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Le réduit embaumé et la cour des miracles

Fil narratif à propos de : La saison des coings et du maïs – Les infamies photographiques de Sigmar Polke, Le Bal  – Paris Stalingrad, film de Hind Medded et Thim Naccache – Les politiques migratoires honteuses –  Le monde selon Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, un extrait de Claude Simon (Histoires)-  Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique éditions…

A peine jailli de la bouche de métro, fatigué par l’ascension des escaliers –pourquoi suis-je poussif? malgré le sport régulier !? si chancelant ? d’où vient tel épuisement ? quel sort ? – sur le trottoir chahuté par la foule, les trajectoires fourmillantes qui, là, du fait de plusieurs directions possibles, se contrarient, se heurtent, s’agrègent momentanément, il y un soleil chaud, des bourrasques de vent estival et une odeur le frappe et convoque des images de flambée, de fumée, de fonds de jardin avec feu de camp. Puis ce sont des sensations gustatives qui resurgissent, du craquant, de la pulpe, du beurre fondu. Il voit alors le brasero, la braise rouge, vive, la grille et, dessus, des carottes de maïs bien dorées, d’autres en train de rôtir, brûler ici ou là. C’est un flot alors de souvenirs de famille, surtout du père et des grands-pères qui encourageaient à aller marauder du maïs dans les champs. Le plaisir de marcher entre les plants plus hauts que lui, le bruit de ruissellement que faisait naître son cheminement dans l’onde végétale, tâtant les carottes sous leurs enveloppes parcheminées, essayant de deviner leur taille, leur maturité, écartant un peu les feuilles pour distinguer le grain, la barbe de la pointe. Et puis, la cuisson organisée, souvent pour le goûter, dans le jardin, avec un feu improvisé (parfois, aussi, dans d’autres circonstances, la mère en cuisait à l’eau, dans une grande casserole, c’était autre chose) et, autour, les conversations des grands évoquant l’Afrique. Comme si le maïs, dans l’imaginaire familiale, était complètement relié à leur vie passée au Congo. Il aurait volontiers fait halte, acheter quelques carottes à ce vendeur ambulant, voire dialoguer avec cet officiant rivé à son réchaud rituel, son but était-il réellement de vendre des carottes de maïs à manger ou se livrait-il à des pratiques divinatoires ? Mais il faisait trop chaud, il haletait, se sentait oppressé dans la foule et devais se hâter avant la fermeture d’une salle d’exposition. C’est du reste passablement étourdi qu’il se livra à l’examen des photos exposées. Son humeur se trouvant en harmonie avec une pratique photographique intégrant accidents, errements, confusion technologique, aléatoire. La matière photographique perturbée, brouillée. Quelle est l’image ? Une confusion de corps, d’herbes, de taches, de coulures qui ont mélangé les choses photographiées – comme quand on renverse du café ou une bière sur les pages d’un livre illustré -, l’ensemble figurant une sorte d’ouverture inopinée des entrailles du sol, un charnier en rédemption d’où émerge une tête de femme, souriante, grimaçante. Une clairière où des cerfs sont couchés, cadrés depuis les vitres d’une voiture, tout trop blafard, presque sur le point de disparaître, pas les cervidés, mais la totalité de l’instant, du lieu, menacée de se fondre dans une embrasement statique et livide. Une étrange interpénétration de l’habitacle – sans doute avec buée sur le parebrise -, du fond forestier comme un imprimé végétal sur une ténébreuse substance aérienne, cotonneuse, et la clairière avec ses deux statues aux bois impressionnants.

Quelques heures plus tard, il est attablé au restaurant. Le soir est tombé, les lumières sont chaleureuses, les fenêtres ouvertes, la touffeur automnale est exotique. La serveuse dépose sur la table une fine coupelle contenant la première mise en bouche. Son fort accent japonais n’a pas permis de comprendre avec précision le nom des aliments qui composent cette préparation. Juste une intuition.  Il s’agit d’une mousse, hyper légère, presque immatérielle, parsemée de crumble de chocolat amer. L’impression est d’avaler et de laisser fondre sur la langue des nuages blancs d’un ciel sans menace. Les larmes lui montent aux yeux, c’est un ciel appartenant au passé qui fond ainsi sur sa langue, tel que, dans son souvenir, il reste immobile, arrêté, inaltéré. Retrouver la saveur de ciels d’autrefois, l’avait-il imaginé, espéré ?  Cette mousse a le goût, sublimé, du maïs, pas du maïs anonyme, industriel, mais de ce maïs-là, maraudé dans les champs, paternel, cuit à la sauvage, croqué avec du beurre fondu au jardin – beurre salé pour le contraste avec le côté sucré des grains charnus – en écoutant les histoires d’une époque faisant corps avec les lieux et les temps de sa naissance, de sa première année, de ses origines. Et pour être plus précis, même pas une réplique de ce goût réel, tel qu’il le ravit chaque fois qu’il le retrouve en bouche, mais le souvenir, la mémoire de cette saveur. C’est cela qu’il mange à la cuillère, presque rien, de l’air, de la transparence, une essence excitante, l’archive de tout ce que représente le maïs dans sa biographie. (et au-delà).

Il a des doutes, corrosifs. Il pourrait s’en délester un peu. Il faudrait pouvoir mener des expériences. Ne plus chercher à avoir le cœur net – et à se l’alléger surtout – en ne recourant qu’aux exercices de la raison et de la spéculation. Non, pouvoir faire de vraies expériences, en temps réel. Par exemple organiser une projection privée du film Paris Stalingard (Hind Medded et Thim Naccache) à destination de Monsieur Macron, Madame Hidalgo, Monsieur le préfet de Paris. Sans aucune autre assistance, ni proches, ni porte-parole, ni secrétaire. Qu’ils regardent tout le film, du début à la fin, sans zapper, sans chipoter leur smartphone (comment, oui, comment trouveront-ils le temps ?). Certains scènes font penser à ce que l’on voit à la télévision, mais, à la télé, ça va toujours vite, ce ne sont que quelques images, rapides, qui peuvent donner l’impression d’un désordre auquel mettre fin. Mais dans un tel film qui restitue la lenteur de la confrontation, ce qui est à voir est d’une autre nature. Et il est plus difficile de s’esquiver. Les flics sur-armés, sur-protégés, contre les migrants. Comme le dit une personne filmée : ce sont des personnes qui demandent à être hébergées, pourquoi faut-il venir avec des milliers de flics quand il s’agit de les conduire dans des lieux d’hébergement ? La manière rassembler les personnes, l’embarquement dans des cars, le transport vers des lieux d’accueil pourrait être humaine, gaie, conviviale, hospitalière voire fraternelle. Mais non. Les Robocops agglutinent de force et parquent les migrants comme du bétail. Ils attendent un temps infini devant les cars dont les moteurs tournent, il faut que les réfugiés respirent bien les gaz d’échappement. Une allusion ? Et puis, il faut, tant qu’ils sont massés sur ces trottoirs, leur donner une bonne dose d’humiliation : assis, debout, assis, debout… Pourquoi ? Quelle utilité ? Regarder aussi le plaisir pris à casser les abris de fortune. Physionomies de brutes qui jubilent. Du plaisir à humilier, à mépriser. Là, le cinéma, son attention, son respect du réel des gestes, de leur temporalité, ne permet plus de douter. Et alors, après le film, demandez à Macron, Hidalgo monsieur le préfet, ce qu’ils en pensent. A voir comment ils gèrent leur contenance, on saura vite s’ils sont vraiment des salauds. Si, au nom de la raison d’État, ils endossent la responsabilité de ces procédés qui rappellent les techniques déshumanisantes de déportation. Enfin, qui font plus que les rappeler, qui les actualisent.  Et c’est tout le temps, de partout. « J’ai en tête les images récentes de malheureux manifestants pour le climat, assis par terre le plus pacifiquement du monde, qui se sont fait gazer au poivre à bout portant alors que rien ne le justifiait. C’est l’allure générale des policiers, gazeuse en main, qui disait tout, qui livrait la vérité de ce marché qu’ils ont passé avec l’institution, une espèce de parfaite décontraction dans l’exercice de la violence, cette sûreté dominatrice des tortionnaires absolument tranquilles, certains que rien ne peut les atteindre, réduisant d’autres hommes à l’état de choses, vis-à-vis desquels l’idée même d’abus s’évanouit, et dont toutes les vannes pulsionnelles sadiques sont alors grandes ouvertes : la roue libre. » (Frédéric Lordon, Vivre sans ?, p.166) Alors, monsieur Macron, madame Hidalgo, cautionnez-vous cette « roue livre » ?

Ces douleurs du dehors, issues de la réalité sociale de plus en plus policière, le rend d’autant plus avide de se replier, aspiration à se lover dans les rythmes les plus intimes, s’y endormir, y étouffer lentement, sans douleur.  De si infimes territoires où se réfugier, s’illusionner. S’envoûter dans de subtiles fragrances, presque rien. Chaque année, plus ou moins à la même période, fin de l’été, à l’approche de l’automne, retrouvailles avec la pulpe secrète des coings. Une pulpe qui cesse très vite de n’être que celle du fruit doré, poire lumineuse.

Dans le bureau porte ouverte et refluant du fond du couloir sombre qui mène aux chambres, au bout de la maison, une subtile odeur, à la manière d’une fine vague qui court sur le sable ourlée d’écume légère, l’envahit, l’imprègne peu à peu, le saisit comme on se laisse prendre par une image, les prémisses d’un rêve. Cela provient de coings oubliés, alignés dans une caisse en bois, dans le réduit entre deux chambres, là où se conserve , aussi, le vin, pour qu’ils y mûrissent lentement. Un parfum qui vient de loin, qui chaque année le bouleverse et qu’il peine à décrire, expliciter. Fruité, citronné et poiré, un parfum nacré et soyeux. Se déployant ainsi dans la pénombre, il déploie sa dimension charnelle-spirituelle, surtout avant qu’il ne se souvienne rappelle d’où il provient, ayant oublié en avoir entreposé là, et ainsi, durant quelques temps, l’origine de ce parfum est tout à fait mystérieuse. « Il a la luminescence délicate, insaisissable de ta peau amoureuse dans la nuit, baume astringent, satin perlé de ferveur, chair astrale, cou seins ventre bras cuisse sexe nus exhalant leur arôme lunaire » murmure-t-il comme un cri du cœur. Certaines portes du couloir sont entrouvertes et, depuis les fenêtres des chambres, la lumière du soleil traverse les arbres et projettent des ombres et lumières sur leurs panneaux pâles, transformant le couloir en tunnel sous les branches, le jardin envahi les entrailles de la maison, le caresse, ventilant le subtil parfum. « et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant » (Cl. Simon, Histoire,p.169) Il se souvient d’elle dans ce couloir, jaillissant humide de la douche, nue et irréelle, corps frais tremblé, ému, courir espiègle, disparaître à l’angle. Vers la chambre voisine du réduit aux coings, absorbant au passage, à jamais, dans le satin de sa peau, luminosité et parfum de son fruit préféré. Là, il n’avait jamais imaginé être ainsi confronté à une telle image de l’éternelle jeunesse, le hélant chez lui, sortie des murs, des désir enfouis, l’attendant frémissant sur le lit de la chambre d’amis, couchée sur le ventre, reins légèrement creusés, croupe à peine rehaussée, balancée de gauche à droite, esquisse de danse. Un ange passe, désarme. Il pense et voit des champs agités par le vent d’été, comme il aimait s’échapper dans ces mouvements naturels, les ondulations des blés à perte de vue, inclusifs, s’y vautrer, s’y oublier. N’est-ce pas une part de cette affolante nudité, sa part incompréhensible, improbable, trop nue, qu’il remue et fait jaillir quand il enfonce la lame dans le fruit, doré et duveteux, dur et serré, et le tranche. Alors, les deux moitiés s’écartent l’une de l’autre sur le plan de travail, lentement, et retombent, tremblantes, et la chair, finement révulsée, perlée, révèle l’étoilement des graines, juteux énigmatique, schéma reproducteur du fruit,  propulsé au grand jour, sortis de rien. Ensuite, les deux moitiés, dures, résistantes, coupées avec effort en tranches, de fines larmes de jus blanc sur la lame sombre du coureau.

La convergence de ces souvenirs, liés à la saison – le maïs, les coings se récoltent fin de l’été et en automne -, c’est le poids croissant du cycle qui, d’année en année, ramène les mêmes sensations, à dates fixes, déclenchées par les mêmes signaux extérieurs pouvant varier selon l’agencement des occurrences et, chaque année, le retrouvent, inchangé, immobile. La roue tourne sans lui. C’est comme si les invitations à les suivre, que ces apparitions olfactives ou visuelles réitèrent, muettes – parce qu’au départ, la première fois qu’elles se sont manifestées, il pouvait bien y deviner ce genre d’invite à se déplacer avec elles vers d’autres formes de vies, d’autres façons de jouir de la vie, y percevoir même l’appel du nouveau, du vierge –  désormais elles repassent, lui font revivre la première fois, avec la même intensité, la même puissance, mais l’invitation en moins, il est trop tard pour monter dans le train. Elles ne sont plus que figures animées sur le carrousel mélancolique. Quelques fois – certaines années -, cela suffit , finalement, à ce qu’il se réapproprie une part du passé, une vigueur ancienne, une part d’espoir et d’illusion. Certains autres, l’impact est résolument dépressif, régressif. Il est alors assommé dans une disgrâce beaucoup plus générale et qui correspond à celle qu’éprouve un enfant qui s’est caché, pour vivre le plaisir d’être découvert par sa mère, et qui se rend compte, l’excitation de l’attente retombée, qu’elle l’a oublié, ou n’a pas compris le jeu, enfin, qu’elle ne viendra pas le dénicher. Cette sensation, là, précisément, mais comme si le jeu durait depuis des décennies, à l’échelle de toute son existence. Ce qui se trouve amplifié par son parcours d’autodidacte forcené. Il a quitté l’école, il est sorti du chemin tracé, cela a donné forme à une certaine vie, mais il ne peut empêcher de penser que sa vie aurait dû être autre, ailleurs, autrement, et qu’il n’est pas là où on l’attendait, pourquoi s’étonner dès lors d’être finalement si esseulé ?

C’est cette déréliction qui, probablement, le fait se retrouver dans les photos de Roger Ballen. Personnages seuls, découpés sur des murs en béton, lépreux, ou gisant dans de vieux sofas exténués. Sans rien d’autre à faire que d’être seuls. La tête enfouie dans un vêtement. Décapités. Emmêlés à des animaux de rue, chiens et chats poussiéreux, errants, oiseaux, rats blancs, les bêtes agencées à l’humain dans des postures d’ennuis rongeant l’ennui. Des êtres s’auto-rongeant. Des gisants dans le gris et quelques briques comme oreillers, sous un gribouillis de barbelés, sorte de nuage d’idées jaillissant de leurs cerveaux, à la manière du dernier souffle. Et enfouis, confondus souvent, dans des dessins de personnages morbides, à la frontière du monde des vivants et des morts, des masques, des grimaces. Des humains, oui, hommes et femmes, en parfait mimétisme dans l’extériorisation de leurs chimères, des populations fantasques qui les envahissent, les étouffent. Des tensions neurasthéniques entre poupon artificiel crucifié et comateux en chien de fusil, fœtal, sur une couchette, avec chien de garde inquiet, pelotonné sur le gisant. Un transi recouvert d’un molosse rongeant son os, transfert de l’un dans l’autre, indistinction des destinées.  Un désespéré catatonique, bras croisés, recroquevillés sur le torse, au pied d’un mur où flottent ange et démon, sa tête enfouie dans un manchon d’Halloween, d’où s’échappe une poule blanche, rêve de métempsychose en volatile anonyme, sans mémoire, en liberté, oublié de tous et toutes. Un désabusé statufié, sombre, contemplant un exosquelette de fil de fer, bancal. Des enveloppes humaines vides, désertées, sous hypnose, se maintenant de justesse à un objet, un bâton, un fil, une esquisse d’armure, un oiseau ou un chat, peut-être empaillés. D’étranges osmoses. D’étranges décharges électriques. On ne sait plus ce qui relève d’un corps émacié, rongé, cage thoracique crevée et dessins de zombies schématiques, approximatifs, enfantins. Quelle que soit la posture et l’agencement inespéré, comme le dernier sens auquel se rattacher, qui s’opère entre un corps humain en lévitation morbide, une bête prédatrice, un bout d’inerte anthropomorphe, désarticulé, des spectres dessinés, ce sont autant de variations topologiques de ce lieu où l’on est au bout du bout du rouleau. Où, à l’ultime seconde, un magnétisme s’effectue entre nerfs exténués internes et appareil nerveux défectueux de l’environnement misérable. Tableaux religieux de connivences entre rebuts, choses et hommes estropiés. Chemin de croix infini de l’ordinaire déclassé, relégué, le bidonville n’est pas loin. Collection d’êtres tétanisés par l’abandon, par l’épreuve en quoi consiste l’expérience de totale de la détresse, de la dépossession, de la misère et disgrâce pures puis retombant dans une léthargie, une apathie comme mode de vie, résistance cataleptique. Grand dispensaire où déambulent les victimes d’une universelle épidémie d’autisme frappant les laissés pour compte.

« De nouveau, nous connaissons des individus en qui, par forclusion, les ancrages médiateurs du signifiant sont absents, et qui, en effet, sont immédiatement traversés par le chaos du monde : la psychose décompensée selon Lacan. Eux témoignent de ce que, pur, l’éprouvé est une épreuve, insoutenable même, une expérience atroce. On ne congédiera pas la civilisation au motif de l’immédiat. » (F. Lordon, p.285)

Et puis, curieusement, l’apaisement, en pénétrant dans l’immense souk, l’espace mental de l’artiste. Des alcôves (ou des cellules, des cachots, à voir, en tout cas les recoins d’une cour des miracles). Un déluge de dessins d’enfants obsessionnels. Un vaste mur avec des portraits de familles, des vieux, des bébés, des photos, des dessins, des êtres réels, ayant vraiment existés, d’autres imaginaires, tous confondus dans une même généalogie foutraque. Des mannequins, des totems mi-humain, mi-animal, des poupées massacrées. Du sang, des cages, des corps enfermés, des armoires hantées. Une famille morte dans des convulsions, l’homme, la femme secoués sur leur lit. Renversée, lui éberlué par ce qu’il a vu, de magnifique et terrifiant. La fille asphyxiée par son aspirateur, triste et ravie. Des valises aux contenus innommables, qui débordent, se répandent, de partout de vieilles histoires rampent, reviennent. Une mariée rachitique engoncée, momifiée sous ses tulles, accrochées à son bouquet desséché. Momie d’Ophélia, noyée, repêchée. Des oublié-e-s fondues, chairs et os bâfrés par les rats et vermines invisibles, juste une chasuble grise et une tignasse, dans une chaise à bascule. Des automates qui dessinent, tricotent ou photographient. Le photographe sur un haut tabouret, pivotant, placé en un poste panoptique, surveillant, dirigeant comme un chef d’orchestre, prescrivant des poses, des tâches dérisoires, des attouchements animaux, des convulsions salutaires. Un ange affalé cherche à récupérer une aile détachée. Tout cela, qui pourrait inquiéter, mettre mal à l’aise, au contraire, lui procure un paradoxal bien-être, la sensation d’un inespéré refuge, les choses enfin montrées pour ce qu’elles sont, sans hypocrisie, ici, plus besoin de faire semblant, le lâcher prise comme un des beaux-arts, comme possibilité de ramper vers une issue, d’autres conduites mieux adaptées à ses dernières énergies. – Pierre Hemptinne

Pendant un moment rien que cela, pages ouvertes

À propos de : lecture de Claude Simon – Peinture de Pius Fox (Sans titre, huile sur papier, 19 x 24, 2012) – François Jullien, De l’intime. Loin du bruyant amour, Grasset 2013.

Signature

Dans la touffeur des romans de Claude Simon, il m’importe peu finalement d’isoler la trame narrative ou la construction rigoureuse du récit sous les strates de collages, digressions (qui n’en sont pas vraiment) et parenthèses de parenthèses. Je ne cherche pas tellement à atteindre la jouissance d’être en adéquation avec une œuvre maîtrisée qui embrasse toute la complexité de la vie, surtout pas à savourer, momentanément, une clôture momentanée de l’écriture sous l’impression d’une écriture qui tente de tout consigner. J’aime au contraire toucher des fragments qui m’éblouissent et me font perdre la conscience de l’ensemble dans lequel ils s’enchâssent (bien que cette perte est aussi ce qui révèle la force particulière du tout) selon un déséquilibre qui forcément laisse toute sa place à l’imperfection, au sentiment que le style diluvien sert avant tout à charrier des bouts de réalités tellement saisissants que l’on y voit des planches de salut. Je percute des morceaux qui renouvellent l’excitation de la découverte de la lecture et de l’écriture, telle qu’elle détermina mon désir de vivre, lors de la préadolescence. Retrouver les ondes de cette révélation, vierge, intacte. Il ne s’agissait pas pour moi, à l’époque, de lire ou d’écrire pour me tenir à l’écart du réel, mais pour canaliser une grande exaltation à embrasser le vivant, en faire une expérience consciente. J’aime particulièrement, dans le fil tortueux de la lecture, ces passages où Claude Simon décrit – montre – les palabres d’ombres et lumières, à l’intérieur des maisons, glissant et vibrant sur les murs, projetés par les arbres ou profilés par les interstices en croix de volets clos. J’y ressens une délicieuse mise en abîme, ces danses fugaces de végétations originelles, stylisées, sans âge et comme présentes depuis la nuit des temps, correspondant précisément à ce que projettent sur mon âme de lecteur, les mots et les phrases du livre, plus exactement les images qui coulent dans le corps du texte et que les mots ne saisissent jamais complètement, ne font qu’esquisser, laisser passer à travers eux, comme la lumière à travers les feuilles tremblantes des arbres. « Et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant ». (Claude Simon, Histoire, P.169, Edition La Pléiade). Et de fait, aussi longtemps que je me souvienne, je suis tombé en rêveries devant ces éclats de films muets des « lunules s’allumant s’éteignant », se courant après, s’accouplant, se déchirant, ballets fugitifs sur le carrelage, le carrelage d’une salle de bain, la nappe d’une cuisine, comme devant la projection d’une âme extérieure cherchant à joindre d’autres âmes à l’intérieur de la chambre. Appelant. En rêverie, comme si ce spectacle, cette présence me mettait en communication avec quelqu’un, quelque chose, en moi ou très loin ailleurs, ou ramenait en surface les calligraphies végétales d’une préoccupation constante. ( « La « rêverie » : préoccupation continue de l’Autre, dont un sujet désormais est hanté, qu’il couve en lui-même et dont chaque instant de sa vie est habité, dans lequel il est toujours prêt à retourner, où son moi se défait – qui le berce dans cet état de suspension de soi laissant émerger un plus intérieur à soi. » François Jullien, De l’intime. Loin du bruyant amour. P. 173, Grasset 2013) Et juste aujourd’hui, écrivant ce texte, me retournant, les dernières lueurs du couchant pâle qui traversent les sapins jettent un grouillement saccadé de phasmes sur le mur du bureau. Je ne me lasse pas plus, en promenade ou installé en terrasse, du spectacle de l’ombre des feuillages sur les façades. C’est toujours une apparition, une suspension dans une présence tapie, une évocation du plaisir matriciel de la lecture tremblée des choses et de l’écriture dont la discipline consiste bien à trouver la musique verbale la plus proche des multiples formes changeantes du « cruel et joyeux papillonnement » déposé à l’intérieur de soi par tout ce qui nous touche, influence, nous hante et nous féconde, terrain d’intimité avec le vaste monde.

C’est de même comme fragments arrachés d’un tel ensemble stratifié, insondable, non pas écrit mais peint que j’embrassai du regard, la première fois, le mur d’une galerie garni par des images de Pius Fox, nues. Petites, presque toutes du format 24 x 17 cm. C’est d’emblée, cela me traversa l’esprit, un échantillon, probablement quelques pages arrachées d’un cahier dont il resterait à réunir l’ensemble des illustrations, dispersées de par le monde, dans d’autres galeries, rendant compte des multiples angles, panneaux, passages secrets, trompes l’œil, fenêtres borgnes, sombres ou illuminées qui peuplent les dimensions inframinces. Ou quelques carreaux d’une mosaïque dont les autres pièces ont été vendues à de lointains collectionneurs. Il était malaisé de déterminer, au premier coup d’œil, l’âge et l’époque de ces peintures (d’autres témoignages vont dans ce sens, saluant le côté neuf et inédit, jeune, tout autant que l’étonnante maturité de la technique, de la patte, témoignant d’un métier oublié). S’agissait-il d’œuvres retrouvées dans un grenier et dues à un artiste inconnu qui aurait, dans l’anonymat, atteint une sorte de perfection inattendue du détail – plus exactement de ces mailles qui font tenir tout le visuel qui nous environne, points de capiton -, ne pouvant apparaître telle qu’à posteriori ? Ou bien était-ce le fait d’un artiste tout frais, incluant dans son présent une prise en compte de la profondeur d’un regard porté sur ce qu’il y a toujours à côté, en-dehors de ce qui capte l’attention principale, sur des points de fuite hors cadres, points éparpillés d’une histoire parallèle, imaginaire, de la peinture ? Cela pourrait être des morceaux de murs transformés en lucarnes. Des éléments de décor – de second plan, des seconds rôles -, un motif de papier peint ou de carrelage, la patine particulière d’un revêtement, les reflets mats sur une paroi d’ascenseur métallique, un bout de meuble aux couleurs décapées, ligne d’horizon à la jonction d’un mur et d’un plancher, un appui de fenêtre, des embrassures plissées, des lignes et arêtes qui forment blason, des effets de peintures écaillées laissant poindre des couches antérieures, autant d’abstractions pourtant arrachées au concret, par grossissement, décalage, du fait d’un regard singulier qui isole et découpe des signes dans l’ordinaire. Cela évoque des accidents d’une décoration intérieure, parfois infimes, sur lesquels on fait une fixation, parce que l’on y voit quelque chose, et qui finissent par prendre une importance disproportionnée, on ne voit plus qu’eux, ils parlent. C’est à partir de ces aspérités que désormais l’on rêve, on s’évade, à partir de quoi l’on construit sa relation intime aux choses et qui resurgissent dans ces petites toiles, comme les images décrites avec la folie de l’exhaustivité, la rage de tout dire pour ne laisser aucune place à la transcendance, dans le flux textuel de Claude Simon. Dans n’importe quelle maison ou immeuble, beau ou laid, récent ou vieux, il y a toujours des lignes qui se rapprochent, se croisent, des reflets qui s’harmonisent, l’œil découpe ce genre de formes géométriques et colorées par défaut et que l’on absorbe au jour le jour, l’habitude de les voir les solidifiant, simplement parce que les yeux s’y posent plutôt que de s’égarer dans le vide et y trouvent de quoi amadouer le néant. Des appuis iconiques de fortune, aléatoires, à partir de quoi l’on se met à penser, à explorer la dimension sensible des émotions et à échafauder une poétique. Ce morcellement de la peinture (en lieu et place de grandes toiles représentant des scènes historiques, des vues très larges), je le rapprochai d’une manière de sentir les paysages qui consiste à être interpellé par des angles écartés plutôt que des vues aérées des grandes places et boulevards, ainsi un volet pâle au fond d’une impasse, une tache de lumière éblouissante au pied d’un escalier gras, une façade bleue et une fenêtre envahie par le reflet vert d’un feuillage vivace qui transforme la transparence de la vitre en autre chose, une présence, qui semble froisser la surface transparente, de l’intérieur, par en dessous, comme des branches dans l’eau. Ou encore, ce ruban de poireaux flétri, plié en V, abandonné dans la pelouse et qui, durant des heures de travail au jardin, m’occupa l’esprit, cherchant à le qualifier, déterminer à quoi il me fait penser, etc.

J’embrassai du regard la collection des petits tableaux de Pius Fox, dont les couleurs, les motifs apparents ou voilés, dans leur proximité étudiée, semblaient bouger, papillonner comme les images qu’un texte projette à la rencontre du lecteur. Il était malaisé de rompre l’ensemble qui faisait sens, mais je m’emparai du dessin d’un livre (objet récurrent dans l’imagier de ce peintre). Sans titre, huile sur papier, 19 x 24, 2012. C’est un livre sans texte apparent, on pourrait y voir un carnet de dessin, un album de photographies en cours de réalisation, mais l’absence de caractère d’imprimerie n’y change rien, c’est un livre qui s’écrit. C’est absolument cela un livre, pour moi, une réserve de page blanche, un écran ouvert vers tout ce qu’il y a de l’autre côté, avec dans la matérialité du texte, des images qui, à partir des milliers de lettres qui les décrivent et s’éparpillent dans le cerceau selon les zones qui leur parlent, se recomposent dans l’imaginaire du lecteur, au gré de son interprétation, de sa mémoire inconsciente des choses à dire. Ce n’est jamais un écran qui isole de la vie, de l’action. Et du texte, ce livre ouvert en est imprégné, imbibé, simplement, à l’instant où on le regarde, que l’on y plonge le regard, toute l’encre se retire, reflue vers ce qui lui donne origine et que le lecteur veut embrasser. Comme l’ont parle d’un visage dont le sang s’échappe, reflue sous le coup d’une émotion soudaine. Le sang est toujours dans le corps, ailleurs. Ce livre, qui ne semble pas complètement vierge – il reflète une sérieuse expérience du vivre -, se présente néanmoins comme en train de s’écrire. Du côté de l’épaisseur principale du bouquin doté d’une tranche chaleureuse, usagée, ayant déjà vécu, et couleur chair, la page de droite est simplement tramée par le papier et le coup de pinceau, couleur ivoire, avec des soupçons de gris perle, gris bleu pâle, des stries, une épaisseur marquée, paraphée, cette présence charnelle et fantomatique du livre en lui-même, comme objet, parchemin diaphane. De ces peaux fines dont on voit l’arborescence fragile des veines bleues. « rose entre ses seins gras polis qu’il me semblait voir veinés de translucides et sinueuses rivières luisants comme du marbre comme ces poitrines de statues striées de signatures de touristes graffiti maladroits tracés au moyen d’une pointe dure (couteau, clou) qui dérape et glisse. » (Claude Simon, Histoire, p.255, Edition La Pléiade) A rapprocher du creux entre les seins, le trait au centre du livre ouvert, la trace de la reliure. Sur la page de gauche plus grise, légèrement bombée dans la mise à plat du livre, un carré sombre tramé réunissant des nuances nocturnes, des traits roux foncés, des ors sales, une force concentrique dérangées par des aspersions latérales et un aplat traumatique qui racontent la perméabilité, la réversibilité vibrionnante entre ténèbres et lumières. Où le regard s’enfonce dans des profondeurs buissonnantes, parcelle d’entrailles organiques ou telluriques, genre centre de la terre, la mort et le feu. Plusieurs couches qui se parasitent, un carré de toile arraché au chef d’œuvre absolu dans la nouvelle de Balzac. Lambeau bitumeux. En dessous, un rectangle gris bleu, nuances vert de gris, mangé à droite par une auréole blanchâtre et traversé de fines fumeroles blanches, rapides, irrégulières, bout de ciel fuligineux, ou ruissellement aérien. Comme deux timbres posés et pas uniquement dans le sens de timbre postal à collectionner mais surtout celui de sonorité, de surfaces qui timbres, symbolisant la manière dont une écriture peut raconter ce que ne contient ni les mots, ni les phrases, ni la ponctuation, mais bien les résonances colorées de certains moments de vie particuliers. Deux timbres antinomiques et pourtant mariés dans le grain hachuré de la page. Deux morceaux d’étoffes qui ne figurent pas un nuancier de tissus mais symbolisent le fait que c’est dans les livres écrits, par l’écriture, que l’on explore le mieux l’étoffe, irréductible à quelques trames connues d’avance, des choses et des gens. Deux fenêtres dans la fenêtre du livre, au plus intérieur de l’intérieur, au plus extérieur de l’extérieur, évoquant la force d’abstraction de l’écrit, sa force de représentation oscillant, pour les brouiller et rendre ainsi justice au fruit des échanges entre nature et culture, entre les pôles du négatif et du positif. Deux taches qui évoquent le mouvement de l’écrit, comment un texte avance. La page du dessous, dont on ne distingue que le bas sous l’arche de la page de gauche, sous le cadre d’un à-plat sombre lustré que l’on peut imaginer occuper la place centrale de l’espace, est illuminée sur son bord d’une lumière terre de sienne parcourue de filaments mordorés, mélancoliques. Et l’on dirait comme un soupirail de papier permettant de jeter un œil vers le passé insondable du livre, une mémoire sans fond, irradiante (du genre de celle qui s’accroche aux phrases de Claude Simon et y éclaire des images, des petits tableaux saisissants qui passent, reviennent, des motifs, exactement de quoi motiver). (Pierre Hemptinne) – Lien vers le site du peintre Pius Fox

Pius Fox SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC divers SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Le village dans la phrase

Libres dérives à propos de : une œuvre de Caroline Léger et de la Famille Carabine (Exp’Art, Falaen, 2011), En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et communauté. Josep Rafanell i Orra (Les Empêcheurs de penser en rond, 2011), Francesco Tristano, bachCage, Deutsche Grammophon, 2011, FC0447)

Des recoins, des rencontres, des hirondelles. – Dans l’angle intérieur d’une ferme, près de la grande porte cochère – briques, poussières, poutre, terre, paille, plumes, torchis, déjections, échelle en bois, rappels instantanés de nuits dans les granges ouvertes sur le vide étoilé, là en pleine chaleur, sueur et soleil aveuglant -, une constellation crochetée, approximative, comme tracée au doigt enduit de blanc d’Espagne sur les vitres pâles des souvenirs, lévite dans la pénombre. Dessinée dans l’air. Superposition. Rien d’abord, une transparence, je m’arrête, cherche du regard une présence, étrangère ou familière, dissociée ou mimétique, je ne sais pas. Qu’y a-t-il qui hante cet angle ? Les granges, les greniers, abris aériens et caves des cieux, accueillent souvent des toiles d’araignées tellement proliférantes et épaisses que l’on imagine pouvoir les tisser en étoffes. Ce sont aussi des lieux pleins de recoins où j’ai souvent trouvé des nids de guêpes abandonnés, des merveilles légères en papier gris, translucides, des molécules de plusieurs alcôves accolées, tombées ou prêtes à s’envoler. Plus exactement, la première fois que je me suis lové – par le regard et le toucher introspectifs – dans une de ces constructions délicates, quasiment impalpable et néanmoins un rien repoussante, j’ignorais de quel animal elle était l’œuvre. C’était encore l’enfance et je me suis mis à imaginer – enfin, je suppose, si j’interprète bien la cicatrice pâlie laissée par le contact avec cette cellule énigmatique -, d’infimes bestioles fantastiques, sensibles, intelligentes, invisibles, apparentées au monde des lutins ou des djinns. De ces messagers qui organisent les rencontres fortuites entre les humains et le monde esprits qui, dès lors, ne relèvent plus strictement de l’affabulation. En traversant le vaste porche de la ferme, suant et éreinté, à peine descendu de vélo, passant instantanément d’un être sportif concentré sur l’effort musculaire à celui ambulatoire et attentif aux installations artistiques, de manière si instantanée que toutes les facultés ne peuvent suivre et qu’il y a un saut dans l’inconnu durant lequel je ne comprends plus aucun des langages avec lesquels je peux me parler, déphasé de retrouver cette expérience originelle face à mon premier nid de guêpe. Comment l’intuition d’avoir déniché la preuve d’une habitation occupée par des êtres inexistants, imaginaires et cependant efficients, relationnels, peut-elle s’être si bien conserver et revenir m’envelopper comme une bruine d’aiguilles subtilement paralysante, rafraîchissante, imperceptible, juste un picotement ? Un animal fabuleux de filaments tressés cherche à s’incarner sous les combles et je lève la tête, surpris d’être aussi en phase avec l’ancienne intuition, intacte et tangible dans toute sa naïveté. De ces animaux n’appartenant à aucune nomenclature et que les enfants génèrent en snifant leur peluche préférée dont l’odeur très particulière, par laquelle ils se sentent prolongés en d’autres dimensions affectives et d’autres familles, leur ressemble, familière et étrange, distillée à partir de leur souffle et salive imprégnant le tissu de l’objet affectif et s’altérant au contact du monde infini des bactéries. Cette odeur rôde autour du vaste squelette floral de bave calcifiée. C’est une intervention de Caroline Léger et je réalise alors que cette présence s’inscrit dans le « parcours d’artistes » implanté dans tout le village et pour lequel j’ai fait le trajet jusque là. Un nuage de bulles éponges. Un filet d’organes remplis de vide, vaste ombellifère au motif pulmonaire, efflorescence intestinale, organologie exsangue de l’attente constituée de sphères nervurées hypersensibles, captant et renvoyant les signaux inaudibles qui traversent les mondes. Et, oui, effet de miroir, car c’est ainsi qu’est suspendu en moi l’être matriciel qui fait le guet, toujours à l’affût de connivences à instaurer ou d’accointances à dénoncer, toujours prêt à se fuir ou se joindre par le biais de semblable atoll aérien de corail extralucide, zone transitionnelle entre territoires humain, animal, floral, entre l’animé et l’inanimé. Mais aussi, au-delà, entre les démons et les anges, leurs souffles dont s’alimente qui ne peut se contenter des nourritures rationnelles, objectives. Là, un de ces dispositifs nourriciers. C’est un essaim de fines nasses tressées de fils blancs dont la structure est comme l’âme cellulaire des nids d’hirondelle, s’évadant en architecture de fumée, expansive, dérivante. Il y a dans cette installation, autant le reflet modulaire des nids constitués de becquées de terre salivée et fantasmé comme mode d’habitat dans les airs, que l’idée de nichées à l’abri et constituant le devenir d’une espèce dans son réseau de reproduction, mais aussi l’énergie vibratoire des trajets rapides comme l’éclair de l’oiseau chassant les insectes et, surtout encore, le dessin mystérieux des longs déplacements migratoires comme reliant plusieurs planètes. La mémoire de tout cela (de ce genre de chose) est tissée dans cette forme fabriquée par l’artiste, qui est aussi de l’ordre de ce que je reçois à chaque image d’hirondelle que je capte au vol (de plus en plus rare), comme le désir d’entretenir un terrain d’entente avec l’oiseau, avec ce qu’il questionne comme architecture de soi située et économie des trajets de survie. Inséparable de cet ensemble briques, poussières, poutre, terre, paille, plumes, torchis, déjections, échelle en bois, rappels instantanés de nuits dans les granges ouvertes sur le vide étoilé, à quoi s’ajoute des fragrances de peluche usagée (ou autre doudou qui, même dépourvu de morphologie animalière, a toutes les vertus de l’animal confident, par osmose avec notre animalité enfouie). – La grotte merveilleuse. –  Un même effet d’étoilement, par de tous autres moyens, s’articule dans un autre projet d’artiste. C’est la fenêtre d’une maison inoccupée, au cœur du village, transformée en fausse vitrine de magasin de souvenirs – de quoi se souviennent ces trésors de lutins ? -, où se déverse le soleil couchant. De cette lumière, oblique et chaude, en faisceaux superposés que l’on voit glisser entre les troncs quand s’esquive le jour et où danse, aussi fournie que les bancs de krill dont se nourrissent les cétacés, une multitude d’insectes, de poussières, pollens et spores. Les reflets, amplifiés et réverbérés par les couleurs qui tapissent le fond de vitrine, obligent de se coller contre la vitre avec les mains en visière, et ainsi, emporté par le flux d’étincelles solaire, traverser le verre et plonger vers chaque objet. Et l’on dirait, ensevelis au fond de cette lumière chatoyante et irréelle – magnétique et crépitante -, en miniature, les chars folkloriques et publicitaires d’une caravane vantant les attraits de la région, tournant et retournant sur la place du village à la manière d’un manège mélancolique. Dans Libération du 8 septembre, un article est consacré aux enchères pour quelques pièces d’art forain: « Ces objets fascinent, ils avaient d’abord pour but de séduire, de mettre le spectateur en état de rêve éveillé. » C’est ce que l’on trouve dans la vitrine, les éléments fantaisistes, inclassables d’une manufacture artisanale autant spirite que touristique décidée à vendre du rêve éveillé. S’agit-il de vieilleries retrouvées dans les greniers d’un collectionneur local ou, sous la forme d’un marketing de pacotille, volontiers désuet et qui brouille les époques, les âges et les catégories esthétiques, la création de nouvelles enseignes réveillant les charmes d’une époque où les promesses restaient crédibles ?  L’ensemble mériterait une place au Musée international des Arts Modestes et l’on songe aux vitrines de Belluc sauf qu’ici, la Famille Carabine (Olga et Bruno Vandegraaf) fabrique elle-même ses objets de carton peinturluré en s’inspirant de ce que l’on pourrait trouver aux puces si, il y a longtemps, dans un âge d’or où commerce et poésie naïve ne faisaient qu’un, des artistes s’étaient occupés de réaliser en 3D une imagerie enchantée. Et ce n’est que face à ces libres reconstitutions que l’on retrouve telle quelle l’admiration envieuse que nous éprouvions devant les étals kitsch des magasins de souvenirs lors des voyages scolaires. Ces imitations de réclames conjuguées en pièces montées, sculptures, collages et images peintes se présentent comme autant de petits autels sollicitant des dieux la transformation de la région en pays de cocagne. Tout ici, aux alentours, est affirmé avoir une nature miraculeuse et, même si cette proclamation est dans le ton de la litanie vantarde des «imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (Brassens), elle ne fige rien et prétend aussi bien que les effets magiques des spécialités locales ne dépendent que du coup d’œil que l’on est disposé à y porter, de notre aptitude à (r)éveiller la féerie. Légers, faussement superficiels et croquignolets, tous ces objets semblent briller d’un très riche passé de contes et légendes, ils sont, à cet égard, comme les particules animales, végétales, grouillantes de vie ou momifiées que l’on voyait virevolter tout à l’heure dans la lumière déclinante. Ils remontent de loin, mine de rien, des entrailles. C’est un pays de rivières et de religion, alors forcément on trouve ici une eau bénite incomparable. La forêt et les berges sont peuplées de nymphes qui briguent chaque année le titre de Miss Falaen ou jouent les entremetteuses entre les produits de la terre et les humains, les bières régionales notamment. Pouvoir visiter un château du Moyen Age, fleuron des proches collines, un vrai château en dur dont les tours et fortifications surmontent un escarpement typique et émergent idéalement de la cime des arbres, et avoir l’opportunité, moyennant finance, d’en emporter chez soi la réplique en jouet gonflable, ça c’est la quintessence du désir de gamin chevalier, l’image initiatique de la jouissance suprême telle qu’elle peut surgir en vague irrésistible, emportant tout sur son passage. Peuplé ainsi de forteresses en ruine d’où déferlent de soudaines vagues désirantes, ce terroir, forcément, fabrique les fameuses « boussoles Charlemagne » et les chaussures ailées pour gagner toutes les courses sans fatigue, reléguer sa propre ombre loin derrière soi. Voici un mic-mac artistique de symboles d’où se dégagent les tenaces rêveries d’un lieu où l’ivresse, abondante et féconde ne donne jamais mal au crâne, où l’amour souriant ne perd jamais le Nord et où les désirs, bénis par les bienfaits de l’air pur des forêts, sont dotés de puissances alchimiques (transformer les vrais châteaux en châteaux gonflables) que l’on ne trouvera nulle part ailleurs. Pourtant on sait que chaque village pourrait remplacer ses chapelles par une telle grotte mordorée, merveilleuse. – Faire le guet. – Un village de pierres ressenti de l’intérieur, être dans ses murs, ses maisons, regarder par ses fenêtres, voir sa structure interne, ses arrières cours, ses faces cachées. Dans la peau d’un réfugié ?  Peut-être, et qui, le matin, après une nuit où les œuvres d’art absorbées la veille se sont mélangé aux autres impressions, plus prosaïques, d’un village pittoresque où se planquer momentanément dans son intemporalité presque muséale, entrebâille le Velux pour épier la réalité de l’endroit où il se réveille. Un glissement s’est opéré entre l’être que l’on est chez soi et celui qui émerge, ici, ailleurs, dans une autre maison, incognito, le radar des technologies de contrôles ayant momentanément perdu sa trace. On éprouve alors comme jamais la possibilité de glisser dans le temps, d’être réparti en plusieurs lieux différents, de ne pouvoir trancher, de ressentir en tout cas selon une partition de la personnalité, celle qui (s’)éprouve habituellement entre ses murs quotidiens, et celle qui, transplantée dans un autre cadre, peut, d’une certaine manière, se laisser aller, s’abandonner au désoeuvrement qui sécrète de la « page blanche ». Je suis ici, mais je reste toujours partiellement là-bas tellement je suis habitué d’y penser, d’y être en relation avec une spatialité et des choses avec lesquelles je fais corps et entretiens une relation hétérogène qui pense en moi. Ici, du coup, je suis un peu hors de moi, exilé.Quelque chose de semblable à ce que l’on peut entendre dans le récital de Francesco Tristano réunissant des œuvres de Bach et de Cage (bachCage, Deutsche Grammophon, 2011) où l’ordonnancement des pièces échappe au principe de succession, mais, mises en présence l’une de l’autre de cette manière, à savoir par la personnalité interprétative et le travail complexe de prise de son, une œuvre en soi confiée à Moritz von Oswald, crée d’inattendues résonances entre les écritures musicales, les époques et leurs enjeux distinctifs. Rien à voir avec une juxtaposition un peu snob, juste pour composer un CD « événement », de deux compositeurs considérés comme antinomiques, mais, au contraire, avec le résultat d’une longue déconstruction systématique des frontières déroutante et délicieuse, aboutissement d’une évolution de l’oreille et du doigté d’un interprète pratiquant une relecture ouverte et dynamique. Et l’on entend Bach et Cage simultanément, sans que l’artiste soit obligé de forcer le trait de ses partis pris, mais simplement par l’organisation sensible d’une contamination profonde entre les partitions, contamination que l’initiateur du projet a forcément vécue. On sent, dans les parties où l’on écoute Cage qu’on y réagit avec une partie de soi que l’on a installé dans les notes de Bach, vice-versa. Cela procure la même excitation que la perspective d’emporter chez soi, en soi, le château gonflable convoité par les désirs chevaliers, démesurés et anachroniques d’un gosse. Se tenir coi, donc, dans la faille d’un tel glissement insérant du différentiel dans la manière d’appartenir au monde, et observer de haut et en oblique, caché, les mouvements dans les potagers, écouter le va-et-vient des tracteurs dans les rues, guetter les menaces d’ondées noires dans le ciel gris, regarder-écouter la pluie sur les toits d’ardoises, l’eau ruisseler dans les gouttières, étudier l’apparition d’éclaircies, leur croissance, leur combat avec les ténèbres volatiles, leur passage rapide qui réverbère et emporte les conversations de paroissiens sur le parvis de l’église, être là sans y être, embusqué et minéral, contaminé par les formes cubistes gris sombre et uniformes, de l’envers villageois (les rues, l’agencement des maisons, des volumes architecturaux classés, vus par leur recto). Situation idéale pour voir venir, faire le point, où on en est, comment ça va, ne pas se laisser surprendre, surveiller l’horizon, immobile à la fenêtre, sans bouger. Se mettre en rade (J.K. Huysmans), en posture d’entamer un bilan sentimental tout en sachant que c’est le genre d’inventaire que l’on reportera à plus tard. Ne pas avoir envie d’autre chose que s’adonner à cette vigilance ouatée du matin. Avoir besoin de soins, pourtant, dans cet arrêt similaire à celui de l’examen médical où l’on retient son souffle le temps qu’un appareil mesure les indices de notre santé (poids, tension). Peut-être cette immobilité est-elle une manière de faire barrage contre le retour en soi de certaines grandes forces unificatrices qui flairent l’âme à soigner, dans ces instants où, poreux, l’on doute de soi et des autres. Elles savent que, dans ces tergiversations, on est avide de réconforts indistincts. Ces grandes idées sur lesquelles s’appuie la psychanalyse, par exemple, ou autres thérapeutiques absolutistes, peuvent arracher un frisson – c’était confortable tout de même, leur protection -, et alors trouver par où s’immiscer, revenir. Dans la peau d’un personnage filmique se cachant au cœur d’un village rural, être rattrapé par la Loi et sa police psychanalytique et leurs « accointances avec l’idée du psychisme isomorphe à une structure de normalisation juridique du social qui entérine la filiation et la transmission non pas comme appartenance productive mais comme limite et négation. Le cadre et ses limites, être le sujet de sa propre soumission aux lois de la socialisation : voilà les maîtres mots de la psychanalyse qui ont contaminé longtemps le vocabulaire du travail social, du soin en prison, de la psychiatrie… » (En finir avec le capitalisme thérapeutique, Joesp Rafanell i Orra) Non, plutôt faire le mort, rester imperméable aux grands récits qui prétendent tout fonder, tout expliquer et assigner. Mieux vaut demeurer fragmenté et ambulatoire, trouver à le supporter, fidèle aux organologies de nasses par lesquelles se nouent des relations entre soi et les choses, l’intérieur et l’extérieur, le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, ici et ailleurs, et, aux besoins, s’exposer aux énergies irradiantes des grottes merveilleuses. Pour cela observer, nouer et dénouer du regard. Attendre de retrouver des pouvoirs magiques, « la magie est le choix de ce dont nous sommes capables contre ce qui nous rend incapable d’agir » (En finir avec le capitalisme thérapeutique). Comme tout réfugié, déchire par des questions d’appartenance et de désappartenance, on a le corps et l’esprit traversés par des pensées de révolution, le désir de récits révolutionnaires où se glisser, se rejoindre, faire quelque chose de sa vie, serait-ce à un niveau moléculaire. « Mais il y a aussi les histoires de la tradition politique et, sur les traces d’un passé à reconstruire, la réactivation de la transmission politique, les récits sur lesquels le choix s’enracine dans la terre des révolutions. Il y aune histoire et une tradition de la désappartenance. Elle fut longtemps l’histoire du prolétariat. Nous devons retrouver d’autres noms pour conjurer les déserts de l’idéalisme politique et des idéologies révolutionnaires. La révolution doit être la radicalisation de l’affirmation du réel en train de se faire. Un choix. Ce choix est aussi l’amplification de la confrontation contre ce qui empêche le surgissement des relations intempestives au réel. » Prononcer révolution éveille le souvenir d’une naïveté symétrique à celle de croire que les nids de guêpes étaient des maisons de djinns. Naïveté précieuse. – Chercher la phrase. – Et puis surtout, ce qui compte dans cette position du guetteur, c’est porter la vision au-delà du village bordé dans sa cuvette, là-bas vers les prairies vertes qui semblent presque verticales au loin avec de petits points blancs et bruns qui se déplacent lentement, des vaches, la lisière de la forêt trou noir strié de brun – je me souviens m’y être enfoncé, avec d’autres, autrefois, de jour comme de nuit avec les étoiles -, des bancs de brumes équivoques, vapeurs difficiles à localiser, nuages qui se déplacent et changent de forme. Signaux de fumée ? D’autres guetteurs ? Je ne me lasse pas des labours gras ni des vergers édéniques – profus, vieux pommiers sages, pruniers vieillards grabataires, jeunes poiriers plein de fougues, arbrisseaux en pagaille – d’où s’envolent des corneilles. Le corps immobile, toute l’organicité comme momifiée, retirée du temps, il est jubilatoire de s’éprouver doté d’une vie intense, immatérielle et sans enveloppe, sans limites, s’écoulant dans le regard qui balaie l’horizon, épouse le rythme des champs et forêts, la ponctuation des clôtures, l’emboîtement chromatique des couleurs, les rubans de routes et chemins, le déplacement des troupeaux, l’accent des toits tapis dans les arbres. Jubilation identique à celle du lecteur qui s’oublie les yeux rivés sur l’horizon des lignes imprimées. De cet observatoire pigeonnier dans le toit, je suis environné d’un vaste sentiment de retrouvailles pétrifiées pétrifiantes qui vient des choses vers moi, qui monte là  où je me terre sous les combles. Et cela se transforme plus exactement en sentiment de connaître de l’intérieur ce qu’écrit le paysage, la musique qu’il joue, tantôt Bach, tantôt Cage. Et ça ne tient pas au fait d’avoir déjà vécu quelque chose ici, blotti dans les foins d’une ferme, dans la peau d’un scout en rade, d’avoir dormi plusieurs nuits, un hiver lointain, dans une grange du village et d’avoir sillonné les vallées et forêts puis remonté chaque soir la rue principale en chantant, en battant la mesure (force d’occupation). Alors, comment ça me colle à la peau ? Comme si j’avais été enterré et décomposé dans ces labours et cette lisière jusqu’à ne faire plus qu’un avec la constitution pédologique du paysage. Il a fallu du temps pour que je comprenne ce que cela me faisait et que me revienne le souvenir des nombreuses pages de Claude Simon décrivant des mouvements de troupe désemparée dans cette région dinantaise, lors d’une grande guerre (la première, la seconde, souvenir vague, malgré les premières fouilles, impossible de retrouver le passage qui justifierait l’impression !?). Déréliction, débâcle. L’ensemble de ce que j’avais sous les yeux et qui me semblait si écrit, une portion de village avec ses champs et vergers, je l’avais lu, je m’y étais projeté en me réfugiant dans le texte de Claude Simon, comme on se réfugie dans une chambre d’hôtel juste pour être ailleurs et regardé par la fenêtre, au matin, un décor peu familier. Comme ces souvenirs kitsch qui enferment un monument dans une boule à neige, tout le village était contenu dans une phrase qui s’agitait en moi, dont les réminiscences floconneuses alternaient effets de dépaysement et de retours chez soi, ressemblances et différences. (PH) – le CD bachCage – Josep Rafanell i Orra Caroline Léger

 

 

 

La peau électrique

Relisant « Le Palace » (Claude Simon), je (re)passe sur ce passage qui avait bien dû me frapper à la première lecture mais dont je ne gardais aucun souvenir conscient (ce qui ne signifie pas qu’il n’ait pas agi). La narration suit un personnage (« l’étudiant »), à la recherche d’un autre (« l’américain »), au moment de la guerre civile espagnole, et à force de (se) remuer ciel et terre, de courir, de poursuivre, il traverse ce genre d’état singulier où l’on cesse de s’éprouver comme distinct de ce qui nous entoure, il n’y a plus de frontière entre le dedans et le dehors, les organes intérieurs et les organes extérieurs communiquent directement, on change de peau. Une sorte de transe. Ma première impression en relisant ce passage est de tenir là, chez un autre, la formulation parfaite d’un état que j’ai plus d’une fois tenté d’écrire et, forcément, on ne rivalise pas avec un écrivain tel Claude Simon. Faut-il continuer à chercher à écrire ce qui l’a été de la meilleure manière ? Comment se situer par rapport à ce statut obligé de redite et de pâle copie ? Voici le passage (un bout de phrase : « (…) puis ceci : lui (l’étudiant, l’homoncule, le jeune étourneau, le double microscopique et lointain) haletant, essayant pour la troisième fois de la matinée d’apaiser sa respiration, debout ou plutôt flottant, baignant dans cette espèce de bouillie moite, compacte, qui ne ressemblait ni à de l’air ni à de l’eau et qui, il le savait maintenant, n’était pas la sueur qui ruisselait de son corps parce qu’il avait marché trop vite (immobile, toujours assis sur son fauteuil parmi les jeunes bonnes mariales, les vieillards, les enfants et les arbustes décoratifs, c’était exactement pareil), mais comme une sorte de cinquième élément composé semblait-il à parts égales des quatre autres, (l’eau, la terre – la poussière -, l’air, la chaleur), et de la même densité que sa chair, ses muscles, sans grande différence de température non plus, de sorte que sa peau ne constituait plus une enveloppe, une séparation entre l’univers extérieur et lui mais semblait englober indistinctement comme les inséparables parties d’un même tout, le ciel métallique, la monotone et uniforme gangue jaunâtre des maisons, les gens, les odeurs, et ses propres os – debout donc (c’est-à-dire cette partie de lui-même qu’était son corps) devant une de ces autres parties de lui-même qui pour l’instant avait la forme du personnage à tête de chimpanzé qui se tenait assis dans un fauteuil d’osier tiré sur le trottoir à côté de la porte de l’hôtel… » La phrase continue, l’état sensoriel de l’étudiant aussi, cela affecte ses perceptions dans toute la scène qui suit. – J’ai plus d’une fois essayé d’écrire la sensation particulière d’être dans le paysage, d’être le paysage, lors de certaines sorties cyclistes, cet instant où la peau se transforme en un « cinquième élément ». Avec cette particularité que, penché sur le guidon, la vision objective n’est que partielle, tronquée, alors que la conviction de voir le paysage comme jamais est très forte, une sorte d’extravision. (Des scientifiques postulent bien que l’oursin, qui n’a pas d’yeux, voit avec tout son corps : « Une hypothèse est que l’ensemble de son corps, pourvu de récepteurs sensibles à la lumière, fonctionnerait comme un œil unique tandis que les épines serviraient d’écran directionnel pour apprécier l’origine des stimuli lumineux » – Le Monde, 2/01/10.) – En relisant alors plusieurs fois ce passage de Claude Simon, ce qui le précède et lui succède, j’ai mis de côté tout complexe, il y a beaucoup de cas particuliers de cette sorte de transe qu’il convient personnellement de cerner, de sonder. À stade où nous en sommes, il vaut mieux ne pas renoncer à s’exprimer sous prétexte que quelque chose de semblable a déjà été dit, écrit, fait ! – Au-delà de cette anecdote, le phénomène que décrit Claude Simon me semble important parce que ce genre de porosité – de la peau, de la personnalité, de l’identité -, qui doit se produire de bien des façons, voire sous des formes bénignes passant presque inaperçues – comme certains infarctus ! – est une des conditions qui rendent possible (plus que plausible) les agencements postulés par Guattari, Deleuze et tout ce que Bernard Stiegler rassemble sous le concept d’organologie. Ce sont des états électriques où le système nerveux sort de ses gonds. On n’est plus tout seul dans sa peau, on fonctionne en réseau avec d’autres esprits, objets, machines, sources d’énergie… De manière un peu sommaire, je raccrocherai à ce qui précède quelques extraits du premier chapitre de « La chambre du milieu » (Catherine Malabou). Elle y expose l’importance de la découverte de l’électricité dans le système pensé par Hegel en fondant sa démonstration sur des textes (entre autres) de Mc Luhan (spécialiste des médias). La peau est traditionnellement une surface de médiation avec l’extérieur et les autres, surface à laquelle  s’est attachée la manière de penser l’être, de dire « je suis ». À partir du moment où cette médiation, par un stade où la peau se transforme en un « cinquième élément », fait sentir autre chose, modifie les processus par lesquels on se dit par rapport au reste du monde, mêle du « corps étranger » au corps propre, tout le langage doit changer ! Citation de Mc Luhan : « A l’âge de l’électricité, c’est toute l’humanité que nous portons comme peau ».  Catherine Malabou : « C’est ainsi que l’électricité montre que la médiation est la peau de soi ». Et plus loin : « Il s’agit de penser un mode de rapport non linéaire entre les termes constitutifs d’une identité ou d’une ipséité, d’un « champ » en général. Or cette modalité implique nécessairement une électrification du verbe être. La copule, le lien n’est plus de juxtaposition mais de conduction, de passage du courant, voire de court-circuit. Une identité spéculative est une identité électrique ». C’est mal dégrossi, mais le but est de simplement indiquer des prolongements à l’état décrit par Claude Simon, l’étudiant voyant sa peau devenir électricité, son corps n’étant plus juxtaposé à tout ce qui grouille autour de lui, mais étant en conduction avec cet environnement. Environnement de guerre civile où la profusion anarchique de courants alternatifs (positifs/négatifs comme la dialectique deHegel !), décharges, éclairs, foudres, court-circuit, trous noirs ne pouvait laisser intacte l’enveloppe avec laquelle rester en contact avec son époque, l’éprouver, la penser (et s’y situer). (PH) – Autre article Comment7 sur Claude Simon