Archives mensuelles : août 2010

Le temps des villages

Quand les vacances ont permis de pédaler dans des paysages « remarquables », le retour aux routes ordinaires de chez nous a parfois quelque chose de déprimant. Curieusement, c’est en renouant avec des conditions climatiques  ingrates, par exemple la drache du 15 août, que l’on retrouve un plaisir à rouler ici. Ou bien en découvrant que, comme chaque année, les villages ont à coeur de construire un calendrier festif, calendrier qu’il faut réintégrer, c’est la réalité de la vie hors vacances… En effet, le cycliste qui sillonne les rues de campagne rencontre de nombreuses activités de villages. Fêtes en tout genre, animations très locales, survivances de pratiques folkloriques. La traversée des bourgs, des hameaux est souvent « détournée ». Là où habituellement il ne se passe rien règne une atmosphère événementielle. Agitation, drapeaux, banderoles, haut-parleurs, musiques dans la rue, annonces au micro et parking improvisé pour les voitures quand il s’agit de kermesses d’une certaine ampleur. Mais certaines activités sont plus modestes, simplement destinées aux habitants du lieu ne visant rien de plus que la convivialité, le fait de rythmer ensemble le temps qui passe, l’été qui s’achève. Le 15 août est particulièrement célébré. Cette année, tout en pédalant sur les routes boueuses, ruisselantes, on pouvait constater que tous les petits calvaires, toutes les petites chapelles, dédiées à la vierge ou non, avaient été visités, fleuris ou allumés. Plus aucune trace des pratiquants mais nul doute qu’il y avait eu de petits cortèges votifs, se déplaçant contrits sous la pluie. En déboulant d’une route traversant le bois de la Houssière, en même temps que l’on retrouve les rafales de vent et les traits de pluie, de plus en plus arrosé de terre, on découvre un immense champ transformé en compétition de motocross. Les engins tournent, les caravanes sont alignées, les barbecues fument, quelques concurrents nettoient leurs motos au karscher, des badauds se promènent chope en main. De nombreux chapiteaux à l’approche des villages signalent l’organisation de bals, de concerts, de concours de pétanques arrosés. Beaucoup de ses organisations ont quelque chose de désuet ou d’immuable, d’intemporel et cela accentue l’impression du cycliste de rouler dans une dimension du temps. Ce samedi, en arrivant à Ronquières, il y a un petit attroupement sur le pont, un bonimenteur parle au micro depuis un grand chapiteau encore vide, mais on peut remarquer que les voitures s’arrêtent, se garent, des curieux descendent, rejoignent le pont. Au pied de celui-ci, des groupes sont en train de mettre à l’eau des baignoires décorées qui doivent faire office de barques. À Petit-Roeulx, la rue principale du village est condamnée et partagée en deux couloirs pour une course de cuistax à laquelle ne semble participer que des jeunes des environs, pas encore de spectateurs (ou il est trop tôt). En approchant dans un village plus loin, des vigiles habillées de blouses fluos « Maes Sport » surveillent les carrefours. Une course cycliste va passer, les gens sortent sur leur seuil, s’installent dans des fauteuils, il y a de l’agitation sous le calicot « Arrivée ». On vous regarde comme si vous étiez un échappé ou un retardé de la course! Des places villageoises accueillent des tournois de balle pelote, mais ça n’intéresse que de petits groupes d’amateurs. N’empêche, ce jeu rituel, traditionnel, aux cris caractéristiques, qui fait fonctionner le bistrot du coin, installe pour le cycliste de passage, une atmosphère particulière dont il ne capte que quelques éléments, des temporalités se croisent. La place, habituellement déserte, est aperçue dans sa fonction sociale. – Et au sortir des villages, à cette époque (fin de l’été, approche de l’automne), on retrouve les paysages de champs de maïs, si particuliers, qui protègent un peu du vent, coupent l’horizon, créent l’impression de rouler dans un labyrinthe. L’alternance de ces instants « sauvages », coupés de tout entre ces foules d’épis balancés sur leurs plantes alignées, où l’on prend de face la rudesse des campagnes battues par les vents qui remplissent oreilles et cerveau, et de ces petits événements villageois peinards, sans prétention et colorés, s’efforçant de maintenir du lien et du sens dans le maillage campagnard, illustrant de manière décalée le « bien vivre » loin du rythme urbain, se moule dans la temporalité sportive du corps, concentré sur son effort physique mesuré par le battement des jambes et du cœur (et dont le compteur enregistre la durée, la vitesse et la cadence), une belle expérience de l’hétérogénéité du présent. (PH)

De village en village, la curiosité des moments festifs, preuve de l’imagination locale. Ici, le début d’un concours de baignoires.

Rouler entre des champs de maïs, c’est particulier, sauvage, hypnotique!!!

Paysage plus calme, sans l’agitation du vent, au « ravitaillement ».

Le poulpe vs les cheveux de Boris.

Vendredi 20 août, page télé du journal Le Soir où je m’arrête rarement, je suis attiré par la bouille Boris Lehman. Hélas, c’est pour tomber sur un article consternant titré « Un doc qui donne juste envie de s’enfuir ». Heureusement, la rubrique s’intitule « télésubjectif », ça déresponsabilise le journal, c’est un encouragement au laisser-aller. L’article est signé Agnès Gorissen. Je ne suis pas un adorateur de Boris Lehman, je n’en fais pas un génie incompris, je ne me gêne pas, si je dois en débattre, pour signaler des faiblesses et des manies agaçantes dans sa manière de faire. Il n’empêche que cet article, réagissant au film « Histoire de mes cheveux » diffusé sur  La Deux, doit être considéré comme un torchon et une infamie. C’est en enfilement d’arguments populistes et de réflexes poujadismes : et tout ça, bien entendu, selon les grands classiques de ce genre de rhétorique, au nom du « commun des mortels » qui ne pourront que prendre « leurs jambes à leur cou ». Quelle est la compétence d’Agnès Gorissen pour juger de ce genre de réalisation ? Oui, elle a dit beaucoup de bien, la semaine précédente, d’un documentaire animalier (le poulpe, ah, avec lui on en apprend des choses). Ce n’est pas le même genre, mais on aurait pu croire qu’un animal comme Boris, du coup, ça pouvait lui convenir. Eh bien non, toutes les bêtes ne sont pas sur un pied d’égalité. Il y quelque temps, dans le cadre de mon travail, j’ai dû écrire un texte sur les films de Boris Leman, réédités en DVD et introduits dans le patrimoine de la Médiathèque. Je connaissais un peu le personnage, des bribes de ses films, peu de chose. J’ai passé pas mal d’heures à regarder, attentivement, en prenant des notes, en essayant de comprendre. Parfois en souriant, parfois en étant emporté, parfois en grinçant des dents. Formellement, ce n’est même pas une œuvre éblouissante de radicalité esthétique. Elle est éblouissante de radicalité humaine dans la narration d’un homme ordinaire (le commun des mortels) confronté à l’image, à l’obligation de se raconter en images pour exister, à l’obsession de savoir comment il est vraiment une fois couché sur pellicule. Sur le long terme, il est indéniable que ce genre d’œuvre doit exister et qu’elle alimente un questionnement fondamental sur l’image, le monde de l’image, comment on vit en produisant sans cesse des images de soi, les collectionnant, les jetant, les coupant et les collants, les utilisant pour créer des liens… Dans un contexte où toute production artistique lente, difficile, exigeant un temps assez long de familiarisation pour être comprise, dans un environnement où l’argent va surtout aux œuvres qui rapportent de l’argent assez rapidement, il est criminel de démolir ainsi, sans appel, sans argument sérieux légitimé sur un potentiel critique de l’image, une telle réalisation. Il est irresponsable de couper l’herbe sous le pied au travail de pareil original, cinéaste singulier, inclassable. Parce qu’il en faut. On ne peut pas couvrir l’actualité culturelle dans un « grand » quotidien et ne pas comprendre qu’une vie culturelle, dans une société, a besoin de ce genre d’illuminés, créateur minoritaire. Même si les échanges ne sont ni directs ni évidents, la zone des artistes « chiants », ceux « qui font fuir le commun des mortes », est indispensable comme espace de liberté, espace où l’on invente, où l’on crée selon ses désirs, sans chercher à plaire au marché et au grand public. C’est là que des formes nouvelles s’inventent, que des expériences sont faites, bonnes et mauvaises, et qu’elles permettent d’entretenir un esprit critique. Tout n’est pas bon dans cette production dite expérimentale, mais il faut la soutenir, ce qui signifie financer des films de gens comme Boris Lehman, entre autres. C’est aussi un devoir pour la société parce que sans cet investissement, la diversité culturelle perd encore un peu plus de chance d’être réellement ancrée dans notre société. Quand on mesure tous ces enjeux – c’est bien le moins pour une journaliste professionnelle s’exprimant sur une création artistique -, on ne peut écrire un torchon comme celui publié par Le Soir le vendredi 20 août. Ne rien apprendre en regardant les films de Boris Lehman ? Ah non, pas de connaissances formalisées aussi rapidement utiles que ce que l’on peut découvrir sur les moeurs du poulpe dans un documentaire animalier. Pas ce genre de connaissance formelle dont on peut dire directement : « je ne le savais pas ». Mais, un mec vous parle, mots et images, durant des heures de sa vie, ses marottes, ses obsessions, son imaginaire, ses angoisses, et vous n’apprenez rien ? C’est quoi l’humain pour vous, dans ce cas ? N’importe qui peut le faire ? Allez-y, essayez, qu’on rigole. Heureusement, Madame Carine Bratzlavsky (Direction des Antennes Culture, Arte Belgique), réagit ce jeudi 26 août dans Le Soir. Il aurait été déplorable qu’aucune réaction n’ait lieu sous prétexte que Boris Lehman, tout le monde s’en fout, de toute façon. Parce qu’un article aussi indigne ne vise pas que Boris Lehman, mais est révélateur d’une mentalité, voire d’une presse qui n’a plus les moyens d’opter pour une ligne culturelle courageuse (on peut voir ici les effets négatifs à long terme du fameux « lâchez-vous » que la direction de rédaction avait adressé à son équipe, lors du lancement de la nouvelle formule du journal). Ça fait plaisir de lire qu’on n’est pas le seul à penser que cette journaliste était un peu « court ».Pour le reste, la réaction est un peu conventionnelle : « Faut-il rappeler que nombre d’œuvres inaperçues de leurs contemporains sont devenues des classiques et que ce qu’on nous invite à prendre d’emblée comme le dernier des chefs d’oeuvres aujourd’hui n’est bien souvent que l’effet de son budget promotionnel. » Je ne crois pas que Boris Lehman deviendra un classique adulé du grand public cinéphile un jour. Ça, ce sont encore des schémas anciens qui ne correspondent plus aux formes actuelles de reconnaissance et de légitimation de l’art. Il faut affirmer que, même si un cinéaste comme Boris Lehman ne devient jamais un classique, il faut le soutenir financièrement, l’aider à réaliser ses films. Il est le seul à pouvoir le faire et ça enrichit notre compréhension du cinéma, de la relation de l’homme à son double filmé. Il faut soutenir, encourager, financer tous les créateurs qui vont à contre-courant, qui sont lents, sont irrécupérables par quelque segment commercial que ce soit. Futurs classiques ou non. Sans cela, la créativité globale d’une société ne peut que péricliter, se fragiliser en perdant le contact avec l’audace, les folies, les tentatives inutiles, l’absurde, la démesure. Que nous détestions ou non ses films, nous avons besoin de Boris Lehman ! Il symbolise la possibilité de réaliser des films qui n’ont rien à voir avec rien, gratuits, déconnectés, et ça s’est précieux : ça maintient la possibilité d’un regard gratuit, un regard qui ne comprend pas toujours ce qu’il voit, ça c’est précieux. (PH) – Filmographie de Boris Lehman en médiathèque, et elle est bien là! – Boris Lehman et La Sélec _ Autre article « Comment7 » sur Boris Lehman, controverse et conférence à la Médiathèque –

La dépression politique nous pend au nez!

Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. », 474 pages, La Découverte 2010

Les portraits de personnalités politiques dans le journal Le Soir laissent tous poindre, à des degrés divers, l’emprise problématique du temps. Comment le maîtriser ou comment la politique peut encore y prendre pied et contrôler la manœuvre des changements sociaux. Jean-Marc Nollet donne l’impression d’être bien à sa place, synchro avec sa fonction et ses projets politiques initiaux, de ne pas s’en laisser conter, protéger sa vie privée et garder du temps pour respirer, « faire autre chose ». Il gère ! C’est limite fanfaron qu’il déclare : « L’avenir n’est désespéré que si on laisse les autres et les choses décider à notre place. Nous avons des cartes en mains. » Il faut encore voir si ce sont des atouts qui ont du poids ! Marie-Dominique Simonet souligne le rôle indispensable des vacances pour tenir le coup et parvient à en profiter. N’empêche, on sent que ce n’est pas facile quand elle avoue les difficultés éprouvées à oublier les dossiers, préalable à toute activité de ressourcement. Est-ce qu’elle y parvient ? « La journée, oui, mais pas la nuit. C’est un moment où on a moins le contrôle de soi-même, je dors assez mal. » Malgré le dévouement à sa fonction, elle n’hésite pas à dénoncer la « vie malsaine » que fait mener une carrière politique. Il faut ajouter à cela le diagnostic beaucoup plus clairvoyant et pénétrant de Laurette Onkelinck que j’évoquais dans un article précédent. C’est une situation qui devrait préoccuper les citoyens et forcer un vaste débat sur l’organisation du travail politique. Dans n’importe quelle structure ou appareil en train de voler, si des doutes sont émis sur la capacité du conducteur à maîtriser la manœuvre, il vaut mieux intervenir à temps ! Même s’il convient de nuancer les hypothèses formulées dans ce genre d’étude, le livre d’Hartmut Rosa représente une référence pour structurer le questionnement. Evoquant la lenteur des outils juridiques traditionnels, ainsi que celle de tout le mécanisme délibératif démocratique, face à la pression pour faire évoluer les lois devant gérer, par exemple, les conflits commerciaux internationaux, il cerne une opposition structurelle entre le temps de la modernité avancée et le temps du politique : « Dans la mesure où le temps propre du politique offre des résistances, qu’il est à la limite incapable d’accélération, la politique a perdu le rôle incontesté (désormais semble-t-il occupé par l’économie) qu’elle jouait dans la modernité classique, qui consistait à dicter le rythme des événements sociaux : ses horizons temporels présentent de plus en plus une structure paradoxale – le temps dans la politique offre désormais un visage extrêmement confus, ce qui bat en brèche la conception moderne classique du rôle de la politique dans le temps. » Quand on lit les aveux de fatigue, de mauvais sommeil, ou la lucidité inquiète de voir le temps s’ébouler, on ne peut que diagnostiquer que ces acteurs politiques vivent une perte de sens de leur fonction publique, de leur utilité sociale. Forcément, ce n’est pas bon pour nous si l’action de la politique sur la définition d’un projet de société est censée apporter aussi du sens à notre vie. Cette perte de sens résulte, sous les effets de l’accélération des transformations, d’une perte de perspective et d’un champ d’action de plus en plus restreint. « Dans la modernité avancée, le besoin de planification croît au rythme où se réduit la portée prospective du planifiable. Par conséquent, il y a de moins en moins de choses que l’on puisse régler une fois pour toutes, ou au moins pour la durée d’une ou plusieurs générations ; le futur prévisible se rapproche toujours plus du présent, de telle sorte que la politique doit se replier sur le mode du « bricolage », dominée par l’urgence de échéances, où les évolutions provisoires remplacent les grands projets d’organisation. Ce qui explique que les mêmes problèmes (comme par exemple les réformes des retraites ou du système de santé) réapparaissent constamment et à brefs intervalles sur les agendas politiques. La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif. » Les conditions sont ainsi réunies pour que les aspects nobles du métier se dévalorisent et pour que, comme dans les entreprises où la pression des échéances pousse les employés à ne plus être satisfait de leur travail, le personnel politique un peu conscient glisse vers le désenchantement voire la dépression. Et dans le quotidien, courant après le temps, les politiques perdent la main sur la manière noble d’effectuer le travail et, de ce fait, collabore à des systèmes qui amplifient l’accélération des rythmes sociaux et l’éboulement du temps politique, les engrenages sont implacables : « le débat argumenté cède la place à la lutte par les images et les symboles, qui se communiquent plus rapidement que les mots : la politique, dans sa lutte pour s’emparer d’une ressource qui diminue constamment – l’attention – courant ainsi le danger de se voir réduite à des questions de stratégie marketing. »   L’impact de cette situation se marque au niveau de la participation des citoyens aux consultations électorales. Quand on stigmatise, dans les phénomènes importants d’abstention, une perte de civisme, on fait peut-être preuve de complaisance. Le citoyen sent bien que le politique est réduit aux « stratégies de « bricolage », qui s’orientent au gré de l’urgence des échéances » et que ces stratégies « remplacent les conceptions politiques visant à organiser la société. » Il y aurait dès lors une rationalité certaine à se détourner des processus électoraux. Le verdict peut sembler brutal, mais il vaut mieux l’examiner (avec si possible tout l’argumentaire rassemblé par l’auteur du dans les 400 pages de son livre), en tout cas j’en dédie la citation à Monsieur Nollet : « Ce qui est éprouvé comme une période de crise n’est donc précisément pas une époque de grands bouleversements ou de grandes décisions, à laquelle on pourrait faire face, pour ainsi dire chronopolitiquement, par une réorientation de l’action politique. La crise consiste plutôt en ce qu’il n’y a plus rien à décider : les processus des activités sociales et les processus systémiques se sont autonomisés par rapport au gouvernement politique, privant ce dernier des fondements culturels de ce qui fait son sens. En dernière instance, ce phénomène peut lui aussi être interprété comme une forme de désynchronisation : les processus systémiques sont devenus trop rapides pour participer au contrôle des ressources de sens culturelles qui étaient à la base du projet politique unificateur de la modernité et de sa vision de l’histoire. » Hartmut Rosa, dans ses conclusions, n’en reste pas à un constat aussi sombre (il décrit bien comme étant notre réel, une situation que Jean-Marc Nollet caractérise comme désespérée). Il me fait plaisir en citant la conviction de Pierre Bourdieu que la sociologie critique « ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant ». Si elle est pessimiste c’est dans sa quête de moyens pour aider  favorablement les évolutions sociales. Dans le cas qui nous occupe, il faut souligner l’importance des industries de loisirs associées à celle de la communication dans la perte de « contrôle des ressources de sens culturelles ». C’est pour cela qu’une politique culturelle publique ambitieuse, s’appuyant sur les institutions de programmes, en vue de constituer un contrepoids efficace aux rythmes des pratiques culturelles dictées par les industries de programmes, est loin d’être un gadget ou une lubie pour quelques élites cultivées. (PH)  – Présentation H. Rosa, vidéo Youtube

La Sélec vagabonde

Sommaire désynchronisé. – La sélec 12 inévitablement reprend de face la question temporelle des créations artistiques et des pratiques culturelles qui doivent les accueillir. Inévitable, dès lors que l’on s’attache à lever tous les deux mois un tout petit bout de voile sur des artistes qui entrent, pour y rester, dans le patrimoine que constitue une médiathèque pour la mémoire collective, artistes et qui se situent loin des créneaux de diffusion grand public. Il y a des artistes qui accompagnent la vitesse des phénomènes sociaux ou qui contribuent franchement à l’accélération des transformations sociales en visant l’intégration des systèmes de production, de diffusion et de réception les plus rapides. Que ce soit calculé ou non, ils jouent tel segment prioritaire favorable, ils cherchent le bug, ils sont, dans l’intention, synchronisés avec les vitesses majoritaires. Et puis il y a tous les autres qui créent à des rythmes différents, produisent des œuvres qui ne fonctionnent pas vite et ne se comprennent pas instantanément. Des œuvres dont le potentiel de désynchronisation est important. Le fait de s’y intéresser, de vivre un instant à leur rythme et d’en tenter un commentaire à partager pose les bases d’un mécanisme de décélération et d’oasis temporels. Ce n’est pas qu’il faille jouer les uns contre les autres, mais empêcher que les uns disparaissent au profit des autres, nous avons besoin des différents registres (et de leurs formes de plaisir spécifiques) et des différentes temporalités (une forme importante de diversité culturelle). – Errances, vagabondages. – Plusieurs œuvres présentées dans cette Sélec traitent de vagabondage, positif ou négatif, constructeur ou destructeur. Vivre à un rythme différent, selon les conditions dans lesquelles cette expérience se déroule, débouche sur du bonheur ou du malheur. Dans « Gallivant », Andrew Kötting raconte une aventure où il s’agissait de prendre du temps : prendre le temps de passer des moments importants avec sa fille handicapée, condamnée. Mais sa fille étant par nature « lente », lui donner la possibilité de vivre à son rythme, de s’épanouir dans un flux de vie adapté à sa manière de sentir, avec les gens, les paysages. Il n’en découle pas un documentaire qui met la larme à l’œil mais une construction singulière, à mi-chemin entre le reportage, le journal de bord, le collage poétique, la fiction artisanale, le cinéma expérimental. À l’opposé de ce nomadisme répondant à un projet mûrement réfléchi, On the Bowery, suit « pendant quelques jours et quelques nuits, l’errance urbaine – entre trottoir, « rades » miteux, back alleys et dortoirs de l’Armée du Salut – d’un ex-ouvrier du chemin de fer cherchant, tant bien que mal, à rebondir dans la vie plutôt que de sombrer corps et âme. » (Ph. Delvosalle) Le cinéma offre là un exemple magistral d’individus désynchronisés de force, jetés du train en marche et cette errance, petit à petit, détruit, lamine, entraînant des pathologies d’exclusion très lourdes comme l’a montré Catherine Malabou. Il y a bien entendu, alors, le vagabondage sublime, mythique, celui de Don Quichotte et que permet d’embrasser du regard comme jamais sur un écran, le film dépouillé, rude et lyrique  d’Albert Serra, Honor de cavalleria. En noir et blanc, avec des acteurs non professionnels « régionaux » (en osmose avec les lieux, façonnés par eux). Le chevalier est là, son armure, son cheval et son fidèle suiveur, Pancha, plantés dans un vide sidéral, la nature à perte de vue, le ciel, l’horizon, le vent, les herbes, les arbres, une immensité habitée dont ne sait trop quoi et qui rend fou. Une immensité nue, vierge, qui à la longue donne l’impression d’être en dialogue direct avec Dieu. Le vide et l’ennui au cœur de l’errance fantasmatique. Car cette âme de Quichotte qui erre superbement anachronique dans le silence et le rien des nuages, de la chaleur et du vent, on la touche, on la cherche dans chaque instant où l’on se retrouve un peu en marge, distancé, ailleurs, critique, repoussé, seul. Le Roman de la Rose, composé sur plusieurs siècles, introduit déjà à des processus de création très lents – lenteur rendue possible parce qu’en ces siècles lointains la culture conservait son climat principal durant plusieurs générations –  en évoquant des cheminements sentimentaux qui ne peuvent que prendre leur temps. Mais en rapprochant cette œuvre des XIIIème et XIVème siècle à une œuvre actuelle de Luis Andriessen, Garden of Eros, Catherine de Poortere met en avant une discipline d’écoute capable, en sollicitant plusieurs strates de références temporelles acquises par l’expérience et gardées en mémoire, de faire naître des contemporanéités imprévues entre des musiques d’époques différentes. « L’écoute est double : conditionnée et personnelle. Elle raconte des histoires avant de transmettre l’Histoire. Dès lors, elle génère une contemporanéité persistante : il ne s’agit ni de fatigue ni d’excentricité intellectuelle. » « Or ces deux disques peuvent constituer une expérience d’écoute unifiée. On se prend à déambuler de l’un à l’autre, à les explorer comme des jardins imaginaires, celui de la Rose et celui d’Eros. Tantôt les chemins sont les chants, tantôt des cordes âcres tendues sur un silence vaporeux. » Il faut ouvrir à ces pratiques d’écoute qui rompent et complexifient les temporalités simplissimes de la segmentarisation marchande des musiques. Pas moyen autrement d’offrir des « oasis de décélération » où l’écoute devient réellement source de satisfactions. – Autres espaces et décalages – C’est l’appel impérieux aussi de faire exister son propre temps que l’on devine dans le travail de Daniel Lopatin (Oneohtrix point never, un nom déjà complètement d’un autre temps !) inspiré « de ses longues ballades en voitures dans la campagne paumée d’où il provient. » (B. Deuxant). Il a fallu cette époque où il prenait le temps, où il « perdait son temps » en longues ballades dans des campagnes paumées pour engranger un matériaux, un ressenti qui continue aujourd’hui à motiver ses créations musicales.Dans la manière dont en parle Benoît Deuxant, on capte tout de suite l’importance de cette problématique du temps, de la vitesse, de la nostalgie, du sur-place, où les nappes de claviers jouent le rôle d’agent de freinage : « Ce n’est toutefois pas la frappe stricte des batteurs du Krautrock qui l’inspire mais bien les nappes de claviers extatiques de la Kosmische Muzik de Klaus Schulze, d Tangerine Dream, ou de Popol Vuh, plus que les formations rock à guitares. Ses morceaux sont construits par empilage, en accumulant des nappes de drones électroniques les unes par-dessus les autres, mais surtout agrémentées d’arpèges telles qu’on n’osait plus en faire depuis longtemps. Par un effet anachronique intéressant, c’est sur des synthétiseurs typiques des années 1980 – Yamaha, Akai, Rolland – qu’il revisite la musique planante des années 1970. » (B.Deuxant) Le décalage temporel est aussi dans la dynamique d’Inca Ore, au niveau des formes choisies qui désorientent la perception chronologique et spatiale – de quand et d’où ça vient ? – que des sujets qui, avant de prendre forme, ont pris le temps de poser un regard attentif sur ce qui se passe autour de soi. La désynchronisation opère déjà dans le parti pris de rompre avec le « confort angoissant de la plastic pop », et de se tourner vers une « pop mutante, dégénérée, retournée à l’état sauvage ». « Ici, c’est la voix qui est mise en avant, au service de textes dédiés à ses voisins, une famille chinoise, les patients d’un hôpital psychiatrique, une voyante extralucide, etc. L’album sonne comme une cassette trouvée, et on ne sait pas toujours, derrière le son pourri de la bande qui siffle, si ce qu’on entend est une berceuse ou un hurlement. » Est-il possible de décélérer plus efficacement l’audition de la musique, en accidentant aussi judicieusement les procédés qui voudraient qu’aussitôt une musique produite et diffusée elle soit absorbée par l’oreille correspondante, conditionnée !? la vitesse technologique qui banalise « l’accès aux musiques » en niant l’importance de ses contenus se trouve ici complètement pervertie : « on dirait une vielle cassette trouvée ». Et en même temps, de suite, on sent un potentiel narratif inédit, intriguant. – Le temps du poster. – Bruno Vande Graaf a réalisé le poster de ce numéro 12. Une grande page divisée en carrés, plus ou moins le format CD, qui figurent les fenêtres donnant sur les « niches ». Chaque image est différente, donne la mesure de la dimension singulière des œuvres présentes. Chaque image est une sorte de remix de l’image que les musiques ou les films donnent d’eux-mêmes dans la manière de se nommer. Chaque image reprend un élément du visuel, ou une transposition de ce visuel dans un autre registre en se mêlant à l’imagerie personnelle de l’artiste plasticien. L’imagier dès lors illustre à merveille comment l’illustrateur, ne connaissant à priori quasiment rien des musiques et des films de La Sélec 12, les rencontre, finit par avoir une histoire personnelle avec chaque musique et chaque film. C’est la trace tangible qu’en y consacrant du temps on en tire quelque chose qui enrichit l’imaginaire, la mémoire et se donne à voir à d’autres (la preuve, voici un poster à afficher). Ce que ne peut faire cristalliser une consommation rapide ou que ne fait plus percoler une adéquation trop systématique entre ses goûts et les musiques et les films que l’on fréquente (« vous avez aimé ceci, d’autres qui partagent votre avis ont aussi aimé cela… »), une manière de vivre où l’on ne veut plus perdre du temps à chercher les œuvres qui nous conviennent, ce qui ne se fait qu’en se confrontant tout autant à des œuvres qui ne nous plairont pas, mais contribuent à mieux nous faire comprendre ce que l’on attend de l’art en général. Un type de relation à la pratique culturelle que les médiathèques et les bibliothèques doivent encourager : c’est cela même, la « lecture publique » !! – En plus. – Un peu hors de la thématique que j’ai voulu cerner ici, La Sélec 12 inclut des textes de Catherine Thieron et Yannich Hustache. Sommaire complet sur le site de la Médiathèque. – Article sur Bruno Vande Graaf

La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

Street art des vacances

La nature, la montagne, les villages pas très peuplés, le terrain n’est pas propice au street art ! Je ne parle pas des murs abandonnés, des vieilles granges, des constructions publiques le long des routes, des boîtes électriques, couvertes de signatures… Je n’ai pas cherché, ce n’était pas l’objectif, mais j’ai vu peu de choses. Tout de même un très beau papier collé à Sauve, village médiéval abritant, selon les rumeurs, pas mal d’artistes. Dans une petite cour, sur un tuyau d’évacuation d’eau, un torse qui porte sa tête, dans les mains, à hauteur du ventre. Peut-être la tête d’un autre ? Est-ce une tête décapitée ? À regarder de près elle semble sortir du ventre. À la place du chef, sur les épaules, une lettre A, bancale. Un être en forme de rébus. Sauve prépare sa fête médiévale, tous les habitants participent à la décoration, les ruelles sont pavoisées. Toiles peintes « maison ». Lors d’un passage à Nîmes, rien vu grand chose (mais pas cherché, je m’en tiens à ce qui saute aux yeux selon le trajet prévu), une tête avec mention « 3ile » (île de la tentation ?), et un autre pochoir barbouillé que j’aime pour ses ratures, tête perdue dans les bavures d’encre. À Uzès, on ne doit pas tolérer l’impression d’œuvres libres sur les murs classés. Deux ou trois interventions criardes, ici ou là, mais surtout, placé en hauteur, ce pochoir de deux briques colorées, fines, précises, superposées, presque interpénétrées, évoquant en un mouvement aérien suspendu, toute l’ingéniosité et les combinaisons infinies du principe Lego. Appel à l’imagination des formes simples en faisant ressortir la monotonie de la pierre historique. Dans Avignon, agitée par la fin de son festival, il était possible, en cherchant bien, d’effectuer une fameuse moisson. L’art appelle l’art ! Déjà, ce placard hétéroclite autour d’un papier collé, tête de punk héraldique aux polarités bien tranchées (positif vs négatif), autour duquel quelques pochoirs cinéphiles se sont rassemblés : une créature bicéphale de Manga, une silhouette d’Al Pacino mafieux, la lune éborgnée de Méliès. Pas très loin, un homme strié de fatigue, anonyme marqué par une histoire éprouvante théâtralisée à même la peau (rides, réseau de lignes), bascule hors du mur. C’est signé « enim », pas un débutant si les documents trouvés sur le Net lui correspondent. Dans une ruelle près du Palais, au fond d’une niche qui pourrait héberger l’image d’un saint ou d’un personnage historique, la silhouette expressive d’un corps moderne ensauvagé, bête de scène entravée, révoltée. La grande image du vélo méticuleusement démonté, exposé en pièces détachées, amuse (avec adresse flikr). Et j’ai un faible pour ces silhouettes d’encre presque informes (déjà présenté ici des sortes de poux accrochés au crépi de murs parisiens), élément d’un bestiaire approximatif, éclaboussé, ici une bestiole entre micro-éléphant et puce-géante, trompeuse et suceuse, en lévitation au-dessus d’un cœur « love ». Plus humbles, les pierres usées, polies, sont copieusement dessinées et écrites. (PH) – Site de « umin »

Jour du poisson

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 2010

Miquel Barcelo, « Terramare », Avignon, 2010

Le lointain. – L’installation d’œuvres de Miquel Barcelo en plusieurs lieux de la ville d’Avignon ne manque pas, malgré une bonne part de concession au moment estival – injecter du culturel à la vacuité touristique voire contribuer à la marchandisation de l’art de moins en moins financé publiquement -, de mettre en présence avec du lointain, un appel de ce qui ne se laisse pas facilement ramener à un commencement rationnel. Peut-être que cette résurgence du lointain et de ses effets stimulants – le plaisir de fantasmer d’autres origines – est ce que l’on peut attendre de mieux d’une manifestation artistique ? En tout cas, selon la manière de concevoir le lointain que développe Annie Le Brun réglant ses comptes (nos comptes) avec Heidegger et sa tentative radicale d’enterrer Primitif et Sauvage au nom d’une origine civilisationnelle basée sur l’essence de l’excellence grecque. « … La conquête du lointain rend proche la possibilité d’autres commencements qui, à elle seule, ébranle non seulement l’idée d’un commencement mais avec elle les fondements de l’ordre classique. C’est justement cette altérité multiple que Heidegger doit nier, pour faire coïncider son idée du commencement avec l’irruption d’une pensée grecque, d’abord envisagée comme bond hors du « primitif », pour la raison que « l’initial authentique n’a jamais l’aspect débutant et primaire du primitif », alors même que le « primitif reste toujours dépourvu d’avenir parce qu’il n’a pas l’avance donatrice et fondatrice du saut originel. » ». – L’abîme avant la forme. Contre l’ethnocentrisme. – Superbe ignorance fasciste de ce que l’art moderne, fasciné par l’art des « sauvages », tentera de saisir et d’effectuer, soit ouvrir des brèches dans l’ethnocentrisme. « Autant à travers le goût des objets qu’à travers l’intérêt porté à l’étude des civilisations d’où ils proviennent, se laisse voir une brèche grandissante où réapparaît, telles la vague et son écume, tout ce que l’ordre classique et ethnocentrisme progressiste du XIXe siècle avaient méconnu, exclu ou tenu à leurs marges, concernant aussi bien idées, pratiques ou sentiments que matières, manières et perspectives. » Picasso, Matisse, Derain, Vlaminck « ne sont pas d’abord en quête de formes nouvelles, comme on l’a prétendu, mais de beaucoup plus ». Un plus qui correspond à ce qui illumine Aby Waburg en présence des indiens Hopi et de leurs serpents, le conduisant à une relecture globale et bouleversée de toute l’histoire picturale occidentale et surtout de sa période phare de la Renaissance. C’est la recherche d’une « communication par l’abîme » entre « jungle lointaine et jungle des profondeurs », le maintien de la nuit et du noir en leur mystère natif, rempart contre le totalitarisme du tout élucidé et source d’énergies à opposer à une « marchandisation intensive qui, jouant de l’impact des marques pour mobiliser les connotations affectives, réussit à imposer à travers les plus dérisoires des modes ses interchangeables « objets cultes ». » Annie Le Brun s’attache à rendre possible et efficace une géologie du sensible qu’elle oppose à l’archéologie du savoir de Michel Foucault (parmi ses bêtes noires ? comme Deleuze ?!), en ce sens où l’archéologie du savoir « renvoie à un ordre à dégager de l’état des choses » alors que la géologie du sensible « ouvre à des systèmes de mouvances susceptibles de révéler non un envers du décor mais un en deçà où, de l’instabilité même des forces en présence, peuvent se dégager de nouvelles perspectives. » Dans le fil de cette évolution du sensible, elle en vient à stigmatiser ce que la muséographie a fait des objets primitifs, ceux là même qui excitaient le désir d’art des Picasso, Matisse, Gauguin et qui, enfermés dans un musée des arts premiers, « offre le visage finalement rassurant d’une altérité esthétisée, échappant à l’histoire, dans un espace clos » (Benoît de l’Estoile) pour les rendre plus « aptes à la consommation esthétique qu’en font désormais les sociétés occidentales ». La dimension incalculable de l’exploration artistique des autres civilisations, constituant un départ vers l’inconnu à travers de multiples objets tels que masques, outils, parures et armes, se trouve mise au pas en victime d’une « gigantesque déforestation sensible que plus rien aujourd’hui ne semble pouvoir arrêter ». – Paysage, forêt et chasse à l’obscur Le danger culturel de cette déforestation est de perdre le contact avec la « cours éperdue vers l’obscur » qu’Annie Le Brun voit dans le célèbre tableau d’Uccello, La Chasse, et dont elle livre une interprétation réjouissante (c’est le genre d’interprétations d’œuvres qui devrait fourmiller en médiathèque, en bibliothèque, dans les musées où les institutions culturelles doivent justifier leur existence par la médiation, par l’accès préparé à l’incalculable). Elle rappelle au préalable le vertige et « la peur dans la pensée » recherchés par les artistes perturbant les classicismes et académismes, Dante, Sade, Rimbaud… La forêt obscure qu’ils explorent est « intérieure mais aussi que cette forêt-là marche au-devant de tout avenir ». La toile d’Uccello aura été considérée par ses contemporains comme singulière, déconcertante (selon l’étude de Franco et Stefano Borsi). Au-delà de la scène de genre convenue, les techniques surprenantes utilisées par le peintre mettent en place les conditions pour représenter une chasse d’un autre genre. « De sorte que gibiers, chiens et chasseurs ne sont plus que les points mobiles d’une course éperdue vers l’obscur, redoublée par l’apparente immobilité des choses de la nature, et particulièrement celle des grands chênes-parasols dont les troncs sombres rythment la profondeur de l’espace, pour révéler d’autant plus violemment de quelle ténébreuse communauté participent également animaux sauvages, bêtes domestiquées et hommes. » La peinture d’Uccello effectue ainsi une « effraction » dans « l’ordonnance d’un paysage jusqu’ici censé contenir la vision » et, par un « système de fuites d’une grande complexité », laisse surgir un redoutable « effroi » qui « double la force centripète de la composition ». – Entre terre et mer. – Toute proportion gardée, quelque chose d’un départ renouvelé vers le sauvage et le primitif, vers l’obscur et son effroi se dégage du travail de Barcelo. Selon le titre, Terramare, l’ensemble se situe dans une phase indistincte de l’évolution où les questions d’origine et d’aboutissement se confondent. À la manière de ces étonnants portraits, réalisé avec du kaolin (argile) et de l’eau de javel sur papier noir, où la sainteté et la monstruosité, l’humanité et l’animalité, la suavité spirituelle et la cruauté charnelle se superposent, cohabitent, tuméfiées, exténuées, des contemplatifs torturés par les horreurs contemplées, yeux arrachés d’en avoir trop vu, chair pourrie d’avoir trop reniflé la pourriture. L’œuvre est très diversifiée, du figuratif à l’abstrait, du narratif au mutique, du lumineux au sans espoir, elle déclenche des ressentis complexes antagoniques, elle oblige à la mobilité émotionnelle, aux passages, elle joue contre les certitudes et la tranquillité. Les techniques aménagent d’habiles transitions entre nature et culture, toiles et matières premières, dégageant des reliefs expressifs qui ont la force de peintures « premières ». Ainsi les séries « aubergines », incluant des fragments de légumes, peintures, dessins et papiers mangés par les termites. La nature morte est géographie. « Dès que j’ai commencé à faire ces œuvres avec les termites, j’ai tout de suite pensé aux cartographies. On essaie de faire des cartes de pays que l’on ne connaît pas, on fait comme ces cartographes de l’époque, d’ailleurs. Ils travaillaient eux-mêmes avec des navigateurs avec qui ils dialoguaient, ils dessinaient des choses qu’ils n’avaient jamais vues », mais qu’on leur racontait. Par l’intervention des termites, la création inclut une part d’œuvre de destruction (et d’aléatoire). Un peu comme ce spectacle réalisé avec Josef Nadj dont une vidéo est diffusée à la Collection Lambert. À première vue, deux protagonistes s’acharnent méthodiquement sur un mur de terre et ses décorations, en vue de l’effacer, de le réduire à néant. Mais sur la longueur, c’est tout autre chose qui apparaît : en même temps qu’ils le détruisent avec énergie, ils le réinventent, ils y apportent de nouvelles formes, de nouvelles composantes, ils le transforment. Une manière de représenter l’énergie créatrice du peintre qui semble germer, mûrir, éclater au cœur d’une caverne pour en décorer les parois, caverne où il cherche à imaginer les couleurs, la lumière, leurs fusions charnelles, musclées. Comme ce grand format où, après avoir roulé et s’écraser un peu, virer de couleurs et libérer des ombres pâteuses, des tomates s’immobilisent sur fond blanc, superbes et blessées. Comme un jet de dès pulpeux, un événement tomaté. – Masques et gisants. – Dans la grande chapelle du Palais des Papes sont exposés les plâtres ayant servi à réaliser plusieurs sculptures en métal (dont le fameux éléphant sur la trompe). Ce rassemblement, dans ce genre d’endroit, de ces créatures blanches en devenir, bloquées dans un stade intermédiaire (purgatoire, limbes), empreintes d’une imagination fantastique en attente d’être moulées pour être accomplies, « incarnées », a quelque chose de magique. L’effet est de brouiller légèrement les repères temporels, les distinctions entre œuvres en gestation et œuvres finies. Ça flotte, ça bouge. Une impression renforcée par la juxtaposition de figures de poissons avec des thèmes d’architectures ou de sculptures historiquement bien datés. Le brouillage semble dire que ces vieilles pierres figuratives, commémoratives, doivent porter notre esprit beaucoup plus loin, aux premiers rois poissons, aux royaumes situés aux frontières de l’animal et de l’humain. Même chose avec les masques d’ectoplasme recouvrant (épousant comme un saint suaire)) le visage des gisants. Une tête d’âne, un crâne de chien, un sanglier, un gryphon et, éparpillées sur la muraille, à l’endroit même où avaient été fixées lors d’une exposition historique, des œuvres de Picasso (un de ceux qui a le plus « restauré » le Sauvage), des masques, des caboches, des ombres, des gueules obscures et sommaires, en terre cuite, réalisées à partir de vieilles briques, achèvent de créer la présence d’un bestiaire réfractaire, intemporel, dont les grondements et aboiements silencieux contribuent à estomper les barrières entre animal, végétal et humain, entre les différents stades des formes vivantes réelles et imaginaires, entre le « primitif » et « l’évolué ».  (PH) – Autre présentation du livre d’Annie Le Brun. – Miquel Barcelo à Avignon. –