, atteindre l’horizon et capturer une particule tangible des rayons solaires. Voici l’élan qui va changer sa vie. « Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite/ Pour attraper au moins un oblique rayon ! » (C. Baudelaire, « Le coucher du soleil romantique »)

Tout se dégage, les fichiers du savoir s’ouvrent sans restriction. Le palimpseste du cerveau tel qu’évoqué par Thomas De Quincey dans Le mangeur d’opium, devient transparent, illuminé à tous les étages, en ses plus infimes replis superposés, une vraie maison de verre. Ce n’est plus un mandala obscur plein de chicanes contre lesquelles se débattre pour avancer et extraire une dérisoire particule de vie, mais un puits lumineux de textes superposés au fond duquel il va déchiffrer la vérité, l’origine et la fin. « Des couches innombrables d’idées, d’images, de sentiments sont tombées successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumière. Il a semblé que chacune ensevelissait la précédente. Mais aucune en réalité n’a péri. Toutefois, entre le palimpseste qui porte, superposées l’une sur l’autre, une tragédie grecque, une légende monacale, et une histoire de chevalerie, et le palimpseste divin créé par Dieu, qui est notre incommensurable mémoire, se présente cette différence, que dans le premier il y a comme un chaos fantastique, grossier, une collision entre des éléments hétérogènes ; tandis que dans le second la fatalité du tempérament met forcément une harmonie parmi les éléments les plus disparates. Quelque incohérente que soit une existence, l’unité humaine n’est pas troublée. Tous les échos de la mémoire, si on pouvait les réveiller simultanément, formeraient un concert, agréable ou douloureux, mais logique et sans dissonance. »* C’est un chœur de cette sorte, lustral, qui le souleva, polyphonie de tous les échos de la mémoire, dès la première écoute de Tristan und Isolde et, depuis, chaque fois que la réplique de cette écoute le secoue (déclenchée, dupliquée par des mécanismes mystérieux, comme si elle tournait dans l’éther et redevenait corps audible selon des calendriers cachés, des mobiles invisibles, des éphémérides métaphysiques). Le palimpseste de toutes ses expériences personnelles, augmentées de celles des proches vivants et morts avec lesquelles son esprit s’est élaboré par sédimentation, les strates labyrinthiques de son activité épigénètique interconnectées avec celles de « Dieu », de la « Nature », en une belle continuité et sans plus rien d’abscons ni d’ésotérique. Gorgé par cette musique qui le phagocyte émotionnellement et l’emplit des brumes immortelles du pangermanisme wagnérien, il retrouve l’émerveillement face au monde à découvrir, la crédulité et l’avidité de s’inscrire poussière dans une glorieuse épopée. Le palimpseste du monde est soudain un diamant sonore de la plus belle eau au fond duquel il entend, en ligne directe, le murmure du commencement. Pour lui, rien que pour lui. L’écheveau des cultures de l’homme et de celles des plantes et des animaux, à travers les millénaires, aboutissant à ce qu’il est, lui, aujourd’hui, il va pouvoir en un clin d’œil jouissif l’organiser en arbre généalogique, limpide et unique. Il croit entendre la « voyelle primitive » tout en sachant qu’il transgresse la raison. Il partage l’ébriété démente des savants égarés avec constance depuis le XIXe siècle dans la paléontologie linguistique, inventant contre toute vraisemblance le mythe d’un peuple premier, d’une langue initiale originelle et homogène, d’un berceau géographique circonscrit, bref, construisant le pedigree historique d’une pureté raciale supérieure, même si, avec le temps, la revendication raciale s’émoussera, se déguisera. Oui, l’excitation irrationnelle d’appartenir à la mythique lignée indo-européenne, d’être partie organique de ce prodigieux imaginaire immémorial, se remet à vibrer en lui au fur et à mesure que le puissant appareil orchestral chamboule son espace intime. Il se revoit jeune adulte fantasque, enivré par ces fadaises, frissonnant, convaincu d’affinités génétiques et spirituelles avec un lointain groupe d’élites entamant la conquête du monde, sans coup férir, par les armes et la culture. Et lui, dès lors, continuant cette conquête par d’autres voies, sur d’autres terrains, sa maigre fiction biographique, tissée jour après jour, convergeant avec celle des grands récits qui biaisent le discours des lumières, comme en un même sang. Toujours et encore le sang ! Et s’il ne peut plus adhérer à la fable indo-européenne, la musique réactive en lui les vertiges qui y étaient liés, mais vidés de leur idéologie, troublant pathos qui exprime le besoin d’échapper un instant à la délibération objective, de réentendre sans réserve l’opéra initial des amours, les premiers sons articulés. « Il en va de même pour les voyelles de la langue primordiale. Le XIXe siècle finit par s’accorder, après bien des discussions, sur trois voyelles primordiales : a, e, o. Puis on tendit à partir des années 1930 à vouloir les réduire à une seule, la voyelle primitive dont toutes les autres seraient issues. On ne peut s’empêcher, devant ces pulsions réductionnistes, de penseur justement à l’Inde, où la liturgie brahmanique considère parfois l’onomatopée sacrée Om ! comme la résonance du Verbe créateur, résumant à elle seule, non seulement tous les textes liturgiques du Veda, mais le cosmos lui-même. Cette voyelle primordiale renvoie aux débuts de la grammaire comparée, lorsque l’histoire des langues était aussi celle de l’Esprit humain. La voyelle unique offre un autre avantage, celui de simplifier les problèmes de correspondances phonétiques. Elle est le point-origine idéal, d’où n’importe quelle voyelle peut être librement déduite. »**

[Et c’est, en quelque sorte, dans un temple luxueux et fantasmatique de ce genre de croyance – appartenir à un peuple élu ligué par une seule langue homogène depuis les premiers balbutiements consonantiques – qu’il pénètre en foulant les épais tapis moelleux d’un palace, sous les dorures archétypiques des lustres majestueux. Multitude de points lumineux qui déséquilibrent. Palace où vaquent à leur désoeuvrement mystérieux, détachés des impératifs de la réalité et sans plus se préoccuper de ce qui se passe à la surface des choses qu’ils surveillent néanmoins sur l’écran de leurs tablettes, quelques héritiers fortunés, entourés de leur famille, dépensant l’argent sans compter, mêlés à quelques profanes. Ici, coule l’argent mythique s’engendrant sans travail. Errant dans les couloirs feutrés et les escaliers monumentaux, attentif aux corps et maintiens, aux toilettes et accents, il respire les relents d’une noblesse de sang ou financière, confit dans la mémoire cabalistique d’une lignée première, primordiale, prenant le pas sur toutes les autres. Dans cette caverne fastueuse dont les sols et les parois reflètent d’anciennes splendeurs coloniales, les possédants du monde se reposent, se délassent, entre bar et saunas, champagne et massage, exhibant leur nostalgie des anciens triomphes. Il s’infiltre là en intrus, inévitablement voyeur. Il marche et il entend résonner plutôt le thème des cors, leitmotiv de chasse. Et, dans la chambre capitonnée, caisson douillet loin de tout, jamais l’extérieur ne lui a semblé si amorti et le corps féminin enlacé à lui dans un tel vide silencieux, immaculé. Pourtant, il s’agit probablement de la chambre la plus modeste de l’hôtel, de celles rendues accessibles par promotion d’agence de voyage pour favoriser un peu de mixité sociale. Sur le lit extra large aux draps fins, parmi les élans de tendresse, sa main se faufile sous les vêtements soyeux, touche le ventre nu et les boucles de la toison, et il bascule. Il est dans le périmètre du bois sacré, protégé, soufflé par une suprême accalmie. Encore une fois, comme au cœur de la musique où règle le silence, dans l’œil du cyclone où règne le climat le plus paisible qui soit. Il est libéré de tout stress, de toute injonction compétitive, merveilleusement apaisé, plus rien d’angoissant ne peut resurgir de son passé, ou de l’inconscient, voire de l’inconscient d’autres existences imbriquées à la sienne, comme glissant d’un palimpseste à un autre. Ses doigts effleurent à peine la crête vulvaire que tout son être est comme englouti dans une montagne s’ouvrant sous ses pieds. Il touche un timbre musical très lointain dans l’atmosphère, il glisse dans le feutre feuilleté des violons, cette phrase limpide et simplissime qui ouvre l’opéra, évoquant une réconciliation. Le choc érotique réactive, très loin dans l’inconscient la vibration de la fameuse voyelle initiale. Dans ce genre d’instant, il pourrait y croire. Les lèvres s’entrebâillent, mouillent et dansent, bassin ondoyant décrivant des courbes, des orbes, des pétales, se frottant délicatement contre son doigt introduit, devenant pétales immenses, souples et soyeux. Elles tissent sous ses paupières closes et par transmission des ondulations de plus en plus hypnotisant à la manière d’une navette qui saoule, à même la lave de son désir irradiant, toute une végétation foisonnante de motifs Paisley, miroir des grands tapis recouvrant le sol des salons, des balcons et les marches de l’escalier monumental. Une danse intime, accueillante, qui, de ses cuisses largement ouvertes, le reconnaît comme un ultime élu et qui fait qu’à chaque fois, il n’y a plus qu’elle et lui susceptibles de continuer la lignée. Il s’enfouit dans le ventre, il sent et entend, par le biais de la magie fusionnelle et par l’impact flatteur du décorum riche et cossu, la sécrétion des sucs séminaux et vaginaux participer à la machinerie romantique qui entretient l’illusion de corps destinés à procréer les êtres les plus raffinés. Comme si ça venait aussi de lui, ce genre de connerie, empêtré qu’il est dans la traîne somptuaire, louvoyant indéfectiblement dans son pathos à la manière d’un serpent fourbe, traînées vocales et instrumentales laissées par l’écoute de son premier opéra wagnérien. La compromission est partout dans l’imaginaire et ses jouissances. Et alors, se rebeller contre ça, devenir un amant à l’argot vulgaire, aux caresses crapuleuses.]

Accueillant la musique en lui, cette musique qu’il génère en ces cellules à partir de souvenirs de Tristan und Isolde qui le sillonnent, un remixe concocté à partir de bribes, il se retrouve connecté avec le point-origine. Le silence porté par la musique, c’est cela, se retrouver dans son vacarme silencieux, de la même manière que l’on dit être protégé sous l’œil du cyclone. Et l’effet que lui fait cette musique, depuis qu’elle s’est imprimée, impressionnée dans sa chair neuronale encore fraîche, est aussi rappelé, reproduit et dévié, au fur et à mesure que se constitue sa culture musicale, par d’autres occurrences de factures complètement différentes. Plutôt de celles qui diffractent et révèlent la dimension multipolaire de la voyelle primale, mais qui par ce fait même, par ce jeu de vis-à-vis acoustique, en avive le fantasme, la nostalgie. Le violoncelle de Tom Cora au début de State of Schock, avec le groupe The Ex, quand l’envolée mélodique écharpée jaillit presque improbable, bravache et tremblante, nue, et qu’un instant il croit entendre qu’elle se casse, se désolidarise, et qu’il n’y aura plus rien après l’archet, désintégration en plein vol des sons à peine formés et organisés. Même chose avec les Variations Goldberg, juste après l’exposition du thème bref, nacelle inouïe de sons en suspension et qui, comme les polyphonies pygmées semblent réverbérer les premières cellules du monde. Avant que l’interprète attaque les variations, il y a un suspens, l’auditeur est jeté par-dessus un abîme, dans une immense inspiration qui lui semble gober et évanouir toute la suite, et il se dit qu’il ne pourra, à l’avenir, uniquement entendre le reste de l’œuvre dans son souvenir. La première variation démarre alors, miraculeuse, exultante. Dans les errances, aussi, de Mischa Mengelberg au piano, les sautes d’humeurs erratiques, les changements de ton, de vitesse, de volume, avec chaque fois l’irruption de précipices, d’iceberg mutique, jeu haletant du chat et de la souris entre musique et non musique. Ou encore, dans ce rare dispositif de concert atypique, assis dans la pénombre d’une salle d’exposition dont les murs sont ornés de grands formats photographiques sombres, formes indistinctes, cramées, où il se retrouve en train de regarder avant de l’entendre, un jeune homme accroché à sa vielle à roue – ou celle-ci agrippée au corps du jeune homme à la manière d’une bête fantastique. Il y voit un personnage de Panamarenko actionnant un engin loufoque, poétique, les seuls qui permettent de réellement voler ou d’explorer les fonds marins (ou autres dimensions inaccessibles), à la force du bras moulinant avec une rigueur métronomique, inhumaine, la manivelle de l’engin. Tournis hypnotique. Regardant avant d’entendre et, quand le son lui parvient à l’oreille sans qu’il ne puisse plus rien faire pour l’en empêcher, c’est avec un effet de retard grisant, comme s’il y avait, dans le temps, quelque chose à rattraper par l’abandon de l’ouïe au phénomène extérieur. La rotation du bras, absolument régulière, subjugue, puissante machine folle que rien n’arrêtera. Mais dans quel sens tourne-t-elle ? N’est-ce pas à rebours, aspirant dans son délire giratoire, tous les sons du monde, les agrégeant, les broyant indistincts en un seul drone universel où tout s’entend, où, littéralement, l’exhaustivité du sonore palpite, crépite, les plus belles langues et musiques retournées au bouillon de culture initial, sidéral, galaxie de bactéries qui couinent, trucident, copulent, chantent, frottent, frottent, percutent ? Et, en même temps qu’elle aimante tous les sons, la manivelle n’actionne-t-elle pas un autre prodige qui extrait la luminosité des grandes photos exposées autour d’elle, les conduisant ainsi à laisser remonter à la surface les lumières noires qui phosphorent sous la surface des images ? Par là, rejoignant son intuition en entendant Tristan und Isolde la première fois : « Au fond, presque pas une musique, ou alors, en creux. À l’intérieur de l’opéra, c’est un gué fluide sous-jacent, crépuscule par où la musique autant que l’histoire s’échappent, refluent vers le non musical et le non narratif. » Et dans le corps du bourdon, dragon immuable et protéiforme, comme jaillissant du chalumeau d’un soudeur, des étincelles de petites notes aiguës ou graves, nettes ou mal dégrossies, éblouissantes, communiquent une impression extatique de petits pans de voûte céleste ouvrant soudain quelques-uns des mystères les plus hauts. Illumination comparable à celle éprouvée le soir au jardin quand, se redressant du sillon où il vient de disperser des graines, il regarde le ciel et aperçoit comme par inadvertance et comme un signe destiné qu’à lui à cet instant précis, une escadrille franc-tireur de mouettes, très haut, presque indiscernable et dont la blancheur d’ange est exhaussée par les rayons du couchant. Ce déploiement pointilliste qui chante, mutique, dans le poudroiement stellaire lui rappelle l’inframince sentier de crêtes, incandescent, que son imagination a tracé dans le corps de l’opéra. Et il en retrouve encore l’effet d’exaltation, exactement, dans le groupe subliminal de volatiles, oiseaux marins et rapaces se chamaillant, au sein du paysage de Jacob van Ruisdael, Vue d’Harlem, ponctuation mate et dérangée à même les draperies nuageuses, presque au-delà des nuages. Une figure nous indiquant de manière détournée d’où a été prise cette vue d’Harlem. Et ces quelques points aériens minuscules expliquent le vertige délicieux qui est la contemplation la toile, se rendant compte que son œil s’élargit en une liberté inégalée jusqu’ici et survole cette campagne sans aucune contrainte, planant avec le rapace. Éblouissement jubilatoire, ivresse panoramique à détailler les champs et les travailleurs affairés sur le chaume, les haies et les bosquets, le hameau rural, ses toits d’ardoises scintillants ou de tuiles moussues, les draps étendus au fil et mollement gonflés par le vent, la lointaine falaise urbaine surmontée d’une cathédrale. Dans la chevauchée onirique de Tristan und Isold, il avait atteint pour la première fois cette sensation de regarder la vie de très haut, d’en distinguer et d’en relier les moindres détails paysagers à travers la longue durée de l’histoire.

[Étincelles de notes musicales, piqûres perlées surfilant un sentier de crêtes dans l’opéra, sève nacrée de chatte effleurée, points ornithologiques dans les nuages, tout cela est de la matière et de la texture de l’immensité étoilée des cieux nocturnes de l’été. Des échantillons, des échancrures. En vacances, dans les montagnes, où les lumières terrestres altèrent le moins les lueurs des ailleurs cosmiques, quelle jouissance de regarder vers le haut, de sentir son corps s’alléger et lentement s’élever dans des rideaux ascendants de bulles d’argent, comme précisément le Tristan de Bill Viola. Ce sentiment d’être si microscopique, insignifiant et pourtant, aspiré dans l’infini, au diapason de l’absolue légèreté et du total abandon de soi et juste ce cordon ombilical immatériel le reliant à l’inconnue et l’absente, quelque part, dans les froufrous d’étoiles (selon la bohème de Rimbaud). La sœur jumelle évaporée dans l’espace. L’impression produite par la contemplation astrologique des nuits chaudes ou celles plus craquantes, très froides, d’hiver, il la retrouve devant les toiles de Vija Celmins. Pas tellement devant l’image peinte globale. Mais se représentant le travail qui consiste à reproduire cette vision sur une toile avec un pinceau, le nombre incalculable de petits gestes attentifs. C’est cela, cette gestuelle méticuleuse et dépouillée qui l’émeut. Il y trouve une ressemblance avec son travail d’écriture quotidien, quelconque, banal, mais persévérant et fondamental pour qu’il continue à se sentir ancrer dans la vie. C’est aussi quelque chose de cet ordre qui le fait fondre de grâce devant les paysages des peintres hollandais. Pas tellement la réussite mimétique de la peinture, sa perfection photographique. Mais, devant la résurgence de paysages premiers, tels que vus pour la première fois – et renouant alors avec un regard neuf, naïf, vierge – sentir dans ses tripes l’attention aux choses que cela demande et la maîtrise tant spirituelle que corporelle d’une technique pour saisir cela avec des pinceaux, de la peinture, une toile. La patience de l’observation et des coups de main, l’amour que ça représente, pour les choses, pour l’activité humaine. Et quand il fouille ainsi la voûte céleste, en vrai ou devant une peinture, toujours au bord de l’ivresse, il n’est plus qu’une sorte de racine, de poulpe végétale qui creuse le sol, la nuit terreuse striée d’éclairs jusqu’au point de jonction où le tellurique n’est que marée se déversant dans le vide, de l’autre côté, s’éparpillant en constellations minérales, rejoignant les voies lactées, le palimpseste laiteux du big-bang. Son être – l’organisme interne/externe par lequel il sent et fait sentir, explore l’animé et l’inanimé, voyage dans toutes les dimensions de l’expérience , –cette chose ressemble alors, de manière saisissante, à l’envers d’un céleri rave tel qu’il le découvre quand il vient, au potager, de l’arracher du sol. Animal insolite, cœur tentaculaire, cervelle à trompes, sonde spatiale parcourant les matières ténébreuses, l’opacité absolue. Spoutnik et mandragore. Et quand il tranche de son canif les racines et radicelles, il garde en main une sorte de satellite archaïque dont la surface est marquée de points de jonction à nu, humide de sève, tandis que le grouillement de petites antennes finissent de vibrer, tombées au bord du cratère de terre.]

Cette musique envolée a gravé en lui une ascension chronique qui ouvre les portes d’une compréhension totale de l’univers. À tel point que, lorsqu’elle le reprend, il retrouve peu à peu en lui le murmure de l’omniscience, il sent bouger en lui, comme une fermentation millénaire, les innombrables gestes et expériences transmis de génération en génération qui aboutissent au catalogue enivrant de connaissances consignées par Pline l’Ancien, grimoire rêvé. « Les bettes de l’une et l’autre sorte ne sont pas non plus sans procurer des remèdes. On dit que la racine de bette blanche ou noire, fraîche, mouillée et suspendue à une ficelle, est efficace contre les morsures de serpent, que la bette blanche, cuite et prise avec de l’ail cru, l’est contre les ténias. Les racines de la bette noire, cuites dans l’eau, éliminent la teigne, et dans l’ensemble on rapporte que la noire est plus efficace. Son suc calme les maux de tête invétérés et les vertiges, ainsi que les bourdonnements d’oreille quand il est versé dedans. »*** Et cette emprise musicale n’est ni vestiges inertes ni archives passives. Elle est l’ombre portée de corps célestes qui sont autant d’extensions de son être caché, dont il ne peut élucider les itinéraires mais qui courent dans l’infini selon des trajectoires précises, tellement loin qu’il perd le contact conscient, n’en perçoit plus que de faibles signaux intermittents. Un contrepoint à sa vie lucide, rationnelle. Mais de temps à autre, elle resurgit, l’enveloppe, se blottit en lui et l’aspire en une nouvelle montée. Mieux comprendre ce qui en régit la révolution dans l’espace fait partie de ses études quotidiennes. Est-il, lui, le satellite de cette comète sonore ou est-ce elle, étoile filante musicale, qui est le satellite de sa trajectoire concentrique ? Ce jeu d’apparition et disparition, l’impact de cette non-matière musicale fusionnant ponctuellement avec son organisme et dont il ne peut élucider les lois, place son existence et son inconscient dans la peau d’un surfeur guettant l’arrivée de la bonne vague sonore, l’oreille toujours aux aguets, toujours déjà percevant, transi, le sillage orchestral de la fabuleuse baleine blanche immergée en ses profondeurs neuronales. Et souvent, rien ne vient, ce n’est qu’hallucination, pense-t-il alors. Mais quand ça revient, que le miracle de la montée se reproduit, resplendissante, alors c’est l’allégresse sans pareille, la parousie païenne (pour peu que cela veuille dire quelque chose !). Après, oui, il sent que la déconvenue est inévitable, et il cède à l’accélération dionysiaque. C’est le déferlement tribal des sons, des rythmes, l’autre versant de l’ivresse, inchoative, vers les ténèbres et leur tombée de rideaux. Retour au sillage mélancolique. (Pierre Hemptinne – une version de ce texte sera publiée dans un ouvrage collectif, à paraître en mai 2015, dont voici les références : Sébastien Biset (dir.), Ivresses, (SIC) Livre VII, Bruxelles, (SIC), 2015. Textes de Sébastien Biset, Antoine Boute, Emmanuel Giraud, Pierre Hemptinne, Tom Marioni, Véronique Nahoum-Grappe. Éditions (SIC). Distribution Presses du Réel. )

* Thomas De Quincey, Le mangeur d’opium (Œuvres complètes de Charles Baudelaire, page 506, Gallimard/ La Pléiade).

** Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les indo-européens ? page 509

*** Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Vertus médicinales des plantes potagères, p.973, Gallimard, La Pléiade


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Griffures lunaires et vif-argent de frontières ouvertes

désert et membranes

Librement déliré à partir : photos de Byung-Hun Min – La Galerie Particulière/Paris – Une broderie de Jeanne Tripier (art brut collection abcd/ Bruno De charme – La Maison Rouge) – David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, Editions de Minuit, 2014 – Un repas chez David Toutain – Troisième Jour de Marc Couturier et Sounds of Beneath de Mikail Karikis & Uriel Orlow (Inside, Palais de Tokyo) – dernière rose, fougères séchées au soleil…

SONY DSCDéjà une fois, dans la journée d’errance, il s’est perdu dans des reflets, happé. Il a pataugé dans la matière fantomale. Intrigué, en passant devant une petite galerie, par des rectangles luisants de grisaille où flottent des ombres, abîmes réflecteurs, il entre. Au-dessus d’une balustrade en bois, une image encadrée, deux formes moléculaires, une pâle anguleuse qui a la fulgurance des gerbes de feu d’artifice retombant dans la nuit et, dessus, une noire étouffée, engoncée, énigmatique. Il est difficile de définir clairement de quoi il s’agit car lui-même s’y aperçoit comme en un miroir, fondu dans le plan photographique, ainsi que d’autres parasites, une voiture dans la rue, une passante, la porte de la façade en face, d’autres cadres aveugles… C’est une femme nue s’enfonçant dans un rideau de ténèbres grises, ses épaules nues et la combe dorsale prises dans un faisceau lumineux cru et blafard, déchirant le corps en lambeaux visibles, une comète incertaine. Bien que la silhouette soit verticale, il pense à un corps noyé dont le haut du dos, les omoplates, émergeraient à peine des eaux troubles, la tignasse presque complètement coulée, tirée vers le fond. Plus loin un portrait diaphane et tremblé, jeune femme cheveux noués sur la tête, sorte de turban, presque disparue, embuée. Sur le côté, une autre forme nue, estompée, luminescente, silhouette sans bord bien fixe, plutôt nuageuse. Ectoplasme instable, en train de fondre autour d’un nombril sombre et dardé et d’une toison fournie, nid charbonneux grouillant de vies informelles, en attente. Touffe de fines algues frissonnant au fond de l’eau. Petit brouillard d’encre. C’est l’atmosphère d’une chapelle où invoquer une revenante, réaliser qu’il est impossible de larguer ses hantises, elles sont là, jusqu’au rideau ultime de sa moelle, taches de lumières et de grisaille tout au fond des globes oculaires. « Là je remarque une ou deux lumières de villages scintillant parmi des vapeurs : une tendresse vague nous saisira toujours à la vue de ces signes humains sans orgueil et sans grossièreté. » (Ph. Jaccottet, La promenade sous les arbres, p. 106) Comme jamais, il prend conscience de la fragilité de ce qui, charnellement en lui, subsiste de l’absente, fragilité tenace, vrillée en lui comme un tuteur douloureux, indispensable pour vivre, se tenir debout, penser, travailler, dormir, prendre attitude. Vestiges corporels tout au bout du visible, élimés, suaire brumeux. « Tout part d’un trouble de la perception, comme d’une suspension du monde. Il y a bien d’abord la lumière comme transparence pure – l’Idée ­–, mais cette lumière s’opacifie, devient brumeuse. La brume est le champ moléculaire où s’exerce la perception. Toute perception est désormais perception d’un champ moléculaire. » (D. Lapoujade, p.284) Il se rappelle la fascination prolongée, un mois auparavant, pour le jeu d’éclats argentés à la surface d’un étang, géométrie moléculaire abstraite, labile et jamais fixée, peau tantôt froissée par le vent puis se reformant par magie, sous laquelle évoluait un banc de carpes, écailles contre écailles. Alvéoles défaits, fragmentée à même une membrane huileuse vif-argent ou boue d’aluminium pelliculaire d’où émerge de temps à autre, de l’opaque vase, une carpe venant prendre l’air, masque mortuaire vif, messager de l’au-delà. Taie gélatineuse mouvante. Miroir sans tain qui rend impossible de dire, plus il plonge dans sa contemplation, de quel côté il se trouve, derrière, devant, dedans, dehors. Le ballet poissonneux disparate, presque indistinct et alangui dans l’eau froide, ressemble aux ondulations souples et comme aberrantes des bras, jambes, cuisses, ventre, cou, chevilles, bassin que déclenchent caresses et pénétration comme accomplies dans d’autres réalités temporelles, « quelque part », quand l’attouchement sexuel proprement dit semble s’effectuer à mille lieux de là, dans du sexe séparé des autres organes. Du sexe générique et engendrant une multiplication galopante des réalités organiques. Souvenir de frétillements dont les ondes sismiques lancent encore des éclairs louvoyant dans les eaux troubles de son esprit.

Puis, quelques heures plus tard, attiré par les reflets à la surface d’une vitrine, il se penche et se fige, rattrapé par ces désirs d’enfant transit devant certaines devantures de jouets ou d’objets magiques (dont il ne comprend pas la finalité rationnelle et qu’il fantasme alors selon leur esthétique inspirante), persuadé qu’une part de son devenir dépend de leur possession et de leur usage. Dès lors qu’il se projette dans les maniements et l’appropriation des techniques qui les rendent opératoires, il entrevoit des savoir-faire, des capacités jusqu’ici ignorées venant prolonger celles de ses organes originaires. Des apprentissages et des technologiques irrationnelles miroitent, susceptibles d’ouvrir de nouveaux mondes. Il frémit d’envie à l’idée de ces devenirs qu’écrivent les pratiques liées à ces choses convoitées, inaccessibles. S’échapper toujours, c’est une obsession, ingurgiter des limites, se pencher hors des frontières. Ainsi, dans cette exposition, sous les reflets de la vitrine, il tombe en arrêt devant le morceau de peau tatouée, bariolée, balafrée, cousue. D’abord, même pas un objet tangible, pense-t-il, une image mentale, juste projetée là, en direct d’un cerveau lointain qui l’engendre. Repères topographiques pour retrouver une formule enfouie dans la matière grise. Immédiatement, il sait qu’il aimerait coudre cela au revers de son veston, pour l’avoir toujours avec lui, comme ces matricules de soldats au front devant permettre de les identifier parmi les charniers de corps indifférenciés. C’est une broderie de Jeanne Tripier. Tissu maculé, compresse effrangée – sans bord distinct, sans limite claire – imbibé d’humeurs, des fils le parcourant en tous sens, ressemblant à des vaisseaux sanguins, des varices, des nerfs, des végétations intestinales, des ficelles de boyaux, des trames de tripes. Une cartographie synaptique, des trajets routiers métaphoriques, des réseaux de sentiers dans les friches du pathos, des constellations organiques. Sans distinction évidente entre recto et verso, il voit au travers, il traverse l’image, n’en perçoit ni envers ni endroit, juste une densité pleine, complète, quel que soit le point d’où on l’éprouve. Il aimerait coudre ce dessin dans la doublure de toutes ses vestes. Au cas où il s’égarerait, qu’il perdrait la tête. Il pense qu’alors, découdre ce bout de tissu, le toucher, le triturer entre ses doigts, en palper les reliefs réticulaires, le frotter sur son visage, cela le réconforterait, lui permettrait d’y voir plus clair, de retrouver partiellement son chemin. Une sorte de mode d’emploi. Et qui fulgure selon les mots de Deleuze : « petite image alogique, amnésique, presque aphasique, tantôt se tenant dans le vide, tantôt frissonnant dans l’ouvert. » D’une certaine manière, son esprit traverse cette réticulation graphique de taches, cette carte mémoire à même la peau, il y va et vient, et à chaque traversée, rapide, l’instant d’un éclair, ce qu’il parvient à toucher, c’est le désert, sa solitude, juste le goût de la terre, immense mais perçue le temps d’une fraction de seconde, éblouissante. Une tête d’épingle qui percute cet infini aspiré. Un lointain dépeuplé incertain, au bout du chemin, au bout du tissu qui s’use, s’élime. Chaque fois que ses yeux errent dans cette image et ne trouvent pas la sortie, à la manière d’un insecte dans la corolle d’une fleur, il capte des poussières de « l’insensible du sensible, l’immémorial de la mémoire », autant de petites syncopes discordantes, microscopiques parcelles vierges à partir desquelles commencer une nouvelle histoire, un jour, ou bien fléchir, criblé de trous. Particules qu’il collectionne soigneusement, en attendant, éclosion ou bombe à retardement. « Aller au désert, aller au désert à la façon des nomades, rejoindre sa propre solitude, où se forme la contre-pensée de la pensée. » (D. Lapoujade, p. 277) Exprimé d’une autre manière, cela tricote avec la mélancolie dans laquelle le plonge cet extrait littéraire, le renvoyant à l’attraction d’instants dépouillés de toute volonté de savoir et d’écriture, de toute intention de mémorisation, d’archivage, juste concentré sur le goût de la terre, rien d’autre, tout le corps libéré de ses organes et déployé en buvard vierge instantané, sans écoulement de temps. (À quoi fait écho, peut-être, malgré l’accent d’une « tendance » un peu snob, toute une cuisine épurée centrée sur l’expression la plus simple et juste des « produit », à quoi il s’essaie parfois, approchant une frugalité excitante des sens.) « Aucun goût ne fut jamais en moi pour l’histoire, littéraire ou autre. C’est la terre que j’aime, la puissance des heures qui changent, et par la fenêtre je vois en ce moment précis l’ombre de la nuit d’hiver qui absorbe les arbres, les jardins, les petites vignes, les rocs, ne faisant bientôt plus qu’une seule masse noire où des lumières de phares circulent, alors qu’au-dessus le ciel, pour un moment encore du moins, demeure un espace, une profondeur presque légère, à peine menacée de nuages. Certes, j’ai peu d’espoir de jamais pouvoir saluer dignement tant de forces… » (Philippe Jaccottet, La promenade sous les arbres, p. 94) Il se dit que le bout d’étoffe brodée, trame transitionnelle, chiffon porte-bonheur, pourrait lui conférer des pouvoirs insolites, celui de se traverser, connaître son envers, se franchir de part en part, rester dans le vivant tout en sortant de la vie. « « Supprimer toute verticalité comme transcendance, et nous coucher sur la terre et l’étreindre, sans regarder, sans réflexion, privé de communication. » D’où l’invocation d’êtres couchés, installés sur un plan vibrant comme l’araignée, aux aguets sur sa toile chez Proust, ou comme la puce de mer, enfoncée dans le sable, qui découvre, dans un saut, toute l’étendue de la plage comme plan d’immanence. » (D. Lapoujade p.282) Ne plus parler ni écrire, mais griffonner, couvrir des pages de lignes, de strates, remplir des carnets de carrés, de diagonales et verticales, de stries croisant des chiffres, des lettres, des nœuds, des quadrillages de nidification où peu à peu il endigue la perte de soi, il se sédimente et ébauche de nouvelles existences où migrer. Égrener à l’infini pour se situer dans le désert illimité des variations, sentir les devenirs. Comme ces travaux inlassables de notations de l’impensé dans les carnets de Melvin Way, les sismographies pastel de Joseph Lambert ou l’ingénierie délirante de Jean Perdrizet, couches géologiques de nombres, couveuses de nouveaux machinismes, et qu’il déchiffre chaque fois comme s’il s’agissait de partitions dessinées, y traquant des musiques intérieures qui lui manquent. « On ne peut pas sentir les variations intensives du corps sans organes sans aussitôt les délirer dans un devenir. On se souvient en effet que les devenirs sont réels, sans que soit réel ce qu’on devient. Le devenir est nécessairement hallucinatoire, mais il « exige » de produire le nouveau corps qui lui correspond, les objets qui correspondent à ses hallucinations et les contenus qui correspondent à son délire. » (D. Lapoujade, p.287)

La jubilation face à ces plans qui, cosmiques et organiques, indiquent formellement un lieu où dormirait un trésor, dans une autre dimension de la matière, réel et inaccessible à la fois, n’est pas sans air de famille avec les pertes complètes d’orientation qu’il éprouve quelques fois dans le train, surtout les matins d’hiver, avant le lever du jour, en direction du bureau. Une frayeur dont il explore aussi les facettes délicieuses, déstabilisantes, frôlant la matérialité de temporalités parallèles. Il ne sait pas comment cela se déclenche ni quand ça va venir : tout à coup, il lève la tête de son livre et il constate que le train à fait volte face. Il fonce en sens inverse. Il a beau se raisonner, toutes ses perceptions le confirment : le train roule à contre-voie. Il prend la direction d’un dehors lointain, indéfinissable. L’inconnu. Pas tellement une ligne droite inversée, mais la chute dans l’entonnoir d’un compte à rebours qui rebat toutes les cartes. Il prend conscience, en ces instants de panique – panique parce que toute certitude vole en éclats–, que toute sa pensée, toutes ses actions, même les plus hétérogènes, obéissent et perpétuent un même courant, de gauche à droite, comme son écriture. Dès lors que cet ordre est perturbé, pourra-t-il encore écrire, penser, sera-t-il dispersé dans l’impensé moléculaire ? Et c’est la partie jouissive de cette désorientation, d’apercevoir les alternatives, comme les loupiotes clignotantes de communautés grégaires dans la nuit. « Pour la plupart des gens, le choix d’une direction dominante au plan horizontal simplifie la lecture, le décodage des graphèmes. Mais cela crée des difficultés à une partie d’entre eux, ceux dont l’orientation directionnelle reste indéterminée. Il peut être à leurs yeux sans importante que le phonème « th » soit écrit « ht » ou que la syllabe « god » soit écrite « dog ». L’ordre des lettres est important pour tout le monde, sauf pour ceux qui ne sont initialement ni gauchers, ni droitiers. » (Jack Goody, La raison graphique, p.214) Bien sûr, pour les autres voyageurs dans le wagon, tout reste normal, personne d’autre ne prend conscience de la volte-face. Et quand il croit avoir surmonté le trouble, que tout est rentré dans l’ordre, au moment de descendre à destination, alors que la foule se masse devant la porte de droite, il attend devant celle de gauche, à l’opposé des quais. Là, il panique vraiment. Cela le perturbe et l’intrigue tellement, ce déraillement profond, qu’il en guette les déclics, il voudrait en palper les symptômes, les ausculter comme s’il s’agissait d’une tumeur maligne. Mais ils ne surgissent jamais qu’une fois son attention complètement assoupie, rassurée. Une part de cette désorientation est réactivée, entretenue aussi comme un repère vital, devant des œuvres qui jouent de la confusion entre dedans et dehors. Comme cette vidéo qui survole un site minier abandonné saisi dans toute son étrangeté, son délire, sa configuration ne le faisant ressembler à aucun biotope classique, nature créée de A à Z par une activité industrielle qui retourne la terre, peau retournée, malade d’être ainsi exposée au grand jour, produisant des réactions chimiques surprenantes entre ces matières et l’air qui n’étaient pas censé être un jour en contact. Dans cet environnement, accidentel, teinte et forme des glaises et des végétaux parlent de limites, de déterritorialisation et reterritorialisation (et ne sont pas sans parallèle avec les images d’un intérieur de corps humain, lors d’une opération chirurgical utilisant le robot Da Vinci, telles qu’on le découvre, ébahi, dans le film de Yuti Ancarani). Sur la croûte terrestre constituée des entrailles calcinées des mines, à flanc de terril, un groupe d’hommes se promène, déambule, à la fois solidaire et éparpillé, organisme soudé et brisé. Les visages marqués, les corps éprouvés voire handicapés, claudicants, ils profèrent des sons, reproduisent les bruits intérieurs des galeries où ils ont travaillé des années durant, boyaux où ils ont été transformés, malaxés, aliénés. D’abord figure des sans voix, des bègues, des étourdis de se retrouver vivant en plein jour, cette chorale d’onomatopées élabore un chant de plus en plus complexe et restitue ce que les mots ne peuvent dire, la part concrète d’altération que le langage normal, plus abstrait, évacuerait dans un témoignage normal. Ils font sortir de leurs boyaux organiques internes – tripes, appareil respiratoire, voûtes résonantes du crâne et de la cage thoracique–, l’assourdissant brouhaha claustral des grands fonds, machines, cris, chocs d’outils, crissement de rails, respiration suffoquées, hennissements, échos des abîmes, courants d’air extérieurs, hallucinations auditives. Ils expectorent ainsi – longtemps après, selon une élaboration lente et longue, minéralisation acoustique des scories ingérées mentalement et métabolisées, et cela pas une fois, mais continûment, à chaque répétition de cet exercice de chant sans jamais en venir à bout -l’intériorisation de la mine, comment elle les a moulés, comment ils l’ont intériorisée. Et écoutant ces sons modulés il est lui-même, métaphoriquement, avalé par la mine. Traversant cet écran, il se retrouve, plus loin, dans une chambre crayonnée. Complètement, de bas en haut. Un espace vital, une caverne, une cache comme empreinte totale des moindres déplacements nerveux, neuronaux de la vie qui s’y est déployée. La limite en dur se transformant en brouillard de lignes, plis, brisures, ellipses, frises, comme la buée de l’existence qui s’y trouva confinée. De la même manière que les activités cérébrales laissent certains indices à l’intérieur de la boîte crânienne, à même l’os. Avec, comme première impression, celle de murs tapissés de peaux animales dont la fourrure aurait été coupée ras. Et même, pas tapissés, mais constitués de cette peau. Sensation de rentrer dans une peau. Des raies, des gribouillis capillaires, des traits de pluie, des plis aquatiques, des pilosités arabesques, des foins fauchés, des courants striés. Des praires verticales de griffures, rémanence fantasmatique de celles qui lui décoraient la peau des cuisses et mollets, lors des errances en forêt, après la traversée acharnée des taillis piquants et tranchants, griffures qu’il regardait après coup comme l’empreinte sur sa peau des paysages arpentés, le témoignage d’une fusion avec les éléments naturels, les plantes, les animaux, les insectes tapis dans les fourrés. Les écorchures laissées par le séjour au désert. Des gerbes de graphite comme se détachant du papier, masquant les angles pour former un volume sans repères, venant se coller à son enveloppe, s’y imprimer, reconnaissant dans cet univers d’entrelacs crayonnés, dans l’énergie qui y rayonne, l’idée qu’il se faisait d’une artiste qui l’envoûterait, au loin, quelque part, en traçant sur de grands rouleaux de papier, d’impénétrables brumes où errer sans fin à sa recherche. Il se sent tatoué, retourné par cette obsessionnelle fresque sans début ni fin, meutes d’infimes gouttelettes tombant du ciel, vapeurs sinueuses montent des fleuves et océan, charriant des myriades de poussières. Système d’irrigation multipolaires, lieu de passage et de partage, dès lors qu’en passant à travers quelque chose, il se sait relier plusieurs réalités, plusieurs corps réels et imaginaires, il transporte du dedans dans du dehors et inversement, il propage de l’hybride. Circuit anarchique à travers lequel il devient possible de bifurquer, fausser compagnie. « Que le cerveau ne soit plus pris dans les enchaînements d’images et de langage des sociétés de contrôle, qu’il introduise des coupures irrationnelles, des ré-enchaînements à partir de ces coupures, bref des mouvements aberrants pour se libérer de son asservissement machinique. Alors le cerveau devient comme l’organe du dehors ou la « membrane du dehors et du dedans ». » (D. Lapoujade, p.271)

C’est en traversant sans cesse ces limites tout autant qu’elles le traversent, à cheval sur les frontières, désaxé volontaire du dehors et du dedans, qu’il espère retrouver une plénitude paradoxale, une quiétude dérangée, revoir un certain ventre blanc – lequel, n’en demandez pas trop à sa pauvre tête – , et y rouler de la tête, s’y enfoncer dans le murmure intérieur des grands fonds matriciels, oreiller ombilical où puiser une ardeur qu’il ne connaît qu’épisodiquement, les nuits de pleine lune. « Mais, en réalité, toutes les choses qu’on pouvait discerner cette nuit-là, c’est-à-dire simplement les arbres dans les champs, une meule peut-être, une ou deux maisons et plus loin des collines, toutes ces choses, claires ou noires selon leur position par rapport à la lune, ne semblaient plus simplement les habitants du jour surpris dans leur vêtement de sommeil, mais de vraies créations de la lumière lunaire… » (Philippe Jaccottet, Promenade sous les arbres). Et c’est bien comme étant une de ces créations lunaires – après avoir erré la nuit, aspiré par le ciel immense, la pleine lune, l’air froid et l’espace dilaté -,  qu’il regarde la dernière rose de la saison, miraculée, inattendue presque incongrue, transie, fragile translucide, la soie fragile humectée de lumière lunaire, rose lunatique. L’apparence de certains pétales, confits dans la rosée, évoque les réalisations délicates en sucre et il les mange des yeux, en a presque le goût sur la langue (souvenir aussi d’un lointain sorbet à la rose). Et cela le renvoie à d’autres instants de confusion entre goût, vue et toucher, instant où, précisément, le cheminement des perceptions est dérouté, emprunte des itinéraires aberrants, illogiques, dans l’excitation d’une chasse au trésor futile autant qu’improbable. Alors, tout autant que dans ces expériences de train inversant sa course, il entrevoit des échappées, des portes de sorties, des dehors vierges et des dedans déserts. Comme de se retrouver, dans un restaurant, devant une soucoupe en céramique, raffinée et frustre à la fois, avec en son centre une proéminence volcanique striée concentriquement, un vrai paysage. Reposant sur les bords et occupant une partie décentrée du récipient – à la manière de troncs d’arbres abattus et enjambant une conque – , un ensemble de petits rameaux enchevêtrés, troncs et branches miniatures, épure de bosquet couché, mort. Coudrier ou noisetier. Un ou deux bouts de bois plus tendres, peut-être bambous, se faufilent, suspendus dans cette représentation de buisson forestier. Ce sont en fait des racines comestibles, extraites de la terre et qui, à l’extérieur, ont entamé une lente métamorphose. Il faut les prendre avec les doigts et il est difficile de ne pas toucher, dans cette opération, les autres ramures brindilles. Comme de marauder certains fruits sans pouvoir éviter les ronces. Les unes sont sèches, rigides, la racine est douce, souple et comme encore vivante, toujours en train de se transformer. C’est un salsifis, il a séjourné longtemps dans la chaux, pour éliminer sa pelure épaisse et terreuse, entamer lentement la cuisson périphérique de sa chair, au départ dure et immangeable. Il a été ensuite exposé à l’air libre pour prendre des couleurs instables sous l’effet de l’oxydation et ensuite confié au four pour rôtir délicatement. On dirait un rouleau de moelle végétale. Ou la reproduction fidèle de ces bouts de bois qu’il écorçait au canif et qui séchaient ensuite dans la cabane, brunissaient, se polissaient dans les mains (ils faisaient fonction de toutes sortes d’objets et armes imaginaires, trait d’union et de relais entre les mondes du jeu et du réel). Pour l’accompagner, sur le bord de la céramique, une sève onctueuse, crème de panais et chocolat blanc, lactescence stellaire émulsionnée. Elle offre un mariage de saveurs terrestres et célestes, de suc charnel et de jus minéral, de mystère floral et de foin animal, d’amertume et de douceur qui brouille le partage entre saveurs sauvages et cultivées. Elle active en carrousel des références intimes ou étrangères qui, à peine touchent-elles les papilles, s’élargissent à d’autres souvenirs de tables, de travaux au jardin ou dans les bois, de proximité avec les matières brutes, comme ces tiges mâchonnées ou ces bâtonnets de pailles qui remplaçaient les cigarettes. Subtiles fumaisons de ces climats d’enfance, rencontre vierge avec le goût des choses. La bouche aussi s’émancipe, sort de ses rives, se multiplie. De la même manière, en fin de repas, lorsque les doigts s’enfoncent et fouillent un mélange de fin gravier fluvial et de graines lisses, au fond d’un bol, où dépassent les antennes de drôles de petits rhizomes tronçonnés. Ils touchent quelque chose. Une truffe en chocolat ainsi dénichée à l’aveugle, par les ongles qui creusent à l’instinct, fouissant à la manière des cochons truffiers au pied des chênes. Elle est enrobée de poussières frustes qui contrastent avec la finesse de son cœur. Mise en scène.. Mais ce qui est ressenti par les doigts et accompagné du regard comme un rituel décalé, amusant, se transmet à toute la cavité buccale, à l’instant où le chocolat se répand. Et, parfait de densité, une fois qu’il se désagrège dans la salive et qu’au départ d’un point précis, tête d’épingle explosive, un univers de saveurs entame une expansion sans fin, chaudes et âcres, il y incorpore des sensations hétérogènes, tout ce qui participe de la théâtralisation gastronomique. Sa bouche, sa langue, son palais, ses papilles intériorisent les caractéristiques des graviers et des graines, le mouvement doux, ruisselant, des petits grains quand les doigts fouillent, la silhouette hirsute du morceau de racine, tout ce qui leur permet de mieux sentir. Là aussi, la bouche se décentre, elle est autant dedans que dehors, dorénavant à cheval sur les frontières, position à amadouer.

Cela lui donne envie de créer de grands registres de traits, de lignes, ou de noircir des carnets de signes, de formes géométriques accumulées, reliées en cellules indissolubles, comme vu dans l’exposition « art brut, collection abcd/Bruno Decharme ». Dessiner des alignements et croisements de lignes, au plus près de la terre, sans plus relever la tête, le bic bien serré entre les doigts, l’ouïe toujours en train de rêver dans l’oreiller ombilical absent, page après page, de manière concentrée, comme quand il construit pendant des heures un château de cartes ou d’allumettes et qu’il sait va s’effondrer. « Retourner la structure du langage sur le dehors des cris inarticulés, retourner le corps organique sur les variations intensives du corps sans organes. Toujours plier, déplier, multiplier pour percer ces formes d’intériorité, et entrer directement en contact avec les multiplicités du « dehors » par la création d’un « dedans » qui en supporte les afflux. L’opération de retournement ou de réversion ne consiste pas à déplacer la limite, parce que dans ce cas, on ne fait que la retrouver un peu plus loin, plus impérieuse encore. Ce sont les contresens les plus fréquents sur les notions de déterritorialisation et de ligne de fuite, comme s’il s’agissait de repousser les limites ou de s’en éloigner, alors qu’il s’agit de les enfourcher et d’être déterritorialisé, mis en fuite par leurs vecteurs. » (D. Lapoujade, p.297) Fougères séchées traversées de soleil, de même famille que des tentacules de pieuvres déshydratés et brodés à même les tissus lumineux, rubans de gastéropodes antédiluviens ou autres fossiles aériens, candélabres de petites ventouses, structures photophores sans intérieur ni extérieur, sans face ni arrière, dentelle de cendres et poussières de rouille, il éprouve la difficulté de les situer, réalité végétale mise en fuite, organisme désertique ultime, son regard s’engouffrant dans leur disparition en cours où appréhender un espace où se cacher, ne plus choisir son camp, rester à cheval. (Pierre Hemptinne)

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