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La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne

Les écarts, écartèlements et jambes nues

Fil narratif à partir de : David Gé Bartoli, Sophie Grosman Le Toucher du monde. Techniques du naturer. Éditions Dehors 2019 – Tadaschi Kawamata, Destruction, Galerie K. Mennour – Dan Graham, Neo Baroque Walkway, Marian Goodman – Des paysages, des souvenirs, une tempête…

Il y a une ouverture, un instant précis favorable à lancer dans le paysage, à coups de pédalages, un circuit qu’il dessine mentalement depuis des semaines, scrutant une carte, ravivant des souvenirs de promenades dans la région qu’elle représente. Projeter un itinéraire élaboré en lui, tracé et gravé par des cheminements antérieurs, projet d’itinéraire inspiré d’une topographie réelle, transformé par expérience et confondu avec sa chair ? Expulser ce projet de parcours comme on lance une ligne pur voir ce qu’elle va ramener et, d’abord, pour qu’elle épouse et fasse épouser à son propulseur les reliefs d’un paysage, manière d’expulser ce que la construction interne aura agrégé, s’en défaire, un peu comme pour un exorcisme. Mais, aussi, manière de s’apaiser en se prolongeant et se perdant dans quelque chose de concrètement plus vaste, de non assignable à un intérieur. A la fois, en repassant sur un frayage déjà pratiqué dans ces paysages, retrouver un peu de sa mémoire, et indiciblement, aller au contact de ce que ces chemins ont gardé comme autres mémoires, et pénétrer, éprouver ce mélange de mémoires, physiquement, dans l’effort, les muscles au travail, cette sorte d’état d’esprit où, prétendument, « on ne pense à rien », fusionner en de multiples mémoires et voir après, quand on en sort comme d’un rêve, ce que l’on en retient. « En-deçà du symbolique ou du symbolisable, la mémoire spécifique indique un commun qui n’appartient pas à l’humain. Mémoire inhumaine qui traverse l’humain et l’inscrit en résonance avec les existants non humains. » (p.313) Il faut profiter d’une fenêtre météorologique, comme on dit en langage maritime ou aéronautique, pour effectuer cette opération de magie. Saisir l’instant ou jamais. Ce jour-là, la fenêtre est incertaine, tremblante, ça se passe dans une atmosphère pré-tempête. Un crachin parcimonieux mêlé aux auréoles d’un soleil pâle, noyé. Un vent soutenu, mais bridé, qui se retient, décoche juste de temps en temps une rafale. La nature attend, sait que ça va venir, se prépare à encaisser les coups, entre crainte et excitation. La mer au loin secouée, rouleaux de vagues agités, secousses communiquées au sol, aux falaises, aux sols calcaires. Et au départ du rivage, jusqu’aux pieds des maisons, les collines abruptes, accidentées, les champs et forêts rudes, éprouvées par les intempéries. Il s’élance et éprouve rapidement une résistance non prévue, son corps lui-même est essoufflé plus vite que prévu. Il est désorienté quand les routes, pentes et raidillons sévères, disparaissent sous une épaisse glaise glissante ramenée des champs par les engins agricoles, que son vélo devient « autre chose qu’un vélo », recouvert de boue gluante, plus uniquement la mécanique « à lui sous lui », que ses lunettes s’embuent. Où est-il ? Le circuit préfiguré devient presque abstrait, à tracer vaille que vaille parmi les éléments, envers et contre le vent, la terre, la pluie, le paysage qui devient mouvant, presque méconnaissable, qu’il devine sans certitude. Mais son corps, à l’instinct, parce qu’il est déjà installé plusieurs frayages ici et qu’il s’est replongé longuement dans la lecture de la carte, devenue composante de son mental, reconnaît les tournants, les bifurcations, les alternances de villages et campagnes, de champs et zones boisées. Il sait plus ou moins où il en est, sur la carte. Il demeure comme un point spatial à la jonction adéquate entre le circuit dessiné mentalement, sa représentation cartographique, le paysage à l’état brut et la multitude de perceptions éclatées, ouvertes par lesquelles il en fait l’expérience dans l’instant, à chaque coup de pédale, et qui vont, après coup se rassembler. Il désire, au sortir du prochain hameau, le mur qui longe le bois et conduit à point de vue épatant, puis la longue descente où le vent va le déstabiliser, avec l’horizon marin au loin, une grande ville, un parc d’éoliennes, tout en bas, virage en épingle, route cimentée entre hauts talus de ronciers, rentrée dans la forêt, alors la route devient alternative, forestière, puis ressortir dans des champs, atteindre un autre village, une montée raide qui coupe le souffle, retour en forêt, rejaillir en lisière là où des chasseurs font cuire leurs prises, autour d’une baraque sommaire, autre lisière et vent de face, ravageur. Excité par le « dispositif » où tout son organisme, silencieux, langage verbal au rencart, il accumule un « savoir des jambes », comme certains sociologues parlent du « savoir des mains ». Savoirs des jambes, et du rythme cardiaque et des poumons. Un savoir qui s’incarne dans le profilé de ses membres porteurs. Tant d’heures à vélo à « faire paysage » en s’enchevêtrant aux multiples lignes qui sillonnent les campagnes et montagnes avaient-elles d’autre but, finalement que ce bref instant dans une chambre d’hôtel, une « première fois » où, allongé nu sur le lit elle lui dit « quelles belles jambes ! », cette beauté ne venant pas directement de la quantité de kilomètres parcourus – fabrication musculaire -, mais de l’intelligence qu’elles en retirèrent – fabrication de sensible ? Et quand ses jambes nues, à lui, s’entremêlent aux siennes, et qu’elles se caressent, se confondent, galopent au ralenti les unes dans les autres, l’excitation n’est pas qu’épidermique, superficiel, mais provient d’un mélange d’un savoir des lieux, des espaces, des marches, des pédalages, des arpentages, elles échangent et partagent les paysages qu’elles ont assimilés, les tracés, les lignes, les sillages qu’elles ont sécrétés à la manière d’araignées filant leurs toiles, elles enchevêtrent et tissent leurs parcours, leurs errances. Flâneries et cavales qui reviennent ralenties, emmêlées. Les jambes bougent de manière non délibérée, sans calcul, en apesanteur dans leur rêverie commune, hypnotique, soubresauts et foulées comme celles d’un chien endormi qui parcourt ses étendues de libertés. Et cela lui rappelle un dessin d’Emelyne Duval illustrant une phrase de Chavée, « Je me cache sous les couvertures » où les gambettes d’une Hermès se mettent en ménage avec un soleil végétal, sorte de rouage céleste , onirique et qui fait se rejoindre fond du lit et lointains célestes. C’est cette immensité sans bord, cette multiplicité de trajets illimités et qui passent physiquement, charnellement par leurs jambes et remonte, afflue ensuite dans leurs yeux, se reflétant de l’un à l’autre, infini cosmos à explorer en commun, à sillonner de tous leurs baisers et caresses, silences et absences, mots écrits et mots parlés, mélange de fusion et d’écart incommensurable, une chance et une menace.

Mais, en à la sortie d’un hameau, bruit disharmonique de poussières abrasives dans un virage, près d’une maison abandonnée et, vite, quelques mètres plus loin, il sent que ça ne tourne plus rond, son adhérence au sol s’effrite. Il flotte, perd le contact, se perd. IL n’est, par rapport à son projet, ce qu’il allait chercher dans les mémoires des routes pédalées, que fêlure, béance, écart imprévu, douloureux, par où s’engouffrent plein de sentiments partagés, qu’il ne maîtrise pas, qu’il ne trie pas, ne comprend pas, dont il souffre, sur le moment, mais dont il sait, à un moment, pouvoir tirer du reconstituant, sorte de lot de consolations envoyés par ce dont il est en train de séparer, ce à quoi il devine devoir renoncer et qui, aussi, l’attendait. « L’expérience d’un paysage mouvant, l’épreuve de la nature et de la vie comme ce qui toujours déjà échappe.» (p.134) Il décale en jurant, élan brisé, met pied à terre, range son vélo dans les herbes, contre le muret de pierre d’une ferme. Pneu arrière crevé. Il découvre n’avoir pas emporté tout son matériel de réparation. Il bataille, bricole, parvient à rendre la roue arrière opérationnelle avant de constater que le pneu avant est aussi crevé. Impossible d’effectuer cette deuxième réparation. Il doit renoncer. Tout s’effondre, se dégonfle. Quelque chose est rompu. Il ne s’agit pas d’être privé d’une sortie sportive et d’un manque de substances qu’auraient secrétées les heures de dépense physique, selon les « difficultés » offertes par les dénivelés et la météo. Le circuit, ce qu’il projetait de tracer dans le paysage, par monts et par vaux, avec les entrées et sorties de villages, les vitesses et les sur-place, les poumons exaltés ou déprimés, tout cela, extension de lui-même, se détache et flotte comme un membre fantôme. Une amputation. Il se retrouve en suspens, ouvert, débouté, ses flux se répandant dans le vide. Il retourne au rien. « Comme le montre l’anthropologue Tim Ingold, la forme d’une ligne est porteuse d’un monde, elle exprime un mode d’être au monde. » (p.267) Le voilà dépossédé de son mode d’être au monde, du moins d’une partie, rendu défaillant. Tout ce qu’il espérait engranger de tacite, confus, « hors langage », en lançant cette ligne d’heures pédalées dans le paysage, s’évanouit, tout ce qui pouvait survenir du fait qu’il allait «entrer en résonance avec une multiplicité d’autres lignes : un cours d’eau, la crête d’une montagne, le chemin tracé par le déplacement d’un troupeau de rennes, la courbe d’un arbre, le tunnel creusé par une colonne de fourmis, la ligne migratoire d’un oiseau en plein vol, le tracé d’un coquillage, le tissage d’une toile d’araignée, etc. Autant de lignes qui font signe d’une habitation, d’une inscription dans le paysage. Le paysage n’advient qu’à travers l’enchevêtrement de ces lignes, dans la mise en résonance des co-habitations qu’elles  expriment. » (P.267)

Nulle part. Il marche en poussant le vélo, inadapté, les chaussures claquant sur le macadam, il pense aux fugitifs dans les romans de Claude Simon, refluant après les batailles perdues, cherchant le front ou leurs lignes, désorganisés, sans but, en sursis. Il est entre deux. Résigné mais envahi par des pensées turbulences, sauvages et brouillonnes, inchoatives, revenu à un stade très antérieur, avant même toute capacité  à élaborer un circuit à projeter et à réaliser ç coups de pédales (par exemple). Il touche à des forces qui le déséquilibrent, le font choir en-deçà de toute forme, il faut tout repenser avant de pouvoir, un jour, remonter en selle. Ce qui sous-entend le mirage de sa place dans le monde, vers quoi tendre. Mais pour l’heure il est largué, il a perdu sa consistance, il flotte. Par où réintégrer un itinéraire pensé ?  Par accident mécanique interrompant une activité sportive, il se trouve reconduit aux instants où contribuer à ce que surgisse des formes habitables, dans lesquelles il peut s’imaginer se glisser. “En allant chercher en-deçà des concepts et de l’entendement, ce qui se donne à sentir n’est pas le chaos des impressions sensibles, mais le mouvement même de « formation des formes », le mouvement de leur apparaître. Celui-ci ne se livre que parce qu’il y a suspension de la finalité, finalité qui orientait la saisie du phénomène selon un ordre prédéterminé. Le « beau » dit l’expérience d’une formation qui ne s’efface plus devant la présentation d’une fin. Bien au contraire, les formes s’y configurent selon « une fin sans fin », « qui les restitue au libre espacement de l’espace et à la diversité pure constitutive de son unité, irréductible à la mise en image propre à la présentation des concepts ». » (Juan-Manuel Garrido cité dans « Le toucher du monde »).

Le lendemain, il fonce dans la tempête, par instinct, en espérant combler le manque engendré par l’avanie de la veille. Recoller les morceaux. Toute la journée, les oreilles prises par le hurlement du vent. Secoué, déséquilibré, plié en deux. Arpentant un sol crayeux, dur. Sentier entre les herbes. Collines balayées. Plages au sable volant. Bosquet essoré. Vols de grives réfugiés dans les fourrés. Flots mugissants. Embruns et bruines cinglantes. Sentier encaissé, glissant, parcouru plié en deux, comme dans une tranchée. Caravane minable accrochée à la colline, écart où il aimerait tant se réfugier, rester des heures, à regarder, écouter, penser à rien d’autres qu’aux éléments. S’oublier, être oublié, mais en quel observatoire ! Retour à quelque chose de brut, mal dégrossi, mal maîtrisé. En traversant d’anciens villages de pêcheurs où les touristes se rassemblent dans les boutiques et bistrots, faire une station au comptoir, sonné, étourdi par le contraste entre dehors et dedans, avaler quelques bières et repartir, appelé. Ondées et morceau de nuit en plein jour, le pavé des rues luisant. Puis à nouveau la terre et les cailloux, denses et spasmodiques au bord de l’irruption volcanique et, tout autour, l’herbe, feuillages et broussailles, frénétiques, en transe. Les animaux tapis, réduits à des déplacements très courts, approximatifs. Un ramier fuit, emporté par le vent, comme catapulté plusieurs centaines de mètres plus loin dans un autre bosquet. Peu à peu, il exulte, se libère. Ce n’est pas que ça vide le crâne, ça le remplit au contraire, mais de quelque chose qui le dépasse, qui bat à travers lui, de part en part, mais bien en-deçà, bien au-delà. Du grain à moudre, en vrac. Le voilà étreint, déstabilisé, par « la puissance pré-individuelle du non-faire et non-vouloir, puissance d’avant la forme. » (p.321) D’avant sa forme, ses formes à lui, aussi, du coup. « Ce seuil préindividuel s’indique comme écart, mais il n’est pas pour autant pur néant, non-être opposé à l’être. C’est bien plutôt un écart dynamique, un frayage, un espacement différenciant : dehors depuis lequel se déploient les écarts de la différenciation, le dépliement des trames d’espaces et de temps. La joie ressentie dans le sentiment du sublime serait dès lors moins relative à l’idée d’une finalité dans la nature qu’à l’expérience du battement infini des traces en lesquelles pointent de possibles advenues : battement infini du naturer. » (.110) Sur le seuil, du bon ou du mauvais côté ? La tempête n’est pas un élément homogène, elle est pleine de trous, de forces opaques, de passages subreptices qui défilent, se dressent et disparaissent aussi vite que les nuages. Des passages transparents à l’instar de cette espèce de pavillon de verre, déambulatoire, de Dan Graham, vu une fois dans une galerie. Une chicane de verre, une sinuosité aux parois réfléchissantes. Une gorge étroite creusée dans le vide, entre plusieurs vides. En y défilant, le corps se trouve accompagné de plusieurs de ses ombres, il se multiplie, se diffracte, se trouve dispersé en différents endroits. Si on le traverse à plusieurs, les images se mélangent. On peut avoir l’impression d’avoir des ombres qui vont à contre-courant, remonte le temps alors que notre corps suit son corps accéléré. Une certaine désorientation et enchantement en résulte. Mais rien de résolu, de définitif. Juste un flux de suggestions : tous nos chemins pourraient être autres. Des lignes tracées rétractées entre mondes vides. Et puis ? Cette impression d’un choix surabondant où rien ne se peut réellement décider. Les reflets, les ombres coulent comme dans un sablier. Passage entre deux bords invisibles, arbitraires, sans jamais de rivage net, défini, objectif. Dans la tempête, ainsi, balloté, de passage en passage, de diffraction en diffraction, de configuration soudaine d’ombres éparses en configuration impromptu de reflets irrésolus, présents et immémoriaux. Désorientation.

Il se sent envahi par le « retour à la poussière », la dissolution de toutes les formes qui le constituent, reprises dans le bain antédiluvien des informels qui s’accompagne d’un avant-goût de la mort, vue panoramique sur sa fin prochaine. Mais il vit, il respire encore. Et il peut probablement réintégrer le dynamisme d’autres formes, ou voir ressusciter celles auxquelles il s’était habitué depuis tant d’année. Vif, mais entre vie et mort. Sans certitude, douloureux, déchiré. Une collection de pertes. Peur de la mort, peur de la vie. « Le mouvement de vie qui anime un être n’est jamais ressenti de manière aussi intense qu’au moment où il risque de la perdre. La simultanéité de la peur et de la joie serait dès lors relative à la tension paradoxale entre une perte de vie individuelle et un sentiment intense de redéploiement, de réémergence. Dans ce moment de tension, le sentiment d’anéantissement individuel se conjoint à l’expérience d’une possible émergence, d’une possible advenue qui déborde le sujet et l’inscrit dans le mouvement du naturer. » p.110

Et cela dans un environnement qui court à sa perte, de destruction à large échelle de la vie humaine sur terre. Des flux de démantèlement parmi lesquels l’écriture de soi – pas égotiste mais rassemblant tout ce que par quoi on cherche à faire « inscription » dans son milieu et tout ce à travers quoi on s’offre comme surface d’inscription à ce qui nous traverse –  équivaut à l’assemblage de débris, pour des résistances temporaires, éphémères, emportées, puis recommencées. Néanmoins, de ces résistances improvisées découle des sédimentations, des constructions au sein même des fibres anarchiques de la déstructuration. Comme ces tableaux de Tadasho Kawamata à la galerie Kamel Mennour. Des bas-reliefs constitués de cageots démantibulés, concassés, broyés, effilés. Des mondes dénudés laminés, emportés sur les flots, ne surnagent que les débris de bois. Des villes, bidon villes balayés par les tornades. Les tornades ont débité en petits bois les dernières arches de Noé. Il ne reste plus rien. Un monde qui s’est bâti en décimant les arbres retourne à un état de charpie. Des myriades de lamelles de bois emmêlées comme, évoqués plus haut, les jambes d’une première fois à l’hôtel. Raidies, momifiées. Des voies lactées de planchettes déchirées, compressées, comprimées. Des courants invisibles les agrègent. Trames chaotiques de lamelles irrégulières. Quelque chose d’ultime, avant plongeon dans le vide. Dans l’épaisseur des languettes superposées, dans la masse de débris en dérive, des formes surgissent, des silhouettes de façades, le squelette d’un radeau, une étrave de vaisseau spatial, les racines d’une île future, les masses de déchets se structurant en nouveaux astres morts. Et tout défile. Des courants sous-jacents strient les fragments, les lignes brisées, organisent des nœuds, des cœurs, des corps. Effacements et surgissements se figent, indistincts. D’où vient que devant ces tableaux de destruction, prophétiques, il ressent une ferveur cosmique comme lorsqu’il ses yeux redécouvrent la voûte céleste étoilée, dans la nuit retrouvée en Cévennes,  ou embrasse des peintures pariétales au fond de cavernes (reconstituées) ? La destruction fusionne avec des trames de renaissance, immémoriales. L’exténuation des matières vitales jouxte des confins printaniers inespérés. « Comme si, entre les mondes disparaissant et les fragments de monde resurgissant, dans les entrecroisements improbables produits par ces déplacements « sismiques », nous nous retrouvions en situation de traverser les bords échancrés de « mondes » transitionnels en lesquels prolifèrent les êtres ambivalents, indécis, incertains, à l’image des naa’in, ces êtres liminaires ( à la frontière de l’humain, de l’animal et de l’esprit) qui, chez les Gwich’in d’Alaska mettent en péril les relations stabilisées qui constituent leur monde parce que revenus et revenants de l’instabilité métamorphique du temps « originaire » (le temps du Rêve) ». (p.358) Voilà, des radeaux sans vie assemblés avec des bouts de bois industrialisés, morts, où se laisser emporter, advienne que pourra.

Pierre Hemptinne

 

Le réduit embaumé et la cour des miracles

Fil narratif à propos de : La saison des coings et du maïs – Les infamies photographiques de Sigmar Polke, Le Bal  – Paris Stalingrad, film de Hind Medded et Thim Naccache – Les politiques migratoires honteuses –  Le monde selon Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, un extrait de Claude Simon (Histoires)-  Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique éditions…

A peine jailli de la bouche de métro, fatigué par l’ascension des escaliers –pourquoi suis-je poussif? malgré le sport régulier !? si chancelant ? d’où vient tel épuisement ? quel sort ? – sur le trottoir chahuté par la foule, les trajectoires fourmillantes qui, là, du fait de plusieurs directions possibles, se contrarient, se heurtent, s’agrègent momentanément, il y un soleil chaud, des bourrasques de vent estival et une odeur le frappe et convoque des images de flambée, de fumée, de fonds de jardin avec feu de camp. Puis ce sont des sensations gustatives qui resurgissent, du craquant, de la pulpe, du beurre fondu. Il voit alors le brasero, la braise rouge, vive, la grille et, dessus, des carottes de maïs bien dorées, d’autres en train de rôtir, brûler ici ou là. C’est un flot alors de souvenirs de famille, surtout du père et des grands-pères qui encourageaient à aller marauder du maïs dans les champs. Le plaisir de marcher entre les plants plus hauts que lui, le bruit de ruissellement que faisait naître son cheminement dans l’onde végétale, tâtant les carottes sous leurs enveloppes parcheminées, essayant de deviner leur taille, leur maturité, écartant un peu les feuilles pour distinguer le grain, la barbe de la pointe. Et puis, la cuisson organisée, souvent pour le goûter, dans le jardin, avec un feu improvisé (parfois, aussi, dans d’autres circonstances, la mère en cuisait à l’eau, dans une grande casserole, c’était autre chose) et, autour, les conversations des grands évoquant l’Afrique. Comme si le maïs, dans l’imaginaire familiale, était complètement relié à leur vie passée au Congo. Il aurait volontiers fait halte, acheter quelques carottes à ce vendeur ambulant, voire dialoguer avec cet officiant rivé à son réchaud rituel, son but était-il réellement de vendre des carottes de maïs à manger ou se livrait-il à des pratiques divinatoires ? Mais il faisait trop chaud, il haletait, se sentait oppressé dans la foule et devais se hâter avant la fermeture d’une salle d’exposition. C’est du reste passablement étourdi qu’il se livra à l’examen des photos exposées. Son humeur se trouvant en harmonie avec une pratique photographique intégrant accidents, errements, confusion technologique, aléatoire. La matière photographique perturbée, brouillée. Quelle est l’image ? Une confusion de corps, d’herbes, de taches, de coulures qui ont mélangé les choses photographiées – comme quand on renverse du café ou une bière sur les pages d’un livre illustré -, l’ensemble figurant une sorte d’ouverture inopinée des entrailles du sol, un charnier en rédemption d’où émerge une tête de femme, souriante, grimaçante. Une clairière où des cerfs sont couchés, cadrés depuis les vitres d’une voiture, tout trop blafard, presque sur le point de disparaître, pas les cervidés, mais la totalité de l’instant, du lieu, menacée de se fondre dans une embrasement statique et livide. Une étrange interpénétration de l’habitacle – sans doute avec buée sur le parebrise -, du fond forestier comme un imprimé végétal sur une ténébreuse substance aérienne, cotonneuse, et la clairière avec ses deux statues aux bois impressionnants.

Quelques heures plus tard, il est attablé au restaurant. Le soir est tombé, les lumières sont chaleureuses, les fenêtres ouvertes, la touffeur automnale est exotique. La serveuse dépose sur la table une fine coupelle contenant la première mise en bouche. Son fort accent japonais n’a pas permis de comprendre avec précision le nom des aliments qui composent cette préparation. Juste une intuition.  Il s’agit d’une mousse, hyper légère, presque immatérielle, parsemée de crumble de chocolat amer. L’impression est d’avaler et de laisser fondre sur la langue des nuages blancs d’un ciel sans menace. Les larmes lui montent aux yeux, c’est un ciel appartenant au passé qui fond ainsi sur sa langue, tel que, dans son souvenir, il reste immobile, arrêté, inaltéré. Retrouver la saveur de ciels d’autrefois, l’avait-il imaginé, espéré ?  Cette mousse a le goût, sublimé, du maïs, pas du maïs anonyme, industriel, mais de ce maïs-là, maraudé dans les champs, paternel, cuit à la sauvage, croqué avec du beurre fondu au jardin – beurre salé pour le contraste avec le côté sucré des grains charnus – en écoutant les histoires d’une époque faisant corps avec les lieux et les temps de sa naissance, de sa première année, de ses origines. Et pour être plus précis, même pas une réplique de ce goût réel, tel qu’il le ravit chaque fois qu’il le retrouve en bouche, mais le souvenir, la mémoire de cette saveur. C’est cela qu’il mange à la cuillère, presque rien, de l’air, de la transparence, une essence excitante, l’archive de tout ce que représente le maïs dans sa biographie. (et au-delà).

Il a des doutes, corrosifs. Il pourrait s’en délester un peu. Il faudrait pouvoir mener des expériences. Ne plus chercher à avoir le cœur net – et à se l’alléger surtout – en ne recourant qu’aux exercices de la raison et de la spéculation. Non, pouvoir faire de vraies expériences, en temps réel. Par exemple organiser une projection privée du film Paris Stalingard (Hind Medded et Thim Naccache) à destination de Monsieur Macron, Madame Hidalgo, Monsieur le préfet de Paris. Sans aucune autre assistance, ni proches, ni porte-parole, ni secrétaire. Qu’ils regardent tout le film, du début à la fin, sans zapper, sans chipoter leur smartphone (comment, oui, comment trouveront-ils le temps ?). Certains scènes font penser à ce que l’on voit à la télévision, mais, à la télé, ça va toujours vite, ce ne sont que quelques images, rapides, qui peuvent donner l’impression d’un désordre auquel mettre fin. Mais dans un tel film qui restitue la lenteur de la confrontation, ce qui est à voir est d’une autre nature. Et il est plus difficile de s’esquiver. Les flics sur-armés, sur-protégés, contre les migrants. Comme le dit une personne filmée : ce sont des personnes qui demandent à être hébergées, pourquoi faut-il venir avec des milliers de flics quand il s’agit de les conduire dans des lieux d’hébergement ? La manière rassembler les personnes, l’embarquement dans des cars, le transport vers des lieux d’accueil pourrait être humaine, gaie, conviviale, hospitalière voire fraternelle. Mais non. Les Robocops agglutinent de force et parquent les migrants comme du bétail. Ils attendent un temps infini devant les cars dont les moteurs tournent, il faut que les réfugiés respirent bien les gaz d’échappement. Une allusion ? Et puis, il faut, tant qu’ils sont massés sur ces trottoirs, leur donner une bonne dose d’humiliation : assis, debout, assis, debout… Pourquoi ? Quelle utilité ? Regarder aussi le plaisir pris à casser les abris de fortune. Physionomies de brutes qui jubilent. Du plaisir à humilier, à mépriser. Là, le cinéma, son attention, son respect du réel des gestes, de leur temporalité, ne permet plus de douter. Et alors, après le film, demandez à Macron, Hidalgo monsieur le préfet, ce qu’ils en pensent. A voir comment ils gèrent leur contenance, on saura vite s’ils sont vraiment des salauds. Si, au nom de la raison d’État, ils endossent la responsabilité de ces procédés qui rappellent les techniques déshumanisantes de déportation. Enfin, qui font plus que les rappeler, qui les actualisent.  Et c’est tout le temps, de partout. « J’ai en tête les images récentes de malheureux manifestants pour le climat, assis par terre le plus pacifiquement du monde, qui se sont fait gazer au poivre à bout portant alors que rien ne le justifiait. C’est l’allure générale des policiers, gazeuse en main, qui disait tout, qui livrait la vérité de ce marché qu’ils ont passé avec l’institution, une espèce de parfaite décontraction dans l’exercice de la violence, cette sûreté dominatrice des tortionnaires absolument tranquilles, certains que rien ne peut les atteindre, réduisant d’autres hommes à l’état de choses, vis-à-vis desquels l’idée même d’abus s’évanouit, et dont toutes les vannes pulsionnelles sadiques sont alors grandes ouvertes : la roue libre. » (Frédéric Lordon, Vivre sans ?, p.166) Alors, monsieur Macron, madame Hidalgo, cautionnez-vous cette « roue livre » ?

Ces douleurs du dehors, issues de la réalité sociale de plus en plus policière, le rend d’autant plus avide de se replier, aspiration à se lover dans les rythmes les plus intimes, s’y endormir, y étouffer lentement, sans douleur.  De si infimes territoires où se réfugier, s’illusionner. S’envoûter dans de subtiles fragrances, presque rien. Chaque année, plus ou moins à la même période, fin de l’été, à l’approche de l’automne, retrouvailles avec la pulpe secrète des coings. Une pulpe qui cesse très vite de n’être que celle du fruit doré, poire lumineuse.

Dans le bureau porte ouverte et refluant du fond du couloir sombre qui mène aux chambres, au bout de la maison, une subtile odeur, à la manière d’une fine vague qui court sur le sable ourlée d’écume légère, l’envahit, l’imprègne peu à peu, le saisit comme on se laisse prendre par une image, les prémisses d’un rêve. Cela provient de coings oubliés, alignés dans une caisse en bois, dans le réduit entre deux chambres, là où se conserve , aussi, le vin, pour qu’ils y mûrissent lentement. Un parfum qui vient de loin, qui chaque année le bouleverse et qu’il peine à décrire, expliciter. Fruité, citronné et poiré, un parfum nacré et soyeux. Se déployant ainsi dans la pénombre, il déploie sa dimension charnelle-spirituelle, surtout avant qu’il ne se souvienne rappelle d’où il provient, ayant oublié en avoir entreposé là, et ainsi, durant quelques temps, l’origine de ce parfum est tout à fait mystérieuse. « Il a la luminescence délicate, insaisissable de ta peau amoureuse dans la nuit, baume astringent, satin perlé de ferveur, chair astrale, cou seins ventre bras cuisse sexe nus exhalant leur arôme lunaire » murmure-t-il comme un cri du cœur. Certaines portes du couloir sont entrouvertes et, depuis les fenêtres des chambres, la lumière du soleil traverse les arbres et projettent des ombres et lumières sur leurs panneaux pâles, transformant le couloir en tunnel sous les branches, le jardin envahi les entrailles de la maison, le caresse, ventilant le subtil parfum. « et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant » (Cl. Simon, Histoire,p.169) Il se souvient d’elle dans ce couloir, jaillissant humide de la douche, nue et irréelle, corps frais tremblé, ému, courir espiègle, disparaître à l’angle. Vers la chambre voisine du réduit aux coings, absorbant au passage, à jamais, dans le satin de sa peau, luminosité et parfum de son fruit préféré. Là, il n’avait jamais imaginé être ainsi confronté à une telle image de l’éternelle jeunesse, le hélant chez lui, sortie des murs, des désir enfouis, l’attendant frémissant sur le lit de la chambre d’amis, couchée sur le ventre, reins légèrement creusés, croupe à peine rehaussée, balancée de gauche à droite, esquisse de danse. Un ange passe, désarme. Il pense et voit des champs agités par le vent d’été, comme il aimait s’échapper dans ces mouvements naturels, les ondulations des blés à perte de vue, inclusifs, s’y vautrer, s’y oublier. N’est-ce pas une part de cette affolante nudité, sa part incompréhensible, improbable, trop nue, qu’il remue et fait jaillir quand il enfonce la lame dans le fruit, doré et duveteux, dur et serré, et le tranche. Alors, les deux moitiés s’écartent l’une de l’autre sur le plan de travail, lentement, et retombent, tremblantes, et la chair, finement révulsée, perlée, révèle l’étoilement des graines, juteux énigmatique, schéma reproducteur du fruit,  propulsé au grand jour, sortis de rien. Ensuite, les deux moitiés, dures, résistantes, coupées avec effort en tranches, de fines larmes de jus blanc sur la lame sombre du coureau.

La convergence de ces souvenirs, liés à la saison – le maïs, les coings se récoltent fin de l’été et en automne -, c’est le poids croissant du cycle qui, d’année en année, ramène les mêmes sensations, à dates fixes, déclenchées par les mêmes signaux extérieurs pouvant varier selon l’agencement des occurrences et, chaque année, le retrouvent, inchangé, immobile. La roue tourne sans lui. C’est comme si les invitations à les suivre, que ces apparitions olfactives ou visuelles réitèrent, muettes – parce qu’au départ, la première fois qu’elles se sont manifestées, il pouvait bien y deviner ce genre d’invite à se déplacer avec elles vers d’autres formes de vies, d’autres façons de jouir de la vie, y percevoir même l’appel du nouveau, du vierge –  désormais elles repassent, lui font revivre la première fois, avec la même intensité, la même puissance, mais l’invitation en moins, il est trop tard pour monter dans le train. Elles ne sont plus que figures animées sur le carrousel mélancolique. Quelques fois – certaines années -, cela suffit , finalement, à ce qu’il se réapproprie une part du passé, une vigueur ancienne, une part d’espoir et d’illusion. Certains autres, l’impact est résolument dépressif, régressif. Il est alors assommé dans une disgrâce beaucoup plus générale et qui correspond à celle qu’éprouve un enfant qui s’est caché, pour vivre le plaisir d’être découvert par sa mère, et qui se rend compte, l’excitation de l’attente retombée, qu’elle l’a oublié, ou n’a pas compris le jeu, enfin, qu’elle ne viendra pas le dénicher. Cette sensation, là, précisément, mais comme si le jeu durait depuis des décennies, à l’échelle de toute son existence. Ce qui se trouve amplifié par son parcours d’autodidacte forcené. Il a quitté l’école, il est sorti du chemin tracé, cela a donné forme à une certaine vie, mais il ne peut empêcher de penser que sa vie aurait dû être autre, ailleurs, autrement, et qu’il n’est pas là où on l’attendait, pourquoi s’étonner dès lors d’être finalement si esseulé ?

C’est cette déréliction qui, probablement, le fait se retrouver dans les photos de Roger Ballen. Personnages seuls, découpés sur des murs en béton, lépreux, ou gisant dans de vieux sofas exténués. Sans rien d’autre à faire que d’être seuls. La tête enfouie dans un vêtement. Décapités. Emmêlés à des animaux de rue, chiens et chats poussiéreux, errants, oiseaux, rats blancs, les bêtes agencées à l’humain dans des postures d’ennuis rongeant l’ennui. Des êtres s’auto-rongeant. Des gisants dans le gris et quelques briques comme oreillers, sous un gribouillis de barbelés, sorte de nuage d’idées jaillissant de leurs cerveaux, à la manière du dernier souffle. Et enfouis, confondus souvent, dans des dessins de personnages morbides, à la frontière du monde des vivants et des morts, des masques, des grimaces. Des humains, oui, hommes et femmes, en parfait mimétisme dans l’extériorisation de leurs chimères, des populations fantasques qui les envahissent, les étouffent. Des tensions neurasthéniques entre poupon artificiel crucifié et comateux en chien de fusil, fœtal, sur une couchette, avec chien de garde inquiet, pelotonné sur le gisant. Un transi recouvert d’un molosse rongeant son os, transfert de l’un dans l’autre, indistinction des destinées.  Un désespéré catatonique, bras croisés, recroquevillés sur le torse, au pied d’un mur où flottent ange et démon, sa tête enfouie dans un manchon d’Halloween, d’où s’échappe une poule blanche, rêve de métempsychose en volatile anonyme, sans mémoire, en liberté, oublié de tous et toutes. Un désabusé statufié, sombre, contemplant un exosquelette de fil de fer, bancal. Des enveloppes humaines vides, désertées, sous hypnose, se maintenant de justesse à un objet, un bâton, un fil, une esquisse d’armure, un oiseau ou un chat, peut-être empaillés. D’étranges osmoses. D’étranges décharges électriques. On ne sait plus ce qui relève d’un corps émacié, rongé, cage thoracique crevée et dessins de zombies schématiques, approximatifs, enfantins. Quelle que soit la posture et l’agencement inespéré, comme le dernier sens auquel se rattacher, qui s’opère entre un corps humain en lévitation morbide, une bête prédatrice, un bout d’inerte anthropomorphe, désarticulé, des spectres dessinés, ce sont autant de variations topologiques de ce lieu où l’on est au bout du bout du rouleau. Où, à l’ultime seconde, un magnétisme s’effectue entre nerfs exténués internes et appareil nerveux défectueux de l’environnement misérable. Tableaux religieux de connivences entre rebuts, choses et hommes estropiés. Chemin de croix infini de l’ordinaire déclassé, relégué, le bidonville n’est pas loin. Collection d’êtres tétanisés par l’abandon, par l’épreuve en quoi consiste l’expérience de totale de la détresse, de la dépossession, de la misère et disgrâce pures puis retombant dans une léthargie, une apathie comme mode de vie, résistance cataleptique. Grand dispensaire où déambulent les victimes d’une universelle épidémie d’autisme frappant les laissés pour compte.

« De nouveau, nous connaissons des individus en qui, par forclusion, les ancrages médiateurs du signifiant sont absents, et qui, en effet, sont immédiatement traversés par le chaos du monde : la psychose décompensée selon Lacan. Eux témoignent de ce que, pur, l’éprouvé est une épreuve, insoutenable même, une expérience atroce. On ne congédiera pas la civilisation au motif de l’immédiat. » (F. Lordon, p.285)

Et puis, curieusement, l’apaisement, en pénétrant dans l’immense souk, l’espace mental de l’artiste. Des alcôves (ou des cellules, des cachots, à voir, en tout cas les recoins d’une cour des miracles). Un déluge de dessins d’enfants obsessionnels. Un vaste mur avec des portraits de familles, des vieux, des bébés, des photos, des dessins, des êtres réels, ayant vraiment existés, d’autres imaginaires, tous confondus dans une même généalogie foutraque. Des mannequins, des totems mi-humain, mi-animal, des poupées massacrées. Du sang, des cages, des corps enfermés, des armoires hantées. Une famille morte dans des convulsions, l’homme, la femme secoués sur leur lit. Renversée, lui éberlué par ce qu’il a vu, de magnifique et terrifiant. La fille asphyxiée par son aspirateur, triste et ravie. Des valises aux contenus innommables, qui débordent, se répandent, de partout de vieilles histoires rampent, reviennent. Une mariée rachitique engoncée, momifiée sous ses tulles, accrochées à son bouquet desséché. Momie d’Ophélia, noyée, repêchée. Des oublié-e-s fondues, chairs et os bâfrés par les rats et vermines invisibles, juste une chasuble grise et une tignasse, dans une chaise à bascule. Des automates qui dessinent, tricotent ou photographient. Le photographe sur un haut tabouret, pivotant, placé en un poste panoptique, surveillant, dirigeant comme un chef d’orchestre, prescrivant des poses, des tâches dérisoires, des attouchements animaux, des convulsions salutaires. Un ange affalé cherche à récupérer une aile détachée. Tout cela, qui pourrait inquiéter, mettre mal à l’aise, au contraire, lui procure un paradoxal bien-être, la sensation d’un inespéré refuge, les choses enfin montrées pour ce qu’elles sont, sans hypocrisie, ici, plus besoin de faire semblant, le lâcher prise comme un des beaux-arts, comme possibilité de ramper vers une issue, d’autres conduites mieux adaptées à ses dernières énergies. – Pierre Hemptinne

Se dérouter peu à peu vers des sillons sauvages et vierges

Fil narratif à propos : articles de journaux sur l’état de nature et de nos paysages – Sandro Mezzadra et Brett Neilson, La frontière comme méthode ou la multiplication du travail, Éditions l’Asymétrie 2019 – Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone 2019 – Anne-Lise Coste, La vie en rose, CRAC Occitanie – promenade à vélo, altitude et nudité impromptue ….

Où qu’il soit dans la nature, aujourd’hui, même la plus reculée, apparemment la plus préservée, il se sent indien dans sa réserve, en sursis, de plus en plus traversé de frontières de toutes sortes, géographiques, mentales, sociales, culturelles, politiques, écheveau de prescriptions, d’inscriptions et d’enregistrements qui, à travers chaque corps singulier, entend maîtriser la totalité du vivant, enregistrer et exploiter le moindre souffle. Le numériqueayant conféré à cette quête obsessionnelle une dimension démentielle, sorte d’immanence immatérielle qui régit les organismes. Il se sent travaillé alors – presque spasmodiquement, comme on cherche éperdument de l’air frais -, par la nécessité d’une nouvelle fécondité des terrains vagues, par l’instauration spontanée autant qu’imposée, instituée, d’espaces abandonnés, laissés à leur destinée, coupée de l’emprise humaine, tout cela à une échelle colossale, débordante, susceptible de bouleverser l’entropie morbide du capitalisme. Ces aspirations non réfléchies ont surtout pour conséquence de le plonger dans l’impuissance. Pourtant, ce genre d’idée chemine, affleure. C’est ce dont parle Virginie Maris dans Le Monde du samedi 27 juillet 2019 sous le titre « La vie sauvage n’a pas dit son dernier mot ! » « « Préférer ne pas » : ne pas construire, ne pas développer, ne pas organiser ; renoncer même, se fondre humblement dans le décor du paysage pour laisser d’autres formes de vie s’épanouir et constituer leurs mondes ; chérir la gratuité et le don ; prendre soin des plantes et des bêtes sauvages ; consacrer son temps et son talent à protéger et à entretenir des milieux qui n’ont rien à offrir en retour qu’une beauté à couper le souffle, voilà bien de quoi faire trembler les patrons du CAC40. Et ce qui est encourageant dans une telle perspective, c’est que cela marche. Le monde vivant, contrairement au climat, répond très vite aux changements. Il suffit souvent de suspendre l’assaut, de laisser la nature reprendre son souffle… » Suspendre l’assaut, développer une pensée qui ne soit rien d’autre qu’un drapeau blanc, un appel à la trêve.

Laisser la nature reprendre son souffleau niveau des étendues mentales, aussi, cela va de pair. Pour mesurer cette nécessité intérieure et subjective – la production de subjectivité est au cœur des changements attendus pas la planète -, il évoque cet épisode où, installé dans une chambre d’hôtel, occupé à lire, il avait été envahi par le son de la télévision voisine, les dialogues d’un épisode policier, de ces films produits au kilomètre, tissage de stéréotypes, tirant leur vertu hypnotique de ce canevas d’enquête qui donne l’impression, résolvant le plus souvent l’énigme d’un meurtre irrationnel, de trouver l’explication de la naissance de l’univers, du sens universel de la vie. L’acte criminel comme symptôme majeur de ce qui disjoncte dans le vivre ensemble. L’élucider, la meilleure manière d’assainir la société. en évacuant toutes les autres problématiques sociales, même si bien des productions  de ce genre ont aussi des dimensions sociologiques. Le décervelage confié à ce genre de narration ne date pas d’hier. A propos de l’essor de la presse de masse, à la fin du XIXème siècle, et de la nécessité de fidéliser un lectorat le plus large possible, Gérard Noiriel écrit : « les grands journaux appliquèrent alors les techniques du récit de fait divers aux autres rubriques de l’actualité. » Et, plus spécifiquement : « L’art du récit, que Paul Ricoeur a appelé la « mise en intrigue », fut un moyen de traduire les réalités sociales et politiques dans un langage transformant les faits singuliers en généralités et les entités abstraites (comme les États, les partis politiques, les classes sociales, etc.) en personnages s’agitant sur une scène. La structure des récits criminels qui impliquent toujours des victimes, des agresseur et des justiciers, fut alors mobilisée pour familiariser le grand public avec la politique. » (p.386) Et il rappelle que Pierre Bourdieu baptisait cela la « fait-diversion » dont le but était « de détourner l’attention des citoyens des véritables enjeux politiques. » Qu’en dire aujourd’hui, quelques décennies plus tard, que le récit criminel a été mis à toutes les sauces, décliné à l’infini, pris et repris sans vergogne, à tel point qu’il tourne à vide, qu’il devient quelque chose de complètement factice, détaché de tout, se nourrissant de lui-même ?

Ce n’est pas tellement le volume sonore télévisuel qui brouillait sa concentration de lecteur que la violence dégagée par la vacuité caricaturale des personnages, des situations, des réparties, des rebondissements, des processus… La violence de la répétition du même sans autre objectif que de distraire.Comment peut-on encore réaliser çaen prenant au sérieux ce que l’on fait, sinon guidé par le besoin d’audience, de rentabilité, sinon par cynisme, assumé ou déguisé, tout cela pour remplir le temps de programme des télévisions, vider des têtes, aider à ne plus penser, cette ineptie de plus en plus présentée comme une figure majeure du bien-être. Arrêter tout ça, faire en sorte qu’au lieu de perdre son temps devant de tels écrans, les gens n’aient rien à voir, rien à entendre. Dégager du temps pour le travail de subjectivation, de re-subjectivation. Une entreprise colossale !

Recréer des espace-temps vierges et sauvages. Et si l’on disait qu’il en est de l’avenir de la démocratie sur terre ? Comment procéder ? Considérant, comme le pensent les auteurs de La frontière comme méthode, qu’imaginer démocratiser, de l’intérieur, les institutions actuelles est purement utopique, voie de garage. Même si, s’agissant de jouer autant avec ce qui sépare qu’avec ce qui relie, à travers une ligne frontière, activer ce genre de démarche et d’utopie n’est pas complètement inutile mais, disons, insuffisant. Car libérer de l’espace autant que du temps de cerveau signifie limiter l’emprise du capitalisme sur les innombrables mécanismes de subjectivation et d’inter-subjectivation. S’en prendre aux organismes les plus en vue en termes de déficit démocratique à l’échelle global tels que Banque mondiale, Nations Unies, Fonds monétaire internationale ou Organisation mondiale du commerce, relève de l’instinct, de l’intuition bien ancrée historiquement, sans que l’on mesure avec justesse à quel point l’énergie engouffrée en ce sens l’est en vain car le capitalisme capte et tourne à son profit une grande partie des oppositions et alternatives. Il s’en nourrit. « Alors que l’aspect exclusif de l’État-nation, symbolisé et mis en œuvre par la frontière, est toujours très présent dans le monde actuel, des luttes « défensives », par exemple pour les communs sociaux sont toujours menées au niveau de l’État. Probablement à juste titre. Mais, indépendamment de ce que nous avons écrit sur l’antinomie structurelle entre le public et le commun, la production politique de l’espace historiquement associée à l’État ne garantit plus une protection efficace contre le capital. Cela signifie que c’est une question de réalisme pour le projet politique du commun que de refuser de se positionner à l’intérieur d’espaces institutionnels délimités et de rechercher la nécessaire production de nouveaux espaces politiques. » (p.402) Il n’est sans doute pas inutile de continuer le combat à cette échelle, faute d’autres fronts productifs de manière conséquente, mais il est nécessaire de diffuser une conscience critique de cette stratégie  empêtrée dans les arcanes de la mondialisation capitaliste : « La globalisation de la démocratie est souvent présentée comme la mise en place de niveaux superposés d’organisation institutionnelle partant d’une figure fantasmée de l’État tel qu’il n’existe plus. Un des problèmes que nous posent ces théories tient au fait qu’on considère les échelles spatiales que distinguait Held (« local, national et régional ») comme d’ores et déjà acquises et fixes, en se dispensant d’examiner les processus tumultueux et toujours actifs de leur formation. » (p.402) Œuvrer à restituer des espaces naturels ou mentaux à leurs dimensions de jachère sauvage implique plus que probablement de commencer à se décentrer de la globalisation telle qu’elle est pensée et nous pense actuellement. « L’importance nouvelle qu’ont prise les espaces régionaux ou subcontinentaux dans le cadre de la globalisation a conduit à de nombreuses tentatives de repenser des projets cosmopolites ou démocratiques radicaux à cette échelle et à prendre la région comme un espace de « globalisation contre-hégémonique » ». (p.403) Et, comme beaucoup d’autres, il se trouve face à cela sans arme pour le penser, devant une matière vierge, difficile à saisir. Comment inventer ou contribuer à inventer de nouveaux espaces politiques, comment faire en sorte que le bout de région où l’on vit devienne un élément de globalisation anti-hégémonique, il n’y a pas de mode d’emploi, pas de méthode établie, c’est une aventure, c’est une opposition à penser, un contre-courant à affronter, il faut se jeter à l’eau, à partir de ce qui est à portée de main, immédiat, se dérouter peu à peu.

Cela implique probablement, selon les réflexions de Martin De La Soudière, d’être vigilant à nos relations avec le paysage. La marchandisation et la folie de tout faire entrer dans des calculs et mensurations influe sur les liens que de nombreux individus tissent avec la nature. Pour se promener, pour courir, pédaler, il faut un but « si possible valorisant, quelque chose à raconter au retour. On ne veut plus se disperser, on veut rentabiliser son voyage ou sa randonnée. Pourquoi pas ? Mais cela s’accompagne d’un certain appauvrissement de la perception des espaces. Quand on évoque les lieux « importants », ceux que nous proposent les Guides verts du Michelin et leurs étoiles ; ou, à la télévision, les « lieux qu’il faut voir », on parle toujours des mêmes : le Mont-Blanc, Chambord, les gorges du Verdon… Pourtant, nous fabriquons chacun nos propres « hauts lieux de proximité », que nous aimons retrouver comme une personne aimée. » (Libération, 31.07.19) C’est ainsi qu’au niveau de nos relations intimes au paysage, à la nature, on relaie l’esprit de la globalisation capitaliste qui veut exploiter le moindre espace (naturel et intime). « J’aime l’idée d’épuiser un lieu, comme dans le texte passionnant de Georges Perec « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Lui resta une semaine durant place Saint-Sulpice, mais on pourrait faire la même expérience dans un refuge de montagne, un phare… Beaucoup de gens sont tentés d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, de rechercher les « hauts-lieux »… Épuiser un territoire demande plus de modestie, d’abnégation – difficile d’en parler, d’en faire état, on est dans le domaine de l’intime et du sensible, il n’y a pas de carte postale à envoyer ! » Oui, à condition de s’entendre sur la sorte d’épuisement dont il s’agit, car, ce que démontre surtout l’expérience de Perec est que tout lieu, n’importe lequel, pris au hasard parmi ceux de notre quotidien, est proprement inépuisable, puisque la clôture que fixe l’individu à son exercice d’observation et de répertoire est arbitraire et laisse entendre que, une fois l’énumération ethnopoétique suspendue, rien ne s’arrête et tout n’est pas dit, rien ne se fige dans un éternel recommencement du même, il continue au contraire à y avoir autant de choses à observer, à noter, semblables et différentes, en variation constante, sans fin et, sans fin, l’accident peut se produire, le pas encore vu, l’inattendu qui prend de court.

La route qui monte dans les arbres et les pâtures, alternance de soleil et d’ombre, lignes droites raides, virages qui dansent, pédalier sous tension, muscles concentrés, respiration psalmodiante (ou chanté-parlé, sprechgesang aride du corps, pas seulement gestion du souffle physique, mais tressé de tout ce qui fait souffle, les images, les souvenirs, les tensions, les rêves, les blessures, les points faibles, les désirs, de tout cela, sous forme elliptique, ellipses éoliennes éructantes, pas le temps de l’exhaustivité ). Au plus près du revêtement, lisse ou granuleux, ici ou là décoré d’inscriptions contre la réinsertion de l’ours. Au plus près des talus, des troncs, des fleurs des accotements, presque dans la temporalité des insectes qui butinent ou qui traversent, noirs et patauds, la route de plus en plus désertée par l’humain. Mètre après mètre, la solitude grandit, la fusion homme-machine aussi, pignons, moyeux, roulement à billes, dérailleurs, le bon réglage crée l’harmonie, la bonne entente, mains et guidon, chant de la chaîne, selle au fondement, entre les cuisses, pneus sur macadam. Au-dessus de mille mètres et après le dernier bourg habité, avec ses bifurcations cachées dans les sapins, nuages et brumes éclipsent le soleil, les températures baissent. Grisaille et bise froide le contraignent à enfiler un coupe-vent. La pente s’adoucit, les lacets s’élargissent, le paysage s’aère, la montagne ouvre des perspectives sur ses flancs majestueux, ses forêts immenses, insondables. De plus en plus petit sur son vélo, mais aussi de plus en plus en transe, sur ses limites, de plus en plus joyeux. La cime, de temps en temps, se laisse deviner. Mais à force de sinuer, il est désorienté. La route suit le tracé d’un cirque avec des vues grand angle sur la vallée, la vie en bas lointaine, accentuant le sentiment de l’altitude, d’être monté haut. Tout devient plus aride, exigeant, en même temps enivrant. Il s’amenuise encore, puisant dans des énergies qu’il sait de moins en moins éternelles, il se réduit au minimum – se raréfie, délesté de tout le superflu -, peu à peu dépossédé, infime dans le décor. Une route de crête déroule, facile, exaltante. Près des nuages, avec des déchirures vers des villages, loin, très bas, ou d’autres montagnes et pics, à l’horizon. Au sommet, le traditionnel panneau (nom du col, altitude) au pied duquel un vélo chargé de sacs est appuyé, sa propriétaire se restaure, accroupie. Talus herbeux, prairies sauvages, rases, quelques roches, buissons éprouvés, départs de sentiers caillouteux. Une sorte de promontoire insulaire léché de vapeurs lentes. Le serpent de la route bascule raide vers l’autre versant, celui qu’il n’a pas vu, pas senti, la pente inconnue. Deux cyclistes y disparaissent, prestes, après avoir étreint leurs épouses et embrassé les membres d’une famille qui bivouaque, couvertures étalées, feu de bois allumé. Il a posé le vélo, il court à gauche à droite, tentative de tout voir, tous les angles et perspectives panoramiques, il prend des photos (en sachant qu’elles seront minables, inaptes à restituer quoi que ce soit). Faire l’inventaire, épuiserle lieu, sans vraiment le voir d’un point de vue extérieur car, du fait de la dépense de ses ressources physiques pour grimper jusque-là, il n’est plus une force intègre, détachée de ce qui l’entoure, il s’est évaporé, il s’est dissout, il fait partie de ce qu’il voit, il y est éparpillé, fragment de nuage, brin d’herbe, caillou, écorce. Libéré, comme installé dans la disparition, sans douleur. Retarder alors le moment de redescendre, rester là le plus longtemps possible, prolonger l’instant, il envie le bivouac de fortune. Comment s’y glisser, s’y incruster, migrant, clandestin cherchant à passer de l’autre côté ? Soudain, à quelques mètres à peine de lui, la jeune cycliste retire son maillot probablement mouillé de transpiration, et reste un certain temps dépoitraillée, face à lui, la nudité des seins éblouissante, assourdissante., débordante du léger soutien-gorge. Avec un sans-gêne de vestiaire sportif ? Il est là, interdit, le smartphone à la main, il aurait voulu être en train de filmer l’espace et la happer au passage. Une avalanche de clichés machistes lui traverse l’esprit. Il résiste aux tentatives d’en profiter pour établir un contact grivois, lourdingue, manœuvres de mec allumé pour tenter de prendre, saisir, posséder, ne serait-ce qu’une parcelle (il y a toujours un coup à tenter diront certains). Dès lors, le choc de l’apparition reste entier, brutal et soyeux, incompréhensible, les seins généreux, chauds – presque fumant des calories produites par l’ascension  et jusque-là retenues contre le corps par le vêtement fermé – restent mystérieux dans leur gangue, intouchables. Pourquoi est-il aussi chamboulé ? Comme s’il voyait cela pour la première fois (ou comme s’il avait oublié cette première fois depuis trop longtemps) ? Le contraste entre l’aridité jouissive du sommet, où tout est rare, mais d’une rareté opulente, vaste et sans bord dans laquelle, après la prière-méditation des kilomètres pédalés en silence, en effort mesuré, il se fondait, et cette opulence charnelle, simple et exubérante, lourde et rassemblée en un point précis, nudité immense et inaccessible, presque en apesanteur, mais en rappelant d’autres qui l’avaient irrigués ? Les globes, le sillon, le satin de la peau moite, les mamelons nénuphars sous la gaze du soutien, une insolente liberté, le tout de même étoffe que les mosaïques chatoyantes de couleurs et matières – champs, pâtures, forêts, lacs, rivières, villages, éclairés par le soleil absent des cimes – en quoi se transcendent les campagnes aperçues sous les nuages, 1450 mètres plus bas, on dirait un pays idyllique qui n’est tel que contemplé de si haut et ressemble aux tapis moelleux où, enfant, il jouait, accroupi, allongé parmi les motifs symbolique, baroques, floraux et animaliers, maniant figurines et Dinky Toys à travers la diversité du monde. Il y a de ses tapis volants dans ces nichons bouleversants, seins panoramiques, immense paysage du manque concentré en deux bombes anatomiques, deux collines et vallons frais et paisibles, le tout embrassé d’un coup d’œil délivre un message sans appel : ce pays de la jeunesse sublime n’est irrémédiablement plus le sien. Il a beau chercher à ruser, biaiser, s’embraser de la potentialité que, peut-être, finalement, il y avait là l’occasion d’un rapprochement, d’un contact corps à corps, ou du moins esquisse d’une histoire (éphémère, brève, vide, pleine, toutes formes envisageables, mais éveillant l’idée qu’il y avait un possible, que tout reste possible.) Au lieu de ça, un peu plus vite que prévu, redescendre du paradis, enfourcher le vélo, fixer les pieds aux pédales, remonter la tirette du coupe-vent, donner le premier tour de pédalier, et tout d’un coup, faire corps avec la pente, se laisser glisser, filer, emprunter une autre route, plus petite, plus engoncée dans la forêt, plus sauvage. Emporter l’image intacte des seins et du choc lumineux. Laisser cette vision s’épancher, l’emplir tout entier, jusqu’à susciter, dans les moindres fibres du cycliste descendeur, une volupté égale à celle qu’il éprouve quand il contemple les fresques en partie effacées d’une cathédrale, qu’il recompose de façon instinctive et fantasque, ou, encore mieux, quand, couché dans les herbes d’un plateau, il épouse le vol plané de grands rapaces, traits noirs sur le blanc des nuages, jusqu’à s’oublier, ébloui, aérien. (Une libération)

Il s’approche d’éblouissement diffus de même nature, quand, guidé par ces aspirations – non pas théoriques mais ressenties au plus près des moindres mailles de l’appareil sensible -, à restituer espaces naturels et mentaux à leur sauvagerie, afin que naissent de nouveaux espaces politiques, il rencontre certains travaux d’Anne-Lise Coste, et s’attache à en suivre les lignes, les fils, les courbes, les vides. Indices de chemins (intérieurs) à emprunter pour contribuer à instaurer des sentiers extérieurs, communs, collectifs, ouverts à tous, des pistes pour sortir des impasses capitalistes. Ainsi ces installations constituées de traits de couleurs, tremblés autant que volontaires, fines frontières entre abandon et reconquête, sur des toiles arrachées (déterritorialisée) où viennent se poser, s’immiscer, des branches trouvées, ramassées en lisière des taillis, au bord des routes. Ce sont de jeunes pousses d’arbres divers, de ces baguettes souples que l’on utilise pour tresser des claies (construction de cabanes), improviser un arc à flèches ou une canne à pêche, des tuteurs pour des haricots grimpants ou un sceptre pour jouer au sourcier.

Il se dégage de l’ensemble, aligné contre les murs blancs, une ambiance de chapelle pariétale. La série de peintures rappelle, dans son complexe dépouillement, quelque chose de primordial, de primitif et d’oublié mais d’incontournable, version épurée d’une sorte d’étape obligée d’expression de l’être. Se projeter autrement dans l’espace, dans le vivant, ne pas commencer par le désir de posséder. Imaginer d’autres cellules comme genèse au vivre ensemble. L’économie de moyen radicale – doigt, peinture, bois, toile – déconcerte avant d’enchanter.

Ce sont donc des fils conducteurs tracés au doigt trempé dans la matière-couleur (elle semble couler du doigt lui-même), des fils tirés d’elle-même (de l’artiste), des veines, des artères, des lignes jamais lisses et égales, une nervologie parcourue d’aspérités de bourgeons nus, autant de départs d’autres lignes possibles qui vibrent (dans leur potentialité encore invisible, juste les ondes craintives de nouvelles sources). C’est une calligraphie musicale, l’esquisse d’un alphabet coloré, les contours d’une langue et d’une écriture intérieure. Enlacée à ce qui s’écrit à l’extérieur (les branches). Les rameaux sont frais, encore souples, ils sont jaillissement et rendent perceptibles – aura – l’espace d’où ils proviennent, l’arbre dont ils sont détachés. Ils ne sont pas simplement posés, appuyés, ils viennent se tresser, compléter l’alphabet, l’espace d’une langue en germination, minimale, déterminante mais destinée à rester à l’état séminal, tendre, fragile, non affirmative, basée sur des figures d’accueil partagé, circulaires, parallèles, en croix et chevauchements, fusions et évasions, superpositions et bifurcations, convexes et concaves. Des dispositifs symboliques pour dire et saisir les choses les plus variées et infinies mais sans jamais les enfermer, les circonscrire, tout reste dédié à l’ouverture, chaque tableau est en lui-même une sorte de matrice langagière. De toutes les formes imaginables de langage, matrice à multiplier les formes de langue.

Cela lui rappelle la brassées de branches élaguées régulièrement, au jardin, regroupées, alignées contre un tronc, une remise, et la sensation de tenir une multitude bruissante entre les bras quand il l’étreint pour la déplacer ou les étaler au sol afin de choisir par exemple les plus droites, celles qui lui parlent, avec lesquelles il fera ménage, dont il fera usage, celles qui lui permettront de faire quelque chose, de se mélanger avec d’autres tracés que les siens.

Pierre Hemptinne

 

 

Passage de serpent

Fil narratif à partir de :  Une manifestation, du vent dans un arbre, un serpent sur la route, Laurent Tixador, Vinyle, Galerie In Situ – Georges Didi-Huberman, Désirer Désobéir, Editions de Minuit – Marielle Macé, Nos cabanes, Verdier…

Effacée, elle reste, sublimant tous les autres restes dont il tire l’essentiel de ses moyens de subsistance. Comme ces tombes presqu’invisibles dans les herbes. Il lui semble avoir usé les souvenirs, tout donné pour les maintenir à vif, les rapiécer. Ils s’estompent tout en restant en travers de tout, devenant même ce par quoi il se sent présent au monde, ils sont sa substance, fondus dans la masse. Une présence fatiguée, parfois théorique. Il a épuisé les astuces et les recours, tout ce qui permet de réactiver, de revivre la surprise, la révélation amoureuse en ses moindres détails. Il continue pourtant, même si ces exercices ne procurent plus les mêmes émerveillements. Contemplant ce que cela fut, il demeure ébahi, reconnaissant mais raidi, à vide, persistant à explorer tout ce que cela continue à engendrer comme associations d’idées, même s’il sent qu’il n’y a plus d’enjeu, cela devient des redites, des réitérations. Cela le quitte lentement à la manière d’une couleuvre glissant sur le macadam puis s’enfouissant dans les fourrés. Couleuvre qui sortirait de lui doucement et dont le glissement continuerait à faire corps avec sa consistance, seule trace, combien captivante, de la place qu’elle prenait en lui. Si le serpent est un animal qu’il craint, cette représentation lui fait presque aimé l’animal. Il en éprouve presqu’une volupté. Diffuse. A moins que ce ne soit lui, la couleuvre fuyante, s’extirpant de toutes les corporéités rêvées où il s’était niché, pensant se lover à jamais dans son corps à elle. Une fois de plus, repensant à elle, faisant le point sur leurs présences absences emmêlées, contemplant le serpent traverser la route, après qu’il l’ait presque écrasé sous sa roue de vélo, dans une petite route d’un col cévenol au soleil, c’est l’image d’une réversibilité qui s’impose à lui. N’est-ce pas finalement ce stade de la relation amoureuse qui l’intéresse le plus, quand elle devient diaphane, quoique toujours cosmogonique ?

Il n’est pas impossible qu’André Breton ait songé à l’exil hugolien : se tenir des années durant devant l’océan et, saisi par l’immensité de ce que l’on voit, imaginer encore. » (p.263) Dans cet « imaginer encore », Breton enchâssé dans Hugo ouvrant une certaine démesure, on entend le « malgré tout », malgré la satiété contemplative, saoulé, comblé et délavé de toute imagination, exténué, échoué. Perdu, dépossédé, rongé jusqu’à l’os, squelettisé. Basculer dans l’au-delà de l’imagination, aller outre ce qui, ordinairement, en constitue la clôture inspirante. Malgré les déceptions qu’ont fait naître toutes les imaginations auxquelles on s’est prêtés et qui n’ont fait que se succéder, dans un remplacement de la précédente sans autre fin que de maintenir un fil, sans rien changer à la vie, la sienne, celle des autres ? Mais qu’en sait-on ? Allez, reprenons, il vaut mieux persévérer dans l’imaginer. Serait-ce à vide, pour le vide. Mais quoi !? Au-delà de cet horizon, dans ce ressac qui tourne sot, que se représenter comme élan pour persévérer dans le néant ? Au bout de ce que l’imagination a pu esquisser, ou à côté, en dessous, se fondre dans le bruissement de tout ce que la pensée ne cesse de passer au crible, grain de sable parmi toutes les pensées qui ont animé jusqu’ici les destinées humaines et qui procèdent toutes les unes des autres, par attraction ou répulsion. De cela, parmi cela, quel bout de nouvelle page blanche peut germer, être attrapé, ouvrir un début improbable ? Lecteur compulsif, perdu dans des textes qui le débordent toujours, restant en-deçà de toute compréhension accomplie, fixant juste des lueurs, des impulsions, des intuitions nerveuses, ce ressac, cet océan, ce crible permanent est celui des livres lus et à lire. A relire, un jour, en suspens. Il songe aux lignes de Didi-Huberman décrivant, à partir d’une photo qui montre Theodor Adorno se relisant, le travail infini de l’autocritique, la relecture de soi et la correction de ce qui a été pensé, formalisé, écrit. Infini, car, indépendamment de ce qui ressemble à l’aboutissement éditorial, un livre imprimé, tout ouvrage qui se respecte, finalement, ne fixe rien, ne saisit qu’un instant fugace, passager, des pensées qui forgent le monde des mondes, seulement en en rencontrant d’autres qui les relancent et les modifient, les tordent, les assouplissent ou les radicalisent, à pas lents. Les passer au crible correspondrait aussi à la volonté d’en placer les particules aux bons endroits de l’ensemble de ce qui s’est écrit précédemment, tâche utopique. « Devant ce regard d’autant plus critique qu’il était proche du désespoir, on voit sur cette photographie l’incarnation d’un geste adornien par excellence, celui de passer la pensée au crible de la critique. Entendons bien ce mot de « crible » : il ne s’agit pas de mise à mort, de mitraillettes et de cibles « criblées » de balles. Il s’agit du tamis, tout simplement. En sorte qu’à la place de la feuille blanche constellée de signes graphiques, je me prends à imaginer qu’Adorno tient entre ses mains un crible virtuel, un tamis destiné à séparer, comme on dit, le « bon grain de l’ivraie » : son crible critique. On sait que le mot « critique » a justement pour étymologie, comme le mot « crise » qui lui est proche, le verbe grec krinein dont la racine linguistique se réfère au geste technique immémorial, agricole, du criblage des grains de céréales. » (p.99) Activité vitale que celle de ce tamis respiratoire et, comme l’indique l’auteur qualifiant le regard du philosophe, toujours proche du désespoir, s’en nourrissant, lui échappant de s’en nourrir. Et le plus important, probablement, en tout cas, au niveau de sa petite vie faite de restes, n’est pas tellement le résultat du tamisage, mais ce qui lui échappe, effluves, poussières, impuretés ? « Ne doit-on pas admettre, dès lors, que l’opération critique fait bien autre chose que simplement séparer – clairement et distinctement – le « bon grain » de « l’ivraie » ? Vous agitez le tamis pour obtenir une telle séparation : mais votre geste même rend l’opération impure. Un reste apparaît, de la poussière se soulève. Comme ignorant le crible du tamis qui voudrait que toute chose demeure à sa place une fois la séparation effectuée, cette poussière se répand anarchiquement dans l’espace et remonte même vers le visage tamiseur. (…) » (p.106)

Dans ces particules tamisées – tout ce que charrie sa respiration, organique, biologique, spirituelle, l’estran entre son cœur et le monde, tantôt noyé tantôt émergé -, entre matériel et immatériel, charnel et intellectuel, sans aucune action humaine délibérée, consciente, et pourtant activées, travaillées par l’influx des neurones, des concepts, du ressassement du vécu, des protentions qui tâtent les devenirs, des possibilités de bifurcations passent, rapides, crépitantes, infimes astéroïdes, micro étoiles filantes dans la masse des idées, des émotions, même pas, de ce qui précède toute idée toute émotion, broyées comme des coquillages dans les ressacs, sable scintillant où il cherche de nouvelles pensées, de nouveaux espoirs, construisant sur ses digues intérieures, des formes sommaires, ébauches de châteaux désuets, de villes oniriques pataudes, inlassablement reprises, effondrées, englouties. « On dira que tout espace comprend des sentiers qui bifurquent. Ils sont imprévisibles, comme le jardin de Jorge Luis Borges. Bifurquer permet de délirer, et « dé-lirer », c’est sortir du sillon, la lira chez les Romains – ce que trace le soc de la charrue. C’est donc ouvrir la perspective d’une innovation, ailleurs, hors des sentiers battus, loin du champ des conventions. » (Bertrand Westphal, Atlas des égarements, Editions de Minuit, 2019) D’où cela va-t-il surgir ? De cet arbre dans la vallée, qu’il fixe depuis une petite terrasse en bois, lui-même progressivement en transe, épousant le frottement de toutes ces fibres végétales gorgées de soleil, balayées, comme tamisées par les rafales de vent, tourmentées, agitées, brouillées et déstructurées, buisson d’or ardent, tourbillon de feuilles étincelantes, immensité qu’il ne cesse de contempler, fasciné, en attente ? Onde originelle. Arbre qui (se) délire hors de ses racines et dérive dans l’espace, là, passage secret vers le cœur de la matière et des lumières premières.

La façon dont il scrute les feuillages transformés en brasier par le soleil et le vent se superpose à une situation similaire mais où son regard fouillait et butinait une foule lâche, bariolée. C’est comme s’il vivait les deux moments simultanément, ubiquitaire, à des endroits et des moments séparés, correspondance qui l’électrise et ressemble à ce que décrit l’écrivain Peter Nadas quand, décrivant sa course dans les bois où l’effort et le contact abrupt, nu, avec la sauvage beauté du terrain, du sol, de l’escarpement, des végétations le plonge dans cette sensation magique de courir « avec » le paysage et toutes ses composantes, d’en faire partie et lui fait heurter « une peur terrifiante que venait de m’inspirer la magnificence de cet instinct profond dont jamais je n’avais senti si crûment la présence en moi. Je me retournai, animé de l’humain désir de voir au-delà des ténèbres de mon animalité. Par les trouées du feuillage, on n’apercevait guère qu’une lumière jaune. » (p.217) Il errait donc sur une vaste esplanade envahie par des groupes très divers, pas forcément ligués, chacun semblant avoir sa propre raison d’être là. Pourtant, il se rappelle, parce qu’il en avait lu l’annonce dans un journal, qu’un même motif justifiait toutes ces présences. C’est mu par un intérêt singulier qu’il en séparait et morcelait les éléments et les formes, s’attachant à isoler les interactions entre tel trio féminin, entre telle fille et tel garçon, à enregistrer les gestes de tel ou tel personnage, seul, à l’écart, se préparant à intégrer le théâtre des actions interconnectées. Son appétence serpente à la surface des corps, entre les physionomies, les courbes, les couleurs, les tissus, les habillements, les prothèses technologiques, selon une pornographie à la Gombrowicz, sa libido louche lui faisant oublier la raison politique de ce rassemblement. Peut-être parce que cette politique, encore juvénile, ne ressemblait pas à ses références en termes d’occupation politique de l’espace public. Il lui semble que la foule adolescente à l’assaut de la République, porteuse de calicots, joueau soulèvement de manière bon enfant. Ne déploie-t-elle pas, pour autant, un réel dispositif de bifurcations, lors de cette manifestation pour le climat qui prend sa force d’être en réseau avec d’autres manifestations semblables, dispersées dans d’autres villes, d’autres pays ? Il lui semble ici contempler de jeunes corps s’essayant aux gestes du soulèvement, de la révolte, par mimétisme. Balbutiement. A l’intérieur de la foule, de jeunes filles, de jeunes garçons essaient des postures, des rôles, vus à la télé, ou lorsqu’ils ont accompagnés des parents manifestants. Ils ont un plaisir à être là, sur la place publique, étonnés de se retrouver dans l’arène politique, libres, une joie évidente, une joie nouvelle. Escalader le socle du monument, rejoindre les plus hardis déjà installés aux pieds de la statue, prendre des risques, se hisser, se retourner, chercher dans la foule en bas des témoins, une amie à qui faire signe, fierté et légèreté. Ils et elles, novices, sont à la recherche de gestes appropriés, pas une copie de ceux que les aînés pratiquaient, mais s’en inspirant, voulant trouver une gestuelle adaptée à leur engagement, à leur état d’âme, à leur style. « Il s’agit avant tout de réinventer nos Gestes d’humanités tels qu’Yves Citton les nomme (au pluriel, y compris pour « les humanités ») pour comprendre comment toute subjectivation politique engage un « style de lutte » qui commencerait avec cette initiation : « Apprendre à nager dans les contradictions ». A partir de quoi pourraient se libérer des « gestualités critiques » efficaces au plan d’une inévitable « autoconstitution » subjective de la politique, jusque dans ses aspects « d’agentivités esthétiques ». Il s’agit bien là de soulèvements : il s’agit, dira encore Yves Citton, de savoir renverser l’insoutenable, ce qui suppose « d’inventer une politique des gestes » susceptibles de resubjectiver notre pensée, notre langue, notre « vocabulaire politique » et, pour finir -même si cela demeure sans fin – notre action dans l’histoire… » (p.493)

Peu de temps après, dans les heures qui suivirent sa rencontre avec la manifestation, il reste interdit devant ce que pourrait être la volonté de tendre au monde un geste poétique politique, pétrifié. Suspendu dans le vide, mutique et désespéré. Une jeune fille sur un quai de gare, assise, fœtale, enveloppée dans sa chevelure, semble dormir, un bras tendu et, au bout, une pomme dans la main crispée. On pense que la pomme va tomber dès que le sommeil aura relâché tous les muscles. Mais elle ne dort pas, elle est désespérée, abîmée. De temps à autre sa tête remue, elle glisse un œil vers le dehors, à travers les mèches emmêlées, depuis le trente-sixième dessous, douloureux, éperdu. En pleine séparation ? En train de dériver sans but, sans désir. Il devrait l’interpeller, lui proposer assistance, l’aider à se ressaisir et reprendre sa route, ne pas rater son train, rentrer quelque part. Prendre la pomme offerte.

C’est face à une autre immensité à tamiser que soudain, une fois engagé dans la galerie – dont l’accès et l’aspect intérieur lui évoque déjà plusieurs sortes de lieux à l’écart, typiquement disposés à accueillir des désirs de contre-histoire, hangars, remises, vérandas, greniers -, il est saisi par les boucles indescriptibles de Vinyle, installation de Laurent Tixador. Elles sillonnent le dedans et le dehors, parcourent l’étendue de carrelage, s’engouffrent et jaillissent de tunnels, tracent des droites et des courbes, des chicanes, et elles lui semblent tout autant le traverser, de part en part, de long en large, elles s’immiscent. Bien que prenant la forme d’un tracé fragile, un peu désuet, le circuit de rails, les deux trois microsillons suspendus, les quelques objets insolites le long des voies ferroviaires, jettent sous ses yeux, à la manière d’un lancer de dés, des possibilités de conjonctions, un potentiel de combinaison des choses, vers un ailleurs étrange. Une organologie hybride. Sans doute que cet ensemble ne vise qu’à laisser entrevoir quelque déraillement salutaire, exemplaire, le déraillement comme finalité. La médiatrice de la galerie s’affaire pour que la locomotive et ses wagons accomplissent au mieux leur rôle déambulatoire. Mais elle doit souvent intervenir pour solutionner blocage et sorties de route, tous ces ratés lui rappelant en quoi consistait, jadis, « jouer au petit train », l’essentiel étant d’intervenir pour remettre le jouet sur les rails, le jeu sans accrocs s’avérant vite ennuyeux. Et, lorsqu’il passait du temps à regarder la machine docile serpenter, ne rêvait-il pas la voir s’affranchir, quitter son orbite, et lui échapper, vers des destinations qu’il était incapable de se représenter mais qu’il désirait ?

Ce circuit bruissant d’une multitude de désirs d’évasion confuses le replonge dans son immensité intérieure, confinée en sa biographie, mais dont les frontières poreuses font que viennent se greffer au circuit monté dans la galerie d’autres parcours, d’autres circuits, à l’infini, entrelacés, et tout cela, venant de lui. Un point de fuite en communs, avec qui avec quoi ? Confusion entre intérieur et extérieur. Le train miniature qui semble parcourir un monde clos, délimiter tout l’espace de ce qu’il peut connaître, lui rappelle l’incommensurable de l’enfance, rencontré à partir de la circulation en boucle du train-jouet, parfaite simulation du « vrai » voyage. Le serpentement ferroviaire, au passage, déclenche des mécanismes qui, à leur tour, circulent et font courir la pointe d’un bras de platine avec son diamant dans les sillons de disques suspendus. Le coton tige planté dans le wagon citerne entraîne au passage une antenne plastique, horizontale,  et le disque se met à tourner. Ce sont des disques trouvés au hasard des marchés aux puces. Le temps que passe le train – il est passé par ici, il repassera par là – les disques tournent et font entendre des bribes de musiques, le tout-venant, des airs populaires quelconques mais symptomatiques d‘une époque. Cela le replonge dans ces années où l’écoute de musique, acharnée, systématique autant que poétique, correspondait à une manière d’organiser l’écoulement du temps, rythmé en microsillons à retourner sur la platine, au renversement d’une clepsydre sonore et à une manière, suivant le déroulé et l’épanchement en lui des expressions sonores venues de loin – que ce soit, géographiquement, esthétiquement ou socialement -, de se glisser au creux des circonvolutions métaphysiques, des strates affectives indéchiffrables de l’univers, se muant alors peu à peu en  géologies émotionnelles, sa chair intérieure imitant les matières sonores issues de sources diverses, géologie qu’il cultivait sous la surface d’une réalité qui ne lui convenait pas, le rejetait en quelque sorte. Où se jouait la formation de ses subjectivations. « Il s’agit, selon Deleuze, d’un mouvement par lequel une puissance ou une force se construit « par plissements » : processus de vagues où la mémoire reflue dans le présent et invente du nouveau en se « transgressant » toujours. C’est là, dit Deleuze, qu’il faut en fait comprendre « le dedans comme opération du dehors : dans toute son œuvre, Foucault semble poursuivi par ce thème d’un dedans qui serait seulement le pli du dehors, comme si le navire était un plissement de la mer ». Ou comme si l’inconscient de chacun était un plissement de l’histoire. » (p.483) Le circuit du petit train de Tixador, alors, bien loin d’une boucle monotone, se répétant à l’identique à chaque tour, installe un circuit de plissements. Certaines caisses de résonance, le long des voies, avec leurs antennes que vient secouer le coton tige, ressemblent aux citernes qui permettaient aux anciens trains de s’approvisionner en eau, et elles surviennent, bien que fixes, toujours par surprise, dans la course du train, exactement comme, passager, navetteur, dévorant le paysage qui défile, à l’un ou l’autre instant, un détail, un élément du décor, ou un acte fugitif, un fait qui s’y déroule et qu’il surprend, fait résonance entre lui, le train, l’environnement où il file, une sorte de point d’arrêt, là, quelque chose a donné lieu à une conjonction, il en emporte l’image, le schéma circonstanciel, mais l’essentiel restera, inconnu, invisible, toujours vibrant, là où ça s’est produit. Si il repasse par-là, plus tard, toujours en train, il cherchera en vain soit une marque, soit une réitération, mais la résonance intérieure en sera réactivée, un certain plis conjoint du terrain et du mouvement subjectif qui le parcourt, installé dans le train, prend racine, se déploie peu à peu.

Et tous les autres sons, aléatoires, provoqués par des ressorts actionnés par les tiges que frappe le train dans son mouvement en boucle, lui évoquent une partition aléatoire et lacunaire qui rassemblerait les échantillons éparpillés, suspendus, la multitude de sons, de conversations, de monologues, d’échos du monde perçus, de silences enfouis lors de ses innombrables déplacements et immersions passagères dans les ambiances de la vie, ici ou là et, surtout, les vestiges – et vertiges – acoustiques du temps énorme passé dans les trains, sur les quais, les gares et à quoi, parfois, lui semble que sa vie s’est résumée jusqu’ici. Les câbles, les transformateurs, les amplificateurs complètent l’impression qu’une installation ferroviaire est un dispositif de concert, de captation de vibrations dans l’air, les machines, les voyageurs, les paysages, quand leurs particules, par le biais de la vitesse et déplacement d’air, se réunissent, fusionnent. Et, de même que n’importe quelle voie ferrée traverse des zones industrielles ou des paysages fantastiques qui ne semblent visibles qu’à condition de voyage en train, le petit train de Tixador passe non loin d’une étrange machine en bois, équipée de pavillons évoquant les antiques appareils pour écouter les 78 tours, et dont la vocation serait de faire écouter le bruit et les musiques de toutes les énergies douces, les marques de vie et de mort gravés dans leurs sillons. Un appareil à écouter les sons mais silencieux, ceux qui se gravent dans les matériaux, vivants ou inertes, et qui pourtant témoignent de nos vies, de nos échanges de vibrations avec ce qui nous entoure. Retrouver les sons tels que captés par un arbre, à la manière dont le même arbre aura ingéré toutes sortes de poussières naturelles, industrielles, nourricières, destructrices.

Un récit sonore déambulatoire flotte, frappe certains points de l’espace, rebondit,  se réverbère, se morcèle et se multiplie, dans la galerie, un chœur en suspension, troué de brouillard, de parasites, de blancs bruissant, un flux où navigueraient des instants comme isolés dans leurs bulles, bouteilles à la mer autarciques, plongées dans des failles temporelles spécifiques. Tester, de l’intérieur, des vies hétérogènes. Immersion dans des altérités curieuses, banales. Ce fantasme de cabanes isolées, à l’écart, hors de l’écoulement du temps. N’était-ce pas cela qui motivait sa rage à ériger des abris de branches et de pailles , mais aussi avec toutes sortes de matériaux au rebut trouvés abandonnés au bord des routes ou sur les décharges, dans les sous-bois et terrains vagues, un réseaux de tanières disposées le long de ses trajets de jeux dans la nature ? Et où, souvent, il y retrouvait d’autres semblables, avec qui faire des plans, imaginer encore. « Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs. » (p.29) Réunis dans ces constructions secrètes, camouflées, habitations parallèles, ignorées des adultes, ils prenaient plaisir au côté fragile, bricolé, tout en passant pas mal de temps, dans leur conversation, à imaginer comment les rendre plus dures, impérissables, imaginant qu’autour, cela irait de pair avec une transformation du monde. Le moteur en était le sentiment, au fond, de n’être pas compris pour ce qu’ils étaient, recherchant les moyens d’obtenir un reconnaissance adaptée à la vie qu’ils menaient, avaient envie de développer. « Faire des cabanes sans forcément tenir à sa cabane – tenir à sa fragilité ou la rêver en dur, installée, éternisable -, mais pour élargir les formes de vie à considérer, retenter avec elles des liens, des côtoiements, des médiations, des nouages. Faire des cabanes pour relancer l’imagination… » (p.30) Avoir éprouvé cela, sans être à même de mettre des mots dessus et, tant d’années après, le lire, si bien exprimé, si précis, qu’a-t-il fait de ce qui incubait dans ces cabanes ? A cela correspond une casemate fabriquée avec des coquilles d’huîtres et autres rebuts, abris guerrier complètement démilitarisé par la poétique du bricolage. En changer la fonction, l’investir, transformer sa raison d’être, inventer, à ce terrier, d’autres raisons d’être, d’autres sensibles à protéger. Conquérir cette architecture, la déplacer, la reterritorialiser en d’autres luttes, ou autres inactivités face à l’océan, cet épuisement de l’imagination, ou épouser la reptation d’une couleuvre, s’en aller avec. Vivre là, que ce soit ici ou ailleurs.

Pierre Hemptinne

Jardins clos et charognes fleurs

Fil narratif à partir de : Un cerisier en fleur – Berlinde De Bruyckere, It almost seemed a lily, Museum Hof Van Busleyden– Libération, interview de Claire Marin auteure de Rupture(s) – Georges Didi-Huberman, Désirer Désobéir, Les Éditions de Minuit, 2019…

La souffrance au travail fait son œuvre de cellule en cellule, de neurone en neurone, de fibre musculaire en fibre musculaire, installe un imperceptible bourdon. Un grésillement à vide d’appareillages électroniques sous tension. Un bruit qui, entendu dans des lieux de concert alternatifs, après les prestations quand le matériel est comme laissé à lui-même, ou dans des galeries accueillant des installations sonores et que le dispositif dysfonctionne, lui a toujours semblé agréable, du moins, intéressant. Bien entendu, il ne s’est pas rendu compte que ça se propageait. En principe, le nom de ce mal être laisse croire qu’il reste circonscrit à certains lieux, certaines configurations. C’est censé rester confiné à l’univers de l’entreprise où l’on travaille pour gagner sa vie, comme on dit, et où les germes polymorphes de ce fléau choisissent de s’infiltrer dans tel ou tel esprit. En fait non, sa propriété, justement, est de contaminer petit à petit tout ce qui travaille dans un organisme. Cette souffrance devient pleinement elle-même quand elle réussit à s’étendre, à phagocyter le temps du non-travail, à aliéner toute activité, intellectuelle, manuelle, le travail de vivre. Cet imperceptible bourdon anxieux étouffe dans l’œuf une série de plaisirs immédiats, habituels, cycliques. Il se sent progressivement coupé des répétitions qui le maintenaient, jusqu’ici, en forme, pas closes sur elles-mêmes, mais procurant le matériau capable d’assurer une constance dans le mouvement. C’est donc une perturbation intrigante, déstabilisant les processus de fabrication, par les méninges, par les synapses, des éléments de conviction indispensables pour s’orienter, se donner un sens. Une sorte de dégénérescence précoce qui intériorise, personnifie et amplifie les impacts néfastes, mortifères de tout ce qui, dans la situation économique et politique du monde, engendre une monstrueuse épidémie de perte de sens. « Je ferme les yeux, disposé à étudier les synapses neurones à l’oeuvre en cette même seconde en moi. Je distingue un flux captivant. Des ambres et des bleus très intenses dans lesquels se connectent frénétiquement des dendrites microscopiques proposant un sens au corps qui les contient, ce corps qui, pour le monde extérieur se résume en Camillo Escobedo. Moi. Je suis un état neurobiologie en perpétuelle recréation. Je me suis construit à force de me répéter. C’est en quoi consiste un être vivant, non? Nous sommes une répétition perpétuelle. Certains adorent la routine en soi, mais moi, aujourd’hui, je recommence à ne plus supporter la mienne. Il y a trop longtemps que je résiste à ce qui se passe sous cette peau. Que je résiste à moi-même.» (Gabi Fernandez, Les défenses, page 511)

En fin d’une première journée chaude, les pieds nus dans l’herbe haute restée douce et fraiche, il est allongé dans une chaise longue et contemple son cerisier fleuri. Un verre à la main. Car il est de retour. Il se dit que c’est magnifique, que chaque année il est émerveillé par cette floraison. Sauf qu’après quelques minutes, il se rend compte que pour la première fois, cette année, cet émerveillement est plus théorique que vraiment ressenti dans sa chair. C’est une sorte de souvenir. Une commémoration. Depuis plusieurs semaines il admirele printemps qui transforme la nature, mais formellement, sans que cela ne lui procure les exaltations irrépressibles des autres années. Oui, l’âge, les deuils, sans doute, émoussent aussi les sentiments ? Au contraire, les deuils devraient aviver les émotions fasse au renouveau des arbres !? Puis, son regard se perd dans cette boule blanche de coraux floraux perdus dans l’immensité d’azur. Il distingue de petits mouvements erratiques, noirs. Des bourdons qui butinent. Il entend alors leur légère musique. Il se concentre pour mieux voir, mieux entendre. Il respire un parfum profond, subtile, presque complètement éventé, et pourtant puissant dans sa discrétion. Alors se recrée une sorte d’intimité avec l’arbre, une relation qui réactive le passé, les émotions partagées des saisons précédentes, plutôt, il lui semble se tenir au bord de l’intime du cerisier. Elle est à nouveau disponible, cette intimité avec le cerisier fleuri. Ce parfum d’intimité florale, générique, lui rappelle la proximité de son corps à elle, quand il n’était qu’une promesse, un corps étranger, loin d’être réellement fusionné au sien, juste quand il humait à l’approche du cou, de la nuque, le haut du chemisier déboutonné, les senteurs lointaines, profondes, ondoyant délicatement. A la manière dont les muguet encensoirs, cachés, hantent le jardin, un jour venteux, quand les bourrasques déstructurent les effluves, embruns olfactifs, gouttelettes odorantes, dispersées, agitées, sans origine connue, partout et nulle part et renvoyant à l’unicité générique d’un parfum annuel. Parfum qui s’est déjà incarné, pour lui. Corporéité fantasmatique. Ce signal spécifique le paralyse, à l’instant où il subsiste entre elle et lui une distance incompressible, que le rapprochement est incertain, la conjonction juste une hypothèse, que le corps ne livre pas ses fragrances de manière distincte et précise, différenciée, mais libère juste un halo qui permet de deviner, d’appréhender les caractéristiques enivrantes de ce qui pourra se respirer au plus proche. Et qui sera tout autre, beaucoup plus singulier, et aura fait disparaître les effluves initiales, originelles.

La contemplation de cette floraison-monde, les images intérieures qu’il y projette et s’y égarent, se multiplient, se conjuguent et s’épanouissent, mais aussi les souvenirs qui s’en trouvent revigorés, ressuscités, les tentatives d’y retrouver l’exercice de ses adorations originelles, l’immersion dévote dans cette cosmologie de fleurs, lui rappellent les « jardins clos »  du Museum Hof van Busleyden de Malines. Sortes d’oratoires portatifs, de petites chapelles privées, nomades. Une boîte en bois, de tailles variables. Les panneaux ouverts, à gauche et à droite, présentent des peintures religieuses, scènes de la Bible, portraits de saints et saintes. La partie centrale, elle, est un décor magique qui déclenche la surprise, l’admiration et une adoration inconditionnelle pour le tout qui s’offre ainsi au regard. Un fouillis magique ordonné, constitué au fil d’une patience infinie, incommensurable. Mais, un « tout ». Il faut s’y arrêter, habituer le regard à la surabondance de choses à voir et à identifier, pour commencer à séparer les parties du tout. Il y voit avant tout un cosmos de fleurs et d’objet trouvés, fruits secs et fragments d’os, pierres et coquillages, poussières terrestres et célestes, billes de verre et cristal, parchemins et bouts de reliques. A foison, en profusion. Impossible de tout embrasser. C’est une grotte merveilleuse, insondable. Et, là, en lévitation, des personnages saints polychromes, vierges, crucifiés, apôtres, évêques, anges ou autres saints. Les fleurs, en fait, sont de soie et ont été patiemment confectionnées par des religieuses. Chacun de ces jardins clos a exigé plusieurs années de « bricolage sacré», une véritable dévotion. L’effet est que la méditation orientée à priori vers les figures principales de la religion, se diffuse, s’élargit, embrasse le « tout » et attribue, intuitivement, par adoration instinctive, non raisonnée, la puissance des envoyé-e-s de Dieu à ce qui organise et donne sens au tout, au cosmos entier. La débauche de détails, avec une certaine dimension de gratuité, organise la distraction. On en a plein les mirettes, il faut bien dire. L’esprit butine cette immensité de petites choses, jusqu’à la transe. L’esprit est d’autant mieux capté, prisonnier, qu’il l’est par la bande, par le canal de la dissipation. La contemplation dévie et se dédie à la description mentale la plus fidèle des éléments infinis des jardins clos, procède à l’énumération virtuelle scrupuleuse de tout ce qui compose le décor enchanteur et consolateur – l’esprit entame bien un répertoire méthodique puis s’enlise, ne suit plus, et reste dans le vague, suspendu, fourmillant – et c’est de cette façon que l’être n’est plus qu’attention sans reste, prière absolue, une fois que le dévot, abîmé dans l’adoration, convoquant tous ses neurones miroirs, a reproduit à l’identique le décor qu’il a sous les yeux et qu’il s’en tapisse l’intérieur du corps, de tous ses organes, de tout son être mimétique. C’est un dispositif fabuleux qui a voulu rendre présent l’immatériel chant d’amour divin et aboutit à d’étranges objets de confusions charnelles. Des panoramas troubles d’extases et douleurs mystiques intériorisées, autoérotisme flamboyant, refoulé. Comme la télé, bien plus tard, rendait le monde accessible depuis le salon, ces meubles religieux représentaient une infinitude toujours à portée, sous la main, dans la maison. On en ouvrait les portes comme on ouvre une fenêtre pour se repaître d’horizons dégagés, de vallées sans limites, de monologues interdits avec soi-même. Aussi et autrement comme, à certains âges, dans certains moments, on désire se faufiler dans une grande armoire, s’y enfermer sous les robes et les manteaux suspendus, dans l’obscurité et l’infini matriciel. Se cacher, se dissoudre dans la multitude des ombres et alors voir tellement, tellement tout ce qui échappe les yeux ouverts dans la vie active de tous les jours. Comme aime faire le chat, en s’y faisant oublié, surgissant bien plus tard, quand on commence à se demander où il a bien pu passer et qu’il semble avoir vécu de longues heures agréables, incroyables, on ne saura jamais où.

Mais il faut garder la bonne distance avec ce merveilleux ordonnancement du monde, juste planer dans tous ces éléments éthérés, interconnectés selon une seule et même énergie divine, un seul et même aimant. De ces autels qui aident à croire au ciel, rayonne une exaltation diffuse, essentielle, un léger bourdon grisant de même nature que ce qui s’échappait du cerisier en fleurs, mais éternel. Si on se laisse tomber dans ces tapis enchanteurs, et que l’on en décortique les composants, on en tire le sentiment d’un subterfuge, d’un réseau d’illusions, et choir au-delà, traverser et découvrir l’autre côté de la fable – parce que la splendeur de ces jardins clos couvre le réel d’une psalmodie fabuleuse, trompeuse. Le principe unificateur de ces totalités n’est pas le fluide divin inventé par l’homme – fluide qui n’existe pas. Mais alors, quoi ? Un ensemble d’autres forces et énergies, autant vitales que destructrices. L’envers du décor est tout autant fantastique, un fantastique d’un autre ordre. Vastes civières de bois brut mises à la verticale où s’étalent des figures de passion, passées, boursouflées, floraisons giganteques et difformes, en saillies, silhouettes usées de crucifixions intériorisées ( à la manière de ces munitions qui pénètrent les corps et n’éclatent qu’ensuite, au cœur des entrailles). Si les jardins clos aspirent au cœur d’une myriade d’infimes détails et égarent l’esprit dans la démesure sans borne, infinitésimale, voici le mouvement inverse, des présences gigantesques qui forcent l’attention à un élargissement démesuré pour saisir leur silhouette globale et, ensuite, l’égarement dans une innombrable diversité de textures, fragments, éléments, toujours plus petit au fur et à mesure que l’œil fouraille les dépouilles. Les jardins clos malinois et les œuvres de Berlinde de Bruyckere cohabitent avec bonheur et douleur. Bien que d’aspects totalement étrangers les uns aux autres, on peut « suspecter » que ces objets d’époques différentes, aux finalités divergentes autant que leurs esthétiques respectives le laissent supposer, parlent de choses assez proches, emmêlées. Envers et revers ? Ciel et terre ? Une puissance d’étrangéification – qui transforme en étrange tout ce que l’on connaît de soi, des autres – se dégage des échanges entre les choses exposées. Elles sont rassemblées dans un sous-sol bunkérisé au design de salle de coffres de banque symbolique, look d’art contemporain où entreposer des formes artistiques devant défier le temps, survivre aux générations exterminées à la surface de la planète.

Chaque fois que l’attention quitte un jardin clos, attiré par un des panneaux spectaculaire de l’artiste contemporaine, bien que pataugeant dans des matériaux narratifs reliées par voies détournées, même rivales, c’est l’expérience de la rupture, fondatrice de vie, qui s’avive. « Libération : Vous écrivez que nous sommes des êtres rompus et fragmentés. La rupture est presque inévitable… Claire Marin : Nous commençons tous par une rupture, la naissance. Nous sommes séparés d’une unité, d’une fusion. Tout au long de la vie, on traverse des brisures, on ne s’en rend compte que rétrospectivement, quand des blessures d’enfance ressurgissent à l’occasion d’une rupture adulte. Je crois que c’est la première chose à intégrer : nous sommes constitués de multiples petites ruptures intimes, nos existences sont discontinues. » On dirait, dans les floraisons de soie, que des insectes folâtrent depuis toujours. Y fait front une monstruosité entomologique. En s’y retrouvant confronté, marchant vers cette chose, il songe à des gestes d’enfant, ramasser une mante religieuse morte et la déposer dans une boîte, un cercueil de fortune, lui offrir une dernière demeure respectueuse. Voici, c’est la même chose, mais dilatée, démesurée, en gros plan impressionnant. L’excroissance difforme accentue les parties effritées, les fragilités qui se révélèrent mortelles et mettent en évidence le fait que cet être, finalement, était mal conçu pour vivre. Une sorte d’Alien inadapté, d’une extrême solitude. Ce qu’il resterait d’un sans-abris mort sur le plancher pourri d’un squat, retrouvé des mois après le décès, déjà bien dévoré par les rats. Allant d’un objet à l’autre, des pièces rares, atypiques du XVIème siècle, aux créations sans âge de l’artiste contemporaine, errant fasciné dans cet espace qui relie l’ensemble des images exposées, il ne fait que revivre cette conjonction entre blessures d’enfances et ruptures d’adulte, telle qu’elle s’est installée et fermente dans sa biographie singulière. Circulant dans le bunker, sans cesse, il repasse la frontière franchie il y a longtemps, mais réactualisée à chaque déplacement mental ou physique entre interface de dévotion religieuse et dispositif insolite de démystification, entre un monde expliqué par la foi chrétienne transmise d’en haut et un monde dépouillé de toute explication, révélé tel quel. A cru. Le fouillis floral qui enjolive le magnétisme sexuel omniprésent explose en gros plans. Voici une grande silhouette christique déposée sur son brancard de fortune, vertical. Papier peint usé sur planches. Le papier peint évoquant des pièces de maisons oubliées, hantées par des vies disparues. La silhouette anthropomorphe est faite d’une couverture élimée, effilochée, pliée, dépliée, beige, avec un pan ouvert, gris rosâtre, évoquant de la peau, l’intérieur de viscères. Et il pense soudain à Georges Bataille évoqué par Didi-Huberman : « Nul mieux que Bataille, sans doute, n’aura exprimé la valeur transgressive du désir en tant que puissance de soulèvement. Il est significatif, par exemple, que dans L’Alleluiah, texte écrit en 1947, il ait pu décrire les actes sexuels à travers des gros plans visuels – « conjonctions de guenilles nues des sexes, ces calvities et ces antres roses » »… Un grand lys séché, bruni. Cette figure christique aplatie, faisant penser à ces présences-absences de corps endormis roulés dans des couvertures, en plein espace public, a des allures de guenilles sexuelles, de sexe féminin exploité, usé, exténué. De corolleabusée, de métaphore vidée de tous ses sens. La forme lui évoque aussi certaines photos de torturés d’Abou-Ghraib, prisonnier debout sur une caisse, recouvert de toiles et connecté à des fils électriques. Entre les différentes œuvres, il se sent reconduit aux flux mystérieux des désirs, du désir partout, épars, avant même qu’il ne puisse s’en approprier des bribes, les transformer en désirs personnels. Du désir. A l’orée du désirer sans fin, déstabilisant. Il revit de multiples façons les va-et-vient entre innocence et obscénité, se rappelle les premières secousses infligées à ses désirs innocents, et cela perturbe la perception claire de l’âge qu’il a. Il se perçoit très ancien, sans âge, couturé de toutes parts.  « Libération : Comme un tako-tsubo, un choc cardiaque, le syndrome du cœur brisé… Claire Marin : Exactement. La rupture se vit dans le corps. Elle nous fait parfois vieillir prématurément, on se rapproche de la rupture finale. C’est également une expérience de la temporalité. Là, on sent bien le temps : il n’avance plus alors que le monde autour s’accélère. La lenteur de la rupture est une forme de torture. »  Entre les univers fleuris permanents, hors du temps, reflets du paradis éternel, et les sculptures de « fins de vie », d’organismes terminés, hors d’usages mais, par leur idiosyncrasie macabre, racontant tout ce que fut la vie qui les a modelés, métamorphosés, depuis ce qu’ils étaient au sein de ces éternités paradisiaques pré-humaines jusqu’à la métamorphose terminale, marcher, circuler entre les interprétations qui naissent, se croisent, s’amalgament ou s’excluent, convoquent des sensations passées et interpellent le futur, c’est épouser les forces contradictoires d’un monde de déchirures. C’est être immergé dans une mobilité métamorphique, imperceptible autant que radicale, dont il ne contrôle rien. Il peut juste être attentif à ce qui se produit, aux conséquences, aux impacts. Dans les jardins clos, corolles de tissus, bouts d’os, brindilles, matelas d’illusions. Voici, scapulaire en trois dimensions et surdimensionné, quelques restes d’une vie, un bois gravé qui évoque une prothèse attachée à un autre membre atrophié, déposé sur une peau racornie à la fourrure mitée dont il est difficile de déterminer ce qui correspond à l’extérieur et à l’intérieur, sorte de bas-ventre dépiauté. L’ensemble repose sur une couverture fleurie, matelassée, crevée, brûlée. Des vestiges exhumés de fosses communes. « Libération : Après une rupture, il est illusoire d’imaginer redevenir celui qu’on était avant… Claire Marin : La rupture nous fait basculer, elle est un saut dans l’existence. Il y a une sorte de dislocation, de l’inédit. Le propre des ruptures, c’est qu’elles sont toujours inimaginables, impensables. Certaines entraînent une réévaluation de notre existence. Au début, c’est un vide, angoissant et douloureux, car on a l’impression d’être soi-même vide. » C’est ce vide qui remplit l’espace de l’exposition et qu’il lui plaît d’explorer. Ici,pense-t-il peut-être, quelque chose pourra foudroyer le mal-être au travail ?Enfin, il n’a pas le choix, ça le saisit, il doit s’y débattre. Rencontre avec la dislocation, en général, au prisme des dislocations biographiques singulières, réactivées, rencontre avec, d’une certaine manière, l’inimaginable, l’impensable essentialisés. Esquisse d’une archéologie d’une vie disloquée. Une érotique trouble. Cette immémoriale pulsion à souligner les ressemblances entre la morphologie de certaines fleurs et celle des organes génitaux animaux, humains. Jusqu’où cela se ramifie dans l’inconscient, cet étrange nouage de ce qui symbolise le pur, le gratuit, l’innocent – la fleur – et de ce qui est perçu comme mû par l’intérêt monomaniaque, porteur de « double sens », d’intentions cachées, dissimulées, l’instinct sexuel ? Pavoisé dans sa boîte de planches tapissée de bandes de cartons, de papiers peints crasseux, de bandes de tissus plâtrés, un superbe organe de dysfonctionnement, un cœur d’inadapté, l’exhibition d’une étrange pathologie, incompatibilité entre la fonction première du muscle cardiaque, pulser le sang et la vie, et ces autres attributions, siège de l’amour, du désir, l’organe fleur par excellence. Le voici échoué dans ses contradictions, inerte. A l’intérieur d’une autre de ces constructions de planches – que l’on assemble en vitesse, dans des contextes de catastrophe, en récupérant les pièces d’un plancher effondré, pour déplacer des victimes sans cela intransportables -, un collage de papiers peints délavés, sans doute a-t-il subi l’humidité prolongée de logis non chauffés. Il évoque le souvenir presqu’effacé des jardins clos. Juste quelques fleurs dans une vapeur lointaine. Il y a des déchirures où se lisent des fragments de journaux jaunis. On y parle de « charité publique » ? « Des SS » ? Sur ce brancard, un accouplement floral, deux irruptions reliées par un faisceau de tissus, de nerfs et ligaments tordus, convulsionnés. Des fleurs viscères. Des entrailles au sein desquelles des pivoines, ou des hortensias, phagocytant l’identité sexuelle, la fermentation des désirs au long des tripes, captant l’imaginaire érotique obsessionnel, auraient grandi, grossi, atteignant des dimensions géantes, énormes tumeurs faisant exploser leur enveloppe charnelle. Les corolles, fanées, décolorées, brunies, pourries, séchées, minéralisées – tout en même temps, mais selon des strates enchevêtrées – sont faites de draps imbibés d’humeurs, de jus, de sang, de pus et sueurs, et en charpies, de pétales agglutinés et broyés, l’une d’elle a une configuration plutôt vulvaire, et l’autre abrite une protubérance plutôt phallique, et tout cela continue à resplendir au travers l’esthétique de charogne unique, phénoménale, en pleine assomption. « Libération : La rupture aurait sa sexualité spécifique, un désir débordant qui, loin d’être le signe d’un élan vital, serait plutôt un moyen de poursuivre le massacre… Claire Marin : Il reste une trace en nous de la violence vécue, subie, qui a été intériorisée, s’est engrammée, une trace de la mort dans le désir sexuel. Des malades témoignent de cette frénésie sexuelle retrouvée, comme un défoulement. Il arrive que la sexualité soit envahie par quelque chose de l’ordre de la violence sans que ce soit totalement une agression à autrui. Cette frénésie sexuelle est peut-être de l’ordre de l’oubli de soi (…), c’est aussi un moyen de ne plus souffrir. » Mais plus que tout, ce qu’il en tire de salutaire est le cheminement, la mise en cheminement abyssal, déclenché par les interprétations et réminiscences tissées entre jardins clos et organes monstrueux exhumés des charniers, célébrés en merveilles de métamorphose. Tant qu’il chemine, il se transforme, échappe un peu aux assignations, garde l’espoir de recoudre l’une ou l’autre déchirure, rééquilibrer ses énergies vitales et mortifères, ramasser les morceaux de la disparue, fils de soie et vestiges macabres dont il fabrique son jardin clos, protecteur, travail de bien-être.

Pierre Hemptinne

Petites musiques et entrailles des liens fidèles

Fil narratif à partir : Les enfants rouges, table parisienne – Frédéric Lordon, La condition anarchique,Seuil 2018 – Dolorès Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 – James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019 – Olivier Beer, Households Gods, Galerie Thaddeus Ropac – Neige, des souvenirs, etc.

Plutôt que sans cesse courir les nouvelles tables de la compétition gastronomique, et se muer soi-même en compétiteur, revenir s’assoir à la même adresse, au même comptoir, sentir se tisser un lien entre le savoir-faire d’un cuisiner en particulier et l’attitude qu’il a – à la fois contemplative, tendue, intense, inquiète – devant l’assiette. Tout ce qui est disposé là, depuis le contenu de différentes casseroles , poêlons et autres appareils jusqu’à l’agencement minutieux, à la main, dans la vaisselle de service et l’exposition de l’assiette finie, nantie de son paysage, à l’appétit du convive, chaque fois une œuvre qui s’adresserait à lui singulièrement, presqu’une œuvre unique malgré la ressemblance avec d’autres assiettes en train de voyager depuis l’office vers les différentes tables, déclenche soudain des pensées, des parfums oubliés, des sensations diffuses, des souvenirs brefs et lumineux, des suggestions, des promesses. Quelque chose de fulgurant. Et de quelle manière, chaque fois bouleversante, comme un retour à un berceau des saveurs, sachant qu’il n’y a jamais naissance nette, mais progressive, sédimentée, mêlant des temporalités et des localisations différentes, des récits pluriels, hétérogènes. Mais le tout inscrit dans un continuum d’expériences passées et présentes dont les effets continuent leur lente propagation et décomposition. Et ce face à l’assiette, engageant le corps et l’esprit, à la façon dont les œuvres d’art expriment et communiquent leur puissance liante, reliante. « Le corps-esprit puissant est bien celui qui éprouve et pense beaucoup de choses à la fois (simul). A quoi alors pourrait-on mesurer la puissance d’une œuvre, et partant sa valeur, sa vraie valeur de puissance, indépendante des issues axiomachiques institutionnelles ou des véridictions douteuses ? A la manière dont elles induisent en nous plus de liaisons, dont elles nous aident à tenir plus de choses ensemble. » (p.234) Chaque assiette ici, avec ses couleurs, la configuration paysagiste des produits et leurs fumets conjugués est, par excellence, inductrice d’un plus de liaisons. Pas forcément explicites, mais à l’état brut, un concentré d’intuitions régénératrices, reconstituantes à tout le moins, et que l’on avale, avide.

Par le large passe-plat entre cuisine et salle, apercevoir quelqu’un. Pas tel ou tel concurrent d’un quelconque top chef. Mais, fidèle au poste, le même cuisinier, affairé, concentré, attentionné bien que nerveux, méditatif bien que sous pression, inchangé depuis des années, bien que toujours aussi neuf, à l’allure presque novice. Il ne prépare pas tel ou tel coup d’éclat, il est dans son continuum. S’émerveiller de lui voir conserver cette luminosité tout en reconnaissant que sa physionomie a gagné en maturité, en même temps que sa cuisine et la composition de ses plats. En effet, le fil rouge auquel il avait décidé de consacrer ses recherches, celui de revisiter les classiques de la cuisine de bistrot française, en sollicitant un héritage japonais, était au départ plutôt littéral, intuitif, classique avec quelques touches géniales, juste des ouvertures. Cet exercice continué jour après jour, sans doute poursuivi dans une stricte fidélité à l’intention première, presque comme on répète la même chose, au fil du temps s’est imperceptiblement éloigné de l’épure initiale et a incorporé, sans s’en rendre compte, une complexité raffinée inimaginable au début. Une complexité naturelle, qui coule de source, raffinée et qui, pour quelqu’un qui goûterait aujourd’hui pour la première fois les plats de ce chef, ne serait pas perceptible, parce qu’il ne mesurerait pas le chemin parcouru, la dérive méticuleuse, ingénieuse, fruit d’un approfondissement instinctif au cœur d’une même démarche, des mêmes gestes, d’un savoir-faire avec lequel il a construit les bases d’un style.

Avec le maquereau de Bretagne mi-cuit, avec sa salade pommes de terre, il retrouve une nourriture traditionnelle de bistrot, mais aussi un plat familial qu’il aimait partager avec son père, de filets de harengs marinés avec des pommes de terre froides assaisonnées de mayonnaise. Ici, l’interprétation recouvre et déborde l’original, convoque et sublime les saveurs connues et puis diffère complètement, ouvre des pistes vers une infinité de variations, de nuances, de conjonctions nouvelles, grâce à ce qu’il y associe, la sauce au vin blanc et au Mont d’Or remplace la mayonnaise, avec une finesse onctueuse, et surtout les algues et le boulgour en filaments croustillants et quelque fines tranches de kumquat qui, rouages fruités colorés, une fois sous la dent, font exploser la fraîcheur de toute la composition.

Déguster des yeux, des papilles, des narines, siroter, vider consciencieusement une bouteille de Beaujolais nature, vérifiant avoir une grande soif mais surtout en ruminant que c’est ici, dans ce lieu qu’il avait le plus ardemment souhaité venir dîner avec une amoureuse à présent disparue, dans la période des amours où il est si important de sortir, de s’attabler à des tables que l’on aime particulièrement, qui révèle nos aliments préférés et nos appétences tant organiques qu’immatérielles. Ici, elle aurait mieux compris à quel point elle irradiait tout un écosystème me nourrissant, dont j’ai besoin de dévorer les fruits, où je suis un éternel cueilleur chasseur.Il avait manigancé en de multiples occasions pour y parvenir, lançant des invitations loufoques, élucubrant des combines un peu scabreuses, et échouant de peu, le rendez-vous étant conclu une fois et décommandé à la dernière minute pour raison de santé. Écœuré, renonçant la mort dans l’âme à échafauder de nouvelles tentatives (les obstacles étaient nombreux, des vies séparées, des villes éloignées). Mais de l’avoir tant rêver, de s’y être vu avec elle tant de fois, mentalement, il a été ici avec elle sans y avoir jamais été, même mieux, ici, ils se retrouvaient régulièrement et parvenaient à une communion inégalée ailleurs.Et curieusement, d’y revenir, de préférence seul, pour se laisser sombrer dans le mutisme où il sait qu’avec patience et vigilance il parviendra à récupérer des vestiges de ces temps parallèles, le fait se sentir plus proche d’elle que de revoir n’importe quel autre endroit où ils ont été pourtant réellement ensemble, unis, dans leurs plus simples appareils, comme on dit. Ces évocations fantomatiques s’accompagnent d’un agréable vrombissement aux modulations planantes, venant compléter l’hallucination. Comme si, dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Mais que ce soit clair, il n’évoque pas les soupirs, gémissements, halètements et onomatopées qui accompagnent les ébats ; il accède, sans doute, en effet, par le biais des émotions érotiques, au son intérieur de la femme aimée, enfin de celle-làen particulier, comme si ses sens envoyés et télescopés en elle étaient des micros et captaient et amplifiaient l’harmonique qu’elle produit ou plus exactement que produisent les flux qui traversent son organisme, en réponse à tout ce qui se connecte à elle et la situe interactivement dans la biosphère ; de même, il sait qu’elle a capté en lui le même phénomène acoustique. Et qu’elle l’a incorporé au sien. Pas la peine de visionner des scènes de bruiteurs sadiques où il aurait introduit par différents orifices de bons micros allant officier au cœur des entrailles, ils n’en ramèneraient que borborygmes intestinaux, vaginaux, stomacaux, non, imaginez des micros plus psychiques, passant outre ces parois et organes. Le bruit qui flue et fuse tout au fond, en un point abyssal, abstrait et biochimique à fois, où s’organise son métabolisme et qui en maintient la persistance fonctionnelle. Imperceptibles frictions entre particules, selon un rythme strictement singulier, quelques notes personnelles à nulle autre pareilles et moteur de la régulation de l’être dans son identité insaisissable (et qui n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique des « identités culturelles, nationalistes »). Le tatouage sonore que cette femme voyant dans le vide intérieur de l’univers, tel un hologramme cabalistique, la personnalité, le tempérament d’un silence qu’il ne pouvait atteindre que là. Dans la cessation de tout souffle de sons,ce qui se produit en diverses occurrences, notamment en traversant une exubérance de cris et sucions,il entendit son bruit, comme l’écrit Dolorès Prato. « Un fil de bruit plus fin que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui. J’étais arrivée si loin, dans un espace muet où seul le silence respirait. Ébahie, j’écoutais ce son ébahi. Le silence devait être ce qu’on n’entend pas, et moi, je l’entendais. Jamais personne ne l’avait entendu sinon ce n’eût pas été le silence. Ce n’est pas rien d’entendre ce qui pour tous les autres au monde n’existe pas. Je restai forcément là, immobile, à écouter. » Alors qu’il ressasse ce silence, ce fil de bruitunique qu’il a entendu dans la chair qui cesse d’être chair – et avec laquelle il a perdu tout contact direct – , ce fil de silence-bruit qui s’est incrusté en lui, qui suscite peut-être une sorte de larme au coin de l’œil mais sans attendrissement particulier, entre deux plats, la serveuse dépose devant lui une large coupe qu’il n’a pas venu venir, qui ne correspond pas à ce qu’il a commandé. Quelques quartiers de pamplemousse rose surmontés d’une glace et d’un granité de litchi. C’est un présent du cuisinier qui a reconnu, attablée, une figure apparue là par intermittence, expression d’une fidélité. En partant, échanger un clin d’œil, un sourire, une salutation, un « à la prochaine fois » implicite.

Après une longue averse de neige, il sort au jardin pour colporter de la matière neige fraîche, poudreuse, la mettre en interaction avec son organisme, via le toucher, des gestes, des outils qui brossent et déplacent. Immergé dans le blanc silencieux ouateux qui recouvre et dessine toutes les branches, la moindre brindille. Les pas dans la neige, la raclette qui repousse la couche qui cachait la terrasse, pelleter pour dégager les sentiers, une sorte d’amplification de « ce fil de bruit plus fin que le fil du cocon de ver à soie » et qui le relie à son corps à elle qui n’aurait pas manqué de l’entraîner dans un roulé-boulé nu à même cette peau neigeuse froide immaculée, brûlante.

Puis, seul dans la chambre d’hôtel, à défaut de compagnie, il ouvre un nouveau livre et celui-ci reprenant et modifiant les débuts de la civilisation humaine sur terre, les premières organisations sociales, exposant des points de vues qui bouleversent le « récit civilisationnel standard », il est pris par ce sentiment d’entrer dans un nouveau récit, d’apprendre tout ce qui lui manquait jusqu’ici, il a envie de dévorer le bouquin en une nuit, de tout absorber en une fois, pour mieux jouir et mieux conserver l’articulation des idées, la cohérence des arguments. Faire corps avec. Malgré la fatigue, galvanisé par les mots, les phrases, les idées, il ne sait plus s’arrêter. Le récit civilisationnel démarre toujours avec une date presque précise, avec le fait majeure de la domestication des céréales et de l’invention de l’agriculture qui entraîne la sédentarisation, la naissance de l’État, et voici, c’est parti, le progrès ne s’arrêtera plus jusqu’à nous, linéaire, implacable, justifiant de croire en des formes d’organisations sociales actuelles. Et avant que ne s’enclenche cette marche triomphale, il n’y avait que des barbares. « J’entends défendre l’idée que l’ère des États antiques, avec toute la fragilité qui les caractérise, était une époque où il faisait bon être barbare ». Et, restituant les résultats de nombreuses recherches, les siennes et celles d’autres anthropologues, il démontre que les « barbares » avaient déjà des formes de sédentarisation, que les chasseurs-cueilleurs étaient détenteurs d’innombrables savoirs que l’imposition de l’agriculture céréalière allait faire disparaître. Surtout, ils pouvaient bien vivre en travaillant quatre ou cinq heures par jour, sans contrôle central, sans prélèvement de taxe. Le passage à l’agriculture a signifié aussi un labeur beaucoup plus éprouvant. Le récit traditionnel fait croire à un instant magique où l’homme découvre l’agriculture, forme de vie qui allait attirer l’humanité entière, convertir peu à peu tous les chasseurs-cueilleurs. Il semble qu’il n’en a pas été ainsi. L’homme a planté, semé, a inventé une agriculture sauvage et une horticulture légère bien avant les débuts structurés, étatiques, de l’agriculture. L’évolution a été, comme souvent, plus lente, plus complexe, plus mélangée et tâtonnante. Avec des développements dans une direction, puis des hésitations, des reculs, des résistances. Les possibilités de contre-récit qui palpitent dans les pages de ce livre l’exalte. Le portrait pivot du cultivateur comme homme nouveau introduisant une nouvelle stabilité d’existence par sa prévoyance, son anticipation des récoltes, ne tient plus la route dès que l’on s’intéresse à l’histoire profonde. « Le cultivateur était représenté comme un individu de type qualitativement nouveau parce qu’il devait se projeter loin dans le futur chaque fois qu’il préparait un champ pour l’ensemencer, le désherber, puis veiller sur la maturation de se semis, et ce jusqu’au moment espéré de la récolte. Ce qui est faux dans ce récit – et à mon avis radicalement faux – ce n’est pas tant le portrait de l’agriculteur que la caricature du chasseur-cueilleur qu’il implique. Il laisse en effet entendre que ce dernier était une créature imprévoyante et irréfléchie, esclave de ses impulsions, qui parcourait son territoire à l’aveuglette dans l’espoir de tomber sur du gibier ou d’arracher une baie ou un fruit quelconque d’un buisson ou d’un arbre de hasard (« rendement immédiat »). Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. » (p.81) Et de détailler en quoi les chasseurs-cueilleurs opéraient de manière organisée, réfléchie et prévoyante, avec des calendriers, des méthodes et des techniques élaborées, une activité digne de mériter le nom de civilisation. Les multiples nourritures fournies par l’écosystème étaient connues, étudiées, exploitées de façon prévoyante. « Il faut percevoir les ressources d’un territoire à la façon dont le faisait sans doute un chasseur-cueilleur : comme une réserve massive, diversifiée et vivante de poissons, de mollusques, de noix, de fruits, de racines, de tubercules, de racines et de carex comestibles, d’amphibiens, de petits mammifères et de gros gibier. » (p.80)

Ce qui l’excite n’est pas tellement de découvrir la déconstruction d’un récit dominant, mais de constater à quel point les connaissances humaines sont sans cesse en évolution, toujours susceptibles d’être modifiées, d’accéder à de nouveaux indices à interpréter, que rien n’est jamais figé. L’aventure est loin d’être terminée même s’agissant d’expliquer l’évolution de notre espèce. Même s’agissant de faire parler des vestiges « morts », rigides et tout de même, en nombre limité, le cerveau humain échafaude de nouvelles hypothèses, améliore sa compréhension des bribes, et permet de mieux appréhender ce qu’il se passe maintenant. C’est une excitation spirituelle et charnelle semblable à celle qui caractérisait ses périodes amoureuses où l’attirance, le désir, la plongée dans l’autre complexifie le récit de sa propre vie, lui confère de nouvelles facettes. Il sent, grâce à ce livre qui déplace les repères, que le « récit civilisationnel standard » est idéologique et continue à légitimer des formes d’organisation sociale basée sur l’exploitation des ressources naturelles au profit d’un pouvoir central. Pourquoi l’histoire officielle n’a-t-elle pas été plus prudente, respecté le principe que rien n’est jamais aussi linéaire qu’elle le prétend une fois la domestication des plantes et des animaux en marche ? Les raisons sont multiples, mais il y a cette hypothèse, concernant la nature des sociétés avant la naissance de l’État, qui le séduit : « Ces sociétés reposaient en effet sur ce que l’on appelle aujourd’hui des « biens collectifs » ou des « communs » -plantes, animaux et espèces aquatiques sauvages auxquelles toute la communauté avait accès. Il n’existait aucune ressource dominante unique susceptible d’être monopolisée ou contrôlée – et encore moins taxée – par un centre politique. Dans ces régions, les modes de subsistance étaient tellement diversifiés, variables et dépendants d’une ample gamme de temporalités qu’ils défiaient toute forme de comptabilité centralisée. » (p.73) Il s’endormira le livre en mains.

Les œuvres, dans leur office d’initier des liens, fabriquer des liaisons entre notre système synaptique et les synapses de nos proches disparus, éloignés, celles de l’être que nous fûmes nous-mêmes (nos anciennes synapses et leurs traces), celles de tous les autres organismes ou choses nous environnant, s’il les cultive intensément, systématiquement, comme sa raison de vivre, c’est qu’il sait que cela institue une sorte de chasse-cueillette où à tout moment il peut découvrir l’une ou l’autre qui éveillera le genre de liaisons qui, par cascades, réverbérations, embranchements et dérivations multiples, reconduit ses sensations et émotions esthétiques dans les parages de l’extase sauvage qu’il pouvait quelques fois éprouver devant la beauté de cette amoureuse lointaine. Et il sait qu’il peut très bien passer à côté d’une œuvre sans percevoir son potentiel de retrouvailles. Une beauté qui n’était pas purement plastique ni une essence planant au-dessus des contingences, mais qui surgissait dans les échanges, à l’improviste, justement quand ses expressions, ses intonations, ses mimiques, ses teintes lumineuses se liguaient en cocktail qui donnait accès à d’autres réalités, des manières de sentir la multiplicité de la vie qu’il n’avait encore jamais connues. Et singulièrement dans la fusion érotique, quand elle lui faisait certaines choses guidée par son désir de lui qui le désarmait à chaque fois, un don auquel il n’a jamais été préparé, quand elle le prenait et l’enveloppait de partout, fluide et ferme, alors si proche physiquement du moindre de ses organes, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant, quand il la contemplait alors en pleine action transie, tellement inaccessible, presque une apparition, un être incroyable essayant d’animer un ignorant, de le ramener pleinement à la vie. Ce que cela a fabriqué, ces instants de puissance, outre des souvenirs qui ne cessent de vibrer et d’inspirer de nouvelles interprétations, s’apparente à ce que l’on peut puiser dans le commerce des œuvres qui durent. « Une œuvre qui dure, c’est une œuvre qui n’en finit pas d’induire les hommes à lier, dont la puissance inductrice-liante continue d’irradier, dont la mesure des effets n’est toujours pas achevée et, dans ce triangle de la durée, de l’induction à lier, et de l’extension des effets, ce sont toutes ces coordonnées spinozistes de la puissance qui se trouvent récapitulées. Mais qu’elle dure est aussi, par le fait, le signe d’autre chose, et doublement. D’abord qu’elle a traversé des configurations passionnelles très variées, par-delà l’espace et les générations, donc qu’elle a traversé de la double épreuve de la variation historique et géographique des ingenia, attestant par là qu’elle est capable de les affecter tous, c’est-à-dire qu’elle touche à « la nature une et commune à tous »… » (p.240) Oui, après décantation, ces scènes vécues acquièrent ce statut étrange d’œuvres qui durent, ont-elles du reste réellement existé, ne les confond-il pas avec d’autres, ou plus réalistement, ne sont-elles pas mêlées à d’autres ? Parfois, il ne sait plus car, comme on le dit parfois le plus simplement possible, c’était si beau. Et il constate que se produit en lui, de plus en plus des exemples de perméabilités entre le réel et ce qu’il a rêvé, en bien comme en mal., des ruptures de digues. Ainsi, il y a longtemps, il vivait dans une petite maison pas très hermétique, pas très solide. Un a peu près de maison. Il y a régulièrement fait le rêve qu’en son absence cet abris était visité, cambriolé et que systématiquement on lui volait sa chaîne stéréo. A force, il finissait par connaître la bande du village qui se livrait à ces exactions, sans les dénoncer, en essayant parfois de leur parler. Mais d’autres nuits, la scène de l’effraction revenait, intacte, et il se réveillait angoissé, en sueur, persuadé qu’il y avait quelqu’un dans a maison. Aujourd’hui, il lui arrive d’être persuadé avoir été réellement l’objet de cambriolages répétés. Il lui faut raisonner un certain temps pour se persuader qu’il ne s’agissait que de mauvais rêves insistants.

Ce qu’il a ressenti hier au restaurant, une subtile extase sonore rémanente – conjugaison du lieu, des mouvement des serveuses, les conversations des convives, la saveur des plats, la présence du cuisiner, les souvenirs – le maintient dans la conviction qu’il est irrigué de signes, de signaux d’autres âmes connectées et que ça lui donne une capacité à dire et à faire des choses (ne serait-ce qu’à ses yeux, dans le périmètre limité de son espace vital minimal, privé). Dans ces instants de solitude accompagnée, il entendait le son de son intériorité à elle, en même temps que le vrombissement de son espace interne, tel qu’il se mettait à ronronner quand il se trouvait en elle, habité par elle. Comment raconter, ou rendre simplement audibles, les sons qui caractérisent les âmes, les petites musiques intérieures ? Quand il entre dans une galerie emplie de sons aux origines difficiles à établir. Une sorte de souffle d’orgues silencieux – ce silence juste après ou juste avant le concert des tuyaux – comme on en perçoit en s’avançant dans certaines allées de grandes cathédrales. Au fond de la grande salle blanche est disposé une sorte d’orchestre symbolique. Des socles de hauteurs différentes, des objets-instruments, des micros, des fils. Des vases, des céramiques, des coupes, des amphores. Le genre d’objets dont des spécimens se retrouvent chez tout le monde, dans tout intérieur domestique. Mais ici, rassemblés, en collection. La musique qui emplit la salle vient de toute évidence des micros qui plongent dans l’ouverture des poteries ou disparaissent dans le corps de telle sculpture, telle figurine, telle armoire. A la manière dont peuvent être organisés dans un orchestres les instruments de différentes familles – cordes, cuivres, vents, percussion -, il y a trois groupes d’objets, trois entités, une centrale, une  gauche, une à droite. Toute cette réunion est placée sous le titre « les dieux de la maison ». Mais que vont chercher les micros dans les entrailles de ces objets-vestiges sans réel fil conducteur, famille disparate quant aux usages évoqués et aux époques concernées ? Les microphonesamplifient « le ricochet du son ambiant dans les espaces internes des objets, créant ainsi des boucles de rétroaction acoustiques douces, qui nous permettent d’entendre le son inné de chaque objet ». (Feuillet du visiteur) Bon, si c’est le ricochet du son ambiant, ce n’est pas pleinement le son inné de chaque objet, c’est le son inné de l’interaction entre un son ambiant, variable selon le lieu, et les caractéristiques des entrailles d’un objet dont la forme et la surface des parois, le volume de vacuité, le matériau principal de l’objet et son volume extérieur – il peut épouser l’espace intérieur ou en différer considérablement, développer une masse ou des excroissances qui mobilisent plus ou moins l’environnement et conditionne les manières de résonner. Mais c’est donc bien le son propre de chaque objet en activité de résonance, de ricochet. Les objets ont été choisis pour les relations qu’ils entretenaient avec des personnalités bien précises du roman familial. Sculpture virtuelle de ricochets entre l’objet et la personne, ses ondes propres, les échanges via simple contemplation –  la vue de certains objets reposent, aident à se poser – ou par usage, gestes, toucher, comme le cas d’un moulin à café, d’une burette d’huile, d’une sorbetière… Des objets, des ricochets, des sons, des souffles ténus qui sont ceux de la patine réelle ou spéculaire qui s’installe du fait du frottement entre objets, personnes, choses, idées. L’entité centrale, face à l’entrée, est celle du père. A gauche celle de la grand-mère, à droite celle de la mère. Disons que, pour l’essentiel, chaque entité regroupe quelques objets fétiches du père, de la mère, de la grand-mère. Des objets qui leur ont appartenu et qui, au moins pour le fils et petit-fils, ont fini par épouser l’âme de leur propriétaire. L’artiste leur a ajouté quelques pièces acquises par lui-même sur différents marchés et brocantes du monde entier et qui lui semblaient, elles aussi, connectées à l’âme des figures familiales. Il ne se contente pas d’installer un dispositif capable d’amplifier l’infime fil de bruit-silence du ricochet en chaque objet. Après étude de ces sons, il écrit une composition. Il la fait exécuter par l’orchestre des objets. En visitant et auscultant cet étrange orchestre, il constate que sur chaque cordon ombilical noir, reliant chaque entité à l’émission centrale et harmonique du son, de petites lumières s’allument par intermittence, alternance, clignotent. Elles indiquent chaque fois de quel objet le son entendu est en train de sortir. Ces ondes inouïes, complètement silencieuses sans appareillage sophistiqué de captation, n’en existent pas moins même quand nous ne les entendons pas. Elles agissent. Elles entretiennent et sont le chant de ce mycélium animiste qui nous relie à chaque chose, à toutes choses. L’artiste puisant dans ces groupes d’objets ce qui ne cesse de le maintenir en contact avec les ondes parentales, les présences tutélaires qui ont veillé sur lui, qui l’ont enveloppé d’influences protectrices et fertilisantes, en les organisant en composition, il sonde et donne forme à sa propre généalogie sonore, il replace les flux mentaux et organiques de son existence dans une famille nourricière très élargie, il isole, module et sculpte les fils de bruits archi fins, les fils de silence-bruits archi sensibles, plus fins que le fil que l’on pouvait tirer du cocon de ver à soie, couleur or pâle comme lui,dont il se constitue en ricochets toujours immanents et en boucle, jamais figés, fils de bruits-silences dont les débuts et les fins se perdent dans la nuit des temps et le silence à venir. Ce genre d’écheveaux est la signature irréductible à quelque identité que ce soit de toutes nos pulsations métaboliques.

Pierre Hemptinne