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Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

Soixante et des poussières, âge des redites

Fil narratif à propos  : coupures de presse, l’actualité, le virilisme, la réforme des retraites – la relecture de Joris Karl Huysmans – des œuvres de Kiki Smith vues au Centre de la gravure (La Louvière) – Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Les empêcheurs de penser en rond, 2020…

Politique, existence, milieu

Le fil d’actualités des unes et des brèves, des dossiers et des buzz à propos des discours et décisions politiques, des révoltes et manifestations qui tentent, sur de multiples front, d’enrayer le capitalisme, reste profondément imbibée de virilisme. L’atmosphère délétère rend difficile de déterminer s’il s’agit de mâle apothéose ou de ses débâcles apocalyptiques. Mais c’est là, comme une insistance malsaine, quelque chose qui s’obstine à poursuivre dans la même voie catastrophique, en dépit de tous les signaux d’alerte, de tous les indices sanitaires révélant des pathologies dépressives de plus en plus répandues, pugnaces, innovantes. A contresens de toutes les exhortations à changer d’imaginaire. (voir plus loin). Que ce soit au niveau méta, international, national, local ou, tout simplement à l’échelle des relations de pouvoir au sein de l’entreprise où il travaille. Tous ces virilismes d’ampleurs différenciées se renforcent, imbriqués les uns dans les autres, cette intrication les dotant d’une sorte de cuirasse naturelle. « C’est ainsi que la nature l’a voulu. » Et il pense, avec une pointe de cynisme, qu’il y aurait une formidable business à inventer, un formidable plan de rééducation à élaborer, selon des dispositifs de débats démocratiques, démultipliés à tous les étages. Comme au Rwanda après le génocide quand il s’est agi de réconcilier victimes et bourreaux. C’est une bien belle source d’inspiration, à méditer ! Mais on n’y est pas. Le virilisme, même s’il commence quelques fois à être décrié, y compris dans les grands médias, via les propos d’une personnalité engagée, suinte entre les lignes, est désigné à la rigueur comme un travers, rarement comme la cause de bien des maux actuels. La vague féministe ne conduit pas les uns et les autres à tirer toutes les conséquences qui s’imposent, juste à aménager certains rapports de parité. Jouer sur les apparences, les design. Ainsi, dans le journal Le Soir, un entrefilet de petite gazette, informant qu’un corps militaire d’élite allait mener des expériences extrêmes dans le Grand Nord, précisant que pour ces gens-là, la mort d’un de leur collègue fait partie des risques normaux du métier. Relayant le style désincarné d’une dépêche, la dépêche irradie l’admiration à l’égard de héros qui vont endurer des expériences inaccessibles pour nous simples mortels et qui devraient déboucher sur des découvertes et des inventions, utiles en priorité pour la guerre, pour la société civile dans un second temps (comme une majorité des innovations technologiques), et donc pour nous. Ces brutes se sacrifient pour nous, voilà le message ! Mais cela peut prendre parfois, encore, la dimension d’une célébration involontaire, mais combien révélatrice, étalée dans tous les médias, ressassement obstiné, sordide vertige de l’auto-célébration de l’éternité testosteronée. Images archétypes du radotage de genre. Comme à l’occasion du décès de Kirk Douglas. Quasiment toutes les photos exhibées en une, rappelant ses rôles emblématiques, révèlent comment le cinéma s’est emparé de son physique pour lui faire endosser le rôle du mâle exemplaire, singulier et, par le truchement des films, mâle transcendé, incarnation de la virilité universelle. La personnification de la plastique énergique et virile comme ferment essentielle de toute histoire, de toute aventure humaine, voire de tout récit digne de ce nom. Sans que l’on puisse pour autant affirmer que c’est ce que l’acteur souhaitait exprimer. Il a fait, selon sa constitution, son talent, ses relations, ce que la machine hollywoodienne a voulu faire de lui. Comme avec beaucoup d’autres. Heureusement, l’effet implacable du temps fait que certains clichés, où le personnage pose pour la presse people en athlète providentielle, à l’écran comme à ville, lui donne aujourd’hui l’allure désuète, pour ne pas dire ridicule, d’un matamore de foire dans son slip d’un autre âge.

L’enfance, l’héritage, le jardin

Il prend un café avec un ami croisé par hasard. Rare moment de détente, faciliter de parole pour aborder tout, sans réserve. Plaisir d’échanger même si leurs mots, leurs phrases s’entraident à caractériser le plus justement possible la gravité de la situation écologique, le cynisme des inégalités sociales. Tout ce qui plombe de plus en plus le moral des jeunes. Le leur aussi. Mais, dit alors l’ami, « j’ai l’avantage d’avoir eu une enfance heureuse », cela tient à une conjonction complexe alliant données familiales, lieu de vie, tournure d’esprit personnelle, et ambiance d’époque (années 50/60). Mais ça aide pour endurer, amortir les coups. Oui, lui aussi, a eu une enfance absolument heureuse, sans tache. Et il en sent chaque jour la force continuée. Même si, cette fois, ces ressources s’épuisent, vacillent quelques fois, attaquées de toutes parts, détruites par diverses relations toxiques. Comme si le développement de la société, désormais, voulait éradiquer ce genre de bonheur, immatériel, non marchandable, par le biais de l’esprit de lucre, d’envie, par le sadisme de quelques personnes affiliées au mal. Il tente de préserver ou reconstituer modiquement ce capital initial de bonheur en s’oubliant au jardin, rassembler en tas les bûches d’un élagage (discret, pour perturber le moins possible le trajet des oiseaux).

L’imaginaire, l’aliénation, l’engagement

Virilisme aussi, mais de quelle autre amplitude – mais encore une fois, ils se tiennent et se soutiennent – , à l’œuvre dans le bras de fer entre opposants à la réforme des retraites en France et le pouvoir macronesque. Le virilisme capitaliste, incarné par le gouvernement En Marche, est déterminé, cette fois, à ne pas faire marche arrière, à tout écraser sur son passage pour, enfin, avancer dans son plan ambitieux de contre-réforme, de détricotage de l’État social. Il a assez cédé, reculé, par le passé, lors de tentatives précédentes.Ca suffit. Ce dont il s’agit dépasse le stade national d’un pays réformant, en toute souveraineté, son modèle de droits à la pension. Ce qui se joue là est un basculement de société et peut faire tache d’huile bien au-delà de la France. Comme jadis où les luttes s’internationalisaient, il se dit qu’il serait utile de se soulever ailleurs, aller manifester en France, soutenir les citoyens et citoyennes qui contestent, et encourager les syndicats dans leur recherche d’alternatives. Le ton général des médias et commentateurs les plus visibles, plutôt conservateur, est celui de compte-rendu d’un match où il importe surtout de compter les points pour déclarer, le moment venu, le vainqueur incontestable. C’est pourtant quelque chose de grave qui est en train de se passer, comme l’écrit Alain Supiot, limpide et essentiel comme toujours : « Les politiques néolibérales conduites en France depuis une vingtaine d’années ne se sont donc pas seulement traduites par la privatisation de nombreux services publics, mais aussi par une étatisation de la sécurité sociale. Elles tendent à faire disparaître le « tiers secteur » hérité du consensus de 1945, régi par la démocratie sociale et la paritarisme. L’étatisation en cours de l’assurance vieillesse par l’anéantissement des régimes de retraite propres aux différentes professions est le préalable à la mise en œuvre des recommandations formulées dès 1994 par la Banque mondiale : substituer des cotisations définies aux prestations définies * et irriguer les marchés financiers par une épargne rendue inévitable par la paupérisation des systèmes par répartition. Cette évolution est liée à la primauté acquise par le secteur financier (banques et assurances) dans la direction économique du pays. (*Tandis qu’un système à prestations définies garantit au travailleur un taux de remplacement de son salaire, un système à cotisation définie lui attribue des « points » dont la valeur liquidative n’est pas garantie. » (Alain Supiot, La force d’une idée, Les liens qui Libèrent, 2010, p.44) Jacques Rancière, philosophe prenant la parole devant les cheminots le 16 janvier, enfonce le clou : «  C’est cette réalité concrète du collectif solidaire dont les puissants de notre monde ne veulent plus. C’est cet édifice qu’ils ont entrepris de démolir pièce à pièce. Ce qu’ils veulent, c’est qu’il n’y ait plus de propriété collective, plus de collectifs de travailleurs, plus de solidarité qui parte d’en bas. Ils veulent qu’il n’y ait plus que des individus, possédant leur force de travail comme un petit capital qu’on fait fructifier en le louant à des plus gros. Des individus qui, en se vendant au jour le jour, accumulent pour eux-mêmes et seulement pour eux-mêmes des points, en attendant un avenir où les retraites ne seront plus fondées sur le travail mais sur le capital, c’est-à-dire sur l’exploitation et l’autoexploitation. » (Le Monde). Dans le même journal, un collectif d’intellectuels (Benasayag, Méda, Stiegler…) explique que ce «  ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang », et explicite l’ampleur du basculement civilisationnel qui cherche à se rendre effectif et inéluctable, aux dépens du plus grand nombre et de la démocratie. « Nous pensons, au contraire, qu’il faut réinventer la démocratie, alors que l’on est en train de la miner par une perversion des usages gouvernementaux et par la désespérance des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires. Seule une véritable démocratie peut redonner aux citoyens et citoyennes le sens de leurs  responsabilités, mais aussi refonder notre communauté politique pour œuvrer à un monde plus humain, plus juste et plus respectueux de l’environnement. » Même si les journaux donnent la parole aux manifestants, aux syndicats, ouvrent leurs tribunes à quelques penseurs engagés, le ton général reste celui d’un climat où l’on compte les points, où il suffit d’arbitrer et s’assurer que c’est bien le plus fort qui l’emporte. Pour rendre sa victoire objective, incontestable. D’où ces titres qui ne cessent d’ausculter le nombre de participants aux cortèges, aux piquets de grève. Comme si l’essentiel du ressenti, de la raison de s’opposer à ce qui vient, résidait dans ce quantitatif visible. Combien sont-ils, K.O., dans leurs quotidiens fragilisés ou dans leurs luttes sans écho, à entendre l’énonciation des chiffres qui célèbrent la loi du plus fort ? Combien sont-ils à attendre que les discours qui conditionnent les agendas politiques, et les médias qui évangélisent cet agenda social, leur prodiguent l’accès vers d’autres imaginaires ? Dos au mur de chaque problématique inextricable – le climat, les inégalités sociales… -, l’incantation à « changer d’imaginaire ». parcourt la société. François Jarrige, historien des techniques, ne dit pas autre chose dans son interview à Libération, concernant les défis technologiques liés aux énergies qui fondent nos modes d’existences : « Le renouvelable est donc un équipement matériel qui accompagnera notre transformation pour que le monde reste vivable, mais ce n’est pas la solution ; c’est est une, parmi une multitude d’autres. Il faudrait d’abord un changement d’imaginaire global de notre rapport au monde, de notre notion de confort, ou de mobilité. Ce n’est que parallèlement à une transformation massive de cet imaginaire et de nos pratiques que le renouvelable peut trouver sa place. » Par où œuvrer à un changement « massif » d’imaginaire !?

L’exercice, l’horizon, le maillage

Comme beaucoup d’autres, il cultive des exutoires dérisoires. Depuis des années, tous les dimanches,  il traverse ce village comme sur des rails, pris dans un circuit automatique. Il longe la propriété du château, chicane sur la place où, généralement, quelques habitants astiquent leur voiture, coup d’œil à travers les grilles vers la demeure seigneuriale, les serres, le parc, ses vieux arbres, les douves, puis l’abris forestier, les daims qui broutent. Petite bosse, tournant à droite, faux plat rectiligne vers le clocher du village voisin. Le village est tapi au pied d’une butte qu’il masque de ses habitations si bien que, défilant la, dans son costume de cycliste, à la manière d’un coureur égaré de critérium de kermesse, courant derrière un peloton hypothétique, il ne fait jamais qu’effleurer le mont. Il le sent. Ce dimanche, juste avant d’obliquer, l’effet « circuit automatique » se désagrège, sous l’effet d’un léger heurt, il hésite inexplicablement, reste en équilibre un temps sur les deux roues, frappé par un panneau qu’il n’avait jamais vu, à gauche, un indiquant le chemin vers un hameau au nom inconnu. Une route dérobée par l’angle des maisons. Il a une très brève hésitation, quitte la voie habituelle et s’engage dans cette ruelle intrigante. Une sorte de déraillement qui le propulse au cœur de la butte. D’un coup, après une courte montée qui masque l’horizon et une forêt insoupçonnée protégeant une contrée de toute curiosité, de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, une respiration plus large. Comme si la toile de l’horizon engluée dans les formes bâties du village et son château, se déchirait et révélait un nouvel horizon, plus lointain, libre, un vrai horizon inaccessible. La route semble s’inventer sous les coups de pédale et le mouvement des roues, selon son désir, à la manière de celle qu’il dessinait à la main, à la plage, dans les tas de sable, avec une sensation grisante de pouvoir tout inventer. Jambes, poumons, matière grise, accord avec la machine cycliste, tout s’excite comme devant des étendues vierges. Il renoue avec l’exaltation des premières échappées à vélo quand, enfant, on a soudain l’impression de maîtriser un moyen pour aller plus loin, plus vite dans le monde alentour. Il sait où il est, il pénètre dans le territoire d’une colline qu’il a souvent grimpée et descendue par les deux routes principales situées sur d’autres versants, éloignés. Là, il s’aventure sur les flancs, il découvre l’intérieur de la colline, un lacis de chemins parmi fermes, bosquets, pâtures, chapelles, manoirs et hameaux, un vrai diorama de rêve, un décor de jouets comme il en créait pour ses réseaux de petits trains électriques. Un sourire naïf lui revient aux lèvres, un appétit insouciant, toutes les tensions de la vie se relâchent (sans disparaitre). L’enchantement atteint son comble quand, quittant quelques logis campagnards agglutinés, une côte raide gardée par les vaches, se termine près du ciel gris et que de l’autre côté, la plongée abrupte révèle de voluptueux coteaux, la route sinueuse dessinant des ellipses et enfilant des tournants de montagne russe, l’ensemble barré du nord au sud par une aérienne et double muraille de peupliers plantée sur un talus vert de chez vert. La route franchit d’un zigzag le rideau des arbres – dépouillés de leurs feuilles à cette saison, donc presque fantomatiques –  près d’une métairie blanche qui, avec ses dépendances, évoque un ermitage perdu dans la verdure, au pied d’une nouvelle ascension verticale. La succession de descentes et montées l’enthousiasme, le happe, c’est le genre de configuration où l’on est pris par le paysage et ses reliefs, ses formes intimes, on les épouse dans la vitesse du pédalier, dans l’impression de voler (même lentement), et cette frontière d’arbres avec son bâtiment de douane encastré dans l’alignement des troncs lui imprime assez, dans les fibres, la conviction d’avoir traversé un nouveau pays et de réintégrer, après dépaysement, sa région de résidence. Il reconnaît la flèche du clocher qui pointe au-delà le dernier promontoire. Il se sent, après, comme ayant accroché de nouveaux organes, vierges, non circonscrits, mais flottants, des limbes qui peuvent ou non évoluer, maturer, prendre des formes, des possibilités de développements aléatoires, des réserves d’évolutions. Soudain, des zones de replis le lestent agréablement, comme d’avoir repéré des contrées où fuir, s’installer, recommencer sa vie, avec le fantasme que ce recommencement comporterait une réelle remise à zéro du compteur des années. Le fait d’avoir traversé ces paysages en avalant beaucoup d’air, avec une ventilation maximale des poumons due à l’effort cycliste, renforce la consistance aérienne, éolienne, voire onirique des images retenues des étendues entraperçues, beaucoup plus que s’il y avait été marcheur, plus lent, plus en osmose, moins « survolant ». Ces instants de grande ventilation où, comme jamais, son organisme se manifeste pluriel, ouvert, sans enveloppe fixe et protectrice, perméable, toujours en train de se construire – ce fil de construction ayant débuter dans le ventre maternel, constituant toujours ce trait d’union improbable, non connaissable du passé-présent-avenir -, se tissant maille à maille, se maillant de tout ce que ses cellules attrapent, celles des yeux, des muscles, des oreilles, de la peau, où il se sent baigner, physiquement et émotivement, charnellement et conceptuellement , dans « les mailles élémentaires de tout ce qui se fait, ou se tricote, et chaque maille met en jeu ce sentir très particulier qu’est le devenir problématique de toute continuité. Pas de rupture ici, mais le retour perpétuel de la question « comment ? ». Comment prolonger, maille sur maille ? Comment hériter ? Comment faire sien ce qui est donné ? Comment faire compter ce à quoi nous avons affaire ? ». (Stengers)

L’ange, la vierge, l’originale

Parfois, ce maille à maille dérape. Ou ce sont d’autres sortes de mailles, non formatées, imprévues, non compatibles directement avec ce qu’il a déjà tramé. A force d’effectuer régulièrement le même circuit dans la même campagne, il lui arrive que, plongé dans l’effort, harmonisant respiration et engagement musculaire, vide reposant intérieur, écoute de ses fibres et fluidité des mouvements cadencés, il ne sache plus exactement à quel endroit de sa boucle coutumière il se situe. Il est quelque part dans le circuit habituel, mais où ? Depuis combien de temps ? Il pédale à vide dans une sorte de néant, un décor vierge, neutre. Atomisé. Le mouvement rythmé est sa seule consistance. Idéelle. C’est une sorte de chute, de même nature que celle que prodigue – rare mais radicale – la beauté de jeunes filles dont la grâce, lumineuse, a quelque chose d’extraterrestre, de « venu d’ailleurs », sans attache, sans compromis. Des présences tellement attirantes et intouchables articulées sur des colonnes vertébrales éthérées, échappant à la science, à ce que la biologie dit des corps. Il se souvient d’une jeune philosophe, fraîchement diplômée, postulant pour un emploi social. Il siégeait dans le jury. Il avait été subjugué par le « à côté de la plaque », de la jeune femme, relevant plus de la candeur que de l’incompétence. De cette candeur capable, finalement, de tout réussir. Et  alors que l’on jugeait son aptitude à correspondre aux cases d’un profil d’employabilité, systématiquement, elle répondait en-dehors des schémas, elle démontrait son étrangeté, avouait sans trouble ne pas détenir les compétences requises, mais se mettait à réfléchir, amorçait des solutions, des plans B. Elle était à contre-emploi et y marinait savoureusement. C’était sans doute cela l’essentiel de son travail. Tellement, finalement, sans doute qu’embauchée, elle aurait pu répondre aux attentes et réinventer le job à sa manière. Peut-être. Sans jamais se laisser démonter par la béance qui s’installait entre sa personnalité, son désir de travailler et le dispositif d’embauche, avec son obsession de détecter le bon sujet, rationnellement, elle affichait une volonté candide, elle transfigurait la totalité de la situation. « Erreur de casting » dit-on en pareille situation. Là, devant lui, une sorte d’ange, voilà, de la chair irriguée d’imaginaire alternatif. Et ça balbutie, forcément, c’est tendre, peu affermi, chancelant, mais radieux. Ca s’invente. Face à ce qui se présente comme un accès au marché du travail, dont elle a besoin pour vivre – ce qu’elle précisé en évoquant qu’après ses études, à peine terminée, il lui fallait reprendre contact avec le réel -, elle ressemble à l’amarante qui, nous apprend Isabelle Stengers, a su déjouer le Roundup. « Ne pas s’adapter à un milieu où l’usage de Roundup est devenu systématique est, pour les amarantes, synonyme d’éradication, et c’est bien, d’ailleurs ce que vise l’herbicide. La variante résistante a profité du milieu ravagé par l’intervention humaine pour proliférer. Elle n’a pu le faire  que parce qu’elle a déjoué la visée éradicatrice, a répondu de manière nouvelle, originale, à ce qui aurait dû lui être toxique. » (Stengers, p.140) Il aurait tout donner pour encourager cette authentique originale, se lier, devenir un soutien, créer un lien qui permettrait d’accompagner ce devenir biche d’une autre espèce, jamais vue, jamais entendue. Il la déclinerait volontiers dans une iconographie infinie de nouvelle Vierge. Le fruit de ses entrailles étant imprévisibles. D’autant qu’elle parlait volontiers, sans rougeur, de sa militance en faveur des sexualités alternatives. Des modes de reproduction florale à découvrir, encore ignorée par la science. Il sortit de la confrontation, mal assuré, vieilli, secoué. Il avait beau se creuser les méninges, scruter ses tripes, cela ne ressemblait en rien à un simple attrait pour une jeunesse. Ce qu’il percevait de vibrant dans la jeune philosophe n’était pas un rappel mélancolique des amours de son jeune âge. Pas une simple attirance de vieux pour la jeune  chair. Quelque chose d’autre pointait à travers cette présence de femme, nouvelle, la gestation précisément d’autres imaginaires. Désopilant, déconcertant, désorbitant. A commencer par la manière de penser la relation au travail, la façon de mettre son corps, son esprit au travail à l’occasion d’un entretien d’embauche. Il n’empêche, tout ça, y compris la dimension asexuée de son attirance le conduisit, maladivement, à la déshabiller du regard, à ameuter tout son imagination pornographique, aliénante. Un grand désarroi, alors, face à l’irruption d’un être avec qui il serait possible de réapprendre à vivre, autrement, sans passer à côté de l’essentiel, en restant au plus proche du don de l’enfance heureuse.

La relecture, l’endurance, la baignoire

Cette obsession de « retour à », recommencer, revenir sur ses pas, regagner du temps, se marque dans ses lectures récentes. Ou plutôt de relecture. Ressassement commémoratif. Pulsion à remanger les nourritures spirituelles déjà avalées, peut-être  régurgitées au fil des années, affadies par l’âge. Il revient dans des livres lus, il y a longtemps, du temps où il se formait, où des choses prenaient forme à travers lui. Quand le bonheur de l’enfance entamait sa collision sans fin avec le réel, les faits hostiles. Il relit les romans et nouvelles d’un auteur qui avait été une révélation, une ombre protectrice,  une présence. Il éveillait des sentiments ambivalents sous une attirance indéfectible, la reconnaissance de proximités troubles, même si cela se traduisait dans des formes, des prises de position qu’il ne pouvait forcément faire siennes, il y avait un « sensible » qui lui ressemblait, qu’il partageait, une chair commune, une palpitation avide et inquiète. Il reconnaît tout ça, au fil des pages, les personnages, les faits et les situations, le rythme du récit, les trames si particulières. Il se souvient y avoir adhéré. Les temps de lecture, celui d’autrefois, celui d’aujourd’hui, se mélangent, se brouillent. Il se revit, il éprouve les flux entre passé et devenir, ce qui était possible, ce qui a été choisi au détriment de diverses autres voies, ces possibles qui restent, sédimentent la mélancolie. Ce bazar à travers lequel il a tout de même maintenu, produit une continuité, vaguement perçue comme colonne vertébrale éthérée, qu’il aurait bien du mal à définir rationnellement. Est-ce la sienne ? Celle d’autres instances à travers lui ? Et comment les possibles qui n’ont pas été choisis continuent à l’alimenter ? Au fil des choix qu’à tout instant il a effectué, des pistes sont exclues et ce processus d’exclusion « laisse une marque, qui est sa contribution au processus de détermination : elle donne à la décision une teneur émotionnelle par où insiste ce qui aurait pu être, mais n’est pas. » (Stenger, 88) Que ce soit lors de la lecture où, à chaque mot, chaque phrase, chaque idée et image, des compréhensions et interprétations sont posées, se nouent les unes aux autres, dessinent des généalogies partagées entre l’imaginaire de l’auteur, de tout ce qui l’inspire et celui du lecteur, de tout ce qui le traverse et vient se glisser dans le texte, que ce soit dans la transe cycliste où chaque coup de pédale correspond à l’effort pour se maintenir en équilibre au gré des dénivelés, tracer son sillage en absorbant tout ce que le paysage extérieur, la nature, mais aussi venant de l’intérieur, l’agitation permanente de l’itinéraire biographique, les espoirs et les craintes devant l’avenir, les blessures infligées par le climat politique, social, économique absolument délétère, les anxiétés inoculées par les virilismes malsains, les vexations sidérantes propagées par le chef au boulot, ce qui prédomine est le soucis de renforcer son endurance, de se maintenir la tête hors de l’eau, au juste milieu entre exaltation et désespérance, apprendre à supporter l’instabilité, à en jouir, parce que jamais rien ne se stabilisera comme étant « la » bonne position, le bon maintien, la permanence. Tout est sans cesse remis en jeu par la stimulation des occasions, des sollicitations les plus diverses. « Le maintien d’un caractère ne répond pas à un pouvoir de se maintenir, mais à concours de décisions occasionnelles, dont toutes sont l’affirmation d’un « ainsi » qui aurait pu être autre. » (Stengers, 99)

Mais ce n’est pas tant le récit retrouvé, revécu tel que la première fois après tant d’année, qui provoque ces flux temporels entre ce qu’il fut, ce qu’il est devenu, ce qu’il devient, entrevoyant à présent entre toutes les lignes le terme de l’existence, ce qui restait très abstrait il y a 40 ans. Ce sont plutôt des détails, des zones hypersensibles du texte, soudain en miroir avec les mêmes zones, excitées dans son cerveau. Des descriptions qu’il aurait été bien en peine de se remémorer, et qu’il redécouvre avec la même surprise, le même émerveillement qu’initialement, qu’à la première fois. Cela peut être de courts fragments extrait d’une image fouillée d’une table où s’apprêtent à manger les personnages : “Près des filets luisants des couverts et des lames claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le pied où elles s’arrêtaient scintillant en un point vif. » (En ménage, page 469, La Pléiade) Cette coulée de jour ! N’a-t-il pas appris par ce genre de lecture à regarder comme un peintre, avec attention picturale et musicale, et un désir inassouvi de recherche du mot juste, n’est-ce pas cela qui a conditionné la manière de se construire, d’essayer de se fabriquer une chair d’enfance heureuse au-delà de l’enfance, bien au-delà, insensément ?

Ou, à la manière d’une mise en abîme, le récit d’une plongée dans une baignoire de bains publics, replis dans un refuge amniotique, où les bruits du monde s’éloignent, l’illusion d’être à l’abris, d’avoir mis de la distance entre sa vie et les menaces extérieures, à la manière dont, souvent, les effets de la lecture ont joué sur sa perception d’être au monde, protégé, dedans mais à l’écart, jouissant de la faculté de tout entendre et voir à travers des filtres protecteurs, mais sans rien perdre de la saveur dérangeante des choses, les vivant de l’intérieur. Voluptés étranges, maladives, d’un instant reclus. « Il se blottissait dans l’eau chaude, s’amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maelstroms. Doucement, il s’assoupissait, au bruit argentin des gouttes tombant des becs de cygnes et dessinant de grands cercles qui se brisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant, alors que des coups furieux de sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claquements de portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine, voilée d’une vapeur d’eau, il rêvassait et ses pensées s’opalisaient avec la buée, devenaient affables et diffuses. » (A vau-l’eau, p.506) N’a-t-il pas, en permanence, au cœur, aux tréfonds, une part de lui-même qui barbote dans cette baignoire oubliée, enfouie, préservant un nœud de pensées opalisées de buées, à la manière de ces noyaux de vide dans les niveaux à bulle ?

Les parents morts, les fleurs, la langue

Des bulles où il échange, plutôt qu’avec les portraits emblématiques d’acteurs virilisés, avec des images telles qu’elles peuvent le surprendre, le désarmer puis l’enchanter, par exemple dans une exposition de Kiki Smith. Les fleurs ou l’image de la dame à la main tendue vers une trinité de paons, leurs roues telles des cosmogonies de corolles entre animal et végétal, paraboles d’analogies féériques, libératrices. Parce qu’avec les fleurs, ou n’importe quoi, elle replace le cours de nos vie dans des temporalités « autres », soucieuses de tout ce qui n’est pas nous, tissées de ce qui nous échappe, qu’on ne cesse d’agripper par ailleurs, par subterfuge, pour avancer, aller de l’avant, prendre des années, ressembler de plus en plus, finalement, aux fleurs qu’il aime depuis la première fois où il les vît. Où il commença à prêter attention à ses propres devenirs fleurs. Bébé, dans l’herbe, touchant pissenlits et pâquerettes ? Au printemps, partant cueillir lilas et jonquilles pour revenir fleuri sa mère ? Avec d’emblée ce sentiment diffus de transfert : dans ces brassées de fleurs, fourmille quelque chose de moi qui, sans cela, ne pénétrerait jamais l’autre aimé. Communion florale. Les fleurs de Kiki Smith ne sont pas des objets étrangers, distants, merveilles d’une nature différente que la nôtre. Elles sont faites des mêmes tissus que nos floraisons. Elles expriment les mêmes sentiments que les humains. Elles semblent jouer de la musique, exhaler leurs fragrances comme on muse une mélodie intime. Il voit s’échapper de leurs pétales emmêlés, comme un souffle, une âme s’extirpant d’une dépouille, un halo déjà séparé, expulsé, mais flottant près des tissus, imperceptible transfiguration. Comme ce qu’il vit et respira aux chevets de sa mère, de son père. Quelque chose de transmis dans la mort. Derniers souffles qui migrent vers les organismes affinitaires les plus proches. Ce qu’il admire chaque fois qu’il passe devant la vitrine du fleuriste de la rue Racine où les bouquets ne sont pas présentés comme des choses à emporter chez soi, objets neutres et inanimés, mais l’ensemble agencé en théâtre de fleurs qui meurent pour nous, magnifiques dans leurs derniers instants en vases, certaines, là, ouvertes à l’extrême sur de raffinées confessions insaisissables, les pétales près de chuter, révélant l’inexprimable que l’on transfère dans le langage symbolique des fleurs, chair substituée à la chair.

Ces études de fleurs, ces hommages aux fleurs, parloirs cosmiques où entendre encore les sons des disparus les plus chers, prolongent, renforcer la célébration sans fard de l’agonie maternelle. Reconnaître cette agonie singulière, celle de la mère de l’artiste, comme celle de sa propre mère, telle qu’elle fleurit, fane, fleurit, fane, cycle ininterrompu en lui. Au fond d’une chapelle, c’est un vaste retable contemplatif, un faisceau de lignes sans cadre, du néant à la vie, de la vie au néant, entre mort et résurrection. C’est un groupe de 12 gravures sur bois, « tirées en noir sur un délicat papier japonais », bien alignées sur deux rangs superposés. Leurs rectangles noirs se reflètent dans le sol luisant, ainsi que les points lumineux qui les éclairent, astres lointains. L’ensemble s’intitule « Mortal », cartographie toute l’attention happée par le visage, les mains, les pieds, peu à peu métamorphosés par la mort, le retrait de la vie, l’entre deux (où l’on espère encore tellement le miracle). Le regard sur ce qui s’éteint exprime la fascination, l’amour et la tristesse, restitue toute l’expérience confuse, bouleversante de la contemplation de la disparition progressive des proches indispensables, la transcendance des liens, le rappel de tout ce qui a été tissé de l’une à l’autre, l’impression que quelque chose survivra à la mort. Ce que l’artiste traduit par un évident mimétisme. Combien se reconnait-on dans ce qui, si proche, surtout quand il s’agit d’un parent qui nous a donné naissance,  meurt sous nos yeux ? L’agonisante est au cœur d’un écheveau de lignes, celles du visage, des mains et des pieds, celles de ce qui l’entourent, les plis de draps et d’oreillers. Ces lignes se rejoignent, établissent des réseaux communs. Cette cartographie de lignes s’élargit, évoque les structures mémorielles intérieures, les paysages autant mentaux qu’environnementaux qui constituaient l’ancrage de la personnalité moribonde, tracés des subjectivations qui ont fait de ce parcours de vie un itinéraire personnel, singulier. Mais ces lignes, denses, vives, touffues évoquent aussi le vivant « indistinct » auquel retourne l’être incarné, dessinent une continuation dans le grand tout, mais aussi, tout autant, représentent les fils arachnéens traversant le néant, d’où surgissent les naissances. L’interdépendance totale, inéluctable, bienfaisante. A partir de là, il n’y a plus de linéarité évidente dans la suite de gravure, conduisant à l’image finale, où tout finit, mais un récit à double tête, se dirigeant autant vers la mort que la résurrection. Le mystère de l’origine – d’où venait ma mère ? – se fond dans le mystère de la destination – que reste-t-il après la mort ? L’ensemble parle de la migration de ce qui, pendant un certain nombre d’années, a été « ma mère », vers d’autres existences, et d’abord se nichant dans l’imaginaire de l’artiste qui le dissémine en chaque visiteur recueilli. Et cela, à la manière des pissenlits, par ailleurs si bien représentés par l’artiste, fantomatiques, crépusculaires, parcourant les abysses du vide, propageant des brins de vie, semences de lumière, que l’on croit intarissable, ayant existé de toute éternité mais qui, au contraire, aujourd’hui résonne lugubrement dans la crainte de la sixième grande extinction. Tiens, pour de futurs enfants et petits-enfants, l’envol des graines de pissenlits ne parlera plus. Plutôt que la figure de Ben-Hur ou Spartacus, héros confirmant le muscle mâle comme fibre principale des solutions contre les jougs quels qu’ils soient, la main tendue d’une femme, vers les parades mystérieuses des oiseaux étoilés, humble, à l’écoute des interdépendances. Des imaginaires, à ce stade, difficilement conciliables. Une rupture est indispensable ou, pour certains, un effondrement.

Pierre Hemptinne

La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne

Le réduit embaumé et la cour des miracles

Fil narratif à propos de : La saison des coings et du maïs – Les infamies photographiques de Sigmar Polke, Le Bal  – Paris Stalingrad, film de Hind Medded et Thim Naccache – Les politiques migratoires honteuses –  Le monde selon Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, un extrait de Claude Simon (Histoires)-  Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique éditions…

A peine jailli de la bouche de métro, fatigué par l’ascension des escaliers –pourquoi suis-je poussif? malgré le sport régulier !? si chancelant ? d’où vient tel épuisement ? quel sort ? – sur le trottoir chahuté par la foule, les trajectoires fourmillantes qui, là, du fait de plusieurs directions possibles, se contrarient, se heurtent, s’agrègent momentanément, il y un soleil chaud, des bourrasques de vent estival et une odeur le frappe et convoque des images de flambée, de fumée, de fonds de jardin avec feu de camp. Puis ce sont des sensations gustatives qui resurgissent, du craquant, de la pulpe, du beurre fondu. Il voit alors le brasero, la braise rouge, vive, la grille et, dessus, des carottes de maïs bien dorées, d’autres en train de rôtir, brûler ici ou là. C’est un flot alors de souvenirs de famille, surtout du père et des grands-pères qui encourageaient à aller marauder du maïs dans les champs. Le plaisir de marcher entre les plants plus hauts que lui, le bruit de ruissellement que faisait naître son cheminement dans l’onde végétale, tâtant les carottes sous leurs enveloppes parcheminées, essayant de deviner leur taille, leur maturité, écartant un peu les feuilles pour distinguer le grain, la barbe de la pointe. Et puis, la cuisson organisée, souvent pour le goûter, dans le jardin, avec un feu improvisé (parfois, aussi, dans d’autres circonstances, la mère en cuisait à l’eau, dans une grande casserole, c’était autre chose) et, autour, les conversations des grands évoquant l’Afrique. Comme si le maïs, dans l’imaginaire familiale, était complètement relié à leur vie passée au Congo. Il aurait volontiers fait halte, acheter quelques carottes à ce vendeur ambulant, voire dialoguer avec cet officiant rivé à son réchaud rituel, son but était-il réellement de vendre des carottes de maïs à manger ou se livrait-il à des pratiques divinatoires ? Mais il faisait trop chaud, il haletait, se sentait oppressé dans la foule et devais se hâter avant la fermeture d’une salle d’exposition. C’est du reste passablement étourdi qu’il se livra à l’examen des photos exposées. Son humeur se trouvant en harmonie avec une pratique photographique intégrant accidents, errements, confusion technologique, aléatoire. La matière photographique perturbée, brouillée. Quelle est l’image ? Une confusion de corps, d’herbes, de taches, de coulures qui ont mélangé les choses photographiées – comme quand on renverse du café ou une bière sur les pages d’un livre illustré -, l’ensemble figurant une sorte d’ouverture inopinée des entrailles du sol, un charnier en rédemption d’où émerge une tête de femme, souriante, grimaçante. Une clairière où des cerfs sont couchés, cadrés depuis les vitres d’une voiture, tout trop blafard, presque sur le point de disparaître, pas les cervidés, mais la totalité de l’instant, du lieu, menacée de se fondre dans une embrasement statique et livide. Une étrange interpénétration de l’habitacle – sans doute avec buée sur le parebrise -, du fond forestier comme un imprimé végétal sur une ténébreuse substance aérienne, cotonneuse, et la clairière avec ses deux statues aux bois impressionnants.

Quelques heures plus tard, il est attablé au restaurant. Le soir est tombé, les lumières sont chaleureuses, les fenêtres ouvertes, la touffeur automnale est exotique. La serveuse dépose sur la table une fine coupelle contenant la première mise en bouche. Son fort accent japonais n’a pas permis de comprendre avec précision le nom des aliments qui composent cette préparation. Juste une intuition.  Il s’agit d’une mousse, hyper légère, presque immatérielle, parsemée de crumble de chocolat amer. L’impression est d’avaler et de laisser fondre sur la langue des nuages blancs d’un ciel sans menace. Les larmes lui montent aux yeux, c’est un ciel appartenant au passé qui fond ainsi sur sa langue, tel que, dans son souvenir, il reste immobile, arrêté, inaltéré. Retrouver la saveur de ciels d’autrefois, l’avait-il imaginé, espéré ?  Cette mousse a le goût, sublimé, du maïs, pas du maïs anonyme, industriel, mais de ce maïs-là, maraudé dans les champs, paternel, cuit à la sauvage, croqué avec du beurre fondu au jardin – beurre salé pour le contraste avec le côté sucré des grains charnus – en écoutant les histoires d’une époque faisant corps avec les lieux et les temps de sa naissance, de sa première année, de ses origines. Et pour être plus précis, même pas une réplique de ce goût réel, tel qu’il le ravit chaque fois qu’il le retrouve en bouche, mais le souvenir, la mémoire de cette saveur. C’est cela qu’il mange à la cuillère, presque rien, de l’air, de la transparence, une essence excitante, l’archive de tout ce que représente le maïs dans sa biographie. (et au-delà).

Il a des doutes, corrosifs. Il pourrait s’en délester un peu. Il faudrait pouvoir mener des expériences. Ne plus chercher à avoir le cœur net – et à se l’alléger surtout – en ne recourant qu’aux exercices de la raison et de la spéculation. Non, pouvoir faire de vraies expériences, en temps réel. Par exemple organiser une projection privée du film Paris Stalingard (Hind Medded et Thim Naccache) à destination de Monsieur Macron, Madame Hidalgo, Monsieur le préfet de Paris. Sans aucune autre assistance, ni proches, ni porte-parole, ni secrétaire. Qu’ils regardent tout le film, du début à la fin, sans zapper, sans chipoter leur smartphone (comment, oui, comment trouveront-ils le temps ?). Certains scènes font penser à ce que l’on voit à la télévision, mais, à la télé, ça va toujours vite, ce ne sont que quelques images, rapides, qui peuvent donner l’impression d’un désordre auquel mettre fin. Mais dans un tel film qui restitue la lenteur de la confrontation, ce qui est à voir est d’une autre nature. Et il est plus difficile de s’esquiver. Les flics sur-armés, sur-protégés, contre les migrants. Comme le dit une personne filmée : ce sont des personnes qui demandent à être hébergées, pourquoi faut-il venir avec des milliers de flics quand il s’agit de les conduire dans des lieux d’hébergement ? La manière rassembler les personnes, l’embarquement dans des cars, le transport vers des lieux d’accueil pourrait être humaine, gaie, conviviale, hospitalière voire fraternelle. Mais non. Les Robocops agglutinent de force et parquent les migrants comme du bétail. Ils attendent un temps infini devant les cars dont les moteurs tournent, il faut que les réfugiés respirent bien les gaz d’échappement. Une allusion ? Et puis, il faut, tant qu’ils sont massés sur ces trottoirs, leur donner une bonne dose d’humiliation : assis, debout, assis, debout… Pourquoi ? Quelle utilité ? Regarder aussi le plaisir pris à casser les abris de fortune. Physionomies de brutes qui jubilent. Du plaisir à humilier, à mépriser. Là, le cinéma, son attention, son respect du réel des gestes, de leur temporalité, ne permet plus de douter. Et alors, après le film, demandez à Macron, Hidalgo monsieur le préfet, ce qu’ils en pensent. A voir comment ils gèrent leur contenance, on saura vite s’ils sont vraiment des salauds. Si, au nom de la raison d’État, ils endossent la responsabilité de ces procédés qui rappellent les techniques déshumanisantes de déportation. Enfin, qui font plus que les rappeler, qui les actualisent.  Et c’est tout le temps, de partout. « J’ai en tête les images récentes de malheureux manifestants pour le climat, assis par terre le plus pacifiquement du monde, qui se sont fait gazer au poivre à bout portant alors que rien ne le justifiait. C’est l’allure générale des policiers, gazeuse en main, qui disait tout, qui livrait la vérité de ce marché qu’ils ont passé avec l’institution, une espèce de parfaite décontraction dans l’exercice de la violence, cette sûreté dominatrice des tortionnaires absolument tranquilles, certains que rien ne peut les atteindre, réduisant d’autres hommes à l’état de choses, vis-à-vis desquels l’idée même d’abus s’évanouit, et dont toutes les vannes pulsionnelles sadiques sont alors grandes ouvertes : la roue libre. » (Frédéric Lordon, Vivre sans ?, p.166) Alors, monsieur Macron, madame Hidalgo, cautionnez-vous cette « roue livre » ?

Ces douleurs du dehors, issues de la réalité sociale de plus en plus policière, le rend d’autant plus avide de se replier, aspiration à se lover dans les rythmes les plus intimes, s’y endormir, y étouffer lentement, sans douleur.  De si infimes territoires où se réfugier, s’illusionner. S’envoûter dans de subtiles fragrances, presque rien. Chaque année, plus ou moins à la même période, fin de l’été, à l’approche de l’automne, retrouvailles avec la pulpe secrète des coings. Une pulpe qui cesse très vite de n’être que celle du fruit doré, poire lumineuse.

Dans le bureau porte ouverte et refluant du fond du couloir sombre qui mène aux chambres, au bout de la maison, une subtile odeur, à la manière d’une fine vague qui court sur le sable ourlée d’écume légère, l’envahit, l’imprègne peu à peu, le saisit comme on se laisse prendre par une image, les prémisses d’un rêve. Cela provient de coings oubliés, alignés dans une caisse en bois, dans le réduit entre deux chambres, là où se conserve , aussi, le vin, pour qu’ils y mûrissent lentement. Un parfum qui vient de loin, qui chaque année le bouleverse et qu’il peine à décrire, expliciter. Fruité, citronné et poiré, un parfum nacré et soyeux. Se déployant ainsi dans la pénombre, il déploie sa dimension charnelle-spirituelle, surtout avant qu’il ne se souvienne rappelle d’où il provient, ayant oublié en avoir entreposé là, et ainsi, durant quelques temps, l’origine de ce parfum est tout à fait mystérieuse. « Il a la luminescence délicate, insaisissable de ta peau amoureuse dans la nuit, baume astringent, satin perlé de ferveur, chair astrale, cou seins ventre bras cuisse sexe nus exhalant leur arôme lunaire » murmure-t-il comme un cri du cœur. Certaines portes du couloir sont entrouvertes et, depuis les fenêtres des chambres, la lumière du soleil traverse les arbres et projettent des ombres et lumières sur leurs panneaux pâles, transformant le couloir en tunnel sous les branches, le jardin envahi les entrailles de la maison, le caresse, ventilant le subtil parfum. « et pendant un moment rien que cela : le cruel et joyeux papillonnement de confetti, l’inexorable pan de ciel bleu, le jeu indifférent des triangles des trapèzes et des carrés se combinant, se divisant, s’écornant et recommençant, la lumière criblée à travers à travers les feuilles réfléchie et projetée à l’intérieur de la chambre en lunules s’allumant et s’éteignant, pâles, se distendant, s’accouplant, se scindant, ovales, rondes, poussant des tentacules, écartelées, cornues, disparaissant » (Cl. Simon, Histoire,p.169) Il se souvient d’elle dans ce couloir, jaillissant humide de la douche, nue et irréelle, corps frais tremblé, ému, courir espiègle, disparaître à l’angle. Vers la chambre voisine du réduit aux coings, absorbant au passage, à jamais, dans le satin de sa peau, luminosité et parfum de son fruit préféré. Là, il n’avait jamais imaginé être ainsi confronté à une telle image de l’éternelle jeunesse, le hélant chez lui, sortie des murs, des désir enfouis, l’attendant frémissant sur le lit de la chambre d’amis, couchée sur le ventre, reins légèrement creusés, croupe à peine rehaussée, balancée de gauche à droite, esquisse de danse. Un ange passe, désarme. Il pense et voit des champs agités par le vent d’été, comme il aimait s’échapper dans ces mouvements naturels, les ondulations des blés à perte de vue, inclusifs, s’y vautrer, s’y oublier. N’est-ce pas une part de cette affolante nudité, sa part incompréhensible, improbable, trop nue, qu’il remue et fait jaillir quand il enfonce la lame dans le fruit, doré et duveteux, dur et serré, et le tranche. Alors, les deux moitiés s’écartent l’une de l’autre sur le plan de travail, lentement, et retombent, tremblantes, et la chair, finement révulsée, perlée, révèle l’étoilement des graines, juteux énigmatique, schéma reproducteur du fruit,  propulsé au grand jour, sortis de rien. Ensuite, les deux moitiés, dures, résistantes, coupées avec effort en tranches, de fines larmes de jus blanc sur la lame sombre du coureau.

La convergence de ces souvenirs, liés à la saison – le maïs, les coings se récoltent fin de l’été et en automne -, c’est le poids croissant du cycle qui, d’année en année, ramène les mêmes sensations, à dates fixes, déclenchées par les mêmes signaux extérieurs pouvant varier selon l’agencement des occurrences et, chaque année, le retrouvent, inchangé, immobile. La roue tourne sans lui. C’est comme si les invitations à les suivre, que ces apparitions olfactives ou visuelles réitèrent, muettes – parce qu’au départ, la première fois qu’elles se sont manifestées, il pouvait bien y deviner ce genre d’invite à se déplacer avec elles vers d’autres formes de vies, d’autres façons de jouir de la vie, y percevoir même l’appel du nouveau, du vierge –  désormais elles repassent, lui font revivre la première fois, avec la même intensité, la même puissance, mais l’invitation en moins, il est trop tard pour monter dans le train. Elles ne sont plus que figures animées sur le carrousel mélancolique. Quelques fois – certaines années -, cela suffit , finalement, à ce qu’il se réapproprie une part du passé, une vigueur ancienne, une part d’espoir et d’illusion. Certains autres, l’impact est résolument dépressif, régressif. Il est alors assommé dans une disgrâce beaucoup plus générale et qui correspond à celle qu’éprouve un enfant qui s’est caché, pour vivre le plaisir d’être découvert par sa mère, et qui se rend compte, l’excitation de l’attente retombée, qu’elle l’a oublié, ou n’a pas compris le jeu, enfin, qu’elle ne viendra pas le dénicher. Cette sensation, là, précisément, mais comme si le jeu durait depuis des décennies, à l’échelle de toute son existence. Ce qui se trouve amplifié par son parcours d’autodidacte forcené. Il a quitté l’école, il est sorti du chemin tracé, cela a donné forme à une certaine vie, mais il ne peut empêcher de penser que sa vie aurait dû être autre, ailleurs, autrement, et qu’il n’est pas là où on l’attendait, pourquoi s’étonner dès lors d’être finalement si esseulé ?

C’est cette déréliction qui, probablement, le fait se retrouver dans les photos de Roger Ballen. Personnages seuls, découpés sur des murs en béton, lépreux, ou gisant dans de vieux sofas exténués. Sans rien d’autre à faire que d’être seuls. La tête enfouie dans un vêtement. Décapités. Emmêlés à des animaux de rue, chiens et chats poussiéreux, errants, oiseaux, rats blancs, les bêtes agencées à l’humain dans des postures d’ennuis rongeant l’ennui. Des êtres s’auto-rongeant. Des gisants dans le gris et quelques briques comme oreillers, sous un gribouillis de barbelés, sorte de nuage d’idées jaillissant de leurs cerveaux, à la manière du dernier souffle. Et enfouis, confondus souvent, dans des dessins de personnages morbides, à la frontière du monde des vivants et des morts, des masques, des grimaces. Des humains, oui, hommes et femmes, en parfait mimétisme dans l’extériorisation de leurs chimères, des populations fantasques qui les envahissent, les étouffent. Des tensions neurasthéniques entre poupon artificiel crucifié et comateux en chien de fusil, fœtal, sur une couchette, avec chien de garde inquiet, pelotonné sur le gisant. Un transi recouvert d’un molosse rongeant son os, transfert de l’un dans l’autre, indistinction des destinées.  Un désespéré catatonique, bras croisés, recroquevillés sur le torse, au pied d’un mur où flottent ange et démon, sa tête enfouie dans un manchon d’Halloween, d’où s’échappe une poule blanche, rêve de métempsychose en volatile anonyme, sans mémoire, en liberté, oublié de tous et toutes. Un désabusé statufié, sombre, contemplant un exosquelette de fil de fer, bancal. Des enveloppes humaines vides, désertées, sous hypnose, se maintenant de justesse à un objet, un bâton, un fil, une esquisse d’armure, un oiseau ou un chat, peut-être empaillés. D’étranges osmoses. D’étranges décharges électriques. On ne sait plus ce qui relève d’un corps émacié, rongé, cage thoracique crevée et dessins de zombies schématiques, approximatifs, enfantins. Quelle que soit la posture et l’agencement inespéré, comme le dernier sens auquel se rattacher, qui s’opère entre un corps humain en lévitation morbide, une bête prédatrice, un bout d’inerte anthropomorphe, désarticulé, des spectres dessinés, ce sont autant de variations topologiques de ce lieu où l’on est au bout du bout du rouleau. Où, à l’ultime seconde, un magnétisme s’effectue entre nerfs exténués internes et appareil nerveux défectueux de l’environnement misérable. Tableaux religieux de connivences entre rebuts, choses et hommes estropiés. Chemin de croix infini de l’ordinaire déclassé, relégué, le bidonville n’est pas loin. Collection d’êtres tétanisés par l’abandon, par l’épreuve en quoi consiste l’expérience de totale de la détresse, de la dépossession, de la misère et disgrâce pures puis retombant dans une léthargie, une apathie comme mode de vie, résistance cataleptique. Grand dispensaire où déambulent les victimes d’une universelle épidémie d’autisme frappant les laissés pour compte.

« De nouveau, nous connaissons des individus en qui, par forclusion, les ancrages médiateurs du signifiant sont absents, et qui, en effet, sont immédiatement traversés par le chaos du monde : la psychose décompensée selon Lacan. Eux témoignent de ce que, pur, l’éprouvé est une épreuve, insoutenable même, une expérience atroce. On ne congédiera pas la civilisation au motif de l’immédiat. » (F. Lordon, p.285)

Et puis, curieusement, l’apaisement, en pénétrant dans l’immense souk, l’espace mental de l’artiste. Des alcôves (ou des cellules, des cachots, à voir, en tout cas les recoins d’une cour des miracles). Un déluge de dessins d’enfants obsessionnels. Un vaste mur avec des portraits de familles, des vieux, des bébés, des photos, des dessins, des êtres réels, ayant vraiment existés, d’autres imaginaires, tous confondus dans une même généalogie foutraque. Des mannequins, des totems mi-humain, mi-animal, des poupées massacrées. Du sang, des cages, des corps enfermés, des armoires hantées. Une famille morte dans des convulsions, l’homme, la femme secoués sur leur lit. Renversée, lui éberlué par ce qu’il a vu, de magnifique et terrifiant. La fille asphyxiée par son aspirateur, triste et ravie. Des valises aux contenus innommables, qui débordent, se répandent, de partout de vieilles histoires rampent, reviennent. Une mariée rachitique engoncée, momifiée sous ses tulles, accrochées à son bouquet desséché. Momie d’Ophélia, noyée, repêchée. Des oublié-e-s fondues, chairs et os bâfrés par les rats et vermines invisibles, juste une chasuble grise et une tignasse, dans une chaise à bascule. Des automates qui dessinent, tricotent ou photographient. Le photographe sur un haut tabouret, pivotant, placé en un poste panoptique, surveillant, dirigeant comme un chef d’orchestre, prescrivant des poses, des tâches dérisoires, des attouchements animaux, des convulsions salutaires. Un ange affalé cherche à récupérer une aile détachée. Tout cela, qui pourrait inquiéter, mettre mal à l’aise, au contraire, lui procure un paradoxal bien-être, la sensation d’un inespéré refuge, les choses enfin montrées pour ce qu’elles sont, sans hypocrisie, ici, plus besoin de faire semblant, le lâcher prise comme un des beaux-arts, comme possibilité de ramper vers une issue, d’autres conduites mieux adaptées à ses dernières énergies. – Pierre Hemptinne

Se dérouter peu à peu vers des sillons sauvages et vierges

Fil narratif à propos : articles de journaux sur l’état de nature et de nos paysages – Sandro Mezzadra et Brett Neilson, La frontière comme méthode ou la multiplication du travail, Éditions l’Asymétrie 2019 – Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone 2019 – Anne-Lise Coste, La vie en rose, CRAC Occitanie – promenade à vélo, altitude et nudité impromptue ….

Où qu’il soit dans la nature, aujourd’hui, même la plus reculée, apparemment la plus préservée, il se sent indien dans sa réserve, en sursis, de plus en plus traversé de frontières de toutes sortes, géographiques, mentales, sociales, culturelles, politiques, écheveau de prescriptions, d’inscriptions et d’enregistrements qui, à travers chaque corps singulier, entend maîtriser la totalité du vivant, enregistrer et exploiter le moindre souffle. Le numériqueayant conféré à cette quête obsessionnelle une dimension démentielle, sorte d’immanence immatérielle qui régit les organismes. Il se sent travaillé alors – presque spasmodiquement, comme on cherche éperdument de l’air frais -, par la nécessité d’une nouvelle fécondité des terrains vagues, par l’instauration spontanée autant qu’imposée, instituée, d’espaces abandonnés, laissés à leur destinée, coupée de l’emprise humaine, tout cela à une échelle colossale, débordante, susceptible de bouleverser l’entropie morbide du capitalisme. Ces aspirations non réfléchies ont surtout pour conséquence de le plonger dans l’impuissance. Pourtant, ce genre d’idée chemine, affleure. C’est ce dont parle Virginie Maris dans Le Monde du samedi 27 juillet 2019 sous le titre « La vie sauvage n’a pas dit son dernier mot ! » « « Préférer ne pas » : ne pas construire, ne pas développer, ne pas organiser ; renoncer même, se fondre humblement dans le décor du paysage pour laisser d’autres formes de vie s’épanouir et constituer leurs mondes ; chérir la gratuité et le don ; prendre soin des plantes et des bêtes sauvages ; consacrer son temps et son talent à protéger et à entretenir des milieux qui n’ont rien à offrir en retour qu’une beauté à couper le souffle, voilà bien de quoi faire trembler les patrons du CAC40. Et ce qui est encourageant dans une telle perspective, c’est que cela marche. Le monde vivant, contrairement au climat, répond très vite aux changements. Il suffit souvent de suspendre l’assaut, de laisser la nature reprendre son souffle… » Suspendre l’assaut, développer une pensée qui ne soit rien d’autre qu’un drapeau blanc, un appel à la trêve.

Laisser la nature reprendre son souffleau niveau des étendues mentales, aussi, cela va de pair. Pour mesurer cette nécessité intérieure et subjective – la production de subjectivité est au cœur des changements attendus pas la planète -, il évoque cet épisode où, installé dans une chambre d’hôtel, occupé à lire, il avait été envahi par le son de la télévision voisine, les dialogues d’un épisode policier, de ces films produits au kilomètre, tissage de stéréotypes, tirant leur vertu hypnotique de ce canevas d’enquête qui donne l’impression, résolvant le plus souvent l’énigme d’un meurtre irrationnel, de trouver l’explication de la naissance de l’univers, du sens universel de la vie. L’acte criminel comme symptôme majeur de ce qui disjoncte dans le vivre ensemble. L’élucider, la meilleure manière d’assainir la société. en évacuant toutes les autres problématiques sociales, même si bien des productions  de ce genre ont aussi des dimensions sociologiques. Le décervelage confié à ce genre de narration ne date pas d’hier. A propos de l’essor de la presse de masse, à la fin du XIXème siècle, et de la nécessité de fidéliser un lectorat le plus large possible, Gérard Noiriel écrit : « les grands journaux appliquèrent alors les techniques du récit de fait divers aux autres rubriques de l’actualité. » Et, plus spécifiquement : « L’art du récit, que Paul Ricoeur a appelé la « mise en intrigue », fut un moyen de traduire les réalités sociales et politiques dans un langage transformant les faits singuliers en généralités et les entités abstraites (comme les États, les partis politiques, les classes sociales, etc.) en personnages s’agitant sur une scène. La structure des récits criminels qui impliquent toujours des victimes, des agresseur et des justiciers, fut alors mobilisée pour familiariser le grand public avec la politique. » (p.386) Et il rappelle que Pierre Bourdieu baptisait cela la « fait-diversion » dont le but était « de détourner l’attention des citoyens des véritables enjeux politiques. » Qu’en dire aujourd’hui, quelques décennies plus tard, que le récit criminel a été mis à toutes les sauces, décliné à l’infini, pris et repris sans vergogne, à tel point qu’il tourne à vide, qu’il devient quelque chose de complètement factice, détaché de tout, se nourrissant de lui-même ?

Ce n’est pas tellement le volume sonore télévisuel qui brouillait sa concentration de lecteur que la violence dégagée par la vacuité caricaturale des personnages, des situations, des réparties, des rebondissements, des processus… La violence de la répétition du même sans autre objectif que de distraire.Comment peut-on encore réaliser çaen prenant au sérieux ce que l’on fait, sinon guidé par le besoin d’audience, de rentabilité, sinon par cynisme, assumé ou déguisé, tout cela pour remplir le temps de programme des télévisions, vider des têtes, aider à ne plus penser, cette ineptie de plus en plus présentée comme une figure majeure du bien-être. Arrêter tout ça, faire en sorte qu’au lieu de perdre son temps devant de tels écrans, les gens n’aient rien à voir, rien à entendre. Dégager du temps pour le travail de subjectivation, de re-subjectivation. Une entreprise colossale !

Recréer des espace-temps vierges et sauvages. Et si l’on disait qu’il en est de l’avenir de la démocratie sur terre ? Comment procéder ? Considérant, comme le pensent les auteurs de La frontière comme méthode, qu’imaginer démocratiser, de l’intérieur, les institutions actuelles est purement utopique, voie de garage. Même si, s’agissant de jouer autant avec ce qui sépare qu’avec ce qui relie, à travers une ligne frontière, activer ce genre de démarche et d’utopie n’est pas complètement inutile mais, disons, insuffisant. Car libérer de l’espace autant que du temps de cerveau signifie limiter l’emprise du capitalisme sur les innombrables mécanismes de subjectivation et d’inter-subjectivation. S’en prendre aux organismes les plus en vue en termes de déficit démocratique à l’échelle global tels que Banque mondiale, Nations Unies, Fonds monétaire internationale ou Organisation mondiale du commerce, relève de l’instinct, de l’intuition bien ancrée historiquement, sans que l’on mesure avec justesse à quel point l’énergie engouffrée en ce sens l’est en vain car le capitalisme capte et tourne à son profit une grande partie des oppositions et alternatives. Il s’en nourrit. « Alors que l’aspect exclusif de l’État-nation, symbolisé et mis en œuvre par la frontière, est toujours très présent dans le monde actuel, des luttes « défensives », par exemple pour les communs sociaux sont toujours menées au niveau de l’État. Probablement à juste titre. Mais, indépendamment de ce que nous avons écrit sur l’antinomie structurelle entre le public et le commun, la production politique de l’espace historiquement associée à l’État ne garantit plus une protection efficace contre le capital. Cela signifie que c’est une question de réalisme pour le projet politique du commun que de refuser de se positionner à l’intérieur d’espaces institutionnels délimités et de rechercher la nécessaire production de nouveaux espaces politiques. » (p.402) Il n’est sans doute pas inutile de continuer le combat à cette échelle, faute d’autres fronts productifs de manière conséquente, mais il est nécessaire de diffuser une conscience critique de cette stratégie  empêtrée dans les arcanes de la mondialisation capitaliste : « La globalisation de la démocratie est souvent présentée comme la mise en place de niveaux superposés d’organisation institutionnelle partant d’une figure fantasmée de l’État tel qu’il n’existe plus. Un des problèmes que nous posent ces théories tient au fait qu’on considère les échelles spatiales que distinguait Held (« local, national et régional ») comme d’ores et déjà acquises et fixes, en se dispensant d’examiner les processus tumultueux et toujours actifs de leur formation. » (p.402) Œuvrer à restituer des espaces naturels ou mentaux à leurs dimensions de jachère sauvage implique plus que probablement de commencer à se décentrer de la globalisation telle qu’elle est pensée et nous pense actuellement. « L’importance nouvelle qu’ont prise les espaces régionaux ou subcontinentaux dans le cadre de la globalisation a conduit à de nombreuses tentatives de repenser des projets cosmopolites ou démocratiques radicaux à cette échelle et à prendre la région comme un espace de « globalisation contre-hégémonique » ». (p.403) Et, comme beaucoup d’autres, il se trouve face à cela sans arme pour le penser, devant une matière vierge, difficile à saisir. Comment inventer ou contribuer à inventer de nouveaux espaces politiques, comment faire en sorte que le bout de région où l’on vit devienne un élément de globalisation anti-hégémonique, il n’y a pas de mode d’emploi, pas de méthode établie, c’est une aventure, c’est une opposition à penser, un contre-courant à affronter, il faut se jeter à l’eau, à partir de ce qui est à portée de main, immédiat, se dérouter peu à peu.

Cela implique probablement, selon les réflexions de Martin De La Soudière, d’être vigilant à nos relations avec le paysage. La marchandisation et la folie de tout faire entrer dans des calculs et mensurations influe sur les liens que de nombreux individus tissent avec la nature. Pour se promener, pour courir, pédaler, il faut un but « si possible valorisant, quelque chose à raconter au retour. On ne veut plus se disperser, on veut rentabiliser son voyage ou sa randonnée. Pourquoi pas ? Mais cela s’accompagne d’un certain appauvrissement de la perception des espaces. Quand on évoque les lieux « importants », ceux que nous proposent les Guides verts du Michelin et leurs étoiles ; ou, à la télévision, les « lieux qu’il faut voir », on parle toujours des mêmes : le Mont-Blanc, Chambord, les gorges du Verdon… Pourtant, nous fabriquons chacun nos propres « hauts lieux de proximité », que nous aimons retrouver comme une personne aimée. » (Libération, 31.07.19) C’est ainsi qu’au niveau de nos relations intimes au paysage, à la nature, on relaie l’esprit de la globalisation capitaliste qui veut exploiter le moindre espace (naturel et intime). « J’aime l’idée d’épuiser un lieu, comme dans le texte passionnant de Georges Perec « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Lui resta une semaine durant place Saint-Sulpice, mais on pourrait faire la même expérience dans un refuge de montagne, un phare… Beaucoup de gens sont tentés d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, de rechercher les « hauts-lieux »… Épuiser un territoire demande plus de modestie, d’abnégation – difficile d’en parler, d’en faire état, on est dans le domaine de l’intime et du sensible, il n’y a pas de carte postale à envoyer ! » Oui, à condition de s’entendre sur la sorte d’épuisement dont il s’agit, car, ce que démontre surtout l’expérience de Perec est que tout lieu, n’importe lequel, pris au hasard parmi ceux de notre quotidien, est proprement inépuisable, puisque la clôture que fixe l’individu à son exercice d’observation et de répertoire est arbitraire et laisse entendre que, une fois l’énumération ethnopoétique suspendue, rien ne s’arrête et tout n’est pas dit, rien ne se fige dans un éternel recommencement du même, il continue au contraire à y avoir autant de choses à observer, à noter, semblables et différentes, en variation constante, sans fin et, sans fin, l’accident peut se produire, le pas encore vu, l’inattendu qui prend de court.

La route qui monte dans les arbres et les pâtures, alternance de soleil et d’ombre, lignes droites raides, virages qui dansent, pédalier sous tension, muscles concentrés, respiration psalmodiante (ou chanté-parlé, sprechgesang aride du corps, pas seulement gestion du souffle physique, mais tressé de tout ce qui fait souffle, les images, les souvenirs, les tensions, les rêves, les blessures, les points faibles, les désirs, de tout cela, sous forme elliptique, ellipses éoliennes éructantes, pas le temps de l’exhaustivité ). Au plus près du revêtement, lisse ou granuleux, ici ou là décoré d’inscriptions contre la réinsertion de l’ours. Au plus près des talus, des troncs, des fleurs des accotements, presque dans la temporalité des insectes qui butinent ou qui traversent, noirs et patauds, la route de plus en plus désertée par l’humain. Mètre après mètre, la solitude grandit, la fusion homme-machine aussi, pignons, moyeux, roulement à billes, dérailleurs, le bon réglage crée l’harmonie, la bonne entente, mains et guidon, chant de la chaîne, selle au fondement, entre les cuisses, pneus sur macadam. Au-dessus de mille mètres et après le dernier bourg habité, avec ses bifurcations cachées dans les sapins, nuages et brumes éclipsent le soleil, les températures baissent. Grisaille et bise froide le contraignent à enfiler un coupe-vent. La pente s’adoucit, les lacets s’élargissent, le paysage s’aère, la montagne ouvre des perspectives sur ses flancs majestueux, ses forêts immenses, insondables. De plus en plus petit sur son vélo, mais aussi de plus en plus en transe, sur ses limites, de plus en plus joyeux. La cime, de temps en temps, se laisse deviner. Mais à force de sinuer, il est désorienté. La route suit le tracé d’un cirque avec des vues grand angle sur la vallée, la vie en bas lointaine, accentuant le sentiment de l’altitude, d’être monté haut. Tout devient plus aride, exigeant, en même temps enivrant. Il s’amenuise encore, puisant dans des énergies qu’il sait de moins en moins éternelles, il se réduit au minimum – se raréfie, délesté de tout le superflu -, peu à peu dépossédé, infime dans le décor. Une route de crête déroule, facile, exaltante. Près des nuages, avec des déchirures vers des villages, loin, très bas, ou d’autres montagnes et pics, à l’horizon. Au sommet, le traditionnel panneau (nom du col, altitude) au pied duquel un vélo chargé de sacs est appuyé, sa propriétaire se restaure, accroupie. Talus herbeux, prairies sauvages, rases, quelques roches, buissons éprouvés, départs de sentiers caillouteux. Une sorte de promontoire insulaire léché de vapeurs lentes. Le serpent de la route bascule raide vers l’autre versant, celui qu’il n’a pas vu, pas senti, la pente inconnue. Deux cyclistes y disparaissent, prestes, après avoir étreint leurs épouses et embrassé les membres d’une famille qui bivouaque, couvertures étalées, feu de bois allumé. Il a posé le vélo, il court à gauche à droite, tentative de tout voir, tous les angles et perspectives panoramiques, il prend des photos (en sachant qu’elles seront minables, inaptes à restituer quoi que ce soit). Faire l’inventaire, épuiserle lieu, sans vraiment le voir d’un point de vue extérieur car, du fait de la dépense de ses ressources physiques pour grimper jusque-là, il n’est plus une force intègre, détachée de ce qui l’entoure, il s’est évaporé, il s’est dissout, il fait partie de ce qu’il voit, il y est éparpillé, fragment de nuage, brin d’herbe, caillou, écorce. Libéré, comme installé dans la disparition, sans douleur. Retarder alors le moment de redescendre, rester là le plus longtemps possible, prolonger l’instant, il envie le bivouac de fortune. Comment s’y glisser, s’y incruster, migrant, clandestin cherchant à passer de l’autre côté ? Soudain, à quelques mètres à peine de lui, la jeune cycliste retire son maillot probablement mouillé de transpiration, et reste un certain temps dépoitraillée, face à lui, la nudité des seins éblouissante, assourdissante., débordante du léger soutien-gorge. Avec un sans-gêne de vestiaire sportif ? Il est là, interdit, le smartphone à la main, il aurait voulu être en train de filmer l’espace et la happer au passage. Une avalanche de clichés machistes lui traverse l’esprit. Il résiste aux tentatives d’en profiter pour établir un contact grivois, lourdingue, manœuvres de mec allumé pour tenter de prendre, saisir, posséder, ne serait-ce qu’une parcelle (il y a toujours un coup à tenter diront certains). Dès lors, le choc de l’apparition reste entier, brutal et soyeux, incompréhensible, les seins généreux, chauds – presque fumant des calories produites par l’ascension  et jusque-là retenues contre le corps par le vêtement fermé – restent mystérieux dans leur gangue, intouchables. Pourquoi est-il aussi chamboulé ? Comme s’il voyait cela pour la première fois (ou comme s’il avait oublié cette première fois depuis trop longtemps) ? Le contraste entre l’aridité jouissive du sommet, où tout est rare, mais d’une rareté opulente, vaste et sans bord dans laquelle, après la prière-méditation des kilomètres pédalés en silence, en effort mesuré, il se fondait, et cette opulence charnelle, simple et exubérante, lourde et rassemblée en un point précis, nudité immense et inaccessible, presque en apesanteur, mais en rappelant d’autres qui l’avaient irrigués ? Les globes, le sillon, le satin de la peau moite, les mamelons nénuphars sous la gaze du soutien, une insolente liberté, le tout de même étoffe que les mosaïques chatoyantes de couleurs et matières – champs, pâtures, forêts, lacs, rivières, villages, éclairés par le soleil absent des cimes – en quoi se transcendent les campagnes aperçues sous les nuages, 1450 mètres plus bas, on dirait un pays idyllique qui n’est tel que contemplé de si haut et ressemble aux tapis moelleux où, enfant, il jouait, accroupi, allongé parmi les motifs symbolique, baroques, floraux et animaliers, maniant figurines et Dinky Toys à travers la diversité du monde. Il y a de ses tapis volants dans ces nichons bouleversants, seins panoramiques, immense paysage du manque concentré en deux bombes anatomiques, deux collines et vallons frais et paisibles, le tout embrassé d’un coup d’œil délivre un message sans appel : ce pays de la jeunesse sublime n’est irrémédiablement plus le sien. Il a beau chercher à ruser, biaiser, s’embraser de la potentialité que, peut-être, finalement, il y avait là l’occasion d’un rapprochement, d’un contact corps à corps, ou du moins esquisse d’une histoire (éphémère, brève, vide, pleine, toutes formes envisageables, mais éveillant l’idée qu’il y avait un possible, que tout reste possible.) Au lieu de ça, un peu plus vite que prévu, redescendre du paradis, enfourcher le vélo, fixer les pieds aux pédales, remonter la tirette du coupe-vent, donner le premier tour de pédalier, et tout d’un coup, faire corps avec la pente, se laisser glisser, filer, emprunter une autre route, plus petite, plus engoncée dans la forêt, plus sauvage. Emporter l’image intacte des seins et du choc lumineux. Laisser cette vision s’épancher, l’emplir tout entier, jusqu’à susciter, dans les moindres fibres du cycliste descendeur, une volupté égale à celle qu’il éprouve quand il contemple les fresques en partie effacées d’une cathédrale, qu’il recompose de façon instinctive et fantasque, ou, encore mieux, quand, couché dans les herbes d’un plateau, il épouse le vol plané de grands rapaces, traits noirs sur le blanc des nuages, jusqu’à s’oublier, ébloui, aérien. (Une libération)

Il s’approche d’éblouissement diffus de même nature, quand, guidé par ces aspirations – non pas théoriques mais ressenties au plus près des moindres mailles de l’appareil sensible -, à restituer espaces naturels et mentaux à leur sauvagerie, afin que naissent de nouveaux espaces politiques, il rencontre certains travaux d’Anne-Lise Coste, et s’attache à en suivre les lignes, les fils, les courbes, les vides. Indices de chemins (intérieurs) à emprunter pour contribuer à instaurer des sentiers extérieurs, communs, collectifs, ouverts à tous, des pistes pour sortir des impasses capitalistes. Ainsi ces installations constituées de traits de couleurs, tremblés autant que volontaires, fines frontières entre abandon et reconquête, sur des toiles arrachées (déterritorialisée) où viennent se poser, s’immiscer, des branches trouvées, ramassées en lisière des taillis, au bord des routes. Ce sont de jeunes pousses d’arbres divers, de ces baguettes souples que l’on utilise pour tresser des claies (construction de cabanes), improviser un arc à flèches ou une canne à pêche, des tuteurs pour des haricots grimpants ou un sceptre pour jouer au sourcier.

Il se dégage de l’ensemble, aligné contre les murs blancs, une ambiance de chapelle pariétale. La série de peintures rappelle, dans son complexe dépouillement, quelque chose de primordial, de primitif et d’oublié mais d’incontournable, version épurée d’une sorte d’étape obligée d’expression de l’être. Se projeter autrement dans l’espace, dans le vivant, ne pas commencer par le désir de posséder. Imaginer d’autres cellules comme genèse au vivre ensemble. L’économie de moyen radicale – doigt, peinture, bois, toile – déconcerte avant d’enchanter.

Ce sont donc des fils conducteurs tracés au doigt trempé dans la matière-couleur (elle semble couler du doigt lui-même), des fils tirés d’elle-même (de l’artiste), des veines, des artères, des lignes jamais lisses et égales, une nervologie parcourue d’aspérités de bourgeons nus, autant de départs d’autres lignes possibles qui vibrent (dans leur potentialité encore invisible, juste les ondes craintives de nouvelles sources). C’est une calligraphie musicale, l’esquisse d’un alphabet coloré, les contours d’une langue et d’une écriture intérieure. Enlacée à ce qui s’écrit à l’extérieur (les branches). Les rameaux sont frais, encore souples, ils sont jaillissement et rendent perceptibles – aura – l’espace d’où ils proviennent, l’arbre dont ils sont détachés. Ils ne sont pas simplement posés, appuyés, ils viennent se tresser, compléter l’alphabet, l’espace d’une langue en germination, minimale, déterminante mais destinée à rester à l’état séminal, tendre, fragile, non affirmative, basée sur des figures d’accueil partagé, circulaires, parallèles, en croix et chevauchements, fusions et évasions, superpositions et bifurcations, convexes et concaves. Des dispositifs symboliques pour dire et saisir les choses les plus variées et infinies mais sans jamais les enfermer, les circonscrire, tout reste dédié à l’ouverture, chaque tableau est en lui-même une sorte de matrice langagière. De toutes les formes imaginables de langage, matrice à multiplier les formes de langue.

Cela lui rappelle la brassées de branches élaguées régulièrement, au jardin, regroupées, alignées contre un tronc, une remise, et la sensation de tenir une multitude bruissante entre les bras quand il l’étreint pour la déplacer ou les étaler au sol afin de choisir par exemple les plus droites, celles qui lui parlent, avec lesquelles il fera ménage, dont il fera usage, celles qui lui permettront de faire quelque chose, de se mélanger avec d’autres tracés que les siens.

Pierre Hemptinne

 

 

Jardins clos et charognes fleurs

Fil narratif à partir de : Un cerisier en fleur – Berlinde De Bruyckere, It almost seemed a lily, Museum Hof Van Busleyden– Libération, interview de Claire Marin auteure de Rupture(s) – Georges Didi-Huberman, Désirer Désobéir, Les Éditions de Minuit, 2019…

La souffrance au travail fait son œuvre de cellule en cellule, de neurone en neurone, de fibre musculaire en fibre musculaire, installe un imperceptible bourdon. Un grésillement à vide d’appareillages électroniques sous tension. Un bruit qui, entendu dans des lieux de concert alternatifs, après les prestations quand le matériel est comme laissé à lui-même, ou dans des galeries accueillant des installations sonores et que le dispositif dysfonctionne, lui a toujours semblé agréable, du moins, intéressant. Bien entendu, il ne s’est pas rendu compte que ça se propageait. En principe, le nom de ce mal être laisse croire qu’il reste circonscrit à certains lieux, certaines configurations. C’est censé rester confiné à l’univers de l’entreprise où l’on travaille pour gagner sa vie, comme on dit, et où les germes polymorphes de ce fléau choisissent de s’infiltrer dans tel ou tel esprit. En fait non, sa propriété, justement, est de contaminer petit à petit tout ce qui travaille dans un organisme. Cette souffrance devient pleinement elle-même quand elle réussit à s’étendre, à phagocyter le temps du non-travail, à aliéner toute activité, intellectuelle, manuelle, le travail de vivre. Cet imperceptible bourdon anxieux étouffe dans l’œuf une série de plaisirs immédiats, habituels, cycliques. Il se sent progressivement coupé des répétitions qui le maintenaient, jusqu’ici, en forme, pas closes sur elles-mêmes, mais procurant le matériau capable d’assurer une constance dans le mouvement. C’est donc une perturbation intrigante, déstabilisant les processus de fabrication, par les méninges, par les synapses, des éléments de conviction indispensables pour s’orienter, se donner un sens. Une sorte de dégénérescence précoce qui intériorise, personnifie et amplifie les impacts néfastes, mortifères de tout ce qui, dans la situation économique et politique du monde, engendre une monstrueuse épidémie de perte de sens. « Je ferme les yeux, disposé à étudier les synapses neurones à l’oeuvre en cette même seconde en moi. Je distingue un flux captivant. Des ambres et des bleus très intenses dans lesquels se connectent frénétiquement des dendrites microscopiques proposant un sens au corps qui les contient, ce corps qui, pour le monde extérieur se résume en Camillo Escobedo. Moi. Je suis un état neurobiologie en perpétuelle recréation. Je me suis construit à force de me répéter. C’est en quoi consiste un être vivant, non? Nous sommes une répétition perpétuelle. Certains adorent la routine en soi, mais moi, aujourd’hui, je recommence à ne plus supporter la mienne. Il y a trop longtemps que je résiste à ce qui se passe sous cette peau. Que je résiste à moi-même.» (Gabi Fernandez, Les défenses, page 511)

En fin d’une première journée chaude, les pieds nus dans l’herbe haute restée douce et fraiche, il est allongé dans une chaise longue et contemple son cerisier fleuri. Un verre à la main. Car il est de retour. Il se dit que c’est magnifique, que chaque année il est émerveillé par cette floraison. Sauf qu’après quelques minutes, il se rend compte que pour la première fois, cette année, cet émerveillement est plus théorique que vraiment ressenti dans sa chair. C’est une sorte de souvenir. Une commémoration. Depuis plusieurs semaines il admirele printemps qui transforme la nature, mais formellement, sans que cela ne lui procure les exaltations irrépressibles des autres années. Oui, l’âge, les deuils, sans doute, émoussent aussi les sentiments ? Au contraire, les deuils devraient aviver les émotions fasse au renouveau des arbres !? Puis, son regard se perd dans cette boule blanche de coraux floraux perdus dans l’immensité d’azur. Il distingue de petits mouvements erratiques, noirs. Des bourdons qui butinent. Il entend alors leur légère musique. Il se concentre pour mieux voir, mieux entendre. Il respire un parfum profond, subtile, presque complètement éventé, et pourtant puissant dans sa discrétion. Alors se recrée une sorte d’intimité avec l’arbre, une relation qui réactive le passé, les émotions partagées des saisons précédentes, plutôt, il lui semble se tenir au bord de l’intime du cerisier. Elle est à nouveau disponible, cette intimité avec le cerisier fleuri. Ce parfum d’intimité florale, générique, lui rappelle la proximité de son corps à elle, quand il n’était qu’une promesse, un corps étranger, loin d’être réellement fusionné au sien, juste quand il humait à l’approche du cou, de la nuque, le haut du chemisier déboutonné, les senteurs lointaines, profondes, ondoyant délicatement. A la manière dont les muguet encensoirs, cachés, hantent le jardin, un jour venteux, quand les bourrasques déstructurent les effluves, embruns olfactifs, gouttelettes odorantes, dispersées, agitées, sans origine connue, partout et nulle part et renvoyant à l’unicité générique d’un parfum annuel. Parfum qui s’est déjà incarné, pour lui. Corporéité fantasmatique. Ce signal spécifique le paralyse, à l’instant où il subsiste entre elle et lui une distance incompressible, que le rapprochement est incertain, la conjonction juste une hypothèse, que le corps ne livre pas ses fragrances de manière distincte et précise, différenciée, mais libère juste un halo qui permet de deviner, d’appréhender les caractéristiques enivrantes de ce qui pourra se respirer au plus proche. Et qui sera tout autre, beaucoup plus singulier, et aura fait disparaître les effluves initiales, originelles.

La contemplation de cette floraison-monde, les images intérieures qu’il y projette et s’y égarent, se multiplient, se conjuguent et s’épanouissent, mais aussi les souvenirs qui s’en trouvent revigorés, ressuscités, les tentatives d’y retrouver l’exercice de ses adorations originelles, l’immersion dévote dans cette cosmologie de fleurs, lui rappellent les « jardins clos »  du Museum Hof van Busleyden de Malines. Sortes d’oratoires portatifs, de petites chapelles privées, nomades. Une boîte en bois, de tailles variables. Les panneaux ouverts, à gauche et à droite, présentent des peintures religieuses, scènes de la Bible, portraits de saints et saintes. La partie centrale, elle, est un décor magique qui déclenche la surprise, l’admiration et une adoration inconditionnelle pour le tout qui s’offre ainsi au regard. Un fouillis magique ordonné, constitué au fil d’une patience infinie, incommensurable. Mais, un « tout ». Il faut s’y arrêter, habituer le regard à la surabondance de choses à voir et à identifier, pour commencer à séparer les parties du tout. Il y voit avant tout un cosmos de fleurs et d’objet trouvés, fruits secs et fragments d’os, pierres et coquillages, poussières terrestres et célestes, billes de verre et cristal, parchemins et bouts de reliques. A foison, en profusion. Impossible de tout embrasser. C’est une grotte merveilleuse, insondable. Et, là, en lévitation, des personnages saints polychromes, vierges, crucifiés, apôtres, évêques, anges ou autres saints. Les fleurs, en fait, sont de soie et ont été patiemment confectionnées par des religieuses. Chacun de ces jardins clos a exigé plusieurs années de « bricolage sacré», une véritable dévotion. L’effet est que la méditation orientée à priori vers les figures principales de la religion, se diffuse, s’élargit, embrasse le « tout » et attribue, intuitivement, par adoration instinctive, non raisonnée, la puissance des envoyé-e-s de Dieu à ce qui organise et donne sens au tout, au cosmos entier. La débauche de détails, avec une certaine dimension de gratuité, organise la distraction. On en a plein les mirettes, il faut bien dire. L’esprit butine cette immensité de petites choses, jusqu’à la transe. L’esprit est d’autant mieux capté, prisonnier, qu’il l’est par la bande, par le canal de la dissipation. La contemplation dévie et se dédie à la description mentale la plus fidèle des éléments infinis des jardins clos, procède à l’énumération virtuelle scrupuleuse de tout ce qui compose le décor enchanteur et consolateur – l’esprit entame bien un répertoire méthodique puis s’enlise, ne suit plus, et reste dans le vague, suspendu, fourmillant – et c’est de cette façon que l’être n’est plus qu’attention sans reste, prière absolue, une fois que le dévot, abîmé dans l’adoration, convoquant tous ses neurones miroirs, a reproduit à l’identique le décor qu’il a sous les yeux et qu’il s’en tapisse l’intérieur du corps, de tous ses organes, de tout son être mimétique. C’est un dispositif fabuleux qui a voulu rendre présent l’immatériel chant d’amour divin et aboutit à d’étranges objets de confusions charnelles. Des panoramas troubles d’extases et douleurs mystiques intériorisées, autoérotisme flamboyant, refoulé. Comme la télé, bien plus tard, rendait le monde accessible depuis le salon, ces meubles religieux représentaient une infinitude toujours à portée, sous la main, dans la maison. On en ouvrait les portes comme on ouvre une fenêtre pour se repaître d’horizons dégagés, de vallées sans limites, de monologues interdits avec soi-même. Aussi et autrement comme, à certains âges, dans certains moments, on désire se faufiler dans une grande armoire, s’y enfermer sous les robes et les manteaux suspendus, dans l’obscurité et l’infini matriciel. Se cacher, se dissoudre dans la multitude des ombres et alors voir tellement, tellement tout ce qui échappe les yeux ouverts dans la vie active de tous les jours. Comme aime faire le chat, en s’y faisant oublié, surgissant bien plus tard, quand on commence à se demander où il a bien pu passer et qu’il semble avoir vécu de longues heures agréables, incroyables, on ne saura jamais où.

Mais il faut garder la bonne distance avec ce merveilleux ordonnancement du monde, juste planer dans tous ces éléments éthérés, interconnectés selon une seule et même énergie divine, un seul et même aimant. De ces autels qui aident à croire au ciel, rayonne une exaltation diffuse, essentielle, un léger bourdon grisant de même nature que ce qui s’échappait du cerisier en fleurs, mais éternel. Si on se laisse tomber dans ces tapis enchanteurs, et que l’on en décortique les composants, on en tire le sentiment d’un subterfuge, d’un réseau d’illusions, et choir au-delà, traverser et découvrir l’autre côté de la fable – parce que la splendeur de ces jardins clos couvre le réel d’une psalmodie fabuleuse, trompeuse. Le principe unificateur de ces totalités n’est pas le fluide divin inventé par l’homme – fluide qui n’existe pas. Mais alors, quoi ? Un ensemble d’autres forces et énergies, autant vitales que destructrices. L’envers du décor est tout autant fantastique, un fantastique d’un autre ordre. Vastes civières de bois brut mises à la verticale où s’étalent des figures de passion, passées, boursouflées, floraisons giganteques et difformes, en saillies, silhouettes usées de crucifixions intériorisées ( à la manière de ces munitions qui pénètrent les corps et n’éclatent qu’ensuite, au cœur des entrailles). Si les jardins clos aspirent au cœur d’une myriade d’infimes détails et égarent l’esprit dans la démesure sans borne, infinitésimale, voici le mouvement inverse, des présences gigantesques qui forcent l’attention à un élargissement démesuré pour saisir leur silhouette globale et, ensuite, l’égarement dans une innombrable diversité de textures, fragments, éléments, toujours plus petit au fur et à mesure que l’œil fouraille les dépouilles. Les jardins clos malinois et les œuvres de Berlinde de Bruyckere cohabitent avec bonheur et douleur. Bien que d’aspects totalement étrangers les uns aux autres, on peut « suspecter » que ces objets d’époques différentes, aux finalités divergentes autant que leurs esthétiques respectives le laissent supposer, parlent de choses assez proches, emmêlées. Envers et revers ? Ciel et terre ? Une puissance d’étrangéification – qui transforme en étrange tout ce que l’on connaît de soi, des autres – se dégage des échanges entre les choses exposées. Elles sont rassemblées dans un sous-sol bunkérisé au design de salle de coffres de banque symbolique, look d’art contemporain où entreposer des formes artistiques devant défier le temps, survivre aux générations exterminées à la surface de la planète.

Chaque fois que l’attention quitte un jardin clos, attiré par un des panneaux spectaculaire de l’artiste contemporaine, bien que pataugeant dans des matériaux narratifs reliées par voies détournées, même rivales, c’est l’expérience de la rupture, fondatrice de vie, qui s’avive. « Libération : Vous écrivez que nous sommes des êtres rompus et fragmentés. La rupture est presque inévitable… Claire Marin : Nous commençons tous par une rupture, la naissance. Nous sommes séparés d’une unité, d’une fusion. Tout au long de la vie, on traverse des brisures, on ne s’en rend compte que rétrospectivement, quand des blessures d’enfance ressurgissent à l’occasion d’une rupture adulte. Je crois que c’est la première chose à intégrer : nous sommes constitués de multiples petites ruptures intimes, nos existences sont discontinues. » On dirait, dans les floraisons de soie, que des insectes folâtrent depuis toujours. Y fait front une monstruosité entomologique. En s’y retrouvant confronté, marchant vers cette chose, il songe à des gestes d’enfant, ramasser une mante religieuse morte et la déposer dans une boîte, un cercueil de fortune, lui offrir une dernière demeure respectueuse. Voici, c’est la même chose, mais dilatée, démesurée, en gros plan impressionnant. L’excroissance difforme accentue les parties effritées, les fragilités qui se révélèrent mortelles et mettent en évidence le fait que cet être, finalement, était mal conçu pour vivre. Une sorte d’Alien inadapté, d’une extrême solitude. Ce qu’il resterait d’un sans-abris mort sur le plancher pourri d’un squat, retrouvé des mois après le décès, déjà bien dévoré par les rats. Allant d’un objet à l’autre, des pièces rares, atypiques du XVIème siècle, aux créations sans âge de l’artiste contemporaine, errant fasciné dans cet espace qui relie l’ensemble des images exposées, il ne fait que revivre cette conjonction entre blessures d’enfances et ruptures d’adulte, telle qu’elle s’est installée et fermente dans sa biographie singulière. Circulant dans le bunker, sans cesse, il repasse la frontière franchie il y a longtemps, mais réactualisée à chaque déplacement mental ou physique entre interface de dévotion religieuse et dispositif insolite de démystification, entre un monde expliqué par la foi chrétienne transmise d’en haut et un monde dépouillé de toute explication, révélé tel quel. A cru. Le fouillis floral qui enjolive le magnétisme sexuel omniprésent explose en gros plans. Voici une grande silhouette christique déposée sur son brancard de fortune, vertical. Papier peint usé sur planches. Le papier peint évoquant des pièces de maisons oubliées, hantées par des vies disparues. La silhouette anthropomorphe est faite d’une couverture élimée, effilochée, pliée, dépliée, beige, avec un pan ouvert, gris rosâtre, évoquant de la peau, l’intérieur de viscères. Et il pense soudain à Georges Bataille évoqué par Didi-Huberman : « Nul mieux que Bataille, sans doute, n’aura exprimé la valeur transgressive du désir en tant que puissance de soulèvement. Il est significatif, par exemple, que dans L’Alleluiah, texte écrit en 1947, il ait pu décrire les actes sexuels à travers des gros plans visuels – « conjonctions de guenilles nues des sexes, ces calvities et ces antres roses » »… Un grand lys séché, bruni. Cette figure christique aplatie, faisant penser à ces présences-absences de corps endormis roulés dans des couvertures, en plein espace public, a des allures de guenilles sexuelles, de sexe féminin exploité, usé, exténué. De corolleabusée, de métaphore vidée de tous ses sens. La forme lui évoque aussi certaines photos de torturés d’Abou-Ghraib, prisonnier debout sur une caisse, recouvert de toiles et connecté à des fils électriques. Entre les différentes œuvres, il se sent reconduit aux flux mystérieux des désirs, du désir partout, épars, avant même qu’il ne puisse s’en approprier des bribes, les transformer en désirs personnels. Du désir. A l’orée du désirer sans fin, déstabilisant. Il revit de multiples façons les va-et-vient entre innocence et obscénité, se rappelle les premières secousses infligées à ses désirs innocents, et cela perturbe la perception claire de l’âge qu’il a. Il se perçoit très ancien, sans âge, couturé de toutes parts.  « Libération : Comme un tako-tsubo, un choc cardiaque, le syndrome du cœur brisé… Claire Marin : Exactement. La rupture se vit dans le corps. Elle nous fait parfois vieillir prématurément, on se rapproche de la rupture finale. C’est également une expérience de la temporalité. Là, on sent bien le temps : il n’avance plus alors que le monde autour s’accélère. La lenteur de la rupture est une forme de torture. »  Entre les univers fleuris permanents, hors du temps, reflets du paradis éternel, et les sculptures de « fins de vie », d’organismes terminés, hors d’usages mais, par leur idiosyncrasie macabre, racontant tout ce que fut la vie qui les a modelés, métamorphosés, depuis ce qu’ils étaient au sein de ces éternités paradisiaques pré-humaines jusqu’à la métamorphose terminale, marcher, circuler entre les interprétations qui naissent, se croisent, s’amalgament ou s’excluent, convoquent des sensations passées et interpellent le futur, c’est épouser les forces contradictoires d’un monde de déchirures. C’est être immergé dans une mobilité métamorphique, imperceptible autant que radicale, dont il ne contrôle rien. Il peut juste être attentif à ce qui se produit, aux conséquences, aux impacts. Dans les jardins clos, corolles de tissus, bouts d’os, brindilles, matelas d’illusions. Voici, scapulaire en trois dimensions et surdimensionné, quelques restes d’une vie, un bois gravé qui évoque une prothèse attachée à un autre membre atrophié, déposé sur une peau racornie à la fourrure mitée dont il est difficile de déterminer ce qui correspond à l’extérieur et à l’intérieur, sorte de bas-ventre dépiauté. L’ensemble repose sur une couverture fleurie, matelassée, crevée, brûlée. Des vestiges exhumés de fosses communes. « Libération : Après une rupture, il est illusoire d’imaginer redevenir celui qu’on était avant… Claire Marin : La rupture nous fait basculer, elle est un saut dans l’existence. Il y a une sorte de dislocation, de l’inédit. Le propre des ruptures, c’est qu’elles sont toujours inimaginables, impensables. Certaines entraînent une réévaluation de notre existence. Au début, c’est un vide, angoissant et douloureux, car on a l’impression d’être soi-même vide. » C’est ce vide qui remplit l’espace de l’exposition et qu’il lui plaît d’explorer. Ici,pense-t-il peut-être, quelque chose pourra foudroyer le mal-être au travail ?Enfin, il n’a pas le choix, ça le saisit, il doit s’y débattre. Rencontre avec la dislocation, en général, au prisme des dislocations biographiques singulières, réactivées, rencontre avec, d’une certaine manière, l’inimaginable, l’impensable essentialisés. Esquisse d’une archéologie d’une vie disloquée. Une érotique trouble. Cette immémoriale pulsion à souligner les ressemblances entre la morphologie de certaines fleurs et celle des organes génitaux animaux, humains. Jusqu’où cela se ramifie dans l’inconscient, cet étrange nouage de ce qui symbolise le pur, le gratuit, l’innocent – la fleur – et de ce qui est perçu comme mû par l’intérêt monomaniaque, porteur de « double sens », d’intentions cachées, dissimulées, l’instinct sexuel ? Pavoisé dans sa boîte de planches tapissée de bandes de cartons, de papiers peints crasseux, de bandes de tissus plâtrés, un superbe organe de dysfonctionnement, un cœur d’inadapté, l’exhibition d’une étrange pathologie, incompatibilité entre la fonction première du muscle cardiaque, pulser le sang et la vie, et ces autres attributions, siège de l’amour, du désir, l’organe fleur par excellence. Le voici échoué dans ses contradictions, inerte. A l’intérieur d’une autre de ces constructions de planches – que l’on assemble en vitesse, dans des contextes de catastrophe, en récupérant les pièces d’un plancher effondré, pour déplacer des victimes sans cela intransportables -, un collage de papiers peints délavés, sans doute a-t-il subi l’humidité prolongée de logis non chauffés. Il évoque le souvenir presqu’effacé des jardins clos. Juste quelques fleurs dans une vapeur lointaine. Il y a des déchirures où se lisent des fragments de journaux jaunis. On y parle de « charité publique » ? « Des SS » ? Sur ce brancard, un accouplement floral, deux irruptions reliées par un faisceau de tissus, de nerfs et ligaments tordus, convulsionnés. Des fleurs viscères. Des entrailles au sein desquelles des pivoines, ou des hortensias, phagocytant l’identité sexuelle, la fermentation des désirs au long des tripes, captant l’imaginaire érotique obsessionnel, auraient grandi, grossi, atteignant des dimensions géantes, énormes tumeurs faisant exploser leur enveloppe charnelle. Les corolles, fanées, décolorées, brunies, pourries, séchées, minéralisées – tout en même temps, mais selon des strates enchevêtrées – sont faites de draps imbibés d’humeurs, de jus, de sang, de pus et sueurs, et en charpies, de pétales agglutinés et broyés, l’une d’elle a une configuration plutôt vulvaire, et l’autre abrite une protubérance plutôt phallique, et tout cela continue à resplendir au travers l’esthétique de charogne unique, phénoménale, en pleine assomption. « Libération : La rupture aurait sa sexualité spécifique, un désir débordant qui, loin d’être le signe d’un élan vital, serait plutôt un moyen de poursuivre le massacre… Claire Marin : Il reste une trace en nous de la violence vécue, subie, qui a été intériorisée, s’est engrammée, une trace de la mort dans le désir sexuel. Des malades témoignent de cette frénésie sexuelle retrouvée, comme un défoulement. Il arrive que la sexualité soit envahie par quelque chose de l’ordre de la violence sans que ce soit totalement une agression à autrui. Cette frénésie sexuelle est peut-être de l’ordre de l’oubli de soi (…), c’est aussi un moyen de ne plus souffrir. » Mais plus que tout, ce qu’il en tire de salutaire est le cheminement, la mise en cheminement abyssal, déclenché par les interprétations et réminiscences tissées entre jardins clos et organes monstrueux exhumés des charniers, célébrés en merveilles de métamorphose. Tant qu’il chemine, il se transforme, échappe un peu aux assignations, garde l’espoir de recoudre l’une ou l’autre déchirure, rééquilibrer ses énergies vitales et mortifères, ramasser les morceaux de la disparue, fils de soie et vestiges macabres dont il fabrique son jardin clos, protecteur, travail de bien-être.

Pierre Hemptinne

Caresses perdues des îles sans pureté

Fil narratif à partir de : Dolores Prato, Bas la place y’a personne, Verdier 2018 –  Theaster Gates, Amalgam, Palais de Tokyo – Sofie Muller, Réparation, Maison des Arts de Schaerbeek – Kathleen Jamie, Aurore Boréale, dans Tour d’horizon, La Baconnière 2019…

Il attend le tram sur un grand boulevard aéré, vert, traversant des quartiers aisés, belles vitrines et milieux d’affaires. Une jeune élégante, extirpée de la circulation, soudain est là, pétillante et branchée, le smartphone à la main, les écouteurs dans les oreilles. Elle s’assied à côté de lui. Elle est en conversation avec un correspondant. Pour passer le temps il laisse son regard se balader sur son visage, vivace, agréable malgré la pellicule d’artificialité des cosmétiques (appliqués néanmoins avec soin). Et puis, ce qu’elle dit, ses paroles se matérialisent vraiment dans son cerveau. « Avant de rentrer, je vais aller dans des magasins, j’ai envie d’acheter quelque chose. » Elle précise le quartier où elle veut mener à bien ce désir. Elle suggère la possibilité d’y retrouver son correspondant, plus tard, pour manger un bout, après les courses. Rien que du banal. A aucun moment elle ne précise l’état d’un besoin spécifique, la nécessité d’acquérir quelque chose de particulier, de nécessaire, non, simplement l’impulsion crue : « j’ai envie d’acheter quelque chose ». En fait, ce n’est pas formulé dans le registre de la pulsion, mais avec une dimension de projet raisonné, ce qui ajoute à l’intention une dimension mécanique, impérieuse, froide. Et dont elle ne cesse de réitérer l’énonciation, pour que ça pénètre bien l’esprit de son copain distant. Peut-être communient-ils dans un même manque ? Ou bien entretient-elle par-là une tension érotique partage et nourrie de la compulsion d’achat clôturant la journée de travail, en fin de semaine. Leur espace fantasmatique. Peut-être sont-ils adeptes d’actes sexuels, sauvages, dans des cabines d’essayage (notamment) ? A tel point qu’il se demande si ce consumérisme avoué, décomplexé, n’est pas, déroulé sur un banc public aux oreilles de tous, le signal que s’ouvre une séance de cache-cache dans la zone des magasins chics. Mais non, c’est lui qui fantasme, stupéfait d’entendre un tel abandon, candide, à l’acte d’achat comme source principale de sens. Sans culpabilité, sans second degré, sans rictus, sans hystérie, sans excès, non, complètement naturellement. Du coup, il la regarde autrement, une parfaite étrangère, une sorte de cyborg fascinante et repoussante. Pourrait-il l’approcher, la toucher, peut-il s’imaginer faire des chosesavec pareille jeune femme ? Serait-il un homme âge attiré par la chair fraîche, peut-il s’imaginer faire connaissance, instaurer un espace commun, un terrain d’entente préludant à une conjonction ? Le moindre rapprochement lui semble absolument impossible, de l’ordre de l’impensable. Oui, mais justement, c’est souvent de l’impensable que surgit le nouveau.Il peut bien entendu, à la limite, imaginer une pornographie appropriée, disruptive et technologique ! Une perspective gratuite qui ne peut que le lester d’une excessive mélancolie. Dans la foulée, il se dit qu’il vit trop en décalage, que cette jeunesse doit certainement pulluler, une différenciation entre jeunes se marquant sur les moyens budgétaires au service de l’achat compulsif. Et, de ressentir à ce point une coupure, une impossibilité de relation et de compréhension mutuelle avec cet être humain, augmente le sentiment qui le colonise depuis quelque temps, de s’enfoncer dans une pensée de plus en plus esseulée – à l’image, au fond, des livres qu’il lit et qui atteignent des chiffres de ventes ridicules -, une solitude exponentielle. Il épie le visage, cette tête de jeune femme rivée au téléphone, fasciné, impuissant.

Au fil d’une lecture précieuse, dévorante, il rencontre un meuble, vestige de l’enfance, caressé brièvement par le soleil d’été. La scène est décrite par une femme qui se souvient ainsi de la tante qui l’a élevée, un jour où elle cherchait dans ce meuble quelque chose à lui donner. Abandonnée par sa mère, cette tante l’a recueillie, sans aucun désir d’enfant ni aucune idée de ce que signifie s’occuper d’une petite fille. Elle a grandi sans aucun échange de tendresses usuelles, pas le moindre câlin banal, pas l’ombre d’un contact corporel rassurant. Aucune chaleur animale. Elle n’a jamais aimé sa tante qui n’a jamais pu lui manifester le moindre amour. En devenant adulte, en reconstituant par l’écriture les moindres détails de son enfance – avec une précision impressionnante, presque délirante, favorisée probablement par le manque d’amour qui a fait que tout se gravait de manière indélébile -,  elle exhume pourtant les traces d’un attachement que lui voua cette tante et qui lui fut essentielle en vieillissant, mais autant tu que retenu. « Au plus haut de l’été, pendant quelques minutes, un rai de soleil, dès qu’il surgit, s’y pose. Pour me chercher le « jenesaisquoi », tante fouillait dans le tiroir le plus haut ; pour caresser cette main, je touche ce rai de soleil. Nous ne nous sommes jamais caressées, pas même effleurées, mais pendant qu’elle vieillissait et que je m’éloignais de l’enfance, elle m’aima comme personne ; je suis vieille aujourd’hui et je l’aime, elle, que je ne supportais pas quand elle était en vie. Si je l’avais caressée en la touchant à peine comme je fais avec cette commode quand le soleil l’effleure, elle eut été heureuse. » (p.502) Ces sublimes occasions manquées, ces trajectoires qui parurent vides de sens parce que passant à côté de convergence d’amour élémentaire, alors que tous les éléments gravitaient à proximité, rendant possible la bonne conjonction mais ne révélant leur potentiel raté que bien des années après, mettant à jour alors cruellement la somme de bien-être et de jouissance perdue, dilapidée dans le cosmos, croiser ce genre de trajectoire posthume, il n’y a rien, pour lui, de plus poignant, de plus désespérant, imaginant la manière dont cela travaillait les cœurs, battant dans le vide, il défaille, ne sait plus où se mettre, rien ne le submerge plus d’une mélancolie insurmontable. Le renvoyant à sa propre série de rendez-vous manqués, certains connus et tous les autres dont il n’a aucune idée précise, mais qui sont là, qui pèsent. Et y a-t-il quelque chose de particulier avec le soleil pénétrant dans quelque pièce obscure, illuminant et caressant fugitivement le haut d’une commode en bois vernis ? Chaque fois que cela se produit dans sa propre chambre où il sombre dans une courte sieste, et qu’il voit, entre les paupières vacillantes, que s’est posée une belle tache solaire sur l’armoire des souvenirs – vieux vêtements, archives épistolaires, albums photos -, il croit apercevoir la forme des rêves qui lui tendent les bras et il songe à la volupté qu’il y aurait à effleurer ce bois lumineux, « pour entrer en contact avec tout ce qui lui manque ». Toucher. Illusion de pouvoir transfigurer sa vie.

Au terme des 890 pages d’un inventaire haletant, qui donnent envie de tout relire aussitôt, Il est fasciné par le regard de cette petite fille dévorant pour le recracher plus tard – sachant qu’elle devra le déglutir méticuleusement comme pour les goûter à l’envers –  tous les détails, des plus proches au plus lointain, d’une vie non pas de maltraitance mais simplement privée des marques banales, ordinaires d’affections, revivant ce qu’elle ne pouvait nommer à l’époque, vécu comme une menace indéfinie, à savoir l’intuition d’être dans une configuration atypique qui allait la rendre différente des autres. Puis, dans le regard de l’adulte qu’elle est devenue, scrutant le genre d’enfance particulière qui fut la sienne, et le fardeau étrange qu’elle y porta, il y a quelque chose de ce « regard des mamies » évoqué dans un texte d’anthropologue étudiant les survivantes d’un camp, en France, où furent parqués les rapatriés d’Indochine et leurs épouses rencontrées en Asie. « Comme il s’agit d’un anniversaire, les autorités municipales ont installé sur les terre-pleins centraux des tentes de deux dizaines de mètres de long pour organiser les festivités. Des repas sont servis, des discours sont prononcés, des médailles sont remises. Le sentiment de malaise qui m’étreint alors ne semble pas partagé par les officiels qui pérorent en s’adressant à un public mélangeant hébergées, descendants et VIP locaux, sur un ton rappelant celui des campagnes électorales dans les hospices de vieillards. Pendant ce temps, les mamies convoquées restent dans leur monde, le regard perdu vers la ligne d’horizon à mi-chemin entre les rizières des antiques trois Royaumes et les champs de haricots voisins, dans lesquels elles ont trimé tant d’années. » (Marc Bernardot. « Sainte-Livrade. Une situation coloniale sans fin. Le centre d’accueil des Français d’Indochine », Un monde de camps, La Découverte) Sauf que cette recherche résignée d’une ligne d’horizon familière, d’un repère faisant office de berceau inaccessible et de preuve d’une vie perdue, resta chez la petite fille sans réponse, dans le vague. Mais engendrant la conviction qu’elle existait quelque part, qu’elle devait se l’inventer d’elle-même, à partir d’elle-même. Il y a là quelque chose de monstrueux.

Un tropisme semblable à celui du geste de la femme caressant un rayon de soleil sur le bois d’une armoire, pour toucher un amour qui lui était dû et qui s’épancha dans l’atmosphère, le pousse à poser les mains sur la tête blanche, abîmée, trouée, attaquée à l’acide, tordue, posée sur une malle sombre, comme un trophée expédié depuis un pays où l’on décapite les têtes malades, rongées de l’intérieur. La peau est froide, roide, lisse. Il ferme les yeux et caresse cette absence. Il sent les reliefs, les troubles, l’agitation intérieure, il devine des cicatrices profondes, des bouleversements intérieures, des turbulences fossilisées et irrémédiables. Des défigurations. Des failles psychiques. Des béances organiques. Il caresse la pierre, la douceur, et les cavités troublantes. Empreintes de secousses. Comme quand on passe la main sur le front d’un fils ou d’une fille malade ou tourmentée pour essayer de l’apaiser et qu’il semble que l’on palpe les contours matériels de ses tracas. Il semble possible de les extirper. Mais ils resteront, le marqueront à jamais comme le premier cauchemars précis, réveillant en sursaut un enfant, s’affirme comme le début d’une longue série. Et soudain il pense à elle, il se souvient de ces mots quand elle lui décrivait l’arrivée des grandes crises, la manière dont cela déstructurait la sensation de posséder un visage homogène. La main baladeuse en prière sur la sculpture, il lui semble lire en braille les descriptions qu’elle lui envoyait de ses douleurs. Communication.

Il reçoit des photos. Elle lui envoie des selfies, de loin en loin. Exactement cela, comme mesure de l’éloignement. Il lui semble recevoir les portraits d’une inconnue qui lui dirait avoir envie de faire sa connaissance, « si jamais vous me croisez dans la foule, vous saurez que c’est moi ». Petit à petit, les pixels migrent en lui et rejoignent les souvenirs d’un visage enfouis. Il y a une certaine coïncidence avec la manière dont il a conservé ses traits à elle. La manière dont ils se sont imprimés en lui. Il contemple les nouvelles photos, les yeux y ont une fixité sans limite, il y a quelque chose d’infini, difficile à regarder. Un abîme. Peu à peu, les portraits récents et les visages conservés dans la mémoire se mettent à coïncider. Le processus de cette conjonction lui rappelle leurs aurores boréales, hors du temps, comme extase dissolue, dissolution réciproque de leurs luminescences, de ces luminescences secrètes, intimes, que tout un chacun utilise pour se frayer un chemin, conserver un semblant de contenance, dissolution en une autre forme commune, éparse, perdue dans le grand tout. Quelque chose qui les dépassait et dont ils ne pouvaient s’entretenir puisqu’ils le faisaient. Expérience, au niveau amoureux, et façon jouissance, de la grande migration des atomes de forme en forme, d’informe en informe, préfiguration partagée de la fin, de la mort, réunis dans la mort en pleine vie et anticipant le fait que, au-delà de l’expérience partagée, temporelle, temporaire, finalement il subsisterait quelque chose, qui deviendrait autre chose, et que c’est dans ce ténu devenir qu’il y avait à recherche une motivation à vivre. « Imagine-toi que les atomes qui te constituent ont été éparpillés aux quatre coins de l’univers pendant un peu moins de cinq milliards d’années., et voilà que depuis une quarantaine d’années sur ces cinq milliards, ils forment une entité consciente : toi. Mais bientôt ils seront éparpillés à nouveau, dans la végétation, je ne sais où, et ils auront totalement oubliés qu’un jour ils formaient un tout unique. Voilà. Et tu me demandes pourquoi nous sommes si motivés? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens motivés? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête?» (p.17) Et à propos des aurores boréales, alors : « D’un vert lumineux de la couleur du plumage d’une sarcelle, l’aurore boréale scintille presque immédiatement au-dessus de nos têtes. Elle se développe dans la nuit étoilée comme l’haleine projetée contre un miroir, et elle se déplace. D’est en ouest, le ciel est parsemé de lueurs vertes qui bougent et changent de forme. D’abord c’est un voile émeraude, puis cela prend la forme d’un cocktail à la menthe qui s’étire très loin vers l’est.  (…) Mais ce n’est pas un spectacleordinaire, on a plutôt l’impression d’observer l’esprit en mouvement; un phénomène purement intellectuel après la passivité des icebergs. Ce n’est pas la représentation d’une oeuvre à laquelle on a mis la dernière main mais un brouillon sans cesse réécrit; En fait, comme cette aurore boréale est exactement du même vert brillant que le radar et que l’écran numérique qui transmet la latitude et la longitude du bateau, on dirait moins un phénomène naturel qu’une performance technologique. (…) A présent l’aurore boréale prend la forme de longues traînées verticales, ce qui me fait penser à des fanons de baleine qui aspirent. Qui aspirent quoi? Les étoiles, les âmes, les particules. On dirait presque que l’autre boréale est une gigantesque baleine qui est en train d’avaler notre bateau. » Voilà, précisément, tout à la jouissance de leurs aurores boréals, ils furent très vite avalés par une gigantesque baleine. Dans quel ventre sont-ils à présent ? Où seront-ils recrachés?

Recraché pour sa part, ici ou là, selon les jours, les circonstances, puis re-avalé, re-recraché momentanément, souvent selon une émotion suscitée par un détail ou un agencement du milieu (esthétique). Par exemple, recraché dans l’exposition de Theaster Gates, Amalgam, gagné par une mélancolie insidieuse et galopante. La fiction esthétique, mise en place par l’artiste, le fait avancer au cœur d’une île abandonnée, déserte. Il décode les signes, les explications affichées par le musée. Mais, dans ce qu’il éprouve, il reconnaît les ombres d’une situation personnelle. Oui, il se souvient d’une incursion dans une petite île mosane, envahie par la végétation, avec les débris de bâtiment, vestiges d’installations nautiques et de tourisme, des lieux où venir boire un verre, le dimanche après-midi, au bord de l’eau. Mais ce n’est pas encore tellement là que gît le vrai parallélisme avec l’exposition.  « Le point de départ est l’histoire de l’île de Malaga dans l’État du Maine aux États-Unis. En 1912, le gouverneur expulse les habitants de l’île, une communauté pauvre et métissée d’environ 45 personnes considérées comme « indolentes » par de nombreux habitants blancs de la région. Ces malheureux sont alors contraints à la dispersion, voire à l’internement psychiatrique. » (Guide du visiteur) Par rapport à ce fait historique oublié, mais emblématique des politiques raciales américaines, l’artiste tente d’introduire des « modification infimes » quant à la manière d’en constituer le récit et l’archive imaginaire, afin d’infliger au « système chaotique » des « mouvements imprévisibles », susceptibles de le modifier. C’est quand il découvre et inspecte une petite construction, genre syndicat d’initiative ou petit musée local, petite cahute, petite chapelle, qu’il comprend. Elle se dresse sur une estrade. Parce qu’autour, fausse ruine, fausses statues du passé, des bustes étranges avivent la nostalgie de cette relation amoureuse, des bustes sculptés qui mixent figure humaine et silhouette d’animal totémique sacrifié. Des crânes d’animaux alignés, espèces disparues, figurant comme des ancêtres ou des voisins atypiques de nos animaux familiers. Une autre vie existait sur cette île. C’est à ce moment que, ce qu’il découvre au cœur du dispositif artistique, au centre de l’île désertée, vidée violemment de ses habitants, lui évoque l’édifice mémoriel qu’il érige lui-même dans l’île intérieure, résolument déserte désormais, où s’entassent les souvenirs de ce qui se noua puis se dénoua avec son ancienne amoureuse, leur « enveloppe des possibles dans laquelle se déplace l’acte » (PM Menger), l’acte d’aimer, de faire amour.

Cette transposition d’un destin tragique collectif, communautaire au trajet d’une histoire singulière, individuelle, est sans doute abusive. Elle participe néanmoins au processus qui fait que l’on réagit à une œuvre d’art en fonction de son histoire personnelle, et elle n’est qu’un élément de l’expérience esthétique. Oui, l’édicule, minable dans sa forme, grandiose dans son titre, évoquant par-là les constructions oniriques, correspond bien à l’espèce de culte qu’il entretient à l’égard de certains souvenirs, de lieux charnels enfouis, d’espaces neurobiologiques hybrides partagés autrefois avec un autre être et qui en gardent les traces, objet d’une archéologie indéfinie. Cela s’intitule donc « Institut de la modernité de l’Ile et ministère du tourisme ». Sur un grand tableau noir, l’artiste replace l’histoire de la petite île dans celle, beaucoup plus vaste, des colonies françaises en Afrique et plus généralement de tout ce qui compose le destin du peuple afro-américain, esclavage, lois ségrégationnistes, lois anti-métissages, il dessine l’enchevêtrement des récits coloniaux. L’édifice « institut-ministère » est surmonté de la devise en néon : « Finalement, rien n’est pur ». Contre toutes les formes de racisme et leur hantise de la pureté. Tout autour, des documents, des archives, des objets, des bouts de ruines, des vestiges, des fossiles, les sculptures brisées d’un bout de civilisation effacée. Dans des vitrines « scientifiques », les collages d’une archéologie fictive. L’ensemble constitue l’empreinte du drame qui s’est déroulé sur l’île Malaga et, malgré la disparition des protagonistes, tous morts aujourd’hui, évidemment, continue de s’y dérouler, dans la nature, les végétaux, les minéraux, la terre, le paysage, les espèces animales qui les peuplent. Quelque chose d’indélébile. Comme dans les villages fantômes. Ce ne sont pas des formes retrouvées, reconstituées, ce sont des formes pour penser ce qui s’est passé et proposer une autre manière de porter cet héritage, selon des élaborations hétérogènes, en mélangeant des formes et des témoignages de natures différentes, réels autant qu’imaginaires. S’approprier. « L’île était elle-même un amalgame, avec ses arbres venus d’ailleurs, ses microclimats et ses habitants qui représentaient l’irreprésentable. En ce sens, elle était peut-être post-moderne à la fin des années 1800. Cette œuvre est elle aussi un amalgame, elle constitue mon désir de mélanger les modes de fabrication et de glisser entre les pratiques artistiques, les traditions architecturales et l’écriture de l’histoire. » (Theaster Gates) Voilà, précisément, pas tellement entretenir le souvenir pur de ce qu’elle fut avec lui, de ce que furent leurs moments mélangés, nullement encourager quelque pureté que ce soit, mais accompagner par une connaissance alternative l’amalgame que cela devient. (Pierre Hemptinne)