Archives mensuelles : août 2010

Le temps des villages

Quand les vacances ont permis de pédaler dans des paysages « remarquables », le retour aux routes ordinaires de chez nous a parfois quelque chose de déprimant. Curieusement, c’est en renouant avec des conditions climatiques  ingrates, par exemple la drache du 15 août, que l’on retrouve un plaisir à rouler ici. Ou bien en découvrant que, comme chaque année, les villages ont à coeur de construire un calendrier festif, calendrier qu’il faut réintégrer, c’est la réalité de la vie hors vacances… En effet, le cycliste qui sillonne les rues de campagne rencontre de nombreuses activités de villages. Fêtes en tout genre, animations très locales, survivances de pratiques folkloriques. La traversée des bourgs, des hameaux est souvent « détournée ». Là où habituellement il ne se passe rien règne une atmosphère événementielle. Agitation, drapeaux, banderoles, haut-parleurs, musiques dans la rue, annonces au micro et parking improvisé pour les voitures quand il s’agit de kermesses d’une certaine ampleur. Mais certaines activités sont plus modestes, simplement destinées aux habitants du lieu ne visant rien de plus que la convivialité, le fait de rythmer ensemble le temps qui passe, l’été qui s’achève. Le 15 août est particulièrement célébré. Cette année, tout en pédalant sur les routes boueuses, ruisselantes, on pouvait constater que tous les petits calvaires, toutes les petites chapelles, dédiées à la vierge ou non, avaient été visités, fleuris ou allumés. Plus aucune trace des pratiquants mais nul doute qu’il y avait eu de petits cortèges votifs, se déplaçant contrits sous la pluie. En déboulant d’une route traversant le bois de la Houssière, en même temps que l’on retrouve les rafales de vent et les traits de pluie, de plus en plus arrosé de terre, on découvre un immense champ transformé en compétition de motocross. Les engins tournent, les caravanes sont alignées, les barbecues fument, quelques concurrents nettoient leurs motos au karscher, des badauds se promènent chope en main. De nombreux chapiteaux à l’approche des villages signalent l’organisation de bals, de concerts, de concours de pétanques arrosés. Beaucoup de ses organisations ont quelque chose de désuet ou d’immuable, d’intemporel et cela accentue l’impression du cycliste de rouler dans une dimension du temps. Ce samedi, en arrivant à Ronquières, il y a un petit attroupement sur le pont, un bonimenteur parle au micro depuis un grand chapiteau encore vide, mais on peut remarquer que les voitures s’arrêtent, se garent, des curieux descendent, rejoignent le pont. Au pied de celui-ci, des groupes sont en train de mettre à l’eau des baignoires décorées qui doivent faire office de barques. À Petit-Roeulx, la rue principale du village est condamnée et partagée en deux couloirs pour une course de cuistax à laquelle ne semble participer que des jeunes des environs, pas encore de spectateurs (ou il est trop tôt). En approchant dans un village plus loin, des vigiles habillées de blouses fluos « Maes Sport » surveillent les carrefours. Une course cycliste va passer, les gens sortent sur leur seuil, s’installent dans des fauteuils, il y a de l’agitation sous le calicot « Arrivée ». On vous regarde comme si vous étiez un échappé ou un retardé de la course! Des places villageoises accueillent des tournois de balle pelote, mais ça n’intéresse que de petits groupes d’amateurs. N’empêche, ce jeu rituel, traditionnel, aux cris caractéristiques, qui fait fonctionner le bistrot du coin, installe pour le cycliste de passage, une atmosphère particulière dont il ne capte que quelques éléments, des temporalités se croisent. La place, habituellement déserte, est aperçue dans sa fonction sociale. – Et au sortir des villages, à cette époque (fin de l’été, approche de l’automne), on retrouve les paysages de champs de maïs, si particuliers, qui protègent un peu du vent, coupent l’horizon, créent l’impression de rouler dans un labyrinthe. L’alternance de ces instants « sauvages », coupés de tout entre ces foules d’épis balancés sur leurs plantes alignées, où l’on prend de face la rudesse des campagnes battues par les vents qui remplissent oreilles et cerveau, et de ces petits événements villageois peinards, sans prétention et colorés, s’efforçant de maintenir du lien et du sens dans le maillage campagnard, illustrant de manière décalée le « bien vivre » loin du rythme urbain, se moule dans la temporalité sportive du corps, concentré sur son effort physique mesuré par le battement des jambes et du cœur (et dont le compteur enregistre la durée, la vitesse et la cadence), une belle expérience de l’hétérogénéité du présent. (PH)

De village en village, la curiosité des moments festifs, preuve de l’imagination locale. Ici, le début d’un concours de baignoires.

Rouler entre des champs de maïs, c’est particulier, sauvage, hypnotique!!!

Paysage plus calme, sans l’agitation du vent, au « ravitaillement ».

Le poulpe vs les cheveux de Boris.

Vendredi 20 août, page télé du journal Le Soir où je m’arrête rarement, je suis attiré par la bouille Boris Lehman. Hélas, c’est pour tomber sur un article consternant titré « Un doc qui donne juste envie de s’enfuir ». Heureusement, la rubrique s’intitule « télésubjectif », ça déresponsabilise le journal, c’est un encouragement au laisser-aller. L’article est signé Agnès Gorissen. Je ne suis pas un adorateur de Boris Lehman, je n’en fais pas un génie incompris, je ne me gêne pas, si je dois en débattre, pour signaler des faiblesses et des manies agaçantes dans sa manière de faire. Il n’empêche que cet article, réagissant au film « Histoire de mes cheveux » diffusé sur  La Deux, doit être considéré comme un torchon et une infamie. C’est en enfilement d’arguments populistes et de réflexes poujadismes : et tout ça, bien entendu, selon les grands classiques de ce genre de rhétorique, au nom du « commun des mortels » qui ne pourront que prendre « leurs jambes à leur cou ». Quelle est la compétence d’Agnès Gorissen pour juger de ce genre de réalisation ? Oui, elle a dit beaucoup de bien, la semaine précédente, d’un documentaire animalier (le poulpe, ah, avec lui on en apprend des choses). Ce n’est pas le même genre, mais on aurait pu croire qu’un animal comme Boris, du coup, ça pouvait lui convenir. Eh bien non, toutes les bêtes ne sont pas sur un pied d’égalité. Il y quelque temps, dans le cadre de mon travail, j’ai dû écrire un texte sur les films de Boris Leman, réédités en DVD et introduits dans le patrimoine de la Médiathèque. Je connaissais un peu le personnage, des bribes de ses films, peu de chose. J’ai passé pas mal d’heures à regarder, attentivement, en prenant des notes, en essayant de comprendre. Parfois en souriant, parfois en étant emporté, parfois en grinçant des dents. Formellement, ce n’est même pas une œuvre éblouissante de radicalité esthétique. Elle est éblouissante de radicalité humaine dans la narration d’un homme ordinaire (le commun des mortels) confronté à l’image, à l’obligation de se raconter en images pour exister, à l’obsession de savoir comment il est vraiment une fois couché sur pellicule. Sur le long terme, il est indéniable que ce genre d’œuvre doit exister et qu’elle alimente un questionnement fondamental sur l’image, le monde de l’image, comment on vit en produisant sans cesse des images de soi, les collectionnant, les jetant, les coupant et les collants, les utilisant pour créer des liens… Dans un contexte où toute production artistique lente, difficile, exigeant un temps assez long de familiarisation pour être comprise, dans un environnement où l’argent va surtout aux œuvres qui rapportent de l’argent assez rapidement, il est criminel de démolir ainsi, sans appel, sans argument sérieux légitimé sur un potentiel critique de l’image, une telle réalisation. Il est irresponsable de couper l’herbe sous le pied au travail de pareil original, cinéaste singulier, inclassable. Parce qu’il en faut. On ne peut pas couvrir l’actualité culturelle dans un « grand » quotidien et ne pas comprendre qu’une vie culturelle, dans une société, a besoin de ce genre d’illuminés, créateur minoritaire. Même si les échanges ne sont ni directs ni évidents, la zone des artistes « chiants », ceux « qui font fuir le commun des mortes », est indispensable comme espace de liberté, espace où l’on invente, où l’on crée selon ses désirs, sans chercher à plaire au marché et au grand public. C’est là que des formes nouvelles s’inventent, que des expériences sont faites, bonnes et mauvaises, et qu’elles permettent d’entretenir un esprit critique. Tout n’est pas bon dans cette production dite expérimentale, mais il faut la soutenir, ce qui signifie financer des films de gens comme Boris Lehman, entre autres. C’est aussi un devoir pour la société parce que sans cet investissement, la diversité culturelle perd encore un peu plus de chance d’être réellement ancrée dans notre société. Quand on mesure tous ces enjeux – c’est bien le moins pour une journaliste professionnelle s’exprimant sur une création artistique -, on ne peut écrire un torchon comme celui publié par Le Soir le vendredi 20 août. Ne rien apprendre en regardant les films de Boris Lehman ? Ah non, pas de connaissances formalisées aussi rapidement utiles que ce que l’on peut découvrir sur les moeurs du poulpe dans un documentaire animalier. Pas ce genre de connaissance formelle dont on peut dire directement : « je ne le savais pas ». Mais, un mec vous parle, mots et images, durant des heures de sa vie, ses marottes, ses obsessions, son imaginaire, ses angoisses, et vous n’apprenez rien ? C’est quoi l’humain pour vous, dans ce cas ? N’importe qui peut le faire ? Allez-y, essayez, qu’on rigole. Heureusement, Madame Carine Bratzlavsky (Direction des Antennes Culture, Arte Belgique), réagit ce jeudi 26 août dans Le Soir. Il aurait été déplorable qu’aucune réaction n’ait lieu sous prétexte que Boris Lehman, tout le monde s’en fout, de toute façon. Parce qu’un article aussi indigne ne vise pas que Boris Lehman, mais est révélateur d’une mentalité, voire d’une presse qui n’a plus les moyens d’opter pour une ligne culturelle courageuse (on peut voir ici les effets négatifs à long terme du fameux « lâchez-vous » que la direction de rédaction avait adressé à son équipe, lors du lancement de la nouvelle formule du journal). Ça fait plaisir de lire qu’on n’est pas le seul à penser que cette journaliste était un peu « court ».Pour le reste, la réaction est un peu conventionnelle : « Faut-il rappeler que nombre d’œuvres inaperçues de leurs contemporains sont devenues des classiques et que ce qu’on nous invite à prendre d’emblée comme le dernier des chefs d’oeuvres aujourd’hui n’est bien souvent que l’effet de son budget promotionnel. » Je ne crois pas que Boris Lehman deviendra un classique adulé du grand public cinéphile un jour. Ça, ce sont encore des schémas anciens qui ne correspondent plus aux formes actuelles de reconnaissance et de légitimation de l’art. Il faut affirmer que, même si un cinéaste comme Boris Lehman ne devient jamais un classique, il faut le soutenir financièrement, l’aider à réaliser ses films. Il est le seul à pouvoir le faire et ça enrichit notre compréhension du cinéma, de la relation de l’homme à son double filmé. Il faut soutenir, encourager, financer tous les créateurs qui vont à contre-courant, qui sont lents, sont irrécupérables par quelque segment commercial que ce soit. Futurs classiques ou non. Sans cela, la créativité globale d’une société ne peut que péricliter, se fragiliser en perdant le contact avec l’audace, les folies, les tentatives inutiles, l’absurde, la démesure. Que nous détestions ou non ses films, nous avons besoin de Boris Lehman ! Il symbolise la possibilité de réaliser des films qui n’ont rien à voir avec rien, gratuits, déconnectés, et ça s’est précieux : ça maintient la possibilité d’un regard gratuit, un regard qui ne comprend pas toujours ce qu’il voit, ça c’est précieux. (PH) – Filmographie de Boris Lehman en médiathèque, et elle est bien là! – Boris Lehman et La Sélec _ Autre article « Comment7 » sur Boris Lehman, controverse et conférence à la Médiathèque –

La dépression politique nous pend au nez!

Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. », 474 pages, La Découverte 2010

Les portraits de personnalités politiques dans le journal Le Soir laissent tous poindre, à des degrés divers, l’emprise problématique du temps. Comment le maîtriser ou comment la politique peut encore y prendre pied et contrôler la manœuvre des changements sociaux. Jean-Marc Nollet donne l’impression d’être bien à sa place, synchro avec sa fonction et ses projets politiques initiaux, de ne pas s’en laisser conter, protéger sa vie privée et garder du temps pour respirer, « faire autre chose ». Il gère ! C’est limite fanfaron qu’il déclare : « L’avenir n’est désespéré que si on laisse les autres et les choses décider à notre place. Nous avons des cartes en mains. » Il faut encore voir si ce sont des atouts qui ont du poids ! Marie-Dominique Simonet souligne le rôle indispensable des vacances pour tenir le coup et parvient à en profiter. N’empêche, on sent que ce n’est pas facile quand elle avoue les difficultés éprouvées à oublier les dossiers, préalable à toute activité de ressourcement. Est-ce qu’elle y parvient ? « La journée, oui, mais pas la nuit. C’est un moment où on a moins le contrôle de soi-même, je dors assez mal. » Malgré le dévouement à sa fonction, elle n’hésite pas à dénoncer la « vie malsaine » que fait mener une carrière politique. Il faut ajouter à cela le diagnostic beaucoup plus clairvoyant et pénétrant de Laurette Onkelinck que j’évoquais dans un article précédent. C’est une situation qui devrait préoccuper les citoyens et forcer un vaste débat sur l’organisation du travail politique. Dans n’importe quelle structure ou appareil en train de voler, si des doutes sont émis sur la capacité du conducteur à maîtriser la manœuvre, il vaut mieux intervenir à temps ! Même s’il convient de nuancer les hypothèses formulées dans ce genre d’étude, le livre d’Hartmut Rosa représente une référence pour structurer le questionnement. Evoquant la lenteur des outils juridiques traditionnels, ainsi que celle de tout le mécanisme délibératif démocratique, face à la pression pour faire évoluer les lois devant gérer, par exemple, les conflits commerciaux internationaux, il cerne une opposition structurelle entre le temps de la modernité avancée et le temps du politique : « Dans la mesure où le temps propre du politique offre des résistances, qu’il est à la limite incapable d’accélération, la politique a perdu le rôle incontesté (désormais semble-t-il occupé par l’économie) qu’elle jouait dans la modernité classique, qui consistait à dicter le rythme des événements sociaux : ses horizons temporels présentent de plus en plus une structure paradoxale – le temps dans la politique offre désormais un visage extrêmement confus, ce qui bat en brèche la conception moderne classique du rôle de la politique dans le temps. » Quand on lit les aveux de fatigue, de mauvais sommeil, ou la lucidité inquiète de voir le temps s’ébouler, on ne peut que diagnostiquer que ces acteurs politiques vivent une perte de sens de leur fonction publique, de leur utilité sociale. Forcément, ce n’est pas bon pour nous si l’action de la politique sur la définition d’un projet de société est censée apporter aussi du sens à notre vie. Cette perte de sens résulte, sous les effets de l’accélération des transformations, d’une perte de perspective et d’un champ d’action de plus en plus restreint. « Dans la modernité avancée, le besoin de planification croît au rythme où se réduit la portée prospective du planifiable. Par conséquent, il y a de moins en moins de choses que l’on puisse régler une fois pour toutes, ou au moins pour la durée d’une ou plusieurs générations ; le futur prévisible se rapproche toujours plus du présent, de telle sorte que la politique doit se replier sur le mode du « bricolage », dominée par l’urgence de échéances, où les évolutions provisoires remplacent les grands projets d’organisation. Ce qui explique que les mêmes problèmes (comme par exemple les réformes des retraites ou du système de santé) réapparaissent constamment et à brefs intervalles sur les agendas politiques. La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif. » Les conditions sont ainsi réunies pour que les aspects nobles du métier se dévalorisent et pour que, comme dans les entreprises où la pression des échéances pousse les employés à ne plus être satisfait de leur travail, le personnel politique un peu conscient glisse vers le désenchantement voire la dépression. Et dans le quotidien, courant après le temps, les politiques perdent la main sur la manière noble d’effectuer le travail et, de ce fait, collabore à des systèmes qui amplifient l’accélération des rythmes sociaux et l’éboulement du temps politique, les engrenages sont implacables : « le débat argumenté cède la place à la lutte par les images et les symboles, qui se communiquent plus rapidement que les mots : la politique, dans sa lutte pour s’emparer d’une ressource qui diminue constamment – l’attention – courant ainsi le danger de se voir réduite à des questions de stratégie marketing. »   L’impact de cette situation se marque au niveau de la participation des citoyens aux consultations électorales. Quand on stigmatise, dans les phénomènes importants d’abstention, une perte de civisme, on fait peut-être preuve de complaisance. Le citoyen sent bien que le politique est réduit aux « stratégies de « bricolage », qui s’orientent au gré de l’urgence des échéances » et que ces stratégies « remplacent les conceptions politiques visant à organiser la société. » Il y aurait dès lors une rationalité certaine à se détourner des processus électoraux. Le verdict peut sembler brutal, mais il vaut mieux l’examiner (avec si possible tout l’argumentaire rassemblé par l’auteur du dans les 400 pages de son livre), en tout cas j’en dédie la citation à Monsieur Nollet : « Ce qui est éprouvé comme une période de crise n’est donc précisément pas une époque de grands bouleversements ou de grandes décisions, à laquelle on pourrait faire face, pour ainsi dire chronopolitiquement, par une réorientation de l’action politique. La crise consiste plutôt en ce qu’il n’y a plus rien à décider : les processus des activités sociales et les processus systémiques se sont autonomisés par rapport au gouvernement politique, privant ce dernier des fondements culturels de ce qui fait son sens. En dernière instance, ce phénomène peut lui aussi être interprété comme une forme de désynchronisation : les processus systémiques sont devenus trop rapides pour participer au contrôle des ressources de sens culturelles qui étaient à la base du projet politique unificateur de la modernité et de sa vision de l’histoire. » Hartmut Rosa, dans ses conclusions, n’en reste pas à un constat aussi sombre (il décrit bien comme étant notre réel, une situation que Jean-Marc Nollet caractérise comme désespérée). Il me fait plaisir en citant la conviction de Pierre Bourdieu que la sociologie critique « ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant ». Si elle est pessimiste c’est dans sa quête de moyens pour aider  favorablement les évolutions sociales. Dans le cas qui nous occupe, il faut souligner l’importance des industries de loisirs associées à celle de la communication dans la perte de « contrôle des ressources de sens culturelles ». C’est pour cela qu’une politique culturelle publique ambitieuse, s’appuyant sur les institutions de programmes, en vue de constituer un contrepoids efficace aux rythmes des pratiques culturelles dictées par les industries de programmes, est loin d’être un gadget ou une lubie pour quelques élites cultivées. (PH)  – Présentation H. Rosa, vidéo Youtube

La Sélec vagabonde

Sommaire désynchronisé. – La sélec 12 inévitablement reprend de face la question temporelle des créations artistiques et des pratiques culturelles qui doivent les accueillir. Inévitable, dès lors que l’on s’attache à lever tous les deux mois un tout petit bout de voile sur des artistes qui entrent, pour y rester, dans le patrimoine que constitue une médiathèque pour la mémoire collective, artistes et qui se situent loin des créneaux de diffusion grand public. Il y a des artistes qui accompagnent la vitesse des phénomènes sociaux ou qui contribuent franchement à l’accélération des transformations sociales en visant l’intégration des systèmes de production, de diffusion et de réception les plus rapides. Que ce soit calculé ou non, ils jouent tel segment prioritaire favorable, ils cherchent le bug, ils sont, dans l’intention, synchronisés avec les vitesses majoritaires. Et puis il y a tous les autres qui créent à des rythmes différents, produisent des œuvres qui ne fonctionnent pas vite et ne se comprennent pas instantanément. Des œuvres dont le potentiel de désynchronisation est important. Le fait de s’y intéresser, de vivre un instant à leur rythme et d’en tenter un commentaire à partager pose les bases d’un mécanisme de décélération et d’oasis temporels. Ce n’est pas qu’il faille jouer les uns contre les autres, mais empêcher que les uns disparaissent au profit des autres, nous avons besoin des différents registres (et de leurs formes de plaisir spécifiques) et des différentes temporalités (une forme importante de diversité culturelle). – Errances, vagabondages. – Plusieurs œuvres présentées dans cette Sélec traitent de vagabondage, positif ou négatif, constructeur ou destructeur. Vivre à un rythme différent, selon les conditions dans lesquelles cette expérience se déroule, débouche sur du bonheur ou du malheur. Dans « Gallivant », Andrew Kötting raconte une aventure où il s’agissait de prendre du temps : prendre le temps de passer des moments importants avec sa fille handicapée, condamnée. Mais sa fille étant par nature « lente », lui donner la possibilité de vivre à son rythme, de s’épanouir dans un flux de vie adapté à sa manière de sentir, avec les gens, les paysages. Il n’en découle pas un documentaire qui met la larme à l’œil mais une construction singulière, à mi-chemin entre le reportage, le journal de bord, le collage poétique, la fiction artisanale, le cinéma expérimental. À l’opposé de ce nomadisme répondant à un projet mûrement réfléchi, On the Bowery, suit « pendant quelques jours et quelques nuits, l’errance urbaine – entre trottoir, « rades » miteux, back alleys et dortoirs de l’Armée du Salut – d’un ex-ouvrier du chemin de fer cherchant, tant bien que mal, à rebondir dans la vie plutôt que de sombrer corps et âme. » (Ph. Delvosalle) Le cinéma offre là un exemple magistral d’individus désynchronisés de force, jetés du train en marche et cette errance, petit à petit, détruit, lamine, entraînant des pathologies d’exclusion très lourdes comme l’a montré Catherine Malabou. Il y a bien entendu, alors, le vagabondage sublime, mythique, celui de Don Quichotte et que permet d’embrasser du regard comme jamais sur un écran, le film dépouillé, rude et lyrique  d’Albert Serra, Honor de cavalleria. En noir et blanc, avec des acteurs non professionnels « régionaux » (en osmose avec les lieux, façonnés par eux). Le chevalier est là, son armure, son cheval et son fidèle suiveur, Pancha, plantés dans un vide sidéral, la nature à perte de vue, le ciel, l’horizon, le vent, les herbes, les arbres, une immensité habitée dont ne sait trop quoi et qui rend fou. Une immensité nue, vierge, qui à la longue donne l’impression d’être en dialogue direct avec Dieu. Le vide et l’ennui au cœur de l’errance fantasmatique. Car cette âme de Quichotte qui erre superbement anachronique dans le silence et le rien des nuages, de la chaleur et du vent, on la touche, on la cherche dans chaque instant où l’on se retrouve un peu en marge, distancé, ailleurs, critique, repoussé, seul. Le Roman de la Rose, composé sur plusieurs siècles, introduit déjà à des processus de création très lents – lenteur rendue possible parce qu’en ces siècles lointains la culture conservait son climat principal durant plusieurs générations –  en évoquant des cheminements sentimentaux qui ne peuvent que prendre leur temps. Mais en rapprochant cette œuvre des XIIIème et XIVème siècle à une œuvre actuelle de Luis Andriessen, Garden of Eros, Catherine de Poortere met en avant une discipline d’écoute capable, en sollicitant plusieurs strates de références temporelles acquises par l’expérience et gardées en mémoire, de faire naître des contemporanéités imprévues entre des musiques d’époques différentes. « L’écoute est double : conditionnée et personnelle. Elle raconte des histoires avant de transmettre l’Histoire. Dès lors, elle génère une contemporanéité persistante : il ne s’agit ni de fatigue ni d’excentricité intellectuelle. » « Or ces deux disques peuvent constituer une expérience d’écoute unifiée. On se prend à déambuler de l’un à l’autre, à les explorer comme des jardins imaginaires, celui de la Rose et celui d’Eros. Tantôt les chemins sont les chants, tantôt des cordes âcres tendues sur un silence vaporeux. » Il faut ouvrir à ces pratiques d’écoute qui rompent et complexifient les temporalités simplissimes de la segmentarisation marchande des musiques. Pas moyen autrement d’offrir des « oasis de décélération » où l’écoute devient réellement source de satisfactions. – Autres espaces et décalages – C’est l’appel impérieux aussi de faire exister son propre temps que l’on devine dans le travail de Daniel Lopatin (Oneohtrix point never, un nom déjà complètement d’un autre temps !) inspiré « de ses longues ballades en voitures dans la campagne paumée d’où il provient. » (B. Deuxant). Il a fallu cette époque où il prenait le temps, où il « perdait son temps » en longues ballades dans des campagnes paumées pour engranger un matériaux, un ressenti qui continue aujourd’hui à motiver ses créations musicales.Dans la manière dont en parle Benoît Deuxant, on capte tout de suite l’importance de cette problématique du temps, de la vitesse, de la nostalgie, du sur-place, où les nappes de claviers jouent le rôle d’agent de freinage : « Ce n’est toutefois pas la frappe stricte des batteurs du Krautrock qui l’inspire mais bien les nappes de claviers extatiques de la Kosmische Muzik de Klaus Schulze, d Tangerine Dream, ou de Popol Vuh, plus que les formations rock à guitares. Ses morceaux sont construits par empilage, en accumulant des nappes de drones électroniques les unes par-dessus les autres, mais surtout agrémentées d’arpèges telles qu’on n’osait plus en faire depuis longtemps. Par un effet anachronique intéressant, c’est sur des synthétiseurs typiques des années 1980 – Yamaha, Akai, Rolland – qu’il revisite la musique planante des années 1970. » (B.Deuxant) Le décalage temporel est aussi dans la dynamique d’Inca Ore, au niveau des formes choisies qui désorientent la perception chronologique et spatiale – de quand et d’où ça vient ? – que des sujets qui, avant de prendre forme, ont pris le temps de poser un regard attentif sur ce qui se passe autour de soi. La désynchronisation opère déjà dans le parti pris de rompre avec le « confort angoissant de la plastic pop », et de se tourner vers une « pop mutante, dégénérée, retournée à l’état sauvage ». « Ici, c’est la voix qui est mise en avant, au service de textes dédiés à ses voisins, une famille chinoise, les patients d’un hôpital psychiatrique, une voyante extralucide, etc. L’album sonne comme une cassette trouvée, et on ne sait pas toujours, derrière le son pourri de la bande qui siffle, si ce qu’on entend est une berceuse ou un hurlement. » Est-il possible de décélérer plus efficacement l’audition de la musique, en accidentant aussi judicieusement les procédés qui voudraient qu’aussitôt une musique produite et diffusée elle soit absorbée par l’oreille correspondante, conditionnée !? la vitesse technologique qui banalise « l’accès aux musiques » en niant l’importance de ses contenus se trouve ici complètement pervertie : « on dirait une vielle cassette trouvée ». Et en même temps, de suite, on sent un potentiel narratif inédit, intriguant. – Le temps du poster. – Bruno Vande Graaf a réalisé le poster de ce numéro 12. Une grande page divisée en carrés, plus ou moins le format CD, qui figurent les fenêtres donnant sur les « niches ». Chaque image est différente, donne la mesure de la dimension singulière des œuvres présentes. Chaque image est une sorte de remix de l’image que les musiques ou les films donnent d’eux-mêmes dans la manière de se nommer. Chaque image reprend un élément du visuel, ou une transposition de ce visuel dans un autre registre en se mêlant à l’imagerie personnelle de l’artiste plasticien. L’imagier dès lors illustre à merveille comment l’illustrateur, ne connaissant à priori quasiment rien des musiques et des films de La Sélec 12, les rencontre, finit par avoir une histoire personnelle avec chaque musique et chaque film. C’est la trace tangible qu’en y consacrant du temps on en tire quelque chose qui enrichit l’imaginaire, la mémoire et se donne à voir à d’autres (la preuve, voici un poster à afficher). Ce que ne peut faire cristalliser une consommation rapide ou que ne fait plus percoler une adéquation trop systématique entre ses goûts et les musiques et les films que l’on fréquente (« vous avez aimé ceci, d’autres qui partagent votre avis ont aussi aimé cela… »), une manière de vivre où l’on ne veut plus perdre du temps à chercher les œuvres qui nous conviennent, ce qui ne se fait qu’en se confrontant tout autant à des œuvres qui ne nous plairont pas, mais contribuent à mieux nous faire comprendre ce que l’on attend de l’art en général. Un type de relation à la pratique culturelle que les médiathèques et les bibliothèques doivent encourager : c’est cela même, la « lecture publique » !! – En plus. – Un peu hors de la thématique que j’ai voulu cerner ici, La Sélec 12 inclut des textes de Catherine Thieron et Yannich Hustache. Sommaire complet sur le site de la Médiathèque. – Article sur Bruno Vande Graaf

La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

Street art des vacances

La nature, la montagne, les villages pas très peuplés, le terrain n’est pas propice au street art ! Je ne parle pas des murs abandonnés, des vieilles granges, des constructions publiques le long des routes, des boîtes électriques, couvertes de signatures… Je n’ai pas cherché, ce n’était pas l’objectif, mais j’ai vu peu de choses. Tout de même un très beau papier collé à Sauve, village médiéval abritant, selon les rumeurs, pas mal d’artistes. Dans une petite cour, sur un tuyau d’évacuation d’eau, un torse qui porte sa tête, dans les mains, à hauteur du ventre. Peut-être la tête d’un autre ? Est-ce une tête décapitée ? À regarder de près elle semble sortir du ventre. À la place du chef, sur les épaules, une lettre A, bancale. Un être en forme de rébus. Sauve prépare sa fête médiévale, tous les habitants participent à la décoration, les ruelles sont pavoisées. Toiles peintes « maison ». Lors d’un passage à Nîmes, rien vu grand chose (mais pas cherché, je m’en tiens à ce qui saute aux yeux selon le trajet prévu), une tête avec mention « 3ile » (île de la tentation ?), et un autre pochoir barbouillé que j’aime pour ses ratures, tête perdue dans les bavures d’encre. À Uzès, on ne doit pas tolérer l’impression d’œuvres libres sur les murs classés. Deux ou trois interventions criardes, ici ou là, mais surtout, placé en hauteur, ce pochoir de deux briques colorées, fines, précises, superposées, presque interpénétrées, évoquant en un mouvement aérien suspendu, toute l’ingéniosité et les combinaisons infinies du principe Lego. Appel à l’imagination des formes simples en faisant ressortir la monotonie de la pierre historique. Dans Avignon, agitée par la fin de son festival, il était possible, en cherchant bien, d’effectuer une fameuse moisson. L’art appelle l’art ! Déjà, ce placard hétéroclite autour d’un papier collé, tête de punk héraldique aux polarités bien tranchées (positif vs négatif), autour duquel quelques pochoirs cinéphiles se sont rassemblés : une créature bicéphale de Manga, une silhouette d’Al Pacino mafieux, la lune éborgnée de Méliès. Pas très loin, un homme strié de fatigue, anonyme marqué par une histoire éprouvante théâtralisée à même la peau (rides, réseau de lignes), bascule hors du mur. C’est signé « enim », pas un débutant si les documents trouvés sur le Net lui correspondent. Dans une ruelle près du Palais, au fond d’une niche qui pourrait héberger l’image d’un saint ou d’un personnage historique, la silhouette expressive d’un corps moderne ensauvagé, bête de scène entravée, révoltée. La grande image du vélo méticuleusement démonté, exposé en pièces détachées, amuse (avec adresse flikr). Et j’ai un faible pour ces silhouettes d’encre presque informes (déjà présenté ici des sortes de poux accrochés au crépi de murs parisiens), élément d’un bestiaire approximatif, éclaboussé, ici une bestiole entre micro-éléphant et puce-géante, trompeuse et suceuse, en lévitation au-dessus d’un cœur « love ». Plus humbles, les pierres usées, polies, sont copieusement dessinées et écrites. (PH) – Site de « umin »

Jour du poisson

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 2010

Miquel Barcelo, « Terramare », Avignon, 2010

Le lointain. – L’installation d’œuvres de Miquel Barcelo en plusieurs lieux de la ville d’Avignon ne manque pas, malgré une bonne part de concession au moment estival – injecter du culturel à la vacuité touristique voire contribuer à la marchandisation de l’art de moins en moins financé publiquement -, de mettre en présence avec du lointain, un appel de ce qui ne se laisse pas facilement ramener à un commencement rationnel. Peut-être que cette résurgence du lointain et de ses effets stimulants – le plaisir de fantasmer d’autres origines – est ce que l’on peut attendre de mieux d’une manifestation artistique ? En tout cas, selon la manière de concevoir le lointain que développe Annie Le Brun réglant ses comptes (nos comptes) avec Heidegger et sa tentative radicale d’enterrer Primitif et Sauvage au nom d’une origine civilisationnelle basée sur l’essence de l’excellence grecque. « … La conquête du lointain rend proche la possibilité d’autres commencements qui, à elle seule, ébranle non seulement l’idée d’un commencement mais avec elle les fondements de l’ordre classique. C’est justement cette altérité multiple que Heidegger doit nier, pour faire coïncider son idée du commencement avec l’irruption d’une pensée grecque, d’abord envisagée comme bond hors du « primitif », pour la raison que « l’initial authentique n’a jamais l’aspect débutant et primaire du primitif », alors même que le « primitif reste toujours dépourvu d’avenir parce qu’il n’a pas l’avance donatrice et fondatrice du saut originel. » ». – L’abîme avant la forme. Contre l’ethnocentrisme. – Superbe ignorance fasciste de ce que l’art moderne, fasciné par l’art des « sauvages », tentera de saisir et d’effectuer, soit ouvrir des brèches dans l’ethnocentrisme. « Autant à travers le goût des objets qu’à travers l’intérêt porté à l’étude des civilisations d’où ils proviennent, se laisse voir une brèche grandissante où réapparaît, telles la vague et son écume, tout ce que l’ordre classique et ethnocentrisme progressiste du XIXe siècle avaient méconnu, exclu ou tenu à leurs marges, concernant aussi bien idées, pratiques ou sentiments que matières, manières et perspectives. » Picasso, Matisse, Derain, Vlaminck « ne sont pas d’abord en quête de formes nouvelles, comme on l’a prétendu, mais de beaucoup plus ». Un plus qui correspond à ce qui illumine Aby Waburg en présence des indiens Hopi et de leurs serpents, le conduisant à une relecture globale et bouleversée de toute l’histoire picturale occidentale et surtout de sa période phare de la Renaissance. C’est la recherche d’une « communication par l’abîme » entre « jungle lointaine et jungle des profondeurs », le maintien de la nuit et du noir en leur mystère natif, rempart contre le totalitarisme du tout élucidé et source d’énergies à opposer à une « marchandisation intensive qui, jouant de l’impact des marques pour mobiliser les connotations affectives, réussit à imposer à travers les plus dérisoires des modes ses interchangeables « objets cultes ». » Annie Le Brun s’attache à rendre possible et efficace une géologie du sensible qu’elle oppose à l’archéologie du savoir de Michel Foucault (parmi ses bêtes noires ? comme Deleuze ?!), en ce sens où l’archéologie du savoir « renvoie à un ordre à dégager de l’état des choses » alors que la géologie du sensible « ouvre à des systèmes de mouvances susceptibles de révéler non un envers du décor mais un en deçà où, de l’instabilité même des forces en présence, peuvent se dégager de nouvelles perspectives. » Dans le fil de cette évolution du sensible, elle en vient à stigmatiser ce que la muséographie a fait des objets primitifs, ceux là même qui excitaient le désir d’art des Picasso, Matisse, Gauguin et qui, enfermés dans un musée des arts premiers, « offre le visage finalement rassurant d’une altérité esthétisée, échappant à l’histoire, dans un espace clos » (Benoît de l’Estoile) pour les rendre plus « aptes à la consommation esthétique qu’en font désormais les sociétés occidentales ». La dimension incalculable de l’exploration artistique des autres civilisations, constituant un départ vers l’inconnu à travers de multiples objets tels que masques, outils, parures et armes, se trouve mise au pas en victime d’une « gigantesque déforestation sensible que plus rien aujourd’hui ne semble pouvoir arrêter ». – Paysage, forêt et chasse à l’obscur Le danger culturel de cette déforestation est de perdre le contact avec la « cours éperdue vers l’obscur » qu’Annie Le Brun voit dans le célèbre tableau d’Uccello, La Chasse, et dont elle livre une interprétation réjouissante (c’est le genre d’interprétations d’œuvres qui devrait fourmiller en médiathèque, en bibliothèque, dans les musées où les institutions culturelles doivent justifier leur existence par la médiation, par l’accès préparé à l’incalculable). Elle rappelle au préalable le vertige et « la peur dans la pensée » recherchés par les artistes perturbant les classicismes et académismes, Dante, Sade, Rimbaud… La forêt obscure qu’ils explorent est « intérieure mais aussi que cette forêt-là marche au-devant de tout avenir ». La toile d’Uccello aura été considérée par ses contemporains comme singulière, déconcertante (selon l’étude de Franco et Stefano Borsi). Au-delà de la scène de genre convenue, les techniques surprenantes utilisées par le peintre mettent en place les conditions pour représenter une chasse d’un autre genre. « De sorte que gibiers, chiens et chasseurs ne sont plus que les points mobiles d’une course éperdue vers l’obscur, redoublée par l’apparente immobilité des choses de la nature, et particulièrement celle des grands chênes-parasols dont les troncs sombres rythment la profondeur de l’espace, pour révéler d’autant plus violemment de quelle ténébreuse communauté participent également animaux sauvages, bêtes domestiquées et hommes. » La peinture d’Uccello effectue ainsi une « effraction » dans « l’ordonnance d’un paysage jusqu’ici censé contenir la vision » et, par un « système de fuites d’une grande complexité », laisse surgir un redoutable « effroi » qui « double la force centripète de la composition ». – Entre terre et mer. – Toute proportion gardée, quelque chose d’un départ renouvelé vers le sauvage et le primitif, vers l’obscur et son effroi se dégage du travail de Barcelo. Selon le titre, Terramare, l’ensemble se situe dans une phase indistincte de l’évolution où les questions d’origine et d’aboutissement se confondent. À la manière de ces étonnants portraits, réalisé avec du kaolin (argile) et de l’eau de javel sur papier noir, où la sainteté et la monstruosité, l’humanité et l’animalité, la suavité spirituelle et la cruauté charnelle se superposent, cohabitent, tuméfiées, exténuées, des contemplatifs torturés par les horreurs contemplées, yeux arrachés d’en avoir trop vu, chair pourrie d’avoir trop reniflé la pourriture. L’œuvre est très diversifiée, du figuratif à l’abstrait, du narratif au mutique, du lumineux au sans espoir, elle déclenche des ressentis complexes antagoniques, elle oblige à la mobilité émotionnelle, aux passages, elle joue contre les certitudes et la tranquillité. Les techniques aménagent d’habiles transitions entre nature et culture, toiles et matières premières, dégageant des reliefs expressifs qui ont la force de peintures « premières ». Ainsi les séries « aubergines », incluant des fragments de légumes, peintures, dessins et papiers mangés par les termites. La nature morte est géographie. « Dès que j’ai commencé à faire ces œuvres avec les termites, j’ai tout de suite pensé aux cartographies. On essaie de faire des cartes de pays que l’on ne connaît pas, on fait comme ces cartographes de l’époque, d’ailleurs. Ils travaillaient eux-mêmes avec des navigateurs avec qui ils dialoguaient, ils dessinaient des choses qu’ils n’avaient jamais vues », mais qu’on leur racontait. Par l’intervention des termites, la création inclut une part d’œuvre de destruction (et d’aléatoire). Un peu comme ce spectacle réalisé avec Josef Nadj dont une vidéo est diffusée à la Collection Lambert. À première vue, deux protagonistes s’acharnent méthodiquement sur un mur de terre et ses décorations, en vue de l’effacer, de le réduire à néant. Mais sur la longueur, c’est tout autre chose qui apparaît : en même temps qu’ils le détruisent avec énergie, ils le réinventent, ils y apportent de nouvelles formes, de nouvelles composantes, ils le transforment. Une manière de représenter l’énergie créatrice du peintre qui semble germer, mûrir, éclater au cœur d’une caverne pour en décorer les parois, caverne où il cherche à imaginer les couleurs, la lumière, leurs fusions charnelles, musclées. Comme ce grand format où, après avoir roulé et s’écraser un peu, virer de couleurs et libérer des ombres pâteuses, des tomates s’immobilisent sur fond blanc, superbes et blessées. Comme un jet de dès pulpeux, un événement tomaté. – Masques et gisants. – Dans la grande chapelle du Palais des Papes sont exposés les plâtres ayant servi à réaliser plusieurs sculptures en métal (dont le fameux éléphant sur la trompe). Ce rassemblement, dans ce genre d’endroit, de ces créatures blanches en devenir, bloquées dans un stade intermédiaire (purgatoire, limbes), empreintes d’une imagination fantastique en attente d’être moulées pour être accomplies, « incarnées », a quelque chose de magique. L’effet est de brouiller légèrement les repères temporels, les distinctions entre œuvres en gestation et œuvres finies. Ça flotte, ça bouge. Une impression renforcée par la juxtaposition de figures de poissons avec des thèmes d’architectures ou de sculptures historiquement bien datés. Le brouillage semble dire que ces vieilles pierres figuratives, commémoratives, doivent porter notre esprit beaucoup plus loin, aux premiers rois poissons, aux royaumes situés aux frontières de l’animal et de l’humain. Même chose avec les masques d’ectoplasme recouvrant (épousant comme un saint suaire)) le visage des gisants. Une tête d’âne, un crâne de chien, un sanglier, un gryphon et, éparpillées sur la muraille, à l’endroit même où avaient été fixées lors d’une exposition historique, des œuvres de Picasso (un de ceux qui a le plus « restauré » le Sauvage), des masques, des caboches, des ombres, des gueules obscures et sommaires, en terre cuite, réalisées à partir de vieilles briques, achèvent de créer la présence d’un bestiaire réfractaire, intemporel, dont les grondements et aboiements silencieux contribuent à estomper les barrières entre animal, végétal et humain, entre les différents stades des formes vivantes réelles et imaginaires, entre le « primitif » et « l’évolué ».  (PH) – Autre présentation du livre d’Annie Le Brun. – Miquel Barcelo à Avignon. –

Garrigues vs oasis

On explore peu la manière dont on se fait prendre par un paysage. Ça se dit et s’explique difficilement, cette force qui nous laisse imprimés dans quelques paysages types qui nous ont fait forte impression. On y reste, on en devient partie intégrante, virtuellement certes, mais on y vit, on vit avec eux dans la mesure où ils nous aident à penser en images, en formes, en lumières, ils alimentent un mode de formulation et de conceptualisation qui échappent aux mots, tout en l’alimentant (les mots ont besoin des non mots). Je suis passé là à vélo en 2008, un peu par hasard, dans la chaleur parfumée d’une heure matinale, en m’écartant de la route principale, l’objectif étant d’aller voir le Pic Saint Loup. La route serpente et je vais suffisamment vite pour ne pas pouvoir détailler de quoi est fait le paysage. Il semble aride, limite monotone, mais poussant ses caractéristiques à l’excès, il fait l’effet d’une enclave éveillant le désir d’y rester. C’est en effet une plaine protégée par des hauteurs boisées et promontoires rocheux. Après quelques kilomètres on traverse le village ombragé de Pompignan qui distribue l’accès vers Saint-Hippolyte-du-Fort ou Ferrières-les-Verreriess, chaque fois en imposant le passage d’une colline ou une grimpette à flanc de coteau, la plus belle échappée étant celle vers Montpellier, tracée par une belle route platanée, droite vers le Causse de l’Hortus au sommet duquel on accède par un beau casse-pattes, un col en miniature, une belle route en lacets comme celle que l’on trace de la main dans les buttes de sable, à la plage. Une fois en haut, c’est tout droit dans le causse, petite forêt, prairies sèches, caillasses, à droite la vue sur les Cévennes s’élargit, on aperçoit l’Aigoual. Au bout du causse, on redescend en zigzag et l’on déboule dans le florissant et épicé vignoble du Pic Saint Loup. Mais l’enchantement particulier du vignoble Pic Saint Loup ne faut pas oublier la traversée de cette garrigue exemplaire, cet espace désertique bordé par les contreforts cévenols marque l’imagination. Dans le mécanisme de cet attrait, il est forcément question de vitesse et d’inertie. Dans un monde où les moyens d’aller toujours plus vite sont légion, faire du vélo en cherchant, selon ses capacités naturelles, à atteindre les meilleurs vitesses, a quelque chose d’archaïque. Même si les machines sont sophistiquées et les costumes de la plupart des pratiquants criards, l’attirail reste rudimentaire l’organologie corps-vélo-route, sommaire. C’est déjà, de toute façon, se mettre en vacances du rythme social effréné. C’est le genre de panorama étendu, faussement plat, rapidement embrassé du regard – on croit n’en avoir qu’une vision générale mais je suis certain que le cerveau enregistre beaucoup plus de détails, prend l’empreinte du paysage -, qui crée cette sensation de nous retenir en formulant, à la manière des chants de sirène, une incitation à l’anachronisme que tout le corps entend et ressent. Car vivre au rythme de la vie qui est en phase avec ce type de nature, vivre en phase avec ce qui se passe là, c’est forcément rompre avec la vitesse quotidienne de la vie moderne laborieuse, c’est épouser l’anachronisme, abandonner, se reposer, bifurquer, renoncer à être actuel (« langage, vêtements, carnet d’adresses, connaissance du monde et de la société »). Ce sont des « oasis de décélération » pour utiliser l’expression de Hartmut Rosa dans « Accélération. Une critique sociale du temps ». Comparant l’effet de l’instabilité sociale due aux changements incessants à une situation d’éboulement géologique : « Comme à l’occasion d’un tremblement de terre, toutes les couches (du sol) ne se déplacent pas ici au même rythme : on assiste à des phénomènes de désynchronisation par lesquels différents domaines se déplacent à des rythmes divers ; des « oasis de décélération » isolées se recréent en permanence qui, comme des blocs de granit qui restent immobiles durant un tremblement de terre, promettent une stabilité limitée dans un environnement qui se transforme à un rythme vertigineux. » Voilà, on pénètre dans certains lieux – idéalement à pied lors d’une randonnée assez longue ou à vélo – en y sentant cette possibilité de désynchronisation stable, comme une chance, la retrouvaille avec un élément perdu, l’hypothèse d’un ressourcement (mais ce n’est jamais, pour autant, acquis !). On sait que pour creuser l’impression première que dépose ce paysage en nous, soit pour comprendre et jouir de son empreinte déjà installée dans notre imaginaire, il serait nécessaire d’en établir une topographie détaillée, de vivre à son rythme. Celui des gens qui y habitent, en partageant leurs récits, leurs connaissances orales du lieu, en répertoriant faune et flore (pas formellement, mais en immersion sur le terrain, en observatoire), épouser et éprouver les reliefs, s’imprégner des jeux d’ombre au fil des heures… Bref, freiner, descendre de bécane, passer d’un état à un autre. L’aspect aride de cette inattendue plaine de Pompignan tient à la saison : au printemps, l’impression est sans aucun doute très différente. La zone est protégée, classée Natura 2000, cela peut expliquer une fécondité peu courante : à l’orée des bocages de petits chênes, je n’ai jamais vu voler autant de lucanes, ces grands et splendides longicornes noirs, intrigants. Dès la nuit tombée, une multitude de chants de petits hiboux forme une polyphonie techno douce et bucolique, envoûtante. Le sol est brûlé, mais la diversité de plantes est impressionnante, réduite à l’état de trames filées. Les vols irréguliers et le chant rigolo des guêpiers, l’apparition de huppes, achèvent le tableau d’une vie empruntant des formes moins connues, rares, disparues ailleurs, d’un écosystème préservé (illusion). La diversité florale comme spectrale du fait d’être séchée sur place, en bout de vie, est certainement perceptible par les sens seconds du randonneur ou du pédaleur, dès le premier passage. En été, ce sont les épines de Jésus, buissons couverts de fleurs jaunes, qui attirent le regard, foisonnant. Ils étaient autrefois mangés par les moutons. Les troupeaux sont moins nombreux, les bergeries camouflées dans le paysage sont recyclées en maisons ou gîtes de tourisme, mais il en reste, actuellement en alpage. Sur les collines basses, il y a quelques hameaux dissimulés. La carotte sauvage se retrouve du nord au sud, mais elle est particulièrement belle quand elle recouvre des champs entiers comme ici, bordée de chardons bleu ciel, pas loin de quelques parcelles de céréales dorées. Il y a bien entendu des vignes, Pompignan possède sa coopérative et, là et plus loin, de jeunes vignerons cherchent à donner une identité à des cuvées du « piémont cévenol », façon bio. Mais il y a aussi, quotas obligent, des vignes arrachées, pas mal. Dans le village, une boulangerie épicerie, un bar brasserie irrégulier. Vie sociale ténue, perspective économique fragile. C’est pourtant en traçant sa route, entre sport, nature et médiation culturelle, dans ce genre d’élément rayonnant, entre vitesse et point mort, que l’on imagine brièvement d’autres vies, d’autres organisations, d’autres possibles. Un bar, un vigneron, une halte à l’ombre, ça suffit. (PH)

Du noir et du rien dans l’été

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 273 pages, 2010

Les Rencontres d’Arles, Photographie 2010, « Du lourd et du piquant ».

Une lecture de vacances idéale qui secoue l’esprit et les sens par sa transversalité saisissante, tranchante, entre les genres, entre les auteurs et les objets appréhendés, par ses formules expertes qui débusquent les contresens et les lâchetés des constructions intellectuelles dominantes, font jaillir la nuit ou l’aveuglement, selon une technique éprouvée pour voir les choses autrement, s’extirper des consensus. Bref, une respiration mentale. A l’heure où l’on cherche le soleil, un précis pour renouer avec la fulgurance du noir! On ne partage pas forcément les points de vue l’auteur, non dépourvue de partis pris et agie par d’autres sortes de conventions, mais au moins elle ouvre les yeux, fait sentir autrement, dénonce quelques trompe-l’œil notoires, en passant d’une écriture poétique qui fait office d’attaque à un style philosophique rigoureux et limpide dans son argumentaire, pour terminer par des estocades critiques raffinées autant qu’imparables. Elle fait réfléchir, par le style et les idées, et du coup, par comparaison, on se rend compte qu’on avale, tout au long de l’année, beaucoup d’écritures qui ne font pas réfléchir, précisément. – Rien et Hugo, la lune et le réseau informatique. – Le titre est une phrase de Victor Hugo regardant le ciel et la lune à travers un télescope, en 1834. Le télescope littéraire d’Annie Le Brun est braqué sur notre réalité – sociale, technologique, intellectuelle, culturelle – et elle s’attache à en décrire le rien. Avec la même précision qu’Hugo décrivant ce qui restait pour l’entendement humain une contrée inconnue, irreprésentable, fantasmatique. Non pas pour dire que ce qui agite et préoccupe principalement le quotidien de notre modernité ne vaut pas grand-chose, mais qu’est en train de s’éclipser le rien, le lien au rien, à l’informe, au noir et au gouffre. La perte du négatif. « Epuisées d’être sans cesse recyclées, les idées et les formes ne semblent même plus pouvoir t changer quoi que ce soit. Un acquiescement général à ce qui est s’impose comme la marque de ce temps. Au début du XXe siècle, Georges Darien remarquait que les bourgeois aiment tant regarder la mer, parce qu’elle n’arrête pas de travailler. Aujourd’hui nantis et déshérités de tous pays font preuve de la même tendresse pour le réseau informatique. Son agitation continuelle fascine jusqu’à ceux qui n’y ont même pas accès. » – Des ruines au noir profond. – En évoquant l’importance croissante des ruines constituant un genre précis dès le XVIIème siècle, avec tout ce que cela exaltait comme expérience esthétique et philosophique, comme preuve que la sensibilité et l’imaginaire ouvraient de nouvelles régions cruciales de l’âme où descendre dans une mise en question radicale de l’humain, Annie Le Brun rappelle ce qui se passe réellement dans cette aventure artistique : « La nouveauté est dans ce mouvement de descente soudain amorcé par la découverte d’une obscurité fascinante d’apparaître sous la pression d’une clarté qui, paradoxalement, menace toute lumière. Comme si, entre cette « énorme profondeur obscure » et la « nuit du monde » dont Hegel va se réclamer, une quarantaine d’années après, quelque chose devait se passer dont la ruine aura été à la fois l’étrange révélateur et l’improbable conducteur. Comme si la ruine avait fait passerelle, au-dessus d’un abîme qui, à mesure que l’idée de l’au-delà disparaît, ne va plus cesser de se creuser et d’attirer l’individu vers les souterrains du monde intérieur. » Elle rappelle ensuite le rôle de Sade qui, au niveau du désir, confronte le lecteur avec un inconscient en forme de monstre sans nom, inexploré, pour souligner que ce qui s’éprouvait alors, par ce biais défricheur de la littérature, n’est toujours pas terminé. Il importe de le penser, d’y revenir, de s’en inquiéter, de s’enquérir de ce patrimoine de l’imaginaire. Car, « ce qui advient là, voilà plus de deux siècles que tout concourt à l’occulter. Il s’agit de la découverte du noir comme énergie qui fait scandaleusement lien entre l’organique et l’imaginaire. » Et ce noir est énergie à condition d’accepter sa valeur et sa signification, à savoir que « le noir serait en l’homme le sens de l’inhumain dont il participe. » – Nuit effroyable. – Les gouffres et les tourbillons intérieurs que sonde et révèle l’imaginaire (peinture, poésie, littérature) auront été clairement vus et identifiés par Hegel comme le spectacle d’une «nuit effroyable » dans le regard de chaque être humain. « Sans cette fulgurance, jamais il n’aurait pu envisager à quelle profondeur s’enracine le négatif, et, par là même, y trouver la justification physique, la raison sensible, de le conceptualiser en contradiction nécessaire agissant à l’intérieur de tout phénomène, comme il y parvient deux ans plus tard dans La Phénomènologie de l’esprit. » Les premiers chapitres du livre d’Annie Le Brun retracent ainsi la manière dont Hegel à neutraliser le noir, le gouffre, la nuit, en élaborant un système philosophie pour rendre acceptable la cohabitation avec les formes démesurées, extravagantes de ce rien traumatisant, en conceptualisant ce que l’imaginaire montrait sans entraves. Dans la manière dont Hegel « réussit à conjurer l’émergence du noir », elle voit un moment fondateur de la raison occidentale qui va dorénavant se fermer à l’animal, au primitif, et tirer de ce renoncement raisonné à la nuit la preuve de la supériorité de sa pensée. Avec instauration de la césure entre sensible et pensé. « Il y parvient au prix du coup de force qui consiste à ramener le sujet dans l’univers du Logos. Moment décisif d’une violence inouïe, au cours duquel Hegel fait tout pour se dégager de la « nuit de l’esprit », en prenant le risque d’en passer cette fois par une autre folie, celle inverse de nier la totalité du monde sensible : « Ce n’est d’abord que dans le nom que, à proprement parler, l’acte d’intuitionner, ce qui est animal ainsi que le temps et l’espace sont surmontés. » Rien de moins. » Et c’est la construction de la solution hégélienne, la négation de la négation : « Toute la violence, d’abord exercée par l’esprit pour s’approprier l’image, est ici retournée contre elle-même en négation de la négation qui, apparaissant sans doute comme telle pour la première fois dans la démarche de Hegel, inaugure une dynamique d’ordre, indissociable du langage : « Le monde, la nature n’est plus un royaume d’images, supprimées intérieurement qui n’ont aucun être, mais un royaume de noms. » Et pour qu’aucun doute ne soit possible, après avoir rappelé « qu’Adam a donné un nom à toutes choses », Hegel souligne à quel point « ce travail est le premier agir intérieur sur soi-même, une occupation entièrement non sensible et le commencement de la libre élévation de l’esprit, car celui-ci est devenu lui-même son objet. Un travail bien supérieur à l’occupation puérile portant sur les images extérieures, sensibles ou peintes, sur les plantes, sur les animaux : avoir une grande gueule, une crinière blonde, une longue queue, etc. » La dialectique comme œuvre d’occultation, comme travail pour substituer la faculté de dire et de nommer à celle de voir et d’entendre, pour que les mots et la possession des noms définissant els choses supplantent les images et l’imagination. Sans doute mesure-t-on mal les conséquences de ce revirement ou tour de vis conceptuel : « Opération d’occultation magistrale qui, jusqu’à aujourd’hui, continue d’induire une orientation majeure de la pensée occidentale. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, l’une de ses plus inquiétantes conséquences réside non pas tant dans l’affirmation d’une définitive suprématie de la raison sur la sensibilité que dans l’impossibilité supposée de représenter ce qui n’est pas réductible à son ordre. Car si la négativité est à juste titre tenue pour l’énergie motrice de la dialectique hégélienne, celle-ci n’en résulte pas moins de la dissociation du négatif d’avec sa nuit originaire, qui, chaque fois, réaffirme la nécessité conceptuelle de cet arrachement de la négation à l’imagination. Ce qui revient aussi à réitérer, à travers le rejet de l’image, celui de la nature. Et vraisemblablement moins de la nature qui nous entoure que de celle qui nous hante. » – Flux d’images aux Rencontres photographiques. – Le flot d’images exposées en 60 expositions aux Rencontres d’Arles tue l’image. La manifestation créée pour défendre la dimension artistique de la photographie doit aujourd’hui faire face à un défi particulier : le tout image, la prolifération de productions photographiques, la photo accessible à tous, le témoignage photographique du quotidien pratiqué par tout et un chacun. Et même si tout le monde est conscient quant à la fragilité qualitative de cette multiplication, l’accumulation extravagante fascine, l’abondance d’images même banales excite le voyeurisme, l’envie de voir comment c’est, ailleurs, dans un autre environnement, une autre rue, un cercle fermé de personnalités, une chambre inconnue, un train…  À simplement vouloir rendre compte de cet éparpillement prolifique, saturé, les Rencontres ne diront plus rien sur la photographie. La gestion de la manifestation culturelle, du reste, ne donne pas l’impression de porter un « message » critique particulier. Même si, bien entendu, il y a des thèmes, des débats, des rencontres. La politique tarifaire est excessive : au prétexte qu’il y a 60 expos à visiter, le pass à la journée est de 23 euros. Mais qui va s’enfiler 60 expositions sur une journée ? En faire 5, 6, voire 7 en s’abrutissant un peu, est déjà pas mal. Le personnel à l’entrée des différentes expositions ou au bar des anciens ateliers semble s’en foutre royalement (évidemment, ça peut dépendre d’un jour à l’autre). Ça sent la grande machine qui glisse vers le sans âme, perdant le contrôle de son sujet ? Ça sent surtout la difficulté du culturel à maintenir ses financements autour d’objectifs ambitieux, ceux de rétablir le contact avec la nuit, les gouffres, l’innommable, la nature qui nous hante. – Des brèches vers le noir –  Travailler le flux d’images qui nous imposent un regard autoritaire et entendent objectiver la réalité, c’est ce que fait Leon Ferrari (1920, Buenos Aires). Il crée de nouvelles images à partir des scènes officielles que déroulent la production médiatique et l’imagerie historique. Rien de fracassant en soi, mais sur la longueur, comme relecture infatigable et interventionnisme éclairé et ludique, quelque chose s’ouvre. Rien d’autre que le rappel obstiné de tout ce que l’appareil au pouvoir occulte, tient éloigné de ses représentations : le noir, le négatif, la nuit. L’horreur contenue sous le pouvoir, le désir bafoué obsessionnellement par l’église. Collage associant l’Ange de la Fuite en Egypte de Giotto avec l’image d’Hitler donnant à manger à des animaux inoffensifs dans son auberge de montagne. Montage installant un groupe d’apôtres devant une femme qui montre son cul. Des paroles de Jésus imprimées en braille, « toute plainte que mon Père céleste n’a point plantée sera déracinée », sur une photographie historique de femmes dans un camp de concentration nazi en Pologne. Ou, autre manière de représenter le désir comme l’œuvre du noir, de la force de représentation excitée par l’énergie de la nuit, ce poème en braille de Borgès sur un nu de Man Ray (ou le poème « Union libre » de Breton sur un nu de Ferdinando Scianna) : « Heures précises de charme et monstrueux comme un ange noir (après-midi qui détruisit notre amour) ». – La chambre noire. –  Images qui font naître la mélancolie en représentant comment les images se fabriquaient, du moins comment elles émergeaient, techniquement et rituellement, dans le noir. Une épaisseur de savoir-faire, de pratiques, de manipulation que le numérique a fait disparaître. Comme si, dorénavant, chaque image, quoi qu’elle fasse, était privée de ce passage dans l’obscurité. Une série de photos sur les agencements de photographes dans leur chambre noire. Leurs outils, leurs dispositifs, leurs procédés, leurs marottes, leurs fétiches, leurs trucs, leurs bricolages. Agencements qui revêtent une dimension métaphorique comme autant de petits protocoles pour que de la nuit et de sa chimie se révèlent les images imaginées avec d’autres appareils… Une archéologie onirique due à Michel Campeau (1948, Montréal). – le site de Michel CampeauAnnie Le Brunêtre une femme, Annie Le Brun

Danser Ventoux

Certaines photos aériennes du sommet du Mont Ventoux, reproduites en carte postale, sont d’une beauté fascinante, entre le paysage naturel et le site culturel. Si on y reconnaît sans ambages le vaste crâne d’une montagne, cela ressemble aussi à une gigantesque poterie primitive, usée, patinée, altérée, forme énigmatique façonnée par une civilisation, échouée. Les chemins et les routes, gravés au fil des siècles selon l’usage, dessinent des arabesques difficiles à déchiffrer, traces d’une langue ancienne qu’on ne peut deviner, « entendre », qu’en les parcourant en pèlerin. Un vestige majestueux qui porte témoignage, dans son érosion même, de l’empreinte des climats, des nuages, des vents, des cieux et du passage laborieux des hommes. Au pied du Ventoux, à Bédoin par exemple, c’est du Ventoux qu’il est question, le village est occupé non-stop par le commerce du pédalage. Location de vélos, ventes de matériels et de doses énergétiques, voitures belges et hollandaises qui débarquent des cyclistes, cyclistes qui marchent en faisant clac clac, concours de mécaniques et de maillots tous plus bariolés les uns que les autres, il n’y a que ça, dans tous les sens, toutes les terrasses, toutes les boutiques, toute l’économie touristique enfle avec le vélo, c’est plusieurs milliers tous les jours qui partent à l’assaut du Mont et la majorité de Bédouin. C’est presque écoeurant même pour un cycliste ! C’est un col rendu mythique par le Tour de France et les souffrances infligées au peloton. Il y a comme une obsession de « faire le Ventoux ». Cela donne aussi chaque année un nombre important de sauvetages, voire en hélicoptère pour évacuer des imprudents dont le cœur lâche près du sommet. La montagne attire, sa masse énorme, sombre (on voit peu de choses de ce qui se passe dedans) et son sommet dégagé, désert, brillant. Par Bédoin, c’est direct, une rampe de lancement à flanc de coteaux et puis l’attaque est frontale jusqu’au Chalet, le nez contre la montagne, arbres et rochers. Les lacets sont brefs, serrés, sans fioriture, la masse montagneuse se développe étouffante, absorbante, il faut s’accrocher. Personnellement, il a fallu une demi-heure avant que le cœur trouve son rythme, parvienne à respirer sans se laisser étouffer par la pression de la forêt et de la pente rocailleuse. Ensuite, il y un déclic, l’organisme trouve son allure, son balancement dansé, il est en équilibre et a l’impression de pouvoir continuer ainsi durant des heures (douce illusion, ivresse). Au fameux Chalet, tout se dégage, plus de végétations devant soi, on entre dans une sorte de sanctuaire dépouillé, cette fascinante calotte de roche et céramique, l’immense os crânien de la montagne saillant contre le ciel, on s’élance avec un frisson provoqué par la beauté impressionnante du site naturel et par son importance dans l’histoire de la saga cycliste. On progresse minuscule et lent – forcément, à l’échelle de ce paysage – dans les lacets élégants de la route runique où l’on entend de lointaines sonnailles. Il fait froid au sommet et venteux, un jeune cycliste cherche à se débarrasser de ses crampes, un autre place du journal sous son maillot avant de redescendre… Deux jours après, je me rends à Sault pour faire connaissance avec cet autre accès au Mont. Un peu après Bédoin, dans les vignobles, le jour et les premiers rayons de soleil, décochés de l’autre côté du Ventoux, atteignent le sommet, délicatement, on dirait une apparition, une manifestation irréelle. Pour atteindre Sault, y arriver, à partir de Flassan, je sinue dans le massif montagneux, Les Holières, Combe de Ripert, La Peyrière, jusque 900 mètres. La route n’est pas facile, mais elle se laisse avaler, on respire, et elle permet de sentir autrement la montagne que lors de l’attaque frontale. Après, on rejoint la route venant de Mormoiron, on grimpe presque à mille mètres et on descend dans la vallée de la Nesque avec une vue magnifique sur les champs, les cultures d’épeautres dorés et les champs de lavande violette très sombre. À Sault, le bar du Progrès est idéal avant d’entamer l’ascension. Et on se lance vers le Ventoux en pente douce, avec des cultures, des fermes, des pâtures. On rentre lentement dans les bois, il y a régulièrement des espaces ouverts avec des petits champs, un hameau, une chapelle. La pente varie, quelques assauts raides, mais aussi de longues périodes très roulantes, voire des faux plats qui laisse le temps de respirer, regarder. On zigzague d’un versant à l’autre, on traverse de nombreux lieux dits, Les Avens, Les Porchiés, le Ventouret, Les Reynards, avec un paysage qui se ferme sur ses arbres ou ouvre ses rideaux vers la vallée. On se dit que le Ventoux, ce n’est pas uniquement trois routes pour que des cyclistes se fassent un sommet hors catégories mais un massif gigantesque traversé de chemins et de lieux nommés. Ce que confirme la lecture d’une carte détaillée : incroyable comme elle parle cette montagne, quelle constellation de sites baptisés, de sentiers tracés, de croisements, de combes, de jas, de plaines, de vallons, d’adrets, de roches, de collets… Je me dis que j’aimerais la connaître plus de l’intérieur, y marcher des heures, que cela changerait l’esprit et la manière de danser sur le vélo au moment de l’attaquer de face, yeux dans les yeux, par ses côtes goudronnées. Et l’on finit tout de même par se retrouver au Chalet Reynard pour les six derniers kilomètres les plus mythiques. Il est presque onze heures et c’est la ruée. Des groupes qui se disloquent, des solitaires qui flambent, des couples qui luttent pour rester côte à côte, des éclopés qui s’accrochent, des frimeurs qui flambent, des fortiches qui filent, des crâneurs qui se font mal, des respirations douloureuses, des grimaces, des défaillances, des abandons. Des familles qui encouragent, des photographes opportunistes qui filent leur carte. Garder son rythme, monter au train. Un original qui monte sur des skis à roulettes. Au sommet, il y a du monde et on y rejoue les marchands du temple ! La température est bonne, on reste, la vue est splendide. On boit, on mange, on reprend son souffle, on compare ses impressions, ses moyennes, ses souvenirs. Quelques-uns qui semblaient finir le plus à l’aise s’effondrent assis derrière le parapet, peinent à se reconstituer. Sans arrêt, il en arrive de nouveaux. Deux jours plus tard, je reviendrai par Malaucène et, alors que ce versant est réputé moins exigeant que celui de Bédoin, je souffrirai le martyre dans certains passages (les trois kilomètres du milieu à plus de 10%). Sans doute que l’organisme n’était pas prêt pour se voir infliger trois fois ce genre de grimpette, mais le parcours est plus plaisant, diversifié, avec de belles vues sur la plaine, d’autres montagnes au loin et, heureusement, il y a des portions plus reposantes où l’on peut rajouter quelques dents, action des doigts, déclic, jeu de chaîne, changement de déhanchement et de balancier, nuances de la danse. Au sommet les poubelles débordaient, mais il faisait encore calme, à peine neuf heures. En descendant, à hauteur de la stèle, je m’arrêtai pour admirer un très grand troupeau de moutons dérivant dans la caillasse, suivi par deux chiens. Bien plus intéressant à regarder. – Ventoux, infos pratiques –  (PH)

Filmé au GSM/ – Première arrivée au sommet, atmosphère générale, le vide, la pente, le repos, le vent et tentative d’autoportrait! – // Deuxième arrivée, atmosphère générale, les arrivés, la route, ceux qui grimpent encore – Le dernier kilomètre, la caillasse, le sanctuaire, le vent enregistré fait un bruit de cailloux frottés l’un contre l’autre, le même bruit, dans l’effort musculaire, que font les musiques, les mots accumulés dans la mémoire, matière mentale à laquelle on s’accroche : – Aperçu du troupeau de moutons :