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Le flou équivoque de nos entrailles

Plastic Reef

Librement inspiré de : des photos d’Elger Esser, des peintures d’Ali Banisadr (Galerie Thaddaeus Ropac) – Plastic Reef et Paleontologic plastic de Maarten Vanden Eynde, une œuvre sans titre de Fabrice Samyn (A.N.T.H.O.P.O.C.E.N.E., galerie Meessen De Clercq) – peintures de Rafaël Carneiro (galerie WhiteProject) – Cuisine et jardinage, La Curée d’Emile Zola – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF, 2015 – Pierre Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015 – Franck Fischback, Le sens du social. Les puissances de la coopération, Lux/Humanités, 2015…

Plastic Reef

La cire brillante des tableaux anciens flotte dans les airs, épanchée éolienne. Filtre lumineux patiné, le vernis d’un halo capte, comme dans de l’ambre, l’immensité solennelle du soleil couchant sur de vastes paysages où prédomine le miroir des eaux, douces ou marines, rejoignant l’horizon où ciel, fleuves et océans ne forment qu’une seule crue, transformant la terre en quelques crêtes insulaires. À tel point que le regard est désorienté, le bas et le haut en train de se confondre. Désorienté mais frappé d’une révélation : n’est-ce pas justement pour voir qu’existe sa fonction ? Il y voit, figé, conservé intact et puis irradiant à chaque instant comme une irruption chaque fois neuve, le sentiment qui le submerge quand il baigne dans ces instants magiques, sentiment d’une conjonction miraculeuse entre toutes les substances, matérielles et spirituelles, aériennes et souterraines, animées et inanimées. Cette buée dorée intemporelle coïncide avec la conviction « d’être arrivé », de trouver ce qu’il cherche, ce qu’il veut voir, ce qui peut apaiser toute quête et qu’il ne voudrait plus quitter. Ce sont des instants et des spectacles naturels que l’on qualifie facilement de divins. Des secondes hypersoniques où il se dit ne plus vouloir bouger de là comme contemplant un instant de grâce, origine et fin du monde se rejoignant, se neutralisant. Une taie d’ange, mirage d’une compréhension intime de l’univers, parfaite. Les secondes s’égrènent et emportent au loin, comme une bourrasque déchiquetant les lettres de mots criés, ses rêves éperdus d’arrimage impossible. « (…) Il a glissé une remarque lexicale classique mais loin d’être anodine selon laquelle « nous disons anges » quand Aristote dit « intelligences séparées » (II, 6, p.67). Finalement et juste avant d’entrer dans la discussion du problème de l’origine du monde, il s’est livré à une explication du mot « épanchement » : selon la métaphore d’une source d’eau qui « jaillit de partout et qui arrose continuellement tous les côtés, ce qui est près et ce qui est loin », celui-ci désigne l’action de l’intelligence séparée dont la physique démontre qu’elle est la cause efficiente incorporelle qui donne forme aux objets matériels. » (P. Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015) Tout cela, il le retrouve béant dans l’obscurité, au bas des escaliers d’aluminium brossé, en tombant littéralement dans de grandes photos exposées, éclairées du dedans. Comme si l’on avait trouvé le moyen, non pas d’imiter ou reproduire, mais de capter et enfermer dans les cadres la réalité de cette lumière de couchants fluviaux. Luminosité elle-même perçue comme une crue spirituelle des fleuves, une inondation dans les airs de la fertilité des eaux. Et elle résiderait dans ces caissons de verre, tapie comme quelques reptiles dans leur vivarium. À moins qu’il ne s’agisse pas de photos mais de fenêtres ouvrant sur des scènes réelles, en train de se passer, loin d’ici, peut-être en d’autres temps, passés ou futurs. De l’intemporel simultané à vif. Cette patine à même le paysage, non pas effet esthétique mais comme produit par le paysage lui-même, donne l’illusion qu’elle ouvre un passage vers d’autres dimensions, qui se matérialise en une sorte de miel laqué, fluide et en suspension dans l’atmosphère sous forme d’infimes gouttelettes et qu’il se peut toucher, goûter. Patine, particulièrement bien incarnée dans la béatitude animale de ces couchants, mais dont il a pris l’habitude de traquer les innombrables avatars. Par exemple, concentrée en billes luisantes, impénétrables, au centre des yeux de jeunes filles qui ne semblent plus savoir quoi regarder, tirant le rideau sur leur intériorité trop désirée. Ce sont dans ces jeunes chairs, des billes de plomb en fusion, diamant de larmes noires qui désarment le voyeur. Braise d’un feu intérieur sans illusion dont l’opacité transparente est l’exact contraire du couchant lumineux, mellifère. Pas le contraire, l’autre versant. Cette brillance elle-même diffractée dans les reflets de la vitre protégeant les portraits, empêchant de regarder ces adolescentes dans les yeux qui nous demandent : quel avenir nous réservez-nous ? Échappées superposées. Mais aussi, ce point de fuite charnel dans l’œil de l’adolescente n’est-il pas de la même consistance – il pensait « essence », mais se méfie du mot – que la taie fantôme qui enrobe les objets insolites dans de vastes entrepôts secrets, militaires et stratégiques, de la NASA ? Aux caméras de surveillance braquées sur ces objets non identifiés, un artiste brésilien substitue d’immenses toiles qui questionnent autant l’histoire du paysage que de la nature morte et surtout, par ce biais, la relation de nos vies sans cesse déterminée par ce qui se trame dans les grands hangars de l’armée. Nous dépendons ainsi d’étranges sculptures abstraites disposées dans des salles cliniques, le tout singeant le dispositif des galeries d’art. Cette bâche souple, translucide sur les machines panoptiques surveillant et enregistrant les moindres faits et gestes de nos errances potentiellement dissidentes, ressemble à l’inquiétant hymen nous séparant de la vérité des choses ou au voile mystique à déchirer pour atteindre la vérité. N’est-ce pas encore un flou structurel, de même nature, qui enrobe les réalisations culinaires, reproduites par le même peintre, à partir d’images d’anciennes encyclopédies gastronomiques, et qu’il gélifie dans une sorte de mémoire tremblée du goût que ces choses pouvaient avoir et qu’il désigne comme désormais perdu, manquant ? Et n’est-ce pas aussi cette fulgurance agitée et trouble d’un détail d’une toile d’Ali Banisadr, la déflagration habituelle et floue des choses en train d’accomplir leurs courses accidentées, entre abstraction et figuration, incommensurable et mesure, les particules vivantes, grouillantes qui tiennent les choses ensemble, malgré tout ? De l’ordre de ces rubans de poussières – paillettes d’or, étoilements, brindilles soufflées – qui tournent dans les rayons de soleil et semblent la matière microscopique dont les tourbillons produisent forces centrifuges ou centripètes. Le flou opératoire et perturbateur de la prise de photo y ajoute un tremblé patiné qui empêche que tout retombe, et donne l’impression d’un mouvement permanent révélant le mécanisme explosif sous-jacent. Essaim bactérien agité et chaos séminal, image inattendue des débuts, des séparations natives, des ruptures fécondes qui se manifestent toujours nimbées d’une luminosité entre origine et fin du monde, prophétique. En tout cas, c’est l’attrait pour les apparitions de ce qui ainsi lustre le rapport aux accidents féconds du monde, qui lui fait tant regarder et renifler la surface lustrée d’aubergines confites, justes sorties du four (avant que les jus et graisses se solidifient), ou ces morceaux de queue de bœuf qui ont mijoté des heures dans le bouillon et le vin, avec légumes et épices, et dont les sucs se sont exprimés, enveloppant la chair réduite d’un caramel foncé, luisant. Ce sont des laques de même famille que celles, majestueuses, des couchants, ou impénétrables, des pupilles de jeunes nymphes farouches. Comme si, toutes ces manipulations et préparations culinaires, longues, fastidieuses, requérant l’attention de tout son être, n’avaient d’autre but que de matérialiser au fond d’une casserole et à la surface des comestibles lentement transformés, un peu de cette munificence paisible et humble des couchants/levants. Un peu de ces tissus lumineux où transitent les humeurs. Un peu de ces résidus d’un philtre magique pour enchanter ou empoisonner des segments de vie, ici ou là.

Durant des années, il se plante devant la baie vitrée et contemple ce qu’elle cadre comme son horizon immédiat, domestique, face à la maison, mélange de ciel et jardin. (Et chaque fois, la manière dont les choses se mettent en place, au réveil, lors du premier coup d’œil par la fenêtre, a-t-il donné lieu à l’apparition de ce gros plan de la toile de Banisadr, mais passant inaperçu au fil du temps…) Il goûte le dégagement de la vue. Le matin, quand il regarde le temps qu’il fait, à l’instar d’un oiseau au bord du nid, inspectant les alentours avant de s’envoler. Ou le soir, pour guetter l’extinction du jour, lire les teintes et formes du crépuscule, des fois qu’elles préfigureraient l’humeur de la nuit ou du lendemain. Simplement, le plus souvent, s’abandonnant à ses rêveries. Son regard ne s’élance pas dans le vide, mais traverse l’entrelacs de branches et de feuilles d’un bouquet d’arbres, d’essences diverses, troncs emmêlés. Proches de la façade, ils sont régulièrement taillés, c’est-à-dire qu’il a – son corps à lui avec leurs corps à eux, corps singulier de chaque arbre puis corps des arbres rassemblés en groupe, en collectif –, une relation régulière avec eux, physique, d’efforts, de soins et de combat, d’étreintes et de risques (quand il doit tailler en hauteur grimpé sur une échelle, en équilibre instable), au rythme des saisons, d’année en année. Les arbres ont cette physionomie particulière des êtres empêchés dans leur croissance naturelle et qui se déforment, se difforment. Le regard se faufilant en ce volume de traits vivants et respirant, eux-mêmes puisant leur vie au ciel et en terre, absorbant et rejetant leur vécu dans l’atmosphère, il peut dire qu’il regarde avec eux, ses yeux, ses regards s’égarant, se mêlant aux branches, leurs fouillis, leurs vides, prenant leurs formes. Son regard, sans qu’il y prenne garde, s’enracine de ténèbres et s’abreuve de lumière, fonctionne à la manière d’un petit bosquet d’essences mélangées. Le regard, bien entendu, ne passe pas à travers ce crible sans être arrêté, détourné, vivre des histoires bifurquées, même si cela ne se traduit, au niveau de la conscience, que par d’imperceptibles soupçons. Les écorces vives et les feuilles agitées par les brises filtrent les lumières, subtilement. Il s’identifie à ces branchies végétales, de bois, écorces, sèves et feuilles. « Remuer un tas de sable, ce n’est pas entrer en communication avec lui, si le sable est homogène et ne recèle aucune singularité ; mais la communication s’amorce si la rencontre d’une pierre, primitivement invisible, modifie le geste ou cause un éboulement, ou bien encore s’il sort un animal caché. » (Simondon, p.77) Ce genre de passe sensuelle et cognitive avec quelques branches et feuilles familières, avec un bout d’horizon presque domestique, bien que complètement banalisé à force d’être pratiqué sans même y penser, participe pourtant des exercices quotidiens qu’il se donne pour résister à l’aliénation du travail et s’offrir des prises sur d’autres mondes à reconquérir. « L’essence et la portée sociales du travail ne sont pas plus tôt affirmées par le capital qu’elles sont aussitôt captées par lui, ne laissant du travail aux travailleurs, d’une part qu’une simple capacité individuelle de travail identifiée à la réalité organique singulière de leurs forces physiques et intellectuelles, et, d’autre part, une expérience vécue du travail comme d’une activité qui leur est étrangère dans la mesure même où elle est enrôlée par le capital. L’essence sociale du travail trouve donc dans le capitalisme une réalisation qu’aucune autre formation sociale n’avait jusque-là été capable de lui donner, mais elle l’est de telle sorte que ceux sui sont les agents de cette réalisation en sont en même temps privés. » (Fischback, p.193)

Avec le temps, comme souvent, la proximité avec la maison devient gênante, les arbres dépérissent attaqués par les insectes, rendus malades par les tailles qui les empêchent de s’épanouir et, un jour, après de nombreuses hésitations, il se résigne à les couper. Il les attaque avec des outils artisanaux, pas de tronçonneuse, mais de simples scies manuelles. Et c’est quelques jours après, revenu à sa position de guetteur rêveur devant sa fenêtre, qu’il est confronté à une disparition, au fait que quelque chose là, de l’ordre du soutien habituel, a disparu. Il sent un vide dans son regard, et même, plus précisément, au sein de l’organe de la vue, une bulle, un caillot de néant qui pénètre l’œil lui-même et remonte la ramification nerveuse, perturbe le circuit physiologique qui transforme en images ce que l’appareil de la vue capture précisément ou laisse entrer sans trier, flux vague du milieu. Comme la bulle d’un niveau indiquant un déséquilibre. Son regard se vide, il doit le reprendre, empêcher qu’il se perde dans une orbite trop lâche qui ne le contient plus. Ce n’est pas simplement le champ de vision qui s’est dégagé. Il sent nettement une défaillance physique du regard, un trou, il ne distingue plus certaines strates qu’il ne voyait pas vraiment mais qui tissaient un support à sa vision, et englobaient la prise en compte de l’invisible du visible. Il a perdu toute une série de vaisseaux capillaires végétaux qui s’étaient incrustés à ses organes, qui drainaient lumières et obscurités, en codaient les intensités et en amélioraient la capacité à pressentir le palimpseste du vivant proche. Les tissus immédiats du milieu. Le buisson agitait ses feuilles comme autant de petites paraboles, tendres et souples au printemps, fermes et fortes en été, raides et ternes à l’automne, qui tamisaient les ombres et les lumières, produisaient différents filtres et patines, selon l’heure et la météo. Sans s’en rendre compte il partageait la vie de ces arbres dont l’atrophie organisée des branches générait cet entrelacs dense, singulier, à l’image d’un nœud primal intérieur. Et quand, sciés, ces arbres ont craqué, sont tombés au sol et qu’il les empoigna pour les déplacer, les ranger comme les dépouilles d’un massacre, il en perçut une sorte d’animalité, comme de tenir de grandes ramures de cervidés s’entrechoquant, encore vivantes. Cette impression électrisa et poétisa sa paume ça à jamais. Ramures encore vibrantes de leurs pensées intérieures, des échanges entre ciel et terre s’effectuant au coeur de leurs embranchements. Quand il a débité les troncs, ce ne sont pas simplement des arbres individuels qui se sont vus réduire en petit tas de bûches. Mais, avant tout, une intrication d’arbres qui s’est désossée, c’est une sorte de bosquet qui s’est rompu et a délivré ses tripes. Un nœud gordien à trancher. Soudain mise à l’air libre, une organisation complexe, de lignes concentriques, de branches creuses comme des tunnels, sonores comme des instruments de percussions. Une collection d’aubiers fermes et roses, ou blancs et friables, des tranches de bois marquées de taches de naissance ou tatouées de chancres, des galeries animales, des courses d’insectes éblouis, des écorces lisses ou moussues et perforées, des galeries paraffinées. Un tableau qui le fascine, une sorte de langage plastique représentant ce qu’avait l’interpénétration de sa vie à celle du bouquet de saules et bouleaux, les formes et traces de cette osmose lente et s’effectuant de façon imperceptible. Il découvrait la chair de tous ses regards déposés dans l’aubier, au fil du temps, et participant à ce mélange de vie et de mort, de végétal et d’animal, de vif et d’inerte, de souche et de parasites, de pourriture et de régénérescence. Ces éléments épars pourraient se résumer en une table de Loi, planchette en partie calcinée, en partie rutilant d’or solaire, qui conserverait dans ses lignes la mémoire du temps vécu et prédirait, dans ses veines, l’instant de sa disparition. Il aimerait conserver une rondelle de bois frais, une autre de bois malade, une autre de bois abritant des galeries, une branche morte, quelques échantillons d’écorce, une poignée de sciures blanches, une autre de sciure orange, quelques cloportes, rassembler tout ça, artistiquement, dans une boîte sous verre, comme les rouages d’instants répétés, emboîtés. Une pièce vers laquelle le désir d’interpréter (et de s’interpréter) reviendrait sans cesse errer, avide du mystère de la présence et de l’absence.

Le genre d’installation qu’il s’attend à retrouver, sous d’autres formes, complètement ou partiellement, au seuil de la galerie d’art contemporain. Mais, avant d’entamer sa visite, un vieux bistro l’attire au coin de la rue et il s’y dirige, ayant envie d’une pause sur un tabouret au bar, café fumant et lecture du journal. La pénombre est paisible mais, comme souvent en ces lieux qui vivent surtout la nuit, pleine de sous-entendus. De la scène de karaoké endormie émane d’étranges remugles de lieux nocturnes renfermés, pas assez aérés. Là aussi, il règne une sorte de patine, la chaleur des scènes extraverties des noctambules, des rêves élémentaires désinhibés par l’alcool et la promiscuité, ayant dégagé une buée qui, la journée, refroidit et gélifie dans le tamisage de l’éclairage minimal. Relent de tabac refroidi, de parfums criards éventés, de sueurs éventées, d’excitations retombées. Il tisonne une suite de souvenirs lointains de nuits perdues à écluser dans les cafés borgnes. Il inspecte les lieux, il balaie les murs et s’approche pour regarder des cadres remplis de petites photos superposées, photos prises lors de soirées festives. Comme on exposerait, dans une maison, des compositions de photos de famille. Ambiance de chenilles, farandoles et olas. Il distingue nettement, jaillie de la clientèle exubérante et nombreuse, surtout masculine, des jeunes filles quasiment nues, en string, pavoisées sur ressorts ou chaussées de cothurnes. Ce genre d’hôtesse professionnelle du strip-tease. Les gueules hilares des mecs, la cohue vicelarde, les mains qui se posent sans gêne sur la peau nue des filles, serrent leurs tailles, palpent et pelotent les seins, autour, tout ce qui est atteignable dans l’anonymat de la foule. Et, maladivement, au profond des tripes, comme l’opposé parfait de ses valeurs affichées, il est pris par l’envie d’être englouti dans une pareille foule, participant à l’hystérie de possession collective des nymphes déshabillées. S’oubliant. S’excitant, farfouillant, enfonçant dans la masse des corps ses bras et mains baladeuses, jusqu’au cou, avides de toucher, saisir, plus que la peau, mais l’intérieur. Comme quand, laissant tremper ses membres dans l’eau, par-dessus le bord d’une barque légère, au fil paresseux de l’eau, il rencontre une algue, le gravier du fond, une roche, un trou de vase, un bois, une carapace, voire le frétillement d’un banc d’alevins ou l’écaille d’une truite rapide. Exalté d’être une partie d’un corps mâle multiple phagocytant les proies immolées, les gentilles prostituées souriantes qui, pour se protéger de ce qui viole leur intimité, font de leur corps une sorte d’outil professionnel, d’enveloppe insensibilisée ( ?) aux attouchements contractuels. Cet évidement du corps, cette dépersonnalisation contrainte leur donne une beauté détachée de statue, intemporelle, qui en accentue l’érotique et libère tous les instincts. Il farfouillerait, ses doigts lubriques comme simple élément de l’ensemble grouillant, gagneraient une sorte de totale innocence. Et le fait de sentir son bras lui échapper, avalé par un ensemble, le disculperait de s’emparer, selon les touches, d’un duvet ras, du tégument d’un téton dressé, de l’onde tiède d’une croupe, la soie d’un ventre, la fronce d’un nombril, un sillon humide. Barboter dans de la taie d’anges. Il songe à La Curée, description de la société parisienne débauchée, sous le troisième empire, houle d’argent, spéculation, pouvoir et sexe. Zola parsème son texte d’apparitions de femmes voluptueuses, leurs toilettes, leurs corps exhibés, leurs peaux nues et leurs bijoux dans les salons, les bals, les voitures au parc. D’apparition en apparition, ces surfaces dénudées – surtout les cous, nuques, gorges, épaules, bras – alimentent un précis particulier de la peau désirée, désirante, soignées pour la volupté, pour tourner les têtes et faire marcher les affaires, ferments sexuels des transactions et des montages capitalistes aberrants. Dans le flot de l’intrigue, la femme-objet est toujours le point de mire, qui dupe, entretient la confusion entre ambition et fantasme. Ainsi de cette apparition de Renée : « Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violette sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple était déjà si heureux de sa demi-liberté que le regard s’attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d’une baigneuse, folle de chair. » (p.336) Et ceci, lors du mouvement des convives s’installant au banquet : « Les épaules nues, étoilées de diamants, flanquées d’habits noirs qui faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. » (p.339) Toujours la peau, surface de charmes, superficie vénéneuse, semble nourrie des décors décadents de certaines maisons pensées pour l’esbroufe sociale, parcelles de nudité faisant partie des végétations fantasmatiques: « A ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté. » (p.357) Et puis l’écrivain pénètre l’intimité et décrit les soins qui exacerbent la délicatesse voluptueuse de ces peaux de femmes, entretenues pour briller exclusivement dans ces fêtes et parades et aider les hommes à mener bien leurs ambitions: « La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d’une enfant ou la peau chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce. » (p. 480) Il marine avec complaisance dans cette évocation de bouts de texte, de bouts de chair, accoudé au comptoir de ce qui semble une sorte d’antichambre au bordel, fixant de ses yeux vagues les profondeurs tamisées, y cherchant la peau désirée, lointaine, sorte de mirage hors du temps. Il sourit et prend presque plaisir à cette résurgence de l’ordure, remontant de profond, le rendant capable de tout pour participer à l’hallali de quelques biches nues, mépriser ses principes, renier les belles valeurs. Se rouler dans ses ordures et le reniement.

Et c’est presque sans transition qu’il se trouve devant une petite vitrine où s’aligne ce qu’il prend pour des prototypes de bijoux, tombés d’astres lointains, réels ou fictifs, jaillis des entrailles de la terre ou pétris par les bas-fonds industrieux de l’homme, dans la lignée des joyaux dont Vénus se sert, sortant des flots, pour couvrir ses charmes. Coquillages ou coraux précieux, qu’il aimerait poser sur ses succédanés personnalisés de Vénus, au rivage de ses fictions amoureuses, nudités que son imaginaire charrie, adule ou rudoie à partir de ses expériences et rencontres, mais aussi les impressions de lectures et de peintures, les photos dans les cadres de bistrots louches comme autant de petites invitations malsaines, le déroulé transi de la pornographique sur les écrans). Mais il ne s’agit pas d’orfèvrerie naturelle. Y ressemblant, ce sont des concrétions de déchets de l’activité humaine, pétris, travaillés, partiellement digérés par les éléments et les forces naturelles, puis rejetés, se révélant indigestes et souvent mortels pour les espèces ayant essayé de d’en nourrir. La sédimentation aléatoire d’un plancton industriel réparti dans les étendues océaniques et étouffant le vivant, semant la mort et la disparition des espèces, l’air de rien, et façonné par la dynamique de cette dangereuse épidémie d’entropie, grains de sable enrayant la chaîne du vivant. Ainsi, les flux d’ordures remontent des océans, leurs fines particules broyées, mélangées, forment des cristaux qui s’assemblent et ébauchent de nouvelles pépites ambiguës, contradictoires.. Des imitations de coquillages rares, de nouvelles espèces extravagantes, uniques, pétrifiées, attendant l’incarnation. Mimétisme technologique. Leurs formes fractales que l’on peut imaginer être agrandies plusieurs millions de fois, finalement, permettant de visualiser ce qui est en train d’étouffer la vie sur terre, par en dessous, action invisible de l’homme sur sa planète. Non loin de ce délicat tabernacle vitré et de ces trompeuses reliques – qui montrent que de beaux objets peuvent se créer à partir de ce qui pourrit la vie –, trônent des blocs de récifs chaotiques, colorés, hideux et fantastiques, remontés aussi des profondeurs. Roches volcaniques dans lesquelles se seraient agglomérées d’innombrables déchets civilisationels emportés par les coulées de lave les ensevelissant. Déchets qui offrent les contours d’objets utilitaires, d’ustensiles communs, d’outils et emballages vulgaires. Ces blocs ont, en même temps, l’apparence d’éponges et de masses pulmonaires arrachées aux tréfonds de notre système géologique et climatique (nos entrailles à tous). Les étudier devrait nous rassurer sur le bon fonctionnement des organes de la biosphère. Mais au contraire, l’examen plus précis diagnostique des éponges paralysées, asphyxiées, colonisées par les matières inertes. Ce qui de loin ressemblait aux émissaires de récifs coralliens, témoins de la grande chaîne solidaire et fragile du vivant, archive climatique de la planète, se révèle concaténation monumentale des détritus plastiques et pétrochimiques, non-dégradables, qui envahissent l’atmosphère et les océans, se substituent aux forces respirantes et réparatrices. Fumier synthétique. Énorme chewing-gum mâché par les courants d’air, d’eau et de terre, engluant toutes les crasses de nos égouts. Formidables et hideuses, ces formes malveillantes qui, bien que très récentes, imitent l’apparence de turbulences métamorphiques antédiluviennes, ne sont pas pour rien posées sur le plancher d’une galerie d’art. Leur silhouette de mort rappelle que le culte esthétique du Beau a longtemps signifié (notamment) une volonté de figer les choses, de faire triompher l’artificiel créé par l’homme sur la réalité instable de ce qui l’entourait, désir de maîtriser tout ce qui échapperait à la raison humaine. Ces magnifiques pierreries en toc du délire humain racontent son inéluctable extinction en cours. (Pierre Hemptinne)

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Les marées arachnides

Cela revient chaque année vers la fin de l’été et au début de l’automne, une conjonction de lumières et de vapeurs, une confluence momentanée éblouissante entre ciel et terre, charriant des chemins de volutes nuageuses. Là-bas au bout du jardin, tôt matin, l’air brûle, part en fumée, il n’y a plus rien et cela dégage un appel irrésistible vers quelque chose à voir. Une apparition, du vide en fumée. Comme lorsque arrivant dans une location de vacances, quelques indices – une rumeur, un silence intimidant – nous font espérer que le jardin se termine à pic vers l’océan ou une vallée vertigineuse, et l’on court, avide d’être émerveillé, stoppé net par la barrière branlante. Point de vue précaire. J’imagine qu’un propriétaire venant constater la disparition d’un bout de son terrain, emporté par l’affaissement de la falaise de craie, le rapprochant inexorable du vide marin, doit ressentir ce mélange d’admiration et d’effroi devant la métamorphose constante de la nature.

C’est la seule circonstance où le jardin n’est borné par rien, débouche sur de l’infini. Là-bas, tout est gommé et resplendissant de sa disparition. D’or. C’est un fleuve de brume qui s’épanche, ruisselle sur la verdure, les plantations, les prairies et les arbres, en mouvement incessant, vers l’avant, refluant, tourbillonnant, déroulant des écharpes gazeuses. Un fleuve dont les gouttelettes s’agrègent aux dentelles des plans d’asperges et les transforment en cascade pulvérisée de perles, d’oeufs. Émulsion d’écume, dentelle de vague s’écrasant au sol, rejaillissant en fibres fumantes que dissémine le flux lumineux. Au fur et à mesure que j’approche de la clôture dérisoire, le brouillard est de moins en moins impalpable, mais fibreux précisément, constitué d’archipels fantômes livides, d’étoupes illuminées, de milliards de fils argentés qui voyagent, migrent, s’accrochent. Serpentins humides, givrés. Imperceptibles cheveux fossiles. Migration de fils de la Vierge. Un immense cocon travaille, file et défile. Grisailles stomacales, irisations fantastiques, haleines abyssales et laitances phosphorescentes.

Le soleil, continuant sa course, le glacier de brumes se dissipe. Je n’aurai jamais l’impression de l’avoir vraiment vu, juste aperçu ses derniers instants, avant qu’il ne s’évapore totalement. Etait-ce la longue traîne de la nuit? Et au fur et à mesure que sa masse fumante s’éclaire et s’évanouit, je distingue partout, entre les branches et, surtout, dans les carrés des grillages clôturant les pâtures, au loin, ce qu’il laisse derrière lui, partout, là-bas et ici, comme la mer lorsqu’elle se retire. Quelque chose ramené de très loin, dragué dans les profondeurs qui, parfois, alimentent les phobies. Je vois ce qu’il est venu fabriquer, embrouillant les prédateurs grâce à ses fumigènes ouateux, impénétrables, aveuglants : une quantité phénoménale de toiles d’araignées avec leurs bestioles affairées, toutes neuves. Des napperons très fins, palpitants, tissés dans cette matière luminescente, translucide et visqueuse des méduses. Et en effet, il n’y en a jamais autant qu’en cette période de l’année. Comme il y a des saisons bien précises où les coquillages échoués sont particulièrement nombreux et variés sur les rivages. Impossible de s’engager dans un sentier, entre deux buissons, sans briser un fil, l’infime filament d’une toile se détachant, venant coller à la peau, sur la jambe et au visage et alors, se démener comme dangereusement entravé ou fermer les yeux, le temps d’un clignement, comme absorbé par un monstre invisible, basculant dans de la chair de brouillard. Un ressenti disproportionné, apprécié comme tel. (Pierre Hemptinne)

      

Visiter les roses

Roses, insectes.

Le cornouiller de Chine est splendide, comme il y a deux ans, une apparition. Que le soleil du matin ruisselle sur ses fleurs et ses fleurs de magnésium flashent. Quel air de fête. Je renvoie à ce que j’essayais de montrer dans un article précédent (le jardin, c’est un cycle), via le tag cornouiller de Chine renseigné plus bas. Ce matin, ça bourdonnait fort du côté des rosiers, pas très en forme. Des dizaines d’insectes d’une même espèce étaient en tain de visiter le parterre. C’est toujours magique de voir surgir ainsi, de nulle part, une colonie d’insectes. Ça vole en tout sens, ils essaient toutes les fleurs. Certains, posés sur les froufrous ont l’air guindé, « comment entrer là-dedans ? ». D’autres ont mis à sac la corolle et, à plusieurs, saccagent les pétales de soie. Ils ne semblent pas être attirés par les pucerons, mais bien par les fleurs elles-mêmes. Leur présence, leur agitation, leurs agissements relèvent d’un mystère excitant à observer. (Mystère relatif : n’importe quel entomologiste m’expliquerait rapidement et rationnellement ce qui se passe.) Je ne vois pas le temps passer, les habitants d’un autre monde débarquent, parachutés, dans le jardin. La banale opposition entre ces envahisseurs en armure, choisissant comme point de chute les héliports floraux fragiles des roses, y posant leurs carapaces mordorées sur l’exubérance chiffonnée  de certaines variétés ou le minimalisme d’autres calices, propose un plaisir esthétique fascinant, voire troublant. Encore, s’ils tombent presque toujours pile sur leur cible, il est malaisé d’avoir la certitude que leurs vols soient rationnellement contrôlés, à la limite téléguidés de loin, avec hésitation. Tellement ils semblent voler de façon primitive, approximative, leurs deux paires d’ailes déployées et agitées leur donnent l’apparence d’êtres sans enveloppe, complètement ouverts et exposés, fragiles et proies faciles pour la moindre force traversant l’espace, à peine plus déterminés qu’une poignée de semences en forme d’hélice se détachant des branches d’un arbre et confiant sa destinée aux courants d’air. Et pourtant, par miracle, ils arrivent à leur fin, prennent pattes sur la soie, se referment, bouclent leur armure, reprennent leur apparence de prédateur et passent à l’attaque. Si le théâtre de l’action est très circonscrit, quelques rosiers rassemblés dans un parterre, le spectacle est excitant par tout ce qui l’entoure, l’immensité d’où surgissent les envahisseurs, le nulle part où sont inscrites les règles régissant les déplacements spécifiques de ces coléoptères (par exemple). C’est la dimension qui donne une forme hallucinante à ce ballet vivant qui associe détermination et indétermination, petits guerriers aux antennes à plumets (comme certains casques mongols ou japonais) et la diversité des formes florales, des couleurs, des textures, le jeu des contraires avec la rudesse et l’arrogance brutale des pattes et mandibules contre le lisse des plis et replis des pétales. On songe au caractère sexuel d’autres ballets d’insectes dans les fleurs, mais il s’agit plus ici, d’une scène de prédation (se nourrir). Cela ressemble plus à une scène de jouets automates, quand on simulait avec figurines l’une ou l’autre séquence de bataille, mêlant sans discernement les divers couples qui peuvent structurer une guerre, force mâle contre force féminine (recherche de puissance), force mâle protégeant la force féminine (besoin romantique), force mâle sauvée par la force féminine (rédemption), destruction, violence, délivrance, romantisme, tout s’amalgamait confusément dans ces représentations innocentes. (PH)

Herbes pas si folles

Aux bruits perçus et au regard parcourant les zones résidentielles (entre villages et campagnes, maillage de plus en plus serré), il semble que la principale activité de jardinage soit de dompter l’herbe, la tondre obsessionnellement, la maintenir rase et l’arracher partout où elle est « mauvaise », voire prévenir sa germination en étouffant le sol grâce à des toiles plastifiées. Voilà la relation à la nature. Cette saison, dans le carré délimité par des haies épaisses de buis, où poussent des myrtilliers à l’ombre d’un cornouiller et d’un hibiscus, j’ai laissé l’herbe grandir comme elle l’entendait. La prairie initiale resurgit et rappelle qu’elle était là avant nous. La contemplation de cette parcelle est tout à la fois reposante et agitée. Elle représente un infini de lignes en tous sens, enserré entre les murs de buis comme élément de labyrinthe. C’est aussi une miniature qui représente l’immensité des champs sauvages perdus. Le regard s’enfonce dans ces rideaux et réseaux successifs de tiges sans voir le fond, sans comprendre exactement à quoi cela lui fait penser. Il n’y a pas de sens, pas d’utilité, trop de lignes et de plans brisés, réfléchis en d’autres lignes, autres plans. Au contraire d’une pelouse tondue réglementairement, militairement toutes les semaines, pour donner l’image d’une permanence entretenue, contenue, ici, ça déborde, l’herbe prend la marque du temps qui passe, s’affaisse, change de couleur, ne reflète pas les lumières de la même manière que dans sa jeunesse, les parties déjà transformées en paille brillent, réfléchissent des teintes blanches, alors que les jeunes pousses vert tendre semblaient éclairées de l’intérieur, en douceur. Toute la surface d’herbe prend l’empreinte de ce qui s’est passé durant les mois d’été : la pluie, le vent, la sécheresse, le passage d’animaux, le chat qui fait son lit au frais. Il y a des traces, des nœuds, des tresses, des éclatements, des écrasements. Alors qu’une herbe rasée en permanence n’a pas d’histoire. Au fur et à mesure on y observe l’apparition des fleurs, des graines, leur désagrégation pour propager la vie, les insectes, les butineurs. Confronté à cette installation, j’éprouve la difficulté de description que pose ce tableau. Il est impossible d’en rendre compte selon un déroulé linéaire. Il évoque certains stades de la peinture qui rendent de celle-ci, avant même de cerner un sujet ou un thème, la trame-prairie de coups de pinceaux. À l’infini, comme lieu d’empreintes de ce qui se laisse saisir dans la trame. Regarder, avec une focale floue, large ou en focus précis, gros plan dans la texture, un tel morceau de prairie, c’est s’entraîner à trouver des mots et des images pour décrire et interpréter des musiques, des textes littéraires, des narrations cinématographiques. C’est aussi s’entraîner à inventer des aventures dans cet espace clos, réduit mais symbolisant l’infini sauvage, comme quand on jouait au jardin et que celui-ci, avec ses différentes régions, servait à représenter de vastes pays, des continents, des climats éloignés. L’impénétrable du coin d’herbe stimule l’imagination. Regarder un bout de nature est toujours un apprentissage. Regarder et dire à quoi « ça » fait penser, chercher les correspondances et sentir qu’alors un monde se rend possible, un lieu où vivre. C’est ainsi qu’a débuter l’aventure de la connaissance.  J’y pense souvent, mais fugacement, au disque de Joane Hétu, « Seule dans les chants ». (PH)

L’art jardinier (1)

Introduction. Aux confluences de la vie ordinaire et de la nature, de nouvelles pratiques horticoles, croisant le courant philosophique très ancien des « techniques de soi » – aux origines grecques et redéfinies pour la modernité par Foucault -, frôlent le statut de « démarches artistiques » éphémères prônant l’éparpillement réticulaire, plus radicales que Fluxus puisque ne s’énonçant même pas en courant d’art ou même par rapport à l’art mais s’inscrivant dans l’acte grégaire et futile sans lendemain et sans autre reflet que l’anonymat.Rien ne filtre de ces jardins où d’improbables et invisibles « installations », dans une gratuité totale du concept et du geste, construisent leur « exposition » qui, toutes, s’estompent et rejoignent le compost qui régénère le jardin, celui-ci devenant de la sorte un mixte entre jardin nourricier (potager), jardin d’embellissement (fleurs) et jardin d’esprit. Approche exclusive d’une de ces « expositions », avec propos (anonymes) de l’artiste, en plusieurs épisodes.

« Oracle ». Cette installation de buis, fougères et lumière matinale, crée un saisissant effet de tourbillon votif, évoquant ces lieux magiques, ces « passages » où « ça » disparaît tout autant que « ça » disparaît. Un effet de miroir où se mirent les forces sombres, les matières invisibles qui structurent le réel. Cela pourrait être une sorte de miroir noir. Pour l’artiste, il s’agissait d’installer dans son jardin un hommage au passé, aux forces de la rémanence, à l’incontrôlable d’où jaillissent, en désordre, les forces hétérogènes de l’inspiration. « Les fougères et leurs gerbes hiératiques, m’évoquent autant la préhistoire que la sophistication des feuilles d’acanthe que l’on retrouve dans les chapiteaux antiques. De grandes périodes de la civilisation s’éventent dans ces palmes. Plus subtilement, c’est un hommage, par cette métonymie végétale avec l’Antiquité et les savoirs perdus de la préhistoire, à mon pauvre esprit qui s’est formé en-dehors de l’école, avec une assimilation très approximative du passé, une interprétation plutôt qu’une assimilation raisonnée et structurée, si vous voyez ce que je veux dire. Dès lors, hommage autant que déploration. Il y a du regret. Plus subjectivement, ces gerbes végétales formant couronne exubérante, me donnent toujours l’impression, surtout au crépuscule du soir, que va y surgir une tête de Gorgone, enfin quelque chose qui parle, avec des yeux exorbitants, peau de marbre livide et bave aux lèvres. Tant il est vrai que l’on s’absorbe en son jardin pour y entendre des voix. » Et l’artiste de retourner à sa houe meublant le sol. – Bûcher. – C’est une œuvre spontanée, un jeté et puis voilà, dans la grande tradition du mikado ou autres techniques propitiatoires. Le geste se découpe en plusieurs étapes et sa temporalité peut être plus ou moins longue, disons que ce geste direct n’est pas exempt d’épisodes (clin d’œil aux séries télévisées qui peuvent autant coloniser que décoloniser l’esprit). D’abord, la taille de certains arbres, le découpage des branches séparées du tronc. On est là dans un processus où l’on retire du vivant, on le tranche de sa condition de vivant. Ensuite les rondins sont saisis en une brassée, rassemblés, et jetés à terre pour former un tas aléatoire. C’est là, précisément que l’œuvre commence : car ce qui résulte des étapes précédentes prend la forme d’un bûcher. Une œuvre pour prendre conscience que dès que l’on rassemble du bois en tas, cela peut se transformer en bûcher, l’œuvre, ainsi, engage toujours une responsabilité. Une forme pour immoler, consumer, réduire rituellement en cendres des dépouilles mortelles. Mais aussi, dans une autre direction, feu de joie, de révolution, grands feux de la Saint-Jean, feu de camp, barbecue, ce simple tas de bois ouvre la réflexion sur la relation polysémique que nous entretenons avec la flamme. De plus, l’œuvre s’installe dans le jardin et elle vit sa vie, elle se transforme. L’herbe, les fleurs, les végétaux de toutes sortes s’y entrelacent, se substituent au feu latent. Des insectes s’y réfugient, y construisent des refuges, des rongeurs y font des haltes pour observer voire narguer le chat, des batraciens s’y enfouissent pour trouver la fraîcheur, l’humidité qui se développe près du sol, entre les écorces. Cette structure sauvage de troncs retient des traces des différentes averses. Ainsi, ce qui semblait destiné aux actes de purification et transformation par le feu devient un îlot de vies microscopiques, indispensables à l’équilibre du jardin. – « Parure et parade. »  Loin des exploitations où les branches taillées sont aussitôt précipitées dans les broyeurs ou entassées sans ménagement dans un coin où elles vont pourrir, chaque buisson ou arbre taillé est ensuite « salué » par les feuillages qu’on lui ôte. Sous la forme d’une couronne, ou d’un coussin composé de toutes les feuilles soigneusement superposées et emmêlées, entre le tissage et la marqueterie sauvage. Une sorte de rite pour saluer la séparation du vivant et du mort, l’éloignement des résidus, du corporel tranché et soustrait à l’homogénéité de l’être (ici l’être de l’arbre, des arbustes, des bambous…). On peut évoquer les manies obsessionnelles qui consistent à collectionner tous ses ongles ou cheveux coupés, à la ranger dans des boîtes, les archiver pour ne jamais complètement les perdre et donc conjurer la perte. Sauf qu’ici la séparation est célébrée, pacifiée et « chantée ». Chantée, parce que ces assemblages de feuilles et enlacement de jeunes branches souples ont quelque chose de musical. L’artiste nous raconte : « Ca vient de loin, d’un texte lu, une histoire qui m’a profondément marquée. Elle raconte certaines pratiques de l’oiseau-moqueur en pleine parade nuptiale, par exemple la manière qu’il a de détacher les feuilles d’un certain arbre pour dessiner au sol la splendeur de l’avenir qu’il propose, une mosaïque végétale. Je crois que c’est dans Lévi-Strauss mais impossible de retrouver le passage ! L’ais-je rêvé ? J’ai alors commencé à réaliser ces aubades en feuilles couchées et entrelacées comme exercice de mémoire : en me concentrant de cette manière, en jouant à l’oiseau-moqueur – le bec en moins – , j’espérais et j’espère atteindre le souvenir précis du titre de l’ouvrage et du numéro de la page. Comme vous voyez, c’est aussi une œuvre qui traite de la relation au textuel, au livre qui laisse des traces difficiles à reconstituer, le livre comme labyrinthe où retrouver l’origine de ses connaissances. Ce n’est pas pour rien qu’elles sont constituées de feuilles : feuilles d’arbre et page de livres. En même temps, c’est une ode à la plasticité cérébrale puisque je cherche à la stimuler pour que le cerveau régurgite une information qu’il détient ! » De manière plus générale, il confessera qu’entourer l’arbre de sa dépouille, de sa touffeur élaguée, c’est l’inviter à se reconstituer au plus vite, à redevenir touffu pour que les oiseaux reviennent nombreux y chanter en. Ces sortes de partitions graphiques évoquent bien ces chants d’oiseaux qui s’y cachent pour entonner leurs chansons. Les installations feuillues réunissent l’être de l’arbre et l’être du chant d’oiseau, affilié à tel ou tel feuillage, bref, une organologie naturelle, végétale et ornithologique. « Le tapis de feuilles correspond plus ou moins à la tapisserie de chants qui s’en échappent, surtout au printemps, et tels buissons hébergent plus facilement des mésanges, tels autres sont favorables aux merles, ceux-ci sont visités par des pouillots… La texture même de ces œuvres souligne qu’il n’y a pas de nid sans arbre, sans feuille, sans fines branches pour les tisser, et, une fois de plus, de cette manière, l’intérieur de l’arbre est exposée, comme lieu de vie, de reproduction. » Et l’artiste retourne au travail de sa cisaille. – Fin du premier épisode – (PH)

La glycine mitrailleuse

C’est une des premières soirées douces où l’on peut s’attarder au jardin, rien n’est encore vraiment posé, définitif, les feuillages sont presque encore « à l’essai », instables, en devenir, vitraux tendres de flammèches colorées, les chants d’oiseaux conservent un brin d’approximation, accent dubitatif, retrouvailles avec des tonalités et ritournelles retenues tout l’hiver. Dans cet environnement détendu et délicat, soudain, une brève percussive, nette, pas totalement incontournable, pas sur le devant de la scène, un détail. Un accroc brutal, périphèrique. Ça pourrait être lié à un événement du sous-bois, branche qui craque, fruit mort attardé qui se détache, rongeur intempestif… Ça se répète quelques minutes plus tard. Identique. Dès lors, l’oreille devient attentive à l’origine de ce son, elle oriente l’attention vers « d’où ça vient ». Une troisième fois. Les intervalles ne sont pas réguliers. C’est nettement le bruit d’un impact et, tellement semblable d’une fois à l’autre, que cela ne semble lié ni à un animal ni à une quelconque cause naturelle. Cette fois, l’œil a décelé un mouvement directement associé au son, synchronisé. Une planche dressée contre un muret, frappée et qui oscille une fraction de seconde (ce qui ajoute des nuances au son initial). Je fais le guet près de cette zone. Nouvel impact, des branches frétillent au passage d’un trait invisible. Le surgissement du son évoque un tir de carabine à air comprimé, sans équivoque. De légers sifflements dans le vide font penser aux tirs aux clays (souvenir lié à une très ancienne promenade dans les bois où j’entendais voler les clays sans savoir que, plus bas, dans une ancienne clairière, une compétition avait installé stands et chapiteaux, on « identifie » en puisant dans ces souvenirs, en liant, rapprochant, triant, organisant). Je scrute la lisière du bosquet, les jardins voisins, quel est l’embusqué qui joue avec une arme et dont les munitions retombent ici !? Une montée de paranoïa. À la campagne, c’est toujours possible. Je rode, j’essaie de comprendre, de relier tous les éléments pour esquisser l’image du mécanisme probablement à l’origine de ce canardage.. Mentalement, je dessine un croquis de ce genre : il y a une déflagration (un rien, un soupir qui claque), projection d’un matériau et ensuite course d’un ou plusieurs projectiles, impact sec parfois, parfois rien (comme si le jet manquait sa cible ?). Entre désoeuvrement et guet intense, je scrute le périmètre « sinistré » (parce qu’à ce stade des investigations, l’origine, le départ, selon moi, se trouvent ailleurs) pour essayer de localiser de manière précise un impact, afin de savoir où fouiller pour ramasser l’objet sonore. Une fois celui-ci identifié, je peux son histoire, son origine, sa trajectoire. L’œil exercé finit par ne plus se laisser surprendre et, soudain, je vois « partir » quelque chose. Clac. Un trait noir, tordu, grimaçant, contre la planche dressée. Je me précipite, je ramasse : c’est la moitié d’une cosse, de ces grandes graines qui pendent aux branches de la glycine, depuis l’automne ! C’est donc la bonne piste, mais il me manque encore des éléments. La projection violente de cette cosse ne correspond pas à toutes les nuances de la séquence sonore qui se répète en série. J’attends que ça se reproduise encore quelques fois pour être certain de comprendre la séquence entière. Donc voici :  sous l’effet de la température, du mûrissement optimal, les cosses explosent, s’ouvrent (déflagration) et, la plupart du temps, une moitié est propulsée à plusieurs mètres. Il est important que cette ouverture se pratique de manière radicale pour dégager le champ de tir. Car, en effet, cette première opération n’a pour but que de laisser fuser les semences dont le ressort, enfin actionné depuis tant de mois de renfermement, les décoche de façon guerrière parfois au-delà de 6 mètres (c’est plus que probablement la détente de ces ressorts qui fait exploser la gousse). Ce sont les fameux projectiles qui fendent l’air, traversent les feuillages comme du plomb de chasse, percutent des troncs, glissent sur la terrasse, cognent les vitres de la maison. De magnifiques petits galets tigrés. Le plus incroyable est que le chat, lui, avait compris depuis longtemps d’où ça venait puisqu’à chaque déflagration, il se précipitait et, chaque fois que possible, attrapait une ou plusieurs graines avec lesquels il se battait. L’enquête pour reconstituer la mécanique donnant naissance à ce son perturbant le calme moelleux du soir et les matières en éclosion pastelle printanière était favorisé par l’exercice culturel qui consiste à se confronter à des installations sonores qu’il faut déchiffrer ou à essayer de comprendre comment sont produits les sons des musiques atypiques, recourrant à des organologies singulières. La glycine, le jardin, la terrasse, le temps (durée, saisons), la météo (température, sécheresse), une vieille planche, tout ça fonctionnait pour un soir comme « installation sonore ».  Et une fois décodé le sens de ces intrusions percussives, elles cessaient d’être en désaccord avec le soir apaisé, mais y apportaient une intense et discrète série événementielle. (PH)

Ode à la fève

Plaisir du jardinier cuisinier: récolter une bassine de fèves du marais de son potager! Et les préparer pour un repas d’amis. D’abord extraire les graines des cosses (écosser!) rigides, solides, de vraies armures. Les blanchir pour retirer plus facilement la membrane caoutchouteuse et indigeste qui protège le fruit. Celui-ci jaillit de sa gaine révélant son formidable vert humide (certaines sont déjà un peu jaunes, trop mûres). Cette opération est assez fastidieuse, graine après graine. C’est lent, c’est long, c’est bon, il y a une dimension d’imprégnation, une phase un peu zen (sans quoi on fout tout au compost et on ne déguste jamais ce merveilleux légume!). Tâche répétitive idéale pour ressasser, penser à rien, c’est à dire laisser penser sans direction précise, des bribes de musiques, de phrases montent et descendent, revenant parfois de loin… Pour le reste, c’est expéditif, en général, cuisson rapide dans une infusion à la sarriette, finition avec un peu de crème et persil haché… et une bassine donne peu à distribuer dans les assiettes, c’est vite avalé, comme tout plaisir rare!