Archives mensuelles : janvier 2009

Perec, exemple de curiosité

« Perec, cinéaste écrivain« , par Philippe Delvosalle, Médiathèque du P44, Bruxelles, 30 janvier 09

 perecAvant tout le plaisir de voir s’installer des curieux, amis, collègues, membres du public régulier de la Médiathèque, au milieu du centre de prêt, parmi les bacs de CD, près des comptoirs d’emprunt, et du coup c’est tout le dispositif qui change ! Comme si de cette manière s’exprimait une prise en charge différente de ce qu’est une médiathèque, s’organisait une « occupation des locaux » (comme on dirait en langage syndical), pour marquer l’infléchissement des usages routiniers. Comme un salon qui se transforme en salle à coucher quand on déplie le divan lit !! C’était à l’occasion d’une causerie de Philippe Delvosalle qui introduisait à la personnalité de Georges Perec. En lien avec une actualité éditoriale (DVD) et l’existence d’un patrimoine enregistré (CD), le tout présenté dans le numéro 2 de La Sélec. Perec, une belle figure pour rassembler des fidèles de la Médiathèque, pour convoquer tous les génies de la curiosité primordiale, indispensable à maintenir le désir d’apprendre par l’art, la culture. Il n’a cessé, en effet, d’interroger, de façon tout autant théorique que ludique (les deux imbriqués par système), les relations entre art et quotidien, littérature et art de vivre, comment décrire le quotidien et le réel avec des mots, comment transposer des mots en images de cinéma… Avec « Un homme qui dort », Perec explore le protocole complexe, poétique et implacable, emprunté par un étudiant en sociologie pour se retirer du monde, s’extraire du rythme quotidien et de ses obligations, s’écarter du destin « tout tracé ». Une magnifique déviance. Comment un étudiant, souffrant de l’accomplissement brutal et automatique du train-train, se sent appelé par son double qui dort, qui ferme les yeux pour échapper à tout et devenir lui-même. C’est son chant de sirènes à lui. (Le film date du début des années septante et recoupe donc une tendance hippie encore vivace d’échapper au déterminisme social, de fausser compagnie aux principes de la reproduction sociale. Ce mécanisme a l’avantage d’être traité ici en dehors des clichés, presque d’un point de vue clinique, à partir d’un grain de sable, introduit par l’imaginaire, dans l’horloge biologique.) C’est en jouant sur la bande-son, les objets sonores sériels qu’elle engendre et les concordances biaisées, obliques, avec le rythme des images et celui des séquences des mots, que Perec et Queysanne réalisent une magnifique petite machine à enrayer le temps. Philippe Delvosalle attirera justement l’attention sur le fait que cette fugue se compose avec trois instruments : l’attention aux lieux (en préparer la mémoire pour le futur, un regard qui tend à archiver le plus fidèlement possible), un rôle important dévolu aux objets (là aussi, en lien avec pas mal de philosophes, les objets comme prothèses, prolongements du corps et de l’esprit, méritent d’être considérés comme des partenaires incarnés, ils parlent et nous influencent), et la mécanique des listes, des énumérations. Quelque chose de très profond qui questionne la subjectivité et l’objectivité, comment rende compte du réel, par une interprétation, par un relevé d’huissier ? Ce travail et cette importance des listes (qui n’est pas sans rejoindre le travail de Raymond Roussel, de tous les stylistes qui associent mathématiques et musique/littérature) n’est pas sans lien « politique » avec l’importance des listes administratives dans le gouvernement du monde, des gens, du quotidien. Quelque part, tout est régi pas des listes. C’est une forme basique informative. C’est aussi la part redoutable et impressionnante par laquelle s’écrit des pages d’histoire atroces : par exemple l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. Par l’horreur et l’absurde, cette gestion industrielle de la mort, révèle à quel point la dimension insoutenable est inscrite dans ces listes bureaucratiques, à priori froides, sans affect.(Sans perdre de vue que la pratique de l’établissement de la liste a donné lieu à de belles aventures en art plastique…) On retrouvera le même protocole, avec une attention semblable aux listes et énumérations, dans le documentaire que Perec réalise avec Robert Bober fin des années 70 sur Ellis Island, lieu où la grande administration américaine triait les candidats à l’installation sur le sol américain. En juxtaposant une série d’extraits significatifs, en restituant des échantillons du discours de Perec via les CD disponibles, Philippe Delvosalle aura, je pense, rendu captivant et attirant, cet esprit de recherche poussé très loin par Perec, ses protocoles de travail littéraire et visuel créatifs, dérangeants. De quoi nous inspirer, raviver nos envies d’explorer les musiques, les films, construire nos propres protocoles de curiosité constructive. (PH) – Georges Perec dans les collections de la Médiathèque.

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Drôles d’oiseaux mages

Le chant des oiseaux, Albert Serra, 2007

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C’est un film en noir et blanc, parfois plutôt tout noir ou plutôt tout blanc, et qui joue sur ces traversées sans contours où décors et personnages s’indistinctent, engloutis ensemble dans les ténèbres ou soulevés d’un même éblouissement révélateur,  où tant le scénario que le montage se délitent, font dans l’éclipse, se désertifient. La narration, plusieurs fois, rompt le fil, dévisse dans l’abstrait. Elle quitte son orbite dans laquelle pourtant une tradition millénaire l’avait inscrite car, l’histoire, le prétexte, on la connaît archi bien, il n’est même plus nécessaire qu’on nous la raconte ,c’est celle des Rois mages. Tellement plus besoin que le réalisateur en retire les os et les articulations, d’une certaine manière, et qu’elle continue quand même à fonctionner dans sa superbe indigence. (Comme si dans la blague « tiens toi au plafond je retire l’échelle », et bien, le mec sur l’échelle ne tombait pas une fois l’échelle partie. Comme les poulets au cou tranché qui s’encourent plein d’espoir.) Le travail sur les ombres et les lumières est plein de caractère, pas somptueux non, ce n’est pas le mot, le résultat n’est pas « lisse », au contraire, sophistiqué certes, mais plutôt austère, viral. Dans le sens où y a là un principe même de narration, lumières et ombres émanant des corps, du sable, des rochers, des arbres, en alternance, comme un fluide dialectique qui serait la narration même, principe narratif contagieux qui attaque, détrousse, désoriente toutes nos représentations bien apprises  de cette scène biblique. Plus que dans ce que fond les personnages et ce que montre leur évolution erratique, et pourtant téléguidée, c’est dans les flux du noir et blanc qu’il y a une trame, un suspens, des surprises, des accidents, une syntaxe imprévisible, désarmée,désarmante… Ce qui m’intéresse le plus, en deux temps ! Premier temps: malgré ses airs d’OVNI, de défi cinématographique, d’esthétique délibérément radicale et bien conduite, après un certain temps, quand il est clair qu’il ne va rien se passer, qu’il n’y a rien à attendre (même si, pour maintenir son intérêt, on peut projeter de petites suspens, du genre : « verra-t-on Jésus ? »), je m’interroge sur la réussite de l’entreprise. Avec un retour vers un questionnement basique dès qu’il s’agit d’une réalisation hors normes : comment juger de sa pertinence, vu qu’il y a peu de comparaison possible (Cfr. Arthur Danto) !? Ensuite, je serai honnête, je ne suis pas épargné par des points d’ennui (mais comme je dis régulièrement aux jeunes –et il faut le leur dire-, il est normal de s’ennuyer). Deuxième temps : plusieurs jours après, quand des bouts du film se reconstituent dans la mémoire, ça explose, ça irradie, attention chef d’œuvre, merveille enchantée, les Rois Mages de pacotille illuminent le cerveau, l’embrasent, images rapides d’un spectacle exceptionnel !  Les Rois Mages, en fait, sont trois acteurs amateurs, des paysans, affublés de déguisements approximatifs, couronnes jouets, qui errent dans l’immensité de la nature. Ils marchent, titubent. Dans un sens puis l’autre. Contournent ou escaladent les obstacles. Les déambulations ont quelque chose de primitif et d’abstrait à la fois. Les premiers mots qu’ils échangent –et qui sont attendus comme le début de quelque chose qui manquerait- sont à peine audibles, comme les syllabes d’une langue inconnue, oubliée. On dirait un monologue intérieur à trois. (Si ça peut donner une idée !) Puis il y a diverses considérations ébauchées, sur la direction à prendre, sur l’art d’être bien couché à trois sur un matelas improvisé de branches et d’herbe, et enfin, quand même, des interventions qui raccrochent au texte canonique de la légende « là, l’étoile », nous ne la voyons pas et d’ailleurs la nuit semble bien brumeuse, et soudain ils semblent avancer de façon plus déterminée.  Pourtant, malgré la rareté du langage parlé, c’est un film littéraire : il se reconstitue dans tout son éclat quand on se le raconte avec des mots, quand le cerveau tente de se l’approprier en organisant une phrase ou deux censées clarifier ce que j’ai vu sur l’écran, ce que j’ai ressenti. La syntaxe s’organise avec des matériaux, des références qui ne sont pas que cinématographique. Ce sont des Rois Mages très beckettiens. Ils accomplissent leur destin spécifique dans la marge, de façon décentrée, sans rien de « remarquable », presque à l’aveuglette. Alors que, dans notre culture, ce qu’ils cherchent à célébrer est l’origine d’un grand récit fondamental et qu’ils marchent dans les traces d’un événement central, constitutif de notre histoire, le film réussit la prouesse d’effacer toute surdétermination et de montrer « comment ça se passe » avant que l’Histoire ne s’empare pas des faits. Ils sont, certes, bien « poussés » par une inspiration divine, il y a bien là une sorte de « messager », un ange dont le statut n’est pas très affirmé par le dispositif filmique, d’une identité elle aussi approximative (vous y croyez ou non) et ils ont, du reste, des rêves cocasses qui les persuadent d’avoir correspondance avec des anges, avec d’autres réalités, mais sans plus, pas plus que n’importe quel autre quidam « dérangé » par d’autres obsessions oniriques ou interférences de discours. Ils sont d’un temps où les séparations entre réalité et imaginaire ne sont pas encore très étanches, de même qu’ils semblent faire corps avec la nature hostile ou non qu’ils traversent, où ils dorment, mangent, piétinent, trébuchent, il n’y a pas encore de barrière tranchée entre l’humain et son environnement. Ce que contribuera à « régler » l’avènement de la religion. Il y a Jésus quand même. Enfin, après avoir bien tourné en rond, histoire de montrer que ce genre d’histoire es en elle-même une sorte de labyrinthe, comme toute pensée et représentation des commencements, ils aboutissent bien à une sorte d’étable en plein désert, et il y a Marie et Joseph et la présence d’un nouveau né (à peine entraperçu, il n’est pas la vedette), écrasés de chaleur, de pauvreté. Ils peuvent  enfin se soulager, « adorer » la mère et l’enfant, faire allégeance et déposer des présents symboliques, se reposer. Il sera fait mention d’un avertissement reçu en songe et enjoignant les parents de fuir en Egypte. Marie et Joseph ne semblent pas en transe, ils reçoivent les hommages des visiteurs incongrus comme n’importe quels parents à la maternité, sous le choc magique d’avoir donné la vie. Tout ça un peu dans l’indifférence. Il règne une étrange torpeur, une attente sans queue ni tête, enfin rien n’est présenté comme le début d’une épopée messianique. Puis, ils repartent, comme ils sont venus, les rois, « ouf, on ne reviendra plus, c’est trop loin ». Ils redeviennent plus loquaces, bonhommes, comme revenant à leur première nature, en retrouvant les forêts du nord, « on commençait à en avoir marre de tout ce sable ». Leurs fausses couronnes, leurs loques et fourrures leur donnent une subtile majesté. Il sortent du champ. Grains de sables bouffons perdus dans l’immensité de la terre, de l’eau et du ciel, indistincts dans le même noir et blanc, celui de la grande matrice à images originelles. L’Histoire peut commencer, transformer et transcender l’événement comme elle veut, la vraie vie se poursuit ailleurs, à la traîne de rois branquignols, superbes dans leur genre, sans royaume. C’est bien avec ce genre de récit que le cinéma doit continuer à être un cinéma-pensée et alimenter, renouveler notre imaginaire en le questionnant, en le déroutant. (comme l’ont toujours fait Straub et Huillet)  (PH) – La critique dans Le Monde –  Quelques photos du film – Entretien avec le réalisateur – Extrait sur Youtube –

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Journalisme sans qualité?

Alors que l’on parle de refinancer la presse écrite au nom d’une information démocratique et pour perpétuer une information de qualité, professionnelle, le licenciement brutal de plusieurs journalistes de qualité au Vif, interpelle. Le refus de grands quotidiens belges de publier, à ce propos, une carte blanche d’un collectif de professionnel du journalisme est encore plus troublant. Si de l’argent est investi pour soutenir les grands groupes de presse, est-ce pour financer cette mentalité du non-débat?  Ci-dessous: – un commentaire Jean-Jacques Jespers à propos du refus des quotidiens Le Soir et La Libre de publier la carte blanche.  – La carte blanche dudit collectif. (PH)

Le billet de J.J. Jespers:

– À la suite du licenciement arbitraire de quatre journalistes, dont la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d’actualité, Le Vif-L’Express (groupe Roularta), une « carte blanche » (texte ci-dessous) a été rédigée par l’Association des journalistes professionnels et par des enseignants universitaires responsables des principales écoles de journalisme à Bruxelles et en Wallonie. La publication de ce texte a été refusée par les rédacteurs en chef des deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique, deux organes de presse qui, par ailleurs, se posent en promoteurs du dialogue et du débat au sein d’une société ouverte. Le motif invoqué était que certains des constats mentionnées dans le texte pourraient s’appliquer à ces quotidiens eux-mêmes. Telle n’était pas l’intention des auteurs de la « carte blanche », mais il est révélateur que des rédacteurs en chef renommés croient déceler des mises en cause dans toute réflexion sur la gestion actuelle des médias d’information. Comme d’autres avant elles, les directions de ces médias, pourtant promptes à porter des jugements sur les attitudes des autres détenteurs de pouvoirs, se refusent à tout questionnement public sur leurs propres pratiques et préfèrent l’autocensure voire la censure. Ce faisant, loin de conjurer la crise structurelle qui frappe leurs entreprises, elles démontrent à quel point leur conception managériale de l’information en est l’un des éléments-clés. Les auteurs de ce texte sont tout aussi consternés par cette dérobade que par les faits qui ont motivé la rédaction de cette « carte blanche ». Contournant ce refus d’ouvrir – à peine ouvrir ! – une confrontation d’idées sur des questions essentielles, nous avons entrepris de faire circuler cette « carte blanche » par tous les moyens disponibles. Nous vous invitons à diffuser largement ce texte. Sa circulation démontrera la vanité de toute tentative d’étouffer le débat sur l’avenir du journalisme dans notre société. Jean-Jacques Jespers École universitaire de journalisme de Bruxelles ULB 

 La carte blanche: Un journalisme mis au pas

Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à quatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif /L’Express n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule hélas chaque jour dans le pays. La mise à l’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’à vingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève en l’occurrence d’une épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général. Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjà signalé antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui n’a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées. La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’ égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta– que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge. Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d’abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture à un thème moins vendeur. Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise un credo admissible. L’éditeur du Vif n’est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d’action. En Belgique comme à l’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis. Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent à cet égard une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion. A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face à la brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre là étaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales, qui en l’occurrence se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de la paisible entreprise familiale qu’aime à se donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait dès jeudi un arrêt de travail – comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie. La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier à nos yeux que le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux à court terme. Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés à l’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie concoctés au nord comme au sud du pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes ! – Pascal Durand (Information et communication, ULg) – Benoit Grevisse (Ecole de journalisme de Louvain, UCL) – François Heinderyckx (Information et communication, ULB) – Claude Javeau (professeur honoraire à l’ULB) – Jean-Jacques Jespers (Ecole universitaire de journalisme de Bruxelles, ULB) – Hugues le Paige (revue Politique) – Martine Simonis (secrétaire générale de l’AJP) – Marc Sinnaeve (Département de journalisme, IHECS)

Mort d’un indépendant en quarantaine

Appel à soutenir un passeur de découvertes musicales et littéraires.

La pseudo dématérialisation des supports, leur disparition de la vie de tous les jours, quoi, a des conséquences pénibles sur la qualité des commerces culturels que peut proposer un environnement urbain. Avant Internet et le piratage, la politique des majors (limiter les catalogues, autant que faire se peut, au rentable) a laminé le réseau de disquaires indépendants, en France comme en Belgique (et ailleurs) et considérablement diminué la capacité à rendre curieux les amateurs de découvertes musicales (les disquaires indépendants transmettaient des passions). Ainsi, de façon industrielle, le terrain était préparé pour encourager une tendance galopante du piratage (et les majors de pousser des cris scandalisés). Ce qui s’est passé pour le disque se reproduit pour le livre (mais le livre plus valorisé socialement sera aussi mieux défendu). L’annonce de la fermeture d’un vrai commerce culturel indépendant, disquaire-libraire imaginatif, stimulateur de pratiques de consommation différentes axées sur le désir, est une très mauvaise nouvelle. Dans une ville de l’importance de Bruxelles, ce genre d’espaces est carrément en voie de disparition! C’est invraisemblable. Je relaie le message de Maxime Lê Hùng (Matamore) qui co-organise une action de soutien à la Quarantaine. Non pas pour la maintenir ouverte, la mort est irrévocable, mais pour permettre à son animateur de payer une bonne partie de ses dettes!  – Voici L’Appel: 

Bonjour à toutes/tous,

De nombreux musiciens et labels indépendants (Matamore, Humpty Dumpty, b_y records, Résidence Baudoux, Spank Me More) s’associent ce samedi pour un marathon musical inédit où nous enterrerons, dans la joie et la bonne humeur, la belle utopie que fût la librairie Quarantaine.
« Fût », car, de fait, elle fermera définitivement ses portes ce jeudi… 
Quarantaine était non seulement le seul endroit au monde où on pouvait trouver tous les disques Matamore, mais aussi (et surtout) un formidable lieu de découverte (littéraire, musicale, filmographique, autres), où la relation commerciale n’était jamais un but en soi, mais plutôt un prétexte, un moyen pour provoquer la rencontre. Un endroit où, par la grâce d’Alain Georges, j’ai pu organiser une douzaine de jolis concerts intimistes entre 2005 et 2008, avant de mettre le cap sur Molenbeek. 

Et si vous ne pouvez/voulez pas vous déplacer ce samedi soir, il ne vous reste pas 36 solutions pour soutenir une dernière fois :
– soit vous vous bougez les fesses et vous rendez sur place (Rue Lesbroussart 43a à Ixelles) cette semaine pour piller gaiement ce qu’il reste à piller (jeudi par exemple, pour la soirée de fermeture)
– soit vous restez confortablement assis chez vous et achetez un disque Matamore (10 euros, pas cher) sur notre site d’ici samedi et votre argent ira directement dans la poche trouée de Monsieur Georges (pour rappel, c’est ici -> www.matamore.net/mail-order)

A samedi strait,
Maxime



LA CRISE DE LA QUARANTAINE
 
SAM 31 JANVIER
20.00 – 10 EUR

L’L
Rue Major René Dubreucq 7
1050 Ixelles
www.llasbl.be

Avec :
20h30 – 20h45 : SHARKO
20h45 – 21h00 : CARL
21h00 – 21h20 : CAFÉNÉON
21h20 – 21h40 : LE YÉTI
21h40 – 22h00 : HANK HARRY
22h00 – 22h15 : SAMIR BARRIS
22h15 – 22h30 : LOIC B.O.
22h30 – 22h50 : PATTON
22h50 – 23h05 : SYLVAIN CHAUVEAU
23h05 – 23h20 : HALF ASLEEP
23h20 – 23h40 : K-BRANDING
23h40 – 23h55 : QUENTIN HANON
23h55 – 00h10 : SUN OK PAPI KO
00h10 – 00h30 : JOY
00h30 – 00h45 : CODE314
00h45 – 01h05 : LE BARON 5

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.: matamore.net
.: disques | concerts | forum | agenda
.: 4 rue des mariniers 1080 bruxelles

L’avenir de la presse écrite nous concerne

presseNe faut-il pas inscrire les soutiens publics à la presse dans un plan large et ambitieux pour améliorer l’information démocratique sur culture, associant activement tous les niveaux de la lecture publique (littérature, musique, cinéma)? La presse écrite se porte mal. Là aussi le « faire soi même » via Internet, en quelque sorte le piratage à tous crins de la notion d’information, fait mal à l’économie journalistique. Cette notion de piratage inclut effectivement que ce qui compte est de s’échanger des « nouvelles », de faire circuler des « billets » qui font office d’articles de presse, sans pour autant que cela relève d’un réel travail de journaliste, d’une authentique écriture informative. Mais ce n’importe quoi dans la manière d’assembler et rassembler des choses et pratiques qui occupent l’esprit est aussi ce qui caractérise la grande majorité du piratage musical. La presse n’est pas frappée directement par cette évolution des pratiques : elle l’est via les retombées de la publicité qui préfèrent investir dans d’autres supports. Remarquons que cela objective le poids de la publicité dans la bonne santé de la presse écrite et donc sa dépendance à l’égard des annonceurs. Les sommes demandées pour sauver la presse écrite ne sont pas négligeables : 6 millions d’euros pour 2009. 50 millions pour les 5 ans. En ciblant sur l’aide à la conversion numérique. En France, les Etats Généraux de la presse ont conduit à établir un plan de 600 millions d’aide, incluant des abonnements gratuits pour les jeunes de 18 ans… Qu’il n’y ait pas de malaise : l’existence d’une presse professionnelle indépendante est fondamentale dans une société démocratique et il n’est pas indécent qu’elle soit soutenue, même financièrement, par l’Etat. Mais à quelles conditions et pour faire quoi ? Un syndicat de journalistes, en France, s’est surtout prononcé pour avoir les moyens de réaliser un journalisme de qualité. C’est bien le moins, mais qu’entend-on exactement par « journalisme de qualité » ? Comment définir cette qualité et la contrôler ? Par une sorte de contrat programme ? Disons que les moyens supplémentaires sont dégagés par les Régions pour aider les journaux dans leur stratégique numérique. La Dernière Heure sera-t-elle reconnue comme ayant droit qualitativement aux mêmes financements ? Il y a près d’une dizaine d’années que la presse, au niveau de l’information culturelle, par exemple, subit la pression de la publicité et de l’audimat et s’inscrit majoritairement au service du marketing culturel dominant (Relire « Le journalisme et l’économie », Actes de la Recherche en Sciences sociales, N° 131-132, mars 2000). C’est quand même le domaine primordial s’agissant de ce qui va modeler, façonner (dans le sens d’offrir les contextes d’individuation) les mentalités, l’esprit et les attitudes des publics. De cette « pauvreté » progressive de l’information culturelle (indépendante de la qualité intrinsèque de tel ou tel journaliste) qui se solde par une fragilisation de la curiosité, une volatilité de la curiosité en faveur du zapping et de l’immédiat, les institutions culturelles ont fortement souffert. C’est certainement un des vecteurs de baisse de fréquentation de certains services culturels comme la Médiathèque. Or, la Médiathèque (comme d’autres organismes de lecture publique) est indispensable pour fournir à la population une information objective, déontologiquement propre de toute pression publicitaire, sur ce que sont les musiques et le cinéma aujourd’hui. L’aide obtenue par la Médiathèque pour développer sa stratégie numérique, loin d’être négligeable au vu des ressources dont dispose la Communauté française, est pourtant bien en dessous de ce que réclame les Groupes de presse. Bien entendu, la presse a des moyens de pression plus significatifs qu’une association de prêt public. Néanmoins, il y a quelque chose d’illogique dans la différence d’approche, voire d’un peu indécent. Si les aides à la presse devaient se confirmer selon des objectifs qualitatifs, il me semble qu’il conviendrait d’approcher la problématique de façon globale et non pas uniquement au regard des attentes « intéressées » de la presse (groupes privés). Par exemple, en ce qui concerne la question d’une information professionnelle et indépendante de la culture, il ne serait peut-être pas déplacé de lier les aides éventuelles à la presse à celles confiées aux opérateurs culturels en matière de lecture publique (au sens large, littérature, musique, cinéma…) pour organiser une approche de l’information culturelle la plus indépendante possible du marketing des industries dominantes, la plus respectueuse des langages minoritaires porteurs de diversité, la plus curieuse de toutes les esthétiques, la plus soucieuse d’une ouverture des curiosités publiques. Penser un réel plan ambitieux de communication culturelle réunissant les différents acteurs pouvant être garant d’une offre différente et objective, premier élément d’une politique industrielle de l’esprit tempérant la main mise des industries. (PH)

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Terre natale déracinée.

« Terre Natale. Ailleurs commence ici », Raymond Depardon, Paul Virilio, Fondation Cartier, 21 novembre 08 >15 mars 09

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Raymond Depardon interroge le concept de « terre natale », une notion qui a peut-être vieilli, sent le conservatisme. Il donne la parole à une série d’individus cadrés dans leur terre natale. Quelques symptômes du coin de terre où ils vivent, d’où ils tirent (tente de tirer) leur subsistance, quelques paysages, sinon le film est constitué de gros plans sur des visages, sur des paroles. (Grand grand écran, qualité technologique au top !) L’objectif semble surtout de faire entendre des langues, minoritaires, des patois, des langues rares, parfois menacées. Musicalités de terres natales différentes. Musicalité des langues adaptée aux paysages (fausse impression, fantasmes ?). Terre natale comme des idées de plus en plus ténues, fragiles. Les mots, les paroles semblent toutes, dans leur particularité, hantées par une possible disparition, par une série de menaces qui posent sur la planète, sur la Nature (dont vivent la plupart des personnes témoins). Terres natales comme des îles où l’existence est de plus en plus difficile, raréfiée, des îles qui fondent petit à petit des conséquences des dégâts écologiques et spirituels. C’est l’habitante de l’île de Sein, pourtant bien habituée à vivre au jour le jour avec la mer, et qui évoque ne tempête où, vraiment, elle a eu peur, comme si l’île pouvait être submergée. Ce sont les deux Brésiliennes dans leur île-forêt qui se sentent comme encerclées par les blancs et ont décidé de résister coûte que coûte, ça semble être le but de leur vie. C’est la chilienne kawespar, d’une tribu de pêcheurs nomades, qui évoquent l’extinction du groupe. C’est la paysanne bolivienne qui n’a que la faim au ventre, qui subsiste avec des misères, comme subissant la pénurie d’une guerre permanente et qui n’aspire qu’à la mort. Les cordons reliant les êtres à leur terre natale sont usés jusqu’à la corde, ils vont céder, et hop, le grand déracinement est imminent (ce dont parle Virilio). Depardon présente aussi « Le tour du monde en 14 jours », les clichés ramenés d’un tour du monde d’est en ouest (Washington, Los Angeles, Honolulu, Tokyo, Hô Chi Minh-Ville, Singapour, Le Cap). Les « photos filmées » sont projetées sur deux grands écrans ouverts en portefeuille, presque dans le silence, parfois le bruit ambiant. 7 lieux, 14 jours, il confronte sa « terre natale » à ces ailleurs (physiquement si proches par les moyens de communication). Les vues sélectionnées sont intéressantes, elles restituent bien la particularité des mouvements quotidiens dominants des lieux observés, le rythme de vie singulier propre à chaque endroit. Et aussi la manière dont les habitants sont « pris » dans un ensemble de signes qui organisent la vie locale. Signes sociaux, signes urbains, signaux de signalisation, sens de la circulation. Le photographe a aussi eu le temps de ramasser une série de gestes rituels du quotidien (usages sociaux), des comportements spécifiques, des vêtements, des couleurs… En fait, toutes ces séquences peuvent donner l’impression d’être tournées dans un même lieu, une grande ville, avec des quartiers anciens et ultra modernes, des zones distinctes par communautés (Japonais, Indiens…) et située au bout du monde, en bordure d’océan. Paul Virilio, tête pensante de l’installation présentée au sous-sol, accueille les visiteurs, grandeur nature dans un film projeté sur un mur, marchant vers eux, exposant les quelques  idées qui ont inspiré son travail pour la Fondation. Il semble être immobile dans son mouvement comme si les pavés dissimulaient un tapis mobile dont il ne parvient pas à vaincre le contre-courant (et déjà il joue du paradoxe déplacement/sur-place, de l’inversion des pôles entre nomade et sédentaire…) . Il progresse dans un décor qui constitue une sorte d’enclave, fermée aux voitures, rangée de maisons semblables, ça s’appelle « Impasse d’enfer » et ça se situe à quelques pas de la Fondation. Précisément, il parle de sa vision d’enfer : « les raisons écologiques, économiques et politiques qui poussent à la migration, avec toutes les formes de tourisme forcé, vont bouleverser la carte de la terre, les repères géographiques et géopolitiques, c’est comme si la totalité de la population chinoise se mettait à voyager…dans ce monde de la mobilité, les villes, traditionnellement espace de vie fixes, sont les ports, les aéroports, lieux de transits (des « outrevilles »)… Le nomade devient celui qui se sent bien partout, dans son jet, son Thalys, dans l’ascenseur, à l’aise dans le mouvement grâce à ses moyens économiques… Le sédentaire, celui qui ne se sent chez lui nulle part, toujours déplacé malgré lui, subissant… » (Déraciné de tout mouvement qui aurait du sens en fonction d’un projet de vie, lié à l’identité, à l’accomplissement ; le mouvement contraint désaccomplit les individus, les prive d’eux-mêmes.) Il y a un accent catastrophiste dans la pensée de Virilio qui, personnellement, m’a lassé. Mais ses idées, ses formulations sont fortes et stimulantes, elles sont indispensables à penser une bonne part des altérations majeures du monde actuel. Les installations sont conçues par Virilio et scénographiées par des artistes et architectes américains (Diller Scofido + Renfro et Mark Hansen, Laura Kurgan et Ben Rubin). La première rassemble un grand nombre d’écrans, au plafond, tête en bas, où défilent des images journalistiques, essentiellement des extraits de journaux télévisés sur des catastrophes écologiques entraînant destruction de l’habitat et exodes, des migrants qui tentent de franchir les barrières qui les séparent de pays plus riches, des centres où l’on parque des réfugiés politiques, des clandestins à la dérive vers d’improbables terres d’accueil… L’impression que donne ce rassemblement d’images de nos organes d’information est saisissante : cela ne ressemble en rien à des images constituant un discours d’information et d’explication, mais plutôt à une multitude d’écrans de surveillance tendus vers les populations épargnées mieux nanties et qui surveilleraient ainsi les dangers grouillant aux frontières poreuses de leurs zones sécurisées, menaçant l’intégrité de leur territoire situé dans la bonne partie de la planète. La deuxième installation rassemble une impressionnante série de données sur les mouvements forcés de populations et leur impact sur l’équilibre global de la planète. Un vaste écran en demi-cercle, une énorme terre quasiment en 3D qui tourne sans cesse. Après chaque passage une série d’informations statistiques apparaissent dans une mise en scène infographiste magistrale, presque artistique (une classe visitait l’exposition : durant les films de Depardon, attention relative perceptible n’empêchant pas la valse des sms, des apartés, là, avec cette installation, leur intérêt était très remonté !). La montée des eaux : nombre de villes dont le devenir est aquatique, le dire est une chose, mais le visualiser grâce à ces représentations cartographiques en est une autre, l’imagination est frappée et intègre mieux l’importance du danger. Flux de populations générés par les conflits, depuis les années 90, chaque pixel en déplacement représente 10 personnes, et l’on voit la complexité progressive de ces mouvements ; les transferts d’argent des personnes déplacées vers leurs pays d’origine, tous les trajets sont visualisés, les quantités aussi, énormes, supérieures aux aides fournies par les états développés aux pays en développement. Les rythmes de croissance et décroissance démographiques, les changements de la balance entre population rurale et urbanisée, des chiffres qui s’affolent, donnent le tournis, au son de ces plaquettes qui tournent dans ces écrans annonceurs des gares et aéroports. Des chiffres monstrueux qui nous mettent sur le départ. Lequel ? (PH) – Lire le texte de Ph. Delvosalle sur « Profils paysans« . Présentation de Depardon par C. Mathy. Depardon, filmographie en prêt.

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Faisons marcher le cerveau (disent les murs).

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La crise, la nervosité des changements en cours, la circulation d’angoisse, la perte de confiance dans les moyens traditionnels de transmissions d’idées, de symptômes, de cris et de pensées… L’impression aussi qu’Internet est parfois un trou noir qui absorbe mais ne rend rien, la nécessité d’opposer à la dématérialisation (hypermatérialisation) quelque chose de matériel et proche du marché de l’unique, toutes ces conditions enchevêtrées (et d’autres) font que ça déborde vite et fort sur les murs (et ça se répand, des choses semblables apparaissent dans de petites villes)… Il y a cette frise de portraits de jeunes stylés tous personnalisant dans leur manière de « faire la tête » la pathologie difficile qui consiste à s’appeler « lacrise » en un mot. Sinon, les techniques utilisées pour s’imprimer dans le décor, pour laisser une empreinte de soi sur les parois de la caverne urbaine, sont multiples. Depuis la continuation des pratiques de lacération-déchirures d’affiches pour donner des formes abstraites abîmées de l’état mental jusqu’aux compositions travaillées de figures de papier, personnages imaginaires scotchés aux murs comme des espèces de passe murailles (les murs sont des écrans). On retrouve les contradictions de l’art : message direct, fuyant la pureté et la beauté de l’expression mais aussi recherche de la beauté même s le support et les moyens sont banals, dévalorisés… Il y a aussi d’étranges affiches lettristes au message finalement plutôt basique, histoire d’en revenir au bon sens : « pas besoin de lunettes spéciales faites marcher votre cerveau », qui sent bon aussi le slogan, la militance. Feuilles où l’on vient graffiter un renvoi au manifeste « l’insurrection qui vient », comme quoi, quelque chose de cette insurrection travaille les désirs… Et alors que dans certains séminaires, on déplore (à juste titre) les scénographies obsolètes de la muséographie, certaines vitrines ancestrales se posent comme des installations fascinantes (« Monster Melodies »), ça vit, les idées, les interventions hybrident les matériaux urbains. (PH)

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Chantier de la médiation culturelle

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Séminaire « Muséologie, muséographie et nouvelles formes d’adresse au public », séance consacrée aux « objets communicants : un lien entre l’espace du musée et les espaces numériques ». Je retiens surtout (en dépit de la perte des notes) des éléments très intéressants de l’intervention de Mme Joëlle Le Marec (ENS LSH). D’abord, les investissements consentis pour étudier et faire avancer les espaces de médiation culturelle semblent importants, réunissant les ministères de la culture, de la communication et des technologies, impliquant les travaux de chercheurs, des acteurs de terrain et des opérateurs privés. De ses diverses expériences et analyses de la perception, par les publics, de l’identité des différents espaces qu’ils traversent et où ils agissent, elle retire qu’il ne faut pas éviter d’engendrer une confusion entre le discours des différents espaces. Une institution culturelle doit avoir un discours d’institution culturelle (ce qui ne signifie pas que cela doit rester un discours inchangé !). Il ne doit pas se confondre avec les espaces du marché, commerciaux, qui s’adressent aux publics de manière complètement différente. Il ne doit pas non plus empiéter sur les espaces privés. Les échanges sont bien venus, pas les confusions. De même, en relatant une expérience de mise au point de matériel d’accompagnement pour une exposition, fabrication d’audio guides et de commentaires consultables par GSM, il est apparu que si le savoir-faire du partenaire privé était bienvenu, il n’était pas conseillé qu’il soit mis en avant. Le public réagissait mal s’il devait payer un « commercial » pour ce genre de service. Par contre, il considérait comme normal de rétribuer ce même service fourni par une institution. Les difficultés rencontrées d’autre part, tout au long de cette expérience, pour faire s’entendre les gens de terrain et les chercheurs sont instructives (conflit engendré par la manière de percevoir le « jargon » des penseurs en laboratoire !) : mais les « dépasser » donne de bons résultats, semble indispensable. Ce travail a permis enfin de battre en brèche la manière de voir du partenaire commercial qui voulait finaliser un produit très propre, fonctionnel, très « vendeur ». Un produit plus touffu, moins « propre », moins directement fonctionnel a plutôt été plébiscité. Le format « émission de radio » a été privilégié, plus de commentaires latéraux, parfois des digressions, plusieurs voix, plusieurs points de vue, voilà qui donne au visiteur une distance sur quoi s’appuyer, prendre un premier recul qui permet de mieux percevoir. – Vincent Puig et Cécilia Jauniau rapportaient les résultats d’une expérience menée à Beaubourg durant l’exposition « Traces du sacré ». Il s’agissait, pour dire vite, de travailler avec un échantillon de visiteurs, depuis l’amateur jusqu’au simple curieux. On leur donnait la possibilité de composer leur propre visite, dans le sens et au rythme qu’il le souhaitait tout en enregistrant leurs propres commentaires. Ces commentaires pouvaient ensuite être déversés sur le site de l’IRI, être consultés, commentés à leur tout… La participation a été faible. Il faut dire que le jeu proposé était sérieux, exigeant. La plupart des personnes se sentent « écrasés » par le commentaire du commissaire, considèrent que la matière de l’exposition était trop riche, trop dense et complexe pour oser s’exprimer, prendre la parole et divulguer ses propos. Ceux qui joueront le jeu ne s’attaqueront pas à la thématique globale mais réagiront à des œuvres isolées. Il y a aussi une certaine inhibition à vaincre : en pleine exposition, parler dans un GSM pour enregistrer ses perceptions, analyses, émotions, ce n’est pas si facile. Même si ce sera reconnu comme un exercice positif, aidant à mieux comprendre l’œuvre, à mieux retenir les émotions. L’espace sera aussi perçu comme mal adapté à ce genre d’exercice d’appropriation : quasiment pas d’espace pour s’asseoir, « respirer » durant sa visite, consulter, lire des notes, parler avec un médiateur, enregistrer un commentaire. L’espace muséologique, en général, est rempli, n’est pas conçu pour la convivialité, pour que le visiteur prenne du temps. Une des conclusions de cette expérience est qu’il est déplacé de faire réaliser d’une part une scénographie par un commissaire et d’autre part d’imaginer une intervention de médiation qui doit se greffer a posteriori sur le travail du commissaire. C’est dès le début de la conception de l’exposition qu’il faut intégrer le dispositif de médiation. La muséologie continue à fonctionner avec des schémas anciens. Bernard Stiegler évoquera à ce propos une exposition phare conçue pour Beaubourg par Jean-François Lyotard, « Les immatériaux ». (Exposition phare, encore régulièrement citée en exemple dans le milieu, mais qui fut un bide commercial.) À une question du public présent sur la distinction à établir entre une médiation à faire dans un musée de type archéologique et un musée artistique (relation aux esthétiques), Bernard Stiegler évoquera les catégories du jugement établies par Kant. Dans le cadre de musée de type scientifique, d’histoire naturelle, d’archéologie, il s’agit de jugement cognitif. En ce qui concerne la relation aux arts, le jugement n’a pas la même assise, il ne délivre pas le même genre de savoir. On est bien dans une autre dimension. Il rappellera à ce propos sa position établie autour de la figure de l’amateur : l’amateur, d’abord, est quelqu’un qui sait argumenter ses choix, argumenter sur les raisons qu’il a d’aimer ceci ou cela (peinture, musique…). Quelqu’un d’incapable d’argumenter n’est pas un amateur. Ce n’est pas pour autant un imbécile, c’est autre chose. Et on peut devenir très vite un amateur. C’est le rôle des institutions culturelles et de leur médiation. Ensuite, un vrai amateur, et cela en restaurant des convictions anciennes, est celui qui pratique. On ne saurait juger « correctement » qu’en ayant une pratique capable d’éclairer le jugement. Ce genre de démarche a certes l’avantage de radicaliser l’attitude que devraient prendre les institutions pour assainir la situation et dissiper une grave confusion : « là où l’on parle des publics culturels, il n’y a pas de public, il y a surtout des audiences, des « publics » qui consomment du marketing culturel, ce n’est pas la même chose. » (En ce qui me concerne, cette approche de l’amateur qui devrait « pratiquer » me dérange un peu : il y a beaucoup de peintres du dimanche, de poètes affiliés à des « cercles », tous étant très honorables mais marinant dans une culture du jugement très conservatrice. Je lis de la littérature, je vois des expos de sculptures, d’installations, de peintures, je regarde des films, j’écoute des musiques variées, comment pratiquer un peu de tout pour avoir une sûreté de jugement en chaque discipline !? Bon, je reconnais qu’avoir une pratique de l’écriture, fictionnelle, poétique, même journalistique, ça aide, même face à d’autres arts. Mais, une pratique de l’écoute, par exemple, assidue, comparative, confrontée à des lectures –théoriques, historiques- développent certainement un autre sens du jugement, rend possible un amateur de l’écoute musicale. Même chose pour la lecture, pour la visite d’expositions…). (PH)

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Autiste, héroïne malgré elle.

Sandrine Bonnaire, « Elle s’appelle Sabine », 2007

 Ce n’est pas n’importe qui, c’est Sabine. Pourtant, c’est le genre de personne qui n’est plus souvent considérée comme telle. Voilà un film qui entend remettre les pendules à l’heure. Filmer et penser. Ce n’est pas un caprice pour procurer un supplément d’âme à une actrice célèbre, ce n’est pas qu’un témoignage, c’est un réel film d’auteur. Le film pense amoureusement son sujet, ça se sent dans le soin apporté au montage (c’est au montage que le cinéma noue le plus ses relations avec la pensée), dans une tentative émouvante d’épouser et restituer le temps et la mobilité vécue de l’intérieur d’un organisme malade, en partie coupé du monde, pour essayer de comprendre et reprendre le contact (comprendre le temps de l’autisme, « Le temps l’a tuée. Le trop de temps qu’elle a passé à l’hôpital l’a tuée ». (SB) Par ce film, Sandrine Bonnaire s’interroge sur ce qui continue de fonctionner dans le cerveau et le coeur de sa sœur. Et se tourne vers l’avenir. Les images qu’elle assemble, par leur construction qui cherche à débusquer l’indicible, explorent la fracture, ce qui s’est passé, tentent de voir ce que l’on pourrait recoller. C’est plus qu’un « J’accuse », même s’il y a ça aussi, et à raison. Avant. Sa sœur a toujours été « différente », mais jolie, vive, presque autonome, elle circule à mobylette, fait du jogging, s’adonne à des activités créatives, inventions de poupées, piano… Les problèmes se cristallisent au fil de la désagrégation naturelle de la cellule familiale, les enfants qui partent, la mère qui reste seule… Une protection s’effrite, les repères disparaissent. Les angoisses s’accentuent au fur et à mesure qu’elle se sent moins entourée et les crises violentes, contre elle ou ses proches, s’intensifient. Plusieurs solutions sont recherchées mais les possibilités de se faire conseiller et accompagner correctement face à ce genre de problème sont peu probantes (la prise en charge des personnes handicapées, en France, est lamentable). Après diverses péripéties, Sabine Bonnaire se trouve confiée à un hôpital psychiatrique. C’est une piste par défaut à laquelle on doit se trouver souvent acculé. L’internement n’arrange rien aux angoisses et au sentiment d’abandon. D’où l’application de la procédure automatique, administrative, sans état d’âme, véritable engrenage infernal : camisole, isolement, bombardement massif de neuroleptiques. Après. En cinq ans, elle prend 30 kilos, devient méconnaissable, tremble, bave, n’a plus aucune autonomie et toujours pas de diagnostic. La réalisatrice posera la question avec pudeur : évolution normale de sa maladie ou effet du traitement psychiatrique ? De la transformation. Ce « devient méconnaissable » pose problème. En fait, on pourrait lui dire qu’on lui administre un traitement pour qu’enfin elle ressemble pleinement à l’image que l’on se fait d’une handicapée mentale. Jusqu’ici, elle dérangeait, elle semblait presque aux gens normaux. Une des spécialistes interrogée dans le film évoque cette manière de positiver l’autisme : « au fond, face aux angoisses ressenties, on peut dire qu’il s’agit d’une adaptation réussie, pour survivre. » Le traitement détruit cette adaptation, n’en veut pas, pas question d’être un « sujet », même un peu, quand on est anormale. Il faut végéter, être un « quasiment pas là ». Il y a, bien entendu, des questions de pathologie qui, dans certains cas, ne laissent pas beaucoup le choix ; mais ici, dans ce genre de profil clinique, une autre prise en charge pouvait certainement préserver la personne, ne pas la détruire. Bouleversant. Le film est bouleversant, juxtaposant des films souvenirs et des séquences actuelles (c’est par ce jeu là que Sabine devient « héroïne »), quelques éléments historiques et informatifs qui cadrent la situation. La manière de faire de la réalisatrice émeut beaucoup : pas d’apitoiement, pas de pathos, ça ne sert à rien, mais sonder le mystère de cette transformation avec objectivité et respect, ne pas instrumentaliser la victime pour se scandaliser, ne pas perturber le cadre thérapeutique dans lequel évolue Sabine depuis qu’elle a quitté l’hôpital… Si le contraste est saisissant entre avant et après, les images ne le manipulent pas. Bien au contraire, plus d’une fois, la caméra parvient à faire affleurer les vestiges de la beauté étrange qui habitait « la petite sœur » quand elle vivait encore « dans ce temps là ». Des éclairs de fierté, comme de compréhension profonde, émergent de la torpeur médicamenteuse. (Avec parfois l’un ou l’autre reflet diabolique car, au départ, elle devait avoir un sacré tempérament.)  Comme un signe que tout n’est pas éteint, que ça peut se reconstruire, avec patience. En diminuant les doses de médicaments, en apprenant les gestes quotidiens, en s’impliquant dans les activités, en sollicitant la mémoire, en encourageant la confiance par le respect de règles… (Elle semble très bien savoir ce qu’elle fait – mais c’est une interprétation- quand elle transgresse, comme dans cette manière de dire bonjour à la piscine: « va te faire enculer monsieur » suivi aussitôt de son retrait: « ne va pas te faire enculer »!) Digression. Ce n’est pas le cas particulier, je pense, qui bouleverse autant. C’est qu’il est exposé comme un parmi d’autres. Et qu’il aboutit à faire ressembler une malade à ce que la société psycho-médicale veut qu’elle soit. C’est le résultat d’un système qui, aussi en notre nom, entend régler la place et le sort des handicapés dans la société. Une sorte d’abandon social organisé qui se marque dans l’absence de solutions décentes pour l’accompagnement de personnes déficientes. Ce qui fait peur est la violence que le système fait subir. Et la puissance des moyens chimiques que détient l’Administration pour démolir un individu. C’est là, sur des malades « ordinaires », des traitements qui ont été utilisés sur d’autres « déviants ». Le potentiel des armes chimiques pour défendre la « normalité » est intact ! Ce qui me frappe aussi est une sorte de ressemblance au niveau de l’enveloppe corporelle entre ce devenir handicapé et les ultimes obèses américains (ceux qui, au supermarché, empruntent les voitures électriques pour circuler entre les rayons, emportant pop-corn et litre de coca) : le corps difforme, maladroit, l’esprit lent (mais sans neuroleptique du côté de l’obésité !). Finalement, ces obèses sont aussi le résultat d’une sorte d’abandon social en série par injonction de modèles qui les déconnecte de toute existence digne, physique et spirituelle. (PH) Lire article sur « Le moindre geste » de F. Deligny.

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Dans la piscine du peintre (David Hockney).

Jack Hazan, « A Bigger Splash »,  1974 – 

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C’est la représentation fictionnelle, au plus près du réel, d’une crise de créativité chez un peintre célèbre (David Hockney). Ce n’est pas un reportage qui explique pédagogiquement le style du peintre, enquête sur ses processus de création ou cherche à élucider les éléments d’un passage à vide. Un état de la peinture est reconstitué pour que chacun se fasse son opinion, son constat. Jack Hazan ne cherche pas à élucider le mystère, il cherche à cerner le mystère, à faire entrer dans le cadre de son cinéma les contextes et énergies qui, en se rencontrant, font que le peintre peint. Qu’il est un organisme-machine dont c’est la fonction première, qui transforme ce qui le traverse en réflexion-peinture. Ça peint, c’est une fonction vitale. David Hockney a élaboré un style bien à lui, c’est un peintre singulier et, là non plus, le film ne va pas révéler les sources de la singularité, c’est impossible et celui qui prétendrait le contraire manquerait probablement l’objectif de montrer la peinture. Jack Hazan organise merveilleusement, en délicatesse, une représentation de l’économie de la singularité. Comment elle fonctionne dans les relations avec les proches, avec la mode, la sexualité, l’amour, la mémoire, l’environnement urbain (Londres n’est pas New York), le design des voitures, la manière d’être en société, les platines pour microsillons, le dandysme année 70, les gros téléphones blancs, le genre de musiques… Rien que pour ces aspects, le film est un document exceptionnel. L’amant qui fait splash. Le peintre est hanté par une série de toiles réalisées en Californie et, de façon caricaturale, certains le désignent comme celui qui a peint les piscines Hollywoodiennes, image de l’essence de la superficialité. Jack Hazan va en dessous de la surface bleu scintillante. Il montre comment les moments noués autour des piscines dans une constellation de lumières, chaleurs, odeurs, bruits et libertés des corps se cristallisent en une sorte de relation idéale au temps, à l’être, l’image par excellence à partir de laquelle le peintre « théorise » sa peinture. Comme une sorte de bonheur suspendu qui, dans l’instant, passe rapidement, léger, insouciant et qui, au fil du temps, prend de plus en plus de profondeur complexe dans la mémoire. Tout, alors, semble partir de là ou y passer et repasser. Un nœud. Une épreuve. Sans doute est-ce lié au fait que son amant, associé à cet instant, le quitte et le laisse seul avec l’écho des splash et gerbes dans l’eau bleue. Le film fixe ce vide de la rupture et la manière expérimentale de se raccrocher à la toile et comment ça se digère et se transforme en moteur, en énergie. Le vide est palpable dans certains flottements relationnels, des pauses, ces petits riens qui ne servent qu’à se donner l’impression de « faire quelque chose », une oisiveté erratique, la manière anxieuse de se scruter dans la glace, sans aménité. Le modèle, attachement, détachement. L’amant reste modèle, il reste vivant dans l’univers du peintre. C’est l’occasion de présenter l’importance de la photo dans le travail de David Hockney. Le peintre le photographie en longues séries qu’il développe et scrute ensuite inlassablement, l’accumulation, la répétition des poses, des photos « presque » semblables lui permettant, probablement, de mieux capter ce qu’il veut transformer en peinture et que la photo ne montre pas. Ainsi, ce long travail sur le modèle comme empreinte de l’amant va normaliser la séparation. En même temps, à plusieurs moments, on assiste à des scènes où d’autres personnes, ayant servi de modèles, se confrontent aux peintures qui les représentent et qui les attachent à la singularité du peintre par le regard mystérieux qu’il pose sur eux. Ce qu’il crée à partir d’eux-mêmes et de leur cadre de vie (individuant). Ce qui est fascinant est le sentiment que David Hockney suit une trajectoire, influencée par les éléments du contexte et de la biographie, mais que rien ne retient. Il cherche sa peinture, point barre. C’est particulièrement explicite dans une conversation avec son ami galeriste qui lui reproche son rythme de production (seulement 6 toiles en un an) qui ne rencontre pas les attentes des nombreux clients qui veulent acheter du Hockney. Et particulièrement, dans cette période blessée, il aura mis 6 mois pour terminer une toile. Mais il s’en fout, le temps du peintre n’est pas celui du galeriste, encore moins celui des clients (du marché de la peinture), mais pas plus celui de l’amant, des amis, de Londres et de New York… Les personnages jouent leur propre rôle. Au rayon « film sur le processus créateur d’un peintre », ce film est aussi important que le « Edvard Munch » de Peter Watkins, même si les manières sont très différentes. Là où Watkins reconstitue les contextes familial, économique, social et politiques pour permettre de situer le peintre dans les forces qui le fabriquent, Jack Hazan tourne son film avec les vrais personnages, David Hockney est David Hockney, ainsi que tous les protagonistes. Il filme ça deux trois ans après les faits, soit ce « passage à vide » affectif et créatif, c’est presque une reconstitution à chaud. C’est cette proximité qui, paradoxalement sans doute, fait que ça ressemble à une fiction, à un point de vue, une interprétation (cet exercice de « rejouer » collectivement un épisode biographique est probablement aussi rendu possible par un certain état d’esprit à l’égard du théâtre, du cinéma, de la personnalité, caractéristique des années 70 et de ce milieu). Pour nous (enfin, de la cinquantaine à la soixantaine…), cette époque est encore proche, en revoir le décor nous en restitue charnellement l’esprit d’époque particulier. Cette édition en DVD est un événement (elle avait été précédée, du moins à Paris, d’une ressortie en salle.)  – Autre film de Jack Hazan disponible en DVD : « Rude Boy ». (PH)

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