Archives mensuelles : août 2012

Position du lecteur au jardin

Autour de : – Un jardin – Claude Simon, Triptyque, Gallimard – Sense of Place, Bozar, Bruxelles – Philosophie du paysahe de Georg Simmel – Chicago Underground Duo, Age of Energy, Northern Spy Records 2012 – Articles de presse…

 Les jeux d’ombre sur les pages du livre et la peau, produits par les frémissements et murmures que le vent fait courir dans les feuillages, me donnent envie de retourner au cœur de quelques secondes à peine, filmées sommairement avec un GSM – comme si l’appareil s’était déclenché accidentellement – et conservées en poche, à disposition, grâce à cette horrible technologie « smartphone ». Comme dans ces mises en abîme de type vache qui rit, je plonge dans un ballet d’ombres similaire à celui que j’avais sous les yeux, mais légèrement antérieur et situé ailleurs, danse ombrée de feuilles et de fleurs sur les pages d’un autre bouquin depuis lors lu complètement, intériorisé, s’immisçant entre les lignes et les brouillant en un texte tiers, calmement, débordant des pages et livrant l’esprit du lecteur à la stridence phénoménale des cigales. Cet échantillon d’instant long ramassé en une séquence abrupte suggère, à chaque répétition du microfilm accidentel, la torpeur lucide d’un lecteur planqué sous les arbres et qui voit et entend partir une décharge textuelle foudroyante, par conjonction rare d’éléments intrinsèques et extérieurs, déjà là ou survenants. Autant dans ce souvenir filmé qu’au présent, le livre ouvert sous les arbres, les pages et la peau se cherchent une continuité de supports, de textures. Prélassé dans les heures de lecture au jardin – désormais sans cigales mais revivant leur polyphonie stridulante comme la bande son des ombres sur le livre et la musique cérébrale particulière que déclenche un livre qui nous dévore pour qu’on le dévore, dynamique de la pensée en mouvement -, je lis autant les unes que l’autre, les pages et la peau, successivement, simultanément. La peau parce que fortement éprouvée par la déferlante solaire, elle change, accentue ce qui la ride et la tache, ébauche des constellations de tavelures – semblables à celles qui me fascinaient sur les mains d’un de mes grands-pères, faisaient qu’elles étaient incompréhensiblement mains de grand-père -, se parchemine, capte et révèle le texte organique du temps.

 

Si je suis délicieusement écroulé sous les frondaisons – et pouvant sembler sonné me dirais-je plus tard en rencontrant dans ma lecture de Triptyque ce corps de femme que Claude Simon place nu immobile dans une chambre d’hôtel comme « s’il s’était écrasé sur le lit au terme d’une chute de plusieurs étages »  – c’est qu’en cette rare journée de canicule belge, j’ai pédalé pendant plusieurs heures sous le cagnard, dans une campagne le plus souvent très surexposée – presque décolorée sous le midi -et très poussiéreuse, odorante en cette période où tous les fermiers récoltent, ballottent, engrangent la graine, le foin et la paille. Des milliards de débris sont en suspension dans l’air, collent sur la peau suante, assèchent et irritent les muqueuses du nez et de la gorge. Il n’y a pas d’ombre sur le macadam dont le ruban défile lentement. Dans les fêtes locales, les attroupements prennent d’assaut les buvettes de fortune, obstinément, sans liesse apparente, désertant les autres stands d’artisanat, comme si une folie collective, déclenchée par une situation d’alerte, se répandait dans les villages. Dans les villages déserts, il y a regroupement de survie dans les bistrots où la bière coule à flot, celui-ci qui a étendu sa terrasse protégée de parasols et où un guitariste interprète vieux blues et rock’n’roll, ou cet autre où le public regarde à l’ombre, en direct à la télévision le combat de David et Goliath, moment fort du cortège folklorique de la ville voisine. De retour poisseux au jardin, et après élongations et douche, je me suis installé au frais, là où passent la brise, avec à portée de mains tout ce qu’il faut pour rétablir progressivement un niveau optimal d’hydratation, des fruits, de l’eau, des jus, du thé vert, une bière. Stimulé autant que marqué par l’épreuve physique, je vais alterner moments de lectures erratiques, lumineuses ou comateuses, somnolence agitée ou voluptueuse, contemplation désincarnée, voire abrutie ou charnelle – traversée de phrases et de formes qui, dans le jardin, captent l’attention et qui vont s’apparenter ou s’opposer, mais en tout cas se lier -, alternance d’états qui font que je vais me répandre, me cacher particulièrement bien dans l’hétérogénéité du jardin, que je peux autant considérer comme ma création, ayant agencé et planté la plupart des essences qui le composent, que moi comme sa chose, un bout de nature matricielle.

 

Les périodes de somnolence, d’oublis chavirés dans la chaise longue, se changent en émergence languide, jamais brutale ni même franche, dans cette chambre sans murs où les yeux plongent dans le ciel, aspirés par le tracé des lignes d’avions et où l’oreille localise les points vitaux à leurs chants, pépiements, bruits de bec, frou-frou d’ailes. Et cet entre-deux où le cerveau se remet lentement en place dans le réel, ce qu’il élabore pouvant encore n’être que les retombées du rêve, se passe à épier les déplacements d’oiseaux dans l’espace, l’immobilité du lecteur ne pouvant absolument plus les dérouter ; le labeur solitaire des pics, l’organisation collective des mésanges à longue queue, en estafette rapide, progressant dans les arbres comme un groupe de guérillas urbain, d’abord le pommier, puis l’érable, le saule et passage dans le cognassier, et l’on recommence, épouillant les plantes de leurs parasites. Mais aussi, plus individualistes, les sitelles, les discrets troglodytes, les merles, les geais, les tourterelles roucoulantes… Dans le noisetier, on entend le travail consciencieux de l’écureuil qui constitue son silo de fruits secs pour l’hiver… Cette animation animalière qui occupe parfaitement le terrain et qui est la première chose qui gagne l’esprit et les fonctions vitales quand le dormeur revient à la surface fait que ce dernier, de s’être abandonné ainsi dans la nature, a subi un déplacement de son centre de gravité et s’il s’est assoupi sur ses terres, au réveil  ne se sent plus particulièrement chez lui, plutôt en visite, de passage.

 

Les lignes d’avions qui se suivent et se ressemblent au firmament tracent des frontières éphémères qui, tandis que les yeux les contemplent, entretiennent le trouble entre veille et songe. Puis, presque aussi haut que la petite croix brillante d’un avion, un point aveuglant, vif argent et hirsute, vibrionnant et sans plus rien de rectiligne, semblant dévier de l’orbite inaccessible des longs courriers, venir vers moi. Qu’est-ce que c’est comme engin ? Et là, je m’éveille vraiment, en alerte, je cherche à identifier ce projectile qui, soudain, au moment où il s’éclipse, perd toute ressemblance avec un objet volant rendu fou, il n’a plus rien de météorite, probablement un amas de semences transparentes, agitées dans le vent, et de la même phosphorescence instable que le duvet déposé dans l’herbe. De par sa nature et son mouvement, il était en fait insituable, dans un autre plan du visible.

 

Retour au livre étalé sur les genoux où, comme sur les pages de l’écolier séchant sur sa traduction latine, « Les ombres entremêlées des feuilles du noyer balaient la surface du cahier, l’envahissant tout entière, remontent vers le haut, redescendent, puis glissent rapidement en oblique et disparaissent. » (C. Simon, Triptyque), des ombres qui caressent et ventilent la concentration du lecteur. Lire après-coup, ainsi, des passages qui semblent décrire mieux que je ne pourrais le faire ce que je vois ou ce que je ressens dans l’immersion de lecture au jardin, installe une étrange perception temporelle, que rien du perçu, de ce qui se lit là, ne tient en une couche, en une seule ligne du temps. Que les textes et la conscience des choses n’existent que par relecture, recoupement, répétition, superposition de périodes. D’autant que cette impression d’après-coup à la lecture de certains fragments, concerne un texte que j’avais déjà lu il y a plusieurs années et dont les éléments saillants sur lesquels je m’arrête à nouveau, quelque part, étaient mis en veilleuse, et sont réactivés, retrouvés en moi presque comme venant de moi. Et sans doute suis-je depuis toujours attiré par les ombres balayant la surface des choses à lire.

 

Les clôtures sont plus symboliques qu’autre chose, ce n’est pas un jardin muré, c’est une cellule verdoyante connectée à d’autres, une pâture, un bosquet, un autre jardin, un champ, une prairie, un potager, une pelouse, une forêt, ainsi de suite. Un maillage. Fluctuant, résistant. C’est sans recourir à un dispositif de barrières qu’il enlace, protège et conduit à apercevoir avec appréhension, au-delà de son périmètre, la fin des vacances et son corollaire inévitable, l’expulsion du jardin, le retour à un rythme de vie où il est plus accessoire que ressenti, vu de la fenêtre, traversé, entretenu, tondu, taillé, biné… Ce n’est pas tant, d’une manière générale, l’ennui de sortir et de reprendre contact  avec l’actualité quotidienne désespérante qui profile sa menace, comme si je l’avais mise de côté et allais devoir réapprendre à concilier toutes sortes de contingences. Je n’ai cessé de laisser venir les informations, de capter ce qui se passait dans le monde, de prendre une mesure approximative des répercussions du macro sur le micro. Ce sont plus précisément certains aspects de l’actualité à propos desquels se détermine l’engagement que j’assume dans la vie laborieuse, jouxtant les compétences et le terrain d’activité où je dois tenir mon rang, défendre quelque chose. C’est par exemple, étalée en première page de plusieurs quotidiens, cette morgue insupportable d’un président de comité olympique réclamant plus d’argent pour ramener, à l’avenir, une moisson florissante de médailles nationales. Quand on sait que les sommes supplémentaires qui pourraient être investies dans la compétition professionnelle seraient subtilisées à d’autres champs d’activités – probablement la culture et l’éducation -, les réactions sociétales contre ce genre de revendication cynique devraient certainement être plus franches, donner lieu à un tollé. Les effets positifs de la culture et de l’éducation sur l’avenir des collectivités seront toujours supérieurs à ceux de quelques médailles et de leur gloriole olympique. Peut-être peut-on mettre aux crédits des exploits de ces surhommes ou surfemmes le fait d’encourager les jeunes à pratiquer le sport, mais si cela s’assortit d’un esprit de compétitivité exacerbé et d’une mentalité nationaliste, je me demande si le bénéfice n’en est pas mince, biaisé voire pervers. (Il faut stipuler que le ministre des sports a très bien répondu aux prétentions du président du comité olympique.) C’est aussi, un autre jour, le portrait en grand et plusieurs pages consacrées à la réussite exceptionnelle d’un patron, révélant le genre de succès particulièrement adulé et qui symbolise ce contre quoi un travail culturel, au jour le jour, doit combattre, que ce soit en prêtant des livres et de disques, en organisant un spectacle de théâtre, un concert, une exposition. Sans vergogne, la gazette célèbre ce genre d’assomption fulgurante du travail et du fric. Ce milliardaire, donc, autoexalte son profil de self made dans une impudeur rare, presque comique, en tout cas grotesque. Avec la complicité du journaliste, ou complaisance involontaire voire induite par la fascination et le rapport de force social, la dimension « je ne dois ce que je suis qu’à moi-même, mon travail, ma rigueur » est poussée jusqu’à un auto-érotisme sublime et maladif « je me suis enfanté moi-même ». Tellement imbu de sa réussite, dont il est incapable de voir à quel point il la doit à d’innombrables autres personnes, depuis les inventeurs de la télévision jusqu’à ses employés qui subissent son autoritarisme apparemment puéril, ce chef d’entreprise exemplaire s’imagine pouvoir mieux diriger le monde que quiconque et donner des leçons de gestion aux gouvernants qui, certes, du moins certains, en ont besoin, mais à condition que le donneur de leçon n’éclipse pas la complexité qui égare bien des décideurs. Un bel article qui rappelle le régime des vanités qui nous gouverne. Et puis surtout, dans de nombreuses publications, mais très souvent reléguée dans des entrefilets, des pages blanches, des articles qu’il faut chercher dans les dernières pages – comme la programmation tardive des films d’auteur à la télévision – il y a l’expression d’une inquiétude culturelle réveillée, reflet d’un activisme qui cherche des raisons d’y croire, peut-être parce que l’arrivée d’une nouvelle ministre de la culture en France donne de l’espoir à diverses corporations du secteur qui, du coup, s’expriment, interpellent pour attirer l’attention sur leurs problématiques en souffrance. Ce terrain d’incertitude et de grand désarroi quant au devenir culturel donne lieu aussi à la publication d’une tribune d’intellectuels allemands rappelant les idées développées dans leur livre L’infarctus culturel (Le Monde). Et là ce sont réellement, brutalement, le temps de lire ce texte, les affaires courantes qui se pointent dans le jardin, submergent l’attention car il est fait de la matière par excellence qu’il faut traiter, garder à l’œil, endiguer parce qu’elle peut annoncer des changements importants dans la manière de poser une action culturelle, entériner ou initier des déplacements, des déformations, des modifications des pratiques. Il s’agit de la mise en polémique, à grands traits, des problématiques actuelles sociétales et technologiques telles qu’elles semblent signaler la décadence d’une ambition culturelle publique. Il est impossible de partager la totalité de ce diagnostic d’infarctus, mais il est difficile de l’ignorer ou le rejeter en bloc parce qu’on ne peut qu’en approuver certaines observations. Oui, l’argent actuellement investi dans les grandes institutions culturelles n’est probablement pas efficace ; oui, nos cultures occidentales échouent à intégrer activement la créativité des cultures de ses immigrés ; oui, les biens culturels commerciaux, couvrant l’essentiel de la consommation en loisir de la population, ne sont pas conçus et fabriqués en Europe et cela signifie que l’industrie de l’imaginaire, qui devrait aller de pair avec une ouverture sur des produits artistiques plus exigeants, en continuité, nous échappe. Mais faut-il conclure pour autant qu’il est temps d’en venir à une période post-institutionnelle en préconisant enfin la place de l’individu (et donc je suppose les pratiques telles qu’elles s’organisent sur Internet) ? Les auteurs parlent d’interrompre les subventions à ces institutions pour les investir dans « autre chose ». Pourquoi ne pas plutôt réviser profondément les fonctions des institutions et les faire travailler autrement à tout le liant collectif, valorisant l’individu car elles ont une capacité à lier, à faire tenir ensemble, qui ne se trouve nulle part ailleurs ?

 

Rejeter donc ce qui menace tout autour, se blottir encore plus dans la sensualité de l’après-midi, dans les bribes de Claude Simon mêlées aux ombres qui bougent, aux oiseaux, aux odeurs… Fermer et ouvrir les yeux dans le fauteuil, au milieu des airs même et découvrir, étranges, la silhouette frangée des arbres et leurs cimes pointées vers le ciel bleu, les traits blancs vaporeux des avions peignant leur vitesse prodigieuse, et cette infime boule phosphorescente, rapide, agitée (quelle sorte d’engin volant est-ce ? avant de me rendre compte de ma méprise et qu’il s’agit d’une poignée de semence, comme un nuage rapide, une haleine, comment ais-je pu croire qu’il s’agissait d’un engin aussi haut qu’un avion ?). Le ciel vu d’une fenêtre éperdue, sans cadre, étant moi-même une surface fenêtre par laquelle ça regarde. Comme en ces quelques lignes: « Le rectangle de la fenêtre est tout entier rempli par le ciel, d’un bleu léger et uniforme, sans nuage. Dans sa partie inférieure apparaît parfois le sommet d’un palmier balancé par le vent. » (C. Simon, Triptyque) La simplicité de la description est travaillée par les lignes qui précèdent et qui révèlent par qui et pourquoi la fenêtre est ainsi fixée. Le corps nu d’une femme, alanguie, découragée voire ombrée d’amertumes comme après s’être donnée en échange de quelque chose qu’elle n’obtiendra pas, marché de dupes. Une nudité un peu démantibulée, indifférente, impudique. Et si le réveil au jardin, après l’assoupissement de la sieste, confère assez vite la sensation de léviter dans les airs après être tombé de très profond, d’avoir un rendez-vous cosmique à honorer, c’est encore le reflet exténué mais charnel d’une atmosphère que je lis quelques pages plus loin, quand le texte revient sur la femme nue dans sa chambre d’hôtel. Même si les raisons de cette spatialisation sont inversées : elle, par une mise sous vide dans un volume impersonnel, insensible et en ce qui me concerne, tout le contraire, par une dispersion bienheureuse dans l’extérieur fourmillant, sans borne. Mais les contraires se rejoignent et la lecture généreuse en phénomènes d’identification, signalant par là même, au cœur du sentiment de bonheur au jardin, le résidu d’un gisant dépressif ailleurs, et condamné à y retourner, en sursis donc, en suspens. « Une couche uniforme de bleu, comme passée par le pinceau d’un peintre en bâtiment, emplit le rectangle de la fenêtre ouverte. Sauf sa couleur, rien (aucune modulation, aucun accident, aucun nuage suspendu, aucune différence de matière ou de nature) ne le distingue des murs recouverts d’un badigeon uniforme, de sorte que le corps nu et solitaire toujours gisant sur le lit aux draps défaits semble se trouver au centre d’un espace vide, un cube aux parois lisses, clos de toutes parts, et sur les surfaces duquel aucune ombre, aucune nuance de valeur n’indiquent les différentes orientations des plans, comme ces décors d’estampe orientales colorées d’uniformes teintes plates : de simples boîtes délimitées par des cloisons de papier escamotables, qui semblent là, fragiles et comme irréelles, pour simplement enfermer les protagonistes dans un volume symbolique, une dérisoire parcelle d’espace emportée par la gravitation dans le cosmos à des vitesses prodigieuses. » (C. Simon, Triptyque) Des similitudes s’établissent du côté de l’irréalité, de la fragilité, de la dimension escamotable… Mais pour le reste, la mise en l’air provient non pas d’une raréfaction mais d’une profusion contagieuse, d’une multiplicité de modulations, d’accidents, de nuages, de différences. Quand je replonge dans le texte, mon mode de lecture a changé, j’ai l’impression de suivre simultanément plusieurs strates, d’être une multitude de points lisants qui progressent à la manière du groupe de mésanges dans les arbres, avec une attention accrue mais éparpillée dans les lignes, les phrases, les mots et les images à la manière des volatiles dans les branches, inspectant, picorant et organisant une vision d’ensemble segmentée, pointilliste. Une lucidité exacerbée irrigue un engourdissement galvanisé. Un état touffu, proliférant, riche en impulsions et passivités, tout en amorces. De ces instants où l’on voit et sent le paysage d’un intérieur inexplicable et donc très loin de l’unité posée par le texte de Simmel, seul outil théorique accompagnant l’exposition Sense of place au Bozar (Bruxelles), « Or, n’est-il pas déjà, lui aussi, une formation spirituelle ? ». Dès qu’il est représenté, image mentale, dès qu’incorporé, oui, certainement, mais le paysage sans nous !? Chaque paysage étant pour Simmel spécifique, précis, différent de tout autre – probablement le voit-il au naturel en partie contaminé par l’acte du peintre qu’il étudie -, plaçant la sensibilité dans cette expérience où « l’unité de l’existence naturelle s’efforce de nous intégrer à son tissu, la déchirure entre un moi qui voit et un moi qui sent se révèle doublement aberrante» et cela grâce au savoir-faire de l’artiste qui « va complètement absorber la substance donnée de la nature, et la recréer à neuf comme par lui-même, tandis que nous autres, nous restons davantage liés à cette substance et en conséquence nous gardons l’habitude de percevoir tel élément et tel autre, là où l’artiste en réalité ne voit et ne crée que le « paysage » ». Outre que « recréer à neuf la substance donnée de la nature » me semble une vue de l’esprit, un espoir de philosophe, il me semble que les paysages photographiques – et ne résultant pas du geste de peintre dont parle Simmel -, exposés dans Sense of place, ne renvoient pas à « l’unité de l’existence naturelle », cette chose qui serait si je comprends bien la part immuable et permanente de l’existence vue à travers les fenêtres chaque fois singulières des paysages saisis par les artistes, mais plutôt à des réalités composites et instables. Et si la plupart des travaux d’artistes y sont spécifiques, précis, ils s’interconnectent, ils gagnent à être vu ensemble dans une juxtaposition de points de vue qui indiquent où regarder entre eux, pour voir l’instable plutôt que l’immuable. Par exemple les images que Bart Michiels réalise sur les sites historiques de grands massacres guerriers européens – Bastogne, Waterloo, Passchendaele – n’illustrent en rien une unité naturelle, même si elles s’y réfèrent aussi au-delà des éléments historiques et le théâtre d’opérations que ces paysages rappellent par leur absence, leur recouvrement présent. Pour Bastogne, une étendue de poudreuse que l’on peut prendre pour le dôme d’un nuage dont les déchirures laissent voir le sol lointain, bleu, gelé ; le regard ajuste sa focale, il s’agit d’une fine écume grumeleuse soufflée sur le sol, mottes et crêtes de glaise, pailles brisées affleurant comme le squelette du paysage qui a enseveli tant de vies ; à Waterloo, c’est un foisonnement de graminées, couvertes de leurs panaches luxuriants, flamboyants, et dans cette masse de brins verts, la dépression provoquée par la chute corps, l’acharnement d’une trombe d’eau ou d’un vent d’orage, avec à l’avant plan un autre flux de graminées cette fois dépouillées de leurs graines colorées par la déflagration; Passchendaele n’est qu’une vaste terre sombre, parcourue des sillons butés d’une culture légumière rappelant le réseau de tranchées, et, reliées par leurs tiges mortes, brunies, des constellations de potimarrons s’y étalent et ne peuvent que faire penser à des grappes de mines ou à d’innombrables existences fauchées inutilement.

 

L’instant où à force d’imprégnation contemplative, on touche ce point paysager où se dissout toute prétention unitaire que ce soit est aussi celui où l’on découvre être plus profond que soi-même – en fait proprement sans fond -, et contenir plus que soi-même, voire surtout n’être pas tant contenant que divers contenus (pour détourner une formule de Renaud Barbaras à propos de l’être sensible : « il est plus profond que lui-même, contient plus que lui-même »). Un état qui correspond au désir que l’on énonce comme dernière volonté, vouloir que nos cendres soient répandues au jardin. On s’imagine en effet alors continuer à vivre dans le lieu choisi, y rester perceptible pour nos proches à travers l’effet de Stimmung qu’offre la vue du paysage, que nos particules s’unissent intimement au cycle de vie du jardin et poursuivent ainsi une vie au-delà de la mort, une manière de rester que l’on sait être surtout du pathos et de l’illusion, mais quand même. Il n’y a plus d’étanchéité entre intérieur et extérieur, on approche d’un état de matière fantasmatique, originaire, où l’on croit toucher du doigt (mental !) le il y a, où l’on se dit que c’est de que sourd la vie. Et l’on est délicieusement agité comme lorsque l’on se sent atteindre une phase créative. C’est un creuset indistinct où l’on passe du religieux au matérialisme, à l’idéalisme, palpitant d’impulsions, de visions, d’intuitions géniales, mais aussi d’abattement, de renoncement, d’abandon et d’envies de disparitions, le tout sur un pied d’égalité. Une touffeur extralucide insomniaque en pleine veille. On glisse vers les parages de ce qui n’a pas de nom, pas de réponse, pas d’explication, où la pensée se mord la queue, entre la poule et l’œuf, où l’impulsion, dont l’origine est incompréhensible, est dite appartenir à ce qu’elle impulse, où « en tant qu’attestation d’une vie qui est essentiellement auto-affection, en tant que l’élément dans lequel l’œuvre de la vie est sa propre impression, son pouvoir sa propre possession, la chair est essentiellement une chair pulsionnelle. » (R. Barbaras, La vie lacunaire, J. Vrin, 2012, à propos de Michel Henry). Nullement accès à une pure présence de « l’Etre », mais retrouvaille avec l’indéfinissable et jouissive impure présence que j’aime laisser en l’état (comme une aire de pique-nique après y avoir mangé ma tartine). A cela, les cinq premières minutes du morceau de Chicago Underground Duo, Winds and Sleepings Pines, offrent une adéquate bande-son. Une esquisse d’éléments mélodiques synthétiques, incertains, une voix approximative, grégaire et enfumée de brouillard, et des énergies sonores indistinctes, faites d’éléments désuets, kitsch, vieux, futuristes, sans affirmation, juste un mouvement ombré dans les branches, une présence musicale parcourue de non-présence. (Pierre Hemptinne)

              

 

 

 

Collision de paysages intérieurs et extérieurs

À propos de : John Dewey, Expérience et nature, Gallimard 2012 – Vera Lutter, Carré d’Art à Nîmes – Vélo dans les Cévennes….

Revivre mentalement une occurrence matinale, traversée presque sans y penser, celle d’un départ, d’un commencement, donc une illusion, un trompe l’œil géant. Et, après coup, insatiablement,  gratter le souvenir de cet instant scintillant, parfait de n’avoir été pratiquement pas défloré, exhumer le plus précisément possible de quoi il était fait – ou de quoi il continue à être fait, sans moi, voici déjà un problème de temps et de conjugaison -, en moi, autour de moi, entre les deux, me rendre compte qu’une photo intense en a été tirée, enregistrant des éléments qui échappent à la conscience immédiate, et qu’elle s’impressionne lentement, photo toujours en train de se faire. Les formes, les ombres, les lumières continuent à bouger matériellement en moi, confondues avec d’autres particules, le précipité n’est toujours pas reposé, définitivement fixé. À chaque fois que j’y reviens, des détails émergent, s’assemblent et font que l’ensemble gagne en netteté, tout en restant inaccessible à une vision exhaustive. À chaque nouveau tirage, l’adéquation avec ce que j’ai éprouvé s’affine en fulgurances partielles, qui peuvent s’exclure mutuellement, êtres contradictoires, j’ai envie de crier « c’est exactement ça, j’y étais, oui » mais la précision de la description devient quasi irréelle, pouvant être soupçonnée d’être inventée après coup, artificiellement. Je bute ainsi sur ce diaphragme entre monde intérieur et environnement, cette zone d’échanges où l’on a l’impression que « ça » pense à travers nous, que les choses vues nous prêtent leur réflexivité, ou qu’elles absorbent et rejettent dans l’atmosphère le même souffle dont sont faits nos propres états d’âme, et qu’ainsi l’on est indubitablement hors de soi dès qu’immergé dans la nature et d’emblée hébergeant d’autres entités, animées, inanimées, mais en tout état de cause, agissantes. Il était tôt à chaque fois – car cet instant est répétitif, multiple – et c’est avant tout un paysage d’ultime endormissement, près du réveil, ces dernières secondes du sommeil où la perméabilité entre rêve et réalité est magique, baignées d’une clarté surnaturelle. Il n’y a que de faibles bruits, presque abstraits, qui crèvent le silence comme des bulles, au fur et à mesure que le rayonnement orange du soleil envahit la garrigue, éclaire au loin les premières lignes des Cévennes, s’étale sur les faces rocheuses, survole les forêts partiellement brumeuses, reflue devant les combes toujours bleues.

« (…) il n’est pas juste ou pertinent de dire « je fais l’expérience de » ou « je pense ». on dirait plus justement, « ça » fait une expérience ou « ça » pense. L’expérience, en tant que cours organisé d’événements dont chacun a des propriétés et des relations spécifiques avec les autres, survient, arrive, advient, et c’est tout ce qu’on peut en dire. Parmi et dans ces occurrences, et non en dehors d’elles ou de manière sous-jacente, se trouvent ces événements qu’on appelle un soi. Dans certaines circonstances particulières et pour des raisons particulières, ce soi, qui peut être décrit objectivement, exactement comme peuvent l’être les bâtons, les pierres et les étoiles, prend en charge l’administration et la maintenance de certains objets et de certains actes au cours de l’expérience. » (John Dewey, Expérience et nature, 1915, Gallimard 2012)

J’enfourche le vélo – mais on pourrait parler d’emboîtement réciproque -, il y a une légère pente, je me laisse aller, ça part tout seul, je me coule dans la position la plus harmonisée avec celle de la mécanique, jambes, bras, nuque, bassin, et ce n’est pas l’image d’une bicyclette que je retiens mais celle du sillage d’un canoë s’éloignant de la berge et pour rejoindre l’ascendance du courant, un continuum. Silence. J’ai en tête le circuit  – mais pas seulement en tête, dans tout le corps dont les tripes épousent anticipativement les méandres cartographiés comme s’il s’agissait d’une énigme à digérer pour accéder à un autre niveau de conscience -, que je veux ou plutôt que je rêve de parcourir et d’avaler, d’incorporer, sans avoir aucunement la certitude de disposer de l’énergie nécessaire pour en venir à bout, sans avoir mesuré si l’objectif était à portée ou chimérique. C’est une inconnue. Chaque tour de roue, comme le fouet dans une sauce à faire prendre, contribue à donner consistance à l’incertitude et à la fragilité qui motivent l’organisme à aller de l’avant. Je ne suis pas sanglé dans un déguisement de sportif qui « va faire » tel ou tel col, étanche à toute logique autre que celle de la performance cycliste. Il y a certes cette dimension que l’on appelle de défi et qui inclut une part de remise en jeu de soi. C’est jouer avec son point d’instabilité. Tirer parti de ce qui va rester stable, acquis, et savoir exploiter, forcément en improvisant, l’énergie brute de ce qui déstabilise, les effets d’un effort trop long et trop conséquent, la fermentation obsessionnelle du mouvement régulier, les imprévus de l’émotion due à la configuration saisissante du terrain, mais aussi, au cours de ces longues heures de face à face où l’on rumine ce dont on est fait, où l’on repasse en boucle les faits saillants de sa biographie, des trouvailles sont possibles, de nouvelles interprétations qui modifieraient points de vue et perception de soi. En s’immergeant dans cet inconnu, pointe l’hypothèse anxiogène autant qu’énergisante d’être bouleversé, physiquement et psychiquement, de voir son paysage intérieur profondément transformé par divers glissements de terrains imprévisibles, selon des causes internes, externes ou conjuguées, vers le bas comme vers le haut.

L’air est frais, une douce humidité invisible pulvérisée par les plantes, c’est un don, un enduit protecteur en prévision des fortes chaleurs qu’encaissera l’organisme au retour, fin d’après-midi. Premier coup de pédale. Deux trois huppes s’envolent du bord du chemin. Les aurais-je vues si elles n’avaient pris la fuite ? Elles louvoient, montent et chutent comme traversant des trous d’air, s’amusant à déstabiliser le regard qui les suit, puis se planquent dans une épine du Christ fleurie, un chêne, derrière une touffe d’herbes rousses. La plus proche, celle qui a démarré quasiment sous mon pneu, perd une petite plume, jetant un regard en arrière, un signe. Je me suis arrêté et baissé pour recueillir l’infime trophée qui ne pèse rien. Ce n’est pas l’élément le plus prestigieux de la parure, juste une petite plume modeste, mais qui me plaît. En d’autres époques et d’autres personnes, n’y aurait-on pas vu un présage ? Même si, évidemment, je ne peux pas croire vraiment en ces transferts irrationnels, je réactive la trace géologique de temps où ces superstitions avaient du sens et, sans pour autant régresser vers ces manières de penser, je me dis qu’elles contenaient une part de vérité et dès lors je sais que, quoi qu’on dise, j’emporte l’esprit de l’oiseau qui m’aidera à voler, à me surpasser et franchir les crêtes montagneuses, très loin là-bas dans le paysage. (« Quand on l’examine à nouveaux frais, la preuve, souvent alléguée, en faveur de l’idée que les animaux inférieurs et dépourvus de langage pensent se révèle la preuve que quand les hommes (organismes dotés du pouvoir de parler) pensent, ils utilisent les organes d’adaptation que les animaux inférieurs utilisent aussi et donc reproduisent largement en imagination des systèmes d’action animale.» John Dewey, Expérience et nature) Sans doute n’étais-je pas le seul ce jour-là à emprunter cette tournure de l’esprit ; à Meyrueis, je vis débouler sur une petite place de la ville, en provenance de l’impressionnant Causse Méjean, un rescapé claironnant du désert là-haut à midi, un cycliste qui avait piqué dans son casque de grandes et fantasques plumes – le volatile ne devait pas être banal -, ça lui faisait un fier et drôle panache de « chevalier «  à la parade, agité par le vent.

« presque à mes pieds un de ces petits oiseaux s’envola me faisant sursauter crrrlirlirlirlui tire-ligne comme une pierre grise filant en ligne droite lancée par une fronde puis son vol s’infléchit remonta s’infléchit de nouveaux deux fois et il disparut » (Claude Simon, La Bataille de Pharsale).

Après coup, ces heures de muscles et de sueur, d’arrêts furtifs à l’ombre d’un arbre pour aspirer un ou deux fruit juteux, de souffles ébahis au bord des précipices, de canettes de soda vidées d’un trait dans le tabac d’un hameau – seules circonstances où ces boissons me sont providentielles -, de solitude idéale dans les chemins en lacets fantasques d’un causse à la fois radieux et tourmenté – parce qu’épousant la dramaturgie d’un terrain accidenté, comme bombardé –, et où je pus lire soudain sur un banal panneau de signalisation ce que je sentais perler enfin en moi, « Le Bonheur », du nom d’une rivière s’engouffrant un peu plus loin dans l’abîme-, sont nettoyées, immaculées, disparaissent et reviennent en plages temporelles d’une pureté inaccessible, de la plus belle eau limpide, comme si, là-bas, là-haut, je n’y avais jamais été autrement qu’en songe, doutant alors toujours de détenir de manière stable, acquise, la force de grimper et parcourir autant de routes pentues (selon mon appréciation et mes limites). Ainsi de la route après Saint-André de Valborgne vers Rousse qui s’élève sur les flancs du massif de l’Aigoual en sinuant jusqu’à faire perdre le sens de l’orientation, comme pour empêcher de retrouver son chemin, de pouvoir revenir et revivre une deuxième fois la respiration ascensionnelle, transformatrice, que la déclivité oblige d’épouser, jusqu’à, donc, ne plus se situer exactement, ne plus en voir le bout (« ça va grimper encore pendant combien de kilomètres ? ») et soudain, en récompense, l’apparition d’un rapace immense, un spécimen rare que je pense être un aigle et dont au fil des jours je vais remettre en question la véracité, « étais-ce bien cela ? », au point de détricoter la réalité même du fait d’avoir été à cet endroit-là, à ce moment-là et d’avoir été visité par oiseau hors du commun. Mais je sais que j’ai mis pantois pied-à-terre pour saluer le spectacle majestueux, admirer l’immense envergure aux rémiges écartées du planeur solitaire, en profiter pour téter béat le bidon, avant de repartir de plus belle. Appartiennent aussi à la matière des songes, l’excitation et l’angoisse en abordant des étendues d’une aridité autant inhospitalière que chatoyante, magnifiques, raides, couvertes de mousses et d’herbes rases jaunes ou roses, hérissées de roches nues et devant quoi je me suis demandé comment, dans un tel décor, une route pouvait subsister au-delà du tournant qui la dérobe et continuer son office, comment surtout oser s’aventurer sur une telle voie où l’on ne peut à son tour que disparaître ? Particulièrement aussi, les stations aux embranchements et carrefours où vérifier, tout en entendant au loin les cloches des troupeaux errants, que ces routes relient bien des points précis, avec des panneaux proposant divers itinéraires conformément à ce que l’on peut lire sur la carte, endiguant le sentiment d’avoir abouti « nulle part »,. Dans le même registre, les répits où l’on regarde en arrière, suivant entre les arbres, sur les versants abrupts, le zigzag vibrant des kilomètres que l’on vient d’avaler et qui rassure quant à la possibilité de pouvoir rebrousser chemin. Et était-ce bien moi sur cette petite place écrasée de chaleur, tous les volets du village clos, où je m’arrête excité et stressé après une descente vertigineuse – les freins serrés à bloc, jusqu’à la crampe, et le vélo continuant à filer dans les virages sans parapets -, sous le platane couvrant le glouglou d’une fontaine et où, devant une maison baptisée « bibliothèque », une femme lit sur un banc, sa petite fille à côté d’elle s’ennuyant de cette sieste, dévisageant l’inconnu muet qui vide sa gourde tiède sans oser interrompre la torpeur ?

L’agitation intellectuelle et émotive suscitée par un paysage ne peuvent se borner à la consommation à distance, pour une jouissance individuelle, circonscrite et instrumentale, d’objets achevés, là une bonne fois pour toutes, passifs. C’est l’interaction avec les formes de la nature, spécifiques à tel ou tel terroir, qui émeut, crée un choc et déclenche ou ravive dans la pensée, quelque chose nous concernant, logé en nous et qui pourtant dépasse notre historicité, quelque chose de bien antérieure et qui nous survivra au-delà de l’imaginable, en se transformant encore, voire devenant méconnaissable. Un continuum et non une image fixe. Et, probablement, même si pour un profane comme moi, cela ne signifie pas grand-chose de précis, est-ce l’histoire de ces formes qui touchent et éveillent les sentiments, communiquent une exaltation diffuse, comme si ces choses étaient toujours en train de bouger, vibrer, évoluer et que c’est cela que réceptionnait notre émotion, des ondes fossiles de ce qui a eu lieu. Nous en n’embrassons du regard qu’une infime étape à leur échelle, sur laquelle notre temporalité accélérée, mesquine, semble surfer. C’est dans Découverte naturaliste des garrigues de Luc et Muriel Chazel que je m’arrêtai de manière plus concrète à cet aspect des choses, parce que j’y reconnus la description d’une part de ce qui m’aimante dans l’apparence des garrigues, ce qui me pousse à les regarder, les parcourir, ce qui me donne du plaisir à en éprouver les accidents qui les délimitent ainsi que les reliefs qui font transition avec les vallées cévenoles, avant de les retrouver aux sommets, selon une version encore plus fascinante, éclatée, celle des causses. Le vocabulaire scientifique, vulgarisé par les auteurs de ce petit guide, rejoignais une partie des mots que je triturais intérieurement pour évoquer l’impact esthétique des garrigues, de la béance entre pic Saint-Loup et l’Hortus, du moutonnement des Cévennes. Le témoignage de ce qui s’y est passé – « la zone des garrigues est aujourd’hui comprise entre des zones d’intense surrection, et posée sur un substratum essentiellement composé de sédiments marins (surtout) et fluviolacustres » -, libérait les ondes de ces révolutions géologiques, climatiques, toujours actives – visibles – dans les composantes du paysage.

« (…) au début du tertiaire, la collision des plaques tectoniques européennes et africaines va produire une nouvelle chaîne de collision, baptisée chaîne pyrénéo-provençale. Cette grande chaîne s’étend vers l’est, bien au-delà de ses limites actuelles puisqu’elle est en connexion avec la Provence et englobe le grand bloc corso-sarde. Dès la surrection, les grandes structures pyrénéennes sont en place, avec la zone axiale constituée de roches métamorphiques, directement issues de l’orogenèse pyrénéenne ainsi que la faille et le front nord pyrénéen constitués par les roches sédimentaires rejetées sur les côtés. Il résulte de ce schéma une grande fréquence des phénomènes dits de « recouvrement ». Les torrents qui dévalent les pentes de cette chaîne vont déposer à ses pieds de grandes quantités de sédiments. Mais du fait de l’existence de grandes fosses marines, la partie orientale de la chaîne pyrénéo-provençale s’effondre comblant les fossés d’accumulations sédimentaires qui atteignent 4 kilomètres d’épaisseur au niveau de l’actuelle Camargue. Dans l’actuelle zone des garrigues languedociennes, on observe des terrains déplacés, surélevés et plissés en vague comme le pic Saint-Loup dans l’Hérault ou le mont Bouquet dans le Gard. » (Luc et Muriel Chazel, Découverte naturaliste des garrigues, éditions Quae, 2012)

John Dewey raconte, au début du XXe siècle, la formation de la vie intérieure, à partir des émotions nées en liaison avec des agents extérieurs, de connaissances qui se sédimentent en habitudes qui doivent être contrariées, confortées, réfutées et transformées pour qu’elles puissent accompagner l’écoulement vital. « Il peut sembler mystérieux que la pensée soit apparue, mais ce qui ne l’est pas est le fait que s’il y a de la pensée, alors elle intègre sa phase « présente » des préoccupations concernant des points éloignés dans l’espace et le temps, concernant même des périodes géologiques, des éclipses futures et des systèmes solaires lointains. » (J. Dewey, Expérience et nature) Et quand il décrit le processus géologique de la pensée, forgeant des sillons qui se déplacent, changer de formes et de directions, se chevauchent ou s’excluent réciproquement, je lis quelque chose qui fait écho à la description (sommaire) du surgissement des chaînes, des flots érodant, des effondrements montagnes et accumulations de sédiments dans les fosses marines, la fabrication d’un paysage sur le très long terme. Et je comprends mieux ce qui me remue mimétiquement quand je suis à l’assaut de tels paysages, le voyant panoramiquement, selon des antennes suppléant à l’handicap de la tête dans le guidon, et l’éprouvant surtout à la seule force des mollets et du muscle cardiaque, en épousant les reliefs, les strates, les odeurs, les bouffées de chaleurs agressives ou les couloirs d’ombrages reconstituants, vivant à son rythme, adaptant la respiration aux réfractions de ce qui fut, ici.

« Il peut sembler paradoxal que l’augmentation du pouvoir de former des habitudes signifie qu’augmentent aussi l’émotivité, la sensibilité, la réceptivité. Ainsi, même si nous pensons les habitudes dans les termes d’un sillon, le pouvoir d’acquérir de nombreux sillons dénote une grande excitabilité et une très haute sensibilité. C’est de cette façon qu’une vieille habitude (ou, en exagérant, un sillon profondément creusé) forme un obstacle pour le processus de formation de nouvelles habitudes, tandis que la tendance à en former de nouvelles scinde certaines des anciennes. Il provient de ces phénomènes de l’instabilité, de la nouveauté, l’émergence de combinaisons imprévisibles. Plus un organisme apprend, plus les premiers termes du processus historique qui est le sien sont conservés et intégrés dans sa phase récente, et plus il a à apprendre, et ce afin de se maintenir en mouvement, afin d’éviter la mort et la catastrophe. Si en outre l’esprit entre en jeu comme processus vital, ou comme instance d’enregistrement de conservation et d’utilisation de ce qui reste des étapes passées, alors il doit posséder les caractéristiques empiriques comme : être en écoulement permanent, en changement constant, tout en ayant un axe et une direction, des liens, des associations aussi bien de nouveaux débuts, des hésitations et des conclusions. » (J. Dewey, Expérience et nature.)

La jubilation de sentir que les jambes et le cœur tiennent le coup – sont faits pour ça -, au fil des kilomètres et des épingles à cheveux, se soutient d’une activité mentale intense, sans langage articulé et raisonné, repliée et répartie en des images auxquelles s’accrocher pour tenir, ralentir la combustion des réserves, une activité qui recherche associations et nouveaux débuts, production d’oxygène, puisant dans des concrétions symboliques semblant être là depuis toujours. Peu de choses, en fait, des vestiges, mais ressassés, examinés sous tous leurs angles, comme des énigmes, les éléments d’une charade, se chargeant de significations explicites passées, présentes et futures. Le souvenir d’une lumière rasante sur les murs crépis d’un village endormi et des ombres qui s’y accrochent. Une feuille suspendue à un fil dans un bosquet et qui tourne comme un pendule, hélitreuillée peut-être par un insecte invisible ou une araignée embusquée. Une guêpe posée sur l’eau, une bulle d’air à l’extrémité de chacune de ses pattes, son ombre évoquant un trèfle porte bonheur. Une clairière et son rideau d’arbres que je pourrais regarder des heures. Dans ces journées intenses où le régime de dépenses physiques me conduit en des états d’exception (selon ma constitution), le corps sportif est doublé d’un corps porté par des ailes, se déplaçant comme un filet à attraper les métaphores, une usine bricolant des conjonctions entre plusieurs autres activités métaphoriques, en ébullition lente, pour échapper au danger d’asphyxie musculaire. Et cette image d’usine, bien que productrice de métaphores, n’est pas qu’idyllique.

Vision d’usine chez Claude Simon surgie de la profonde activité géologique du paysage : « usine qui semblait pivoter lentement sur elle-même assemblage compliqué de passerelles de tuyaux de tours d’acier de poutrelles de cubes et de cheminées le tout d’un brun rouille dans les près verdoyants comme si elle avait surgi entourée de son asphyxiant nuage de vapeurs brûlante et minérale des épaisseurs profondes de la terre dans un sourd fracas de choses concassées calcinées lentement écrasées par le poids de millions et de millions d’années forêts englouties pétrifiées fougères de pierre animaux poissons aux arêtes de basalte obscure gestation dans le ventre de comment s’appelait cette monumentale déesse aux multiples mamelles d’argile et de rochers qui donnait au père dévorant des cailloux enveloppés de langes… » (Claude Simon, La bataille de Pharsale, Gallimard)

Cette perception de l’activité métaphorique du corps se renforçait par la découverte toute fraîche d’une artiste, Vera Lutter, exposée à la Maison Carrée (Nîmes) et qui ne cessait de m’impressionner. Son matériau de prédilection est la photographie selon la technique du sténopé. Cette manière de faire implique un engagement in situ conséquent, une pratique de l’exposition lente et longue, une immersion dans l’image en train de se prendre et, quasiment, le fait d’être traversé par ce qui des choses, via la lumière, migre physiquement vers ce qui devient une photo. Elle installe de grandes boîtes tapissées de papier photosensible dans les lieux qu’elle veut photographier – des usines, des places de Venise, un atelier aéronautique, des monuments -, et lentement, les rais lumineux d’intensité variable selon les surfaces qui les réfléchissent, pénétrant dans ces chambres obscures par les orifices réservés à cet effet, sculptent en négatif inversé, le portrait du lieu. Le processus s’étale sur plusieurs jours, voire plus. L’artiste intervient directement dans la boîte photographique pour occulter les éléments suffisamment révélés, décider de prolonger le travail sur les zones encore trop vagues. Elle a pratiqué de même avec son atelier à New York, chaque fenêtre transformé en sténopé pour enregistrer lentement le rythme urbain et ses changements de visage. Certains de ces travaux sont ensuite redisposés dans les lieux mêmes qu’ils ont captés pour être rephotographiés dans leur contexte, ce qui conduit à des superpositions troublantes d’images et de temporalités qui désorientent le regard. D’autre part, elle a réalisé une installation vidéo, One Day, pour laquelle elle a installé une caméra fixe face à un coin de nature ordinaire, incluant un rideau d’arbres, durant 24 heures, enregistrant le passage du jour et de la nuit, la variation des lumières, des bruits et chants d’oiseaux. Photo et field recording. Parcourant les Cévennes de col en col, je n’ai cessé de ressentir mon organisme comme une articulation de sténopés-organes, sténopé-bras, sténopé-cuisses, sténopé-yeux, sténopé-oreilles, sténopé-mais, sténopé-genoux, sténopé-ventre… captant les lumières qui doivent venir frapper le fond tapissé de cellules sensibles, ces lumières progressant lentement et, avec le déplacement du vélo, se mélangeant, cultivant le flou, n’ayant pas encore toutes atteint leurs objectifs, deux ou trois semaines après. Du reste, cela ne fonctionnait pas à sens unique, de l’extérieur vers l’intérieur comme si le but, trop simple, était de conserver une image fidèle du lieu des vacances. Du centre vers la périphérie, agités par la dépense physique inhabituelle, des flux irradiaient mes organes-sténopés et essayaient de fixer l’image de ce qui s’agite dans les fonds intérieurs. Pus exactement, il y avait une tentative de croiser les deux courants de faisceaux lumineux pour superposer paysages intérieurs et extérieurs. Simultanément aux efforts que je produisais pour impulser le mouvement et rester attentif à la prise d’images, je ne cessais de m’imaginer dans une immobilité improbable,mimant la caméra de Vera Lutter, 24 heures durant, face au rideau d’arbres délimitant ma clairière, dans une volonté de faire corps avec cet espace, m’imbibant fibre à fibre, jusqu’à la pétrification, de ses moindres nuances de luminosité, de couleurs, de musicalité. Être comme ces entrailles profondes de la terre qui absorbent, transforment et recrachent. C’est au cours de ces méditations sur cette clairière, l’enfouissant en moi jusqu’à atteindre un site qui, en miroir, ne cessait de l’appeler. Resurgit alors consciemment le paysage qui, sous-jacent à celui présent sous mes yeux physiques, attisait ma fascination. En plus petit, la clairière et son rideau d’arbres tiré dans la garrigue imitaient le genre d’horizon que j’avais sous les yeux, enfant en Afrique, et qui une fois fut gagné par un feu de brousse au grand émoi de tout le village. (Pierre Hemptinne) – Vera Lutter