Archives mensuelles : juillet 2009

Vacances, absences

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Condoléances de la rue.

Le roi de la pop est mort. Confirmation par graffitis…

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Miracles de la nymphomanie

« Le voyage aux Pyrénées », Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Avec Sabine Azéma et Jean-Pierre Darroussin, 2008, Ecran Total 2009

arenberg Écran total a le mérite, en programmant quelques inédits récents, de rendre compte à quel point le circuit normal de diffusion cinématographique est frileux, prend de moins en moins de risques et que la proportion de films dits d’auteurs novateurs (bon ou mauvais, on s’en fout) est de plus en plus réduite (elle se réduit à un alibi, concentré sur la part pouvant séduire au-delà du public cinéphile). Cela a pour conséquence que la critique de cinéma traite aussi de moins en moins de ce cinéma là, de ces esthétiques-là, que les publics susceptibles de s’y intéresser grâce à leur capacité à y prendre du plaisir ne vont pas certainement pas augmenter et que, tout simplement, l’information accessible sur l’état du cinéma de création est très fragmentaire. Écran Total, en diffusant d’autre part, une bonne part de classiques pallie aussi à la faiblesse croissant de la télévision dans son rôle d’accès au patrimoine classique du cinéma. Le voyage aux Pyrénées, titre du film des frères Larrieux, comme on dit « aller aux eaux » ou « aller à Lourdes », associe pêle-mêle dimensions touristique, thérapeutique et religieuse. Avec un petit accent de crise, petit cri de désespoir semi étouffé : on tente ça en dernier recours, après avoir tout essayé, on ne sait jamais, un miracle pourrait se produire. Le couple qui débarque ainsi dans le petit village du bout du monde, tenté par une confrontation avec le potentiel de sublimation de la montagne et de ses cimes autant sauvages que vierges, est célèbre, parisien, un vrai couple d’icônes. Détachés de la réalité des gens ordinaires, ils planent, ils sont d’un autre monde. Du reste, ils peuvent raconter ce qu’ils veulent, il peut leur arriver n’importe quoi, ils seront observés comme régis par d’autres lois. Dans ce statut de quasi-divinité, ce couple indissoluble vit une singulière épreuve : la femme est depuis plusieurs semaines atteinte de nymphomanie aiguë à l’égard des inconnus. Ça ne donne même pas lieu réellement à une crise de couple, l’un et l’autre semblent au-dessus de cela, à la limite, s’il ne tenait qu’à eux, ils ne se sentiraient qu’à peine concernés, les dieux sont bien au-dessus de cela. Mais c’est gênant, socialement, pour l’image, la légende… Dans une esthétique de carte postale, appuyée ou détournée, un paysage magnifique et une nature où il est facile de se perdre, le film déroule les tâtonnements de cette femme et cet homme pour trouver une issue à ce dérèglement sexuel. (Esthétique de carte postale : dans les cadrages, les couleurs, les attitudes des personnages, mais aussi les commentaires, les « petites phrases » propres à cet art du cabotinage que l’on cultive au dos des cartes que l’on envoie de vacances.) Les paramètres sont réunis pour orchestrer une belle gaudriole . Mais les réalisateurs ont d’autres ressources et savent surtout jouer avec les codes. Ils vont filer vers une douce folie progressive, en bifurquant subtilement, à partir des fondamentaux de la comédie lourdingue à la française, vers un absurde teinté de burlesque, jouant de légèreté. Les processus surprennent. Ils tiennent à peu de choses : par exemple, exploiter la présence supposée de l’ours, comme pôle animal, le magnétisme de la bête exerçant une force attractive sur la « malade », tout en faisant de cet ours, jusqu’au moment de son apparition, quelque chose de profondément ambigu, dérisoire, personnalisant l’esprit de cabotinage, essence de la comédie, de l’identité du comédien et de la comédienne. On est dans le cirque des sentiments, des désirs, et qui flottent dans océan de conventions, de références, presque sans plus tenir aux enveloppes qui les portent. Peu d’effets spéciaux pour provoquer les coups de théâtre mais la dynamique spirituelle même d’une randonnée en montagne, source d’imprévus, de détours, d’accidents, de désorientation profonde qui grise le cerveau et le fait s’égarer dans d’autres voies logiques. La trame narrative fonctionne avec des dispositifs simples, des babioles, des bricolages, des trouvailles basiques auxquels le cinéma, bien construit, fait croire, c’est bien la magie du cinéma (au lieu des grosses machineries qui tentent de faire croire au cinéma). Un pied dans le quotidien de stars à la montagne et l’autre dans le fantastique qui, au fur et à mesure qu’ils cherchent à résoudre leur problème humain, terre-à-terre, prend l’allure d’une avalanche irrésistible, capable d’emporter tout sur son passage. On frise le sublime juste au bord du précipice du grotesque. Quand l’ultime coup de théâtre survient, par une nuit d’orage très très électrique. Leur couple foudroyé subit une métamorphose radicale, leur genre sexuel ayant migré d’une enveloppe corporelle à l’autre. Suit une belle partition sur l’échange des identités, des rôles et de leurs conséquences. Avec ce fantasme de se sentir une fois dans la peau de l’autre sexe. Qu’est-ce qua ça fait ? Q’est-ce que ça vient déranger ? Après l’effroi et le sentiment de perte, les arrangements se mettent en place. Ne se retrouvent-ils pas finalement dans la combinaison idéale pour deux narcisses artistes : faire l’amour à l’autre tout en ayant l’impression de s’aimer soi ? En tout cas, l’économie du désir revient au centre de leurs rapports. (PH) – Cinéma des frères Larrieux en prêt public – Filmographies Azéma et Darroussin en prêt public …

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A l’intérieur de la toile, volumes intersticiels

Prix de la jeune peinture belge 2009, Bozar, 25.06.2009 – 13.09.2009

bozarUn prix de la peinture sans peinture proprement dite, dans la continuation de la dispersion des pratiques qu’a connues cette discipline et malgré un retour évident et récent à la toile. Une exposition où l’on pénètre dans la troisième dimension de la fabrication d’image, de l’interprétation du monde par le visuel distribué selon toutes les techniques modernes et anciennes permettant d’en faire le récit. Et si cette volonté d’enchanter le champ critique du regard en multipliant et diversifiant les perspectives peut tout aussi bien envoyer sur des voies de garage et autres cul-de-sac stériles, il règne dans ce rassemblement d’œuvres primées une évidente matérialité du bien faire, de l’inspiration heureuse et dynamique, du « bricolage » post-moderne rejoignant la ferveur plus ancienne de l’artisan. Pelote de mémoire. On est accueilli par une image animée remarquable de Nico Dockx et Helena Sidiropoulos incluant notamment une main dont les doigts travaillent délicatement à enrouler ce qui ressemble à des fils de mémoire oubliés, poussiéreux, sorte de toiles d’araignées ramassées dans des recoins oubliés et enroulées méticuleusement en pelote grisâtre, écheveau incroyable qui ressemble aussi, en grossissant, à un organe cérébral, fatigué, chargé, blessé, palpitant. Un lobe compressé, strié, ridé, trop encombré de souvenirs, d’archives emmêlées. La fabrication de cette image résulte bien d’une plongée « conceptuelle » dans les archives du Palais des Beaux-Arts, fouillant, photographiant, répertoriant tous les papiers, les dossiers, les traces, jonction entre l’administratif et l’artistique, l’humain et l’indicible de la création. Il est rassurant de constater que la démarche analytique du lieu conduise à la création d’une image aussi sensible, aussi riche pour évoquer le mythe de la mémoire insondable, constituées de tracés, de liens, de trajets, du travail de nouer, dénouer, renouer, à l’infini, de mesurer de quoi l’on se constitue progressivement. – Caisson sensoriel. Juste à côté, Leon Vrancken actionne sa pièce cachée. (Leon Vrancken, video sur youtube) Un passage secret dissimulé par une étagère se soulève et autorise l’entrée. C’est de la fabrication d’objets en trois dimensions, inspirés de la manière de meubler l’habitat quotidien, mais l’ensemble est disposé de telle manière que ça ressemble à une peinture, à une nature morte de très grande dimension où l’on peut déambuler. Les meubles, les formes ordinaires sont représentés de façon idéale comme s’il s’agissait des volumes de base, les formes primaires qui permettent, ensuite, par combinaison et déclinaison de construire toute la complexité géométrique du monde. Plusieurs objets ainsi « inventés » évoquent aussi les peintures de Morandi, par leurs contours, par la manière d’être posés, « composés » entre eux et avec le vide. (L’artiste travaille par ailleurs sur des installations où il trompe le positionnement des objets, où il décale le référentiel qui stabilise l’usage des choses,.) Quand la porte se referme et que l’on se retrouve seul dans cette chambre, volume clos coupé des échelles de valeur coutumière, ce qui paraît d’abord loufoque – le tabouret au plafond – s’installe dans la vision d’ensemble, inédite, d’une autre échelle de vie. Une sorte de caisson sensoriel où l’on circule (ou non, optant pour l’immobilité) en ressourçant sa perception des formes et volumes au sein d’objets fondamentaux, cube, triangle, ballon (de briques, de ce qui, en principe, ne se met pas en boule, cet objet dur inattendu révélant combien ces microcosmes de volumes de base est souple, malléable), quilles, courbes, colonne, angle, instruments de mesures métriques… Cartes et fantômes. Jeroen Hollander s’immerge dans les réseaux urbains pour « sentir » les réseaux de transports en commun. C’est, chez lui, une sorte de sixième sens. Il se place au milieu de ce lacis de voies de trams, trains, bus, métro quadrillant le territoire des villes et il en devient une particule imaginante. Il reconstitue par  lui-même, le corps rêvé de ces routes, rails, tunnels, en sites propres ou non qui fluidifient la circulation, permettent à chacun de se déplacer, de faire vivre le grand tissu (il se place au centre de la toile, comme l’araignée, de cette toile qui permet de sentir le système nerveux de toute la ville, ses moindres mouvements singuliers) … En se situant au plus près de la réalité, il ne joue pas pour autant au cartographe fidèle et strictement utilitaire : ce sont des cartes fantasmées, des cartes de désir qu’il trace minutieusement, projetant la perception du réel vers une autre réalité possible. Rappelant qu’il convient d’aller toujours vers un meilleur, ce qu’indique l’activité créative. Ça donne des croquis affiliés à ce genre artistique qui s’affirme de plus en plus avec de plus en plus d’adeptes : celui de la carte imaginaire, des pays inventés, des zones fantômes… Vestiges et utopies. Avec Lara Mennes, on n’est pas loin non plus de la cartographie. Un magnifique tas de feuilles imprimées –ce tas tel qu’en lui-même de ses 10.000 feuilles tranchées empilées imprimées d’un plan presque transparent a la beauté d’une sculpture ordinaire – invite à sortir du lieu de l’exposition, à la recherche d’une autre œuvre de l’artiste imprimée à même la surface urbaine. L’artiste scrute la volonté architecturale d’organiser la vie et d’incarner des utopies : série de photos sur une cité minière du Limbourg, désaffectée, suintant la misère, l’abandon, la tromperie, juxtaposée avec les discours d’époque vantant ces constructions comme le sommet de la vie idéale, moderne, moteur de la prospérité. Cartographie de discours antagonistes. Caroline Pekle, elle, dans une autre pièce, où elle sculpte la lumière en apposant de grands rideaux de papiers translucides aux plis réguliers, en donnant à toute la pièce un peu de cet aspect d’un écran lumineux où se projettent des images, elle assemble un château de cartes, géant, sans signes, plutôt en papier Kraft neutre. C’est autant une construction magique, de ces assemblages aléatoires, fragiles, par lesquels on se forge des repères, formes complexes que l’on réalise dans des moments de vide, pour aider la concentration, éviter la dispersion et à partir desquelles se reconstruire, se réorienter. Structure basique, jeu d’équilibre où se rassembler, reconnaître sa première fondation. C’est presque rien, finalement, mais ça dégage. Neurones et arts numériques. Ce sont les cartes neuroniques ou encore et plutôt comment les constructions numériques se connectent, par reflets, aux réseaux neuroniques, pour actionner des matières hybrides, faire travailler ensemble des domaines à priori incompatibles, comment les technologies extérieures interfèrent avec les technologies intérieures pour défricher de nouveaux territoires que Els Vermang (Lab [au]) explore et actionne. On doit à ce laboratoire le projet « Touch » jouant sur les 4200 fenêtres du bâtiment Dexia pour le transformer en installation lumineuse dynamique, oscillante, vivante (quand Dexia jugeait boen de soigner son prestique en investissant dans l’art et le culturel). C’est aussi un travail sur les codes (informatiques mais aussi, d’une certaine manière, sur els codes génétiques qui, par l’informatique, permet de générer des œuvres d’art) technologiques et leur détournement vers l’art, ou faisant apparaître, dans les finalités complexes et esthétiques, d’étranges similarités dans leurs fins ! Il y a ainsi un superbe panneau, fascinant, constitué de petits cadres noirs d’un côté, blanc de l’autre. Chaque petit cadre est mobile, pouvant s’incliner, pivoter, se renverser selon tous les angles imaginables, en mouvement collectif bien discipliné ou en individus totalement désolidarisés les uns des autres… L’aspect général a quelque chose d’une sculpture minimaliste, les cadres, l’agencement des plans noirs et blancs évoque aussi, selon les mouvements générés, certains mouvements constructivistes ou certaines philosophies déconstructionnistes. L’ordinateur, selon une programmation très complexe, organise une variation visuelle infinie, surprenante, les combinaisons prenant toujours de cours ce que l’esprit s’attend à voir apparaître comme figure suivante.  À certains moments, tous les volets sont clos, le blanc est rassemblé d’un côté et le noir de l’autre, plus aucun échange ni croisement. Les petits panneaux vibrent, sur les nerfs, tendus. Ils semblent réfléchir, imaginer de nouvelles postures. En fait, l’œuvre matérialise de manière redoutable ce que le cerveau a tendance à faire devant une œuvre constituée de carrés blancs et noirs fixes : les mélanger, les déplacer, essayer d’autres organisations pour tester la solidité de la formule choisie par l’artiste et présentée comme finie. C’est bien ainsi que l’on évalue et que l’on juge d’une œuvre. Sauf que là où, dans l’exercice intellectuel du cerveau, on teste quelques variantes, ici, l’ordinateur les passe toutes en revues et cette pratique évaluative poussée à l’extrême engendre l’œuvre elle-même. Vertigineux. Et quelle ventilation cérébrale ça provoque ! Ça perpétue cette perturbation qu’engendre l’accointance réussie entre l’art et la machine. Paysage.  Pas de géographie ni cartographie sans relation aux paysages. Et surtout sans ce « fortuit » qui, conditionné par le coup d’œil et ses circonstances, fait du paysage quelque chose que l’on est seul à voir tel quel et qui contribue à s’inventer sa propre géographie. Quelque chose d’autre que le paysage en tant que tel. Un fragment de nature révélateur de ce qui nous lie (ou le contraire), ici ou là, à l’âme des lieux. C’est la réflexion photographique poursuivie par Robert Kot. Des fortuits coïncident parfois : j’aurais aimé photographier ce « fortuit » face à la mer, le buisson posé sur la ligne d’horizon marine, du haut de sa falaise. J’aurais aimé être là, quand l’artiste a pris cette photo, pour profiter de l’atmosphère qui devait y régner à cet instant précis, et jamais plus ! Transmettre ce genre de moment, c’est ce qu’une photo paysagiste peut faire de mieux ? (PH)

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Satanisme, robes de bure & goupillon-guitare

Sunn O))), « Monolithes & Dimensions », 2009, (XS932H)

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Une musique que j’éprouve à injonctions contradictoires. Elle m’attire très vivement, de manière palpitante, comme une vague puissante de vibrations métaphysiques, retour de flammes obscures de l’ancestralité primaire, qui chuchoterait « là-bas, là-bas , il se passe quelque chose, enfin, c’est là-bas que ça se passe ! ». Alors, l’envie de cavaler, de trouver son chemin, ne pas se perdre, arriver à temps pour entendre, participer, en être, ne pas rater ça, se trouver au bon endroit au bon moment. Quelque chose qui relève de cette fébrilité. La manière de faire, le savoir faire développé par Sunn O)) me fascine. Quelque chose d’assez barge, au départ, assez restrictif, limitatif, travail sur un spectre sonore sombre et vibratile assez réduit, contraint, obtus même et qui, par le travail du style en ses techniques particulières, maîtrisées, hypertrophiées, ouvre sur des expériences larges, des infinis de sensations labourées lentement, en apesanteur, obsessionnellement, jusqu’à l’extase. La matière sonore que le groupe parvient à constituer, à rassembler, à étaler en sa profondeur énigmatique est fascinante. Ce jeu de crépitements lourdingues, monochromes dépressifs gagnés progressivement par diverses maladies nerveuses et autres démangeaisons mystiques. Leur dernier album, « Monoliths & dimensions » rappelle par son titre les deux mamelles du genre : le côté lourd, impressionnant, d’une seule pièce, référence au poids des monolithes sans explication et ensuite le raffinement, le mystère des calculs, la légèreté des hypothèses spirituelles qui viennent expliquer le sens de ces blocs hermétiques, chus d’un autre monde, d’une autre nuit. Et dont Sunn O))) récupère les ondes brûlantes et étale les nappes d’une célébration insondable. Reconstruire au centre de nos certitudes un large trou noir d’inexpliqué, d’inexplicable, sans commencement ni fin, et avec quoi il faut vivre, sans plus. Pour leur nouveau CD, de nouveaux éléments s’ajoutent à leur atmosphère de prédilection. L’apport d’autres instruments, un souci d’arrangement (Eyvind Kang qui n’en est pas à ses premières emphases), des voix, des références au jazz (de par les esprits convoqués mais aussi les textures sonores construites avec des éléments cuivrés, aériens, volutes free décomposées, irisés)… Une certaine recherche plus complexe de l’agencement, plus ambitieuse, plus intellectuelle aussi (tout en conservant la force de frappe bestiale au ralenti), une savantisation originale. Le résultat est somptueux, l’effet produit est réellement somptueux envoûtant. Il y a quelque chose de réellement neuf, non pas une nouveauté complètement révélée et totalement bouleversante, mais à la manière d’un crépuscule teinté d’une promesse, illuminé par une faille permettant de s’échapper. Ça, en ce qui me concerne, c’est dans la réception du choc premier. Les premières ondes. Puis, ça se lézarde ici ou là. La voix, supposée « satanique-lynchienne » de la première plage, oracle du monde des ombres, excusez-moi, je la trouve risible, ridicule et lors des secondes écoutes, surtout, me distrait de la noirceur diaprée du reste. Envie de rire. Big Church : je ne décèle aucun second degré dans cette célébration religieuse, morceau de messe à moitié païenne. Et le côté cureton, que ce soit chez Sunn 0))) ou tout autre rock chrétien, je ne le cadre pas (sans exclure tout à fait un aspect « apprenti sorcier », un usage de références mal contrôlées ?).  Même si certains amateurs gothiques de rites et mises en scène doivent considérer que nos musiciens en robe de bure n’en font pas assez, personnellement, je le trouve déjà indigeste, penchant du côté de la gonflette péplumesque…  Même chose pour le visuel dans le livret qui orchestre aussi une autre perception contradictoire, à travers une rencontre entre l’insupportable représentation d’un culte et le détournement raffiné d’une iconographie bien sentie (ainsi l’utilisation d’une œuvre de Richard Serra). Oui, la plage « Alice » est globalement pleine de grâce. Elle me rappelle certains fragments de jazz free/rock écouté dans les années 70, mais qui seraient étirés, transformés en nuages. Même si le glissement wagnérien est bébête et les quelques notes de harpe (d’Alice) légèrement nunuches. Mais c’est aussi probablement ce mélange entre le fort, le puissant, le bien senti et ces « fautes de goûts » qui font le poids de cette expérience, c’est l’esthétique contradictoire qui fait qu’il faut compter avec cette musique. (PH) – Un autre avis sur un autre blog. – Discographie de Sunn O))) en prêt public. –

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Dentelles soniques.


citysonicsAutres fragments de City Sonics 2009. Piano concrets – J’étais intrigué par l’installation d’Erick D’Orion, « Solo de musique concrète pour 5 pianos sans pianiste (première européenne) » ! On entre dans une pièce plutôt obscure, un guéridon, une lampe pastel, des participations éparpillées dans un coin sombre, diffusion d’un collage de pianos (sans doute ce qui est annoncé dans le guide : « un plunderphonic composé de solos piano de Sun Ra, Duke Ellington, György Ligeti…»). La pièce suivante est éclairée, coup d’œil cadré par des tentures théâtrales sur un alignement de pianos seuls (sans pianiste). Des vibrations sonores, intempestives, erratiques, comme provenant d’un moteur qui s’emballe ou déraille, émanent de ces instruments échoués, déclassés, transformés en « autre chose » et qui, par intermittence, protesteraient bruyamment.  Je ne parviens pas à identifier et comprendre en quoi consiste précisément l’action de ces moteurs censés « traduire l’analyse acoustique d’un plunderphonic composé de solos de pianos… ». Est-ce le tremblement des matières constituant les instruments provoqué par les émissions sonores de l’exécution musicale qui est reproduit et amplifié au cœur même des instruments, comme la manifestation de fantômes perturbateurs ? Fantôme des musiques jouées sur ces touches, dans une vie antérieure de ces pianos, fantômes des pianistes qui y jouaient !? Ou y avait-il quelque chose de déréglé ? –  Dentelles. Un moment d’émerveillement avec les Ritournelles d’Alice Pilastre, détournement poétique du principe de boîtes à musique. Au lieu des papiers perforés, l’artiste utilise des rouleaux de textiles, tissus, dentelles, PVC, qui semblent découpés à même des parures humaines, des vestiges de vêtements. Cela évoque les bouts de tissu qui se chargent de substitution, deviennent des doudous entre les doigts des enfants qui les usent machinalement, autant que méticuleusement, va et vient obsessionnel et apaisant, frottement qui les enveloppe d’une musique rassurante, ritournelle mécanique. C’est ce genre de musiques incertaines, répétitives, qui s’ébauchent au passage de ces tissus dans les petits mécanismes (à remonter le temps). On pense aussi aux refrains vagues mais entêtants, ritournelles évasives qu’éveillent les caresses de vêtement avec lesquels nous avons fait particulièrement corps, qui nous semblent incarner l’enveloppe dans laquelle nous nous sommes sentis bien dans notre peau. Ces vieux pulls, T-Shirts ou pantalon que l’on use jusqu’à la fibre, jusqu’à ce qu’apparaissent les perforations qui permettraient d’une extraire la petite musique textile. Nostalgique. Pensons aussi au fétichiste qui aime investir les habits de l’être convoité ou perdu, écharpe symbolique ou dentelles intimes, combien il aimerait les découper en rubans réguliers, les enfiler dans les petites machines à manivelle pour les entendre murmurer, chantonner, libérer l’âme de la personne qui les a portés… Se construire une chambre musicale personnelle, secrète où entretenir son désir fétichiste en s’oubliant dans de longs micro-récitals, mystérieux, cryptés, s’échappant des restes d’ADN prisonniers des fibres textiles. ( Compte tenu de la délicate complexité de ce qui est enfoui dans ces linges fétiches, le dispositif peut avoir aussi quelque ressemblance avec une salle de torture, avec ses dispositifs à extraction barbare des micro-fibres mélodiques.) –  Bidons et cabanes. Au Jardin du Mayeur, sous le soleil et à l’ombre des arbres, il fait très agréable, idéal pour méditer sur les installations présentes, observer ce qu’elles inspirent aux visiteurs. Les « Braseros » de Christian Vialard semblent quelque peu déglingués. On dirait des fûts toxiques qui laissent entendre des gargouillis de décomposition, qui font remonter à la surface les borborygmes menaçant de tous les tonneaux enfouis. Mais pas du tout, les fûts devraient être lumineux et chaleureux, attirant les visiteurs en diffusant des extraits sonores, d’ambiances et conversations collectés dans l’environnement immédiat. Je me faisais aussi une joie de jouer avec la cabane de bric et de broc de Colin Ponthot. Dans l’esprit aussi d’activer une caisse de résonance de souvenirs. Faire « sonner » l’archétype de toutes les cabanes bricolées, les refuges sommaires construits dans diverses cachettes où rêver à l’abri des regards, des intrusions… Las, la cabane était muette, en panne. Manifestement, les gens ne sont pas éduqués à respecter la présence d’œuvres de cette espèce sur la place publique, ou elles ne sont pas conçues pour affronter ce type de situation… (PH)

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La longue traîne, théorie qui fait pschitt !

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur », page 347, « L’intensité variable de l’avantage cumulatif ».

livreLa lecture de l’ouvrage de Pierre-Michel me donne l’opportunité de revenir sur cette fameuse théorie de la longue traîne. En 2007, cette théorie de Chris Anderson sur la longue traîne paraît Internet de vertus inédites et inespérées : ce qui jusqu’à présent restait perdu dans la nature, toutes les petites productions de niche, représentant en part de marché des chiffres dérisoires mais en quantité et diversité de productions une mine inépuisable, allaient enfin être révélées au monde dans toute leur réalité et leur étendue, rendues accessibles et surtout exploitables. Augmenter le nombre de consommateurs susceptibles, au niveau de ses choix culturels, d’aller faire du tourisme dans les répertoires nichés et y dépenser, au passage, un peu d’argent, était aussi présenté comme pouvant, à termes, fonder un nouveau modèle économique. Anderson nous promettait « un royaume de plus grande abondance dans lequel toute la production est disponible en permanence, le choix proposé au consommateur est illimité, et la demande, en augmentant, peut se disperser sur cette offre infiniment élargie » (Pierre-Michel Menger). Voici une autre manière d’exprimer la chose : « Le phénomène de la longue traîne serait ce surcroît de consommation que le commerce en ligne et la distribution numérique font apparaître et qui s’adresse aux produits sous-exposés par le commerce traditionnel parce que leurs ventes sont trop faibles ou trop lentes. C’est alors une variété considérable de produits culturels (films en vidéo, disques, livres, etc.) que la révolution technologique dans la distribution rendrait commercialement viables même si leur vente est faible. »

En 2009, après le buzz provoqué par cette prophétie (théorie de gourou plus que réelle étude scientifique), comment analysé l’évolution de la consommation culturelle, a-t-elle été effectivement modifiée en faveur de la longue traîne ?

Éléments de réponse :

« Les achats en lignes se concentrent comme le prédit la loi de Pareto : 10% des titres concentrent 78% des ventes de morceaux de musique, et 1% en concentre 32%. Mais Eleberse (auteur d’une recherche sur la question) note aussi que les ventes, si concentrées soient-elles, étaient opérées à partir d’un million de titres disponibles, soit une offre considérablement supérieure à celle de la distribution physique traditionnelle ou même des programmes de radio. Pour les films vidéo en location, la concentration est moindre mais reste forte : parmi les 16.000 titres offerts, 10% concentrent 48% des locations, et 1%, soit autant que Hollywood produit annuellement de films, rassemble 18% des locations. Une autre de ces études montre que la vente de produits figurant dans la longue traîne augmente effectivement : le nombre de films vidéos vendus en ligne à quelques exemplaires a doublé en cinq ans, mais dans le même temps, le nombre de titres proposés qui n’ont pas été achetés une seule fois a quadruplé. En d’autres termes, la variété croissante de titres offerts à la vente s’accompagne d’une proportion croissante de titres qui se vendent peu ou pas du tout, et, à l’autre bout, d’une concentration croissante des meilleurs ventes (dans le dernier décile de la distribution) sur un nombre de plus en plus réduit de titres. »

Il faut aussi, en outre examiner cet autre aspect :

« La seconde prophétie d’Anderson est que la distribution en ligne modifie le comportement des consommateurs, et les conduit à accorder plus d’attention à des produits de niche (ceux qui correspondent à leurs intérêts spécifiques) qu’aux produits de masse. Internet conduira à allonger la longue traîne et permettra aux individus de découvrir des produits mieux assortis à leurs goûts. Le marché devrait ainsi se fragmenter en une multitude de niches. Loin d’être un jeu à somme nulle, l’évolution devrait correspondre à une expansion des marchés et à un surcroît de consommation : de multiples ventes de niches, agrégées, finissent par dépasser le niveau du marché dominé par les produits de masse. »

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces paroles de gourou, brossant les investisseurs Internet dans le sens du poil, aient pu soulever une telle ferveur, être considérée comme une vision géniale. Rien n’est sérieux là-dedans, toute l’approche de la consommation culturelle, de l’évolution des pratiques attirées par les niches révélées, mises enfin sur le marché de manière franche, tout ça est très amateur. Comment s’y laisser prendre ? Et surtout comment avoir pu, comme d’aucuns, y lire la preuve de la mission culturelle révolutionnaire d’Internet alors que son auteur ne présente que de nouvelles pistes consuméristes pour mieux exploiter les cultures moins connues. Les ravages causés par ces élucubrations d’amateur sont sérieux. Puisqu’elles ont légitimé, par ses airs pseudo-scientifiques, ici ou là, des doutes sur le bien-fondé d’investir dans un avenir de la Médiathèque (de la lecture publique). Pourtant… ! La longue traîne est en Médiathèque depuis longtemps, bien avant l’heure ! On l’expose physiquement depuis des dizaines d’années ! Elle est là en chair et en os! Palpable ! Aux yeux de tous et à des tarifs démocratiques ! Il ne fallait pas attendre Internet pour s’y intéresser, pour l’étudier ! Notre équipe de prospection achète, classe, introduit dans une base de données, de manière structurée donc, et avec une attention qualitativement supérieure à celle de simples marchands, le contenu le plus étendu et le plus significatif de ces fameuses niches ! Et ensuite, cette longue traîne est présentée, accompagnée par du personnel capable d’intermédiation, dans nos médiathèques. Tout est là. Et depuis des dizaines d’années, nous réalisons et étudions des statistiques sur l’attractivité exercée par la longue traîne sur les populations (nombreuses et diversifiées) qui nous fréquentent. Malgré un dispositif de prêt public, une mise en valeur dans des lieux culturels, globalement, les résultats sont parallèles à ceux du marché. Il ne suffit donc pas d’exhiber la longue traîne, de faire l’article, ni même de se tenir prêt pour la médiation, pour que les prêts (et la vente) la concernant se développent significativement. Les mécanismes qui orientent la consommation culturelle sont plus complexes et, aussi, orientés par des forces de marketing qui, idéologiquement, n’ont pas envie et ne savent pas vendre des esthétiques qui ne sont pas en phase avec les modèles de la consommation de masse. Tous les produits ne sont pas équivalents, ne relèvent pas des mêmes principes d’économie. Pour avoir envie de ce que l’on appelle les cultures de niches, pour y déceler des promesses de plaisir et les désirer, il faut une éducation adéquate, une formation, des compétences sociales de choix qui ne sont pas encouragées. Le commerce ne fonctionne pas sur des systèmes ni d’ouverture ni de progrès. Sur base de tous les éléments d’études à notre disposition (catalogues achetés, mis en prêt public, chiffres de fréquentation, appréciation des comportements publics en centres de prêt), quelque chose comme la longue traîne avait été théorisé par un des anciens Conseillers de La Médiathèque : Alberto Velho Nogueira. Mais dans un esprit différant des visées de Chris Anderson : il s’agissait d’argumenter en faveur d’investissements pour expliquer et rendre accessibles les expressions de niches (musiques et cinéma), pour créer de nouveaux outils de médiation à l’encontre des contrevérités des marketeurs. L’enjeu social est important, il ne se résume pas à exploiter de nouveaux gisements. L’enjeu est bien l’accès et la circulation de la créativité humaine dans ce qu’elle a de surprenant, d’irréductible au calculable, susceptible de susciter ailleurs, selon les circuits d’individuation, diverses créativités dans divers domaines. Ce dont nous avons bien besoin. Ce travail, cette mission, elle est plus que jamais nécessaire et en cela consiste le projet de titan qui devrait rassembler toutes les médiathèques européennes. Et quand on compare l’amateurisme de la théorie de Chris Anderson (flatter l’air du tems) et, à l’opposé, le professionnalisme que la Médiathèque, par ses outils d’analyse, peut consacrer à l’analyse du même phénomène afin de fonder, sérieusement et rigoureusement, un projet d’avenir et à long terme, il devrait être facile de décider à qui faire confiance. (Il est toujours surprenant de constater que les pouvoirs publics s’engouent plus facilement pour les fumisteries des industries culturelles que pour la connaissance mieux charpentée, plus critique, qui peut venir de ses propres rangs, si je puis dire. ) (PH)

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La fête au village

Le P’tit Faystival 2009, Petit-Fays, Belgique, 11 juillet 2009

festivalfestival2 C’est le duo belge Casse Brique qui ouvre la sixième édition du festival, vers 16 heures, à côté de la scène, délibérément, histoire de montrer que la musique, ça se travaille n’importe où, ça les prend n’importe où, comme ce qui précède une crise d’épilepsie, une extase lumineuse et agitée. Ça vient, c’est irrésistible et tant mieux si ça casse la baraque. Les deux musiciens sont face à face, pliés sur leur ouvrage, concentrés avec l’air de deux manœuvres qui retournent énergiquement leur mortier pour ne pas le laisser prendre. Ça doit rester fluide et gicler. Je ne sais s’ils font de la musique ou « rejettent » un trop plein de musique. Ils me font penser à deux amateurs mordus de sons, imbibés de tous les avatars de la musique populaire, noire et blanche, ayant écouté le plus possibles en vrai addict jusqu’à ne plus y tenir. C’est le trop plein et ils recrachent tout. À leur manière. En mélangeant, écumant, liant ou déliant, respectant et trahissant allègrement. Tour à tour souple et funk puis cascadeuse cassante. Guitar hero primaire puis conceptuelle abstraite, cogneuse crapuleuse et cosmique rêveuse. Guitare barrée et festival de métamorphose. À travers tout. Sans rien respecter. La recherche d’une énergie pure, intraitable, incalculable, un retour aux sources du plaisir irrépressible de s’exprimer, de sentir que ça jaillit de soi, à mille lieux des recettes qui calculent le bon dosage des influences diverses pour réussir le bon cocktail qui marche. La batterie qui bourre les côtes, défonce les cadres, pousse dans les ultimes retranchements,   ceux où l’on grimace en arrachant le meilleur de soi, de ses cordes, pédales, ampli, manche, caisses, baguettes. Changements de rythmes affolant, associés à un ping-pong référentiel effréné, une débauche de citations fines, un set qui donne le tournis, profond, comme quelques heures plus tard, et de manière autrement superficielle, les lumières stroboscopiques du DJ New Sensation. Pas eu le temps de beaucoup penser à ce qu’exécutait les deux de Casse Brique. Une prestation libératoire, le sentiment que la liberté reste accessible, la capacité à ne pas se laisser coincer dans les héritages, la joie de foutre le bordel, de dégager les horizons. Une façade où toutes les composantes du rock musclé bougent selon une dynamique esthétique « arkanoïde », du rock qui se joue comme un jeu de démolition-reconstruction, à l’instinct. (Allez, un peu bateau: le rock relu et corrigé selon une génération marquée par les jeux vidéos?)– Ravitaillement. Entre temps, les organisateurs allument le bûcher qui servira à cuire dans une poêle digne des grands concours populaires, une version festivalière des « canadas aux rousses », recette locale de pommes de terre rissolées dans un bouillon à la chicorée, avec du lard et des saucisses sèches. – Divers folk et écologie. Après Casse Brique, le programme revenait un peu à ce qui était le point fort de ses premières éditions (ils ont souvent débusqué en primeur de nouveaux noms importants). J’allais entendre pour la première fois, et j’imagine ne pas être le seul dans ce cas, les deux artistes aux programmes. S’agissant en plus d’un genre où mes repères ne sont plus forcément très structurés, je n’allais pas manquer d’être en difficulté pour évaluer, juger. Un festival, cela dit, reste un bon endroit pour exercer son jugement, en discutant, comparant ses impressions à celles des autres, etc. Exercice difficile : « Ni les professionnels des mondes de l’art ni les consommateurs ne peuvent estimer par l’expérience directe ce que valent chaque artiste et chaque œuvre, ni réestimer à tout instant la valeur d’un artiste, dans le contexte mouvant d’une concurrence sans cesse renouvelée. » (Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur ») Diane Cluck (Etats-Unis) était précédée d’une longue introduction confiée à  Ken’s Last Ever Radio Extravaganza, une sorte de druide manipulant son ordinateur, mixant une bande son entêtante, développant une sorte de journal intime instantané sans oublier de prêcher assez lourdement en faveur d’une autre manière de vivre la musique, la relation au concert… Diane Cluck a un jeu de guitare léger, diaphane, survolant. Des arabesques tissées finement, des rythmes perlés, qu’elle retient habilement dans ses doigts et puis qui filent, presque sans laisser trace. Jeu de guitare libellule. Le chant, plutôt de tête, est très complexe, d’une souplesse virtuose, très contrôlé (les mouvements des muscles du visage, l’ouverture de la bouche, l’ajustement des lèvres, la position de la langue, tout semble régi par un programme minutieux). Climat fantastique qui cherche un autre monde, nouveau monde, esthétique fragile et tendue, quelque chose d’ancien, de souffreteux aussi. Ce sont pour moi de nouvelles formes de folk en recherche de spiritualité. Quelque chose d’instable même si cette artiste manifeste un caractère bien trempé et des choix inflexibles, dûment pensés. Il faut dire que le contexte n’était pas idéal. Même un petit festival ne parvient pas nécessairement à protéger les musiques intimistes. Il y a du chahut au bar, les gens fument, l’idée de ce que doit être un festival, la guindaille avant la musique. – Pendant ce temps, rira bien qui rira le dernier, DJ New Sensation prépare son set. Et Theo Angell a du mal à commencer. Il faut dire que le soleil est revenu, on en profite dehors, beaucoup attendent l’ouverture de la baraque à frites et les autres font la queue pour leur portion de canadas aux rousses… Theo Angell y va quand même, et pour battre le rappel des festivaliers, entame par quelque chose de surprenant, mixe de chant diphonique et de larsens contrôlés. Là, on le sent habité par des mondes sonores intéressants. Mais ça transparaît peu (quand même) dans ses impeccables chansons néo-folk. Il reste habité, c’est le principal, avec une voix pas banale. Il finira en duo avec un banjoïste (Paul Labrecque) armé d’un archet, partie instrumentale nébuleuse, chemin de traverse qui mériterait d’être mieux construit et exposé. Avant de quitter scène, Theo Angell slame une provocation à NewSensation, encore lui, en débitant un beat electro en martelant de son doigt le jack de sa guitare. Rafale rock magistrale. Cette fois Bébert a ouvert sa baraque et l’huile chauffe. Et les deux de Two Pin Din (Canada – Ecosse) ont vraiment la frite. Duo rock punk bavard (dans le sens où il raconte beaucoup de choses, sur le réel, le passé, l’avenir, sur la musique, raconter avec les mots, les attitudes, les sons, les riffs, les signatures). Rapide et joyeusement cynique, carrosserie réduite au minimum et décapotée, conduite sportive sur les jantes. Pas un gramme de graisse. Si Casse brique m’enthousiasme par leur manière d’arracher-jeter la consistance d’une jeune expérience, Two Pin Din enchante par la manière légère, sans fatigue, de tirer parti d’une longue expérience. Wilf Plum, en effet, a participé aux Dog Faced Hermans et Andy Kerr était de l’épopée Nomeansno (fin des années 70, mouvance punk). Ils ont un métier fou et savent s’en amuser, nous amuser, feinter et balancer des fioritures fignolées, mais quand il s’agit de massacrer, de déguinzer, pas question de s’emberlificoter les manches de guitares, on y va droit au but. Andy Kerr impressionne par sa présence survoltée, le débit rapide et incisif de ses chansons ou récitatifs ou invocations, toujours clair et audible, le message doit passer, vieux principe militant. Il est brillant, allumé, inspiré et semble sans calcul, et son registre guitaristique éblouissant, là aussi  véloce et hyper précis, pète sec ou volubile, inventif et jouissif. Du jouissif qui vient, tant pis si j’insiste, de cet équilibre rare entre l’expérience, un certain passé du rock créé et vécu par ces deux là, et la manière de ne pas s’installer dans leur passé, de le remettre toujours sur le métier, en fonction de l’actualité, de la société qui change, des nouveaux éclairages politiques, une militance rock qui ne radote pas, se remet en cause, se récrée, trouve son mouvement perpétuel, émerveille. (On aura apprécié ce côté « bon sang, ils savent de quoi ils causent, de l’intérieur » notamment dans leur reprise d’un morceau de  Wire.) Chapeau bas, de quoi être baba. La queue devant Bébert et la palme du festival se taille. J’aurai raté le début de Palms, en attendant un paquet de frites et une boulette (sauce andalouse) et je ne suis toujours pas certain d’avoir raté quelque chose. J’ai bien pris acte de l’enthousiasme de quelques fans, mais… je reste dubitatif. C’est le genre de groupe avec une chanteuse qui chante décalé (faux), pour un résultat éthéré, un peu dans les limbes. Il m’a semblé que les aspects « faux » (qui peuvent être voulus et assumés dans certains cas) n’étaient pas très maîtrisés. Ça flottait, incertain et immature. Comme si le groupe exhibait un état transitoire d’une recherche pas encore aboutie, ou qu’il ne parvenait pas à bien exploiter l’une option de jouer sur le non abouti. Le contexte ne jouait pas forcément en leur faveur, l’heure tournait, le programme a pris du retard, New Sensation de Saint-Hubert s’impatiente… (PH) – Présentation du programme avec informations discographiques

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Installations fantômes en ville

City Sonics 2009, brefs aperçus.

citysonicsC’est l’entité Théâtre Electronique qui investit la grande salle de la Machine à Eau avec l’ambition d’en faire une vaste halle hantée. Comme si l’on pénétrait dans les flancs d’un navire coulé par le fond, envahi des sons de tous les drames de la terre et de l’eau, comment ils se trament puis se déchaînent, font passer de l’autre côté et hantent l’imaginaire. La scène est occupée par une grande carcasse blanche. Structure d’un vaisseau, squelette d’un monstre marin, la forme peut-être ce que l’on veut, c’est le principe du fantôme. Une pièce musicale, plus exactement théâtrale, est diffusée à fort volume, se déplace, monte et descend dans l’espace, l’action sonore flue et reflue comme le ressac marin, on y entend des voix, des dialogues, des éléments marins, des chocs passionnels, ce que l’on veut, finalement. Ce n’est pas désagréable, l’atmosphère est presque prenante. Il y manque quelque chose, du vibrant, du décoiffant, un peu plus de magie, du frisson ? – Dans une pièce attenante, Lavender Hill propose une projection « installée », « Something in the Air ». Devant l’écran, quelques transats, une lumière relaxante et en principe la diffusion de fragrances, le tout, en lien avec la nature des images, forme un concept complet, une expérience sensorielle pour rentrer autrement dans les images. Le film, en lui-même, est un peu abstrait, un magma, un bouillonnement anarchique, un tourbillon de signes et d’images, une chimie ou alchimie filmée dans les réactions mêmes, là où se forme quelque chose, une réalité qui va émerger. Ça ressemble à un rêve avec des figures universelles, dans des représentations parfois désuètes (comme souvent dans le rêve), le mal, le bien, les anges, les elfes, le corps de mère et d’amante, les fluides de la conception et de l’accouchement, entre imageries scientifiques et organiques, désincarnées et charnelles, empruntant aux images de synthèses et aux traditions fantastiques. Pour un climat qui semble celui qui doit régner dans les couloirs occultes reliant la vie et la mort. Ça peut évoquer aussi comment le travail de l’imaginaire, aux sources de la vie, malaxe les souvenirs, les héritages pour engendrer quelque chose de nouveau… La bande-son est sans surprise, une sorte de new-age parfois angoissant, envahissant. Je reste perplexe. – Jodi Rose présente lui un travail intéressant dans une ancienne chapelle, à l’Institut Supérieur d’Architecture : « Le chant du pont volant ». Les ponts – et toutes leurs symboliques de passage, de lien entre les rives de la vie – sont étudiés pour leurs bruits, leurs musiques intimes de matières inertes, de technologies. Claquements métalliques, vibrations, ressorts des haubans, mis en partitions avec quelques effets bien sentis, libèrent quelque chose qui intrigue, charme. Un alignement de téléviseurs permettent de plonger en profondeur dans le projet de l’artiste par le biais de créations visuelles et sonores. Images de synthèses poétisant les structures techniques des ponts, cartes des ponts sensibles de la planète… Au mur sont collés quelques plans de ponts qui ont servi à les étudier en tant qu’instrument de musique. Plans qui font figure de partition. Intéressant, mais un bon CD/DVD avec livret ferait l’affaire. Mais c’est vrai que circuler dans la ville, s’installer dans ce genre de lieux pour écouter ce type de recherche sonore, ce n’est pas sans intérêt. Dans une autre salle, juste une porte à pousser et on se retrouve dans l’obscurité, chambre mortuaire, avec un hublot mauve blafard empli de mouches sur un bout de fromage décomposé. Le son des bestioles, bien entendu, est capté, amplifié… et ça ressemble bien à une musique malade, musique de survie, musique de fin de vie (Rodolphe Alexis/ Yoko Fukushima). – Sur la grande place, la salle Saint-Georges est occupée par la magie inusable de Pierre Bastien. Deux versions de son Mecanium (instruments traditionnels actionnés par de petits moteurs et des automates réalisés avec des pièces de Mecano et exécutant des morceaux de musique rigoureusement mis au point, une véritable horlogerie.). Des installations aussi où il joue avec de vieux tourne-disques bricolés, transformés, et de très anciens 45t qui tournent en boucle, à l’infini, rayés, le diamant raclant les ornières, crachotant dans les griffes, mais extrayant néanmoins la musique de ses sillons et la claironnant fièrement. De vieilles rengaines noires. Aux sources des musiques populaires, aux frontières de l’Afrique et des fantômes du colonialisme. Ce qui est remarquable est la pensée, la sensibilité, le discours et la rigueur. Le jeu d’ombres est particulièrement impressionnant et constitue la part plastique de ses œuvres. Comment sur l’écran, tout au fond, le plateau du tourne-disque se surimpose à l’image de la statuette, avec le bras qui saute et retombe, effectue un étrange surplace nécromancien, ou drôle de rituel de ranimation de ce qui est enfoui et que l’on ne comprend plus. Même chose avec le petit tourne-disque avec deux bras qui lisent simultanément, installé sur un socle entre deux projections vidéos qui scrutent ce qui se passe à la surface du vinyle ondulant, là où s’obstine la tête de lecture. Les instruments automates, eux aussi, quand ils s’enclenchent, libèrent un ballet d’ombres incroyables, inépuisables, les âmes enfermées dans ces instruments traditionnels, exhibés en véritables objets d’art, en petits orchestres indépendants. – C’est vraiment peu de choses de ce que City Sonics éparpille dans la ville, il faudra y revenir. Il y a d’autres surprises urbaines, comme ce pochoir sur un passage pour piétons : « La crise ? … » (PH) – Discographie de Pierre Bastien en prêt public

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Dialogue végétatif

cornouiller Le Cornouiller de Chine est un arbuste peu banal. C’est, dans un jardin, une présence particulière tant il perfectionne la fonction de fleurir, en cycle remarquable par sa gradation d’intensité et sa longévité. (C’est surtout par leurs fleurs, leur beauté, leur forme, leur fonction, et l’observation de leur vie éphémère que les plantes attirent notre attention, « dialoguent ».) Les fleurs du cornouiller s’installent très discrètement. Les deux premières semaines (en mai), on ne les remarque pas. Elles sont formées mais du même vert que les feuilles. Camouflées. Ce n’est que lorsqu’elles pâlissent que l’arbuste intrigue, attire le regard. Elles progressent lentement alors vers un blanc éclatant (mais, juin), mais le tissu même de leurs pétales semble s’alléger, se raffiner, devenir plus soyeux, souple. La parade est impressionnante (surtout cette année), éblouissante, presque spectrale (de l’ordre de l’apparition). Les intempéries, le travail des insectes les fatiguent. Elles s’altèrent. Quelques taches. Fin juin, les signes de dégradations s’accélèrent : certains pétales verdissent, mais plus rien à voir avec le vert frais du début, c’est un vert de vieillissement. Les traits sont de plus en plus tirés, les veines ressortent, les plis deviennent cassants. Le blanc perd sa luminosité, se rigidifie, sèche, vire vers le livide. Le brun se répand comme un peu de café renversé sur une nappe, buvard immaculée, dans un premier temps repérable uniquement de près. Puis la teinte du déclin domine. La chute commence. Les métamorphoses sont surprenantes, les restes floraux, déformés, ravagés ressemblent à des insectes inédits. Un orage ou deux et les pétales parcheminés, couverts d’écritures qui s’effacent, s’accumulent dans l’herbe. Les fruits, eux, restent bien dardés, ils deviendront magnifiques en automne, petites grenades rouges. Vie et mort des tissus, splendeurs et décadences des fleurs de la vie, symphonie légère pour cornouiller seul, ordinaire du jardinier. (PH)

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