Archives mensuelles : novembre 2009

Mythes, espèces à préserver ?

Huang Yong Ping, « Caverne 2009 », « Arche 2009 », Galerie Kamel Mennour

Les images de Huan Tong Ping sont spectaculaires et semblent évidentes. Elles projettent dans l’espace urbain des représentations de scènes au fondement de notre culture, notre imaginaire. Familières, trop familières. Pénétrer dans la galerie et s’y trouver confronté en premier avec l’hermétisme brut d’une énorme roche, c’est surprenant. Est-ce une nouvelle manifestation de l’art abscons, impénétrable ? Il n’y a rien à voir. Une paroi, ces anfractuosités. Elle ressemble à une gemme et l’on déduit – on sent, mais qu’est-ce qui induit cette intuition ? – qu’il doit y avoir quelque chose à l’intérieur. On tourne. Une cloison blanche percée, gravats au sol. L’idée que ce qu’il y a à voir, dedans, s’y trouvait enfermé depuis la naissance du bloc de granit, conservé dans l’éternité du matériau et du mythe. S’approcher, regarder, ah oui, « la scène de la caverne, Platon, bien vu, marrant », et on aurait envie de passer à autre chose, l’image est enregistrée. L’histoire de la caverne, sauf à relire le texte, on en garde un souvenir sommaire : enfermé dans la caverne où se projettent les ombres de la vie extérieure, des philosophes mesurent l’impossibilité de percer à jour la vérité du réel, tout n’est qu’apparence. Le coup d’œil ici ouvre d’autres perspectives : penchés vers l’obscurité de la grotte, nous sommes les représentants du réel que les penseurs tentent de saisir. Nous voyons comment la pensée travaille avec nos ombres, s’accaparent nos apparences. Il ne s’agit pas de philosophes dans l’œuvre du sculpteur chinois mais plutôt des personnages religieux, aux silhouettes fanatiques, contemplant le manège des ombres et s’en contentant. Image de l’obscurantisme. (Dans l’autre pièce de la galerie, la masse d’un éléphant fait pendant à celle de la roche abritant la grotte. L’animal imposant est une sorte de grotte animale, caverne où l’humanité projette ses animalités : il est écorché, la peau lui est tombée et gît à ses pieds comme une ombre qui l’entrave. Sa surface dénudée est marbrée, fantomatique, carte géographique maladive, forme irréelle, chaire qui se cadavérise, il semble charger pour l’honneur, droit vers l’agonie, comment vivre sans cuir? ) L’Arche est installée dans la chapelle des Petits-Augustins (Ecole des Beaux-Arts). Je m’étais peu renseigné et, approchant du porche, la surprise est de taille : c’est vraiment l’arche de Noé qui flotte au milieu de la chapelle, qui s’éloigne de la nef et semble se diriger vers la cour, appareiller. Le dialogue avec l’environnement, les œuvres d’art de la chapelle symbolisant la haute culture occidentale, et la fragilité du vivant incarné par cette arche bricolée, est postulé et frappe l’imagination. L’arche est impressionnante, haute, et vraiment bien fournie en toutes espèces animales serrées les uns contre les autres, jusqu’aux araignées, scorpions et autres scolopendres que l’on voit ramper sur la coque. Le bateau est en papier pour accentuer l’idée du presque rien qui supporte le vivant, la perpétuation des espèces, la faune et la flore… Tout n’est pas intact, l’embarcation a été frappée par la foudre, des parties sont calcinées, certains animaux sont partiellement brûlés, endommagés, amputés. C’est aussi un peu le radeau de la Méduse. C’est une arche inquiète, animaux tendus, ne bénéficiant d’aucune protection divine, une équipée de survie voguant dans l’inconnu, sans idée de destination, sans orientation, sans gouvernail. Errance. Abandon. L’intention est louable mais un tel recyclage figuratif, de l’ordre de la réalisation commémorative par crèche, de mythes archi-connus confits dans leur universalité, permet-il effectivement d’interroger autrement l’actualité, le présent et notre implication dans le présent, au-delà de quelques réflexions générales, adaptant le scénario initial et son message au contexte contemporain ? La théâtralité de ces œuvres épate, enchante quand on les découvre, quand on les a sous les yeux. Je ne suis pas certain que leur effet se vérifie sur le long terme. Elles s’emprisonnent peut-être dans des idées et des schémas de pensées empaillés, trop bateau, trop figuratifs, trop « beaux sentiments » anecdotiques !? Ces mythes aident-ils encore à penser, ne sont-ils pas en panne, mis en difficulté par l’état actuel, "inédit", de la société? Sont-ils en voie de disparition comme l’esprit-caverne qui les accoucha ? Ça mérite en tout cas d’aller y jeter un œil, ça remue un héritage important, que peut-on en faire, en tirer, comment le ranimer, est-il encore utile à une critique sociale, voilà quelques hypothèses avancées par un artiste chinois installé en France. Dans les grottes artistiques de la grande ville, les ombres de nos mythes bougent-ils encore, quel effroi nous adressent ces scènes primitives de la pensée occidentale. Il y a de quoi s’amuser au cours d’une promenade urbaine… (PH) – Huang Yong Ping au Centre Pompidou/ Traces du sacré -

Sociologie de la nouvelle économie



Marie-Anne Dujarier, « Le consommateur mis au travail ».

Les entretiens du nouveau monde industriel, novembre 09

Dans l’examen interdisciplinaire de ce que les « nouveaux objets » font à l’homme, de ce que l’Internet des objets peut lui ouvrir comme possible, il est quelques fois difficile de garder la tête froide. D’abord parce que l’on est tous, à des niveaux divers, pratiquants, déjà colonisés, parler de ces objets c’est parler de soi, ce qui fragilise l’objectivité. Ensuite, certains chercheurs dépendent économiquement de l’expansion de ces objets : en infléchir le cours, peut-être, mais de toute façon « ils » peuvent me faire vivre. Enfin, ils ont quelque chose de magique, ils ouvrent des perspectives excitantes à penser. Il était particulièrement intéressant d’entendre la sociologue Marie-Anne Dujarier établir le tableau clinique de l’impact social des technologies qui relient tous ces objets et leur mode d’emploi. (Elle a dû écourter sa démonstration, je reprendrai quelques grandes lignes, il faut surtout aller livre ses publications !) Le modèle économique qui s’ébauche dans les nouvelles cultures Web se base sur le profil « contributeur » du consommateur, c’est le grand principe du Web participatif. Le contributeur est rarement un professionnel de ce à quoi il contribue, c’est un amateur. Par ces contributions, le consommateur produit du bien, de la valeur qui permet le développement des services en ligne qui vont, de la sorte, pouvoir dénicher des financements. Dans la littérature anglo-saxonne, on parle ouvertement et depuis un certain temps de « mise au travail du consommateur ». Quand consommer devient un travail. Le consommateur qui travaille devient prescripteur, il influence le marketing. Ce sont les éléments d’une relation qui s’intensifient. Le consommateur mis au travail, c’est un rêve : c’est une main d’œuvre gratuite et nombreuse, motivée parce qu’elle n’a as l’impression de travailler. Mais ces quasi-employés soulèvent une série de problèmes aussi : sont-ils compétents, comment les former ? Vont-ils obéir, suivre les injonctions ? Vont-ils prendre soin de l’outil de production ? Tout ce questionnement qui n’est pas inventé par la sociologue, elle rend compte, montre que l’ingénierie de ces nouveaux objets se double d’un discours de management du consommateur-travailleur. La notion de travail active dans ces relations est relativement limitée : il y a travail quand, en plus des tâches prescrites, on y met du sien, on en fait un peu plus ; sont visées aussi les fonctions socialisantes et de production de valeur pour l’entreprise. (Le modèle de travail non-marchand est écarté.) Les formes de mise au travail via les nouveaux objets sont de plusieurs types : autoproduction dirigée (acheter soi-même par Internet ses titres de transport…), coproduction collaborative (par un investissement bénévole je produis de la valeur qui permet à une plateforme Internet d’être cotée en bourse) ; self service (les automates dans les services publics ou grandes surfaces)… Ça concerne les billetteries, les répondeurs automatiques, les services en ligne d’auto-diagnostic administratif.. Tout cela implique une sérieuse standardisation des procédures et des relations. Au passage, tous les outils de contrôle et de traçabilité se perfectionnent, les données collectées sur les consommateurs et le travail qu’ils produisent en consommant s’accumulent, se transforment en nouvelle matière première de la nouvelle économie, « les données ». Le Datamiming est la vente d’informations sur les pratiques des consommateurs, données consciemment ou non, qui alimente le marketing et le management du consommateur. On observe l’extension du principe de l’homme-sandwich (l’homme qui porte ses marques) dans le monde virtuel, par exemple la participation aux buzz… Qu’est-ce qui incite à jouer le jeu ? L’apparence du gratuit, la dimension non utilitariste, l’impression de fournir des contributions utiles, valorisantes, la conviction que développer des compétences dans cet univers contribuent à se valoriser sur le marché de l’emploi… Marie-Anne Dujarier pose ensuite des éléments analytiques clairs pour mettre en doute l’idéal d’un « nouveau monde horizontal », sans hiérarchie. Les stratégies et obligations de « distinction sociale » se déplacent sur d’autres terrains, d’autres compétences et savoirs. Elle examine les impacts sur le monde du travail « normal », traditionnel. Le consommateur mis au travail empiète forcément sur le territoire de professionnels (par exemple les journalistes). Ce qui suscite interrogations, doutes, insécurité chez les professionnels : il ne faut plus faire, mais le faire faire par le consommateur ! Les conséquences entraînent une diminution des emplois de service, une prédominance des capacités à conceptualiser de nouveaux produits, à se recycler dans la surveillance (vigiles…). Du côté du consommateur, les changements sont nombreux et profonds, ils induisent à se professionnaliser en quelque sorte au sein de communautés (réseaux sociaux), à améliorer ses contributions (sa production), ce qui peut aussi déboucher sur du stress et, en tout cas, donner lieu à de nouvelles exclusions : « je suis dépassé ». Les individus, face aux nouveaux objets et leurs technologies, tiennent les mêmes discours que les ouvriers dépassés par la modernisation technologique de leur outil de production, en usine (lors des grandes mutations). Dans un environnement de travail traditionnel, les moyens de résistance existent, ils sont codés, balisés. Quand la relation de travail équivaut à l’activité de consommer, quels sont les recours ? Sortir du marché et du système des objets qui nous y raccorde ? Le discours qui se consacre à l’étude du consommateur et à l’élaboration des stratégies de marketing adapte complètement lexique et syntaxe du « management participatif » pratiqué en entreprise. Preuve s’il en est que, la matière première de la nouvelle économie étant de l’ordre de l’intériorité humaine, la frontière entre travail et vie privée doit s’estomper. Il faut mettre au travail la vie privée, collecter toujours plus d’informations sur ce qui la compose, sur ces pulsions, pour mieux la contrôler, la manager. Le management dans ce cas-ci, avec son capital colossal de données sur le consommateur, exerce une certaine forme de chantage : je sais tellement de choses sur vous, j’ai les moyens de vous faire chanter ! Le centre de « connaissance de soi » se déplace : moins le consommateur dispose de temps pour se consacrer à la lecture, à se donner du soin et de l’attention intellectuelle, plus il fera « confiance » à ce que disent de lui les grands collecteurs de données sur ses envies !? (Cela dit, les choses évoluent aussi : les théoriciens qui prônaient le recours aux ressources contributives au non du growdsourcing n’hésitent plus à parler de stupid sourcing.). Voilà en raccourci ce que Mme Dujarier a, elle-même, présenté rapidement. C’est sans doute de ce genre de lecture clinique du lien « faustien » entre l’humanité et ces « nouveaux objets » qu’il faut partir pour construire la problématique « quels nouveaux objets pour quelle société et quel modèle économique ». (Son exposé était suivi d’un point de vue psychanalytique intéressant mais trop généraliste – Alain Albehauser indiquant lui-même la difficulté de s’exprimer devant un auditoire hétérogène, et, en accéléré d’une approche de l’histoire de l’espace intime par Jean-Paul Demoule, archéologue.) En tout cas, dans la manière dont les services culturels publics doivent évoluer selon la part croissante des nouveaux objets Internet – ce qui devient dans d’autres discours les « nouvelles pratiques culturelles « ! – les réflexions de la sociologie des nouvelles formes du travail devraient pouvoir être intégrées avec les contributions de chercheurs spécifiques. À quoi ouvrent la voie ces « entretiens du nouveau monde industrialisé… » (PH) – Entretien avec Marie-Anne Dujarier"Le travail du consommateur", livre aux Editions La Découverte – Les entretiens du nouveau monde industriel -

 

Nouveaux paysagistes

Eric La Casa, Cédric Peyronnet, « La Creuse »,  (Herbal International, 2007)

Clay Ketter, New Paintings, Galerie Daniel Templon

Immersion, dispositifs de captation de données. Quand je vois le dispositif ingénieux, bricolé et précis, que La Casa et Peyronnet déploient dans certains points précis de La Creuse, certains endroits névralgiques du triangle entre les rivières Petite et Grande Creuse, afin d’établir la géophonie du territoire, je repense aux chasses aux insectes que je pratiquais enfant. Diversité de filets selon les espèces, variétés de tubes aussi pour les emprisonner selon les familles, mais surtout immersion dans la nature, le guet prolongé dans le silence et l’immobilité près de certains massifs de fleurs, certains passages obligés, au plus près du bois, des écorces, des pierres, des berges, de l’herbe, des déchets et autres restes décomposés dans la terre, selon ce que l’on cherche comme spécimen, selon ce que l’on veut susciter comme surprise (voir surgir la rareté, le témoin secret d’une faune cachée, dont on ignore si elle est encore en activité). Surtout cette immobilité pour ne rater aucun passage, d’insecte dams mon cas, renseignant par sa présence et sa quantité sur la faune du lieu voire ses caractéristiques « nutritionnelles », de sons produits par le paysage dans leur cas. Insectes et sons sont ensuite traités, en œuvre, en collection, avec passage obligé par une identification, un classement et des décisions possibles, personnalisées, quant à ce classement. Je crois qu’il y a similitude dans l’expérience corporelle, dans la manière de se sentir dans la nature, le regard certes est important, mais l’oreille encore plus, elle détecte ce qui est encore invisible, n’est encore que fantôme, peut-être illusion, fantasme, parce que l’attention prolongée trouble la frontière perceptuelle entre le réel et les images sonores qui se forment à l’intérieur. (Trouble aussi la frontière entre image et son, le bourdonnement ténu de tel insecte lié à telle fleur, ne devient-il pas le chant aussi de la fleur, leur destin formant une organologie dans laquelle je bascule à force de l’épier avidement ? Ce genre de considérations me revient à l’esprit en écoutant et réécoutant ce disque –, – on n’en parle pas après une seule écoute – parce qu’il me semble qu’elles interviennent aussi dans leur travail du son.) Cette attention fait vaciller des certitudes et correspond bien à ce que je lis dans les notes d’enregistrement de La Casa et Peyronnet : « un danse où l’oreille devient le centre du corps ». Les deux géographes du son s’immergent de manière totale, ils enregistrent contre les membranes des phénomènes sonores, ou les saisissent de loin, focus ou grand angle. Images fixes ou en mouvement. Les solides comme les liquides, souvent le contact entre les deux : les milles nuances de l’eau et des cailloux dans le courant. Les insectes, justement. Mais aussi les rumeurs de vie, des baigneurs, des forestiers, un camp gitan qui se replie, une église, une moto, la roue d’un moulin (vestige préindustriel), crépitement de lignes haute tension, empreintes de la vie moulée dans les plis du paysage. Chacun réalise le portrait sonique des mêmes lieux, en s’y laissant guider par ses intuitions. Constructions narratives, en laboratoire, l’imaginaire réinvente les lieux. À partir de là, de ces intuitions qui conduisent de telles émissions sonores à telle autre source de bruit, chacun de ses segments esquissant un lien, il y a ébauche d’un récit. Ensuite, au moment de développer ces prises de son dans la chambre noire de leurs laboratoires d’ingénieurs du son, ils s’échangent leurs cueillettes sonores. Eric La Casa travaille avec les prises de Peyronnet, les transforme avec les ressources de sa propre banque de sons et compose sa vision personnelle du lieu d’où ces échantillons proviennent. Enfin, l’objectif n’est pas de décrire ces lieux, plutôt d’explorer la pesée, les marques qu’ils impriment dans le corps s’y transformant librement en autres choses, se métamorphosant comme les nuages qui changent de forme. Restituer, exprimer tout autant la pesée du corps sur le paysage, les éléments qui le constituent, la nature des sols écrasés, les rapides fluides où il fait barrage. Donner une corporéité musicale à ce silence, à ce vide plein de signes qui séparent et joignent le corps du capteur de sons du corps de la nature, de ses éléments. Capter et amplifier la texture de l’aura, cette atmosphère particulière d’un été chaud aux différentes heures de la journée, élargissement des sens sous la chaleur, dilatation des perceptions et envie de disparaître dans ce grand tout. Le résultat mélange des bruits réels, des éléments narratifs et figuratifs précis et une création sonore concrète, électronique, une exagération des données, une déformation lyrique, miroir de l’empathie profonde, de l’identification physique qui s’est effectuée, comme une méditation, avec les reliefs bruitistes, les couches géophoniques du paysage, les mettre tous en résonance. Et fantasmer d’autres corps sonores. Comment on devient tout entier le bruit de branches écrasées dans la marche en sous-bois. Voilà un devenir qui se traduit par un « grossissement », une déformation de la source sonore pour avaler tout l’être. Comment on devient cette polyphonie d’un vol d’insectes ou ce ruissellement d’eau presque insaisissable tel quel ? Autant de questions de devenirs. Mais l’ambition n’est pas d’établir une cartographie réaliste, une photo des lieux. Dès que captés et traités, ils se déplacent, deviennent d’autres paysages, d’autres corps. Parallèle avec la photo et peinture, empreintes de Katrina. J’établis rapidement un lien avec le travail de Clay Ketter (américain installé en Suède). Entre « peinture et ready made », Clay Ketter a photographié les dégâts causés par l’ouragan Katrina aux paysages de la Nouvelle-Orléans, paysages urbains, paysages de l’habitat humain. Là aussi, une première phase consiste à collecter des données – ici, visuelles – brutes sur les lieux, là où le phénomène catastrophique a laissé les traces de son passage. Il a procédé de haut, installé durant des heures sur une grue. Dessins de ruines, fondations éventrées, le presque rien, le reste d’une organisation de vie, réduits à des configurations abstraites, irrégulières, perturbées. Visions documentaires et en même temps abstraites du sinistre. À partir du matériau rassemblé, il compose des tableaux associant photo, peinture, bricolage (il est peintre minimaliste et menuisier). Il est inévitable que ces œuvres témoignent en partie sur la réalité du ravage : il ne reste rien, juste de quoi dresser une évocation, faire chanter les lignes, les couleurs des vestiges, caractériser ce chant, complainte, mélopée, mélodies joyeuses qui repoussent entre les fissures. Il y a un intérêt sincère pour les conséquences de la destruction, une attention de l’artiste aux sinistrés, à ceux qui ont tout perdu, dont le reste équivaut à ces ruines. Mais ce n’est pas cela qu’il veut montrer. (De même que La Casa et Peyronnet n’entendent pas restituer telle quelle l’identité sonore des endroits enregistrés.) Il montre qu’il y a justement quelque chose qui ne disparaît jamais, un reste justement, un réseau de signes, un entrelacs de vestiges, de couleurs, des reliefs, des matières qui, pour quelqu’un quelque part, représentent ce qui a été. Ces débris épars étalés en fresques déconstruites existent en ensembles complets, non détruits, sous formes d’images mentales de ce qui a été, de ce qui était un tout, et ces souvenirs persistants seront en partie la base de la reconstruction, d’abord mentale, de ceux qui tout perdu. Ils y puisent le désir de reconstruire. Dans ces paysages de désolation, Clay Ketter repère des configurations dynamiques, optimistes, des signes de reconstruction, les mosaïques de ces riens sont porteuses d’imaginaires, à voir comme des tissus qui vont se régénérer, se reconstituer là ou ailleurs. C’est une vision évidemment, un message tel que je le perçois, on sait que la réalité de la reconstruction de la Nouvelle-Orléans est bien différente. « Mes œuvres se déterminent elles-mêmes, dans un processus d’association visuelle qui relève presque de l’hallucination » (feuillet distribué par la Galerie). On ne peut s’en contenter, mais ce recours à l’hallucination est nécessaire, il passe au rayon X des paysages rasés et y repères des agencements qui « peuvent repartir ». Autre extrait du feuillet : « Clay Ketter est également musicien et reconnaît que la musique, rock en particulier, a probablement une influence profonde dans sa réflexion sur « l’énergie » et le rythme visuel de son travail plastique ». (PH) – Discographie de La Casa en prêt publicDiscographie de Cédric Peyronnet en prêt publicClay Ketter Youtube -

Chez Constant, plaisirs constants

Au Café Constant, c’est parfait. La simplicité est raffinée et goûteuse, les produits de première qualité. Le contenu des assiettes toujours dense et précis, le savoir-faire inventif à l’intérieur des traditions est réjouissant. Cette cuisine soignée mais non prétentieuse s’accorde à merveille avec l’atmosphère de bistrot, car c’est un vrai café de quartier. Et c’est un vrai quartier avec une identité, des habitants qui se font signe dans la rue, ça fait village à quelques pas de la Tour Eiffel. Le menu du jour était épuisé (attention ça défile et la maison ne pratique pas la réservation), j’optai pour un repas marin. « Châtaignes de mer aux langues d’oursin et sauce crustacé » : une merveille, les « bogues » de l’animal évidées, remplies d’une mousseline et d’une sauce émulsionnée, c’est léger, parfumé, iodé, délicat. Les noix de Saint-Jacques rôties au beurre demi-sel, légèrement citronnées, rien de plus simple, de dépouillé et pourtant quel régal ! La justesse de l’ensemble, le respect du produit qui consiste à faire juste  ce qu’il faut pour en tirer le meilleur, forcent le respect. La crème caramel à l’ancienne, pour les amateurs, est à se damner. Oubliez les petits pots industriels, redécouvrez l’original ! Et c’est là que cette cuisine exalte comme des retrouvailles, elle rappelle que l’original existe toujours. Le lieu est agréable, le service cordial, sans chichi mais sans négligence. La qualité constante. Le public est partagé : des habitués du coin, des snobs qui n’ont pas trouvé place au « Violon d’Ingres », beaucoup d’Américains qui viennent essayer, découvrent parfois prudemment et semblent fort surpris, c’est intéressant à observer. Le fait que j’apprécie cette cuisine pour sa filiation, son inscription dans un langage culinaire, ne joue pas pour les jeunes Américains qui goûtent « ça » peut-être pour la première fois (certains sont là en connaisseurs aussi, mais je pensais à quelques tables de jeunes, tâtant un plat pour deux, vin et coca, se rabattant vite sur les desserts, les profiteroles…). Petite touche polémiste : même si j’y ai pris plaisir, je n’ai jamais éprouvé le même sentiment de plénitude en testant les nouvelles tables réputées bruxelloises, certes plus inventives, parfois d’une créativité forcée, et nettement plus chères (Bistrot du Mail, Bon Bon, Chez Marie…). – (PH) – Présentation officielle du Café Constant -

Préavis de grève dans le nouveau monde industriel

Les entretiens du nouveau monde industrialisé, novembre 09

Introduction. Sous le signe de la grève. Les « Entretiens » se trouvaient délocalisés, en dernière minute, aux Arts&Métiers, suite au mouvement de grève démarrant au Centre Pompidou et appelé à s’étendre de manière plus vaste dans les institutions culturelles de l’Etat. Cela avait des conséquences directes : une salle plus petite, une première session archi comble et inaccessible, un horaire modifié avec l’amputation des moments d’échanges et de débat. Mais il faut sans doute y voir plus qu’une transposition d’un lieu à un autre, c’est peut-être aussi un signe à intégrer dans le processus même des « Entretiens » !? L’objectif de ceux-ci est de créer une plateforme intellectuelle et créative d’un nouveau type, un think tank décloisonné, où l’on se parle entre disciplines, entre champs opposés pour tenter de trouver des solutions culturo-industrielles au développement social et économique, repenser à nouveaux frais l’avenir spirituel et matériel du vivre ensemble. Se retrouvent ainsi aux tables des exposés, un/une philosophe de service, un/une psychanalyste de service, un/une sociologue de service, un/une anthropologue de  service (« il faut se mettre au service », dira B. Stiegler !), mais aussi des chercheurs du secteur public comme du secteur privé, des spécialistes en marketing, des industriels, les responsables des politiques « nouvelles technologies » de grandes sociétés, un technologue de chez Nokia, un « responsable unité prospective et développement de l’innovation à la RATP »… Tout est posé pour que les croisements soient féconds, les ponts jetés entre points de vue, pour faire avancer une prise de conscience constructive, une mise en commun des savoir-faire positifs, respectifs à chaque domaine (pour des « objets hybrides » mieux connectés à la complexité humaine ?). Dans ce jeu d’ouverture que vient signifier le préavis de grève déposé par le secteur culturel public ? ledéclencheur est un plan d’économie portant essentiellement (mais pas exclusivement) sur les moyens humains de ce secteur. Un départ sur deux à la pension ne sera pas remplacé. La moyenne d’âge étant élevée dans une institution comme le Centre Pompidou, ce n’est pas anecdotique (théoriquement 26 postes supprimés pour l’année prochaine). Cela signifie clairement que, alors que la société a un réel besoin, pour trouver des solutions à tous ses défis, de plus de culture non-marchande, plus de culturel libéré du calculable et du profit direct, on rogne les moyens du secteur qui devrait incarner, par de nouvelles médiations, cette volonté. Il est clairement dit que les institutions culturelles devront augmenter leurs recettes propres. Or, il n’y a pas d’échappatoire, cela signifie inévitablement intégrer de plus en plus les logiques culturelles marchandes. Or, si ces Entretiens du Nouveau Monde Industriel ont vocation à innover dans le dialogue entre les logiques, pour le dire vite, culturelles et industrielles, cela ne peut donner de résultats intéressants et équilibrés que si le secteur culturel peut se présenter indépendant et autonome par rapport aux représentants des secteurs « complémentaires ». Se faire respecter en tant qu’institutions de programme indépendantes, dotées des moyens de leurs ambitions. Sinon, n’est-ce pas contribuer à introduire un peu plus le loup dans la bergerie et/ou simplement aménager et finaliser le transfert de l’institution vers l’industrie ? (Néanmoins, en deçà de ces considérations, assister à ces exposés interdisciplinaires et indépendamment de leur niveau inégal, est très stimulant.) Le thème 2009  se concentre sur les objets communicants, nouveau « système des objets ». Les interfaces et leur dialectique : émancipatrices ou esclavagistes !? Il sera beaucoup question de « néo-objets » et « d’Internet des objets ». Soit la dissémination d’implications d’Internet dans divers objets « traditionnels », l’incrustation prothétique d’écrans connectés dans une série d’outils ou d’objets de commodité quotidiens. Les objets anciens colonisés par la technologie. (La part réelle de nouveauté comme permettant un nouveau départ, d’autres pistes de développements reste floue. Sauf à invoquer comme U. Bech qu’il est difficile de voir vraiment le changement en train de s’opérer, de diagnostiquer de manière précise le nouveau et tout son potentiel sous les apparences de l’ancien.) Il serait fastidieux de vouloir rendre compte de tous les exposés, mais je voudrais juste m’attacher à interroger un certain type de positionnement qui s’exprime dans ces entretiens, à questionner un état de l’interdisciplinaire qui s’y développe. Quand j’écoute parler Jean-Louis Frechin (designer, Directeur de l’Atelier de Design Numérique ENCI), son positionnement sur l’usage des objets, sa recherche de l’objet émancipateur, sa remise en question des archétypes construits quant aux attentes des usagers, que le marketing effréné construit à partir de ces archétypes est un frein à la créativité utile, il est clair qu’il a intégré, dans le « logiciel mental » de son métier de designer et formateur de designer, toute une philosophie qui questionne la construction des usages aliénants des objets (notamment sa relecture de Baudrillard, le recours à un vocabulaire « stieglerien »). En même temps, je suis surpris d’entendre des propos truffés de références à l’esprit français, invoquant une créativité française, la création de produits innovants français qui marqueraient l’époque… Bien entendu, ses responsabilités l’engagent là-dessus, et c’est une manière aussi de rappeler la nécessité de dé-globaliser la création, histoire de casser des archétypes d’usagers mondialisés au service de la marchandisation de toutes les ressources humaines. (N’empêche, ce rappel récurrent de l’identité nationale me dérange, est déplacé. Il me semble que cette question, en France, devient presque une question de race, non pas l’identité française mais la « race française », soit la tentation d’un discours raciste – rien à voir avec Monsieur Frechin). Mais, dans l’ensemble, le discours est sympathique et sensé. Sauf quand il s’agit d’illustrer par quelques réalisations concrètes. Où je ne vois pas en quoi ces propositions changent le cours de ce qui est en marche et proposerait une alternative philo-technologique : une étagère intelligente transformée en interface entre vous, vos livres, les services en ligne, les réseaux sociaux… Un gadget qui permet d’envoyer un signe visuel sur l’écran d’ordinateur de vos amis et amies (« le geste humain revient dans l’interface déshumanisée »)… C’est alors que je commence à ruminer ceci : de même que l’invention de la sociologie comme critique des systèmes de domination a répandu une nouvelle conscience des mécanismes sociaux et, à partir de ces études, popularisé des capacités de discours pour élaborer de nouvelles stratégies manipulant ces mécanismes (rappelé dans « De la critique » de Luc Boltanski), n’y a-t-il pas semblable assimilation, par les milieux des chercheurs privés a service des développements industrialisés, par les spécialistes du marketing et du management, des discours philosophiques critiquant l’état actuel de l’hyperindustrialisation. Cette production analytique et critique de la société technologique de la connaissance n’est-elle pas intégrée, à son profit, par les dominants de ce marché, comme supplément d’âme sous lequel continuer et persévérer dans la même recherche de profit ? Quelle est la place réelle pour les alternatives ? Nicolas Nova (Chercheur au LiftLab) va un peu plus loin dans la présentation de l’espace entre usagers et « nouveaux objets numériques ». Il démonte la fabrication d’archétypes d’usagers, comment des normes sont construites pour correspondre à quasiment tout le monde (comme tendance ancienne, lourde, bien avant les « nouvelles technologies »). Il expose quelques-uns des prérequis actuels incontournables dans la stratégie des nouveaux objets : il est acquis que l’usager veut accéder  un écran, qu’il est en demande de « lifelogging » et qu’il est quantitativiste (garder toutes les traces de ses actes, statistiques sur sa vie…), qu’il a besoin d’outils pour l’aider à changer sa vie (en consultant la mémoire de tous ses faits et gestes, constater que tel jour on mange trop gras, tel autre on ne fat pas assez d’exercice, donc la machine vous dit de manger moins gras, de faire plus de sport…), l’usager veut se simplifier la vie (GSM qui informe automatiquement sur sa localisation, tout ce qui relève de nouvelles procédures de services automatiques à distance…). Il aborde de manière plutôt convaincante, dans les limites d’un tel exposé court, les dérives, les exploitations exagérées de ce formatage des demandes : focalisation sur des besoins réduits, porte ouverte aux usages de contrôle… En alternative, il présente de nouveaux objets, technologiques, mais sans écran (libérons-nous de l’écran omniprésent). Mais bon, ça ressemble à une sorte de robot de jeux. Des objets qui persuaderaient de tenter de nouvelles expériences, d’être plus « moteur » dans la relation à l’objet : par exemple, un système d’écoute de la musique qui réagirait en fonction des lieux traversés et donneraient des consignes du genre : « allez dans une rue où travaillent des marteaux piqueurs », rechercher des contextes qui vont altérer, modifier la musique écoutée… Il propose des objets aux agencements multiples, personnalisables, une radio qui s’adapte en fonction de ses réseaux sociaux et aussi des objets déjouant la dimension de contrôle : au lieu d’un GPS qui donne automatiquement ma localisation, je peux donner une fausse localisation, l’objet technologique qui permet de mentir… Métamorphose des objets. Frédéric Kaplan (ingénieur, spécialiste de l’interface, chercheur chez Sony durant dix ans, aujourd’hui à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Genève) creuse encore le propos. En liant de manière intelligente implication dans la vie ordinaire de tous les jours et travail en laboratoire. Son point de départ : quels sont les objets qui comptent dans une vie ? En faisant l’expérience, avec une de ses filles, de trier les objets de leur maison selon leur valeur (objective/subjective), il en vient à considérer que les objets qui ont plus de valeur sont ceux qui ne peuvent se remplacer, qui ont acquis de l’importance avec l’usage et le temps : exemple marquant, le livre annoté, le carnet de notes… Ce sont des objets qui changent, évoluent et nous font changer, ils captent et conservent des données qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Il expose de manière personnelle une idée qui sera beaucoup exposée lors des entretiens : la machine est une carapace, l’important est le traitement et l’accès aux données qui, elles, sont ailleurs, peuvent se localiser où l’on veut. Il dira que les « données sont dans les nuages ». C’est une piste de recherche pour s’affranchir des machines et intégrer la technologie autrement dans l’espace et le quotidien. Des écrans disposés dans le mobilier, bougent en fonction des déplacements et du positionnement de l’usager, peuvent se commander à distance avec une gestuelle très Nintendo. Lui aussi, travaille la technologie en lien avec la musique : l’interface domestique garde en mémoire la programmation musicale en fonction du jour, de l’heure, de la circonstance (souper avec tels amis, soirée intime, réveillon dansant), comme mémoire personnalisée de sa vie musicale, sur le principe de ces carnets de note où l’on consigne des souvenirs sur les contextes. La machine, selon lui, s’apprivoise, prend de la valeur au fur et à mesure qu’elle conserve ce genre de mémoire. (Mais il en va ainsi du disque du où j’archive tous mes textes, mes notes). Il considère qu’il y a une rupture fondamentale dans l’histoire de l’objet : l’objet comme interface, aujourd’hui, n’a plus de valeur propre et cela va s’accentuer avec ce que l’on appelle un peu vite la dématérialisation. Il présente une piste de travail sur la « lumière interactive ». n entrerait alors dans une économie de l’objet résolument différente de celle, fétichiste de l’ancien objet. Dès lors, continue-t-il, pourquoi les posséder, les acheter ? On peut imaginer un système généralisé de location, de mises à disposition par des entreprises (ou de nouveaux services publics ?). À cet instant, et en exposant les futurs, selon lui, du livre numérique, il a une phrase accompagnée d’une image, sur l’avenir des bibliothèques : il montre ce que cela pourrait devenir, comment imaginer et modéliser de nouvelles interfaces de lecture et d’étude pour que les bibliothèques « restent des lieux utiles et fréquentés ». Les données étant « dans les nuages », il faudra confier la gestion de ces mémoires à des sortes de banques. Or, qui dit système bancaire soulève la problématique de la confiance ! Il développe alors quelque chose qui devrait intéresser tous ceux et celles qui planchent sur l’avenir des bibliothèques/médiathèques : il faut un « nouvel art de la mémoire », celle-ci ne peut dépendre uniquement d’une logique bancaire, il laisse ainsi la place pour des intermédiaires de service public, non-marchands entre des opérateurs tels que Google et l’usager. Comme quelque chose qu’il reste à inventer, une nouvelle offre de service. Il plaide pour favoriser des interfaces qui soient des « invitations à réfléchir sur soi-même », ce qui n’est pas la tendance dominante de l’exploitation du consommateur par les nouveaux objets. Tant pis pour la musique. C’est très intéressant et tonique, mais je constate que, en guise de démonstration, la musique reste décidément le cobaye préféré des nouvelles technologies. Et je ne vois pas trop en quoi les propositions des intervenants échappent à la tendance lourde qui consiste à instrumentaliser la musique et nos relations à la musique. Les pistes soulevées restent globalement dans les logiques des industries culturelles qui exploitent la musique pour vendre autre chose, serait-ce l’assuétude involontaire à des « machins » à manipuler, à occuper l’esprit par quelque chose de tout fait. En quoi ce qu’ils étudient ouvrent-il l’accès à un nouveau type de connaissance sur la musique, sur les musiques, sur le formatage musical des cerveaux et du formatage par la musique ? Comment un programme qui consiste, finalement à coder par oui ou non des séries de préférences et d’adéquation (entre tels invités, telles musiques, tel contexte), pourrait-il accompagner intelligemment, faire fructifier une connaissance de la musique, une connaissance de soi à travers la musique ? Ça m’échappe quand on voit la difficulté, certaines fois, à réellement, par des mots et des phrases, clarifier ce qui se passe dans la musique. Il faudrait alors des interfaces qui interrogent autrement la relation à la musique, la complexité de la création musicale et ce qu’elle délivre comme connaissance sur le monde. Mais le numérique peut-il intégrer cette complexité et engendrer des objets favorisant une relation inventive avec cette complexité, histoire de la démultiplier en d’autres devenirs inédits, à explorer, plutôt que de la restreindre à de l’information binarisée, la rabattre sur du connu et des variantes d’usages connus !? Un nouvel âge industriel respectueux de la complexité culturelle ne doit-il pas chercher une tout autre voie de progrès,  analogique !? (PH) – Programme des entretiensPlateforme de consultation des entretiens – Les organisateurs : Cap DigitalL’Ecole Nationale Supérieure de création industrielle /Les AteliersIRI/Centre PompidouLa Métamorphose des objets, le site -

Le goût du sang, recette de famille

Ping-pong, Matthias Luthart, 2006

Ping Pong en salle m’avait impressionné, revu en DVD il subjugue. D’abord par la « beauté » des personnages. Dans le sens que l’on donne à cette expression en littérature quand, à la fin de la lecture d’un roman, on a le sentiment que le texte a su construire toute une profondeur psychologique aux « héros », au point que, justement, ils deviennent autre chose – plus, mieux – que des héros de roman. Des entités fictives avec lesquelles on peut dialoguer intérieurement, des êtres qui nous habitent. Pour obtenir cet effet, l’élaboration de l’histoire et de la trame relationnelle qui l’incarne ne peut qu’avoir demandé beaucoup de travail. Cette « beauté » des personnages saute aux yeux dès leur première apparition dans le jeu de ping-pong de la maison familiale. Même si la première vue que donne une protagoniste est celle d’une nudité partielle assoupie au soleil, la chair, soit en passant, saisie et rendue comme sur la toile d’un peintre. A partir de là, les mêches sont allumées, les balles lancées ne cessent de rebondir. Cela tient à l’effet de trop-plein qui les leste, ils sont tendus, chargés de leur histoire, saturés de leur substance propre, leur force rayonne, leur énergie n’attend qu’à être libérée. Pour le pire et le meilleur, car ces forces peuvent tout aussi bien être leurs rêves qu’un concentré de défauts, ce qui leur fait défaut, leurs manques. Ce trop plein – quand il y en a « trop », forcément, ça se contrôle difficilement, ça refoule-  se lit dans la grande variabilité d’expressions sur les visages, trop de sentiments attendent pour sortir, les nuances sont d’un raffinement incroyable, labiles, ça clignote, avec souvent des fulgurances retenues, puis des abandons. Hésitation sur les balles. Les circonstances sont ordinaires, banales : comment s’arranger, faire fortune bon cœur avec un intrus. Sauf qu’ils ont chacun cette force interne qui les dirige, dont ils ne sont plus tout à fait maîtres. Leur héritage à dilapider. Ils sont tous « entiers », comme on dit, ils ont de l’étoffe, autant de la lumière que d’ombre, c’est aussi ce qui crée de l’imprévisible. Le lieu où ils évoluent a lui aussi une forte présence : maison de famille qui a de la patine, du lustre, de l’aisance, avec un jardin dont certains arbres ont été plantés par la famille, semblent représenter la généalogie envahissante, les histoires enchevêtrées qui lient les uns et les autres aux mêmes antécédents. Les tableaux composés à partir de cette architecture sont remarquables : évoquant la Nouvelle Abstraction par l’épurement des lignes et des volumes, et « inquiétant » cet épurement par la manière dont la nature y projette des mouvements incontrôlables, y fait rentrer du sauvage, les ombres végétales en superbes retours de refoulés ou des lumières indomptables dont la volupté inonde la moindre chose, traverse la moindre peau réceptive. C’est une maison confortable, chic, cossue et moderne, propice au farniente mais sans réel laisser aller : tout respire la discipline incarnée par la présence du fils soumis à un entraînement infernale de piano, en prévision d’examens décisifs. L’ordre, la lumière, l’agencement esthétique, le chien Schumann, les règles de vie entre les membres de la famille respirent le désir et l’exigence morale d’élévation par le biais de l’excellence que le fils est sommé de réaliser. Voilà ce qui pèse sur lui, rien que ça. Avec tous les « sacrifices » et l’ascète que cela représente. Paul, neveu du père, débarque sans crier gare, donnant suite à une vague et lointaine invitation comme on en fait formellement en fin de réunion de famille. Sa famille à lui est éclatée par la dépression de la mère et le suicide de son père, il dérange et suscite pas mal de curiosités malsaines. Mais il a soif de vacances, de s’inscrire dans des rouages relationnels pour s’y reposer, se reconstruire, se soigner. L’air de rien, il s’impose. Il sent aussi très vite, très fort, les tensions, les accrocs, les zones secrètes, il est marqué dans son corps par les signes d’une famille qui se délite. Il devient un maillon que, petit à petit, chacun convoite, le considérant au début comme « parent pauvre » à exploiter (qu’il paie ainsi son séjour imposé). La première fonction sera de soulager un peu le cousin, sans aller jusqu’à le distraire de ses objectifs. Mais en devenant son partenaire de ping-pong, histoire d’évacuer le stress de la confrontation à la partition, au dressage technique, libérer l’agressivité. Il ramène une pratique de jeu apparemment oubliée, de même qu’il reconnecte son cousin avec une certaine réalité de jeunes par l’entremise des jeux vidéos (il a en effet amené sa console). On sentira le pianiste, à certains moments, tenté de changer d’assuétude : la manette au lieu du clavier, l’alcool caché toujours. Un nœud parmi d’autres ! Paul entreprend de restaurer la piscine à l’abandon et il montre une détermination, un courage et un savoir-faire qui tranchent dans ce milieu. Il devient une sorte d’éponge, de zone tampon pour les frustrations, tiraillé par les violences symboliques, les luttes d’autorité, les rancoeurs. Il est indispensable, il charme. Il est à la fois sombre et enjoué, avec des yeux de poète. De lui à Anna et vice versa, il y a un appel, attirance, ils se ressemblent. Ce rapprochement est cartographié méticuleusement, par les lumières et couleurs, les sous-entendus des cadrages, des attouchements imperceptibles, accidentels, des regards prudents, fugitifs, des nuances expressives de toute leur « visagéité » (comme disent Deleuze/Guattari, le terme visage me semble ici trop étroit par rapport à ce que le cinéaste capte dans ces paysages de la figure). Un réel désir se construit et Matthias Luthart évite les clichés triviaux, les coups d’œil voyeurs trop explicites vers la chambre à coucher, les grosses ficelles de la séduction tante-neveu… C’est beaucoup plus subtil, poignant et pervers. Je ne crois pas, pour autant, que cette perversité soit délibérément le fait d’Anna qui, en l’absence de son mari, jouerait au chat et à la souris, manipulerait le jeune homme, comme le laisse entendre divers arguments de vente journalistiques. Le jeune homme est en détresse et tombe amoureux (sans doute avec des liens de cause à effet). Cet amour qu’on lui porte réveille une détresse d’un autre genre chez Anna, enfouie dans son trop plein et ça lui écorche la sensibilité, les manques la font chavirer vers la tentation d’échanges amoureux revécus, nouveaux, rebobiner l’expérience avant la marque des manques (mais c’est impossible). Elle ne calcule, elle hésite, tantôt elle croit possible d’effacer les manques, de tout changer, recommencer, tantôt elle n’y croit pas, c’est l’habitus qui calcule pour elle. Elle le subit en même temps qu’elle le perpétue. Elle en souffre et c’est aussi ce qui, on le comprend peu à peu, lui donne cette sensualité à fleur de peau, presque maladive, bridée, corsetée. C’est cette sensualité particulière, étrange, en basculement, qui palpite dans le cadrage d’une épaule nue, le grain de la peau, les lignes, les plis, la perspective vers le bras, instant précis où le désir de Paul, manifestement, s’empare d’une première surface pour fantasmer. Je suis incapable d’écrire qu’ils en viennent à baiser. Il y a une scène d’amour, une étreinte bouleversante parce que, d’abord, ils sont tous les deux bouleversés, ça se voit, c’est rare. A aucun moment Paul n’a cet air macho du type qui est arrivé à ses fins (le « m’as-tu vu quand je baise » de Brassens). L’acte pour lui n’a pas de fin, il entre dans une autre réalité, il a une expression de recueillement, de reconnaissance merveilleuse. D’apaisement donné reçu. (« C’est rare » ; je veux dire que peu de cinéastes pensent et présentent les choses de cette manière, peu d’acteurs parviennent à restituer ce ressenti délicat qui, sans nier le sexe, montre qu’avec lui les personnages accèdent à une autre dimension de la rencontre.) De toute façon, l’irréparable s’est produit, le déséquilibre est à l’œuvre, progressivement purulent. Il n’y a pas d’accélération filmique vers la chute,  avec l’objectif de nous faire haleter en direction d’une conclusion spectaculaire. Clairement, ce n’est pas ça qui compte, pas l’effet « coup de théâtre », mais de soigner jusqu’au bout l’écrin d’objets, d’humeurs, de couleurs, de formes et de lumières où les gestes sont posés, déterminés dans leur tremblante hésitation. L’important est de montrer les non-dits qui sortent silencieusement, rampent partout, s’étalent au grand jour, y compris dans les visages traversés de sentiments contradictoires. La photographie continue à être remarquablement composée et posée, avec un soin redoutable qui contraint le regard à être lent (trop d’indices à lire). Par exemple, quand la mère se relève la nuit parce que son fils joue au piano, il y a déjà du remord, du pétage de plomb, la porte est juste entrouverte, la distance entre mère et fils est physiquement dérisoire, mais la possibilité d’ouvrir la bouche et se parler est impossible, aspirée par la profondeur du champ allant du piano à la salle de séjour, avec les objets, les garants de ce que la famille a accumulé comme biens, comme preuve de ses compétences à se cultiver et à choisir des meubles de qualité, avec en superposition, venant de l’extérieur, des traits de luminosités nocturnes, sublimes (ce sublime qui les prend au piège) et venimeux. Les lignes narratives plastiques sont innombrables : comment la piscine au début bâchée, condamnée, devient entrailles pleines de promesses, s’éclaire, relie, rapproche des êtres avec la promesse d’une réparation et comment, quand elle est prête à redevenir une vraie piscine fonctionnelle et pourrait symboliser la "réparation" au sein de la famille, elle devient une fosse d’enfermement et de mort, de reniement et renoncement. Les conclusions sont étouffantes. Les règlements de compte s’effectuent avec une violence inouïe, froide, physique et cérébrale. Deux objets transitionnels sont immolés, le piano et le chien, histoire de faire table rase de l’affectif qu’ils rendaient possible. Ce sont des meurtres qui laissent peu de traces, ne contraignent pas à avouer quoi que ce soit, obligent à se refermer sur soi pour y porter sa douleur, inconsolable. En partant, Paul se retourne une dernière fois, son regard a changé, il est devenu un fauve, il a appris à faire souffrir magistralement, avec un don qui semble faire partie de l’esprit de famille. Son éducation sentimentale est achevée, il a pris le goût du sang, il a rendu coup pour coup. Le ping et le pong destructeurs resteront enfouis comme un secret entre eux, on peut dire qu’ils prennent en charge la reproduction de la violence non-dite au cœur de leur famille. C’est implacable et un chef d’œuvre du nouveau cinéma allemand, ce que d’aucuns appellent aussi la « nouvelle vague allemande ». Le bagage du réalisateur n’y est pas pour rien : études littéraires, Beaux-Arts, pratique du piano (la scène où le piano est expulsé du cadre familial est virulente, montrée et vécue comme un véritable enlèvement, un rapt), tout ce qu’il faut pour filmer avec art. (PH)

Conte musical

Octante, « lùnula » (Another timbre 012)

Ruth Barberan, Alfredo Costa Monteiro, Ferran Fages, Margarida Garcia

Trompettes, microphones, accordéon, objets, « oscillators and pick ups », contrebasse électrique… Ce sont des poussées sonores qui évoquent de vieilles poulies grinçantes, pédaliers rouillés, balançoires couineuses, mais cosmiques. Poulies, pédaliers, balançoires, que dis-je ? Je dois parler de nano-poulies, nano-pédaliers, nano-balançoires, nano-leviers… Il faut tendre l’oreille, c’est ténu, comme venu d’un monde en principe inaudible, qu’il faut grossir, placer sous la loupe, l’intérieur d’un corps de plus en plus envahi par une population technologique de micro-machines, l’intérieur d’un corps dans lequel on se trouve, dans lequel flotte notre corps, le Grand Corps… Allez savoir, j’associe les sons écoutés, la façon dont ils s’entrecroisent, leur tuilage sophistiqué, lisse ou ébouriffé, d’une part aux bruits métalliques de tôles vibrantes, l’une contre l’autre, selon des vibrations qui les déplacent, les hérissent et, d’autre part, au silence majestueux que dessinent les oiseaux migrateurs dans le ciel, formes géométriques muettes pourtant pleine d’efforts, des étoilements éphémères. Sidérurgiste et éolien. High-tech designé et archaïque comme la situation d’un engin aérospatial perdu dans le cosmos est à la fois extrême avant-poste de la civilisation et proche de son néant. Il y a les émissions sonores des engins et divers dispositifs (micros, pick ups, objets, oscillateur…), grésillements, brasillements, parasites, gazouillis techno, poussières soniques qui s’organisent pour construire des architectures légères, des ponts, des passerelles, des filets sur le rien. Une poussée chuintante, fragile, trace un fil. Une autre aiguë repasse presque dessus, ça tient, voici une marque. En suspens, une passerelle. Plusieurs particules stridentes, étouffées, se suspendent, fixent une dentelle éclatée à ce filament. Points de soudure. Ainsi de suite, les poussières colonisent le vide, avancent, l’arrière-garde progressivement engloutie. Comme le givre et ses végétations fantomatiques sur les vitres. (Comme les acouphènes, dans le silence de l’organisme, fait office d’ouverture d’un dialogue douloureux, bruitiste, avec l’autre monde, l’inconscient, les points morts de la matière.) Quand le réseau de ces bruits s’est répandu, l’accordéon intervient, lui imprime une poussée plus ample, respiratoire, ou la contrebasse une impulsion tellurique et charnelle, la trompette un déplacement heurté ferroviaire. Ainsi un monde progresse selon ses révolutions. Les roues immenses d’un moulin à eau dans la voie lactée. Cette parade bruitiste ressemble assez à ce noir scintillant, piqué de vertiges, de points hallucinés, en quoi consiste l’être quand il se ferme les yeux, paupières appuyées, enfoncées, une obscurité tactile. Prélude à l’invention de nouvelles étoiles, comment on se figure leur naissance, comment on rêve voyager d’étoiles en étoiles. Ce CD contient la musique de cette activité cérébrale, semble dire que l’on ne vit pas sans cette musique intérieure qui nous permet de projeter dans le ciel de nouveaux astres, nouvelles configurations astrologiques et ainsi nommer ce que l’on fantasme dans les cieux selon sa cosmologie interne. Marcher dans les étoiles doit produire ce genre de grésillement, de murmures et tourbillons, exactement comme quand on marche en forêt dans l’épaisse couverture, dépouille des arbres…. La question reste comment écouter « ces musiques », sinon pour restituer ce qu’elles apportent à l’imaginaire, à la voyance musicale ? Par rapport aux musiques construites de manière « classique », avec repères rythmiques et mélodies (pour le dire vite), elles sont souvent taxées de « dire la même chose », parce qu’elles sont dans le spontané, ce qui sort en premier, le vocabulaire immédiat, ce qui empêcherait de construire plus en profondeur, de faire dire autre chose, d’aller puiser dans des significations que l’écriture élaborée et formelle permettrait d’atteindre et d’élaborer. Pourtant, « ces musiques » ont leur rigueur, leur construction. Il faut le rappeler, expliquer le sérieux de leurs protocoles créatifs (leur déconstruction est surtout nouvelles constructions). Ensuite, exposer leur riche potentiel narratif, non pour prétendre dire ce qu’elles expriment de manière consciente et déterminée selon le projet du musicien (ça lui appartient), mais pour ouvrir la relation aux sons et leur plasticité, démontrer que « ces musiques » élargissent le champ de l’audible et de la narration musicale, du vocabulaire et de la grammaire sonores, permettent de raconter sur le monde et l’univers (social, naturel, technologique) des réalités, des points de vue très complexes et diversifiés, grâce à leurs formats variables, à l’hétérogénéité de leurs matériaux et de leurs techniques. (A contrario, si l’exprimable par la mélodie, par exemple, est très étendu, sans doute reste-t-il il abstrait et par là même moins riche en récits possibles, en visions, en discours critiques sur ce que l’oreille perçoit et qui est le seuil où commence à se construire une autonomie de l’auditeur attentif…) (PH)

 

Entre spores et nèfles

L’histoire du pharmakon, c’est le remède qui peut devenir poison, et vice-versa, c’est la réversibilité des valeurs du soin. Le soin qui guérit, le soin qui détruit, la ligne de démarcation est subtile, qu’il soit question de chimie ou de concept. En voici une expérience anecdotique. Vendredi soir, j’avais l’occasion de manger au Café des Spores, une adresse souvent citée et vantée, restaurant dédié aux champignons et réputé pour sa carte de vins. Le plaisir commence en marchant un peu dans le quartier, très différent du centre de Bruxelles, et, prémonition ou non, j’ai le regard attiré par un pochoir « caco », du grec « kakos » qui signifie le « mauvais ». Deux personnages en une danse affrontée semblent extraire le mal et en jouer. Le restaurant est plus petit que prévu, ce genre de bistro où l’on s’assied à la dure. L’ambiance n’est pas désagréable. On choisit la formule aléatoire qui démarre avec une crème brûlée parfumée au foie gras et aux cèpes (pas mal, mais trop froide à l’intérieur par rapport à la croûte caramélisée). Suit un artichaut accompagné de champignons blancs crus avec une vinaigrette au pastis (le risque avec ce genre d’alcool est de prendre trop de place, ici il est par contre trop effacé). À chaque plat, des variétés de champignons différentes, servis comme des petits-gris, en crumble… Il y a de l’idée et une belle maîtrise, ce sont finalement de beaux tapas pour accompagner le vin rouge (un Collioure), assez savoureux. Si je me souviens peu des détails, c’est que rapidement j’ai été pris d’un malaise. Crampes et suées au point de ne plus savoir où me mettre et d’effectuer allées et venues entre la table et les toilettes. Livide puis vert, je risque le tout pour le tout et avec deux doigts bien enfoncés au-dessus de la cuvette, je recrache le savoureux tournant à l’indigeste. Le bien-être qui succède à l’expulsion est délicieux. (Les quatre autres convives, cela dit, seront malades plus tard, des choses qui arrivent). Le lendemain, c’est l’été indien, lumineux, chaud, venteux et j’ai bien senti, tout au long des 85 kilomètres pédalés, que le corps expulsait le poison, en absorbant de l’air, en transpirant. Quelque chose perturbe la perception du paysage de saison. Tout devrait respirer l’automne avancé, particulièrement avec cette température, il n’en est rien : la quantité de champs de moutardes en fleurs dispersent des parcelles d’un jaune printanier et la dispersion des pollens masque les parfums. Mélange de saisons. Par contre, ce qui est bien de novembre, ce sont les nèfles. Retrouvailles avec ce fruit un peu oublié que j’aime avaler en travaillant au jardin. C’est le seul fruit (à ma connaissance) qui se mange pourri. En général, on dit d’attendre la première gelée pour les cueillir blettes. Toujours pas de gelée, beaucoup de vent, les nèfles tombent encore dures, immangeables. Je les ramasse entre les feuilles et les champignons, elles sont bien molles, il faut les écraser entre les doigts, en retourner la peau, et la chair se répand comme une compote toute prête. Le goût est typique, d’un premier abord fade (confusion avec la consistance molle ?), révélant son caractère dans un second temps, difficile à caractériser (ne ressemble pas à grand chose), assez piquant, fermenté, une pourriture qui a toute l’apparence d’un met dangereux, décomposé, et qui enchante le palais par son raffinement inconnu, pâteux. Pourriture qui semble immuniser contre la pourriture. (PH)

 

 

 

 

 

 

 

Grain de sable allemand

Ulrich Köhler, « Montag », 2006

Ceux qui ont un peu vécu savent que les faits et gestes du quotidien qui, dans leur insignifiance routinière jamais examinée (et pourtant ils sont les éléments du décor qui filent, qui devraient attirer notre attention sur le fait que le temps passe, que tout change, comme ces paysages que l’on regarde par la fenêtre des trains – quand ils roulent), incarnent la légèreté et la réussite d’une vie bien réglée, un beau jour peuvent devenir, sans crier gare, lourds et indigestes. Chargés de sous-entendus. Pourtant ils sont les mêmes, rien ne semble avoir changé. Un coup sourd de massue a été donné, « quelque part », dans l’harmonie fragile des choses, sans avertissement, dans le coton des ramifications inconscientes avec l’univers. Et peu à peu ça se déglingue, ça ne coïncide plus, ça sonne faux. C’est ce qui se passe, d’une certaine façon, dans la vie ordinaire de Nina, Frieder et leur fille Charlotte. C’est ainsi qu’on les découvre. Petite famille pleine de projets, en train de changer de cadre de vie, de se projeter dans une nouvelle maison, améliorant son cadre de vie. La dynamique d’installation est bien présente dans ce désir de changer de territoire, en même temps, on sent vite que l’énergie suspend son envol, le mouvement est freiné. Pas de signes évidents, explicites, de crise. Le couple a des rapports normaux, affiche une complicité certaine, les obligations sont prises en charge… Néanmoins, ça craint, on ne sait pourquoi, eux non plus. Les différents territoires sur lesquels se conduisent les expériences d’une vie vont glisser, reprendre leur autonomie, les cartes sont en train d’être rebattues. Le territoire du travail de Nina, le territoire de la maison en chantier, le territoire du lit conjugal, le territoire des anciennes amours, le territoire de l’enfance, le territoire de la forêt… Les expériences de chacun de ces terrains vont se désolidariser, se remettre mutuellement en question à l’insu des héros sans qualité, en agissant sur eux à la manière des influences lunaires ! Nina subit une sorte d’appel, quitte le foyer, rejoint son frère dans la maison des parents, en pleine forêt. Il n’y a pas volonté de rompre, mais aucune capacité à s’expliquer, garder le contact. Un besoin somnambulique de couper les ponts avec un certain réel et retrouver des attirances, des flux, des progressions par instinct et pulsion, intuition, écouter ses désirs, un moment de liberté. Bol d’air et errance qui la conduit dans un immense hôtel moderne au milieu des arbres. Elle y pénètre, loue une chambre, observe l’étrange vie qui y règne. Des groupes mondains, industriels en séminaire et goguette, pour qui on organise des événements, des surprises. Monde artificiel mais, en même temps, plein de possibles dès lors qu’il est mis en contact avec une femme au profil hétérogène, voyeuse, pas assimilable. Frieder pendant ce temps poursuit les travaux d’aménagement, y connaît les déboires inhérents à tout chantier, affronte la détresse de l’abandon, du père seul avec l’enfant, recouvre la justesse d’anciens sentiments. Globalement, les personnages proviennent d’un milieu aisé et éduqué, on devine qu’ils ont un profil ouvert, politiquement proche des tendances progressistes, et le film tente de saisir, de représenter ce qui vient figer cette bourgeoise éclairée, ce qui la plonge dans l’anomie, la régression. Le tableau clinique (occultant les explications, isolant les symptômes dans un montage inquiétant) ne repose pas uniquement sur un scénario centré sur les personnages. Le lieu de travail de Nina, médical, éprouvant, confrontant à une expérience difficilement partageable, ouvre le récit. Frieder agenouillé avec ses carrelages, la matière carrelage, morceaux à agencer, couleurs à assortir, mains qui manipulent une surface friable, morcelée. La photo qui souligne l’esthétique d’un intérieur cossu, celui des parents, et celui d’une maison en devenir, est soignée, fait entrer dans la manière dont les cadres de vie influent, irradient. La plongée dans la forêt est magnifiquement filmée, restitue autant le caractère étouffant d’un milieu clos par les branches et les épineux, obscur, matriciel et obscurantiste que l’immensité, l’étendue, les chemins infinis entre la majesté des arbres, la solitude régénérant, le silence, le vent. L’irruption incongrue du vaste complexe hôtelier, autre matrice de loisirs, de fascinations malsaines pour une modernité de consommation, ruche de loisirs industriels, fabriqués, mais aussi son aspect et son organisation d’hôpital où se reposer, se retrancher dans le luxe et l’oisiveté de désirs déconnectés (se ressaisir hors de soi, hors de son histoire), regarder la forêt de haut. Le récit laisse donc beaucoup de places aux images, aux décors, aux environnements par lesquels des forces agissent sur les personnages, documente les contextes, isole des détails, des moments clefs par lesquels le réel construit sa propre fiction, propose aux uns et autres d’interpréter ce qui se passe, de manière convergente, divergente ou, possibilité à conserver, selon une troisième voie. Presque à l’insu des personnages, leurs désirs sont en train de migrer, se porter sur d’autres sujets, il n’en subsiste entre eux que le reste, la marque de ce qui les a unis, un beau reste dont il faut s’accommoder en procédant jusqu’au bout au changement. Remettre de l’ordre dans les correspondances et solidarité entre les divers territoires. Pas de musique, le vide, les bruits ordinaires et cela joue ici en faveur d’un climat d’absence, de retraits négatifs, d’évasion camouflée. (PH) – Informations sur le film -

L’arche contrebasse

Le Monde du vendredi 20 novembre salue la compositrice et contrebassiste Joëlle Léandre qui présentait à Metz (L’Arsenal) un concert consacré à l’esprit de Cage, la transmission de ses connaissances dont elle bénéficia. Compositions et improvisations, danse. Un travail qui a demandé une longue préparation et n’a intéressé aucun autre lieu culturel en France. Je n’écoute pas tout mais, régulièrement, depuis 25 ans de travail à la Médiathèque, mes oreilles (re)croisent régulièrement la musique de Joëlle Léandre. Toujours en mouvement sur elle-même, elle est de ces musiques que d’aucuns considèrent « toujours la même, tu as vite compris de quoi il s’agit ». C’est pourtant sur la longueur qu’elle constitue une ligne de fuite. En repassant aux mêmes endroits, en repassant les mêmes motifs, les retravaillant, les déplaçant, déportant les centres de gravité, les équilibres, les formes, les accents, les sculptant. Forcément, un système d’échos s’installe, telle figure en évoque d’autres, de même famille, déjà rencontrées dans son œuvre, à d’autres moments, et c’est ainsi que dans ce « même », au fil du temps, en progressant par couches, enchaînements, propositions à rebondissements, projections rêvées ou flasback, l’oreille capte et entend toujours de nouvelles choses, c’est une matière narrative où évoluent des personnages, des choses, des animaux qui vivent leur propre vie. Et le nouveau, que ce soit au niveau de l’intonation, de l’atmosphère ou de l’événement que « ça raconte », s’entend parfois directement, parfois en insistant. Et ce que l’on a écouté il y a vingt ans pour la première fois s’entendra aujourd’hui différemment, en fonction de tous les épisodes entre temps formulés… Il m’a été difficile de « rentrer » dans « Transatlanic Visions » où elle joue en duo avec George Lewis.. Pourquoi ? Ce n’était pas le moment ? Je devais en dire quelque chose pour le magazine La Sélec. A force d’insister,  j’y ai fait mon trou, il me laisse l’impression d’un ressac lumineux et houleux. – « Transatlantic Visions » (RogueArt, 2009) – Joëlle Léandre (1951), aux termes de ses hautes études musicales, intègre le gratin de la contrebasse, les quelques noms auxquels les grands orchestres font forcément appel. Mais l’instrument est confiné dans les seconds rôles, son expressivité est limitée à rôder dans les fondations, cela ne signifie pas grand-chose, la contrebasse et elle, ça doit forcément être une autre histoire. Il faut lui ouvrir des horizons, lui inventer des répertoires, c’est une nécessité, un accord secret entre son être et le mastodonte à cordes, elle en a besoin. La multiplicité de son chant intérieur est appelé par le champ des possibles contrebassiers à défricher, l’un l’autre devant s’ensemencer, prouver l’étendue de leurs registres, sortir du grave, faire la démonstration de leurs légèretés. C’est une question d’identité. Elle cherche, prospecte les compositeurs contemporains et rencontre le terrain de l’improvisation, le peuple improvisateur. Elle désapprend ce qu’elle a appris au cours de sa formation classique. Désapprendre ne signifie pas renier, détruire, perdre, mais plutôt transformer, déplacer, multiplier en d’autres connaissances et savoir-faire, désapprendre est un apprentissage constructif, même s’il comporte des passages de vandalisation (ou racaille). George Lewis (1952), sur l’autre rive de l’organologie, là où l’on souffle plutôt que pincer, frotter, frapper des cordes, selon une autre histoire singulière et forcément un autre récit, vit quelque chose de similaire avec son trombone. Lui aussi longtemps un instrument ingrat, bon pour accompagner, scander, rythmer, souligner les autres en s’effaçant. Compositeur, interprète, improvisateur, créateur d’installations sonores, Lewis est inscrit dans une tradition jazz qui a déjà propulsé le trombone dans de nouvelles libertés tout en gagnant un statut important dans le monde de la musique savante. Comme pour Joëlle Léandre, l’amplitude d’intervention est très large et fortement étayée : par la formation classique, la lecture et acquisition des textes et écritures, le maillage des références, l’expérience ouverte avec les pairs, par la faculté de s’en échapper pour inventer avec leurs moyens du bord… Savants et bricoleurs. Les embouchures, les estuaires du corps sur l’instrument varient dans leur géo-physiologie – là tout s’organise autour de la bouche, ici des mains, mais c’est à chaque fois tout le corps, tous les organes qui participent. Ne pas se contenter de jouer l’instrument, mais se laisser joué par lui, jouer autour de lui, faire sonner tous ses périphériques, aller avec et contre lui, à l’endroit à l’envers, de manière déterminée et indéterminée. Joëlle Léandre et George Lewis reprennent et élargissent ici un dialogue entamé de longue date de part et d’autre des rives européennes et américaines de l’improvisation, la contrebassiste ayant, très tôt, trouvé plus de partenaires pour jouer et questionner l’instrument du côté du nouveau monde. Jeux de différences qui s’échangent. Comme on s’installe au bord d’une falaise pour envoyer des chimères volantes par-dessus l’océan ou au bord du fleuve sans fin pour lancer des pierres qui ricochent – œuvres pour le moins éphémères et qui pourtant impriment leurs tracés de routes pointillées à travers l’inconnu – la contrebassiste et le tromboniste sont côte à côte face au vide. Ils y décochent des visions, jumelles, en pétard ou fusionnelles, qui s’y étalent comme des signaux de fumées, s’éteignent près du bord, sombrent dans l’abîme, s’éloignent, se déploient, s’y figent au loin comme des îlots suspendus. Des pensées musicales qui voguent, cherchent des bords, des berges où accoster en nomades. Des modules de syllabes encordées ou soufflées qui zèbrent l’espace de fusées éclairantes ou, au contraire, des traits éteignant, répandant l’obscurité, le noir d’encre. L’archet et la coulisse décochent des bouteilles à la mer pleines de mots contrebasses ou d’images trombones. Tout en douceur ou en furie saccadée, beau temps ou avis de tempête. Des esquifs futés, flûtés, discrets qui dessinent des sillages qui vont loin, serpents ? à bulles à la surface argentée du rien. Épines dorsales à prendre ou à laisser. Sédiments où d’autres viendront déposer leurs restes. Des radeaux raffinés aux voiles très douces. Des coques robustes, archaïques, pirates qui chavirent au premier récif nuageux. Des onomatopées animales, déjections sonores bestiales, vocabulaire de bouledogue asthmatique, d’ours mal léchés. Les langages ancestraux de la copulation, métaphores hachées, haletantes, pendantes. Toutes sortes de forces motrices sont tentées pour porter ces visions dans l’espace, vers le haut, vers le fond, en ligne droite ou brisée, chapelets de sons frottés et tordus en hélice, coussins d’air à propulsion hydraulique, dentales montées sur ressorts. Frappes congestionnées, morsures à répétition. Parfois, comme quand le ciel et l’eau se rejoignent, trombone et contrebasse forment un horizon, il y a migration morphologique entre instruments, effet de miroir, la contrebasse n’est que murmure labial, le trombone gargarismes abdominaux. Avant d’éparpiller l’unisson en chapelets de couacs et culbutes. L’invention, la succession des registres – des plus classiques aux plus loufoques, de l’universel au strictement idiosyncrasique – se constituent ? en prisme de lumières aux variétés quasi infinies, et sans forcément rechercher le chatoiement, mais aussi le louche, trouble, sale. C’est rude, chahuté, rocailleux, instable et pourtant ça fermente, ça décolle, ça parle et c’est prenant. Musique qui caresse, cogne, détend et stresse, stimule l’imagination. Bien entendu, ça demande un effort, ça ne s’écoute pas comme fond d’ambiance en frappant du pied, il y faut de l’attention, y tendre le corps, pas seulement l’oreille et l’écoute intérieure. C’est bien pour cela qu’au terme de ce travail, quand ces « différends » pour trombone et contrebasse deviennent familiers, l’imagination se sent enrichie comme après l’intrusion de corps étrangers, de nouveaux concepts invitant à tout repenser.  À regarder : un portrait de Joëlle Léandre, « Basse continue », de Christine Baudillon, (DVD UL3366), sa carrière retracée, son énergie poétique expliquée, des extraits de ses concerts et complicités, dont un duo avec George Lewis. Elle raconte, en prenant plus de temps que ne peut y consacrer un article de journal, l’importance de sa rencontre avec Cage, comment ça se passait, comment ça perturbait, déstabilisait le bagage musical pour mieux engendrer la musique. Lieu de jaillissement. Ce qui apparaît formidablement dans ce portrait filmé et dont on ne pouvait avoir que l’intuition en étant un auditeur distant, c’est la manière dont, dans toute la portée de l’expression, elle fait corps avec l’instrument. Et vice-versa. C’est un champ qu’elle laboure et parcourt ses sillons. Tantôt cultivé, tantôt en jachère, damé ou retourné. C’est un arbre où elle se réfugie et dont le tronc enlace sa taille. L’importance de la parole, du texte, confirme aussi ce que l’on entend. La musique surgit d’un point aveugle d’où sourd le langage, et la musicienne dans tout son engagement,  invente formules musicales et techniques pour installer cette musique, la conserver, éviter qu’elle se perde, se disperse et elle la façonne au même rythme que des mots, des phrases ou onomatopées, mots abstraits, s’échappent de sa bouche, tournent sous son crâne, agitant ou apaisent sa carcasse. Elle suit intensément, sans contourner les difficultés, qu’elles soient de convenances, de pudeur ou d’exécution technique, des partitions intérieures complexes, mouvantes, un langage où elle tente d’établir tous ses êtres, tous ses devenirs liés à tel champ, tel ciel, telles vagues, tel autre musicien… (PH) – Discographie de Joëlle Léandre en prêt public – Extraits de vidéos -