Archives mensuelles : décembre 2015

Corolle, chute et remontée des corps

Corolle/Flying Visions

Librement divagué à partir de : David Miguel, Flying Visions, NextLevel Galery – Augustin Berque, Poétique de la terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Belin, 2014 –Emelyne Duval, Visions rouges – Sophead Pich, Buddha 3, 2009, Renaissance, Phnom Penh (Lille 3000) – Henrique Oliveira, Fissure, Galerie Vallois – Une déclaration imbécile de Manuel Valls – Julie C. Fortier, La Chasse, 2014, Tu dois changer ta vie !, Lille – Choe U-Ram, Séoul, Vite Vite !, Lille – Peybak, Orient, 2015, Lille… – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF 2015…
David Miguel/Flying Visions

Il n’en sort jamais, du sentiment de lévitation ; ça n’en finit plus, le sentiment de chute, à tel point que, bien que toujours en train de choir, voyant venir l’écrasement, il n’en reste pas moins dans les vapes, déconnecté de tout milieu stable, en porte-à-faux. Il fluctue entre euphorie et dépression, sans attache, sans filet. Quand, au fond d’une cour, par l’embrasure d’une vaste porte aux battants écartés, il aperçoit une immense corolle multicolore, flottante, attirée vers le haut, mais maintenue au mur par des attaches. Indécis, il ne sait s’il s’agit des flancs d’une chimère en train d’expirer à petit feu, ou de tissus en train d’ébaucher une nouvelle forme de vie bientôt prête à prendre un envol expérimental. Oui, l’embryon d’une montgolfière palpitant, cherchant à s’échapper du haut vestibule blanc, trop exigu pour elle, trop étranger au ciel, son élément qu’elle aspire à retrouver pour croître et se déployer, vivre un nouveau départ, après l’affaissement soyeux et voluptueux de ses toiles, dans une prairie verte, tous les plis boursouflés d’air chaud expirant mollement. Dragon reptilien de vents qui s’échappe du ballon aérien, y dessinant des couloirs, des cheminées, des bras, des jambes souples, tout un poulpe qui file à l’Anglaise, vers l’invisibilité de la liberté sans limites. Affalement et envol sont réunis dans une simultanéité fascinante, au cœur d’une plasticité intrigante, resplendissante. Fouillis couturé de drapeaux et d’ailes fatiguées. Réplique métaphorique de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages dermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Les corps amoureux, en ourobore adorant, accomplissent « l’assomption de la chair en la conscience » et « hypostase de la conscience en la chair », et même, au-delà, via cet ourobore entre chaire et conscience, « assomption de la Terre en subjectité humaine » et « hypostase de la conscience en la Terre ». (Berque, 47) Il pense aussi aux vastes parures de chefs indiens, à de lointains archipels célestes, à d’immenses jupons bouffants dérivant entre deux eaux. Flottaisons magiques renvoyant à la disparition physique d’un territoire, d’un royaume ou d’un corps, d’une existence autre avec laquelle, pourtant, il lui semble toujours cheminer par en dessous, et être composé par elle, roulé dans ses draps évolutifs. Une progression quasi aveugle dans le vivant, autour de ce qu’il croit être le fil rouge d’une identité, selon un mode d’être concrescent. « C’est ce que font les choses quand on les laisse se faire les unes avec les autres, dans le champ de notre existence. Il y a là en même temps du lien (cum) et du devenir (crescere). On peut donc dire que la concrétude, ou plutôt la concrescence, puisque c’est une mouvance, incarne la trajectivité du rapport entre genesis et chôra, l’existant et son milieu ; tandis qu’à l’inverse, la discrétisation moderne incarne le triomphe, dans les objets individuels, du topos et du principe d’identité, en même temps que celui du dualisme sujet/objet. » (A. Berque p.121) Il s’approche et reconnaît un parachute. Pas une imitation, un vrai parachute, ayant probablement servi, parachute usagé. Il devrait plutôt dire « du parachute », un concentré, un drapé complexe, mélangé, qui rassemble les divers éléments qui font que le parachute est ce qu’il est, objet technique, rêve de l’homme, traversée du vide, pompe à adrénaline. Pas l’essence du parachute, il n’y a pas d’essence, mais ce que le parachute ne cesse d’être et de devenir, de par les usages constants en cours qui sans cesse font évoluer l’histoire de l’homme et du vide, de par l’imaginaire qui ne cesse de jouer, quelque part, dans un coin, avec les sensations du saut en parachute. La beauté esthétique de ces étoffes sismiques rassemble les débats complexes impliquant de l’humain, un milieu hostile à amadouer, des héritages mythiques et techniques. Cette corolle harmonise plusieurs forces incompatibles. « Cette invention suppose – mentalement – un état primordial métastable et sursaturé, un état qui contient la tension des incompatibles ; par l’invention, qui institue une communication entre ces incompatibles nécessaires, s’organise une comptabilité et une stabilité, au prix d’une refonte de chacun des éléments d’avant l’invention : ils font plus qu’entrer en relation comme les membres d’une société ; ils forment un organisme ou une organisation douée de résonance interne, c’est-à-dire un flux de communication émanant de chacun des éléments et reçu par les autres, ce qui définit la communication interne. » ( Simondon, p. 83) Il entre, et en voit d’autres, sur les autres murs, accrochés comme des parures ou des trophées. Les insignes éblouissants d’une civilisation immatérielle, sans localisation ou les objets arrachés de haute lice dans la conquête d’un espace dangereux. Comme autant de portraits individualisés des gouffres affrontés, révélant leur physionomie de pièges et leur beauté intérieure, insondable, rayonnante inexplicable autour d’un ombilic des rêves où tout converge. Orifice froncé érotique au centre de ces linceuls éoliens. Et, bien qu’immobiles et figés aux parois du cube blanc, ces parachutes volent encore, ils exposent une matérialité inédite du vol et parlent du vide. Ils surgissent du saut dans le rien. Ce rien indispensable à la naissance du quelque chose (tout ce qui germe dans un cerveau, par exemple). Ils sont là comme les empreintes soyeuses, chiffonnées, de diverses chutes libres, effroi et volupté. Ils sont les béances dans les cieux par lesquelles les anges déchus ont été précipités et, masse de cordages et de voiles plissées, ils sont le moulage de la chute de ces anges à travers le cosmos, de leurs ailes chiffonnées et ramassées en corolles telles qu’elles se posèrent dans les champs, le sommet de montagnes, les rivages de fleuves. Objets techniques et poétiques. Ils ont cette dimension sacrée des choses qu’il craint un peu de toucher parce que, jusqu’ici, il ne les a aperçues que de loin, lors d’un lâcher de parachutistes près d’un club aéronautique, ou dans des films souvent de guerre, flottille de petites voiles où pendent des bonshommes venant délivrer, par le ciel, des terres occupées par l’ennemi. Chorégraphies de délivrance, êtres libérés de la peur du vide, jouant de l’apesanteur. Et si de loin, ces instruments semblaient bien circonscrits, échoués là, ils débordent, ils sont insurmontables, incommensurables, ils déroutent la pensée, ils restituent en vrac l’impensé qu’ils ont pourtant contribué à résoudre, « comment voler », sauter à très haute altitude et rejoindre le sol sans mourir. Ils submergent. Et ils chantent silencieusement, transcrivant les sonorités sidérales des hauteurs qui imprègnent leurs tissus, la traversée des airs rendue possible par la confiance totale au corps médial, « extériorisation de notre corps animal en un corps social constitué de systèmes techniques et symboliques » et « il va de soi que ce corps social n’est pas soumis à la mortalité du corps animal individuel. » (Berque, p.108) Pavoisés dans la galerie, ils sont les fossiles étoilés de toutes les compressions et frou-frou chaotique imprimés à l’âme lors de l’immersion dans la béance totale, mélange de fascination et répulsion pour le néant, fossiles de quelque chose de primal, originel, ciel de lit sous lequel il aurait vagi dès la naissance. « Ces chaos originels cohérés présentent toujours le double aspect de la contradiction interne et de l’unité fonctionnelle ; ils ne sont descriptibles ni sous forme d’enchaînement causal, ni sous forme de téléologie unilinéaire : ils ont des facettes, ils sont multipolaires. » (Simondon, p.87) Et, à la manière d’une phrase énigmatique qui condenserait ce qu’il éprouve devant cette esthétique de parachutes déplacés, cette autre phrase de Simondon lui revient : « Un cristal a résolu en système ordonné le chaos moléculaire de son eau-mère sursaturée ». des cristaux, oui. Ces sortes de masques ou fresques utérines d’une civilisation cachée dans la nôtre, ayant trouvé ses conditions d’existence dans la chute libre, expriment ce que « forclosait le cogito : que l’être humain non seulement partage un corps médial avec ses semblables, mais qu’il peut en partager un avec d’autres vivants. Il peut s’identifier à eux, entrer dans leur monde en apprenant certains de leurs prédicats, parce qu’il a en commun avec eux un milieu plus profond, qui en dernière instance n’est autre que le géocosme. » ( Berque p.198) Ce milieu plus profond vers lequel sa pensée se retourne, fréquemment, comme suivie et cherchant à identifier par qui, par quoi. Regard alors rétrospectif qui s’égare dans le genre de réminiscence qu’il préfèrerait éviter, son imprudente collection de photos de lits d’hôtel, ouverts, exposant leurs draps ravinés, plissés, roulés, chiffonnés, vastes toiles de parachutes où avec son amante ils ont traversé les airs, ont flotté comme des corolles, ont atterri en rêve dans un monde à côté, incertain. Ces empreintes charnelles de vertiges, désertées, abandonnées loin au fond de la mémoire, qui sont autant les linceuls de ces instants de grâce, uniques, révolus. À trop les regarder, le psychisme se crispe et le sol se dérobe. Comme dans cette image d’une gouvernante, femme de tête, le torse bien campé dans son gilet boutonné, une main sur le ventre, l’autre soutenant le bas du dos, le visage de profil, tendu, pur. Ses cheveux lisses et noirs sont tirés en chignon, celui-ci maintenu par une aiguille et piqué dans le torticolis cervical. Son buste est pétrifié de douleur. Le haut du corps exprime une résistance héroïque, corsetée par le vêtement et la pose de passionaria cantatrice, muette et incantatoire. Une figure de proue cataleptique fendant des flots contraires invisibles. Ou la partie supérieure d’une mère naufragée sur un piton rocheux, en plein océan démonté, et qui s’accroche coûte que coûte au dualisme qui fonde l’ego pensant occidental, une des sources de ses tourments. Alors qu’en dessous de la ceinture, plus rien ne tient, tout est balayé et migre vers une vie désagrégée, multiple. Tout l’être s’évacue, bouquet de terminaisons languides, incapable de perpétuer une assise solide et unipolaire. La jupe, les jambes sont lacérées, ruissellement de lanières vivantes, flot de tripes, rideau d’anguilles ou de rubans neurologiques écorchés vifs, cataracte de serpents gigotant et tournoyants. Et pourtant la femme reste ainsi, évite de regarder ce que devient le bas de son corps, s’adapte et, tournée vers une cime, s’invente une autre sorte d’enracinement, fluide, torrentiel, instable. Cette manière de flotter au-dessus du sol, il la retrouve dans la représentation elliptique d’un Bouddha d’osier suspendu dans une chapelle. La membrure antérieure peut ainsi sembler un appareil atrophié, un stade larvaire des jambes bien dessinées, alors qu’au fond, elle préfigure plutôt une forme plus évoluée. Cette manière ramifiée de survoler et balayer le sol, d’élaborer un enracinement volatile et fluide propice à détecter les sources plurielles d’une nourriture variée, évite les encroûtements et les généalogies de sens rigides (bases moléculaires de tout système violent, dominateur). Elle exprime la volonté de se connecter plus directement à « l’émouvance des choses, où se perd la limite entre ce que l‘on éprouve et ce que les choses elles-mêmes éprouveraient : le subjectif et l’objectif s’y confondent, c’est la réalité d’un unique sentiment. » (Berque, p.46) Ces ramifications sensibles, non fixes, non figées, et la formation d’impressions déroutant les habitudes de sa subjectivité, qu’il appréhende comme de grands parachutes qui aident à sauter dans l’inconnu sensible, depuis la position occidentale surplombant la nature, « incarnent l’éveil à soi d’un sentiment (…) qui est autre chose que la saisie de soi par le cogito. » (p.47) Mais ce qu’il cherche à éviter, c’est l’obligation de choisir son camp dans l’alternative entre, d’une part « la saisie de soi par la conscience mise en ordre verbalement » et, d’autre part, « l’éveil à soi impressif d’un état plus vaste et plus profond que cette conscience », car, il en est de plus en plus convaincu avec l’âge et l’accumulation d’impressions et expériences, que « la réalité humaine, c’est à la fois ceci et cela. » Et il revient à l’image des corps amoureux, enlacés en ourobore, qui, sans « bond mystique », pratique « l’assomption de la chair en notre conscience » et « l’hypostase de la conscience en notre chair », « l’assomption de la Terre en subjectité humaine, et hypostase de la conscience en notre Terre. »

Il s’accroche au fil sinueux de ses pensées, espérant repérer la trace de troisièmes voies, intelligibles et opérationnelles pour lui, échapper au dualisme flippant, minant. Mais le bruit de fond social rend toute écoute sensible difficile, canalisant et synchronisant les mécanismes d’écoutes et les ondes réceptrices avec une bêtise assourdissante. De ce brouhaha fusent les petites phrases des chefs paumés, pris à leur propre piège de la vacuité, de la politique de prolétarisation des intelligences et du sensible. Ils rivalisent de formules bravaches ou va-t-en-guerre, comme celle-ci, consternante d’imbécillité et une perle en son genre : « il n’y a aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle au terrorisme » (M. Vals, Premier ministre français). D’un coup, confondant « excuse » et « explication », dans une superbe lâcheté, il exonère la classe politique de toute responsabilité dans ce qui vient secouer et ébranler la société. La droite appelle ça se décomplexer. L’air de rien, il règle ces comptes avec les sciences humaines : parce qu’au-delà du cas spécifique du terrorisme, ce genre de propos banalise sournoisement ce qui en général relève plus d’un travers réactionnaire qui consiste à laisser entendre que la sociologie ne sert qu’à excuser et justifier les pathologies sociales et qu’elle n’a aucunement le statut d’une science explicative. Le même Premier ministre avait fustigé les intellectuels pour leur absence d’engagement. Mais probablement n’a-t-il plus le temps de lire, d’aller dans les librairies, les conférences… Ces banderilles de la bêtise, relayées par les médias comme s’il s’agissait d’aphorismes remarquables, définitifs, l’épuisent, pompent toute son énergie. Petites phrases, petites rengaines qui scandent un état d’urgence où se multiplient les dénis de l’état de droit, la jouissance de s’asseoir sur les principes démocratiques au nom de la sécurité (remplaçant la liberté).

« Rien que d’imaginer le nombre de fois où ma poitrine se soulèvera, s’abaissera, se soulèvera… je sentais la moquette vert Nil sous le dos de chaque main. J’étais complètement à l’horizontal. À l’aise, parfaitement immobile, contemplant le plafond. Je me réjouissais d’être un objet horizontal dans une pièce remplie d’horizontalité… L’horizontalité s’empilait autour de moi. J’étais le jambon du sandwich de la pièce. J’étais attentif à une dimension fondamentale que j’avais négligée pendant des années de déplacement debout, de stations debout, de courses, d’arrêts, de sauts, de marches debout d’un côté à l’autre du court. Je m’étais considéré moi-même comme fondamentalement vertical, comme une étrange tige verticale fourchue faite de matière et de sang. Je me sentais plus dense à présent ; je me sentais d’une constitution plus solide, à l’horizontale. Je n’étais pas renversable. » (L’infinie comédie, p. 1220) Oui, fatigué, épuisé de sillonner sans cesse le court, envahi par le buissonnement du bruit de fond social comme par un essaim d’acouphènes, signaux d’alarme. Son plus grand désir est de s’immobiliser, échapper à la station debout, se coucher, laisser passer. En ce qui le concerne, pas tellement pour revenir à une base solide, au contraire, se rendre invisible dans l’immensité, proche du retour à la poussière, échappant à l’obligation verticale de fixer un objectif précis, d’avancer debout en fixant des cibles. « L’immobilisation réflexe existe chez un grand nombre d’insectes qui répondent ainsi à un choc, une attaque, une brusque variation des conditions du milieu. » (Simondon, p.119)

À l’horizontale, dans le confort minimal de ne pouvoir tomber plus bas, le regard vaque scrute le vide, les choses par en dessous ou, de manière plus métaphysique, le dessous des choses. Il renoue avec ses innombrables heures passées à interpréter les lignes, les formes, les taches du plafond. Un grand classique. Lignes, formes, taches effectives, inscrites dans la nature des matériaux ou leur dégradation, dans les façons aléatoires dont le temps altère la couleur, le papier peint, les boiseries, les tissus, selon l’exposition aux variations de températures, d’humidité, de lumière. Chaque fois qu’il se retrouve ainsi sur le dos, soulagé de la tension des positions verticales, il retrouve le fil de toutes les contemplations semblables, probablement depuis la toute première fois, ouvrant les yeux dans son berceau. Il lui semble que les signes infimes qui finissent par se manifester à la surface des choses – au plafond, dans les angles, sur le haut des murs, au sommet des meubles, autour des luminaires –, comme les éléments d’une carte du ciel lui permettant de se situer, sont toujours plus ou moins les mêmes, ou presque. Qu’il y a une certaine constance. Où qu’il se trouve, quelle que soit la chambre ou la pièce c’est le même genre de tâches et de traits aléatoires qui aiguisent son imagination et lui permettent de se balader la tête à l’envers, libéré de toute pesanteur. Tous ces instants se superposent et finissent par prendre une certaine épaisseur, mais il y retrouve chaque fois la vibration de son premier trajet interprétatif reliant les éléments cosmicisés, sollicitant son attention, faisant sens du fond du vide. Tissant sa toile d’araignée, de parachute en espérant organiser un milieu qui lui soit propre, sans jamais vraiment y parvenir de manière stable. « Avec la vie apparaît l’interprète qui non seulement cherchera, mais donnera du sens à ce qui l’entoure », interpréter non pas pour fixer les choses, mais pour avancer et si possible à couvert, tracer un sens. « La vie n’a certes pas de but, sinon de vivre, mais elle a un sens – un sens qui ne lui est pas donné par un chemin tracé d’avance, mais qu’elle définit progressivement de par sa propre évolution, celle-ci forclosant au fur et à mesure les possibles qui ne relèvent pas des mondes qu’elle se donne d’elle-même, par et pour elle-même, ‘de soi-même ainsi’, comme dirait le taoïsme. » (Berque, p.207) Sur le dos, la respiration s’apaisant, l’esprit détendu renoue avec le vagabondage sans limites, au cœur même de la chambre. Il retrouve donc le palimpseste de toutes ses interprétations, produites au fil de plusieurs dizaines d’années, de taches, de lignes, de contours, de trous, de reliefs, d’ombres, toujours similaires, de même famille, comme figurant une constellation constante au sein de laquelle il aime s’arrimer. Sa toute première interprétation figurale du monde y est enfouie et il revient dans la posture régressive de l’allongé paniqué, espérant reprendre le fil de son sens, depuis le début. Sauf que cette fois-ci, à sa grande stupeur, ces interprétations successives, prières des yeux expédiées aux cieux, se sont matérialisées, sédimentées, et forment des croûtes réelles qui écorchent le plâtre. Arcades sourcilières, phalanges repliées, tumeurs calcifiées, rotules ébréchées, menton raboté. Cuir saurien. Toison rase pubienne de naissance du monde. Ce ne sont pas des moisissures ou autres pourritures, mais la concrétion calcaire d’auréoles, aréoles, corolles, squames, écailles, une sorte de lichen rare et dense. Des scarifications volcaniques, des arêtes de cuirasses animales, qui craquellent la surface blanche d’exposition, et laissent deviner que, derrière l’écran formel des cimaises destinées à recevoir la production imaginaire et symbolique des hommes selon les lois d’un marché, se presse une multitude de choses non montrées, retenues, contenues, défiant tous les marchés. À venir, à imaginer. Elles affleurent et conditionnent la manière de sentir et regarder le visible. Cette fois, elles prennent le pas. Elles affirment leurs micros-paysages de fentes, crevasses, fissures. Certaines entailles plus larges, aux lèvres de lave durcie, ouvrent sur un monde intérieur rougeoyant, le monde des cavernes et des forges qui double le réel de réalités parallèles. Elles sont là et n’existent pas. Le front appuyé contre la croûte lépreuse il plonge et ne voit rien de bien distinct, pas de proposition formalisée qui dirait « voici les portes de secours ». Des esquisses. Mais il flaire le potentiel, de ce double-fond le possible foisonne, réserve inépuisable d’informe. Il ferme les yeux, son corps retombé au tapis, fourmille, sombre dans un orient, une multitude grouillante, une danse concentrique de vers, d’homuncules, de vermines en forme de fouines, d’antilopes, de licornes, de lièvres, d’anguilles, d’alevins, de sangsues, de planton. Nuée de signes, myriades de lettres spermatozoïdales tournoyant autour d’un astre blanc aveuglant, vide, aux bords déchirés, comme des insectes s’immolant sur les vitres d’un phare sans que leur multitude ne s’en trouve affectée, toujours aussi dense, prolifique, comme multipliée par l’immolation, mêlant entités mortes et vivantes, dans le même brouillard. Raz-de-Marée rejeté par sa cervelle gavée de textes lus, textes qui se désagrègent en filaments calligraphiques, organiques, lettrages floraux, minéraux et faunesques qui, une fois libérés, le rongent et le recyclent, l’absorbent, l’ensevelissent, l’éparpillent. Il s’engage dans la fissure. Les parois sont frémissantes d’une fourrure de fines languettes odorantes faiblement agitées par des brises souterraines. De subtils parfums corporels éventés émanent de ces millions d’antennes, juste un cocktail de fragrances diluées, complexes, offertes à l’interprétation de qui souhaite y retrouver les odeurs corporelles de cachettes partagées. Ces lamelles, on dirait d’infimes concrétions calcaires, soyeuses, dans une grotte profonde, produites par des siècles. Mousse, écume de patience, tapis dont les secousses masseuses délient les attaches temporelles. Ou ces fines lamelles de champignons où fourmillent les spores. Une marée de vibrisses qui s’empare de sa dépouille éparse et la balade comme sur un tapis roulant. Sentiment d’être happé mollement par un parachute ascensionnel, espoir de remontée vers les corps amoureux. Au loin, une planète métallique, inhospitalière, ceinturée de lueurs félines et robotiques. Météorite de phares d’automobiles encastrés, machine de guerre hermétique, image d’une terre saturée, condamnant à l’exil. En tout cas, réactivant un destin ailleurs, recommencer tout sur une planète déserte, Robinson cybernétique. Il avance en ordre dispersé, l’ouïe ici, la vue là-bas, le toucher plus loin, le goût en deçà, la mémoire nulle partout et partout. Il recherche de petites lumières. Il s’arrête au son d’un limonaire, guirlande de petites notes écervelées. Un manège désuet qui tourne cahin-caha, désert, cavalcade des destriers sans cavaliers, loupiotes faiblardes, tournis centrifuge, l’attention converge, la nostalgie amusée se propose de reconstituer une nouvelle assise cohérente autour du plaisir simple que symbolise cette attraction foraine. Réplique jouet du manège archétypal, sans âge, planté sur une borne à la silhouette d’un phare maritime, aux frontières du vide, en plein cosmos. Puis le mouvement accélère, de plus en plus vite, larguant les amarres, éjectant les fibres empathiques les unes après les autres, jusqu’à l’hystérie aveuglante et une sorte d’explosion centripète qui avale le manège. Les petits chevaux de bois, innocents, métamorphosés en fulgurance apocalyptique. Un flash. La rotation exacerbée semble une immobilité brûlante de phosphore. Dans la nuit, beaucoup plus loin, des amibes et des bactéries cybernétiques, ouvrent et ferment leurs branchies, agitent leurs pseudopodes, déploient ou replient leurs corolles autant préhistoriques que futuristes. Exosquelettes de cyborgs à la dérive, disproportionnés, pinces dilatées, écarquillées, fermées, enchevêtrées, mouvement cardiaque. Monde sans chaleur qui cherche une nouvelle genèse. Il s’en détourne et se recueille devant un tapis d’ampoules dispersées en réseau, comme ses bougies votives déposées à l’endroit d’un massacre, en hommage aux victimes, parties trop tôt, vies volées. Chaque petite lampe, aussi, brille là où quelque chose meurt de ce qui le reliait aux échappées célestes de son amour. Chaque lampe, une petite veilleuse, en attente du réveil. Les miroirs lui renvoient l’image lointaine, comme errant dans d’autres dimensions solitaires, d’un corps vieillissant conservant quelques lignes d’un torse de jeune homme, ventre plat, peau légèrement halée d’un reste d’été, son corps à lui, en isolement, comme inutile, lui aussi sorte d’exosquelette en satellite hors de toute orbite habitée, extérieur plus jamais caressé par des bras, des mains avides de son intérieur imaginaire.Il pense aux portraits réalisés par Teanly Chov, « tête renversée, tentant de remonter au-dessus d’une ligne qui marque discrètement leur visage au niveau de la bouche : ils essaient de sortir la tête hors de l’eau afin de respirer. » (Guide du visiteur, Renaissance Phnom Penh, Hospice Comtesse, Lille). Il se recueille dans ce mémorial perdu, un palais de miroirs irréguliers, biseautés, courbes et fourbes, entourant et réfléchissant le plan et le souvenir d’une cité utopique. Panorama sur un dédale de plis organiques, abstraits, réels, virtuels, interconnectés. Réplique métaphorique et cadastrée, transposée en plan urbain, de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages épidermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Inaccessible en point de fuite dans le lointain des miroirs. (Pierre Hemptinne)

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