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Le confiné poreux et ses protocoles de réconfort

Fil narratif à partir de : confinement avril 2020, soleil et ombres, jardin et printemps, neige d’hiver et neige de pétale, paradis perdu, Kenzaburo Oé, Laurent Becquaert et Gilles Delhaye (peintures), l’harmonium et Zameer Ahmed Khan, James Blood Ulmer et guitare décoloniale, Dick Annegarn et le chant des incomplétudes, Steve Lacy et les fantômes monkiens, Betty Davis et la différence raciale, Frances-Marie Uitti et l’organologie absolue, Guy Klucevsek et la respiration accordéon…

Il y a dans le confinement, des choses qui lui conviennent parfaitement. Des bouts de lui-même, peut-être, ne pouvant s’épanouir qu’ainsi ? Des bouts vivants, sortes de ver de terre de son organisme, tout au long de la pression subie par le temps accéléré, le rythme du travail salarié qui pressure le temps à soi, ils tracent des cheminements d’aération des profondeurs, ils maintiennent en vie l’humus par lequel il se sent rattaché au sol. La retraite devenue la règle, il apprécie une relative dilution de soi dans l’impression du temps encalminé. (Un mot qui l’a très tôt impressionné, lors de ses premières lectures.) Une perméabilité plus grande, dans le silence, aux autres formes de silence environnant. Une fusion dans une multitude de silences. Entre objets, entre l’humains et le non-humain. Une forme d’existence qui l’attire depuis toujours, n’être qu’une présence versatile, ne puisant ses consistances que de ce qui la traverse. Hypothétique. N’être qu’un corps vide et observer à l’intérieur les ombres et les lumières du jour et de la nuit qui se succèdent. Rien d’autre. Se replier en soi et lire les silhouettes, les formes suggestives qu’y projette son passé, ce qu’il a vécu, de réel, ou de fantasmé, du monde en chair et en os ou de celui immatériel, onirique, imaginaire. Contempler les taches de soleil sur le mur, lumières qui apportent l’empreinte partielle d’arbres mixée à la trame ou motif d’une tenture, peut le combler durant des heures. Ces apparitions ne se produisent qu’au matin et en fin de journée, aux heures les plus mélancoliques. Sur le papier peint les contours d’une région lointaine. Un champ de colza d’or et soyeux en forme d’aile Delta encastrée à l’orée d’un bosquet vert sombre. A certains moments, des mouches, errant sur la vitre, se retrouvent en ombres chinoises traversant le flou de ces contrées fictives. Elles s’incrustent dans la sorte de cinéma  mental qu’il était en train de se faire en jouant avec la force suggestive de la tache lumineuse. Comme lorsqu’un diptère s’introduisait dans un projecteur et envahissait l’écran (est-ce encore possible avec le numérique !!). Son regard est ainsi, un soir, attiré par un rais lumineux, où dansent les poussières, qui avance vers le dessus d’une armoire. D’anciens jouets y sont remisés, des objets liés à l’histoire familiale, des ébauches d’art, des vestiges d’une époque où il dessinait à la plume tous les paysages de son quotidien, et puis, en fonction de la saison et de l’heure, voici, à travers les ramures d’arbres du jardin, la lumière du soleil transforme tout ça, provisoirement, en théâtre d’ombres, en film muet projeté sur le mur, au ras du plafond, et puis la pellicule casse, arrêt sur image. Les tentes d’indiens immobiles, inaccessibles, figées dans le passé. Combien d’heures a-t-il joué avec ça, déplaçant des figurines, inventant leurs mobiles et dialogues, combien de fois a-t-il placé un personnage dans l’une de ces tentes, pour qu’il dorme, et l’y oubliant parfois longtemps. Il aimerait être une de ces figures qu’un enfant imaginatif coucherait sous le tipi, à jamais, paisible.

Il passe – séjourner, est mieux dit – beaucoup de temps au jardin. Comme un prolongement de la maison. Pas forcément pour jardiner. Ce que l’on entend souvent par-là est l’exercice de domination du naturel à l’échelle domestique. Exercer sur son lopin de terre, ses quelques plantes et ses arbres, l’esprit extractiviste. Regardez, partout, l’acharnement à arracher la moindre mauvaise herbe, comme un rite qui rassemble. Des familles entières accroupies, appliquées à extraire le moindre brin de travers. Entendez le bruit exacerbé des machines, tondeuses, tronçonneuses, taille-haies, au-delà des limites du raisonnable, pour compenser, se soulager, souscrire à un modèle qui, au niveau macro, détruit l’équilibre entre l’humain et le reste du vivant. Non, être au jardin pour être jardiné par ce qui s’y passe, de lent, de cyclique – mais sentir que le cycle dévie, peut dérailler, capter sa fragilité – et de profondément non-linéaire aussi, comme l’activité des insectes, des oiseaux, des rongeurs. Glisser dans cette conscience que ce n’est pas « mon jardin » mais « leur jardin », la conviction d’être chez eux, hébergé par eux, observé par eux, pensé par eux. Il approche de l’âge de la retraite anticipée et, après une longue « vie active » d’employé, il ne se souvient plus avoir eu l’occasion – la chance, un facteur de confort de vie – de vivre au jour le jour, quasi heure par heure, la floraison des fruitiers. Quel préjudice irréparable ! Depuis le premier bouton jusqu’au bouquet final. Le poirier. Le prunier. Puis le pommier. Puis le cerisier. Chaque arbre selon sa temporalité. Dans le cerisier, ce sont d’abord des poignées de perles nubiles parmi le vert tendre des feuilles. Les grappes florales mûrissent, pas toutes en même temps, selon leur exposition au soleil, comme de petites ruches de dentelles, immaculées. Il faut un peu plus d’une semaine pour la totalité de l’arbre soit en fleurs. Marial, aveuglant. Chaque rameau pavoise chargé de fleurs. A peine la floraison à son apogée, pleinement épanouie, elle s’étiole. D’abord un ou deux pétales discrets. A la manière des premiers cheveux blancs qu’on néglige, qu’on oublie vite. Puis, l’image somptueuse largue ses pixels de façon plus significative, par poignée, sans impact encore perceptible sur l’ensemble. Quelques heures plus tard, coup de vent, voilà une comète de pétales qui fuse et s’évanouit. Le soleil les transforme en larmes de métal en fusion. Elles évoquent les fines braises brûlantes que le vent arrache au feu de camp brasillant. Ou, à contre-jour, elles pointillent le ciel de taches noires, comme lors d’un vertige, une baisse de tension, l’annonce d’un fléchissement, d’une chute éparpillée. L’air se réchauffe, les parfums se répandent, d’abord discrets, en provenance des fruitiers, plutôt une odeur de pollen frais – équivalent de l’iode qui caractérise l’air marin -, puis de plus en plus nets, insistants, avec l’arrivée du muguet précoce. La vie passe. Le printemps déjà décline avant même d’avoir atteint son plein développement. La fine poudre d’or des pollens recouvre la table du jardin. La fuite des pétales déshabille l’arbre, ici. Ils migrent et reconstituent, ailleurs, la transcendance du cerisier pavoisé, nuptial, cette image, cette idée ne disparaît jamais, elle doit toujours rayonner quelque part. La pluie de pétales légers suggère un effeuillage céleste, une nudité aérienne, inaccessible. Proche de ce qu’il éprouvait, chaque fois, en atteignant la nudité de son amante et qu’il basculait dans l’insatiabilité, le sentiment  que ce n’était jamais assez nu. Ses pensées alors dérivent vers un point du passé, qui ne cesse d’être disruptif, dans ce même jardin, souvenir d’une échappée érotique, étreinte nue, tentative partagée de rejouer l’enlèvement d’une jeune nymphe, pour s’enfuir et rejoindre un jardin hors du temps, enlacement brulant en plein hiver, sous une fine neige, flocons fondant sur leurs peaux chaudes, sexes obstinés à fendre l’interdit. Insatiabilité presque prise de cours, haletante. Le goût de la peau mêlé à celui de la neige élargit l’enlacement à tout ce qui fait frissonner leurs corps. Les gestes de l’amour à nouveau hésitants, comme à réapprendre. La poudre blanche se pose dans ses cheveux, sur ses cils, ses lèvres, couvre ses seins en douceur, son ventre, sa toison, se transforme en eau pure ruisselant finement, larmes délicates, tandis que d’autres blancheurs floconneuses atterrissent et affolent ses caresses. Ce mélange de peau et de neige, de froid et brûlant, excite l’impression de fusionner plus radicalement. Enfants, ils aimaient courir bouche ouverte langue tirée pour attraper les flocons, excités par la sensation des légères pelotes de cristaux se posant sur la langue, nano crépitements et fonte douce. Ici, ils réaniment le jeu, langues mêlées, exposant toute l’ouverture de leurs organes amoureux, se touchant l’une l’autre, là,  chaque fois qu’une blancheur floconneuse vient se fondre en eux. Leur corps à corps, ballet sous la neige, s’effectue dans une sorte de glaise séminale, leurs deux êtres de plus en plus poreux, perméables, restitués à l’ensemble des éléments. Depuis lors, ce jardin où il rêvasse est un jardin d’Éden, un paradis perdus. Il y reste, comme dans la maison, à saisir au fil des heures, les traits de lumière entre les branches, le surgissement lent et inexorable des fleurs et feuillages, tout un jeu de résurgences au gré de la course du soleil dont le projecteur met en évidence telle zone, tel rameau, ces quelques brindilles, cette corole et plonge dans l’ombre tel massif, parterre, tronc, touffe, tige, écorce, bourdon.

Retour près des livres, des disques dispersés dans l’ensemble des pièces, recouvrant une majorité des murs. Prendre un livre au hasard, lire quelques phrases, quelques pages d’un texte lu il y a parfois trente, quarante ans (ou plus), sélectionner un disque plus écouté parfois depuis plus de vingt ans, autant d’images, de sons, de signes qui éveillent des choses lointaines en lui, jeu d’ombres et de lumières, juste des formes qui passent, impressionnent, s’estompent, reviennent. Annoter. Il lui semble en toucher les traces, les cicatrices qui se sont formées là où ces sons, images, mots, signes, se sont greffés à son organisme. Là où, d’une manière ou d’une autre, ça soignait quelque chose. Il pense à , et retrouve ce passage d’un roman de Kenzaburo Oé où une grand-mère raconte des histoires à son petit-fils : « « Dès qu’il ne restait plus gère d’onguent dans la grande marmite, disait ma grand-mère, elle en refaisait et refaisait. Tu sais, l’onguent qu’on vous met, quand vous, les enfants, vous avez une brûlure, a été fait en ce temps dans la grande marmite ! » Justement j’avais alors une brûlure au genou, qui venait de guérir. Je me souviens d’avoir écouté ma grand-mère en caressant de mes doigts la surface lisse – l’onguent du village était réputé, dans les environs, pour ne pas laisser de cicatrice sale même en cas de brûlure grave – de ma ‘cicatrice parfaite’ rose pâle. » (p.64) La lecture actuelle recouvre celle éloignée qui l’avait déjà impressionné.

Ce qui lui manque, peut-être ? Pas les grandes sorties culturelles, on y renonce assez facilement, elles s’inscrivent trop dans la transe consumériste. Non, d’autres surprises de l’art. Comme ces toiles de Gilles Delhaye, rassembles, à peine déballées, à peine si leur disposition est destinée à être vue. Un cadeau. De fil en aiguille, il se rappelle des peintures qui, lui semble-t-il à présent, restituent assez bien la trame ressentie des jours confinés. Il exhume des photos dans la mémoire de son appareil et, en fouillant, le carton de la galerie l’aide à retrouver le nom de l’artiste, Laurent Becquaert. Ce sont des trames assez frustes, répétitives, frontales et brutales, des planches de bois perforées de trous réguliers, alignés, mais sauvages, avec dérapage et emporte-pièce sans fioriture. Ca doit être fait avec une machine percussive, une défonceuse de chantier. Ca sent aussi l’énervement, la perte de sang-froid, le défouloir, le jeu de massacre. Tir en rafale, coups acharnés au même endroit. Grilles qui arrachent mais qui, aussi, curieusement, avec l’effet de répétition, de déclinaison obsessionnelle, apaisent, réconcilient avec l’enfermement au cœur de ses propres marottes et pulsions inavouables ! Ces séries ou constellations rythment des monochromes, des états d’âmes abstraits, des fragments paysagistes, des grossissements d’épanchements sanguins, des floculations virales, des matières mimétiques, des lumières rouillées, des détails insolites, flore et faune de salpêtre sur des murs d’abandon, détails grossis et déformés de sujets standards, académiques récurrents dans la peinture, formes de pathos iconographique dézinguées.

Retrouver des morceaux de musique, superposés l’écoute d’aujourd’hui à celle enfouie profondément, parfois quasiment effacée. Réapprendre à écouter. Une discipline de l’attention. Pendant plus de vingt ans, ce fut son métier, l’essentiel de son job. Y revenir, dans le cocon confiné, ajoutant à l’interprétation des sons tels que diffusés par l’appareil, rejouant mécaniquement la musique fixée sur le support, l’interprétation de l’écoute passée, archéologique et constatant combien tout ce qui s’est passé entre la première et la nouvelle écoute, que ce soit relevant du vécu intime ou de la lecture continue de textes sur des questions recoupant les enjeux de ces musiques, cou encore d’œuvres vues dans les galeries et musées, combien de tout cela modifie et enrichit la capacité de « dire des choses » à partir de ces musiques. Autant de protocoles de réconfort, journalier. Le réconfort ne consistant pas à écouter une musique qui apaise, apporte du confort, mais au contraire, stimule souvenirs et pensées, soumet à la question tout ce qui, dans le confinement, pourrait stagner, se figer, tourner à l’aigre.

Réconfort, Zameer Ahmed Khan, « Inde du Nord : Harmonium »

Il y a toujours eu un harmonium dans la famille. Il a changé de place au gré des héritages. Mon grand-père l’avait récupéré, en fin de vie, patraque, dans une église. La pédale, le ressort grinçant, l’aspiration-expiration du soufflet asthmatique, les touches d’ivoire usé, les sons modulés, ce fut mon premier contact avec un instrument de musique. Première fois que j’en touchais un sans réserve, l’explorant librement… vu son état, je ne risquais pas d’abîmer quoi ce soit, et quand bien même, il ne valait plus rien. Le bruit du mécanisme me fascinait. Je rêvais d’en tirer un jour des musiques inouïes issues de contrées intérieures jamais explorées. D’inventer un langage complet à partir d’un harmonium déclassé, tirant parti de tous ses défauts. Avec l’intuition – évidemment informulée à l’époque – que ces défauts permettaient d’exprimer tout un registre de l’inexprimé et correspondaient à mes défauts personnels d’où découlait une difficulté à dire aux autres qui j’étais vraiment, ce que je ressentais réellement. Orgue du pauvre dans le culte catholique, les missionnaires l’apportent en Inde. Il séduit et vit là-bas une série de pérégrinations et mutations absolument passionnantes. Puis il revient un jour, si familier, si étrange, bouleversant.

J’avais déjà entendu l’harmonium dans les musiques indiennes. Mais en 2005, avec cet enregistrement de Zammer Ahmed Khan, c’est la première fois que je l’entends si affranchi de son rôle Initial de tapis volant sous la voix. Il est devenu le chant principal. De manière tout à fait semblable à ce qui se passe quand Anthony Braxton formalise la première musique pour saxophone entièrement solo (1968). Il y a une amplification et une complexification jubilatoire de ce qui jusqu’alors ne pouvait sortir qu’accompagné. Le récit musical jaillit avec une fougue irrépressible, crée de toutes pièces de nouveaux registres tant expressifs que techniques : explorer et occuper peu à peu des territoires sonore vierges. L’harmonium me revenait avec une amplitude mâture et moderne impressionnante, libérant et organisant les univers fantasques que confusément je cherchais d’atteindre en triturant l’ancêtre déglingué chez mon grand-père.

Le premier morceau – celui qui à l’époque me foudroya – commence telle une aubade claironnante, une adresse à la germination universelle de la nature. C’est un air traditionnel, qui célèbre les gestes du labour et ce qu’enfante la terre fertile. Quinze ans après, l’effet « première fois » est renouvelé. Comme si tous les neurones miroirs faisaient, qu’écoutant cette musique, j’effectue en pensée les gestes du laboureur et devient humus d’où sortent fruits, fleurs, légumes, herbes, arbres, céréales…

La musique se précipite avec un appétit insatiable de tout dire, tout chanter, tout décrire. D’apporter le renouveau. Elle projette d’abord son thème clair, cristallin. Le musicien l’explore, le souffle comme du verre, le singularise. Des phrases longues et agiles, « proustiennes », lâchées, reprises, multiplient les incises, les bifurcations, les plis et déplis soyeux, faisant germer les réminiscences lumineuses, les emboîtant en poupées russes, s’élevant, pavoisant, puis chutant, dispersées comme mercure, se rassemblant, relançant les lignes tout azimut, en spirales. Techniquement, le musicien invente des chemins inédits du populaire au savant.

Tout en se jouant : vois, je n’ai encore rien dit de l’infini ! Sans doute est-ce lié à ce phrasé et à la virtuosité prolixe, étourdissante et au fait de revivre un moment d’écoute rare mais, surtout, à l’instrument et son appareil respiratoire très charnel : mais soudain, sous l’expansion émotive, les murs s’évanouissent.

Réconfort, James Blood Ulmer, « Black Rock » Bonne pioche pour un lundi matin, me dis-je, le plein de vitamine assuré. Ca va dégommer et réveiller nos talents pour l‘air guitar. Très vite, l’évidente filiation hendrixienne re-éclabousse l’oreille. Et je revis le fait qu’il s’agit d’autre chose que de guitar hero. De cette guitare puissante, écartelée, en déséquilibre, passe-muraille, tantôt ancestrale, tantôt visionnaire, autre chose ruisselle, autre chose remonte. L’ensemble tourbillonne, brasse et fouette blues, soul, funk, rock, jazz, free, toutes les Afriques.

Des thèmes lumineux, d’une volupté loquace, sans âge, voire post-apocalypse. Puis le magma. Puis des gimmick black futuristes très « art premier », enfance de l’art, et fourmis dans les jambes, irrésistibles. James Blood Ulmer pratique l’ « harmolodique » d’Ornette Coleman dont le principe est que les musiciens entrelacent simultanément la même mélodie à différentes hauteurs et différentes tonalités, mais ensemble. Un enchevêtrement primesautier où le fond et le premier plan s’entremêlent. On lit parfois que dans cette dynamique l’improvisation doit aller aussi vite que la pensée. Entendez la pensée avant qu’elle se fige dans le linéaire, mais faite de digressions, de recherches, d’associations libres. D’où changement de rythmes, collisions, propulsions accidentelles, cadavres exquis. Le dualisme « blanc » entre tête et corps est largué, ici cérébral et tripes sont noués. L’harmolodie me fait penser à un groupe de copains et copines qui sautent, s’entrechoquent dans un trampoline, valsent, se cognent, tombent, rebondissent dans un mouvement perpétuel qui tourne à la transe, parce que le désarticulé fait jaillir une cohésion anarchique et euphorique.

L’exubérance bigarrée rime avec rage et désespoir. Exorcisme de la désespérance. Fuite en avant. Entre les points de chute très mélodiques, apaisants, « sages », c’est un précipité d’émulsions répulsions. Avec bassistes et batteurs monstrueux. C’est une musique où effondrement et résurrection ne cesse de se passer le relais, en petites fractures, déchirures, lignes de failles. Chaos et orgasme.

Avec cette folie d’inventer, d’aller toujours plus loin dans l’excellence d’un langage spécifique, de rivaliser avec l’Occident qui n’a cessé de prendre de haut la prétendue « absence d’histoire de l’Afrique ». La course poursuite guitaristique, orgiaque certes, mais très sombre aussi, me fait penser à l’obsession d’effacer la « condition nègre » née avec l’esclavagisme et le colonialisme. Sans cesse, la guitare d’Ulmer (et d’autres) lacère cet enfermement persistant. Puis, James Blood Ulmer éparpille dans le déluge chatoyant et parfois, dépressif, de petites phrases raffinées, ciselées, des thèmes piqués de mélancolie, ressemblant à ces araignées qui plongent sous l’eau avec des perles d’oxygène, nacrées.

Du coup, je fouille l’étagère, me souviens vaguement avoir d’autres disques de lui, je déniche notamment « Tales of Captain Black » (1978) avec Ornette Cileman et « Harmolodic Guitar with String » (1993) où il sublime, en lévitation inquiète, cette apnée mélancolique dans l’histoire, superbe lamento pour l’histoire des africains-américains, accompagné d’un quatuor à cordes. Un fil d’écoute qui va occuper la journée et bien au-delà…

Réconfort, Dick Annegarn au Cirque d’hiver

C’est un enregistrement public, avec la captation de cet échange entre la scène et la salle, l’artiste et les gens réunis, attentifs. Ce ne sont pas que les applaudissements mais une sorte de communauté momentanée  captée par les micros, l’aura du récital « présentiel », pas virtuel. La présence en public semble si lointaine en confinement !

Cette communion commence par l’hymne aux êtres perdus, égarés, aux existences abandonnées pour cause de différence, « Bébé éléphant ». Le chant est une plainte, un appel au secours. La musique est paradoxale, tonique, entre tristesse et furetage joyeux, détresse et cabotinage malin. Voilà le fil consistant : au départ est un manque, qu’est-ce qu’on construit avec ?

Cette recherche détermine tous les climats des chansons : pas seulement la gloire du cycliste Agostinho, mais aussi sa peine, ses douleurs, la dureté solitaire de la course. « Au passage de pic à col, la caravane caracole/ la caravane crie et passent des agneaux des rapaces/ à cause d’un chien on peut tomber, à cause d’un chien on peut chuter. »

Et de manière constante, une attention aux fragiles, aux marginaux. Que ce soit « Robert Caillet », sans domicile, qui plongeait dans le Doubs pour quelques centimes. Que ce soit « Albert », le merle maudit et la fabuleuse rencontre avec une fleur, voilà, on passe du désespoir à l’invention de coexistences nouvelles contre les exclusions. Que ce soit avec le saule pleureur personnifié, traité comme un humain, « Voûte l’épaule/ pieuvre de gaule/ pieuvre de bois/ bois le calice/ calice propice/ aux ombres d’eau. »

Pour les amateurs d’Annegarn, le côté inusable tient au mélange de chatoyant et de rugueux, d’exubérance généreuse et de rudesse, de pathos libéré assumé en même temps que moqué. Et au fait que la langue reste étrangéifiée, jouant de ses défauts, restant toujours à traduire. Une poésie et des images ostensiblement taillées à coups de serpes, mais ensuite reprises, polies, raffinées. Il cultive l’empathie et la tendresse abrasives.

Depuis toujours, contre les certitudes, il fait danser et chanter nos incomplétudes. Ce qui fait que ces propos d’Yves Citton et Jacopo Rasmi*, en 2020, disent beaucoup de ce qu’apportent les chansons de Dick Annegarn depuis les années 70 : « Ce devenir-queer nous aide à prendre la mesure des bizarreries et des richesses contradictoires de notre incomplétudes individuelle, pour faire de nos inconsistances internes des occasions de rencontres avec des compléments externes, présents dans notre surround humain et qu’ humain. » Depuis 50 ans et les premiers avertissements de « crise écologique », Dick Annegarn tisse fables et valses pour dépasser l’effondrement en cours.

Profitant de se produire dans un Cirque, il s’offre un tour de piste facétieux, chamanique, au xylophone et termine par une formidable ritournelle pour rêver à l’après confinement : « Quelle belle vallée ». Là aussi, super entraînant, à chanter et mimer avec des enfants, mais avec cassures, ruptures, respirations et pas anarchiques. La meilleure manière d’avancer.

Réconfort, Steve Lacy, « More Monk »

Un disque qui lui rappelle de nombreuses introspections (re)constituantes. Une musique elle-même toute de dialogue intérieur, dépouillé autant qu’élaboré, par lequel s’établit le contact soutenu avec un esprit inspirant, tutélaire.

Steve Lacy commence à apprendre le jazz en 1950. De 1953 à 1959, il joue avec Cecil Taylor qui lui apprend tout et lui fait découvrir Thelonious Monk. A partir de ce moment, jusqu’en 2004, date de sa mort, il n’a cessé de remettre Monk sur le métier, selon différentes formations et plusieurs fois, en solo.

L’exercice solo, s’agissant ici de restituer un ressassement spirituel, a quelque chose de religieux, dans le sens où en parle Bruno Latour : « La religion ne fait rien d’autre que designer ce à quoi l’on tient, ce que l’on protège avec soin, ce que l’on se garde de négliger. »

Steve Lacy étudie et joue les thèmes de Monk. Inlassablement. A partir de ça, il crée un jardin de circonvolutions sonores sans fin. Une vision du monde où le dernier son n’existe pas. Où le même, sans cesse repris, régénéré, engendre du neuf. Alors, le standard n’est pas un air popularisé que l’on reproduit, mais un pattern à travailler, qui permet d’explorer sa propre musicalité, ses propres mélodies et harmonies avec le vivant. Apprendre à vivre.

Les airs de Monk sont magiques. Je pense que même quelqu’un qui n’a jamais écouté du jazz a quand même du Monk dans la tête. Venu de nulle part, la nuit des temps, de l’imaginaire collectif. Diamants inusables sans âge. Steve Lacy en retrouve le « brut » et en fait son écriture musicale de chevet. Lecture, relecture, lecture de relecture… Il décortique, déconstruit, sans jamais briser l’enchantement initial.

Il traque et essaie de transcrire toutes les images, les idées, les ombres, les ondes que l’écoute de la musique de Monk a essaimé en lui. Tout ce que Monk fait bouger en lui, continuellement, il le cartographie au saxophone soprano. Formes et informes qui bougent, s’approchent, s’éloignent, durcissent, se diluent, partent, reviennent.

Voilà l’infini métamorphique de l’interprétation décliné en journal intime. Chaque reprise apporte des perspectives nouvelles, des pistes inédites pour atteindre le cœur du thème. Capter de nouvelles réverbérations jamais encore ouïes. C’est cela qui fascine : connaître par cœur et constater que, toujours, une part échappe. L’incommensurable qu’aucun algorithme ne peut prendre en compte.

L’élégance du style de Lacy peut sembler aride, il reste néanmoins au plus nu de l’émotion. Il accentue la ponctuation accidentelle du déroulé monkien. (J’ai toujours eu l’impression que chaque thème de Monk, véloce et fluide, s’organisait autour d’infimes accidents, de ce qui brise le linéaire, de l’intérieur). Les interprétations de Lacy ont l’immobilité de l’idée fixe, la fulgurance de l’évanouissement. Les bouts de phrases principales du thème originel et les points forts de l’improvisation qu’il en tire – diffraction du standard dans sa subjectivité changeante – sont assemblés, dans le vide, à la manière de mobiles de Calder. C’est beau, c’est fin, ça s’écoute sans fin.

Réconfort Betty Davis, “They say I’m Different”

Longtemps j’ai cru que la musique qui secoue était faite par des mecs agitant leur trompette sax ou manche de guitare.

Puis par hasard – enfin, intrigué par des allusions, des commentaires presque cryptés qui font « tilt «   quand je découvre la pochette de « Theys ay I’m Different », à la médiathèque de Namur, années 70 -, je « tombe » sur Betty Davis. Ah ! les choses ne sont pas si simples. L’impression d’entendre « le fond », ce qu’il y avait derrière de nombreux musiciens que j’écoutais alors, fond sur lequel ils se détachaient, captaient la lumière, mais sans lequel ils n’auraient pas beaucoup de signification.

Le fond matriciel.

Je crois que j’ai été submergé, suffoqué. Pas à cause d’une dose d’inaudible. J’avais déjà écouté des trucs assez corsés, dissonants. Non, à cause d’une « charge » que je ne n’étais pas prêt à recevoir.

Trop matriciel, trop sorcière, trop black pour un p’tit blanc.

C’est de l’excellent funk, rutilant, en fusion. Tous les ingrédients pour remuer. Tout est connu, y compris la suggestivité sexuelle. Le tout porté à une extravagance brutale, limite dérangeant. Dès lors, ça devient « en avance sur son temps » comme disent beaucoup de chroniques consacrées à ce disque.

De fait, quand elle chante être considérée comme un morceau de sucre de canne, il n’y a rien de lascif. Il faut entendre : « tu me traites comme un consommable parmi d’autres de tes plantations de canne qui t’ont bien enrichi. Et bien, je vais t’en foutre, du consommable, jets de lave dans tes oreilles. »

L’explicitation sexuelle de ses textes-musiques – elle avait été très attaquée pour son premier album – atteint une dimension « politique », par la surenchère, que je ne pouvais appréhender à l’époque.

Cet album fait partie de ceux qui m’ont inciter à écouter autrement, à ne pas en rester aux évidences, à essayer d’entendre  les charges sous-jacentes.

Les réminiscences de cet album m’apporte aussi, allez savoir pourquoi, des vestiges de Salammbô, oui, celle de Flaubert, dessinée plus tard par Druillet. Peut-être que ça vient de convergences capiteuses, somptueuses et guerrières, en miroir, tout en étant fondamentalement différentes ? Et du style précieux, toute carapace de joaillerie avec lequel Flaubert construit un imaginaire carthaginois, sensuel, confrontation d’une civilisation raffinée, épuisée avec l’éternel barbare ?  Quelque chose, là, se répétant dans les design afro-futuristes ?  Voilà un sujet séduisant de divagation, d’évasion, autre chose que « profitez-en pour ranger et récurer ».

Chaque fois que cet album m’est revenu : l’effet de bombe. Inusable. Pas une ride. Le magazine The Wire le classe parmi les « 100 disques qui ont mis le monde en feu (alors que personne n’écoutait ). »

Le funk hargneux, en ébullition, ressac jouissif presque malsain, flux de fleurs du mal, brutes, crues, black, sophistiquées.

Ils disent que je suis différente. Parce qu’elle écoute : Elmore James. John Lee Hooker. BB King. Jimmy Reed. Big Mamma Thornton. Lighting Hopkins. Chuck Berry. T. Bone Walker. Muddy Water. Sonny Terry. Brownie McGhee. Bessie Smith. Bo Diddley. Lillte Richard. Robert Johnson. Voilà, et elle mange avant tout des “chitlins », préparation de tripes de porc, considérée comme de la bouffe pour pauvres. Voilà, elle vient de là, de la plantation, de l’esclavage. Un choc qui vibre et vrombit à jamais dans son plexus solaire. C’est le « la » de ses musiques incroyables. Le plus sordide de la condition noire y est vomi tout au long d’échappées sexo-galactiques, à la poursuite de rédemptions luxuriantes, toujours possibles.

Réconfort Frances-Marie Uitti

Elle est vraiment phénoménale, Frances-Marie Uitti.

Elle est née en 1948 (Chicago). Pour appréhender sa vie, il vaut mieux quitter les sentiers battus de la musicologie et emprunter ceux d’un « devenir violoncelle », multiple, imprévisible, selon la philosophie deleuzienne.

Beaucoup de grands compositeurs classiques contemporains ont écrit pour elle. Elle a entretenu un travail plus soutenu avec Giacinto Scelsi. C’est dire si son expertise et son tempérament ont enrichi la littérature pour violoncelle. Elle a enseigné dans de grands conservatoires. Elle a pratiqué assidûment l’expérimentation non-classique. Elle a pulvérisé nombre de frontières. Elle a créé une fondation pour protéger l’héritage musical du Bouthan.

J’ai pioché un CD édité par le label BVHAAST consacré à l’improvisation, elle est seule. Je replonge prioritairement dans les plages les plus méditatives (« Choral spectra (To JH) », « Double choral (For Louis A) »,  « Rolf’s chorale »), qui m’ont toujours impressionné. Au fond, par leur simplicité abrupte et progressivement complexe. Une complexité qui nait de l’entrecroisement de lignes et vibrations simples. C’est une vague d’énergie pure, introspective, qui descend, descend toujours plus profond et éveille de plus en plus de fibres résonantes, infimes mais têtues, qui s’entrecroisent. Comme dans un récit choral où les destinées, bien distinctes, se croisent, s’influencent réciproquement sans s’en rendre compte. Ici, le chœur est ample, crépusculaire, charriant d’innombrables micro-récits intérieurs. Une multitude grouillante. Et au bout de cette multitude, il n’y a plus de barrière, plus de mur, plus de confinement, les fibres se connectent à d’autres multitudes.

Dans un contexte de retraite, d’appauvrissement d’incidences extérieures, comment, sans cesse, entendre sourdre du nouveau, de l’inentendu, depuis nos musiques intérieures… Cette capacité à éveiller une telle richesse de sensations, la musique de Uitti ne la doit pas à une grâce arbitraire mais à un travail impressionnant. Ce labeur s’illustre par une transformation ininterrompue tant de l’instrument que de l’instrumentiste, oui, une sorte de pacte avec le diable (à la Paganini, version moderne) !

En effet, avec Uitti, l’organologie devient aventure autant spirituelle que biotechnologique. Il faut reposer les termes élémentaires de l’échange. Cela pourrait donner ceci : « Je choisis de jouer de cet instrument parce qu’il convient à ce que j’ai besoin d’exprimer de ma vie intérieure. Mais l’instrument joue de moi aussi. Il laisse entrevoir des régions, des fibres de mon intériorité dont je ne soupçonnais pas l’existence. Afin de les effleurer, d’en recueillir les vibrations, je vais perfectionner mes techniques relationnelles avec l’instrument, mentales, physiques. Puis je vais élargir encore les possibles expressifs en recourant à d’autres technologies, transformer l’instrument, organe parmi mes organes. » Et cela dans une longue quête du sensible.

En la découvrant en duo explosif avec Elliot Sharp, dans un lieu improbable près de la Porte de Namur (Cyber Café ?), j’avais mesuré combien l’appétit d’invention d’Uitti est sans limite, sans tabou. Flamboyante dans sa tenue de cuir très SM, elle jouait et improvisait en coexistence volcanique avec les savoirs artisanaux luthiers les plus ancestraux, les laboratoires électroniques les plus débridés, les écritures de soi les plus intimes, les formes narratives les plus innovantes, les alchimies charnelles les plus bouleversantes.

La force de ces morceaux méditatifs tient à l’usage du double archet, technique corporelle qu’elle a inventée. C’est cela qui permet d’éveiller simultanément plusieurs sortes de son, plusieurs formes de récits musicaux des entrailles, des sonorités jusque-là inaudibles. Des effets de réverbération qui font miroiter l’infini dans des agencements très simples, presque instinctifs. Le catalogue des inventions organologique dues à Uitti est impressionnant : développement de résonateurs pour capter la « part fantôme » des tonalités, version toujours plus sophistiquée du violoncelle électronique jusqu’à l’usage de cordes virtuelles, évolution des formes d’archet…

La délivrance de parcelles polyrythmiques, polyphoniques cachées au cœur du moindre son apporte la richesse des vertus méditatives de ce violoncelle : il joue avec la dimension « pharmakon » de la musique : tout à la fois, elle soigne, en transportant, et elle tourmente, avivant la mélancolie de l’instant. Frances-Marie Uitti joue sur ce fil, en amplifie et en collecte toutes les oscillations qu’elle rassemble en une narration chorale. (Il y a sur l’album d’autres plages plus lyriques, frictionnelles, discordantes, dramatiques, liturgiques… Les registres de Uitti sont innombrables.)

Réconfort Guy Klucevsek and Ain’t Nothin’ But A Polka Band, “Polka Dots & Laser Beams”

Ca sent la guinguette printanière, les guirlandes nacrées, les bretelles de lampions, la salle de bal, les miroirs dorés, la mousse fraîche. Ca sent bon le plancher des vaches. Tout est plus vrai que vrai. On se dit « y a un truc, ça va pas durer ». Et en effet, peu à peu, il y a des feintes, des supercheries, des rafales facétieuses, des acrobaties décoiffantes. Mais où est-on ? D’où vient cette étreinte entre accordéon et guitare hawaïenne ? Dans l’univers polka de Guy Klucevsek.

Né dans les années à New York, communauté slovène. Il découvre l’accordéon à 5 ans. L’instrument est très populaire à la télévision. Pendant des années, il jouera dans les fêtes populaires, assimilant le répertoire traditionnel. Il fait des études de musique « sérieuse ». L’accordéon étant mal vu au Conservatoire, il se consacre surtout à la théorie et la composition. Il redécouvre la polka au début des années 80, via des enregistrements de Flaco Jimenez (Tex-Mex) et de Nathan Abshire (Cajun). Partie de Bohème, puis d’Europe centrale, la polkamania du XIXème siècle a en effet envahi le monde.

Il invite plusieurs compositeurs contemporains à écrire leur vision de la polka (certains ne s’y étaient jamais intéressés). En 1985, il participe au projet Cobra de John Zorn, s’emballe pour de nouvelles manières d’improviser et se lie avec la scène avant-gardiste new-yorkaise. Il va, là aussi, propager la polka et en recueillir de nouvelles versions, exubérantes, décalées, explosées, répétitives, minimalistes. Surtout très toniques et très drôles.

Chaque compositeur puise dans des références musicologiques, historiques, mais aussi dans des souvenirs, mélange des sources, y compris plus idiosyncrasiques, la polka se glissant et perturbant leurs univers mentaux. Rien à voir avec la défense d’un terroir, d’un territoire, d’une forme dont il faudrait préserver la « pureté ». Que du contraire, à bas la pureté : pour ranimer et vivifier la polka, multipliez-là, déformez-là, tordez-là dans tous les sens, faites-lui franchir toutes les frontières, tous les styles, tous les genres, allez, découvrez la polka mimétique.

Ou la polka qui se cache et soudain jaillit des notes éclatées, lunatiques, en criant coucou. La polka urbaine, pressée, aux basques d’un accordéon fantasque, brassant, mixant un nouveau style international. Ou encore explorant ses affinités avec le square dance, les rythmes gaëliques. La polka sérielle, toute en lignes pointillistes, graves, flûtées, hautes, basses, bourdonnantes ou aiguës. En voici une en patchwork électronique, organisme hybride de rémanences, collage et montage allumé d’archives. Sillons rayés. Fanfare d’outre-tombe. Bien secouée. Ou celle-ci, retrouvée chez Ellington. De bout en bout, le bastringue est bien là, les films muets, la poésie burlesque, les chapiteaux, la chaleur humaine, le tourbillon à deux. Juste que la kermesse fait le yo-yo entre populaire, musique savante et expérimentations épicées. La polka se déplace, mute, n’est jamais là où l’on croit. Plus elle est autopsiée, plus elle vit, se multiplie, procrée, prolifère.

Les coups de folies désorientent, complexifient le modèle. Mais, décomposée, désarticulée, démembrée, déconstruite, revisitée, la polka reste néanmoins le ruban  qui fait tenir l’ensemble en un formidable recueil d’histoires mouvementées, portées par des musiciens extraordinaires, inventifs, précis, incisifs, transgressifs, puissants.

De la dentelle. Une simple cellule musicale assez basique se révèle ainsi à même d’être conjuguée  en d’infinies variantes reflétant tous les états du monde et des psychismes qu’elle traverse. Et Guy Klucevsek est un virtuose et un grand érudit, profitons-en pour revisiter sa vaste discographie. Des décennies à œuvrer pour démonter les stéréotypes qui collent à la peau de l’accordéon. Dans les années 90, nous l’avions invité à Mons. Pour la sortie d’un catalogue discographique consacré à toutes les musiques d’accordéon (Le monde en accordéon, La Médiathèque). Il n’avait encore jamais vu un répertoire aussi complet consacré à son instrument. Le concert avait lieu dans la grande salle de l’hôtel de ville. En première partie, les élèves de la classe d’accordéon du Conservatoire de Mons avaient interprété quelques transcriptions classiques. Klucevsek s’était avéré un personnage simple, attentif, engagé, pratiquant à propos du réel préoccupant  un humour noir, élégant, qui ressemble assez à ces embardées-polka, jubilatoires.

Pierre Hemptinne

 

Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

Les écarts, écartèlements et jambes nues

Fil narratif à partir de : David Gé Bartoli, Sophie Grosman Le Toucher du monde. Techniques du naturer. Éditions Dehors 2019 – Tadaschi Kawamata, Destruction, Galerie K. Mennour – Dan Graham, Neo Baroque Walkway, Marian Goodman – Des paysages, des souvenirs, une tempête…

Il y a une ouverture, un instant précis favorable à lancer dans le paysage, à coups de pédalages, un circuit qu’il dessine mentalement depuis des semaines, scrutant une carte, ravivant des souvenirs de promenades dans la région qu’elle représente. Projeter un itinéraire élaboré en lui, tracé et gravé par des cheminements antérieurs, projet d’itinéraire inspiré d’une topographie réelle, transformé par expérience et confondu avec sa chair ? Expulser ce projet de parcours comme on lance une ligne pur voir ce qu’elle va ramener et, d’abord, pour qu’elle épouse et fasse épouser à son propulseur les reliefs d’un paysage, manière d’expulser ce que la construction interne aura agrégé, s’en défaire, un peu comme pour un exorcisme. Mais, aussi, manière de s’apaiser en se prolongeant et se perdant dans quelque chose de concrètement plus vaste, de non assignable à un intérieur. A la fois, en repassant sur un frayage déjà pratiqué dans ces paysages, retrouver un peu de sa mémoire, et indiciblement, aller au contact de ce que ces chemins ont gardé comme autres mémoires, et pénétrer, éprouver ce mélange de mémoires, physiquement, dans l’effort, les muscles au travail, cette sorte d’état d’esprit où, prétendument, « on ne pense à rien », fusionner en de multiples mémoires et voir après, quand on en sort comme d’un rêve, ce que l’on en retient. « En-deçà du symbolique ou du symbolisable, la mémoire spécifique indique un commun qui n’appartient pas à l’humain. Mémoire inhumaine qui traverse l’humain et l’inscrit en résonance avec les existants non humains. » (p.313) Il faut profiter d’une fenêtre météorologique, comme on dit en langage maritime ou aéronautique, pour effectuer cette opération de magie. Saisir l’instant ou jamais. Ce jour-là, la fenêtre est incertaine, tremblante, ça se passe dans une atmosphère pré-tempête. Un crachin parcimonieux mêlé aux auréoles d’un soleil pâle, noyé. Un vent soutenu, mais bridé, qui se retient, décoche juste de temps en temps une rafale. La nature attend, sait que ça va venir, se prépare à encaisser les coups, entre crainte et excitation. La mer au loin secouée, rouleaux de vagues agités, secousses communiquées au sol, aux falaises, aux sols calcaires. Et au départ du rivage, jusqu’aux pieds des maisons, les collines abruptes, accidentées, les champs et forêts rudes, éprouvées par les intempéries. Il s’élance et éprouve rapidement une résistance non prévue, son corps lui-même est essoufflé plus vite que prévu. Il est désorienté quand les routes, pentes et raidillons sévères, disparaissent sous une épaisse glaise glissante ramenée des champs par les engins agricoles, que son vélo devient « autre chose qu’un vélo », recouvert de boue gluante, plus uniquement la mécanique « à lui sous lui », que ses lunettes s’embuent. Où est-il ? Le circuit préfiguré devient presque abstrait, à tracer vaille que vaille parmi les éléments, envers et contre le vent, la terre, la pluie, le paysage qui devient mouvant, presque méconnaissable, qu’il devine sans certitude. Mais son corps, à l’instinct, parce qu’il est déjà installé plusieurs frayages ici et qu’il s’est replongé longuement dans la lecture de la carte, devenue composante de son mental, reconnaît les tournants, les bifurcations, les alternances de villages et campagnes, de champs et zones boisées. Il sait plus ou moins où il en est, sur la carte. Il demeure comme un point spatial à la jonction adéquate entre le circuit dessiné mentalement, sa représentation cartographique, le paysage à l’état brut et la multitude de perceptions éclatées, ouvertes par lesquelles il en fait l’expérience dans l’instant, à chaque coup de pédale, et qui vont, après coup se rassembler. Il désire, au sortir du prochain hameau, le mur qui longe le bois et conduit à point de vue épatant, puis la longue descente où le vent va le déstabiliser, avec l’horizon marin au loin, une grande ville, un parc d’éoliennes, tout en bas, virage en épingle, route cimentée entre hauts talus de ronciers, rentrée dans la forêt, alors la route devient alternative, forestière, puis ressortir dans des champs, atteindre un autre village, une montée raide qui coupe le souffle, retour en forêt, rejaillir en lisière là où des chasseurs font cuire leurs prises, autour d’une baraque sommaire, autre lisière et vent de face, ravageur. Excité par le « dispositif » où tout son organisme, silencieux, langage verbal au rencart, il accumule un « savoir des jambes », comme certains sociologues parlent du « savoir des mains ». Savoirs des jambes, et du rythme cardiaque et des poumons. Un savoir qui s’incarne dans le profilé de ses membres porteurs. Tant d’heures à vélo à « faire paysage » en s’enchevêtrant aux multiples lignes qui sillonnent les campagnes et montagnes avaient-elles d’autre but, finalement que ce bref instant dans une chambre d’hôtel, une « première fois » où, allongé nu sur le lit elle lui dit « quelles belles jambes ! », cette beauté ne venant pas directement de la quantité de kilomètres parcourus – fabrication musculaire -, mais de l’intelligence qu’elles en retirèrent – fabrication de sensible ? Et quand ses jambes nues, à lui, s’entremêlent aux siennes, et qu’elles se caressent, se confondent, galopent au ralenti les unes dans les autres, l’excitation n’est pas qu’épidermique, superficiel, mais provient d’un mélange d’un savoir des lieux, des espaces, des marches, des pédalages, des arpentages, elles échangent et partagent les paysages qu’elles ont assimilés, les tracés, les lignes, les sillages qu’elles ont sécrétés à la manière d’araignées filant leurs toiles, elles enchevêtrent et tissent leurs parcours, leurs errances. Flâneries et cavales qui reviennent ralenties, emmêlées. Les jambes bougent de manière non délibérée, sans calcul, en apesanteur dans leur rêverie commune, hypnotique, soubresauts et foulées comme celles d’un chien endormi qui parcourt ses étendues de libertés. Et cela lui rappelle un dessin d’Emelyne Duval illustrant une phrase de Chavée, « Je me cache sous les couvertures » où les gambettes d’une Hermès se mettent en ménage avec un soleil végétal, sorte de rouage céleste , onirique et qui fait se rejoindre fond du lit et lointains célestes. C’est cette immensité sans bord, cette multiplicité de trajets illimités et qui passent physiquement, charnellement par leurs jambes et remonte, afflue ensuite dans leurs yeux, se reflétant de l’un à l’autre, infini cosmos à explorer en commun, à sillonner de tous leurs baisers et caresses, silences et absences, mots écrits et mots parlés, mélange de fusion et d’écart incommensurable, une chance et une menace.

Mais, en à la sortie d’un hameau, bruit disharmonique de poussières abrasives dans un virage, près d’une maison abandonnée et, vite, quelques mètres plus loin, il sent que ça ne tourne plus rond, son adhérence au sol s’effrite. Il flotte, perd le contact, se perd. IL n’est, par rapport à son projet, ce qu’il allait chercher dans les mémoires des routes pédalées, que fêlure, béance, écart imprévu, douloureux, par où s’engouffrent plein de sentiments partagés, qu’il ne maîtrise pas, qu’il ne trie pas, ne comprend pas, dont il souffre, sur le moment, mais dont il sait, à un moment, pouvoir tirer du reconstituant, sorte de lot de consolations envoyés par ce dont il est en train de séparer, ce à quoi il devine devoir renoncer et qui, aussi, l’attendait. « L’expérience d’un paysage mouvant, l’épreuve de la nature et de la vie comme ce qui toujours déjà échappe.» (p.134) Il décale en jurant, élan brisé, met pied à terre, range son vélo dans les herbes, contre le muret de pierre d’une ferme. Pneu arrière crevé. Il découvre n’avoir pas emporté tout son matériel de réparation. Il bataille, bricole, parvient à rendre la roue arrière opérationnelle avant de constater que le pneu avant est aussi crevé. Impossible d’effectuer cette deuxième réparation. Il doit renoncer. Tout s’effondre, se dégonfle. Quelque chose est rompu. Il ne s’agit pas d’être privé d’une sortie sportive et d’un manque de substances qu’auraient secrétées les heures de dépense physique, selon les « difficultés » offertes par les dénivelés et la météo. Le circuit, ce qu’il projetait de tracer dans le paysage, par monts et par vaux, avec les entrées et sorties de villages, les vitesses et les sur-place, les poumons exaltés ou déprimés, tout cela, extension de lui-même, se détache et flotte comme un membre fantôme. Une amputation. Il se retrouve en suspens, ouvert, débouté, ses flux se répandant dans le vide. Il retourne au rien. « Comme le montre l’anthropologue Tim Ingold, la forme d’une ligne est porteuse d’un monde, elle exprime un mode d’être au monde. » (p.267) Le voilà dépossédé de son mode d’être au monde, du moins d’une partie, rendu défaillant. Tout ce qu’il espérait engranger de tacite, confus, « hors langage », en lançant cette ligne d’heures pédalées dans le paysage, s’évanouit, tout ce qui pouvait survenir du fait qu’il allait «entrer en résonance avec une multiplicité d’autres lignes : un cours d’eau, la crête d’une montagne, le chemin tracé par le déplacement d’un troupeau de rennes, la courbe d’un arbre, le tunnel creusé par une colonne de fourmis, la ligne migratoire d’un oiseau en plein vol, le tracé d’un coquillage, le tissage d’une toile d’araignée, etc. Autant de lignes qui font signe d’une habitation, d’une inscription dans le paysage. Le paysage n’advient qu’à travers l’enchevêtrement de ces lignes, dans la mise en résonance des co-habitations qu’elles  expriment. » (P.267)

Nulle part. Il marche en poussant le vélo, inadapté, les chaussures claquant sur le macadam, il pense aux fugitifs dans les romans de Claude Simon, refluant après les batailles perdues, cherchant le front ou leurs lignes, désorganisés, sans but, en sursis. Il est entre deux. Résigné mais envahi par des pensées turbulences, sauvages et brouillonnes, inchoatives, revenu à un stade très antérieur, avant même toute capacité  à élaborer un circuit à projeter et à réaliser ç coups de pédales (par exemple). Il touche à des forces qui le déséquilibrent, le font choir en-deçà de toute forme, il faut tout repenser avant de pouvoir, un jour, remonter en selle. Ce qui sous-entend le mirage de sa place dans le monde, vers quoi tendre. Mais pour l’heure il est largué, il a perdu sa consistance, il flotte. Par où réintégrer un itinéraire pensé ?  Par accident mécanique interrompant une activité sportive, il se trouve reconduit aux instants où contribuer à ce que surgisse des formes habitables, dans lesquelles il peut s’imaginer se glisser. “En allant chercher en-deçà des concepts et de l’entendement, ce qui se donne à sentir n’est pas le chaos des impressions sensibles, mais le mouvement même de « formation des formes », le mouvement de leur apparaître. Celui-ci ne se livre que parce qu’il y a suspension de la finalité, finalité qui orientait la saisie du phénomène selon un ordre prédéterminé. Le « beau » dit l’expérience d’une formation qui ne s’efface plus devant la présentation d’une fin. Bien au contraire, les formes s’y configurent selon « une fin sans fin », « qui les restitue au libre espacement de l’espace et à la diversité pure constitutive de son unité, irréductible à la mise en image propre à la présentation des concepts ». » (Juan-Manuel Garrido cité dans « Le toucher du monde »).

Le lendemain, il fonce dans la tempête, par instinct, en espérant combler le manque engendré par l’avanie de la veille. Recoller les morceaux. Toute la journée, les oreilles prises par le hurlement du vent. Secoué, déséquilibré, plié en deux. Arpentant un sol crayeux, dur. Sentier entre les herbes. Collines balayées. Plages au sable volant. Bosquet essoré. Vols de grives réfugiés dans les fourrés. Flots mugissants. Embruns et bruines cinglantes. Sentier encaissé, glissant, parcouru plié en deux, comme dans une tranchée. Caravane minable accrochée à la colline, écart où il aimerait tant se réfugier, rester des heures, à regarder, écouter, penser à rien d’autres qu’aux éléments. S’oublier, être oublié, mais en quel observatoire ! Retour à quelque chose de brut, mal dégrossi, mal maîtrisé. En traversant d’anciens villages de pêcheurs où les touristes se rassemblent dans les boutiques et bistrots, faire une station au comptoir, sonné, étourdi par le contraste entre dehors et dedans, avaler quelques bières et repartir, appelé. Ondées et morceau de nuit en plein jour, le pavé des rues luisant. Puis à nouveau la terre et les cailloux, denses et spasmodiques au bord de l’irruption volcanique et, tout autour, l’herbe, feuillages et broussailles, frénétiques, en transe. Les animaux tapis, réduits à des déplacements très courts, approximatifs. Un ramier fuit, emporté par le vent, comme catapulté plusieurs centaines de mètres plus loin dans un autre bosquet. Peu à peu, il exulte, se libère. Ce n’est pas que ça vide le crâne, ça le remplit au contraire, mais de quelque chose qui le dépasse, qui bat à travers lui, de part en part, mais bien en-deçà, bien au-delà. Du grain à moudre, en vrac. Le voilà étreint, déstabilisé, par « la puissance pré-individuelle du non-faire et non-vouloir, puissance d’avant la forme. » (p.321) D’avant sa forme, ses formes à lui, aussi, du coup. « Ce seuil préindividuel s’indique comme écart, mais il n’est pas pour autant pur néant, non-être opposé à l’être. C’est bien plutôt un écart dynamique, un frayage, un espacement différenciant : dehors depuis lequel se déploient les écarts de la différenciation, le dépliement des trames d’espaces et de temps. La joie ressentie dans le sentiment du sublime serait dès lors moins relative à l’idée d’une finalité dans la nature qu’à l’expérience du battement infini des traces en lesquelles pointent de possibles advenues : battement infini du naturer. » (.110) Sur le seuil, du bon ou du mauvais côté ? La tempête n’est pas un élément homogène, elle est pleine de trous, de forces opaques, de passages subreptices qui défilent, se dressent et disparaissent aussi vite que les nuages. Des passages transparents à l’instar de cette espèce de pavillon de verre, déambulatoire, de Dan Graham, vu une fois dans une galerie. Une chicane de verre, une sinuosité aux parois réfléchissantes. Une gorge étroite creusée dans le vide, entre plusieurs vides. En y défilant, le corps se trouve accompagné de plusieurs de ses ombres, il se multiplie, se diffracte, se trouve dispersé en différents endroits. Si on le traverse à plusieurs, les images se mélangent. On peut avoir l’impression d’avoir des ombres qui vont à contre-courant, remonte le temps alors que notre corps suit son corps accéléré. Une certaine désorientation et enchantement en résulte. Mais rien de résolu, de définitif. Juste un flux de suggestions : tous nos chemins pourraient être autres. Des lignes tracées rétractées entre mondes vides. Et puis ? Cette impression d’un choix surabondant où rien ne se peut réellement décider. Les reflets, les ombres coulent comme dans un sablier. Passage entre deux bords invisibles, arbitraires, sans jamais de rivage net, défini, objectif. Dans la tempête, ainsi, balloté, de passage en passage, de diffraction en diffraction, de configuration soudaine d’ombres éparses en configuration impromptu de reflets irrésolus, présents et immémoriaux. Désorientation.

Il se sent envahi par le « retour à la poussière », la dissolution de toutes les formes qui le constituent, reprises dans le bain antédiluvien des informels qui s’accompagne d’un avant-goût de la mort, vue panoramique sur sa fin prochaine. Mais il vit, il respire encore. Et il peut probablement réintégrer le dynamisme d’autres formes, ou voir ressusciter celles auxquelles il s’était habitué depuis tant d’année. Vif, mais entre vie et mort. Sans certitude, douloureux, déchiré. Une collection de pertes. Peur de la mort, peur de la vie. « Le mouvement de vie qui anime un être n’est jamais ressenti de manière aussi intense qu’au moment où il risque de la perdre. La simultanéité de la peur et de la joie serait dès lors relative à la tension paradoxale entre une perte de vie individuelle et un sentiment intense de redéploiement, de réémergence. Dans ce moment de tension, le sentiment d’anéantissement individuel se conjoint à l’expérience d’une possible émergence, d’une possible advenue qui déborde le sujet et l’inscrit dans le mouvement du naturer. » p.110

Et cela dans un environnement qui court à sa perte, de destruction à large échelle de la vie humaine sur terre. Des flux de démantèlement parmi lesquels l’écriture de soi – pas égotiste mais rassemblant tout ce que par quoi on cherche à faire « inscription » dans son milieu et tout ce à travers quoi on s’offre comme surface d’inscription à ce qui nous traverse –  équivaut à l’assemblage de débris, pour des résistances temporaires, éphémères, emportées, puis recommencées. Néanmoins, de ces résistances improvisées découle des sédimentations, des constructions au sein même des fibres anarchiques de la déstructuration. Comme ces tableaux de Tadasho Kawamata à la galerie Kamel Mennour. Des bas-reliefs constitués de cageots démantibulés, concassés, broyés, effilés. Des mondes dénudés laminés, emportés sur les flots, ne surnagent que les débris de bois. Des villes, bidon villes balayés par les tornades. Les tornades ont débité en petits bois les dernières arches de Noé. Il ne reste plus rien. Un monde qui s’est bâti en décimant les arbres retourne à un état de charpie. Des myriades de lamelles de bois emmêlées comme, évoqués plus haut, les jambes d’une première fois à l’hôtel. Raidies, momifiées. Des voies lactées de planchettes déchirées, compressées, comprimées. Des courants invisibles les agrègent. Trames chaotiques de lamelles irrégulières. Quelque chose d’ultime, avant plongeon dans le vide. Dans l’épaisseur des languettes superposées, dans la masse de débris en dérive, des formes surgissent, des silhouettes de façades, le squelette d’un radeau, une étrave de vaisseau spatial, les racines d’une île future, les masses de déchets se structurant en nouveaux astres morts. Et tout défile. Des courants sous-jacents strient les fragments, les lignes brisées, organisent des nœuds, des cœurs, des corps. Effacements et surgissements se figent, indistincts. D’où vient que devant ces tableaux de destruction, prophétiques, il ressent une ferveur cosmique comme lorsqu’il ses yeux redécouvrent la voûte céleste étoilée, dans la nuit retrouvée en Cévennes,  ou embrasse des peintures pariétales au fond de cavernes (reconstituées) ? La destruction fusionne avec des trames de renaissance, immémoriales. L’exténuation des matières vitales jouxte des confins printaniers inespérés. « Comme si, entre les mondes disparaissant et les fragments de monde resurgissant, dans les entrecroisements improbables produits par ces déplacements « sismiques », nous nous retrouvions en situation de traverser les bords échancrés de « mondes » transitionnels en lesquels prolifèrent les êtres ambivalents, indécis, incertains, à l’image des naa’in, ces êtres liminaires ( à la frontière de l’humain, de l’animal et de l’esprit) qui, chez les Gwich’in d’Alaska mettent en péril les relations stabilisées qui constituent leur monde parce que revenus et revenants de l’instabilité métamorphique du temps « originaire » (le temps du Rêve) ». (p.358) Voilà, des radeaux sans vie assemblés avec des bouts de bois industrialisés, morts, où se laisser emporter, advienne que pourra.

Pierre Hemptinne

 

Survol et déballage de tumeurs mélancoliques

Fil narratif : à partir de peintures et photos de Mégane Likin, découvertes à la Biennale photographique du Condroz, à Marchin

Elles sont exposées dans une église, fraîche et illuminée en cette journée très chaude, solaire. Aussi radieux et étincelant soit le jour, c’est déjà le chant du cygne de l’été. Le silence recueilli – plus exactement l’effet étrange de condensation de recueillements et prières qui se mue en un mutisme fourmillant, virginal, possible intercession entre les différents états de vie et mort  -, confère une subtile patine à tout ce qui montre et met en image, dans ce lieu de culte, les expériences spirituelles de natures multiples, orthodoxes ou déviantes – étrangères introduites dans le lieu. Pour lui, ce sont des souvenirs d’encens, de fraîcheur lustrale, de latences adolescentes, contemplatives, égarées dans et autour des messes dominicales. La patine, s’agissant de ces icônes dépaysées, a quelque chose de rugueux, décalé, et réveille tout ce qui, de ses heures passées aux offices, au sein même de ce qui s’y émerveillait, rechignait à se déclarer en harmonie, refoulait la synchronie et fouinait dans les travées plus obscures.

Les petites œuvres, discrètes, sont accrochées dans le jubé, dans les hauteurs de la structure sacrale de l’édifice, en même temps comme dans un grenier un peu à l’écart, où l’on observe ce qui se passe dans l’église, les travées, le chœur, l’autel, sans y être vraiment. Un poste de voyeurisme de célébrations cléricales. Deux trois polaroïds semblent de la matière vive, écrans plasmatiques animés, surfaces en train de muter, de sans cesse faire émerger ce qu’elles représentent, suinter du mur, à la manière de manifestations magiques telles que le sang d’une relique qui se met à couler ou l’apparition médiumnique, stigmates dans de petits écrans irréels, paysages lointains, décors pour des rencontres de troisièmes types. Lumières, ombres, silhouettes sylvestres, spécimens floraux, herbes et lisières semblent se révéler, s’incarner sous nos yeux, faire des plis dans le papier impressionné, humide de s’extirper à l’instant des choses dont il présente des traces. Photos, peut-être, trouvées, oubliées, dans un grenier, une brocante, un trottoir, un caniveau ou la rosée d’une orée. Elles ont absorbé l’atmosphère des lieux, leur manière de rêver, de réfléchir, elles en ont capté la texture et luminosité de faille temporelle, leur transpiration,leur air de trous perdus géopsychiques, (comme on parle de trous noirs). Elles en profilent les ADN iconiques ? Photographies de plissements sensoriels hors champs, perdus dans l’espace, qui se prolongent dans quelques peintures sur bois. Et là, des ombres végétales, des cimes, des stries géologiques, des traînées gazeuses et poussières stellaires ondoyantes, des éblouissements sombres, des souvenirs épanchés, troubles et tremblants dans des gouffres, des textures peintes palpitant au rythme des lignes du bois, des textures de peaux tannées, de tissus vivants bosselés d’hématomes émotifs, des fumigations littéraires tramées d’apparitions  (la façon d’écrire en images brutes dans le fond de sa caverne neuronale). Coupes transversales de tumeurs mémorielles.

De petites peintures perdues, énigmatiques qui émergent, aléatoirement, lorsque, pour une raison ou autre, par exemple une restauration ou un geste iconoclaste,  quelqu’un en vient à gratter une autre toile ou à soumettre d’autres peintures à l’épreuve de rayon X. Peintures insoupçonnées. Faces visibles – provisoirement ? – de ce que l’on soupçonne être des palimpsestes. Ils ne dévoilent qu’une de leurs innombrables couches – selon une conjonction insondable du genre « alignement des planètes » – avec lesquelles il semble possible de nourrir un dialogue silencieux sans fin. C’est-à-dire que l’on peut regarder et sonder comme on sonde la voûte céleste à la recherche de comètes, galaxies et autres apparitions que modifient la perception de l’origine de l’univers. En attente d’un changement d’alignement des planètes qui révélerait une autre couche du palimpseste. Un petit pan de luminosités et odeurs proustiennes réalisé par un peintre oublié, inenditifiable (hollandais du XVIIème siècle). Ou, de l’inverse, l’opposé de la luminosité, mais traité de telle façon que les regarder, secréter une familiarité contemplative avec leur image, en vienne à provoquer un phénomène similaire d’illumination. Particulièrement, en ce qui le concerne, une peinture un peu plus grande, verticale. Les différentes couches du palimpseste, là, semblent transparaître simultanément, se mêler les unes aux autres, selon le coup d’œil et ce que le regard essaie d’élucider dans ce qu’il rencontre en s’enfonçant dans la représentation peinte.

Vision au ras du sol, vue aérienne, ou image du dedans, quelle perspective ? Une savane rase atteinte de pelade dorée, touffes irrégulières buissonnantes, agitée par les tourbillons venteux, partiellement brûlée, à perte de vue, jusqu’au profil d’un pic montagneux, profil hérissé, aux pieds dissimulés par un banc de brume, dès lors comme en lévitation. Un ciel sale bleu beige indistincts, l’amorce ou les restes d’un astre bleu rongé démembré par la crête sylvestre. Ou une falaise. Ou des marécages asséchés. Ou parois charbonneuses d’un gouffre. Il y a en fait très peu de peinture sur la surface ligneuse du bois, tranche d’arbre, à tel point que ce qui se figure là, paysage, agitation bactérienne, peut-être bout de mémoire fossilisée de la forêt – résidus, reliquats de ce que se racines ont perçus des entrailles habitées et ses frondaisons capté des cieux, transhumances nuageuses, abysses stellaires, toutes attaches versatiles traduite sen taches – apparaît littéralement comme une réaction du bois, encore vivant, exposé à la lumière, hématomes d’images qui remontent à même ses fibres, tachent la surface. L’intention de la peintre – qui sait ce qu’elle cherche à  représenter avecla surface sur laquelle elle dispose de la couleur – se confond avec ces lignes, ces veines, ces formes suggestives qui excitent les interprétations, obsessionnelles, jamais closes comme lorsque l’on contemple des taches, des ombres et des craquelures au plafond. Sans cesse elles font penser à autre chose, font surgir des ressemblances jusqu’à transformer le plafond en surface instable, inquiétante, sans jamais rien affirmer, juste un écheveau de ressemblances qui essaient diverses compositions, diverses allusions, sans achever jamais aucun de ses mouvements. Savane ou falaise. Marécage ou gouffre. Dans ce bout de paysage peint, il distingue son attache terrestre, trouble, son centre de la terre, flou, brouillé par des souvenirs d’autres toiles, figuratives amateures, un peu de pacotille, pittoresque, mais parfois avec tout de même, une « patte », « quelque chose », achetées par des générations précédentes sur des marchés, incrustées dans les maisons de l’enfance, et s’immisçant parmi les vrais souvenirs de paysages qui imprégnèrent ses premières années terrestres – par exemple une toile de forêt et de fleuve devenant l’image unique, millefeuilles de toutes les autres images qui ont contribué à ce que le fleuve s’imprime en lui, sans pour autant se détacher et devenir images singulières, individualisées, se fondant alors dans la seule qui survit, surnage, seule trace qu’il conserve du fleuve proche de son lieu de naissance. Comme s’il regardait son ancrage terrestre – la croûte terrestre à travers laquelle il devient une particule, incarnée, de l’univers – recouvert de fumigations fantômes, de brumes invisibles mais qui n’en occultent pas moins des parties du territoire survolé. Peau ravagée, tavelures. Survol de sa mélancolie concentrée.

Il prend livraison de la peinture au comptoir d’une institution culturelle, quelques jours après virement bancaire. Elle est emballée précautionneusement. Légère, elle ne pèse rien. Ce n’est presqu’une vue de l’esprit, immatérielle. Il la transporte presque sans y penser, a-t-elle vraiment glisser de sa mémoire pour se matérialiser, originale, dans sa mallette ? De retour à la maison, dans le bureau il la déballe, se demande si il y a bien quelque chose sous les couches protectrices. Et puis, la peinture se révèle au grand jour, discrète, timide, mais de plus en plus large, immense. Elle se rappelle à lui (puisqu’il l’avait vue à l’église et que, se la rappelant, il avait voulu l’acquérir, l’avoir près de lui, sous les yeux, vérifier, sonder ce qu’elle lui avait fait ressentir, en avoir le cœur net). Évidemment, il la reconnaît, mais forcément, elle est différente, elle est autre chose, elle n’est plus fixée au mur du jubé, avec quelques autres peintures et photos de l’artiste. Il a la nostalgie de cet instant, pourtant pas très éloigné, l’été éclatant, la promenade, les photos à découvrir dans des maisons, comment ces heures si proches peuvent-elles lui sembler appartenir à une époque insouciante ?

Pierre Hemptinne

Anatomies désirantes, en bouquet, fenêtre ou chorale

Fil narratif à partir de : Douglas Gordon, the anatomy of my desire, galerie Kamel Mennour – Peter Nadas, Almanach – petits-ducs, peintures de Bioulès, bouquet du jardin…

Dans les dernières pages d’un livre, avec lequel il a passé des heures d’immersion, recréant jour après jour, soirée après soirée, fusionnel ou parfois conflictuel, un fil narratif incarné, une vie à part qui pourrait se détacher du tronc vital principal, se substituer à sa biographie réelle, alors qu’il fait corps avec le texte, sans rien avoir vu venir, il retrouve une béance à présent familière, l’expérience des derniers instants, de ce qui se lègue entre agonie et vivant, entre un gisant et l’être à son chevet, quand une vie s’éteint et que l’on se rend compte que ce qui se joue n’est pas tellement un dernier échange entre la personne qui meurt et celle qui lui tient compagnie pour éviter qu’elle meure seule, « comme une bête » dit-on, mais plutôt un « retour à » beaucoup plus à la cantonade, un retour à l’envoyeur, absolu littéralement, cela passe au travers ou au-dessus du témoin, qu’il soit de la famille ou pas, une sorte de courant d’air vital qui quitte un corps et retourne se loger dans l’atmosphère, où il pourra, un jour ou l’autre, être aspiré, avalé par un autre corps, s’incarner, rejouer le rôle de principe vital, esprit ou âme. Scène où l’on contemple la frontière insaisissable, l’inexplicable, l’épreuve qui a, inévitablement, inspiré d’innombrables interprétations qui, s’agissant de définir la vie et l’humain, ont souvent tenu lieu de science, postulant une composante échappant aux radars et microscopes, une part du ciel, le prêt d’un peu de souffle divin, indispensable pour animer toutes les autres parties de l’organisme, récits quasiment du même ordre que tous ceux qui attestent de l’existence d’extraterrestres parmi nous. “Le dernier instant n’a pas duré plus de trente secondes. (…) Deux convulsions effrénées ont ponctué les trente secondes. (…) Une fois qu’il a été certain qu’elle venait d’exhaler son dernier cri, son dernier souffle, je lui ai lâché la main. Un peu plus tard, je me suis posté, complètement abruti, devant le bureau des infirmiers. Après notre cheminement vers je ne sais où, plus rien ne pressait. (…) A mon retour, elle gisait à même le sommier métallique, enroulée dans un drap propre, et, conformément aux règles, est ainsi demeurée une heure et demi durant. Je suis resté auprès d’elle. Non pour moi-même, mais pour qu’elle puisse partir. Ou plutôt pour moi-même, car, du moment que j’avais commencé, qu’elle respire ou non n’y changerait rien. Je le sentais, elle était encore là ; son aura rayonnait. Je n’avais plus besoin ni de prier ni de parler. Puis elle est partie. Quand, au juste, on ne saurait pas plus le dire que préciser l’instant où le crépuscule s’achève et la nuit commence. » (Peter Nadas, Almanach,p.328) En lisant ces lignes, il se revoit au chevet de sa mère, comme si c’était hier, comme si c’était toujours en train de se produire, un événement qui ne prend pas fin, n’est pas borné. Il s’éprouve toujours dans la chambre mortuaire du père, deux ou trois jours après le dernier soupir, fenêtre ouverte sur la forêt et les chants d’oiseaux, et il a l’impression qu’il est encore là, pas complètement parti, attentif, à l’écoute, recueillant les ultimes confidences, les ultimes tendresses. Frémir, frissonner. Deux morts, deux instants qu’il n’a toujours pas quitté, à partir desquelles, donc, plusieurs temporalités creusent et font leur chemin en lui.

Cet ultime qui s’exhale, libère le souffle de toute une vie – comme si, sans être simplement une pratique de respiration sans reste, il y avait accumulation et capitalisation de tout ce qui avait donner du souffle à une existence. C’est le même souffle qui, au fil des efforts et épreuves, est ce que l’on perd, qui rompt la vitalité et que l’on doit retrouver, récupérer en soi, pas seulement récupérer d’ailleurs, mais fabriquer à partir de rien, en en faisant alors son propre souffle et ce pour, malgré tout, continuer, préserver sa consistance, soutenir l’effort de poursuivre. Quand il manque trop, ne serait-ce que quelques secondes, tout l’être en apnée, angoisse, entrevoyant ce qui se présente alors toujours comme issue fatale, au-delà de la capacité pulmonaire à encaisser le manque de carburant éolien. (Sans doute, sous la forme d’embolie, ce qui arriva au père, dans la nuit.) C’est ce souffle qui nous habite et épouse toute l’hétérogénéité désirante, désir de vivre, qui n’est pas forcément à nous, que l‘on découvre en soi, principe qui nous précède et nous excède, mais qu’à force d’explorer, de s’obstiner à le vouloir comprendre, on personnalise, on le modèle à notre ressemblance, d’où la sensation parfois que la vie est nôtre, que le vivant correspond à ce que nous sommes, que le vide de l’air, de l’élément vital, l’oxygène de nos cellules, est sculpté selon nos formes et leurs volitions. Que d’égarements, que d’erreurs générées par cet instinct de propriété, ce vouloir posséder le vivant, jusqu’à la prise fantasmatique de la chair de l’autre, de la hantise de la chair fraîche qui répèterait inlassablement le désir premier, sa promesse de rester au plus près de la jeunesse, intemporelle. Ce souffle-désir, l’artiste Douglas Gordon en propose récemment une anatomie personnalisée en repartant d’un « film séminal », vu à six ans, Le Ballon rouged’Albert Lamorisse. Un enfant libère un ballon rouge captif qui deviendra l’objet transitionnel qui lui ouvre aventure sur aventure. Dans la galerie, l’artiste présente une mise en scène plastique littérale (un peu trop, mais après coup, c’est cette littéralité qui fonctionne) de cette scène originelle de son désir de vivre. L’espace en contre-bas est presque vide, juste une pénombre, un entre dehors et dedans indistinct qui enveloppe un grand lampadaire – réplique certainement de celui du film – avec sa lumière à l’ancienne, flammes au gaz, vacillante, et une corde blanche dénouée, ballante. Au-delà de la verrière, dans les airs, vers les toits de Paris, on aperçoit, brouillé comme reflété dans une flaque d’eau, le ballon rouge envolé. Toujours là, certes, mais altéré, inaccessible, figé dans le flou. Organe imaginaire – organe de l’imaginaire – tournant au ralenti, troublé, dysfonctionnant d’être trop envahi par le superflu, le redondant, à la manière dont la graisse peut saturer certaines fonctions vitales.

Non loin, et à replacer dans la généalogie de tous les alignements, qui démarre dans la préhistoire, l’alignement de 52 embouchure nouées de ballons, de ces ballons à gonfler avec la bouche – urne-baudruche, légère, recueillant le souffle intérieur avant de le disperser -, les restes de 52 ballons éclatés épinglés au mur. Un par année selon l’âge de l’artiste. Étrange ligne de flottaison mémorielle. Frontière poreuse faite de syncopes. Témoin de ce que l’on remplit et qui se vide, de ce qui nous remplit et nous vide, continuellement, avant de rompre et reste déchiqueté. Chemin de petit poucet fixé en l’air, abstrait, fait de nombrils écharpés, comme impuissants à maintenir l’organisme nouée à son existence. Le ballon rouge symbolisant pour lui le rêve, ce qui trace le chemin vers le lieu où aller, l’être à atteindre, l’objet empli de notre souffle qui s’autonomise, fragile, éphémère, mais transporte une partie de nous dans un ailleurs onirique, qui éclate, disparaît, mais laisse l’image d’une partie de nous en élévation, en déplacement dans le vide, possibilité de parcourir les espaces vierges par procuration. Le ballon rouge du film, scène originelle et ombilic du désir de saisir la vie pour cet artiste. Ces embouchures et ces nœuds comme autant de rêves éclatés, disparus, mais insistants, leurs restes solidaires, reliées entre eux par une syntaxe cachée, représentant la structure de quelque chose. Poches de souffles qui se sont répandus dans les airs, ont rejoint le grand tout. Ils ressemblent aussi à des fragments de vulves, lèvres encapuchonnées sur clitoris, embouts vaginaux, embouts où aspirer et expirer, où l’on donne de son souffle, où l’on en reçoit aussi, par d’autres voies, mystérieuses. Ces embouchures (florales aussi) ne sont pas les vulgaires bouts de caoutchouc retombés à terre, collectionnés au gré de leurs trouvailles. (On imagine un collectionneur ramassant ces épaves insignifiantes lors de promenades, chaque fois tentant d’imaginer qui a gonflé le ballon, pourquoi, comment il a pété, ne se contentant pas de conserver celles gonflées par lui, préférant le mélange, rassemblant des fragments de vies différentes, étrangères les unes aux autres mais unies, connectées dans cette collection.)   Ce sont des copies, des reproductions, des réinventions (de souvenirs), en argent massif, peints en rouge, presque plus vrais que nature, l’un est en or. Élaboration complexe et tentative peut-être dérisoire d’en marquer le prix ou laisser entendre que tout cela relève d’alliages précieux hors de prix.

 

L’artiste à partir de ça, égrène différentes lignes du temps. Des structures, des recherches de régularités qui aident à sentir ce qui passe, à se sentir passer. A la manière dont une prière parcourt les grains d’un chapelet. Tout ce qui ressemble à ce procédé, à cette technique du comptage du temps, se révélant de la famille des prières. A quoi se raccrocher. La manière dont le regard s’égare et chemine dans le squelette posé à terre relève bien de l’écoulement d’un chapelet, par les yeux. Chapelet dont il faudrait découvrir la logique, la nature des prières qu’induit son dispositif. Il s’agit d’une grappe de raisin, géante, presque à taille humaine, fossilisée, minérale. Elle évoque un parcours pluridirectionnel, foudroyé, une épine dorsale multi-temporelle, avec ses embranchements, ses nœuds, ses fruits moignons ou absents mais probablement ingérés – assimilés par un ou plusieurs autres corps dont fait partie dorénavant cette grappe épurée -, une sorte de réseau neuronal figé, abouti, stoppé, retiré du cycle des saisons, plus concerné par le printemps.

Il y a aussi, contre le mur, une couverture de militaire – référence au personnage soldat-christ d’un roman  (Melville) puis d’un film  (Claire Denis), histoire de montrer que le flux fondateur d’un désir transite par d’autres imaginaires, d’autres manières de raconter et montrer, des entreprises communes de mises en récits pouvant s’installer sur des siècles – et ce que cela évoque comme habitude quotidienne, gestes répétés, normés, corvées rituelles qui scandent un enfermement, la tentative d’une ligne droite, ou d’un surplace dans un corps disciplinaire. Un ensemble de pages alignées au mur cherche à saisir comment cette discipline modélise le graphisme mental de l’exécutant consentant, appliqué, épousant au garde à vous un devenir carcéral camouflé-nié dans les replis de l’intériorité. Une frise, le désir accompli et désarticulé en un agencement de formes géométriques, impuissanté en un équilibre indépassable. A la manière dont l’on démonte le mécanisme d’un réveil pour comprendre comment se fabrique le temps qui passe.

Ce désir avec quoi on fait corps et qui correspond à la chair vitale que l’on veut empoigner, pétrir, mentalement et aussi de tous ses membres, dans une figure reconduite et légèrement déportée à chaque rotation et soubresaut, du chien voulant se mordre la queue, finalement, entraîne que l’on coïncide naturellementavec un nombril du monde, en tout cas nombril d’un monde, sans pour autant jamais se noyer dans la conviction d’être le centre de l’univers, de tout qui fasse monde, juste le nombril d’un monde parmi d’autres. Simultanément, à force d’avaler les années avec la conviction que les sons qui nous nomment correspondent aussi à ceux qui permettent d’appréhender le monde, parce que simplement, c’est par ces sonorités intimes du nom, avec leurs frontières autant internes qu’externes, incluant et excluant, se forgeant à partir d’inclusion et d’exclusion, organicisées au-dedans et au-dehors, que l’on atteint quelque chose du monde, qu’on y atteint des choses et d’autres. En cursive de néon, la phrase « je suis le nom du monde » peut sembler prétentieuse, avec un trou dans la suite des mots, signe d’une décomposition, une syllabe chue au sol, embobinée brillante.

Au-delà de ces techniques qui tissent des lignes sans cause et sans réponse, quitte à tordre le linéaire, mais toujours s’y référant, la saisie de ce que fait le désir (de ce qui fait le désir) se déporte vers des gestuelles plus englobantes, inclusives, qui se perdent dans leur propre raison d’être, disparaissent dans l’ébouriffement de répétitions pulsionnelles recouvrant leur objectif (quand le bégaiement pulsionnel semble tendre vers quelque chose alors qu’il n’a d’autre fin que lui-même). Ainsi, dans cette vidéo d’artiste, une main qui pétrit une motte de beurre bien jaune, ferme et plastique. La main presse et dilate la matière, comme un cœur qui bat. Le beurre souple, malléable, stimule dans les doigts et la paume, la peau et ses lignes, la mémoire que la main garde des chairs caressées, pelotées, seins, ventres, fesses, monts intimes, mais aussi des formes membres et partie sexuelles du corps auquel elle appartient, élasticités meubles qui, mises en conjonctions, érotiques et autoérotiques, procurent le sentiment vertigineux d’enfin posséder de quoi se projeter, gagner des viescomme on dit dans les jeux vidéos, grimper, avancer, progresser, multiplier ses formes, ses incarnations, ses chances de durer, d’échapper à l’inéluctable ligne de mort. Comme on trouve une voie pour franchir une falaise, élévation, à la force du fantasme, de ce que l’esprit se donne et se représente comme prises, en même temps que le désir pétrit ce qui le fascine et l’excite (par quoi il fait sien des matières étrangères, se diversifie, se pluralise). Puis, la matière grasse, en chaleur, fond, motte qui mouille et s’ouvre, glaise originelle indistincte, la chair sans frontière, tout se dissout, disparaît, coule. Plus rien, liquéfaction du désir et de son objet, seul le lubrifiant de la vanité oint et neutralise la main, qui ne pourra plus rien tenir, retenir, agripper, glissante, noyée. Et il trouve une certaine parenté, voir un effet miroir, avec cette autre image de vanité filmée dans une de ses activités élémentaires toute de suffisance mortifère, celle d’un corbeau sur un perchoir, chaîne à la patte. Superbe et triomphant, il plume et dépiaute une petite proie, petit bout par petit bout, avec une grande dextérité du bec et des ergots, jusqu’à la rendre souple et informe, petit corps nu engloutissable. Voilà, c’est cela, le minimum, l’exercice primordial du désir, sans reste, ce qu’il convient d’avaler pour forger sa consistance, sans quoi l’on s’éteint et qui ne prive pas de se questionner, « et après, quoi ? que fait-on avec ça », mais rien, « ça », précisément. Cela justifie-t-il cette suffisance prédatrice ? L’anatomie d’un désir est illusoire, comme de chercher l’explication à la vie, il y a plutôt des anatomies, nanties de raisons désirantes distinctes et indistinctes, nourries d’autres désirs qui ne leur appartiennent pas, singuliers ou universels, ensuite des compositions, des arrangements, des hybridations, des complexifications pour rendre le tout vivable, à partir du moment où se forme un noyau fondateur dont l’on serait bien en peine d’identifier les ingrédients de sa genèse.

La sienne, d’anatomie désirante, plurielle, englobant autant ce qui fait son apparence que d’autres existants englobants, se révèle à lui dans toute sa force, inexplicable par l’ampleur de sa plénitude, par l’effet inattendu d’être soudain totalement comblé et excité avec presque rien, quand elle épouse fusionnelle dans la nuit chaude les chants épars de petits ducs, chants structurés dans cet épars, marquant une volonté sonore, polyphonies syncopée, réfléchies. Un chœur morcelé d’appels et répons rythmés, scandés, posés dans le vide, en des points précis, coups de sifflets lancés dans le silence mat de la nuit chaude et, d’abord, comme se ratant, jouant à se rater, à ne pas être justes, et surtout impossibles à localiser rationnellement et par là, donnant une consistance enivrante, inconnaissable, à l’abîme nocturne, et qu’il ne peut ressentir qu’à condition de rester coi, ouïe tendue, ne désirant rien d’autre qu’entendre. Jeu de cache-cache. Les préludes désorientent, créent cette impression d’abîmes sans fond, sans bords, sans géographie, puis leurs échos et, petit à petit, les cris traçant des terrains d’entente, acceptant de révéler leurs cachettes selon des indices uniquement compréhensibles pour leurs congénères désirés, construisent des cosmogonies de timbres aigus, harmonieux, des constellations fragiles, des emballements stellaires qui lui évoquent les chants pygmées dans la forêt ou jouant dans la rivière. Des chapelets de petits geysers, solitaires, puis rassemblés. Orgue à vapeur archaïque, magique, épousant la totalité de la nuit. Parcimonieux, égaré, puis en transe et braque, puis plus rien, et ça repart ailleurs, plus loin ou plus proche, par quelques coups de sifflets. De bosquet en bosquet, de haie en haie. S’il ferme les yeux, c’est comme la traduction chorale des étoiles au ciel d’été. Respiration, inclusion, exclusion, à chaque explosion des notes embrasées, une fenêtre s’ouvre sur les entrailles  nocturnes, comme certains sons permettent aux aveugles de se représenter l’espace, de le voir, puis se referme, le paysage qu’elle a encadré brièvement subsistant quelque secondes sur les rétines closes. Chaque fois le paysage change. Sans doute s’agit-il à chaque fois d’une fenêtre différente. Ce parallèle entre le concert épars des petits ducs et des fenêtres lui vient à l’esprit en découvrant certaines toiles que Bioulès. Il se tourne, sans pouvoir en établir un registre précis, mais en en ressentant une sorte de totalité, vers les fenêtres devant lesquels il a aimé ou aurait aimé rester à ne rien faire, juste contempler ce qui se peignait dans la profondeur de leurs châssis quand il ne désirait pas plus que tout la laisser intouchée, cachée sous les tentures, devinant autant que se rappelant, les deux justement confondus, ce qu’il y avait à contempler par ces embrasures. Il convoque ses fenêtres. Ce que composent puis décomposent les sifflets ces oiseaux nocturnes – ses préférés -, ce que cela imprime en lui est, aussi, du même registre que le rassemblement improvisé de pois de senteur sauvages, grimpant et colonisant un massif d’arbustes abandonnés, éparpillés, juste des tâches de rose dans les feuilles et qui, tige après tige, composent un bouquet imposant, ébouriffé, échevelé, indompté. Voilà, une autre anatomie désirante, une variante aboutie de son désir de vivre, répandue, invertébrée puis au fur à mesure que le tout converge dans le temps du bouquet, vertébrée. De ses mains surprises de tenir un tel volume floral, imprévu, des ondes l’enivrent, le comblent, sans reste, c’est cela même.

Pierre Hemptinne

Passage de serpent

Fil narratif à partir de :  Une manifestation, du vent dans un arbre, un serpent sur la route, Laurent Tixador, Vinyle, Galerie In Situ – Georges Didi-Huberman, Désirer Désobéir, Editions de Minuit – Marielle Macé, Nos cabanes, Verdier…

Effacée, elle reste, sublimant tous les autres restes dont il tire l’essentiel de ses moyens de subsistance. Comme ces tombes presqu’invisibles dans les herbes. Il lui semble avoir usé les souvenirs, tout donné pour les maintenir à vif, les rapiécer. Ils s’estompent tout en restant en travers de tout, devenant même ce par quoi il se sent présent au monde, ils sont sa substance, fondus dans la masse. Une présence fatiguée, parfois théorique. Il a épuisé les astuces et les recours, tout ce qui permet de réactiver, de revivre la surprise, la révélation amoureuse en ses moindres détails. Il continue pourtant, même si ces exercices ne procurent plus les mêmes émerveillements. Contemplant ce que cela fut, il demeure ébahi, reconnaissant mais raidi, à vide, persistant à explorer tout ce que cela continue à engendrer comme associations d’idées, même s’il sent qu’il n’y a plus d’enjeu, cela devient des redites, des réitérations. Cela le quitte lentement à la manière d’une couleuvre glissant sur le macadam puis s’enfouissant dans les fourrés. Couleuvre qui sortirait de lui doucement et dont le glissement continuerait à faire corps avec sa consistance, seule trace, combien captivante, de la place qu’elle prenait en lui. Si le serpent est un animal qu’il craint, cette représentation lui fait presque aimé l’animal. Il en éprouve presqu’une volupté. Diffuse. A moins que ce ne soit lui, la couleuvre fuyante, s’extirpant de toutes les corporéités rêvées où il s’était niché, pensant se lover à jamais dans son corps à elle. Une fois de plus, repensant à elle, faisant le point sur leurs présences absences emmêlées, contemplant le serpent traverser la route, après qu’il l’ait presque écrasé sous sa roue de vélo, dans une petite route d’un col cévenol au soleil, c’est l’image d’une réversibilité qui s’impose à lui. N’est-ce pas finalement ce stade de la relation amoureuse qui l’intéresse le plus, quand elle devient diaphane, quoique toujours cosmogonique ?

Il n’est pas impossible qu’André Breton ait songé à l’exil hugolien : se tenir des années durant devant l’océan et, saisi par l’immensité de ce que l’on voit, imaginer encore. » (p.263) Dans cet « imaginer encore », Breton enchâssé dans Hugo ouvrant une certaine démesure, on entend le « malgré tout », malgré la satiété contemplative, saoulé, comblé et délavé de toute imagination, exténué, échoué. Perdu, dépossédé, rongé jusqu’à l’os, squelettisé. Basculer dans l’au-delà de l’imagination, aller outre ce qui, ordinairement, en constitue la clôture inspirante. Malgré les déceptions qu’ont fait naître toutes les imaginations auxquelles on s’est prêtés et qui n’ont fait que se succéder, dans un remplacement de la précédente sans autre fin que de maintenir un fil, sans rien changer à la vie, la sienne, celle des autres ? Mais qu’en sait-on ? Allez, reprenons, il vaut mieux persévérer dans l’imaginer. Serait-ce à vide, pour le vide. Mais quoi !? Au-delà de cet horizon, dans ce ressac qui tourne sot, que se représenter comme élan pour persévérer dans le néant ? Au bout de ce que l’imagination a pu esquisser, ou à côté, en dessous, se fondre dans le bruissement de tout ce que la pensée ne cesse de passer au crible, grain de sable parmi toutes les pensées qui ont animé jusqu’ici les destinées humaines et qui procèdent toutes les unes des autres, par attraction ou répulsion. De cela, parmi cela, quel bout de nouvelle page blanche peut germer, être attrapé, ouvrir un début improbable ? Lecteur compulsif, perdu dans des textes qui le débordent toujours, restant en-deçà de toute compréhension accomplie, fixant juste des lueurs, des impulsions, des intuitions nerveuses, ce ressac, cet océan, ce crible permanent est celui des livres lus et à lire. A relire, un jour, en suspens. Il songe aux lignes de Didi-Huberman décrivant, à partir d’une photo qui montre Theodor Adorno se relisant, le travail infini de l’autocritique, la relecture de soi et la correction de ce qui a été pensé, formalisé, écrit. Infini, car, indépendamment de ce qui ressemble à l’aboutissement éditorial, un livre imprimé, tout ouvrage qui se respecte, finalement, ne fixe rien, ne saisit qu’un instant fugace, passager, des pensées qui forgent le monde des mondes, seulement en en rencontrant d’autres qui les relancent et les modifient, les tordent, les assouplissent ou les radicalisent, à pas lents. Les passer au crible correspondrait aussi à la volonté d’en placer les particules aux bons endroits de l’ensemble de ce qui s’est écrit précédemment, tâche utopique. « Devant ce regard d’autant plus critique qu’il était proche du désespoir, on voit sur cette photographie l’incarnation d’un geste adornien par excellence, celui de passer la pensée au crible de la critique. Entendons bien ce mot de « crible » : il ne s’agit pas de mise à mort, de mitraillettes et de cibles « criblées » de balles. Il s’agit du tamis, tout simplement. En sorte qu’à la place de la feuille blanche constellée de signes graphiques, je me prends à imaginer qu’Adorno tient entre ses mains un crible virtuel, un tamis destiné à séparer, comme on dit, le « bon grain de l’ivraie » : son crible critique. On sait que le mot « critique » a justement pour étymologie, comme le mot « crise » qui lui est proche, le verbe grec krinein dont la racine linguistique se réfère au geste technique immémorial, agricole, du criblage des grains de céréales. » (p.99) Activité vitale que celle de ce tamis respiratoire et, comme l’indique l’auteur qualifiant le regard du philosophe, toujours proche du désespoir, s’en nourrissant, lui échappant de s’en nourrir. Et le plus important, probablement, en tout cas, au niveau de sa petite vie faite de restes, n’est pas tellement le résultat du tamisage, mais ce qui lui échappe, effluves, poussières, impuretés ? « Ne doit-on pas admettre, dès lors, que l’opération critique fait bien autre chose que simplement séparer – clairement et distinctement – le « bon grain » de « l’ivraie » ? Vous agitez le tamis pour obtenir une telle séparation : mais votre geste même rend l’opération impure. Un reste apparaît, de la poussière se soulève. Comme ignorant le crible du tamis qui voudrait que toute chose demeure à sa place une fois la séparation effectuée, cette poussière se répand anarchiquement dans l’espace et remonte même vers le visage tamiseur. (…) » (p.106)

Dans ces particules tamisées – tout ce que charrie sa respiration, organique, biologique, spirituelle, l’estran entre son cœur et le monde, tantôt noyé tantôt émergé -, entre matériel et immatériel, charnel et intellectuel, sans aucune action humaine délibérée, consciente, et pourtant activées, travaillées par l’influx des neurones, des concepts, du ressassement du vécu, des protentions qui tâtent les devenirs, des possibilités de bifurcations passent, rapides, crépitantes, infimes astéroïdes, micro étoiles filantes dans la masse des idées, des émotions, même pas, de ce qui précède toute idée toute émotion, broyées comme des coquillages dans les ressacs, sable scintillant où il cherche de nouvelles pensées, de nouveaux espoirs, construisant sur ses digues intérieures, des formes sommaires, ébauches de châteaux désuets, de villes oniriques pataudes, inlassablement reprises, effondrées, englouties. « On dira que tout espace comprend des sentiers qui bifurquent. Ils sont imprévisibles, comme le jardin de Jorge Luis Borges. Bifurquer permet de délirer, et « dé-lirer », c’est sortir du sillon, la lira chez les Romains – ce que trace le soc de la charrue. C’est donc ouvrir la perspective d’une innovation, ailleurs, hors des sentiers battus, loin du champ des conventions. » (Bertrand Westphal, Atlas des égarements, Editions de Minuit, 2019) D’où cela va-t-il surgir ? De cet arbre dans la vallée, qu’il fixe depuis une petite terrasse en bois, lui-même progressivement en transe, épousant le frottement de toutes ces fibres végétales gorgées de soleil, balayées, comme tamisées par les rafales de vent, tourmentées, agitées, brouillées et déstructurées, buisson d’or ardent, tourbillon de feuilles étincelantes, immensité qu’il ne cesse de contempler, fasciné, en attente ? Onde originelle. Arbre qui (se) délire hors de ses racines et dérive dans l’espace, là, passage secret vers le cœur de la matière et des lumières premières.

La façon dont il scrute les feuillages transformés en brasier par le soleil et le vent se superpose à une situation similaire mais où son regard fouillait et butinait une foule lâche, bariolée. C’est comme s’il vivait les deux moments simultanément, ubiquitaire, à des endroits et des moments séparés, correspondance qui l’électrise et ressemble à ce que décrit l’écrivain Peter Nadas quand, décrivant sa course dans les bois où l’effort et le contact abrupt, nu, avec la sauvage beauté du terrain, du sol, de l’escarpement, des végétations le plonge dans cette sensation magique de courir « avec » le paysage et toutes ses composantes, d’en faire partie et lui fait heurter « une peur terrifiante que venait de m’inspirer la magnificence de cet instinct profond dont jamais je n’avais senti si crûment la présence en moi. Je me retournai, animé de l’humain désir de voir au-delà des ténèbres de mon animalité. Par les trouées du feuillage, on n’apercevait guère qu’une lumière jaune. » (p.217) Il errait donc sur une vaste esplanade envahie par des groupes très divers, pas forcément ligués, chacun semblant avoir sa propre raison d’être là. Pourtant, il se rappelle, parce qu’il en avait lu l’annonce dans un journal, qu’un même motif justifiait toutes ces présences. C’est mu par un intérêt singulier qu’il en séparait et morcelait les éléments et les formes, s’attachant à isoler les interactions entre tel trio féminin, entre telle fille et tel garçon, à enregistrer les gestes de tel ou tel personnage, seul, à l’écart, se préparant à intégrer le théâtre des actions interconnectées. Son appétence serpente à la surface des corps, entre les physionomies, les courbes, les couleurs, les tissus, les habillements, les prothèses technologiques, selon une pornographie à la Gombrowicz, sa libido louche lui faisant oublier la raison politique de ce rassemblement. Peut-être parce que cette politique, encore juvénile, ne ressemblait pas à ses références en termes d’occupation politique de l’espace public. Il lui semble que la foule adolescente à l’assaut de la République, porteuse de calicots, joueau soulèvement de manière bon enfant. Ne déploie-t-elle pas, pour autant, un réel dispositif de bifurcations, lors de cette manifestation pour le climat qui prend sa force d’être en réseau avec d’autres manifestations semblables, dispersées dans d’autres villes, d’autres pays ? Il lui semble ici contempler de jeunes corps s’essayant aux gestes du soulèvement, de la révolte, par mimétisme. Balbutiement. A l’intérieur de la foule, de jeunes filles, de jeunes garçons essaient des postures, des rôles, vus à la télé, ou lorsqu’ils ont accompagnés des parents manifestants. Ils ont un plaisir à être là, sur la place publique, étonnés de se retrouver dans l’arène politique, libres, une joie évidente, une joie nouvelle. Escalader le socle du monument, rejoindre les plus hardis déjà installés aux pieds de la statue, prendre des risques, se hisser, se retourner, chercher dans la foule en bas des témoins, une amie à qui faire signe, fierté et légèreté. Ils et elles, novices, sont à la recherche de gestes appropriés, pas une copie de ceux que les aînés pratiquaient, mais s’en inspirant, voulant trouver une gestuelle adaptée à leur engagement, à leur état d’âme, à leur style. « Il s’agit avant tout de réinventer nos Gestes d’humanités tels qu’Yves Citton les nomme (au pluriel, y compris pour « les humanités ») pour comprendre comment toute subjectivation politique engage un « style de lutte » qui commencerait avec cette initiation : « Apprendre à nager dans les contradictions ». A partir de quoi pourraient se libérer des « gestualités critiques » efficaces au plan d’une inévitable « autoconstitution » subjective de la politique, jusque dans ses aspects « d’agentivités esthétiques ». Il s’agit bien là de soulèvements : il s’agit, dira encore Yves Citton, de savoir renverser l’insoutenable, ce qui suppose « d’inventer une politique des gestes » susceptibles de resubjectiver notre pensée, notre langue, notre « vocabulaire politique » et, pour finir -même si cela demeure sans fin – notre action dans l’histoire… » (p.493)

Peu de temps après, dans les heures qui suivirent sa rencontre avec la manifestation, il reste interdit devant ce que pourrait être la volonté de tendre au monde un geste poétique politique, pétrifié. Suspendu dans le vide, mutique et désespéré. Une jeune fille sur un quai de gare, assise, fœtale, enveloppée dans sa chevelure, semble dormir, un bras tendu et, au bout, une pomme dans la main crispée. On pense que la pomme va tomber dès que le sommeil aura relâché tous les muscles. Mais elle ne dort pas, elle est désespérée, abîmée. De temps à autre sa tête remue, elle glisse un œil vers le dehors, à travers les mèches emmêlées, depuis le trente-sixième dessous, douloureux, éperdu. En pleine séparation ? En train de dériver sans but, sans désir. Il devrait l’interpeller, lui proposer assistance, l’aider à se ressaisir et reprendre sa route, ne pas rater son train, rentrer quelque part. Prendre la pomme offerte.

C’est face à une autre immensité à tamiser que soudain, une fois engagé dans la galerie – dont l’accès et l’aspect intérieur lui évoque déjà plusieurs sortes de lieux à l’écart, typiquement disposés à accueillir des désirs de contre-histoire, hangars, remises, vérandas, greniers -, il est saisi par les boucles indescriptibles de Vinyle, installation de Laurent Tixador. Elles sillonnent le dedans et le dehors, parcourent l’étendue de carrelage, s’engouffrent et jaillissent de tunnels, tracent des droites et des courbes, des chicanes, et elles lui semblent tout autant le traverser, de part en part, de long en large, elles s’immiscent. Bien que prenant la forme d’un tracé fragile, un peu désuet, le circuit de rails, les deux trois microsillons suspendus, les quelques objets insolites le long des voies ferroviaires, jettent sous ses yeux, à la manière d’un lancer de dés, des possibilités de conjonctions, un potentiel de combinaison des choses, vers un ailleurs étrange. Une organologie hybride. Sans doute que cet ensemble ne vise qu’à laisser entrevoir quelque déraillement salutaire, exemplaire, le déraillement comme finalité. La médiatrice de la galerie s’affaire pour que la locomotive et ses wagons accomplissent au mieux leur rôle déambulatoire. Mais elle doit souvent intervenir pour solutionner blocage et sorties de route, tous ces ratés lui rappelant en quoi consistait, jadis, « jouer au petit train », l’essentiel étant d’intervenir pour remettre le jouet sur les rails, le jeu sans accrocs s’avérant vite ennuyeux. Et, lorsqu’il passait du temps à regarder la machine docile serpenter, ne rêvait-il pas la voir s’affranchir, quitter son orbite, et lui échapper, vers des destinations qu’il était incapable de se représenter mais qu’il désirait ?

Ce circuit bruissant d’une multitude de désirs d’évasion confuses le replonge dans son immensité intérieure, confinée en sa biographie, mais dont les frontières poreuses font que viennent se greffer au circuit monté dans la galerie d’autres parcours, d’autres circuits, à l’infini, entrelacés, et tout cela, venant de lui. Un point de fuite en communs, avec qui avec quoi ? Confusion entre intérieur et extérieur. Le train miniature qui semble parcourir un monde clos, délimiter tout l’espace de ce qu’il peut connaître, lui rappelle l’incommensurable de l’enfance, rencontré à partir de la circulation en boucle du train-jouet, parfaite simulation du « vrai » voyage. Le serpentement ferroviaire, au passage, déclenche des mécanismes qui, à leur tour, circulent et font courir la pointe d’un bras de platine avec son diamant dans les sillons de disques suspendus. Le coton tige planté dans le wagon citerne entraîne au passage une antenne plastique, horizontale,  et le disque se met à tourner. Ce sont des disques trouvés au hasard des marchés aux puces. Le temps que passe le train – il est passé par ici, il repassera par là – les disques tournent et font entendre des bribes de musiques, le tout-venant, des airs populaires quelconques mais symptomatiques d‘une époque. Cela le replonge dans ces années où l’écoute de musique, acharnée, systématique autant que poétique, correspondait à une manière d’organiser l’écoulement du temps, rythmé en microsillons à retourner sur la platine, au renversement d’une clepsydre sonore et à une manière, suivant le déroulé et l’épanchement en lui des expressions sonores venues de loin – que ce soit, géographiquement, esthétiquement ou socialement -, de se glisser au creux des circonvolutions métaphysiques, des strates affectives indéchiffrables de l’univers, se muant alors peu à peu en  géologies émotionnelles, sa chair intérieure imitant les matières sonores issues de sources diverses, géologie qu’il cultivait sous la surface d’une réalité qui ne lui convenait pas, le rejetait en quelque sorte. Où se jouait la formation de ses subjectivations. « Il s’agit, selon Deleuze, d’un mouvement par lequel une puissance ou une force se construit « par plissements » : processus de vagues où la mémoire reflue dans le présent et invente du nouveau en se « transgressant » toujours. C’est là, dit Deleuze, qu’il faut en fait comprendre « le dedans comme opération du dehors : dans toute son œuvre, Foucault semble poursuivi par ce thème d’un dedans qui serait seulement le pli du dehors, comme si le navire était un plissement de la mer ». Ou comme si l’inconscient de chacun était un plissement de l’histoire. » (p.483) Le circuit du petit train de Tixador, alors, bien loin d’une boucle monotone, se répétant à l’identique à chaque tour, installe un circuit de plissements. Certaines caisses de résonance, le long des voies, avec leurs antennes que vient secouer le coton tige, ressemblent aux citernes qui permettaient aux anciens trains de s’approvisionner en eau, et elles surviennent, bien que fixes, toujours par surprise, dans la course du train, exactement comme, passager, navetteur, dévorant le paysage qui défile, à l’un ou l’autre instant, un détail, un élément du décor, ou un acte fugitif, un fait qui s’y déroule et qu’il surprend, fait résonance entre lui, le train, l’environnement où il file, une sorte de point d’arrêt, là, quelque chose a donné lieu à une conjonction, il en emporte l’image, le schéma circonstanciel, mais l’essentiel restera, inconnu, invisible, toujours vibrant, là où ça s’est produit. Si il repasse par-là, plus tard, toujours en train, il cherchera en vain soit une marque, soit une réitération, mais la résonance intérieure en sera réactivée, un certain plis conjoint du terrain et du mouvement subjectif qui le parcourt, installé dans le train, prend racine, se déploie peu à peu.

Et tous les autres sons, aléatoires, provoqués par des ressorts actionnés par les tiges que frappe le train dans son mouvement en boucle, lui évoquent une partition aléatoire et lacunaire qui rassemblerait les échantillons éparpillés, suspendus, la multitude de sons, de conversations, de monologues, d’échos du monde perçus, de silences enfouis lors de ses innombrables déplacements et immersions passagères dans les ambiances de la vie, ici ou là et, surtout, les vestiges – et vertiges – acoustiques du temps énorme passé dans les trains, sur les quais, les gares et à quoi, parfois, lui semble que sa vie s’est résumée jusqu’ici. Les câbles, les transformateurs, les amplificateurs complètent l’impression qu’une installation ferroviaire est un dispositif de concert, de captation de vibrations dans l’air, les machines, les voyageurs, les paysages, quand leurs particules, par le biais de la vitesse et déplacement d’air, se réunissent, fusionnent. Et, de même que n’importe quelle voie ferrée traverse des zones industrielles ou des paysages fantastiques qui ne semblent visibles qu’à condition de voyage en train, le petit train de Tixador passe non loin d’une étrange machine en bois, équipée de pavillons évoquant les antiques appareils pour écouter les 78 tours, et dont la vocation serait de faire écouter le bruit et les musiques de toutes les énergies douces, les marques de vie et de mort gravés dans leurs sillons. Un appareil à écouter les sons mais silencieux, ceux qui se gravent dans les matériaux, vivants ou inertes, et qui pourtant témoignent de nos vies, de nos échanges de vibrations avec ce qui nous entoure. Retrouver les sons tels que captés par un arbre, à la manière dont le même arbre aura ingéré toutes sortes de poussières naturelles, industrielles, nourricières, destructrices.

Un récit sonore déambulatoire flotte, frappe certains points de l’espace, rebondit,  se réverbère, se morcèle et se multiplie, dans la galerie, un chœur en suspension, troué de brouillard, de parasites, de blancs bruissant, un flux où navigueraient des instants comme isolés dans leurs bulles, bouteilles à la mer autarciques, plongées dans des failles temporelles spécifiques. Tester, de l’intérieur, des vies hétérogènes. Immersion dans des altérités curieuses, banales. Ce fantasme de cabanes isolées, à l’écart, hors de l’écoulement du temps. N’était-ce pas cela qui motivait sa rage à ériger des abris de branches et de pailles , mais aussi avec toutes sortes de matériaux au rebut trouvés abandonnés au bord des routes ou sur les décharges, dans les sous-bois et terrains vagues, un réseaux de tanières disposées le long de ses trajets de jeux dans la nature ? Et où, souvent, il y retrouvait d’autres semblables, avec qui faire des plans, imaginer encore. « Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs. » (p.29) Réunis dans ces constructions secrètes, camouflées, habitations parallèles, ignorées des adultes, ils prenaient plaisir au côté fragile, bricolé, tout en passant pas mal de temps, dans leur conversation, à imaginer comment les rendre plus dures, impérissables, imaginant qu’autour, cela irait de pair avec une transformation du monde. Le moteur en était le sentiment, au fond, de n’être pas compris pour ce qu’ils étaient, recherchant les moyens d’obtenir un reconnaissance adaptée à la vie qu’ils menaient, avaient envie de développer. « Faire des cabanes sans forcément tenir à sa cabane – tenir à sa fragilité ou la rêver en dur, installée, éternisable -, mais pour élargir les formes de vie à considérer, retenter avec elles des liens, des côtoiements, des médiations, des nouages. Faire des cabanes pour relancer l’imagination… » (p.30) Avoir éprouvé cela, sans être à même de mettre des mots dessus et, tant d’années après, le lire, si bien exprimé, si précis, qu’a-t-il fait de ce qui incubait dans ces cabanes ? A cela correspond une casemate fabriquée avec des coquilles d’huîtres et autres rebuts, abris guerrier complètement démilitarisé par la poétique du bricolage. En changer la fonction, l’investir, transformer sa raison d’être, inventer, à ce terrier, d’autres raisons d’être, d’autres sensibles à protéger. Conquérir cette architecture, la déplacer, la reterritorialiser en d’autres luttes, ou autres inactivités face à l’océan, cet épuisement de l’imagination, ou épouser la reptation d’une couleuvre, s’en aller avec. Vivre là, que ce soit ici ou ailleurs.

Pierre Hemptinne

Petites musiques et entrailles des liens fidèles

Fil narratif à partir : Les enfants rouges, table parisienne – Frédéric Lordon, La condition anarchique,Seuil 2018 – Dolorès Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 – James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019 – Olivier Beer, Households Gods, Galerie Thaddeus Ropac – Neige, des souvenirs, etc.

Plutôt que sans cesse courir les nouvelles tables de la compétition gastronomique, et se muer soi-même en compétiteur, revenir s’assoir à la même adresse, au même comptoir, sentir se tisser un lien entre le savoir-faire d’un cuisiner en particulier et l’attitude qu’il a – à la fois contemplative, tendue, intense, inquiète – devant l’assiette. Tout ce qui est disposé là, depuis le contenu de différentes casseroles , poêlons et autres appareils jusqu’à l’agencement minutieux, à la main, dans la vaisselle de service et l’exposition de l’assiette finie, nantie de son paysage, à l’appétit du convive, chaque fois une œuvre qui s’adresserait à lui singulièrement, presqu’une œuvre unique malgré la ressemblance avec d’autres assiettes en train de voyager depuis l’office vers les différentes tables, déclenche soudain des pensées, des parfums oubliés, des sensations diffuses, des souvenirs brefs et lumineux, des suggestions, des promesses. Quelque chose de fulgurant. Et de quelle manière, chaque fois bouleversante, comme un retour à un berceau des saveurs, sachant qu’il n’y a jamais naissance nette, mais progressive, sédimentée, mêlant des temporalités et des localisations différentes, des récits pluriels, hétérogènes. Mais le tout inscrit dans un continuum d’expériences passées et présentes dont les effets continuent leur lente propagation et décomposition. Et ce face à l’assiette, engageant le corps et l’esprit, à la façon dont les œuvres d’art expriment et communiquent leur puissance liante, reliante. « Le corps-esprit puissant est bien celui qui éprouve et pense beaucoup de choses à la fois (simul). A quoi alors pourrait-on mesurer la puissance d’une œuvre, et partant sa valeur, sa vraie valeur de puissance, indépendante des issues axiomachiques institutionnelles ou des véridictions douteuses ? A la manière dont elles induisent en nous plus de liaisons, dont elles nous aident à tenir plus de choses ensemble. » (p.234) Chaque assiette ici, avec ses couleurs, la configuration paysagiste des produits et leurs fumets conjugués est, par excellence, inductrice d’un plus de liaisons. Pas forcément explicites, mais à l’état brut, un concentré d’intuitions régénératrices, reconstituantes à tout le moins, et que l’on avale, avide.

Par le large passe-plat entre cuisine et salle, apercevoir quelqu’un. Pas tel ou tel concurrent d’un quelconque top chef. Mais, fidèle au poste, le même cuisinier, affairé, concentré, attentionné bien que nerveux, méditatif bien que sous pression, inchangé depuis des années, bien que toujours aussi neuf, à l’allure presque novice. Il ne prépare pas tel ou tel coup d’éclat, il est dans son continuum. S’émerveiller de lui voir conserver cette luminosité tout en reconnaissant que sa physionomie a gagné en maturité, en même temps que sa cuisine et la composition de ses plats. En effet, le fil rouge auquel il avait décidé de consacrer ses recherches, celui de revisiter les classiques de la cuisine de bistrot française, en sollicitant un héritage japonais, était au départ plutôt littéral, intuitif, classique avec quelques touches géniales, juste des ouvertures. Cet exercice continué jour après jour, sans doute poursuivi dans une stricte fidélité à l’intention première, presque comme on répète la même chose, au fil du temps s’est imperceptiblement éloigné de l’épure initiale et a incorporé, sans s’en rendre compte, une complexité raffinée inimaginable au début. Une complexité naturelle, qui coule de source, raffinée et qui, pour quelqu’un qui goûterait aujourd’hui pour la première fois les plats de ce chef, ne serait pas perceptible, parce qu’il ne mesurerait pas le chemin parcouru, la dérive méticuleuse, ingénieuse, fruit d’un approfondissement instinctif au cœur d’une même démarche, des mêmes gestes, d’un savoir-faire avec lequel il a construit les bases d’un style.

Avec le maquereau de Bretagne mi-cuit, avec sa salade pommes de terre, il retrouve une nourriture traditionnelle de bistrot, mais aussi un plat familial qu’il aimait partager avec son père, de filets de harengs marinés avec des pommes de terre froides assaisonnées de mayonnaise. Ici, l’interprétation recouvre et déborde l’original, convoque et sublime les saveurs connues et puis diffère complètement, ouvre des pistes vers une infinité de variations, de nuances, de conjonctions nouvelles, grâce à ce qu’il y associe, la sauce au vin blanc et au Mont d’Or remplace la mayonnaise, avec une finesse onctueuse, et surtout les algues et le boulgour en filaments croustillants et quelque fines tranches de kumquat qui, rouages fruités colorés, une fois sous la dent, font exploser la fraîcheur de toute la composition.

Déguster des yeux, des papilles, des narines, siroter, vider consciencieusement une bouteille de Beaujolais nature, vérifiant avoir une grande soif mais surtout en ruminant que c’est ici, dans ce lieu qu’il avait le plus ardemment souhaité venir dîner avec une amoureuse à présent disparue, dans la période des amours où il est si important de sortir, de s’attabler à des tables que l’on aime particulièrement, qui révèle nos aliments préférés et nos appétences tant organiques qu’immatérielles. Ici, elle aurait mieux compris à quel point elle irradiait tout un écosystème me nourrissant, dont j’ai besoin de dévorer les fruits, où je suis un éternel cueilleur chasseur.Il avait manigancé en de multiples occasions pour y parvenir, lançant des invitations loufoques, élucubrant des combines un peu scabreuses, et échouant de peu, le rendez-vous étant conclu une fois et décommandé à la dernière minute pour raison de santé. Écœuré, renonçant la mort dans l’âme à échafauder de nouvelles tentatives (les obstacles étaient nombreux, des vies séparées, des villes éloignées). Mais de l’avoir tant rêver, de s’y être vu avec elle tant de fois, mentalement, il a été ici avec elle sans y avoir jamais été, même mieux, ici, ils se retrouvaient régulièrement et parvenaient à une communion inégalée ailleurs.Et curieusement, d’y revenir, de préférence seul, pour se laisser sombrer dans le mutisme où il sait qu’avec patience et vigilance il parviendra à récupérer des vestiges de ces temps parallèles, le fait se sentir plus proche d’elle que de revoir n’importe quel autre endroit où ils ont été pourtant réellement ensemble, unis, dans leurs plus simples appareils, comme on dit. Ces évocations fantomatiques s’accompagnent d’un agréable vrombissement aux modulations planantes, venant compléter l’hallucination. Comme si, dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Mais que ce soit clair, il n’évoque pas les soupirs, gémissements, halètements et onomatopées qui accompagnent les ébats ; il accède, sans doute, en effet, par le biais des émotions érotiques, au son intérieur de la femme aimée, enfin de celle-làen particulier, comme si ses sens envoyés et télescopés en elle étaient des micros et captaient et amplifiaient l’harmonique qu’elle produit ou plus exactement que produisent les flux qui traversent son organisme, en réponse à tout ce qui se connecte à elle et la situe interactivement dans la biosphère ; de même, il sait qu’elle a capté en lui le même phénomène acoustique. Et qu’elle l’a incorporé au sien. Pas la peine de visionner des scènes de bruiteurs sadiques où il aurait introduit par différents orifices de bons micros allant officier au cœur des entrailles, ils n’en ramèneraient que borborygmes intestinaux, vaginaux, stomacaux, non, imaginez des micros plus psychiques, passant outre ces parois et organes. Le bruit qui flue et fuse tout au fond, en un point abyssal, abstrait et biochimique à fois, où s’organise son métabolisme et qui en maintient la persistance fonctionnelle. Imperceptibles frictions entre particules, selon un rythme strictement singulier, quelques notes personnelles à nulle autre pareilles et moteur de la régulation de l’être dans son identité insaisissable (et qui n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique des « identités culturelles, nationalistes »). Le tatouage sonore que cette femme voyant dans le vide intérieur de l’univers, tel un hologramme cabalistique, la personnalité, le tempérament d’un silence qu’il ne pouvait atteindre que là. Dans la cessation de tout souffle de sons,ce qui se produit en diverses occurrences, notamment en traversant une exubérance de cris et sucions,il entendit son bruit, comme l’écrit Dolorès Prato. « Un fil de bruit plus fin que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui. J’étais arrivée si loin, dans un espace muet où seul le silence respirait. Ébahie, j’écoutais ce son ébahi. Le silence devait être ce qu’on n’entend pas, et moi, je l’entendais. Jamais personne ne l’avait entendu sinon ce n’eût pas été le silence. Ce n’est pas rien d’entendre ce qui pour tous les autres au monde n’existe pas. Je restai forcément là, immobile, à écouter. » Alors qu’il ressasse ce silence, ce fil de bruitunique qu’il a entendu dans la chair qui cesse d’être chair – et avec laquelle il a perdu tout contact direct – , ce fil de silence-bruit qui s’est incrusté en lui, qui suscite peut-être une sorte de larme au coin de l’œil mais sans attendrissement particulier, entre deux plats, la serveuse dépose devant lui une large coupe qu’il n’a pas venu venir, qui ne correspond pas à ce qu’il a commandé. Quelques quartiers de pamplemousse rose surmontés d’une glace et d’un granité de litchi. C’est un présent du cuisinier qui a reconnu, attablée, une figure apparue là par intermittence, expression d’une fidélité. En partant, échanger un clin d’œil, un sourire, une salutation, un « à la prochaine fois » implicite.

Après une longue averse de neige, il sort au jardin pour colporter de la matière neige fraîche, poudreuse, la mettre en interaction avec son organisme, via le toucher, des gestes, des outils qui brossent et déplacent. Immergé dans le blanc silencieux ouateux qui recouvre et dessine toutes les branches, la moindre brindille. Les pas dans la neige, la raclette qui repousse la couche qui cachait la terrasse, pelleter pour dégager les sentiers, une sorte d’amplification de « ce fil de bruit plus fin que le fil du cocon de ver à soie » et qui le relie à son corps à elle qui n’aurait pas manqué de l’entraîner dans un roulé-boulé nu à même cette peau neigeuse froide immaculée, brûlante.

Puis, seul dans la chambre d’hôtel, à défaut de compagnie, il ouvre un nouveau livre et celui-ci reprenant et modifiant les débuts de la civilisation humaine sur terre, les premières organisations sociales, exposant des points de vues qui bouleversent le « récit civilisationnel standard », il est pris par ce sentiment d’entrer dans un nouveau récit, d’apprendre tout ce qui lui manquait jusqu’ici, il a envie de dévorer le bouquin en une nuit, de tout absorber en une fois, pour mieux jouir et mieux conserver l’articulation des idées, la cohérence des arguments. Faire corps avec. Malgré la fatigue, galvanisé par les mots, les phrases, les idées, il ne sait plus s’arrêter. Le récit civilisationnel démarre toujours avec une date presque précise, avec le fait majeure de la domestication des céréales et de l’invention de l’agriculture qui entraîne la sédentarisation, la naissance de l’État, et voici, c’est parti, le progrès ne s’arrêtera plus jusqu’à nous, linéaire, implacable, justifiant de croire en des formes d’organisations sociales actuelles. Et avant que ne s’enclenche cette marche triomphale, il n’y avait que des barbares. « J’entends défendre l’idée que l’ère des États antiques, avec toute la fragilité qui les caractérise, était une époque où il faisait bon être barbare ». Et, restituant les résultats de nombreuses recherches, les siennes et celles d’autres anthropologues, il démontre que les « barbares » avaient déjà des formes de sédentarisation, que les chasseurs-cueilleurs étaient détenteurs d’innombrables savoirs que l’imposition de l’agriculture céréalière allait faire disparaître. Surtout, ils pouvaient bien vivre en travaillant quatre ou cinq heures par jour, sans contrôle central, sans prélèvement de taxe. Le passage à l’agriculture a signifié aussi un labeur beaucoup plus éprouvant. Le récit traditionnel fait croire à un instant magique où l’homme découvre l’agriculture, forme de vie qui allait attirer l’humanité entière, convertir peu à peu tous les chasseurs-cueilleurs. Il semble qu’il n’en a pas été ainsi. L’homme a planté, semé, a inventé une agriculture sauvage et une horticulture légère bien avant les débuts structurés, étatiques, de l’agriculture. L’évolution a été, comme souvent, plus lente, plus complexe, plus mélangée et tâtonnante. Avec des développements dans une direction, puis des hésitations, des reculs, des résistances. Les possibilités de contre-récit qui palpitent dans les pages de ce livre l’exalte. Le portrait pivot du cultivateur comme homme nouveau introduisant une nouvelle stabilité d’existence par sa prévoyance, son anticipation des récoltes, ne tient plus la route dès que l’on s’intéresse à l’histoire profonde. « Le cultivateur était représenté comme un individu de type qualitativement nouveau parce qu’il devait se projeter loin dans le futur chaque fois qu’il préparait un champ pour l’ensemencer, le désherber, puis veiller sur la maturation de se semis, et ce jusqu’au moment espéré de la récolte. Ce qui est faux dans ce récit – et à mon avis radicalement faux – ce n’est pas tant le portrait de l’agriculteur que la caricature du chasseur-cueilleur qu’il implique. Il laisse en effet entendre que ce dernier était une créature imprévoyante et irréfléchie, esclave de ses impulsions, qui parcourait son territoire à l’aveuglette dans l’espoir de tomber sur du gibier ou d’arracher une baie ou un fruit quelconque d’un buisson ou d’un arbre de hasard (« rendement immédiat »). Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. » (p.81) Et de détailler en quoi les chasseurs-cueilleurs opéraient de manière organisée, réfléchie et prévoyante, avec des calendriers, des méthodes et des techniques élaborées, une activité digne de mériter le nom de civilisation. Les multiples nourritures fournies par l’écosystème étaient connues, étudiées, exploitées de façon prévoyante. « Il faut percevoir les ressources d’un territoire à la façon dont le faisait sans doute un chasseur-cueilleur : comme une réserve massive, diversifiée et vivante de poissons, de mollusques, de noix, de fruits, de racines, de tubercules, de racines et de carex comestibles, d’amphibiens, de petits mammifères et de gros gibier. » (p.80)

Ce qui l’excite n’est pas tellement de découvrir la déconstruction d’un récit dominant, mais de constater à quel point les connaissances humaines sont sans cesse en évolution, toujours susceptibles d’être modifiées, d’accéder à de nouveaux indices à interpréter, que rien n’est jamais figé. L’aventure est loin d’être terminée même s’agissant d’expliquer l’évolution de notre espèce. Même s’agissant de faire parler des vestiges « morts », rigides et tout de même, en nombre limité, le cerveau humain échafaude de nouvelles hypothèses, améliore sa compréhension des bribes, et permet de mieux appréhender ce qu’il se passe maintenant. C’est une excitation spirituelle et charnelle semblable à celle qui caractérisait ses périodes amoureuses où l’attirance, le désir, la plongée dans l’autre complexifie le récit de sa propre vie, lui confère de nouvelles facettes. Il sent, grâce à ce livre qui déplace les repères, que le « récit civilisationnel standard » est idéologique et continue à légitimer des formes d’organisation sociale basée sur l’exploitation des ressources naturelles au profit d’un pouvoir central. Pourquoi l’histoire officielle n’a-t-elle pas été plus prudente, respecté le principe que rien n’est jamais aussi linéaire qu’elle le prétend une fois la domestication des plantes et des animaux en marche ? Les raisons sont multiples, mais il y a cette hypothèse, concernant la nature des sociétés avant la naissance de l’État, qui le séduit : « Ces sociétés reposaient en effet sur ce que l’on appelle aujourd’hui des « biens collectifs » ou des « communs » -plantes, animaux et espèces aquatiques sauvages auxquelles toute la communauté avait accès. Il n’existait aucune ressource dominante unique susceptible d’être monopolisée ou contrôlée – et encore moins taxée – par un centre politique. Dans ces régions, les modes de subsistance étaient tellement diversifiés, variables et dépendants d’une ample gamme de temporalités qu’ils défiaient toute forme de comptabilité centralisée. » (p.73) Il s’endormira le livre en mains.

Les œuvres, dans leur office d’initier des liens, fabriquer des liaisons entre notre système synaptique et les synapses de nos proches disparus, éloignés, celles de l’être que nous fûmes nous-mêmes (nos anciennes synapses et leurs traces), celles de tous les autres organismes ou choses nous environnant, s’il les cultive intensément, systématiquement, comme sa raison de vivre, c’est qu’il sait que cela institue une sorte de chasse-cueillette où à tout moment il peut découvrir l’une ou l’autre qui éveillera le genre de liaisons qui, par cascades, réverbérations, embranchements et dérivations multiples, reconduit ses sensations et émotions esthétiques dans les parages de l’extase sauvage qu’il pouvait quelques fois éprouver devant la beauté de cette amoureuse lointaine. Et il sait qu’il peut très bien passer à côté d’une œuvre sans percevoir son potentiel de retrouvailles. Une beauté qui n’était pas purement plastique ni une essence planant au-dessus des contingences, mais qui surgissait dans les échanges, à l’improviste, justement quand ses expressions, ses intonations, ses mimiques, ses teintes lumineuses se liguaient en cocktail qui donnait accès à d’autres réalités, des manières de sentir la multiplicité de la vie qu’il n’avait encore jamais connues. Et singulièrement dans la fusion érotique, quand elle lui faisait certaines choses guidée par son désir de lui qui le désarmait à chaque fois, un don auquel il n’a jamais été préparé, quand elle le prenait et l’enveloppait de partout, fluide et ferme, alors si proche physiquement du moindre de ses organes, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant, quand il la contemplait alors en pleine action transie, tellement inaccessible, presque une apparition, un être incroyable essayant d’animer un ignorant, de le ramener pleinement à la vie. Ce que cela a fabriqué, ces instants de puissance, outre des souvenirs qui ne cessent de vibrer et d’inspirer de nouvelles interprétations, s’apparente à ce que l’on peut puiser dans le commerce des œuvres qui durent. « Une œuvre qui dure, c’est une œuvre qui n’en finit pas d’induire les hommes à lier, dont la puissance inductrice-liante continue d’irradier, dont la mesure des effets n’est toujours pas achevée et, dans ce triangle de la durée, de l’induction à lier, et de l’extension des effets, ce sont toutes ces coordonnées spinozistes de la puissance qui se trouvent récapitulées. Mais qu’elle dure est aussi, par le fait, le signe d’autre chose, et doublement. D’abord qu’elle a traversé des configurations passionnelles très variées, par-delà l’espace et les générations, donc qu’elle a traversé de la double épreuve de la variation historique et géographique des ingenia, attestant par là qu’elle est capable de les affecter tous, c’est-à-dire qu’elle touche à « la nature une et commune à tous »… » (p.240) Oui, après décantation, ces scènes vécues acquièrent ce statut étrange d’œuvres qui durent, ont-elles du reste réellement existé, ne les confond-il pas avec d’autres, ou plus réalistement, ne sont-elles pas mêlées à d’autres ? Parfois, il ne sait plus car, comme on le dit parfois le plus simplement possible, c’était si beau. Et il constate que se produit en lui, de plus en plus des exemples de perméabilités entre le réel et ce qu’il a rêvé, en bien comme en mal., des ruptures de digues. Ainsi, il y a longtemps, il vivait dans une petite maison pas très hermétique, pas très solide. Un a peu près de maison. Il y a régulièrement fait le rêve qu’en son absence cet abris était visité, cambriolé et que systématiquement on lui volait sa chaîne stéréo. A force, il finissait par connaître la bande du village qui se livrait à ces exactions, sans les dénoncer, en essayant parfois de leur parler. Mais d’autres nuits, la scène de l’effraction revenait, intacte, et il se réveillait angoissé, en sueur, persuadé qu’il y avait quelqu’un dans a maison. Aujourd’hui, il lui arrive d’être persuadé avoir été réellement l’objet de cambriolages répétés. Il lui faut raisonner un certain temps pour se persuader qu’il ne s’agissait que de mauvais rêves insistants.

Ce qu’il a ressenti hier au restaurant, une subtile extase sonore rémanente – conjugaison du lieu, des mouvement des serveuses, les conversations des convives, la saveur des plats, la présence du cuisiner, les souvenirs – le maintient dans la conviction qu’il est irrigué de signes, de signaux d’autres âmes connectées et que ça lui donne une capacité à dire et à faire des choses (ne serait-ce qu’à ses yeux, dans le périmètre limité de son espace vital minimal, privé). Dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Comment raconter, ou rendre simplement audibles, les sons qui caractérisent les âmes, les petites musiques intérieures ? Quand il entre dans une galerie emplie de sons aux origines difficiles à établir. Une sorte de souffle d’orgues silencieux – ce silence juste après ou juste avant le concert des tuyaux – comme on en perçoit en s’avançant dans certaines allées de grandes cathédrales. Au fond de la grande salle blanche est disposé une sorte d’orchestre symbolique. Des socles de hauteurs différentes, des objets-instruments, des micros, des fils. Des vases, des céramiques, des coupes, des amphores. Le genre d’objets dont des spécimens se retrouvent chez tout le monde, dans tout intérieur domestique. Mais ici, rassemblés, en collection. La musique qui emplit la salle vient de toute évidence des micros qui plongent dans l’ouverture des poteries ou disparaissent dans le corps de telle sculpture, telle figurine, telle armoire. A la manière dont peuvent être organisés dans un orchestres les instruments de différentes familles – cordes, cuivres, vents, percussion -, il y a trois groupes d’objets, trois entités, une centrale, une  gauche, une à droite. Toute cette réunion est placée sous le titre « les dieux de la maison ». Mais que vont chercher les micros dans les entrailles de ces objets-vestiges sans réel fil conducteur, famille disparate quant aux usages évoqués et aux époques concernées ? Les microphonesamplifient « le ricochet du son ambiant dans les espaces internes des objets, créant ainsi des boucles de rétroaction acoustiques douces, qui nous permettent d’entendre le son inné de chaque objet ». (Feuillet du visiteur) Bon, si c’est le ricochet du son ambiant, ce n’est pas pleinement le son inné de chaque objet, c’est le son inné de l’interaction entre un son ambiant, variable selon le lieu, et les caractéristiques des entrailles d’un objet dont la forme et la surface des parois, le volume de vacuité, le matériau principal de l’objet et son volume extérieur – il peut épouser l’espace intérieur ou en différer considérablement, développer une masse ou des excroissances qui mobilisent plus ou moins l’environnement et conditionne les manières de résonner. Mais c’est donc bien le son propre de chaque objet en activité de résonance, de ricochet. Les objets ont été choisis pour les relations qu’ils entretenaient avec des personnalités bien précises du roman familial. Sculpture virtuelle de ricochets entre l’objet et la personne, ses ondes propres, les échanges via simple contemplation –  la vue de certains objets reposent, aident à se poser – ou par usage, gestes, toucher, comme le cas d’un moulin à café, d’une burette d’huile, d’une sorbetière… Des objets, des ricochets, des sons, des souffles ténus qui sont ceux de la patine réelle ou spéculaire qui s’installe du fait du frottement entre objets, personnes, choses, idées. L’entité centrale, face à l’entrée, est celle du père. A gauche celle de la grand-mère, à droite celle de la mère. Disons que, pour l’essentiel, chaque entité regroupe quelques objets fétiches du père, de la mère, de la grand-mère. Des objets qui leur ont appartenu et qui, au moins pour le fils et petit-fils, ont fini par épouser l’âme de leur propriétaire. L’artiste leur a ajouté quelques pièces acquises par lui-même sur différents marchés et brocantes du monde entier et qui lui semblaient, elles aussi, connectées à l’âme des figures familiales. Il ne se contente pas d’installer un dispositif capable d’amplifier l’infime fil de bruit-silence du ricochet en chaque objet. Après étude de ces sons, il écrit une composition. Il la fait exécuter par l’orchestre des objets. En visitant et auscultant cet étrange orchestre, il constate que sur chaque cordon ombilical noir, reliant chaque entité à l’émission centrale et harmonique du son, de petites lumières s’allument par intermittence, alternance, clignotent. Elles indiquent chaque fois de quel objet le son entendu est en train de sortir. Ces ondes inouïes, complètement silencieuses sans appareillage sophistiqué de captation, n’en existent pas moins même quand nous ne les entendons pas. Elles agissent. Elles entretiennent et sont le chant de ce mycélium animiste qui nous relie à chaque chose, à toutes choses. L’artiste puisant dans ces groupes d’objets ce qui ne cesse de le maintenir en contact avec les ondes parentales, les présences tutélaires qui ont veillé sur lui, qui l’ont enveloppé d’influences protectrices et fertilisantes, en les organisant en composition, il sonde et donne forme à sa propre généalogie sonore, il replace les flux mentaux et organiques de son existence dans une famille nourricière très élargie, il isole, module et sculpte les fils de bruits archi fins, les fils de silence-bruits archi sensibles, plus fins que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui,dont il se constitue en ricochets toujours immanents et en boucle, jamais figés, fils de bruits-silences dont les débuts et les fins se perdent dans la nuit des temps et le silence à venir. Ce genre d’écheveaux est la signature irréductible à quelque identité que ce soit de toutes nos pulsations métaboliques.

Pierre Hemptinne