Archives mensuelles : juillet 2012

L’appel du vide habité

À propos de : Arlt et Banana Head au P’tit Faystival – Assiette fleurie de chez Neptune, restaurant bruxellois – Philippe Corcuff, Où est passée la critique sociale, La Découverte (2012) – Un sous-bois, une pluie, du vent, un pétale, …

 Sous un chapiteau, un couple chante, l’homme joue de la guitare. Une propension au flux confidentiel, des textes à l’écriture soignée et fuyante, une manière de chanter maniérée et une sono, peut-être, pas totalement adaptée font que je ne capte que des bribes de chanson. Le reste est mis en lambeaux et emporté par le vent. Après un certain temps, je ne fais plus d’efforts pour saisir toutes les syllabes, je joue avec l’alternance d’inaudible et de parfaitement articulé, j’invente ce qui manque. Puis le couple descend de scène, abandonne micro et amplification, se débranche. Il avance vers le public et là, littéralement, tourne en rond, frôle les spectateurs. Le brouhaha du bar couvre complètement leurs voix. Entre les têtes des premiers rangs, je vois passer et repasser leurs visages, leurs bouches qui articulent avec fougue, leurs gorges sous tension. Je n’entends rien. Ils aspirent la musique à même les yeux et les lèvres des spectateurs. Ou ils soufflent leur chant silencieux sur les paupières et les bouches de ceux et celles qui peuvent boire leurs paroles. C’est un instant de nudité et d’effleurements magiques. A l’intérieur d’un boucan irrévérencieux le couple se démène pour installer un vide, un silence fragile, ils absorbent les bruits et les étouffent, ils produisent un chant à l’envers, les sons ne sortent pas de leurs gorges mais s’y engouffrent et disparaissent. En tendant l’oreille vers ce cercle qu’ils tracent, passant et repassant à la proue du public, hérauts qui gesticulent et s’époumonent englués dans une émotion qui paralyse leurs cordes vocales, je bascule dans une étrange matière aphone, fluide et expressive. C’est une brèche, un passage entre notre monde et d’autres lieux dont les émissaires, parfois, comme dans les rêves, surgissent, brûlant d’une éloquence verbale et gestuelle entre jouissance et tourment éternel, rapportant les nouvelles fraîches et incroyables d’où vivent tous les disparus, le saint des saints où s’expliquent tous les mystères. Ils s’évertuent à faire passer le message brûlant et restent pourtant inaudibles sous nos yeux, leurs mimes indéchiffrables malgré leur force évocatrice foudroyante. C’est du vide, du silence dont le visage énigmatique a les reliefs d’une chanson que j’espère depuis toujours – ou dont j’attends le retour – mais dont la ritournelle fluide s’épanche dans le sable avant de parvenir à une quelconque oreille (la mienne encore moins).

 

La table a pris racine dans une maison du village, elle a été transplantée telle quelle sur scène, couverte de sa toile cirée à fleurs qui contraste avec l’attirail électronique étalé dessus. Une table de mixage, un sampler, des câbles, un micro, un ensemble hybride où le plus sophistiqué s’allie aux vestiges d’une technologie d’enregistrement analogique, dépassée, presque fétichiste, lecteur Walkman et collection de cassettes bricolées. Un jeune homme en noir, un peu dégingandé, légèrement voûté, officie, concentré et balancé. Ses mains, ses doigts touchent, frappent, les curseurs, les boutons, les écrans, débranchent et rebranchent les appareils, comme si sa vie en dépendait. Je me suis demandé longtemps si c’était sa nappe qui couvrait la table, s’il l’avait choisie. La musique, en soi, n’a rien d’original, des boucles, des couches superposées, un feuillettage magnétique. On pourrait dire qu’on a déjà entendu ça plus de cent fois. Il travaille avec des sons enregistrés sur cassettes qui ont beaucoup de reliefs, de grains, n’ont vraiment rien de synthétique. Probablement sont-ils une part de lui-même, embrouillée. Il manie ces objets avec rudesse comme on presse des fruits. Il capture quelques arpèges à la guitare électrique et les envoie tournoyer à l’infini dans l’espace. Les boucles tournent et se lovent dans l’éther avec une élasticité épatante agrégeant poussières et particules hypnotisées. Les plages sont longues, répétitives, en anneaux de Moebius. Elles se mordent la queue, les boucles s’avalent et se recrachent mutuellement, rappelant ce mouvement de balancier de l’esprit que rappelle de son côté Philippe Corcuff : pour penser par soi-même, il faut aussi penser contre soi-même. Puis il prend le micro, le porte contre ses lèvres, susurre et psalmodie sombrement. Le chant est l’écho lointain, brasillant au fond des galaxies, de la voix de Ian Curtis. Rongée et introvertie, plus monocorde, dépouillée de sa superbe, n’en gardant que la noirceur sinueuse. Il a cette attitude qui n’appartient qu’à l’âge de tous les culots et qui consiste, se posant sur scène avec sa musique intérieure, à haranguer aussi bien le Ciel que l’Enfer. Parfois il voit le public, se rend compte qu’il est en public et a, alors, un étrange sourire, fugitif. Ce sourire d’adolescent dans sa chambre qui, s’essayant à une partie de air guitar, s’aperçoit en hero dans le miroir. Il ne devrait pas être là. Nous ne devrions pas être là. C’est le genre de numéro que nous ne sommes pas censés voir, que l’on exécute pour soi seul, entre quatre murs, gratuitement, sans calcul, sans espoir de quelque audience que ce soit. Exhibition close sur elle-même, confrontée au vide transi des étoiles. Entendue cent fois et néanmoins unique, neuve. Juvénile et touchante. En règle générale, personne ne s’empare de ce qui a été trop fait si ce n’est pour le masquer, le complexifier, mais ici, non, il le rejoue comme si c’était la première fois que quelqu’un pensait à ce truc, crânement, kamikaze, en revenant à une forme antérieure, vintage et artisanale, transformant une technique pour tous, devenue banale, en une technique à soi. N’ayant pas peur, non plus, d’une part de massacre. Et ça décolle bancale, avec une authenticité rare, celle de l’immaturité, à donner la chair de poule. Comme flanque le frisson la voix tremblée de quelqu’un qui chante dans sa salle de bain, convaincu de n’être pas entendu et se livrant au chantonnement nu parce qu’enveloppé d’abandon. Entendre ce qui n’était pas destiné à être entendu, percevoir la lueur d’un astre disparu, inatteignable, c’est osciller progressivement dans un flou incandescent, égarer quelques certitudes, ne plus savoir d’où l’on entend, d’où l’on regarde.

 

En regardant le set de Banana Head, je remue le mot « mélancolie » et je me dis que cette posture abîmée et dansée pourrait s’appeler« slow adolescent ». En tout elle aiguise la nostalgie pour quelque chose qui ressemble à ça. Recommencer. Et quelques jours plus tard, je tombe sur ces mots, exactement les mêmes, dans un livre de Philippe Corcuff, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs. Je recopie le passage en entier incluant une citation de Protagoras, parce qu’il me semble contenir une partie du climat dégagé par ce jeune homme en noir, fragile et bricoleur, entre néant et avènement, nihilisme et nouveau dieu singé : « Le Grec Protagoras (vers 492-vers 422 av. J.C.), démocrate fort injustement décrié par Platon et Aristote pour cime de « sophisme », a donné à l’agnosticisme une de ses premières formulations : « Touchant aux dieux, je ne suis pas en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas, pas plus que ce qu’ils sont quant à leur aspect. Trop de choses nous empêchent de le savoir : leur invisibilité et la brièveté de la vie humaine. » Protagoras s’efforce ainsi de se retirer du « jeu de langage » de la croyance, de s’exfiltrer de l’arène où luttent croyants et incroyants, tout en évitant d’infester nos débats d’entités divines. Car, pour lui, dans ce monde-là qui seul le préoccupe, « l’homme est la mesure de toutes choses ». J’entendrai ici « l’homme » non pas au sens de tel ou tel individu particulier, ce qui pourrait mener au relativisme du « tout se vaut », mais au sens global de l’humain, comme configuration socio-historique en mouvements et en lieu de questionnements. Cet agnosticisme revêt chez moi une tonalité mélancolique, dans la conscience historique des fragilités humaines et de ce qui leur échappe. La poitrine bombée des totalismes divins et laïquement divins laisse place au doux balancement d’un slow adolescent, sous l’éclairage modeste de Lumières tamisées… » (Ph. Corcuff)

 

 

La cuisine utilisant pétales et herbes sauvages me laisse perplexe. Quelque chose passe dans la bouche d’indiscernable, que j’aime et qu’il m’est souvent impossible de cerner. Une ombre ou une lumière dont je suis incapable de dire ce qu’elles évoquent. Je pense souvent alors à une « saveur placebo ». Sans doute n’ais-je pas le palais assez fin. Il ne capture qu’un sillage estompé, une force éventée. Mais je peux aimer la fraîcheur rebelle, la verdeur irréductible à quelque recette que ce soit, que cela introduit dans un plat. Dernièrement, une fleur de tagète dans un consommé, m’a donné l’impression de manger un peu de cet air parfumé qui flottait près des parterres familiaux, quand nous travaillions à les désherber ou biner. Ou d’absorber une capsule de vent poivré aux abords de grands champs d’où s’élèvent des nuages de pollen. Puis, un monticule de feuilles de petits pois, capucines et pétales de soucis, recouvrant quelques morceaux de poulpe cru – la limite amère de la capucine et de la feuille de pois rejoignant l’iode des tentacules de la bête -, m’a carrément transporté dans l’enfance où une part de nos jeux impliquait de goûter les plantes du jardin et les herbes qui nous faisaient de l’œil dans les prairies et les bois, histoire de vérifier si nous pourrions nous nourrir de ce que la nature offre de cru. Dans la perspective où nous nous trouverions abandonnés ou égarés ! Etait-ce nos lectures qui nous incitaient à tester ce chapitre d’aventure où les témoignages des aînés évoquant la faim endurée pendant la guerre ? C’est ainsi que nous mâchions aussi bien oseille et carotte sauvages, pétales de rose, livèche, plantain, bourrache, chair de cynorhodon… C’est à la fois une pitance qui n’en est pas une, ne nourrit pas son homme – un jeu -, et une alimentation de survie, forcément exceptionnelle, dont le statut fut forgé par l’imaginaire enfantin. Ce qui permet de survivre a plus de prix que ce qui nourrit la vie ordinaire. Le plaisir que j’éprouve à manger des fleurs est celui de manger sans manger, d’avaler du vide suggestif, savoureux, comme dans les conventions de jeux où l’on fait semblant de mâcher des pâtes ou du steak et que l’on en convoque le goût idéal. Le goût qu’ont les fleurs dans mon assiette ressemble à cela. Je l’aurais inventé pour suppléer à une absence en moi et qui pourtant il appartient en propre à la plante. Une sorte de fusion avec le cru floral.

 

Un pétale de pensée perlé de gouttes d’argent, velours nuit imbibé de pluie. J’ai d’abord cru à un papillon noyé. Réplique d’un brimborion décorant un petit cadre couvert d’un velours grenat dans le salon des grands parents, fine nacre violette parsemée de brillants et de petits coquillages cousus. On y voyait, pas très net, en noir et blanc, un oncle photographié enfant et que je n’avais jamais connu. Je ne me souvenais jamais de l’identité de ce personnage, son lien de parenté avec moi restait ésotérique. Je ne comprenais pas comment il pouvait être oncle de qui que ce soit, n’ayant finalement, quasiment jamais existé !? Un trou dans la filiation et la descendance.

 

Le sous-bois d’un bosquet où je me faufile à travers un passage d’orties et de ronces m’accueille comme un vaste autel illuminé. Le soleil rasant, à travers les feuilles, projette des feux follets sur les troncs. Vitrail de flammes votives. L’air est humide, chargé de mouchettes, palpable, matriciel, il colle comme de la toile d’araignée. L’impression est que ma capacité de vision s’élargit et embrasse un champ visuel démesuré, exorbitant, littéralement faisant dévier mon orbite. L’œil s’émiette en dizaine d’yeux qui voient chacun plus qu’ils ne peuvent détailler, à satiété, mais il m’est impossible de faire la synthèse de tous ces regards. En fait, je vois tout sans rien distinguer. Trop de détails superposés, imbriqués, de couche de matières décomposées et de couches de jeunes vies en pagaille. Structures végétales complexes, mortes ou vivantes, zones d’ombres et taches de couleurs comme des lambeaux de peaux déstabilisent l’aptitude à stabiliser les contrastes. C’est impossible à voir ou à photographier normalement. Ce qui donne encore plus de prix au travail photographique d’Eric Poitevin, ses magnifiques sous-bois où la moindre fibre, la plus lointaine et la plus égarée strie ligneuse dans les ténèbres, ressort comme une composante essentielle. Précision infernale. Si je renonce à ouvrir l’œil dans le bosquet, par contre, je m’enroule dans une sorte de voile en velours qui anesthésie les sons et les conduit distinctement, lentement, jusqu’au pavillon. J’entends tous les bruits du voisinage mais comme de loin, détachés de leur environnement. C’est le privilège des cachettes bien choisies.

 

Au sortir du bosquet, bourrasque et averse brutale sur un champ de graminées, à l’arrière de maisons alignées, et soudain un flot de soleil fugace et éblouissant. Dans l’œil, la lumière vive et les traits de pluie ne font qu’un, une hémorragie, collision entre le proche et le lointain, le paysage disparaît quelques fragments de seconde, irradié. Les rafales soulèvent les pollens qui se mêlent aux gouttes. La tempête fouette et tord la lisière du bosquet. Les feuillages retournés affolés se mettent à courir et ourler comme une vague, cherchent à se détacher des troncs, à s’envoler. Ils montrent leurs dessous pâles, argentés, arbres révulsés par une sorte de pâmoison, branches épileptiques. Quelque chose d’animal, l’amorce d’une course vers le vide. C’est beau et ça fait peur, émotion ambivalente. J’ai la même sorte d’émotion quand un chien familier retrousse ses babines, gronde faiblement, un peu d’écume à la gueule et l’échine hérissée, sans que je puisse discerner ce qui l’alerte. Quelque chose qu’il est seul à percevoir. A-t-il peur, est-il en colère, est-il ému ? Par quel appel intérieur ou extérieur est-il ainsi retourné ? Quel aboi du néant ? (PH) – P‘tit Faystival – ArltBanana Head – Blog de Philippe Corcuff

                

 

 

 

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Une existence nuageuse

A propos de tilleuls, de Bouquet Final (Michel Blazy), Panorama (Gerard Richter), La table d’Aki (restaurant), El origen del nuevo mundo (Pilar Albarracin), Biophilie (Edward O. Wilson, José Corti 2012)…

 À un moment donné, indéterminé et désormais inatteignable comme un possible point de non-retour, je n’ai plus touché le sol. J’étais ailleurs, autre chose, ravi, enfin. Chaque chose autour de moi continuait d’être familière, les vitrines, les affiches, la terrasse du bistrot, l’ombrage des arbres. C’est un lieu que j’aime bien, une clairière urbaine, j’aspire souvent à m’y retrouver et pourtant, cette fois, bien qu’y étant blotti, je n’y étais plus. Je dérivais, tête en l’air, immobile, je regardais les branches, leurs fleurs, la présence inaccoutumée d’abeilles et bourdons. Par en dessous, les feuillages semblaient illuminés. Je réalisai alors que j’infusais tout entier dans un nuage olfactif. Les tilleuls étaient en fleurs et leur parfum subtil autant qu’entêtant effaçait tout autre élément du décor, visuel ou sonore. Il était humide, puissant, luisant comme fraîchement extrait et vaporisé. Je cherchais des mots pour caractériser ce que je ressentais chaque fois que me baignaient les vagues de cette fragrance, décrire les effluves et leurs vives variations que mes pores buvaient comme le sable l’eau des marées. Mais je restais sans voix, je me noyais plutôt dans les parages d’astres diffus, des balayages de lumières et d’ombres caressantes, le jaune fruité de certains vins blancs un peu verts, l’épanchement floral céladon de certain miel. Évidemment, j’étais projeté par imagination sous l’ombrage estival de villes comme Buis-les-Baronnies qui, soudain, me manquait avec son assemblée de vieux tilleuls respectables, au parfum tenace bien qu’un peu passé, installé au cœur de l’été, plus corporel et poivré, rehaussant merveilleusement l’association eau, glaçons et anis siroté à leurs pieds, près de leurs racines, en terrasse et à proximité des routes qui partent en lacis rejoindre le Ventoux, un sommet. Mais, à vrai dire, je ne sollicitai pas longtemps mes réserves de vocabulaire et de phrases, j’aimai rester ainsi, submergé, sans un mot, pris de court et indistinct dans un bonheur gazeux, fragile. Une bulle. Une page blanche, en attente, gorgée d’informations originelles. Je réintégrai le flux urbain, mais gardai le tilleul en tête, imprégné de ses molécules. Quelques heures plus tard, je connus un autre effet nuageux en sortant de table, juste à cet instant où, remis sur pied, on jette un dernier regard sur la nappe du restaurant pour y lire l’empreinte spirituelle des plaisirs que l’on vient d’y goûter matériellement et que l’on quitte, probablement, pour longtemps. C’était à La table d’Aki, une adresse dont la débauche de commentaires n’entache en rien son aura virginal, surtout, n’épuise pas ce qu’il y a à dire sur la prouesse de son chef. À l’heure où l’engouement pour la gastronomie prend des proportions invraisemblables, avec une surenchère dans les associations complexes et, parfois, tarabiscotées, cet ancien pilier de l’Ambroisie, ouvre un nouvel accès, vierge, vers la simplicité exemplaire. Les plats brillent dans un rapport évident à la nourriture, à la faim, ne se cachent sous aucun énoncé fantastique. Ils sont exécutés avec un tranchant lyrique dans l’organisation de leurs composants et révèlent, au niveau des structures fondamentales, une gamme de nuances choisies en nombre limité, de préférence dans les goûts primaires comme on parle de couleurs primaires, et chacune exprimée avec franche délicatesse. Un gaspacho aux langoustines, un filet de saint-pierre avec quelques asperges, une purée d’olive et une mousseline émulsionnée, là, dans l’assiette, il n’y a aucun mystère et, puis, sous le palais, c’est d’un raffinement émouvant, ah oui, on avait oublié cet éblouissement élémentaire. Semblable au bouquet de fines fleurs blanches surplombant le comptoir. Et donc, sur le point de rompre avec ce lieu magique, tout enveloppé d’un nuage de sensations agréables, je regarde la nappe, les serviettes chiffonnées, blanc sur blanc, les verres à pied vides, les ronds lumineux de la lumière projetés, à travers les ballons transparents, sur le tissu. Et dans ces cercles lumineux, des éclats, des scintillements déterminés par l’anatomie des verres mais aussi, à la marge, par les restes de liquides, les taches laissées par les doigts et les lèvres. Et quelque part dans ces illuminations, un point plus profond, dont je ne sais s’il est plus limpide ou carrément opaque, comme un tourbillon solide, un vide miroir. Un point brillant qui aspire les mots, libère le cerveau dans le sens où il y dessine une île nouvelle à explorer, un gisement d’émotions et d’informations à travailler, et cette aspiration grisante vient couronner l’ouvrage délicieux, artisanal, du vin rouge, un pinot noir de Bourgogne, Cœur de Violette de Frédéric Magnien. Dans les heures qui suivirent, d’autres circonstances ou plutôt la mise en scène fortuite sur une table de passage de quelques éléments de vaisselles, firent écho, comme une réplique vague, à cet état d’esprit allant du parfum du tilleul à la Table d’Aki. À la surface d’un café serré, un trait de soleil dans la mousse. Dans une timbale métallique vide, encore chaude et hantée du parfum des pois frais, miso et cabillaud nacré, l’incandescence d’une comète lointaine et les courbes paraboliques d’une cuillère d’argent. La fin d’un bon moment, comment il s’évanouit lentement, puis ce qu’il en reste. Et si, comme le formule Edward O. Wilson dans Biophilie (Corti, 2012), « l’esprit est biologiquement enclin à une communication discursive qui dilate la pensée », en goûtant ces instants sans les traduire d’emblée en langage discursif, alors que « les êtres humains vivent – vivent littéralement, si la vie égale l’esprit – de symboles, en particulier de mots, car le cerveau est agencé pour traiter une information presque exclusivement exprimée en mots », je les gardais en mémoire, promesse d’en tirer éventuellement plus tard cette « dilatation de l’esprit », jouissance qui nous garde en vie. « Nos émotions personnelles nous guident à la recherche d’habitats neufs, à travers des terrains vierges, mais nous n’en aspirons pas moins à un monde mystérieux qui s’étend infiniment au-delà. » (Wilson, Biophilie, Corti)

Dans la chapelle du Collège des Bernardins, Michel Blazy donne une étonnante version du Bouquet Final. Une laitance gelée, émulsionnée, comme de ces sèves qui perlent et bullent de certains végétaux ou organismes qui rendent l’âme, et dont l’explosivité s’exprime en un ralenti radical. Sur les photos prises lors du vernissage, on voit se confondre avec la crypte de prières, un antre fantastique où l’on fabrique, ou essaie de fabriquer, les fameuses nuées bibliques telles que convoquées dans les textes saints et de nombreuses peintures à caractère religieux. Non pas un artifice pour donner l’impression d’un lieu saint d’où partent les nuées, mais le dévoilement désacralisé de comment ça s’engendre. C’est un vaste échafaudage apparent, des bacs, des tuyaux, et en dégoulinent lentement des vapes moulées en parfaits nuages, prêts à s’envoler et s’étirer, ou des drapés approximatifs, tronqués, ou encore, des déchets, des nuages ratés, informes, amas de dentelles gazeuses agglutinées au sol, gargouillis de cellules nuageuses. L’explication du procédé et l’outillage plus que saillant n’enlève rien à la magie. Les réservoirs accrochés aux tubes de l’échafaudage sont emplis d’un liquide savonneux. Une soufflerie minimale lève imperceptiblement des volutes de mousse virginale qui débordent et déboulent dans le vide, sans choir. C’est une cascade de tulle qui tombe du ciel avec une lenteur de glacier. Des rubans de glace charnelle palpitante, amorçant des chutes torsadées suspendues. L’ensemble est éphémère puisque chaque soir, tout est nettoyé, évacué, et chaque matin, à l’ouverture de la chapelle, le dispositif est enclenché, à neuf. À midi, le visiteur ne voit que des moignons de nuages, des boutures qui enflent imperceptiblement et ne seront épanouies qu’au soir. Mais le mouvement, invisible à l’œil nu, est néanmoins perceptible, il est là, comme le principe de vie que, croyant ou non, on peut ressentir en se recueillant dans ces monuments, c’est ainsi que ça change, tout le temps, le vivant, à partir de choses conservées dans nos profondeurs et qu’un ferment extérieur vient activer, pousse à se développer, ou l’inverse.Un parfum de tilleul, la maîtrise savoureuse d’un cuisinier, le puits de lumière sous un verre à pied, la mousse et le soleil sur un petit serré, l’astre aveuglant au flanc intérieur d’une timbale vide, ces instants que l’on garde en mémoire, reportant la jouissance de les traduire en « communication discursive qui dilate la pensée » – en n’oubliant pas que l’on peut toujours rater cette opération, ne pas être à la hauteur -, forment une nébulosité intérieure qui vit ainsi sa propre vie, en attente, nuées dont la richesse peut se révéler euphorique, comme une réserve confortable de choses à explorer et à dire, une marge de dilatation.

Gerard Richter a peint des nuages. De grands formats photographiques. Tels quels. Sans rien y ajouter. L’exactitude tient lieu de pathos. Des taches dans le ciel qu’il individualise. De ces formes que l’on ne cesse de scruter, d’avoir dans le coin de l’œil. Saisir l’immatérielle vapeur dont les formes et les mouvements perpétuels induisent en nous de nombreux tropismes accrochant et remorquant notre imagination vers des zones non balisées. Dans une autre partie de son travail, il a peint aussi ce que l’on peut voir des nuages ou comment les nuages regardent ce que nous faisons de la surface de notre planète. À partir de photos aériennes qu’il interprète en peintures. Des vues panoramiques de villes après guerre. De loin, tout à l’air normal mais en entrant dans la toile, le tissu urbain se révèle un champ de ruines, confus, inextricable, un anéantissement de vie, un amas d’architectures fondues, un organisme dont plus aucune cellule n’est fonctionnelle. (À l’opposé, les grappes de matériels métalliques ruinés, fuselages et moteurs désintégrés en plein vol, agglomérés par une force centrifuge de destruction que Peter Buggenhout suspend au plafond du Palais de Tokyo, forment des nuages de décombres, nuée de ruines industrielles, au-dessus de nos têtes, prêts à nous écraser.) Mais ce sont de nombreux travaux de Richter qui traquent les matériaux nuageux et la manière dont ils s’infiltrent dans notre relation aux choses. La brume sur les paysages. L’iceberg dans le brouillard. Alpes II (1968) où le sommet des crêtes rocheuses, la forêt, le vide et les nuages se confondent, réversibilité du solide et de ce qui n’offre pas de prise. Ce grand format aussi dédié à la structure « moléculaire de la silice, élément le plus abondant à la surface de la terre » et telle que révélée pour la première fois par un microcosme sophistiqué. On pourrait y voir, grossies considérablement, les gouttelettes organiques, mécaniques d’un nuage noir, alignées. Ou encore cette vaste image virant, involontairement, au blanc monochrome suite aux interventions successives, intuitives, pour corriger une première intention de vert et qui, à la fin, présente des formes abstraites sous le brouillard, mouvantes, et dont le peintre salue « l’atmosphère de paysage ». Ces images de flou, de nuage, de brumes, les traces vaporeuses d’un indéfinissable parfum traversé ou l’appel d’un éclat de lumière trouant la matière d’une table, ces choses avec lesquelles on sent avoir partie liée intimement et dont on remet l’examen à plus tard, dans quelques heures, quelques jours, quelques mois voire plus, implantent, dans l’appareil sensible, des zones floues, flexibles, plastiques, pouvant se transformer en tout et n’importe quoi et qui, dès lors, excitent la recherche d’analogies. Ces formes passagères qui défilent légères, pour leur assigner un sens, on en isole une partie caractéristique, une bribe évidente, presque rien, et on les compare, inlassablement, consciemment ou inconsciemment, à tout ce que l’on connaît déjà et qui se trouve archivé dans la mémoire, une action de balayage. À quoi cela me fait-il penser ? Est-ce que ça ressemble à ceci ou plutôt cela ? Et dès que l’on va flairer quelques ressemblances avec des formes déjà rencontrées, on va creuser, enquêter, jusqu’à élargir nos ressources taxonomiques et établir une nouvelle liaison entre des points éloignés du cerveau, des répertoires qui jusqu’ici ignoraient peut-être leur air de famille, et ainsi, entraîner des changements infimes qui, accumulés, transforment notre pensée et notre rapport au réel. La tâche est très absorbante. Tout un monde complexe est à explorer dans chaque chose recueillie que l’émotion imprévue qui en découle nous incite à exprimer et en rendre visibles toutes les ramifications. De fil en aiguille, une nouvelle émotion identifiée, classifiée, libérant la sensation – fugace – d’une expansion spirituelle illimitée peut conduire à raconter la totalité de notre vie et des vies qui l’entourent, dans leurs moindres détails, comme nous n’avions jamais imaginé d’en entreprendre le récit. Ce qui rapproche cette activité d’autres pratiques spécialisées dans l’observation du vivant : « Imaginez que vous ramassez une poignée de terre et de feuilles en décomposition et que vous l’étalez sur un linge blanc, à la manière d’un naturaliste de terrain, pour l’examiner de près. Ce monticule anodin contient plus d’ordre et de richesse de structure, et d’histoires parallèles, que les surfaces entières de toutes les autres planètes sans vie. C’est une forêt vierge miniature dont l’exploration pourrait occuper presque toute une vie. » (Edward O. Wilson, Biophilie)

Pilar Albarracin exacerbe, détourne et piège le sens conventionnel des codes culturels espagnols, le machisme, la tauromachie, le rôle de la femme. Elles les manipulent quasiment dans leur dimension génétique, là où ils ont laissé leurs marques en elles. Des photos la montrent, fière, dans un costume de toréador, tenant sous le bras – par les cornes -, une belle casserole à pression. Par les différentes techniques qu’elle utilise, elle marque son intention de mettre les points sur les i, de travailler sans ambages les dimensions aliénantes d’une tradition mais, recourant à un jeu subtil de métaphores et d’analogies, elle ne tombe pas dans le panneau de l’élucidation strictement militante. Elle conserve aux choses une certaine dose de mystère, le bénéfice d’un doute. Je me souviens d’un dais froufroutant et coloré de robes de danseuses de flamenco. Un drôle de ciel, pâmant et hyper stratifié. Une abondance plissée de tissus, une manne fantasmatique, inaccessible dans sa lévitation, en pleine assomption, nuage impénétrable de l’éternel féminin enfermé dans ce nuage de vêtements écrans ; la richesse de ces parures de fête rappelait à quel point, dans la tradition, le corps de la femme est habillé pour flatter le voyeurisme patriarcal. L’installation plaçait le visiteur sous les jupes en le frustrant de ce qu’il aurait aimé voir : la densité des jupons froncés l’un contre l’autre, étouffait l’intériorité, l’éclipsait. Il n’y avait plus rien à voir en propre. Sa nouvelle exposition à la galerie Vallois, El origen del nuevo mundo, brouille L’origine du monde de Gustave Courbet qui se veut une « représentation universelle du désir » (feuillet de la galerie Vallois), dévoilant tout, exposant le sexe féminin avec un « réalisme qu’aucun regard artistique n’avait capté auparavant ». (Ceci dit, j’ai toujours perçu dans cette toile, un effet de voile ou de brume, une taie mélancolique, un parfum d’échec, un aveu d’impuissance : dévoiler, mettre à nu radicalement, ne suffit pas à montrer ce qu’il y a . C’est l’effet de la lettre volée. Ce qui est là, bien présent, n’est pas vu, parce que ce qui importe est de regarder l’invisible, ce qui correspond peut-être à un déterminisme masculin.) Ça se passe là, certes, mais ailleurs aussi, en des ailleurs si nombreux et si divers, à côté, autour, qu’il est abusif de représenter le sexe féminin comme unique. Il y a une infinité de sexes différents de femmes qui ne se ressemblent pas et ces sexes ne peuvent être assignés uniformément à la figuration du désir universel. Ils sont tous singuliers. Pour symboliser cela, l’artiste espagnole réunit une grande collection de petites culottes, le vêtement qui protège, recouvre, épouse et personnalise la relation au sexe par la manière de le parer/cacher. Elle n’a aucune pudibonderie qui la conduirait à une démarche iconoclaste envers L’origine du monde, mais elle en balise les limites toujours problématiques et, dès lors, choisit d’en diffracter l’acte stéréotypé de dévoilement, l’éparpiller en le restituant à une multitude anonyme de femmes. L’évidence du gros plan, elle la redistribue dans un multiple de voiles qui dit la réalité troublée du genre à travers une esthétique crue du statut quotidien de porteuse de l’origine de l’ancien monde. Le vêtement intime, ici plus utilitaire qu’affriolant, se tisse de la relation idiosyncrasique avec la zone sexuelle et c’est un filtre qui, par sa fonction de contenant et de mise en forme, touchant le sexe et les représentations mentales que l’on s’en fait, retient et enferme dans le corps les dimensions sociales, économiques, médicales, artistiques liées au fait de vivre personnellement avec tel sexe qui, beaucoup plus qu’on ne l’imagine, doit s’inventer au jour le jour (comme n’importe quelle identité sexuelle). Elle substitue à l’origine vue par Courbet un souk de lingeries rangées en labyrinthes concentriques figurant la complexité du cosmos érotique. Des culottes vides, cousues. Ce sont, sur les murs et au plafond, des mandalas de culottes de tous modèles qui, de loin, curieusement, m’évoquent certaines compositions transformistes de Pierre Molinier. (Il y a bien du transformisme dans la dynamique visuelle que dégagent ces compositions culottées.) Le dispositif commence, à l’entrée de la galerie, par une télévision faisant office de chapelle votive où une vidéo montre une collection d’écartements rituels de cuisses, selon un déclic dont la logique est insaisissable, essentiellement mu par des nécessités intérieures, mouvements qui happent le regard sous la jupe et le rejettent tout à la fois. Processus rituel et pourtant chaque fois surprenant, inattendu, exécuté comme intériorisant une effet de domination et défiant tout pouvoir, obéissant ici à une voix sourde qui semble donner des injonctions ou décrire l’événement comme ce qui doit advenir, je ne distingue pas, en fait, les phrases prononcées. Mais ce que j’entends, je l’interprète comme la récitation de mantras obtus, obsessionnels, obsédés. Et l’œil s’engouffre dans l’abysse iconique, vers des alvéoles cotonneux, aucun n’étant semblable à un autre, coussinets rebondis abritant du creux, réguliers ou cabossés. Ces organes floconneux qui s’exhibent à la chaîne sur l’écran cultivent un air de famille avec les alvéoles organiques de la silice peinte par Richter et que j’imagine être des cellules nuageuses. Ils ont aussi un effet puissant comme accélérateur des particules qui renouvellent les réseaux d’analogies cognitives. Sur les murs, l’artiste expose des dessins naïfs de culottes garnies de fenêtres ouvertes, avec vue en direction de la véritable origine du monde, l’infini, la nuit éternelle féconde, le ballet des étoiles. Lucarnes décentrées plongeant vers la vastitude vivante sans centre, remettant en jeu le centralisme provocant de l’image de Courbet. Sans romantisme, et pourtant selon un sens critique qui ne l’empêche pas de sourdre, Pilar Albaraccin renvoie le désir dans les nuages, en bouquet final. (PH)