Archives de Tag: sentiment amoureux

Corolles et mime dans le sang

coin d'herbe

À propos de : de l’herbe et des paysages – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, cerveau diminué, la Découverte 2016 – Morceaux de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleur) – Nathalie Blanc, Les formes de l’environnement, MétisPresses 2016 – Cai-Guo, White Tone, 2016 (Fondation Cartier, Le grand orchestre des animaux) – Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, Zones sensibles 2016 – 
coin d'herbe

Dans l’abrutissement de la perte, du renoncement, et l’impuissance obstinée à inverser les courants déceptifs et dépressifs en possibles ruissellements d’oublis que libérerait toute la matière environnante, il expose son cerveau et son corps à d’hypothétiques forces lustrales pour qu’elles les façonnent capables de réinvention. Une stagnation erratique où le mot « corolle » surnage, flotte et survole, tient lieu de mantra, corolle fermée, ouverte, figée ou battant comme un muscle cardiaque, harcelante ou effacée. Le mot régresse, se confond progressivement avec la chose représentée, plurielle et indistincte, quasiment irreprésentable et dépouillée de sens symbolique, perdue dans sa mémoire, peuple d’organes nomades au sein de son propre corps. Un murmure graphique de corolles qui répond polyphoniquement, par la répétition, à l’acuité du manque (de la plus belle fleur de sa vie) et l’engourdit. Ce mot-image, comme les guêpes qui fusent par magie d’un nid caché entre les plantes, prolifère à partir d’expériences gravées en lui. Il fouille sa bibliothèque, ouvre et parcourt des livres, à la recherche de descriptions florales qui l’auraient impressionné dans l’enfance et l’adolescence de sa vie de lecteur, de ces descriptions prises dans un subtil halo érotique et qui, au fil des ans, perdent leur caractère de fiction pour s’assimiler à des réalités vécues, des émotions vives plutôt que littéraires (et finissent, à vrai dire, par désigner des états intérieurs, des formes organiques et des humeurs). Pas simplement comme l’on peut être marqué par la beauté et la justesse d’une description, mais comme l’on peut l’être par la révélation d’un mode d’emploi primordial, vital. Une initiation à un savoir-être qui répond à une aspiration profonde. Il feuillette, tourne les pages, comme l’on revient sur ses pas pour revoir des lieux fugitifs où l’amorce d’une vie plus agréable s’est laissé entrevoir. Comme des coins d’herbes douillets où revenir se blottir en arrière. Se vautrer à rebours. Et, bien entendu, il exhume celle-ci, centrale : « Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières… », avec surtout, à la suite de cette disposition savante des corolles, atour vaporeux, fils de la vierge, brume suggestive, ce surprenant passage à l’acte « … qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. » (p.112) Peut-être, à l’époque, n’avait-il pas bien capté ce qui, aujourd’hui, relisant attentivement, le stupéfie de fond en comble, à savoir cette faculté de mimer la chorégraphie de ce peuple floral, microcosme de rites à observer et à pratiquer en miroir. La seule manière de rentrer en contact, pas avec les fleurs elles-mêmes, mais avec ce qu’il pressent derrière elles, dont elles sont les messagères. Le mime est alors une manière de procéder (peut-il en déduire) face à toute chose de la nature qu’il s’agit d’interpréter, c’est un exercice d’empathie cognitive, mais pas exclusivement, découvrira-t-il plus tard, réservé aux phénomènes naturels. Non pas que cela lui semble incongru, mais parce qu’il y reconnaît les mouvements corporels qui le travaillent chaque fois qu’il regarde, cherche à décrire, identifier tout ce qui, en conjonction avec ses trajectoires, peut générer du sens ou du non-sens, relier ou délier. Cela se passe aux tréfonds de cette corporéité plastique, mouvante. Et cela lui vient-il d’avoir lu ce livre, est-ce dans ces pages qu’il a appris à capturer tout ce qui le fascine, l’intégrant à une sorte de matière première, brute, qui engloutit tout ce qui importe pour lui, dont il ne peut mesurer l’importance ni même la signification, et d’où jaillira selon des mécanismes qu’il ne contrôle pas, des phrases, des images, les fragments de sa production symbolique. Chacune de ces productions venant appauvrir la masse initiale qui doit se reconstituer. C’est un bourdonnement moléculaire, entre matière et esprit, semblable au ballet d’abeilles dansant l’itinéraire pour transmettre aux congénères le plan d’accès à de nouvelles étendues fleuries, encore vierges. Le passage littéraire se termine par une vision établissant une comparaison entre la figure mimée et le mouvement de tête d’une jeune fille adressant une œillade aussi insaisissable que l’efflorescence, apparition qui révèle surtout la prédétermination érotique du coup d’œil, la volonté de traquer en toutes choses les signaux d’approche d’une « blanche jeune fille, distraite et vive ». Que l’auteur aimerait voir tomber du ciel ou prendre forme à partir des sonorités toponymiques des lieux dont la musicalité l’enveloppe, l’imprègne et le fait saliver. Il ne veut pas se laisser surprendre, au cas où elle se matérialiserait dans les giboulées de pollen des grappes fleuries, rester sur le qui vive, mais aussi, ce faisant, cette jeune fille, la construire petit à petit, la faire surgir de sa salive envahie par l’esprit des lieux, en préparer la consistance, la tirer de lui-même. Mais, plus largement, cette agitation mimétique, il la ressent comme permanente, disséminée dans les marges de son corps, dans l’entre-deux des organes, toujours sollicitée par les paysages traversés, les flores et faunes regardées, les situations subies, et correspondant à une fonction de sauvegarde, celle de recomposer sans cesse l’assise niée et minée par la linéarité imposée du réel. Tropisme calme mais persévérant, ténébreux et enragé ! Il lui faut sans cesse éviter que ne s’installe l’équilibre des forces en présence, une expression absolue épuisant l’expérience du réel, la totalité des émotions et impressions finalisées en construction symbolique consciente. Ce vers quoi tend, maladivement, comme vers la plus belle des transcendances, la soif de saisir et de s’approprier ce qu’il découvre. Soif mortelle. Il faut au contraire maintenir un déséquilibre et que la masse de cette matière irreprésentable, produite par le mimétisme animal, soit plus importante que la production symbolique. Maintenir ainsi la ligne de flottaison en laissant l’indicible reprendre le dessus, laisser croître l’opaque, le non élucidé. Il se sentait, non pas comprendre réellement la nature, mais s’y orienter facilement, conduit par de multiples intuitions, en affinité avec ce qui l’entoure, intégré au vivant. Et ce, de petites choses en petites choses, ou parfois, confronté à des occurrences plus vastes, complexes.

Dans son cheminement solitaire par monts et par vaux, autant extérieurs qu’intérieurs, réels et virtuels, ces deux plans en interpénétration constante, il repère régulièrement des coins d’herbe, des tapisseries de foins et de pailles, où il ferait particulièrement bon se coucher, pour peut-être ne jamais se relever, genre dormeur du val heureux, arrivé à bon port, ayant rencontré la balle meurtrière à lui seul destinée, aléatoirement. Enfin, son attention se fixe d’abord comme malgré lui sur de pareils enclos hors du temps. Des coins déjà connus qu’il revisite et d’autres qui sont le fruit d’une prospection, d’une attention particulière aux marges, aux accotements, aux talus écartés. À la manière d’un animal qui saurait, par instinct, que c’est là qu’il doit aller renifler pour trouver la bonne piste. Il les contemple longuement, recherche dans ces pans herbeux indistincts, les contours et les caractéristiques d’une couche où celle qu’il cherche se serait abandonnée et, ce faisant, il mime le dessin et le mouvement des herbes recevant la présence, les graminées mûres et la caresse des plantes qui y accueilleraient l’amie perdue, il épouse mentalement le matelas végétal, le balancement continu des hautes tiges, antennes protectrices, réparatrices. Il mime les existences se coulant dans le lit d’herbes fluides et y créent leur niche. Il crée et consacre ainsi, un peu partout dans les pays qu’il parcourt, des nids pièges où il espère un jour y voir l’oiseau rare qu’il rêve de prendre à nouveau. Des points d’appuis disséminés dans le paysage. Une sorte d’écriture. Mais ce qui l’intéresse le plus en prenant pleinement conscience de cette part du mime, c’est qu’elle signale quelque chose d’aussi voire de plus important que ce qu’il parvient à exprimer ordinairement par les moyens symboliques les plus usuels. Une zone où le non exprimé, le non-formulé, forme un magma vivant, perçue confusément vitale et une sorte d’auge intérieure où il aime se replier dans son mutisme. « Il existe ce que nous pouvons appeler une « intelligence sous-corticale » du mouvement, qui ne dispose pas de représentation explicite et encore moins symbolique, mais qui participe nécessairement de l’émergence de tout niveau symbolique. Dans la production de la pensée symbolique, comme dans ce qui peut s’exprimer conceptuellement, intervient ainsi un substrat présymbolique non codifiable, condition indispensable au développement de la pensée. Tout se passe comme si ce qui a été conceptualisé, ce qu’il y a de plus hautement symbolique, entraînait nécessairement à sa suite des éléments de ce substrat qui donne à la pensée sa substance. » (p.56) Cela le conduit à régresser avec délices, comme trouvant enfin une porte de secours, dans cette substance du présymbolique, le non-représentable accumulé depuis des décennies au cœur même de sa pensée éparse, velléitaire, comme condition de toute tentative d’énoncer ou penser quoi que ce soit, et comme préalable à toute possibilité de rester lié aux contextes simultanés et successifs, superposés, interpénétrés. Pas une poussée régressive tournée vers la fin pure et simple, mais la célébration d’un processus incompatible avec la linéarité comme modèle culturel autoritaire, unidimensionnel, que le management du storytelling, par exemple, propage de manière toujours plus incontournable, forte servitude narrative. Échapper à cela équivaut , selon les normes, à une désertion, qu’il faut au contraire transformer en joie. « La conscience réflexive qui « dirige les opérations » ne fonctionne pas comme une phrase que l’on déroulerait linéairement. Le processus de pensée symbolique, dans son insularité, fait que cette personne combine en permanence un fonctionnement « linéaire » ou « logico-formel » avec des sensations de son corps, des aperceptions par lesquelles elle est affectée et qui ne sont pas représentables. Le corps « s’engage », interfère en permanence. (…) Notre corps, en interagissant avec son environnement, incorpore ainsi des segments non représentables, mais qui sont la condition même de possibilité de toute représentation. » (p.76) Se replier dans le non linéaire, ne plus être soumis à l’unidimensionnel et sa droite de certitudes, c’est comme retrouver enfin sa vraie nature, le rythme qui lui convient, la possibilité de ne plus être complice de tout ce que le linéaire (autre nom du rationnel) signifie en termes de domination, d’impositions de lois arbitraires, d’assujettissement du vivant. Dès lors, ne plus se sentir coincé dans le temps réel et ses calendarités prolétarisantes. « Le propre du fonctionnement du cerveau est au contraire de ne jamais réagir en « temps réel » : le cerveau « sain » prend son temps ; autrement dit, le temps physique linéaire n’est pas le sien. » (p.25) Le mime intérieur, tropisme organique par lequel le cerveau – non localisé, présent dans toutes les parties du corps – imite ce qu’il voit, fabrique de la connaissance tacite sur tout ce qui le touche, correspondant à cette incorporation du non représentable. C’est en restant prioritairement à l’écoute de ces mouvements intérieurs, répliques intestines de ce qui se passe dehors, que peu à peu s’estompent les frontières artificielles et inculquées par l’éducation entre lui et le vivant, lui et les autres espèces. Et la totalité de ce qu’ont engendré ces processus mimétiques, au fil du temps et des trajets, face aux innombrables paysages traversés, se réactive, concentrée en une seule expérience, en quelques secondes foudroyantes, quand son visage s’approche du ventre nu de la jeune fille providentielle, la peau aussi douce qu’un voile immatériel où frémit une brise sans origine distincte, tous ses sens absorbés en ce hors champs incarné, soyeux et parfumé, quasi impalpable, miroir embué de son activité sous-corticale. Il lui semble revoir et humer simultanément, avec une précision effrayante, comme s’il se rappelait exactement les lieux, l’heure, les lumières et la plasticité particulière de chacun de ces écrins de verdures, chacun de ces refuges d’herbes, à priori plutôt banals et impersonnels et revêtant soudain dans son esprit des qualités esthétiques différenciées, personnalisées, en accord avec les rêves de s’y enfouir avec celle qu’il n’a cessé d’imaginer et qui aura changé d’apparence selon les époques tout en restant la même, toute ces variations apparaissant après coup dans les strates des berceaux végétaux, jamais pareils, appartenant à des paysages et des âges distincts, éloignés les uns des autres et pourtant appartenant à la même famille. Le plaisir exquis qu’il a à se vautrer dans ces couches bohèmes n’a d’égal que le plaisir qu’il peut prendre à épouser les méandres de phrases où s’entremêlent des temps différents, des destins croisés, des plis complexes de mémoires, enchevêtrement qui ne prend forme et consistance qu’à force de relecture, qui n’épuise jamais son substrat présymbolique, buisson littéraire où agonise la dictature du simple trait dans laquelle, chaque jour, il dépérit un peu plus, comme un poisson hors de l’eau. Par exemple, en lisant ce passage où le jeune Proust, dans l’ambre trouble de son rêve, compare ce qu’il éprouve dans la réalité de l’intérieur de Madame Swann à ce qu’il en imaginait quand l’accès lui en semblait absolument chimérique et où, de plus, il rencontre les projections de Swann lui-même, à l’époque où ce dernier tentait par tous les moyens de transmuer l’intérieur insolite d’Odette en espace commun. « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s’applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où y touchons – et pour être plus certain que ce soit bien eux – le prestige d’être intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer l’état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n’a plus le champ libre : la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent l’entrée de notre conscience et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux que sur la forme, restée libre, de notre avenir. (…) Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d’un lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu’émettait à l’infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus lointain, le homard à l’américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d’analogue : car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement l’appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre encore, celui que l’amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et à lui qui lui était apparu si inaccessible… » (p.537-538)

C’est pour se sentir tout entier pris dans une économie libidinale produisant du non-linéaire, qu’il a toujours été avide d’échanges à distance, être ici et là-bas, avoir et ne pas avoir, présence et absence simultanées. De ces correspondances qui cultivent la non coïncidence de l’amour, jusqu’à la quintessence. Aussi a-t-il accueilli avec bonheur le message stupéfiant qu’elle lui envoie sous l’intitulé « avant la nuit ». Soudainement, après une très longue période d’absence, de disparition, littéralement de rupture. Comme si, durant ce silence et cette obscurité, ce qui les avait relié un temps bref, n’avait fait que croître, se ramifier, à la manière d’un rhizome souterrain qui, soudain, jaillirait, libérant dans l’atmosphère un nuage de corolles évanescentes, magiques. Tableau d’une intimité offerte, toujours en train de se partager. Ce qu’ils ont initié continue son existence dans un plan parallèle. C’est peu de choses, somme toute, plutôt laconique, et bouleversant. C’est la photo de cet instant féerique avant l’abandon de l’endormissement, fait de lecture à même les pages étalées de la nuit, tout le corps pris dans la lecture, commençant à y faire sa couche, à rêver, dans une sorte d’organologie érotique où la matière lue irrigue tous les sens et se traduit en caresses. La main tapie entre les cuisses prenant le pouls d’une berceuse intérieure. Le cadrage est sommaire, selon les possibilités réduites du selfie, captant le grain particulier de l’heure et les nuances de l’ambiance dans la chambre (à peine entrevue). Du cou aux genoux. Le pull est de ces vêtements que l’on use à force de les porter, tellement on se sent bien dedans, et qui finissent dans une douceur fondante, couleur et textures indistinctes. Presque plus une étoffe, juste une idée, comme ces doudous usés, précieux, parfumés. Il épouse tellement bien le buste que celui-ci semble plus que nu. La jupe courte est déboutonnée et relevée, esquissée. Pull et jupe sont comme des lambeaux nocturnes, des brumes narcotiques qui enrobent le corps, des fragments de paysage vaporeux. Le visage n’est pas visible, coupé, mais la physionomie de ces éléments paysagers fantasmatiques ne le trompe pas, est tout autant expressive et singulière. Les cuisses ouvertes sont, elles, aussi fascinantes qu’un totem illuminant les ténèbres, sous une fine pellicule givrée. Le bras s’enfonce dans les bas transparents, laissant entrapercevoir une fine lisière de ventre lisse. Sous le voile nacré du nylon, fine brume qui s’épanche au point de rosée, les doigts réunis touchent et enveloppent la corolle de l’intime, à l’intérieur d’une gangue précieuse qui protège du temps qui passe. Palpitation d’ailleurs. On dirait un papillon au repos, ailes repliées ; il se souvient l’avoir vu voler, frôler sa peau, butiner sa sueur. À l’arrière-plan et tout autour, presque imperceptibles dans la pénombre, différents reflets dessinent une constellation, un coin du lit, un angle de table de travail, des ciseaux, un bijou, un verre, des formes géométriques blanchâtres. Quand il zoome pour explorer la photo par gros plans, et identifier les planètes lointaines qui scintillent et tournent autour de la lectrice, il devine, très pixellisés et presque indistincts, des détails qui l’aspirent et lui donnent la conviction de se dédoubler, tapi dans la pièce où la jeune fille se caresse. Il croît y être ou y avoir été. Il y a ainsi les signes de sa dernière tentative de partager ce que remuent ses pensées maniaques, répétitives, dans les parages d’un autre être réceptif, capable de lire ce qu’il ne peut qu’ébaucher. Ce sont quelques détails, des restes, des reliefs de leurs rencontres. Presque des débris astraux. Lambeaux surréalistes. Il reconnaît ainsi, sur une feuille volante dépassant d’une colonne de papiers, sa propre écriture, manuscrite, qu’il ne se souvient plus avoir pratiqué pour une autre personne qu’elle (étant tout entier greffé à son clavier). « Ainsi, donc, oui, je lui écrivais, peut-être encore ? » « Ce geste produit des traces mnésiques spécifiques, qui impliquent d’autres dimensions du cerveau que celles mobilisées par la simple frappe d’un clavier. Écrire à la main est une pratique qui territorialise ce que nous sommes en train de penser. » (p.62) Chaque fois que, sur l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, réapparaît cette photo « avant la nuit », c’est un choc, le coup de foudre se reproduit, dans une sorte de vide, réalisant que quelque part dans le cosmos, alors qu’il avait l’impression d’être oublié, d’être le seul à entretenir le souvenir, elle n’a cessé de le lire, reprenant ses bouts de textes par intermittence et s’y abandonnant corps et âme. Au point d’en être émue et d’y forger des caresses qui la soutiennent dans l’errance. Il aperçoit aussi, rendus phosphorescents dans la nuit par les attouchements que la jeune fille se donne, des fragments photographiques de choses vues en sa compagnie, des cartes postales de peintures, des bouts de livres et d’objets échangés, des bibelots liés à des lieux où ils se sont tenus et redevenus vides, un herbier collecté lors de leurs promenades. Tout un décor commun par-delà l’absence. Ce qu’il contemple, sidéré, ce n’est pas une histoire qui continue sans lui, dont il aurait été éjecté, mais au contraire qui se poursuit avec des germes de lui, grâce à lui, même si il a dû emprunter, depuis, d’autres histoires et cheminements. Ce qu’il croyait rompu ne l’est pas. Il n’a jamais aussi bien senti ce que signifie mener plusieurs vies simultanées. Elle lui montre comment elle entretient la flamme, comment elle s’immerge dans leur bulle de plaisirs. Comment elle le garde en lui et ne le laisse pas s’échapper. Ses doigts habiles, qui savent où toucher et doser la friction pour atteindre le plaisir seule, là où ils allaient ensemble, le convoquent, le somment de venir. Non, d’être présent à distance, de la visiter et la prendre en fantôme. Elle a capté quelque chose de lui, de cette part non représentable où il sent que sa singularité enfonce ses racines. Elle l’a ingéré et le fait fructifié en elle, c’est un morceau de lui, séparé, qu’il ne pourra jamais réintégrer. Et dont la nature n’est pas non plus de préparer des retrouvailles, une nouvelle union. Néanmoins, il y est impliqué, il ne peut que difficilement se passer d’un lointain droit de regard, il a besoin d’avoir des nouvelles, être informé de ce que ça devient. Et probablement héberge-t-il le même processus à propos de ce qu’il a dérobé chez elle. Il pressent, dans ces étranges phénomènes, un nouveau rapport cognitif au monde visible et invisible, très fécond en nouvelles connaissances dont le fil l’éloigne sans cesse de toute totalité, mais au contraire feuilletées de communications entre de nouvelles parties interconnectées, source de nostalgie. « C’est pourquoi l’on peut parler d’une nostalgie de la connaissance, puisque, en désirant s’unir à la « chose », on n’accède, au cours du processus, qu’à l’interface de la connaissance. Or cette « nostalgie » n’est pas liée à une erreur ou à un défaut dans l’activité de connaître. Si celle-ci ne permet pas de parvenir à la totalité, c’est parce qu’on est toujours dans un processus dynamique de coproduction et non dans un dévoilement du caché. » (p.44) Ce qu’elle montre n’est pas simplement un plaisir solitaire, à distance, jouant avec des images de lui et d’eux, mais une coconstruction dans l’espace, une traînée de vie qu’ils continuent à produire dans le vide. Ce massage doigté est un courant presque figé qui le reconduit aux confins des formes et informes. Pourquoi est-ce beau, de cette beauté d’un amour sans limites   ne cherchant plus la jonction physique pour s’affirmer, de cette beauté éprouvée devant un paysage de champs sillonnés, ponctués de rares végétations expressives et, ici ou là, dans les lignes ou accotements charnus d’herbes, d’un personnage obstiné qui trace sa route ? Il ne trouve plus de mots, la fabrique des idées ou des images, à la manière d’un organisme produisant de nouvelles cellules pour se régénérer, libère des corolles de toutes sortes, métastases de cette image « avant la nuit ». « L’engagement esthétique qui puise dans un fonds ingouvernable de ce qui nous sollicite, génération après génération, individu après individu, vers la possibilité de se confronter ex nihilo à la manière de réaffirmer sa présence, sa possibilité, donne la mesure de la profondeur de l’origine des formes. » (Nathalie Blanc, p. 81) Son origine et sa fin du monde. Il regarde, se désaltère, et pourtant est envahi par l’impression, en frissonnant devant cette preuve d’infinie tendresse dont il ne peut se passer, de contempler une béance aveuglante, terminale. Cratère astral d’où irradie l’absolue énergie, originelle ou apocalyptique, lactée ou létale, non pas de manière éternelle mais s’épuisant, chant du cygne du vivant. Traversant la représentation d’une masturbation spectrale, iconique, il baigne soudain dans l’atmosphère d’une dernière cène, toutes ses composantes paradoxales, ses contraires se réunissent comme une faune plurielle, prédateurs et proies silencieux, cicatrisés, humant et lapant leurs brûlures de vie, à peine nés ou ressuscités, pour s’épancher dans une immense lumière blanche, sans bords, où se réfléchit la frise bleutée, déchirée, d’une biodiversité en sursis, tête en bas. Se sentant ainsi dispersé, fragilisé, incertain. Attendant de passer vers la vie, vers la mort. (Pierre Hemptinne)

coin d'herbe

coin d'herbe coin d'herbe coin d'herbe coin d'herbe Cai Guo Cai guo Cai Guo Cai guo Cai Guo Cai Guo coin d'herbe corolles

Visitations, résurgences et biens communs

Résurgence

Librement divagué de : Pierre Dardot et Christian Laval : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle » (La Découverte, 2014) ; Laszlo Krasznahorkai, Guerre & guerre, Editions Cambourakis 2013 ; Thomas Monin, Aurora, col de Fambetou au Pic Saint-Loup (« Aux abords des paysages, métaphores ») ; Claude Lévêque, Le bleu du ciel, Rodez…
résurgence marte

À la nuit tombée, il observe un jardin accablé par la canicule, un verre de vin à la main. Il est loin de chez lui, posé là comme un corps étranger et, s’intégrant petit à petit à ce qui l’entoure, il entame déjà, malgré lui, un processus d’ancrage, presque une auto-fiction spontanée et gratuite. C’est à la mesure de ce sentiment d’être coupé de ses activités coutumières, suspendu, déraciné et désactivé. C’est presque délicieux, signe distinctif des vacances, et néanmoins non dépourvu d’appréhension. Interstice entre exaltation et abattement, nouveauté en perspective d’une part et renoncement à ce qui était en cours d’autre part. Les plantes, domestiques ou sauvages, sont exténuées, vivent au ralenti, réduites aux fonctions vitales minimales. La sécheresse les a presque complètement minéralisées et leur donne cet attrait irrésistible des choses lévitant entre le cadavérique et le sommeil habité de rêve. Lui aussi se sent résumé aux quelques gestes ténus qu’il effectue, retranché dans le peu que son organisme parvient à capter. Le temps de humer la surface du vin, les yeux clos dans cette intimité humide de l’ivresse, et, relevant la tête pour embrasser du regard l’étrangeté du jardin d’un soir, il étouffe un cri d’émerveillement. Une nuée de fleurs pâles, luminescentes et volatiles dans la pénombre, captant une brise imperceptible aux autres êtres, a surgi, là, à portée de main. Pâles et brillantes comme des ailes de papillons. Il n’y avait rien quelques secondes avant, rien que broussaille sèche. Ce surgissement a quelque chose d’infiniment délicat et de bestial, même si ce qualificatif semble exagéré, il est au plus juste de ce qui le frappe et révèle une relation excitante à la chose apparue. Comme par substitution, reliée mystérieusement aux désirs latents et polymorphes qu’entretiennent en lui les réminiscences de sa dernière expérience amoureuse, déjà enfouie dans le temps, disséminée, de plus en plus insituée, lui appartenant de moins en moins sans pour autant se dépouiller de son sens. C’était comme si ce qu’il craignait de perdre en s’éloignant de ses habitudes – de son cabinet de lecture où l’inlassable et balbutiante interprétation de textes atténue l’impact de la séparation – se manifestait à distance pour le rassurer. « Où que tu ailles, le fil des pensées qui te constituent, qui se nourrissent de toi et, allant et venant, en nourrissent d’autres ensuite, dans les airs, poursuivra son cheminement, ses recherches. » Il reconnaît dans cet éblouissement les pétales qu’il a mis à sécher, il y a quelques jours, avec l’idée de collecter les dessins floraux qui lui semblent illustrer le langage informel qui s’établit à distance avec la disparue. Pas vraiment un herbier, mais une collection de formes abstraites entre animalité, humanité, plantes, objets, bouts d’êtres hybrides témoignant de ces empathies qui l’effleurent, l’interpellent et l’invitent doucement à repenser les manières d’être au monde, respectueuses des essences inappropriables, défaisant les systèmes possessifs, inspirant des pratiques de partage, spirituelles, matérielles, en tout cas exploratoires, hors de toute linéarité et binarité. Désireux d’apprendre qui est précisément cette plante qui l’illumine, il fouille une flore, interroge des connaisseurs et apprend qu’il s’agit d’une onagre bisannuelle, dont un des noms communs est « belle de nuit ». Cette visiteuse inattendue, émissaire de l’amante évanouie dans l’univers, le réconcilie avec le départ et le mouvement, lui rappelle que le travail de langue qu’il poursuit n’a pas de lieu assigné, pas de cocon, pas de bureau, il est immanent au contact avec toutes les choses qui passent. Que ce soit à la table d’écriture ou à la dérive dans la visite vacancière d’autres pays, la fabrique continue, il n’en a d’ailleurs pas la maîtrise absolue, il n’en est qu’un maillon. « Le pouvoir qui est immanent à la langue, du moins aussi longtemps qu’elle est vivante, est celui de « faire émerger le nouveau » par voie d’autotransformation, c’est-à-dire de faire apparaître de nouvelles significations autrement qu’à partir d’éléments de signification déjà disponibles. » (Commun p. 442) Et c’est ce fil d’émergence du nouveau qui le relie à la disparue, la perte engendrant la réinvention, par le biais d’une correspondance imagée soutenue d’une discipline mentale cherchant sans cesse à dire, écrire, décrire en quoi les retombées de cette expérience modifient son réel, sa relation aux choses, se mêlant aussi, bien entendu, à toutes sortes d’autres influences contextuelles. Sans début ni fin.

Il chemine sous le soleil à l’intérieur d’un immense cratère qui pourrait figurer la béance mythique des songes. Il parcourt les sentiers tracés – parfois à peine dessinés mais fine survivance d’usages millénaires – sur les flancs de ce cirque, petit point perdu dans les couches géologiques dont la configuration actuelle, non clôturée, est le résultat de processus amorcés il y a deux millions d’années. Même pour un profane, ce que raconte le site sur sa formation, sur l’action du vivant à travers les roches, les gorges, les failles, les végétations accrochées en boules aux pentes calcaires lisses ou balayées d’éboulis, subjugue, enferme dans la peau d’un somnambule traversant un paysage lunaire. Récit tellurique multidirectionnel. L’origine de ce qui est là sous les yeux est ce qui s’est formé aux fonds des océans, sédiments se transformant en roches, marnes, dolomies, selon une échelle temporelle qui ne peut que rendre ridicule celle de l’humain qui y chemine. La configuration actuelle résulte de poussées magmatiques qui firent émerger des eaux un vaste plateau que fracturent ensuite des mouvements tectoniques. Des failles s’ouvrent. Il faut encore des millions d’années pour que l’érosion, en fonction des ruissellements évolutifs et de la nature des roches, mène à bien son travail de modelage (momentané). Sans être capable d’identifier précisément les différentes traces de cette histoire, en cheminant dans cette espèce de cathédrale souterraine à ciel ouvert, il se fait pèlerin processionnel célébrant la création non divine de la terre. Perdu dans les circonvolutions du cirque pétrifié par le soleil, marcheur de l’intérieur, méditant l’organisation et le devenir de ses propres couches sédimentées qui forgent sa petite histoire et qui, mises en contact avec la puissance évocatrice d’un tel environnement naturel, lui rappellent n’être qu’un grain dans l’immensité, tous les devenirs, infimes ou immenses, placés en miroirs, imbriqués. Ses pas réguliers dans les cailloux et la poussière, la lumière aveuglante, le regard happé par le vide circulaire l’engourdissent d’une douce hypnose, l’impression de descendre le long des parois tantôt arides tantôt boisées, comme suivant le pas d’une vis tournoyant vers le gouffre des désirs enfouis. Il n’est qu’un touriste qui en croise d’autres dans ses pérégrinations, mais il est aussi, isolé, refermé sur lui-même, un égaré effectuant une descente orphique. Son corps ainsi que tout ce qui l’entoure s’enveloppe d’une légère transe onirique, de cette volupté qu’il éprouve quand, plongeant dans le sommeil, il cède à une raideur cadavérique aux confins de la fabrique du rêve, là où les sens sucent les racines de l’irréel.

Cette indolence ambulatoire est déchirée de temps à autre par des apparitions, ténues et éparpillées dans le paysage même et qui le mettent en alerte. Presque rien. Entre les arbres, dans un vallon, à l’angle touffu d’une prairie, au creux de roches accumulées, l’éclat provisoire d’un miroir sombre ou flaque d’azur, visible sous certains angles ou une laitance étincelante, dont il lui est difficile de déterminer la direction du courant, peut-être même une fois vers l’Est, une fois vers l’Ouest. Rapide. « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Des émulsions blanchâtres, irisées ou des eaux dormantes en des lieux inattendus. Des coulées, des échappées qui évoquent, selon le climat typique de certains contes, l’apparition véloce d’une robe blanche dans un sous-bois, invitant à poursuivre une dame imaginaire jusqu’à perdre haleine. Ou ces troubles de perception préludant à l’illusion de nymphes tournoyant lascives dans l’eau d’un torrent. Comme, en certains froncements du désert calcaire, un panache d’écume, à l’instar de ces vapeurs qui, à la surface des océans, signalent la présence d’une baleine. D’un être fantasmatique, caché, et qui soudain, malicieux, aurait envie de jouer à cache-cache. Il continue sa progression, intrigué, tandis qu’un grondement de plus en plus distinct monte vers lui, indéterminé. Il sait qu’il s’agit d’eau vive, mais il s’égare dans la ressemblance avec les vrombissements précédant les états d’hallucinations, préludant aux initiations de certains rites. Ces signaux somme toute quelconques, traînes laiteuses ou exubérance d’écume dans le paysage asséché, aride, le prennent à la gorge quand leur répétition et recoupement captent les fluides de son esprit. Ils drainent ses pensées – comme répondant alors à un appel – vers les archives cérébrales consacrées à une autre blancheur extatique, celle de la peau de l’amante déshabillée la première fois et révélant une nue immensité où se perdre, nudité sans bord impossible à contenir dans les mains, à embrasser du regard. Nue bornée d’aucun point cardinal, illimitée. Il lui semble retrouver, impressionné par les signaux paysagers évocateurs et en humant l’air, comme dans ces parfums de poussières réveillées par la pluie, ce vertige tactile, optique et olfactif devant la peau offerte et aujourd’hui retirée comme une marée. Au dernier coude du sentier, entre les troncs et broussailles, le grondement amplifié et les hallucinants ruissellements de nymphes ne font plus qu’un. Entre les branches, il distingue les torsades de mousse brillante et les bassins calmes, émeraude. Encore quelques pas, il surplombe la pleine résurgence. C’est dehors et c’est dedans. Digue rompue. Il n’y a plus de séparation. Spectacle total et à l’air libre du déferlement de plaisir tel qu’il se propage en lui, refoulé, depuis que l’absence transforme le souvenir des fusions amoureuses en forces fuyantes, libres, engendrées par eux mais désormais détachées de leurs existences et n’appartenant plus à personne, restituées à la nature, l’informel sauvage, non domestiqué. Une rivière, là, surgit à la lumière en plusieurs bras – ou plutôt déverse des flots de lumière qui illuminent l’atmosphère de fines gouttelettes brumeuses, infimes flammèches livides de phosphore – après une longue course souterraine dont le tracé demeure inexploré. D’un coup il est douché, électrocuté. Parmi les arbres, des bâtisses de pierre, astucieuses et rudimentaires, chevauchent les cascades. Encastrées. Ce sont d’anciens moulins. Des outils communs où les paysans venaient moudre leurs grains, faire farine. Puis ce furent des moulins hydrauliques produisant de l’électricité, autre bien commun. Assis sur les promontoires rocheux, appuyés aux arbres ou aux fenêtres de la bâtisse, baignant leurs jambes dans l’eau calmée d’un bassin, plusieurs visiteurs et visiteuses sont là, attestant qu’il s’agit d’un bien appartenant à tous, le paysage au sens large, les éléments naturels, la technologie humaine installée là pour en extraire une production culturelle ou industrielle. Mais cette compagnie ne le dérange pas. Au cœur de ce partage du lieu, concret et imaginaire, il éprouve d’une part des sentiments similaires à ceux des personnes se livrant au repos contemplatif, quasiment universels ; il développe d’autre part des perceptions plus singulières, voyant dans la résurgence de la rivière, si troublante de jaillir ainsi d’entrailles terrestres non cartographiées, une analogie avec la manière dont ses amours ensevelies ne cessent de rejaillir là où il ne les attend plus, et ainsi l’irrigue, attestant que l’expérience une fois inaugurée ne se clôt jamais vraiment. Et reste indomptable, tout comme la rivière, aujourd’hui presque calme, mais pouvant d’autres fois être violente, destructrice. Par exemple, quand le débit atteint 200 mètres cube à la seconde, qui et quoi lui résiste ? Et qui sait, peut-être que ses élucubrations subjectives transitent vers ses voisins séduits par le lieu ? En tout cas, lui se sent délivré, il cesse de penser à cet amour en termes de choses dont l’important serait la possession personnelle, exclusive, totale. Non, c’est une force qui l’irradie et voyage, du coup il n’y a plus réellement de perte, de rupture, tout est plus fluide… Après avoir sillonné la fournaise des parois du cirque – rétrospectivement, ce temps de marche se confond avec le temps d’errance sans fin, ayant commencé lors de la volatilisation lointaine de l’amante – , la gorge de la résurgence est d’une fraîcheur bienfaitrice, reconstituante. Ce sont plusieurs flux qui fracturent la roche ou franchissent les arcades du moulin, à travers ses turbines inactives. Un long ruban moelleux de chantilly ou kilomètres de soie nuageuse et cireuse dont on se sert pour représenter les ailes d’ange, se fractionnent plus bas en rouleaux de charpies immaculées, rouleaux chaotiques de dentelles glacées, frappées, qui disparaissent et se recomposent sans cesse. D’une fente élargie, sur un pan de roche sombre, c’est un ruissellement réticulaire de longues et fines lanières nerveuses, dont le dessin varie continuellement mais sans réellement changer, ressemblant aux cieux zébrés d’éclairs de chaleur. Un filet qui se dissout ensuite, se reforme en masse de neige compacte, iceberg qui plonge et impulse le courant qui, plus bas, rassemblé, assagi, ébauche la rivière proprement dite. Le rideau de tulle virginal, craché par le monde obscur, se fragmente en glissant sur la roche d’ébène luisante, se mue en tonnes de caviar nacré dont les billes polies, roulent, voltigent, se cognent, rebondissent, mais reste agglutinées dans une sorte de gelée givrée ivre de vitesse. Granité de gélatine séminale, femelle et mâle, broyée, agitée, chute de grains stellaires moulus par cette immobilité vertigineuse et fracassante où le même déferle sans cesse recommencé. Comme dans ces fontaines qui fonctionnent en vase clos, la même eau sans cesse pompée, repassant infiniment dans les mêmes figures. Ça déferle et ça semble pris dans la glace. Catalepsie hydraulique et vélocité onirique conjuguées, exacerbées. Perles de sueurs roulant sur la peau satinée, pâmée, mate et claire dans la nuit. Filets de salive argentée de lèvres à lèvres proches du râle. Évocation de ces infimes baves extatiques, aux commissures des lèvres, ou pleuvant très loin au fond des yeux, chapelets de bulles délicates, aussi insaisissables que le mercure, aux confins des ruptures. Et sur le bord des jets torrentiels, multidirectionnels, mousses, algues, lichens, fleurs, poils, cheveux, cils discrets et détrempés, brillants de cette humidité sombre des profondeurs. Presque grelottant. Fasciné par le spectacle, naturel et culturel – l’homme ayant cherché depuis des siècles à tirer parti de cette résurgence foudroyante, cherchant par tous les moyens de transmuter sa fascination pour cette énergie folle en moyen de produire de l’énergie domptée –, et surtout emporté par les images intérieures, mimant les cascades pour explorer en lui le ruissellement souterrain de ses désirs tus mais toujours actifs sous d’autres devenirs (travestis), il projette mentalement l’inimaginable. Comment remonter le cours de la rivière ? Comment réinventer la vie, par quelle action poétique et politique ? La beauté de ce qui jaillit là, irrépressible et indescriptible, indispensable au bien être sur le long terme des êtres qui viennent l’admirer, sans mots, rappelle à tous, femmes, hommes, adultes, enfants, personnes âgées, ne serait-ce que confusément, que ce genre de chose, incalculable et insondable, doit rester intouché par le capitalisme et sa folie de propriété. C’est absolument vital. Bel exemple : les moulins ont été régulièrement ravagés, détruits par les crues et ne sont plus, aujourd’hui, que monument mémoriel d’une possession avortée de la nature. Cette dimension que rend palpable la résurgence, il faut la défendre et s’en inspirer pour en transposer la beauté dans d’autres agir, individuels, subjectifs, collectifs, réinventer, autour, une dignité de l’être non réductible au marché. « Le point décisif est là : dans cette perspective, les droits fondamentaux et les biens communs se définissent réciproquement. Les « droits subjectifs » sont redéfinis comme des droits d’accès à des ressources fondamentales pour la vie et la dignité : l’eau, la santé, l’éducation sont des biens communs, non parce qu’ils le seraient par nature, mais parce qu’ils correspondent à des droits fondamentaux opposables à la double logique des marchés et des Etats, composant au moins virtuellement un droit commun supérieur aux souverainetés publiques comme aux droits de propriété. » (P.541)

Quelque chose de similaire, en plus elliptique et aérien, le surprendra devant une silhouette de baleine échouée dans le paysage du Pic Saint Loup, dans l’aire d’un col, partage entre deux vallées. La présence de l’objet a quelque chose, d’abord, d’abrupt et saugrenu, sans aucune présentation. Cela pourrait être une enseigne lumineuse encombrante dont quelqu’un se serait débarrassé. Le matériau évoque en effet ces tubes qui, le jour, sont gris, sans aucun attrait mais, la nuit, se réveillent, illuminent, jettent de la couleur, clignotent… Tel quel, jouant sur cette ambiguïté du matériau industriel, l’objet laisse entendre une résurrection. Animal marin fantomatique, venu par les airs, peut-être un nuage en forme de cétacé, posé sur l’arête d’une colline. Les tubes souples constituant la silhouette de l’animal ont, en outre, la couleur et l’apparence de ces stries crayeuses dans les falaises, anciens fonds océaniques, et pourraient se confondre avec un fossile réanimé, extrait de sa gangue rocheuse. Et, vue de loin, l’armature figurée de l’animal se projette sur le bestiaire fantasque que suggère les silhouettes particulières des montagnes proches, sa forme ayant quelques analogies avec le profil de l’Hortus et l’abrupt dressé du Pic, et pourraient suggérer l’âme de l’animal à qui ces reliefs auraient servi jusqu’ici de tumulus, épousant sa morphologie phénoménale. Dernière apparition fragile avant extinction de l’espèce ? L’œil pénètre dans ces entrailles tubulaires, regarde le paysage à travers ses arceaux et tressage, le spectateur est dans la baleine qui est dans le paysage, éprouvant la situation inhabituelle d’un vivant avalé par la dépouille d’un échouage onirique. Avalé par une baleine presque évanouie dans le bleu du ciel, le vert et le gris du paysage, lui rappelant que jadis elle aurait pu nager ici, il s’évanouit lui-même presque complètement dans une immatérialité des lieux qu’il foule. Il en tire une conscience accrue du danger qui pèse sur la planète et pense que la poésie expérimentée au contact de cette installation pensée par un artiste est bien « gentille » par rapport à la réalité de l’anthropocène (mais bien utile aussi). C’est encore un émoi de la même nature que ce qui se trouva remué par la résurgence de la rivière, qui le submerge quand, intrigué par le vol de quelques rapaces, disparaissant et aussitôt remplacés par d’autres, il scruta longuement les replis du Causse avec un téléobjectif et débusque enfin derrière un entrelacs de souches, un grouillement de vautours sur une charogne, échanges du mort et du vif. Valses des cous et des becs. Déploiement d’ailes. Moutonnement de plumes. Et sans cesse d’autres oiseaux qui cerclent lentement, majestueusement, se rapprochent avant de se laisser tomber dans le tas, à la verticale. Orgie.

Buisson de fleurs jaunes, résurgence de la rivière, mirage de baleine, pogo de vautours dans les causses, il rumine ces images entre réalité et hallucination, en les mêlant à celles d’un rêve qu’il fit une nuit, comme leur continuation nocturne. Le rêve est simple, une jeune fille est allongée dans les dunes, main entre les cuisses, ongles rouges, cône orange dans les oreilles, jambes nues, en petite culotte blanche. Il ne sait si elle dort ou si elle est morte, victime d’un sadique. Son regard tourne autour, essaie de discerner soit la preuve d’une fatale violence, soit les signes d’une vie endormie. La passivité du corps a quelque chose de complètement désincarné, spiritualisé et, aussi, de complètement sauvage, bestial. Il lui semble la connaître et cherche désespérément à retrouver son prénom. Mais dès qu’il ouvre la bouche, ce sont des noms de bêtes qui jaillissent de ses lèvres (comme si elles sortaient vraiment de sa bouche, il les sent passer physiquement dans ses mots, bestiaire inventé par lui, son désir), mustélidés à belle fourrure. Il entend s’éloigner une voix qui fredonne « Il court, il court le furet… Il est passé par ici, il repassera par là… » Et quand il a la conviction qu’il va enfin proférer le prénom juste, nommer la chose et probablement la réveiller, ce n’est plus la jeune fille qui se trouve allongée à ses pieds, mais un animal, une marte couchée sur le macadam, sa petite gueule entrouverte, comme haletante. Il est tellement désarçonné et perturbé qu’il en oublie de crier le nom enfin retrouvé. Il se réveille sans savoir de qui il a rêvé. Et il remue toujours ces relents fantasques, engourdi à la terrasse d’un bistro, sous les platanes. Un bruit lointain de fontaine fracture la torpeur caniculaire. Il passe et repasse en revue les représentations de ces instants, élargissant ou zoomant sur des détails, les mélangeant, les combinant, les disposant mentalement comme des cartes pour une réussite, et cela machinalement, incorporant le tout au rêve, comme une vie se détachant de son corps trop lourd, balourd. Sans qu’il en ait vraiment conscience, son regard, comme un regard surnuméraire, juste mécanique, suit les allés et venues alertes d’une jeune serveuse. Ses longues jambes sveltes, brunes et satinées sont surmontées d’un surprenant (et provoquant naïvement) short, un seul motif en 3D de type Vasarely. Art optique à même la géométrie érotique de la jeune fille, se surimprimant sur la plastique harmonieusement mouvementée de ses formes, empêchant de les distinguer réellement, mais les brouillant dans un jeu infini de déformations, disparitions, amplifications, articulations ludiques, laissant sous-entendre qu’à un certain moment, imprévisible, « vous verrez vraiment ce que vous verrez ». Fuselage haut des cuisses, abdomen doucement galbé, fesses ballons, pubis, plis et rebonds fragmentés, démultipliés dans une sorte de vortex cubiste, en conflit jouissif avec les rondeurs épanouies, elle parcourt rayonnante la salle et la terrasse, son plateau à la main, cantinière irréelle dispensant, l’air de rien, un effet psychosexuel démesuré, dément. Sans jamais être affectée par la chaleur, toujours fraîche. Même décharge électrique et glaciale que sous la résurgence aveuglante et puissante de la rivière. Beauté irrésistible, illisible, indomptable, indescriptible, manifestation charnelle de l’inappropriable, entre réel et irréel, de la consistance de l’apparition. « … une démarche élégante et pour finir un regard, au bon moment, un regard qui te dit, à toi qui as déjà la gorge sèche rien qu’en la regardant, que tu te trompes, tu te trompes lourdement si tu crois pouvoir avoir tout ça, car ce regard te fait savoir que t as affaire à une vierge, qui plus est, une vierge originelle, qui ignore même ce pourquoi elle a été créée, bref, si tout ça est réuni, c’est foutu, déclarèrent ces hommes au parc ou au bistrot, et toi, dirent-ils en désignant leur interlocuteur, tu es cuit, et ils commencèrent à décrire la femme de l’agence de la MALEV, depuis la point de ses seins jusqu’à ses chevilles, commencèrent sans pouvoir finir, car cette femme était, comme ils ne cessèrent de le répéter, impossible à décrire, que dire en effet ? parler de sa jupe qui lui moulait les hanches, de ses longues jambes, oui et après ? de ses cheveux tombant sur ses épaules, de ses lèvres pulpeuses, de son front, de son menton, de son nez, et alors quoi ? il était impossible, absolument impossible de saisir cette femme, de saisir ce qui dans sa beauté était bestialement irrésistible, cette femme,ou, pour être tout à fait franc : cet authentique et majestueux animal sauvage, dans ce monde glacial et écoeurant de faux-semblants. » (Guerre & guerre, p. 48)

Ces visitations d’amour, réincarné dans les éléments naturels et paysagers, l’incitent chaque fois à aller dans le sens de ressaisir la part d’illisible, d’indescriptible, d’incalculable nécessaire à élaborer un social non-réductible à la propriété marchande, sans reste et à s’informer des démarches et pensées qui veulent dépasser le marché, pour les encourager. Recommencer à militer ! Il sait – tout ça reste confus mais néanmoins su – qu’il faut soutenir le combat politique en faveur d’une citoyenneté différente, transnationale, et forcément « plurielle et décentrée » (Commun, p. 566). En commençant par agir sur ses propres dynamiques de subjectivation (commencer par soi, ne plus s’inscrire dans une identité nationale, étatique, ne plus souscrire aux récits identitaires linéaires, sournois, omniprésents, dans les pubs, dans la presse). Alors que : « Il faut ouvrir la voie à une citoyenneté politique non étatique et non nationale, en évitant le repli sur une citoyenneté « morale » ou seulement « commerciale » et « culturelle ». Une telle activité relève à n’en pas douter de la praxis instituante (par exemple, en encourageant la construction de collectifs regroupant des citoyens de plusieurs nationalités autour d’un enjeu écologique commun). » (Commun, p.567). d’autre part, penses-t-il, l’émergence de nouvelles formes de citoyenneté doit être soutenue par une création artistiques, propice à l’auto-altération, qui offrent les schémas mentaux, les modèles culturelles adaptés à de nouvelles organisations politiques. Les modèles culturels, forcément pluriels et rompant avec les dualismes réducteurs, ne sont pas dispensés par la « créativité » majoritairement linéaire. Et c’est bien parce que cette créativité la plus « retable » entretient la dépendance des cerveaux aux formes politiques anciennes, qu’elles sont promues par les industries culturelles. Mais il faut d’autres nourritures, d’autres écritures, d’autres langues.Comme ce livre intriguant qui, dans Guerre & Guerre de Krasznahorkai, bouleverse la vie d’un archiviste (Korim), au point de quitter son boulot, de tout vendre pour transcrire et publier le manuscrit sur Internet et envisager d’en finir avec la vie une fois sa mission accomplie. Le texte raconte le périple de quatre personnages, aux origines de l’histoire de notre civilisation, en recherche de lieux et d’initiatives politiques à même d’inverser la logique guerrière de l’homme et d’installer un devenir de paix. L’auteur anonyme de ce texte envoie « les quatre hommes dans le monde réel, dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’état de guerre permanent, et est tenté de les installer en divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue, et c’est avec une force accrue, un réalisme de plus en plus démoniaque et une précision de plus en plus infernale qu’il s’était mis à dépeindre cette réalité en y insérant ses propres créatures, en vain, car la route les conduisait d’une guerre à une autre, jamais d’une guerre à une paix ». ( Krasznahorkai, p.227) Mais ce sera autant par le style que par le récit – qu’il mettra du reste longtemps à vraiment « comprendre » tandis que la forma d’écriture, elle, le captivera d’emblée – que l’archiviste sera bouleversé. Une manière de rappeler que ces formes d’écriture non lisses, non linéaires, ont plus de chances d’enclencher chez le lecteur une « praxis instituante » par laquelle il se transforme et propage la transformation autour de lui, agissant sur la subjectivation et « produisant de nouveaux sujets par auto-altération des acteurs » ( p. 440). Ainsi porteur d’une dynamique d’auto-altération, ces lecteurs-acteurs oeuvrent à changer les modèles culturels et institutionnels de la société capitaliste. Il faut sans cesse rappeler à quoi ressemblent ces écritures bouleversantes, parce qu’au quotidien, les industries culturelles déploient des moyens énormes pour en éloigner la masse des consommateurs de biens culturels. « Une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise possible et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante, oui, c’était bien cela, fit Korim en hochant la tête, c’était comme si chaque phrase, ‘all the sentences’, était d’une importance capitale, une question de vie et de mort, ‘life and death’, suivait un rythme vertigineux, et ce qui était décrit, construit, développé, exposé était si complexe, ‘so complicated’, qu’on n’y comprenait rien, oui, déclara Korim, et il avait vraiment bien fait de lui révéler l’essentiel, car la Rome du sixième chapitre était d’une complexité atroce, et c’était vraiment l’essentiel, et le fat que le manuscrit, une fois cette complexité atroce installée, devenait vraiment illisible, illisible et dans le même temps d’une beauté incroyable…  » (p. 220). Et, au long de cette lecture de l’interminable illisible : « écrire la réalité en boucle jusqu’à la folie, imprimer les scènes dans l’imaginaire du lecteur avec des détails délirants et des répétitions qui relevaient de la maniaquerie, c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi, en guise de stylo et de mots, de ses ongles, pour graver les choses sur le papier et dans l’imaginaire du lecteur, car si l’accumulation de détails, les répétitions et les approfondissements rendaient la lecture plus difficile, tout ce qui était détaillé, répété, approfondi, restait gravé à jamais dans le cerveau, ‘brain’, et si les phrases se répétaient, l’auteur procédait à de fines modulations, ici la phrase était enrichie, là simplifiée, ici plus obscure, là plus limpide, et, de façon étrange, fit Korim, songeur, cette répétition ne provoquait pas de crispation, d’agacement ou de lassitude chez le lecteur, non, celui lui permettait de se dissoudre, dit Korim en regardant le plafond, de se camoufler dans l’univers évoqué. » (p.195). Une douche d’interminable, d’illisible et de beauté, de « complexité atroce » magnétique du fait que cette beauté indescriptible jaillisse de « nulle part », d’un parcours non élucidé au plus profond du cerveau qui l’accoucha, connecté à tout le social qui l’environnait, c’est ce dont il s’aspergea dans la résurgence de la rivière. En aspirant, à partir de ses propres résurgences amoureuses devenues autre chose, aux pratiques culturelles de l’auto-altération instituant peu à peu de nouveaux biens symboliques, source souterraine d’une future société de paix. Finalement, déroulées au long de lentes péripéties, n’est-ce pas toutes choses perçues sans le savoir encore, en plongeant dans les yeux de l’autre, qu’ils soient bleus ou charbon, clairs ou impénétrables, lors de la première interpénétration qui est aussi début de l’interprétation d’une vie qui en est toujours à son commencement ? Au fond du gouffre oculaire, abîme cristal et géologique des êtres amoureux façonnés par des millions d’années, disparition et résurgence des rivières de sens, passages incessants du cadavre au vivant (vice-versa), nuage squelette de baleine blanche voguant sur les sommets des anciens fonds marins (inversion des paysages), mêlées voraces pour arracher un peu de subsistance (jouissance et charogne)… N’est-ce pas une partie des mystères qu’il crut discerner et éprouver se perdant dans les yeux de l’amante ? Une expérience d’immersion où rien n’est reconnaissable en tant que tel, juste un jeu de pathos étouffés ou lumineux, de halos mystiques ou matérialistes. (Ce qu’a peut-être évoqué Claude Lévêque, au zénith d’une chapelle animale, provisoire, lever ou coucher de soleil, lueurs d’au-delà tout au bout d’un point de fuite dessiné, dans le noir absolu, par les parois de cavernes zébrées de nervures légèrement épileptiques ?) Mais cela, oui, il y a mariné dans ces halots, quand leurs yeux se confondaient, illimités, leurs corps interpénétrés se fouillant mutuellement, et qu’il lui semblait amorcer une brasse éperdue pour remonter la rivière, à contre-courant, dans ses cheminements souterrains non cartographiés. (Pierre Hemptinne)
Résurgence Bleu de l'oeil Résurgence Bleu de l'oeil Résurgence Bleu de l'oeil Résurgence Bleu de l'oeil Résurgence vautours Résurgence vautours Résurgence vautours Résurgence vautours Résurgence Aurora Résurgence Aurora Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence resurgence21 Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence Résurgence... Résurgence

 

Circonvolutions piquées et cicatrices touchées

cabinet de curiosité...

Librement divagué à partir de : un reste de nourriture… – 930°c de Chaim van Luit et Atelier sketches de Hreinn Fridfinnsson (Galerie MSSNDCLRCQ, Bruxelles) – Kader Attia, Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder (Bozar, Bruxelles) – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti, 2015 – Elodie Antoine, Deliquescence, Aeroplastics contemporary, Bruxelles – Le bord des mondes, Palais de Tokyo…

SONY DSC

Le nez dans les reliefs. Un morceau de porc, viande et bout de gras, deux ou trois choux de Bruxelles fondants, défaits, et quelques chanterelles confites, l’ensemble enrobé d’un jus teinté de piment d’Espelette, sauce à peine défigée par le passage au four. Ce sont des restes, modestes, et les regardant et humant, il convoque les saveurs d’hier et leurs préliminaires. Déjà le passé. Il revoit les gestes de préparation du repas, le dressage rapide des assiettes et, mine de rien, juste après la première gorgée de vin, l’émotion de la première bouchée, l’association simple de ces produits choisis et cuisinés, sans chichis, mais avec soins. Il s’apprête à avaler ce reliquat, manger un morceau d’hier. Et il s’interroge sur la bonification des mets qui auront, d’une certaine manière, maturé leurs accointances, s’affinant au repos au fond de la casserole, à température ambiante, sous la pellicule des sucs savoureux se mélangeant et les isolant de l’atmosphère d’un film subtil, une sorte de cire moelleuse ralentissant l’oxydation. Au-delà de ce que promet l’immédiat de ces quelques bouchées, il guette l’effet du temps sur les comestibles, la patine des saveurs qui est aussi le début de la décomposition. Les retrouver semblables à hier mais plus amples et plus souples, avec une longueur mélodieuse imprévisible, à la manière d’un vêtement qui a pris les formes de son corps et qui, lorsqu’il l’enfile alors qu’il a été oublié au portemanteau, semble lui transmettre une mémoire sensible de son ancienne enveloppe. Souvenir du volume qu’il remplissait et qu’il retrouve plus lâche. Mélancolie. Mesurer ce qui a changé depuis hier dans le reste de côtelette ibérique mélangée aux choux et champignons, sans qu’il puisse l’exprimer directement avec des mots dans un diagnostic clinique, c’est sentir frémir de manière palpable, sous ses papilles, une action semblable à celle de ses souvenirs qui modifient naturellement, sans volonté délibérée de falsification, mais par le simple fait mécanique de transiter dans ses synapses, les actes du passé, sans espoir aucune de vérification, de retrouver l’original. Voir s’éloigner l’essence de la chose, comme disent les phénoménologues, en goûter le déplacement irréversible. Un fil continu d’altérations éparses remarquables ou complètement banales, parmi lesquelles il cherche sans cesse celles qui proviendraient des retombées d’une relation amoureuse pour les fondre en une seule clé commémorative, ouvrant des dimensions insoupçonnées de la mémoire. Un sillage. Toujours entre deux chaises, pôle solaire et pôle maniaco-dépressif, entre la recherche fébrile de nouveaux indices conduisant vers une rencontre inédite, recommencée, et la collection macabre de débris organiques en vue de reconstituer un corps perdu, désintégré. Avant d’enfourner la fourchette, le regard sur la fibre carnée attendrie, il se souvient en outre de l’incident à la boucherie, la veille, une autre résurgence. Un individu agité qui le précède dans la queue lui semble étranger et familier. C’est-à-dire quelqu’un avec qui il ne se sent aucune affinité, un vrai étranger dont il ne comprend ni les gestes agités ni les paroles susurrées, dont les mimiques extravagances lui semblent dangereuses ; et quelqu’un néanmoins en qui il appréhende un proche, indéfectiblement lié à une partie de sa vie. Ce genre de membre de la famille que l’on s’efforce un jour d’oublier après en avoir recherché le commerce. Il se révèle en effet être une vieille connaissance, resurgie ainsi du passé. Leurs regards se croisent dans le grand miroir juste derrière l’étalage des viandes et charcuteries, il se retourne et le reconnaît. En quelques minutes, avant de disparaître, il lui déverse, sous forme de réquisitoire implacable, la liste des maux, réels et imaginaires, qui l’accablent depuis les années qu’ils ne se sont plus vus, le rendant en quelque sorte non pas responsable, mais absolument indigne de n’être pas resté en contact pour éponger régulièrement l’énumération doloriste et participer ainsi à la prise en charge des abominables disgrâces. Une digression. Ce n’est pas le genre de témoins du passé qu’il cherche à ferrer, c’est dans le beaucoup plus diffus qu’il drague, dans les couches de poussières fines, les minerais discrets et rares, éparpillés…

Debout dans une cave au blanc éblouissant, presque médical et surréel, le soupirail donnant sur le trottoir quelconque, décontenancé voire ennuyé par l’objet déposé au centre. Descendu comme au centre d’un silo aseptisé où prend encore plus de relief sa manie de tamiser le fond de sa mémoire pour y repêcher des détails physionomiques inaltérés, capables de restituer intacte l’extase de certaines étreintes, l’incompréhensible bonheur de caresser un corps étranger. À force de tamiser, il sait qu’il épuise les fonds, qu’il édulcore les souvenirs, qu’il banalise les perles. En même temps, plus le sentiment de ce qu’avaient de remarquablement émouvant ces détails corporels entrevus dans l’amour, plus il éprouve le besoin de tamiser profond ! Là, sans relation apparente avec son obsession, il tient à la main le feuillet d’une galerie d’art, le regard flottant sur le commentaire imprimé. D’abord, vaguement, par bonne conscience, presque en faisant semblant, puis de plus en plus impliqué, lisant et relisant le même passage, sans sauter aucune phrase, aucun mot, jusqu’à l’évidence : c’est exactement ce qu’il est sans cesse en train de faire s’agissant des vestiges enfouis des amours. « En vue de produire 930° (titre de l’œuvre qui fait référence au point de fusion du laiton), van Luit a acheté un détecteur de métaux et s’est rendu sur des sites belges et allemands où des combats eurent lieu en 1944. Il y a trouvé une grande quantité d’éléments métalliques épars, de douilles, des pièces d’avion ou de boucles de ceinture. Son idée n’était pas de conserver ses objets en tant que tels mais de les utiliser dans un processus de transformation, de reporter les limites de l’objet, de les faire passer du statut d’éléments enfouis dans la terre pendant 70 ans au statut d’éléments on identifiables, fondus dans un nouvel objet, porteur d’une nouvelle charge. Une charge non plus historique mais symbolique. D’où sa décision de choisir la poignée de porte de sa maison. Cet élément permet de fermer une porte sur un espace et de l’ouvrir sur un autre espace. Pris en main quotidiennement, il porte en lui les notions de manipulation (d’usage pourrait-on dire), de limite (entre l’extérieur et l’intimité), de césure entre deux espaces hétérogènes mais complémentaires, d’ouverture sur un nouvel horizon, de passage, du territoire, de la maison. La présentation rappelle celle des musées archéologiques et souligne l’idée de ruine. De plus, en positionnant la poignée légèrement en hauteur, sur un tapis acoustique, l’artiste accentue le contraste entre le poids du métal et la légèreté de ce qu’on pourrait appeler une relique. » (Extrait du feuillet de MSSNDCLRCQ) Ne pas supporter le statu quo de la perte et donc installer un processus continu de transformation de ce qui, ponctuellement et par accident, remonte à la surface. Rassembler d’infimes bribes des illuminations amoureuses, ces détails imperceptibles que le cerveau enregistre, sans s’en rendre compte, quand l’exaltation de la rencontre décuple et déroule à l’infini ses terminaisons nerveuses. Il invente de souder ces miettes ensemble, un alliage fait du grain exceptionnel de ces instants, la texture fine d’une ivresse sans rivage. Cela lui permettrait de se sentir lesté d’un début, d’une origine. Simplement réunir en un tout cohérent, dense, ce qui est dispersé, engendrer un substitut, un fétiche. Aujourd’hui, ces bribes sont de petits caillots diamantés, mystérieux, perdus dans les circonvolutions cérébrales. Il les cartographie en y plantant des épingles à bouts colorés, et devra les extraire avec de fines aiguilles pour les enfiler sur le fil d’un récit en construction. Suspendu dans le vide. Ces poussières et grains de sable patiemment récoltés, il les moule en un seul objet mental indéfinissable, outil atypique, forme orpheline, fragment de sceptre en apesanteur, pièce énigmatique chue d’un engin spatial, sans réel usage, qui lui inspire sans cesse de nouvelles investigations sur ce qui s’est passé lors de l’acmé amoureuse, ce qui s’est enfanté, objet transitionnel d’anciennes fusions, poli par d’innombrables caresses réelles et virtuelles, sphère acoustique où entendre les anciennes combustions, déjà lointaines, déportées et pourtant toujours en train de poursuivre leurs œuvres, mais dans d’autres régions. Offertoire. Astéroïde. Une borne, aussi, délimitant le connu et l’inconnu. C’est la même activité mentale, compulsive, qu’il poursuit quand il erre seul dans la ville, trottoirs, places, squares, bouches de métros, arrêts de bus, devantures des magasins, salles des pas perdus, toujours à l’affût, dans la foule à contre-courant ou frôlant les individus isolés, de détails physionomiques ou de postures ou d’expressivités éphémères qui lui rappelleraient les clés du bonheur. Une silhouette, un sourire, un regard éperdu, une moue, une chevelure, une démarche, le dessin d’une jambe, un port d’épaules, un vêtement et la manière de l’animer… Un peu partout, à même les milliers de corps et de visages qui passent et repassent, il capte des ressemblances fugaces, fortuites, qui font battre le cœur un bref instant, puis s’éteignent, se rallument, ailleurs, plus loin, trop tard. Brasillement. Cela ne signifie pas spécialement qu’il est la proie d’hallucinations ou que son amante fût d’une beauté universelle se reflétant dans toutes les existences. Simplement et plus prosaïquement, il y a tellement peu de variations d’ADN entre les individus et ils vivent dans des environnements culturels tellement partagés, interpénétrés, que la possibilité de similitudes partielles est infinie. Trompe l’œil génétique. Il est normal de régulièrement croiser une personne qui nous fait penser à une autre à qui l’on dira un jour : « j’ai vu ton sosie ». C’est toujours vexant de s’entendre dire ça, parce que l’on se croit unique, mais non, il y a plein de sosies de tout le monde. Ça fourmille d’airs de famille. Ce qui explique les glissements et bifurcations d’affections tout autant que les multiples formes de fétichismes. Mais, à force de traquer toutes ces particularités d’un corps précis qu’il a éprouvé unique et qui se sont détachées de l’original pour s’incruster et vivre désormais de manière indépendante dans d’autres êtres, à fleur de peau et d’organes, réincarnation d’une disparue en reflets sertis dans les mouvements de multiples corps anonymes, il est envahi par l’état d’esprit un peu maladif de celui qui, chimérique, s’obstine à reconstruire l’absente à partir de quelques rouages et colifichets disséminés. Choix libre d’artefacts. Réinventer la présence charnelle jadis réconfortante à partir de quelques restes et vestiges. Au départ de quelques fils emmêlés, trames bousillées comme celles de toiles d’araignées abîmées qui ressemblent à des blessures, déchirures de ce qui tissait un habitat dans le vide. (Atelier sketches de Hreinn fridfinnsson). Lambeaux de parachutes. Il voudrait, ces fils chiffonnés, les redéployer en résilles sensuelles de l’air. En quoi consiste aussi, d’ailleurs, son travail d’écriture, obstiné, sans nulle autre ambition, sans espoir de réussite. Ces parties qui font signes d’une existence à l’autre, il a tendance à les assimiler à sa propre corporéité morcelée depuis la séparation, ce sont des organes certes extérieurs, exilés, étrangers mais colonisés par sa propre histoire, indispensables à sa respiration, à toutes ses fonctions vitales. Ces petits points de chute, infimes ressemblances, il les recueille, les met en jachère quelque part dans sa tête, elles deviennent des cellules souches clonées de l’amante perdue, elles poussent, se développent, se tissent et c’est avec cela qu’il joue au Lego fantasmatique de la poupée. Et il glisse vers la tentation peu reluisante, que la société machiste tient toujours à disposition de ses mâles, de s’acheter ponctuellement un subterfuge, rechercher une prostituée dont l’analogie de fortune avec l’objet du désir génèrerait les bonnes illusions. Humer le paradis artificiel. Tout en sachant que c’est peine perdue. Mais, tout de même, faire l’expérience de ce dispositif délirant où un corps est assigné à la place d’un autre et que la société, par toutes sortes de lois occultes et de préjugés sur la sexualité masculine, considère comme prérogative excusable si pas pleinement légitime des hommes. Il passe et repasse devant les vitrines. Ce ne sont pas les mensurations qu’il observe en priorité, c’est un esprit qui doit se manifester, un éclair, presque rien, un éclat qui laisserait croire que dans cette fille à vendre, là, veille quelque chose de semblable à ce qui se mettait à brûler mutuellement quand son amante et lui s’embrassaient. S’imaginer que cette économie des corps organise la communion avec l’intangible relève de la production intellectuelle malhonnête pour excuser l’immersion dans l’univers de la prostitution. Quelques fois, ses détecteurs ne repèrent rien, pas la moindre alerte, calme plat, rien que de la chair exposée, exploitée. D’autres fois, il suffit d’une étincelle, une fossette, un sourire généreux, une œillade paradoxale, une manière de tourner la tête ou d’enrouler ses longs cheveux noirs, un déhanchement presque malhabile sur les hauts talons, une cambrure de reins à la limite de l’ingénu et il peut y croire. Les choses vont alors très vite, en quelques minutes, il est isolé du monde dans un simulacre de chambre, cabane de fortune, lumières tamisées et néons colorés, et rapidement la jeune fille le rejoint, harnachée de peu, presque nue, simulant l’allant d’un rendez-vous, des retrouvailles. Conventions cinématographiques. Chacun colle à son rôle. Quelques échanges stéréotypés durant lesquels, brièvement, il lui semble enlacer l’immensité charnelle de la femme, stature de prêtresse presque sacrée et, soudain, à la suite d’un déclic qui lui échappe, l’hôtesse chute de ses cothurnes extrêmes. Au plexus, il ressent un incompréhensible changement de dimension. Rappel impromptu, décalé, de ces instants où, pratiquant les échasses, l’équilibre se rompait et, d’une position de géant toisant le jardin ordinaire, il dégringolait sans mal dans l’herbe. Le temps de ce tropisme charnel inattendu et il se retrouve avec une jeune fille ordinaire, petite, grassouillette, fragile et qui pose sur le matelas à la manière d’un modèle impudique. Position fonctionnelle. Les ondes lumineuses artificielles qui baignent la peau lisse et nacrée, tendue, dans un écartèlement étudié pour rendre visibles les moindres détails confèrent au corps l’apparence d’une statue, d’un moulage. Les cuisses écartées, le ventre plat, sont presque marmoréens, marbre en toc qui confine à cette irréalité des choses reproduites en série (comme dans un magasin de souvenirs touristiques). La vulve bistre semble celle d’une automate en plastique. Figée par l’exténuation, étourdie par la surexposition et l’usage excessif des tissus. Le nez dans les reliefs. Il la touche avec précaution, l’effleure à peine, comme s’il craignait qu’elle ne s’évanouisse, épuisée. Sensation d’ailerons de cire, froide et rigide et qui, sous la caresse presque imperceptible, redeviennent chair, se réchauffent, s’assouplissent et louvoient. Il se rappelle la machinerie inventée par Takis, et revue récemment au Palais de Tokyo, où un ruban d’acier, comme on en voit dans les scieries ou autres ateliers industriels, roule et frémit en effleurant un alignement de sexes féminins alignés, révulsés, exorbités dans l’obligation de jouir machiniquement, à la chaîne. Sillage, sciage. Si, dans le manque, c’était la perte du contact avec cette ultime intimité, sublime et triviale, qui symbolisait la souffrance, le substitut – une chatte à la place d’une autre – lui permet de mesurer que, sans la rêverie amoureuse et sa manière lente et sinueuse d’imaginer et même de produire le rapprochement des corps, le sexe aussi immédiat et automatique est dépourvu de l’essentiel de ce qui constituait le désir dans son histoire singulière, interrompue. Pourtant, l’excitation biologique est irrécusable, pas que biologique du reste, il y a aussi ce sentiment trouble de participer à une longue imposture masculine d’assujettissement du sexe féminin. Exercice du pouvoir ni plus ni moins. Peu à peu, son imagination, en partie pour sauver la face, actionne les ficelles du fétichisme et du subterfuge et il sera (presque) convaincu de revivre ce qu’il a perdu, de pénétrer la disparue. En fait non, il ne se sentira jamais englobé par l’autre existence. Vie fantôme, robotique. Il expérimente en quelque sorte une relation sexuelle qui mêle rapport à l’esclave, au personnage de rêve, au robot et qui n’est pas sans opérer quelques incursions aussi dans ce que la culture otaku appelle flirter avec un « personnage moe », ces personnages féminins qui inspirent des attachements obsessionnels sur base d’une ou plusieurs caractéristiques. Mais, bref, le doigt effleurant les lèvres nues, aux airs de chanterelles lancéolées et confites, profitant d’un rapport commercial déséquilibré et déshumanisant, c’est comme s’il touchait, pleinement, une cicatrice. À même la peau de la fille, mais aussi à même sa propre peau intérieure tel qu’il imagine toujours sous les caresses de la disparue. Comme si son doigt s’enfonçait dans sa tête. La cicatrice d’un partagé refoulé, désormais inaccessible et enfoui, la trace refermée, recousue, de leurs corps s’ouvrant l’un à l’autre. Et sous la caresse, la cicatrice, malgré tout, s’ouvre et suinte, revivant une passion. Ou lui offre machinalement le simulacre organique d’une passion réanimée. Il mesure alors l’éloignement irrémédiable.

Réveillant ces poussières radieuses de friction, ces particules de temps partagées, il cherche à cerner la manière dont ses entrailles se sont remplies des irradiations de l’êtres aimé, comme une sorte d’alphabet lui devenant indispensable pour rester connecté au monde, sans prétendre comprendre quoi que ce soit mais, en tout cas, continuant à parler, penser, à produire une création fragile de sens sans cesse actualisé par son travail d’écriture dans le sable du désir (enfui, trompé). Un peu comme le face à face entre un modèle et son peintre où la sensualité qui émane du modèle transfère sa dimension de révélation spirituelle dans les pigments de la peinture et permet au peintre, d’inoculer à sa peinture via les mélanges de matières et les coups de pinceau, quelque chose d’inédit sur la relation au monde. Aller en chercher des ombres et lumières qu’il ne pourrait pas, sans cela, conceptualiser et transformer charnellement en touches colorées sur la toile. C’est ce que raconte Claude Louis-Combet en explorant la relation entre Rembrandt et son amante-servante-modèle, comment l’artiste puise la sensualité de sa peinture dans celle du corps de son amante, énamourée, corps par lequel passe quelque chose comme le désir femelle absolu pour toute figure démiurgique. Situation enjolivée pour les besoins de l’exercice littéraire et qui omet de rappeler le poids de la tradition séculaire qui place le peintre ou le sculpteur face au corps féminin comme face à son objet par excellence, chargé de le représenter et de l’exhiber à l’ensemble de la société, en centre iconique de la construction culturelle. « Elle ne tenait pas de discours. La plupart du temps, elle était silencieuse, passive et soumise ; mais de son visage, de son regard surtout, une profondeur contemplative se faisait jour, qui portait l’artiste à ses confins, d’abord lorsqu’il l’associait à sa création, en tant que modèle, mais bientôt, sans qu’elle fût là, physiquement présente, simplement parce que son souvenir entrait dans la qualité même de l’espace où se déroulait le rituel, quelque peu magique, de la peinture. Or, l’élément qui, dans le souvenir, agissait, de la plus évidente et toutefois subtile façon, consistait en l’imprégnation de tous les sens, chez l’amant, par la nudité de l’amante, l’adhésion de l’homme à la charge de mystère véhiculée par le corps de la femme, dans l’amour et dans la rêverie sur l’amour l’incitait à creuser en lui-même jusqu’à la racine de sa vision du monde : et c’était pour comprendre par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre. L’artiste ne connaissait rien de plus charnel, de plus sensuel et, en même temps, rien qui fût plus près de communiquer le sentiment, ou plus fortement encore la sensation du spirituel. » (Bethsabée, p. 40) Oui, dans sa tête, il maintient en vie son amante dans cet état de modèle qui l’irrigue sans cesse de ce questionnement stimulant, magique de rester sans réponse : « par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre », le modèle, lumineux, étant pourtant, avant tout, obscurité, matérialité opaque qui arrête le regard et le renvoie d’où il vient. Mais, cela ne pouvait fonctionner dans sa tête que si la position séculaire du peintre et de son modèle était, dans son cas, aussi inversée, son propre corps jouant le même rôle de modèle scruté et enivrant dans l’imaginaire de l’amante. S’éprouver ainsi modèle pour quelqu’un lui ouvrait de nouveaux champs à explorer, une raison d’être infiniment émouvante.

Fouillant dans les sédiments de cette relation amoureuse – collection de brins entortillés d’humus et crasses accumulées, mélange de merveille tissée et de détritus recrachés, synapses entortillés et comme délaissés, désamorcés, restes de ce qui fût de somptueuses toiles d’araignées filées à deux -, il cherche la trace des instants où le flux entre deux existences est si dense que tout semble expliqué, justifié, sans faille, comme le début d’une connaissance qui ne prêterait le flanc à aucune contradiction, son histoire intime le renvoie aux balbutiements de toute connaissance humaine. Collectionnant des souvenirs, les rassemblant en une sorte de cabinet de curiosités, ne construit-il pas de manière arbitraire le mythe d’origine de sa connaissance, de toute sa culture intérieure ? Ne fait-il pas de son histoire amoureuse le centre de l’univers qui l’intéresse et à partir duquel il va explorer et coloniser tout le reste qui lui reste à découvrir ? Ne reproduit-il pas à l’échelle de sa biographie intime et sans visée calculée, le rôle biaisé des cabinets de curiosité dans la constitution des savoirs de l’Occident ? Accumulant des formules pseudo scientifiques par lesquelles il prétendrait conserver la faculté de circuler entre terre et ciel ? Cette manière de réunir des choses et des objets « curieux » afin de les interroger, de les « faire parler » petit à petit, façonnant au passage la manière de construire un savoir, élaborant sur ces prémisses intuitives, les diverses formes de connaissance et le fondement même des certitudes scientifiques sur le monde et l’univers, dans un esprit de centralité, c’est ce que met en abîme l’installation de Kader Attia au Bozar (Bruxelles), Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder. Au centre, un cabinet en bois, avec ses vitrines et ses objets, images, livres, instruments de mesure, représentation des anges et des bons sauvages, pathos fastueux de la genèse, loupes posées sur les textes, portrait de Galilée, planches d’herboristes, étude des races, cartographie de l’Afrique (continent noir), croquis d’une tumeur… Les « curiosités » dans le cabinet de Kader Attia, subtilement, font partie de ces documents fondateurs de la pensée occidentale. Par ce biais, c’est un cabinet qui replace toute une série de présupposés axiomatiques, leur restitue une force exotique voire arbitraire, et éveille la possibilité d’une distance critique. L’échelle de Jacob, échelle pour relier la terre au ciel, symbolise l’ambition des religions mais aussi celle des sciences qui sondent l’univers pour prouver, contre l’existence de Dieu, une origine raisonnée du monde. Cette échelle mythique, invisible, est captée et cachée au centre de l’installation… Tout autour du cabinet, de hautes étagères industrielles garnies de livres, en anglais, allemand, français. C’est l’Occident qui pense et organise le monde, proche et lointain, astrophysique et sentimental. On peut les prendre, les ouvrir, les lire. En attraper des bribes, en tourner les pages, les yeux circulant dans l’infini des lignes, ça fait partie de l’installation. Y mettre du sien. Ouvrages encyclopédiques, religieux, philosophiques, histoire des techniques, histoire de l’art, monographies sur la guerre, livres de propagande, guides pour la vie monastiques… Un choix immense qui symbolise la folie éditoriale que l’homme déploie pour développer une pensée dominante sur les autres et d’abord sur la nature (premier « autre » à domestiquer, maîtriser). Mais n’est-ce pas ainsi aussi, exact reflet de cette trompeuse accumulation de savoirs, qu’il s’est forgé son esprit d’autodidacte ? Avec un peu de tout et de rien mélangés, lecteur touche-à-tout établissant des connexions, des correspondances entre tout et rien, du moment qu’il sentait que ça le reliait au mystère du désir, au corps désiré de son modèle. (Une femme abstraite, autant que possible nue, comme l’exalte Louis-Combet dans son livre, parce qu’un des fondements premiers de l’art a été de prendre possession du nu de la femme, d’instituer qu’il n’avait d’existence que par le regard de l’artiste mâle posé sur lui pour en représenter le « mystère ». Puis, ce modèle abstrait s’est incarné en quelques femmes réelles qu’il a rencontrées.) Un désir qui ne s’assouvit pas de la possession érotique habituelle, mais en perpétuant un travail d’expression qui élabore le corps désiré en corps modèle, pour la peinture ou l’écriture (par exemple), pour sonder le mystère de la lumière naissant de l’obscurité? Cette accumulation de titres de toutes les époques, dans l’enceinte bibliothèque autour du cabinet de curiosité, présentant tout et son contraire sur des matières semblables, jouant de l’association qui s’effectue entre les thèmes affichés et les illustrations des couvertures selon les voisinages, esquisse une archéologie des biais scientifiques et de leurs vulgarisations idéologiques. Il semble que prédominent les gloses inspirées ou détournant les ouvrages de références, plus exigeants. Travaux en grande partie de seconde zone qui symbolisent la production de vide avec lequel l’humanité se brouille l’esprit. Les illusions d’optique de la connaissance projetant les désirs intérieurs individuels et collectifs. Il a vite le sentiment d’un penchant pervers, fascinant, commun à tous ces livres dans leur prétention désuète de dire ce qui est, d’énoncer la vérité univoque de ce qu’est le monde (c’est induit, évidemment, par l’intention de l’artiste responsable de l’installation). Enfin, elle serait désuète si ce genre de production était tari, ce qui est loin d’être le cas. Cette bibliothèque quelque peu infernale se réfléchit au plafond. Là-haut, elle flotte. Là, dans cet enclos, plongeant le regard dans les vitrines du cabinet, parcourant et bouquinant les bibliothèques, il s’oublie, exactement comme dans la chambre de pacotille du bordel. Il aimerait follement, au contraire, des bibliothèques regroupant les littératures et les pensées du doute, de la fragilité, des sensibilités multiples, en tant que telles, voulues comme répertoire dément du doute. Dans le fond, contre le mur, quatre bustes en plâtre, statues pleines de prestance comme celles de personnages importants, genre de figures impériales à qui on l’attribue traditionnellement la responsabilité d’avoir construit l’Histoire, de symboliser l’élévation de la civilisation. Exactement cela, de loin et dans l’attention flottante. Quand celle-ci se fixe et qu’il s’approche lentement, quelque chose cloche. Quelque chose de caché et de cassé. Du genre sale petit secret honteux en attente d’un déballage public pour être requalifié en souffrance universelle refoulée. Selon l’angle de vue, c’est imperceptible mais taraudant ou carrément flagrant, perturbant. Il se rend rapidement compte qu’il s’agit non pas de personnages célèbres, de ceux qui font l’Histoire, mais de ceux qui la subissent, sortes de « soldats inconnus » mais qui n’occulteraient pas l’horreur qui les produit. Qui fonctionneraient à rebours de la fiction du soldat inconnu. C’est le portrait monumental d’anonymes gueules cassées de 14-18 (sur lesquelles l’artiste a déjà beaucoup travaillé). Les visages sont organisés autour de remarquables cicatrices, formes défoncées, béances recousues, qu’il a envie de toucher (au même titre que l’autre jour le sexe d’une fille achetée, apparu en cicatrice de toutes ses amours). Ce sont des défigurations reproduites avec précision, avec un sens développé de l’exactitude historique et chirurgicale et un souci critique de l’esthétique. Empreintes du mal. Liens pervertis avec les signes électifs de type étoile au front. Ici, signes de malédiction. Elles semblent vivantes et palpitantes dans la pierre, et elles remplacent les décorations prestigieuses qui ornent généralement les statues de héros. Elles en sont l’envers et l’enfer. Rappel que les certitudes – indispensables au fait de déclencher la guerre qui n’a jamais lieu sans qu’une civilisation artistique, scientifique et religieuse ne fournisse les justifications du meurtre de masse envisagé – placent au cœur même de l’humanité l’horreur destructrice, sa machine à bousiller la vie. Point d’impact où s’effondre la prétention d’une pensée rationnelle occidentale dominant le monde. À même la chair. Un escalier invite à aller voir au-dessus du cabinet. Dans un jeu de miroirs, un néon cru se reflète, vers le bas comme vers le haut, à l’infini, échelle de traits lumineux hasardeux. Il faut rester longtemps, s’imprégner, regarder, bouquiner, scruter les visages de marbre grimaçants, réprimer – mais pas refouler, entretenir ce désir sans jamais l’assouvir, le conserver vif et frustré – l’envie de toucher la blessure. Et ainsi, s’immiscer dans un détournement de ce qu’est un cabinet de curiosité : non plus une boîte de reflets dans laquelle se mirent nos certitudes préconstruites, mais un espace où, rassemblant les éléments épars d’une réalité proche, les fondements irrationnels et racistes de nos connaissances, on ouvre le questionnement à leur sujet, on déconstruit les évidences et les interprétations manipulatrices en acceptant que toute pensée sur l’Histoire, sur ce qui se passe et vient d’advenir, doit intégrer la pluralité du doute et écarter les essentialismes. Debout sur l’escalier en bois, en position pas très stable, le regard alors surmonte le dispositif qui enclôt les savoirs. Dès qu’il regarde ailleurs, au-delà des cloisons, ce qui se trouve confiné et archivé là semble petit, bricolé. Il peut craindre de basculer et de tomber dans cet espace factice. Le regard circulant de haut en bas, puis de bas en haut, il doit bien convenir qu’effectivement il va et vient sans cesse entre ciel et terre, vice versa, comme un hamster dans la roue jouet de sa cage, et que les barres de l’échelle sont des lignes épileptiques, posées dans le vide, sans fondement, ne tenant que par illusion et conventions. Et cela le renvoie aux flux des néons psychédéliques, aux cloisons de carton-pâte et tentures bon marché délimitant une alcôve des plaisirs simulés. L’ensemble pouvant se trouver symbolisé, mis sous globe et en autopsie, tel un gros cortex congestionné de désirs labyrinthiques, cramoisi et raviné de tous ses conflits internes. Tumulus sanguin pétrifié où repose le concept de l’être rationnel. Il est hérissé d’aiguilles de couturières, aux bouts colorés, de celles que l’on utilise pour faire tenir les pièces dissociées d’un patron ou indiquer sur une carte les carrefours importants d’une marche nocturne ou d’une conquête militaire. Aiguilles plongées dans les sillons et canyons de l’organe de la pensée, là où les rêves inavoués perturbent la rationalité revendiquée de la conscience. Là où ont eu lieu, peut-être des conjonctions amoureuses particulièrement significatives. Courts-circuits. Là où ont été repérés des débris ou des miettes de la disparue, de ces signes qu’il collecte maniaque à la surface des choses et des gens, en vue de les fondre en une seule pièce, articulation nouvelle entre sa respiration et celle du monde. Les petites boules multicolores dessinant l’itinéraire d’une cicatrice réflexive au cœur de la plasticité neuronale. Une sorte de serrure, enfermement ou possibilité de passer à côté, ailleurs. L’organe serti dans une bague, de ces bijoux magiques qui contiennent poison mortel ou poudre miraculeuse, selon les circonstances. (Pierre Hemptinne)

 

 

 


SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Les eaux troubles d’une certaine ivresse à l’opéra

SONY DSC

Librement divagué à partir : Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les indo-européeens ? Le mythe d’origine de l’Occident. Seuil, 2015 – Une résurgence de Tristan und Isolde, Wagner, version de Sir Georg Solti – toiles de Vija Celmins (Fondation Cartier, exposition Les Habitants) – Vue de Harlem de Jacob van Ruisdael (Mauritshuis, La Haye) – Un palace – Pline l’Ancien, Histoires Naturelles. Vertus médicinales des plantes potagères – Un céleri rave – Une montée d’ivresse – Yann Gourdon en concert dans l’exposition de Dirk Braeckman (Le Bal/Paris)

ivresse/eaux troubles

C’est toujours là que la montée s’est produite. À mille lieux des rythmes effrénés que l’on associe généralement à la transe. Plutôt une coulée sonore s’annonçant de loin, d’un point indistinct et dont les fumeroles déchirent imperceptiblement les culs-de-sac quotidiens, laissant poindre une éclaircie, un courant d’air craquelant le confinement ordinaire. Il reconnaît toujours, en annonce de ces instants, l’écho d’une météorite orchestrale dérivant de Tristan und Isolde, depuis une très lointaine première écoute fiévreuse. Peut-être cet écho n’a-t-il plus aucune ressemblance avec l’original et n’est que la sédimentation des premières émotions ressenties à l’écoute de l’opéra. L’impression première, de plus en plus lointaine et diffuse, se transformant avec le temps en résonances intérieures innées, allant du vrombissement des univers oniriques aux ondes mugissantes légèrement discordantes, vestiges acoustiques cellulaires des premiers instants matriciels, fossiles symphoniques. Une sorte de musique originelle hantant ses profondeurs neuronales, à la manière d’une fabuleuse baleine blanche, cosmique, réapparaissant à des instants précis autant que mystérieux. Toujours il la guette. Une rengaine d’ouverture qui, à chacun de ses passages, fluidifie les limites et, une fois évaporée, laisse derrière elle un poignant sillage de mélancolie. Elle surgit charriée par la dramaturgie des amours impossibles et des amants maudits, l’amour plus fort que tout, fugue conquérante d’étreintes célestes et diaboliques entre principes mâles et femelles, mais, à l’instant de la montée, ce n’est qu’un fragile augure elliptique, une éclaircie aurorale par-dessus la métaphysique délirante du culte wagnérien. Ne retenant que les sons plus légers qui s’élèvent, bois éthérés, archets au bord du mièvre, ce qui ressemble à de subtils attouchements entre matière et esprit, juste des prémisses, comme en amour ces caresses hésitantes qui cherchent la scansion vertébrale autant que fantomale du plaisir. Ce qu’épousent bien ces traînées de cordes symphoniques qui diluent, étirent et émiettent les thèmes soudain friables et irrésolus, perdant toute assurance homogène et évoquant alors des cieux fuyants, draperies célestes agitées. Avançant puis rechignant, dominatrice puis pusillanime, colonisant l’esprit mais toujours tentée par la volupté des échouages, une musique qui dessine un passage et cherche à séparer les eaux pour permettre de migrer indemne de l’autre côté. Au fond, presque pas une musique, ou alors, en creux. À l’intérieur de l’opéra, c’est un gué fluide sous-jacent, crépuscule par où la musique autant que l’histoire s’échappent, refluent vers le non musical et le non narratif. Et au cœur de l’auditeur – ce qui l’excite précisément -, ce passage exacerbe la masse sensible. Puis, toute la chair physique et mentale, humectée, innervée, avide d’épouser le mouvement musical et narratif impulsé par un maître, soudain, sous l’effet d’un magnétisme instrumental irrésistible, reflue, emportée en amont du musical ou plutôt, au centre de la musique, sourd et silencieux, un centre aussi effroyablement atone que l’œil du cyclone. Et le vacarme vierge s’installe en lui. Un roulis et un grand déséquilibre de même griserie que ses abandons dans la houle du littoral atlantique, par exemple, entre la vague qui vient de le transpercer dans son agonie vers le rivage et la suivante, immense et éternelle, emportant le ciel et qui l’aspire vers le large avant de s’abattre sur lui, l’agonir d’écume. Presque rien d’aquatique ni même d’aqueux, mais un choc minéral le criblant de ses myriades de grains de sels, mitraille cristalline, le laissant étourdi, hébété et exalté. Ce crible extatique éprouvé vague après vague, jusqu’à perdre la notion du temps qui passe, ivresse marine, chant de la houle autant répétitif qu’irrégulier, lui fait un effet de même famille que cette nuée orchestrale wagnérienne s’éventrant aux pics d’une montagne, s’effilochant, s’emplissant de soleil levant et couchant avant de crever en lui. Précisément, le frappe la symétrie entre cette musique et l’expérience physique d’atteindre un col après des heures de pédalage, quand, la tête près du ciel, il s’identifie avec le passage vers les autres versants de la chaîne montagneuse couverte de forêts. Au moment du relâchement, l’adrénaline pompée cesse d’être absorbée par les muscles bandés, et monte à la tête, inonde les limbes du symbolique, bonheur aussi improbable que le sentiment d’invincibilité, hilarité d’altitude. Le regard plonge du sommet unique vers la multiplicité de ruissellements dans la vallée, la vie est fourmillement mais raccordée en sa seule focale cardiaque, subjective. Plus rien ne semble hors de portée. Et toujours, dans les derniers mètres d’ascension, ses oreilles bruissent de cette partition tapie dans les palpitations de sa pression sanguine, la montée. Et la même bande originale, archaïque car enfouie dans les plis et conques de sa corporéité sans âge, résonne quand un coucher de soleil le dépouille de toute rigidité et qu’il déclame certains vers baudelairiens, non plus comme fantaisie poétique, mais comme réalité tangible, là, durant un instant magique exceptionnel. Car, pressent-il, l’action conjuguée de cette lumière et de la musique intérieure revenue, irrigue la connaissance et ouvre une lucarne dans l’espace-temps, dépouille l’existence terrestre de ses carcans. Ce n’est plus une image naïve, il est vraiment possible de courir, atteindre l’horizon et capturer une particule tangible des rayons solaires. Voici l’élan qui va changer sa vie. « Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite/ Pour attraper au moins un oblique rayon ! » (C. Baudelaire, « Le coucher du soleil romantique »)

Tout se dégage, les fichiers du savoir s’ouvrent sans restriction. Le palimpseste du cerveau tel qu’évoqué par Thomas De Quincey dans Le mangeur d’opium, devient transparent, illuminé à tous les étages, en ses plus infimes replis superposés, une vraie maison de verre. Ce n’est plus un mandala obscur plein de chicanes contre lesquelles se débattre pour avancer et extraire une dérisoire particule de vie, mais un puits lumineux de textes superposés au fond duquel il va déchiffrer la vérité, l’origine et la fin. « Des couches innombrables d’idées, d’images, de sentiments sont tombées successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumière. Il a semblé que chacune ensevelissait la précédente. Mais aucune en réalité n’a péri. Toutefois, entre le palimpseste qui porte, superposées l’une sur l’autre, une tragédie grecque, une légende monacale, et une histoire de chevalerie, et le palimpseste divin créé par Dieu, qui est notre incommensurable mémoire, se présente cette différence, que dans le premier il y a comme un chaos fantastique, grossier, une collision entre des éléments hétérogènes ; tandis que dans le second la fatalité du tempérament met forcément une harmonie parmi les éléments les plus disparates. Quelque incohérente que soit une existence, l’unité humaine n’est pas troublée. Tous les échos de la mémoire, si on pouvait les réveiller simultanément, formeraient un concert, agréable ou douloureux, mais logique et sans dissonance. »* C’est un chœur de cette sorte, lustral, qui le souleva, polyphonie de tous les échos de la mémoire, dès la première écoute de Tristan und Isolde et, depuis, chaque fois que la réplique de cette écoute le secoue (déclenchée, dupliquée par des mécanismes mystérieux, comme si elle tournait dans l’éther et redevenait corps audible selon des calendriers cachés, des mobiles invisibles, des éphémérides métaphysiques). Le palimpseste de toutes ses expériences personnelles, augmentées de celles des proches vivants et morts avec lesquelles son esprit s’est élaboré par sédimentation, les strates labyrinthiques de son activité épigénètique interconnectées avec celles de « Dieu », de la « Nature », en une belle continuité et sans plus rien d’abscons ni d’ésotérique. Gorgé par cette musique qui le phagocyte émotionnellement et l’emplit des brumes immortelles du pangermanisme wagnérien, il retrouve l’émerveillement face au monde à découvrir, la crédulité et l’avidité de s’inscrire poussière dans une glorieuse épopée. Le palimpseste du monde est soudain un diamant sonore de la plus belle eau au fond duquel il entend, en ligne directe, le murmure du commencement. Pour lui, rien que pour lui. L’écheveau des cultures de l’homme et de celles des plantes et des animaux, à travers les millénaires, aboutissant à ce qu’il est, lui, aujourd’hui, il va pouvoir en un clin d’œil jouissif l’organiser en arbre généalogique, limpide et unique. Il croit entendre la « voyelle primitive » tout en sachant qu’il transgresse la raison. Il partage l’ébriété démente des savants égarés avec constance depuis le XIXe siècle dans la paléontologie linguistique, inventant contre toute vraisemblance le mythe d’un peuple premier, d’une langue initiale originelle et homogène, d’un berceau géographique circonscrit, bref, construisant le pedigree historique d’une pureté raciale supérieure, même si, avec le temps, la revendication raciale s’émoussera, se déguisera. Oui, l’excitation irrationnelle d’appartenir à la mythique lignée indo-européenne, d’être partie organique de ce prodigieux imaginaire immémorial, se remet à vibrer en lui au fur et à mesure que le puissant appareil orchestral chamboule son espace intime. Il se revoit jeune adulte fantasque, enivré par ces fadaises, frissonnant, convaincu d’affinités génétiques et spirituelles avec un lointain groupe d’élites entamant la conquête du monde, sans coup férir, par les armes et la culture. Et lui, dès lors, continuant cette conquête par d’autres voies, sur d’autres terrains, sa maigre fiction biographique, tissée jour après jour, convergeant avec celle des grands récits qui biaisent le discours des lumières, comme en un même sang. Toujours et encore le sang ! Et s’il ne peut plus adhérer à la fable indo-européenne, la musique réactive en lui les vertiges qui y étaient liés, mais vidés de leur idéologie, troublant pathos qui exprime le besoin d’échapper un instant à la délibération objective, de réentendre sans réserve l’opéra initial des amours, les premiers sons articulés. « Il en va de même pour les voyelles de la langue primordiale. Le XIXe siècle finit par s’accorder, après bien des discussions, sur trois voyelles primordiales : a, e, o. Puis on tendit à partir des années 1930 à vouloir les réduire à une seule, la voyelle primitive dont toutes les autres seraient issues. On ne peut s’empêcher, devant ces pulsions réductionnistes, de penseur justement à l’Inde, où la liturgie brahmanique considère parfois l’onomatopée sacrée Om ! comme la résonance du Verbe créateur, résumant à elle seule, non seulement tous les textes liturgiques du Veda, mais le cosmos lui-même. Cette voyelle primordiale renvoie aux débuts de la grammaire comparée, lorsque l’histoire des langues était aussi celle de l’Esprit humain. La voyelle unique offre un autre avantage, celui de simplifier les problèmes de correspondances phonétiques. Elle est le point-origine idéal, d’où n’importe quelle voyelle peut être librement déduite. »**

[Et c’est, en quelque sorte, dans un temple luxueux et fantasmatique de ce genre de croyance – appartenir à un peuple élu ligué par une seule langue homogène depuis les premiers balbutiements consonantiques – qu’il pénètre en foulant les épais tapis moelleux d’un palace, sous les dorures archétypiques des lustres majestueux. Multitude de points lumineux qui déséquilibrent. Palace où vaquent à leur désoeuvrement mystérieux, détachés des impératifs de la réalité et sans plus se préoccuper de ce qui se passe à la surface des choses qu’ils surveillent néanmoins sur l’écran de leurs tablettes, quelques héritiers fortunés, entourés de leur famille, dépensant l’argent sans compter, mêlés à quelques profanes. Ici, coule l’argent mythique s’engendrant sans travail. Errant dans les couloirs feutrés et les escaliers monumentaux, attentif aux corps et maintiens, aux toilettes et accents, il respire les relents d’une noblesse de sang ou financière, confit dans la mémoire cabalistique d’une lignée première, primordiale, prenant le pas sur toutes les autres. Dans cette caverne fastueuse dont les sols et les parois reflètent d’anciennes splendeurs coloniales, les possédants du monde se reposent, se délassent, entre bar et saunas, champagne et massage, exhibant leur nostalgie des anciens triomphes. Il s’infiltre là en intrus, inévitablement voyeur. Il marche et il entend résonner plutôt le thème des cors, leitmotiv de chasse. Et, dans la chambre capitonnée, caisson douillet loin de tout, jamais l’extérieur ne lui a semblé si amorti et le corps féminin enlacé à lui dans un tel vide silencieux, immaculé. Pourtant, il s’agit probablement de la chambre la plus modeste de l’hôtel, de celles rendues accessibles par promotion d’agence de voyage pour favoriser un peu de mixité sociale. Sur le lit extra large aux draps fins, parmi les élans de tendresse, sa main se faufile sous les vêtements soyeux, touche le ventre nu et les boucles de la toison, et il bascule. Il est dans le périmètre du bois sacré, protégé, soufflé par une suprême accalmie. Encore une fois, comme au cœur de la musique où règle le silence, dans l’œil du cyclone où règne le climat le plus paisible qui soit. Il est libéré de tout stress, de toute injonction compétitive, merveilleusement apaisé, plus rien d’angoissant ne peut resurgir de son passé, ou de l’inconscient, voire de l’inconscient d’autres existences imbriquées à la sienne, comme glissant d’un palimpseste à un autre. Ses doigts effleurent à peine la crête vulvaire que tout son être est comme englouti dans une montagne s’ouvrant sous ses pieds. Il touche un timbre musical très lointain dans l’atmosphère, il glisse dans le feutre feuilleté des violons, cette phrase limpide et simplissime qui ouvre l’opéra, évoquant une réconciliation. Le choc érotique réactive, très loin dans l’inconscient la vibration de la fameuse voyelle initiale. Dans ce genre d’instant, il pourrait y croire. Les lèvres s’entrebâillent, mouillent et dansent, bassin ondoyant décrivant des courbes, des orbes, des pétales, se frottant délicatement contre son doigt introduit, devenant pétales immenses, souples et soyeux. Elles tissent sous ses paupières closes et par transmission des ondulations de plus en plus hypnotisant à la manière d’une navette qui saoule, à même la lave de son désir irradiant, toute une végétation foisonnante de motifs Paisley, miroir des grands tapis recouvrant le sol des salons, des balcons et les marches de l’escalier monumental. Une danse intime, accueillante, qui, de ses cuisses largement ouvertes, le reconnaît comme un ultime élu et qui fait qu’à chaque fois, il n’y a plus qu’elle et lui susceptibles de continuer la lignée. Il s’enfouit dans le ventre, il sent et entend, par le biais de la magie fusionnelle et par l’impact flatteur du décorum riche et cossu, la sécrétion des sucs séminaux et vaginaux participer à la machinerie romantique qui entretient l’illusion de corps destinés à procréer les êtres les plus raffinés. Comme si ça venait aussi de lui, ce genre de connerie, empêtré qu’il est dans la traîne somptuaire, louvoyant indéfectiblement dans son pathos à la manière d’un serpent fourbe, traînées vocales et instrumentales laissées par l’écoute de son premier opéra wagnérien. La compromission est partout dans l’imaginaire et ses jouissances. Et alors, se rebeller contre ça, devenir un amant à l’argot vulgaire, aux caresses crapuleuses.]

Accueillant la musique en lui, cette musique qu’il génère en ces cellules à partir de souvenirs de Tristan und Isolde qui le sillonnent, un remixe concocté à partir de bribes, il se retrouve connecté avec le point-origine. Le silence porté par la musique, c’est cela, se retrouver dans son vacarme silencieux, de la même manière que l’on dit être protégé sous l’œil du cyclone. Et l’effet que lui fait cette musique, depuis qu’elle s’est imprimée, impressionnée dans sa chair neuronale encore fraîche, est aussi rappelé, reproduit et dévié, au fur et à mesure que se constitue sa culture musicale, par d’autres occurrences de factures complètement différentes. Plutôt de celles qui diffractent et révèlent la dimension multipolaire de la voyelle primale, mais qui par ce fait même, par ce jeu de vis-à-vis acoustique, en avive le fantasme, la nostalgie. Le violoncelle de Tom Cora au début de State of Schock, avec le groupe The Ex, quand l’envolée mélodique écharpée jaillit presque improbable, bravache et tremblante, nue, et qu’un instant il croit entendre qu’elle se casse, se désolidarise, et qu’il n’y aura plus rien après l’archet, désintégration en plein vol des sons à peine formés et organisés. Même chose avec les Variations Goldberg, juste après l’exposition du thème bref, nacelle inouïe de sons en suspension et qui, comme les polyphonies pygmées semblent réverbérer les premières cellules du monde. Avant que l’interprète attaque les variations, il y a un suspens, l’auditeur est jeté par-dessus un abîme, dans une immense inspiration qui lui semble gober et évanouir toute la suite, et il se dit qu’il ne pourra, à l’avenir, uniquement entendre le reste de l’œuvre dans son souvenir. La première variation démarre alors, miraculeuse, exultante. Dans les errances, aussi, de Mischa Mengelberg au piano, les sautes d’humeurs erratiques, les changements de ton, de vitesse, de volume, avec chaque fois l’irruption de précipices, d’iceberg mutique, jeu haletant du chat et de la souris entre musique et non musique. Ou encore, dans ce rare dispositif de concert atypique, assis dans la pénombre d’une salle d’exposition dont les murs sont ornés de grands formats photographiques sombres, formes indistinctes, cramées, où il se retrouve en train de regarder avant de l’entendre, un jeune homme accroché à sa vielle à roue – ou celle-ci agrippée au corps du jeune homme à la manière d’une bête fantastique. Il y voit un personnage de Panamarenko actionnant un engin loufoque, poétique, les seuls qui permettent de réellement voler ou d’explorer les fonds marins (ou autres dimensions inaccessibles), à la force du bras moulinant avec une rigueur métronomique, inhumaine, la manivelle de l’engin. Tournis hypnotique. Regardant avant d’entendre et, quand le son lui parvient à l’oreille sans qu’il ne puisse plus rien faire pour l’en empêcher, c’est avec un effet de retard grisant, comme s’il y avait, dans le temps, quelque chose à rattraper par l’abandon de l’ouïe au phénomène extérieur. La rotation du bras, absolument régulière, subjugue, puissante machine folle que rien n’arrêtera. Mais dans quel sens tourne-t-elle ? N’est-ce pas à rebours, aspirant dans son délire giratoire, tous les sons du monde, les agrégeant, les broyant indistincts en un seul drone universel où tout s’entend, où, littéralement, l’exhaustivité du sonore palpite, crépite, les plus belles langues et musiques retournées au bouillon de culture initial, sidéral, galaxie de bactéries qui couinent, trucident, copulent, chantent, frottent, frottent, percutent ? Et, en même temps qu’elle aimante tous les sons, la manivelle n’actionne-t-elle pas un autre prodige qui extrait la luminosité des grandes photos exposées autour d’elle, les conduisant ainsi à laisser remonter à la surface les lumières noires qui phosphorent sous la surface des images ? Par là, rejoignant son intuition en entendant Tristan und Isolde la première fois : « Au fond, presque pas une musique, ou alors, en creux. À l’intérieur de l’opéra, c’est un gué fluide sous-jacent, crépuscule par où la musique autant que l’histoire s’échappent, refluent vers le non musical et le non narratif. » Et dans le corps du bourdon, dragon immuable et protéiforme, comme jaillissant du chalumeau d’un soudeur, des étincelles de petites notes aiguës ou graves, nettes ou mal dégrossies, éblouissantes, communiquent une impression extatique de petits pans de voûte céleste ouvrant soudain quelques-uns des mystères les plus hauts. Illumination comparable à celle éprouvée le soir au jardin quand, se redressant du sillon où il vient de disperser des graines, il regarde le ciel et aperçoit comme par inadvertance et comme un signe destiné qu’à lui à cet instant précis, une escadrille franc-tireur de mouettes, très haut, presque indiscernable et dont la blancheur d’ange est exhaussée par les rayons du couchant. Ce déploiement pointilliste qui chante, mutique, dans le poudroiement stellaire lui rappelle l’inframince sentier de crêtes, incandescent, que son imagination a tracé dans le corps de l’opéra. Et il en retrouve encore l’effet d’exaltation, exactement, dans le groupe subliminal de volatiles, oiseaux marins et rapaces se chamaillant, au sein du paysage de Jacob van Ruisdael, Vue d’Harlem, ponctuation mate et dérangée à même les draperies nuageuses, presque au-delà des nuages. Une figure nous indiquant de manière détournée d’où a été prise cette vue d’Harlem. Et ces quelques points aériens minuscules expliquent le vertige délicieux qui est la contemplation la toile, se rendant compte que son œil s’élargit en une liberté inégalée jusqu’ici et survole cette campagne sans aucune contrainte, planant avec le rapace. Éblouissement jubilatoire, ivresse panoramique à détailler les champs et les travailleurs affairés sur le chaume, les haies et les bosquets, le hameau rural, ses toits d’ardoises scintillants ou de tuiles moussues, les draps étendus au fil et mollement gonflés par le vent, la lointaine falaise urbaine surmontée d’une cathédrale. Dans la chevauchée onirique de Tristan und Isold, il avait atteint pour la première fois cette sensation de regarder la vie de très haut, d’en distinguer et d’en relier les moindres détails paysagers à travers la longue durée de l’histoire.

[Étincelles de notes musicales, piqûres perlées surfilant un sentier de crêtes dans l’opéra, sève nacrée de chatte effleurée, points ornithologiques dans les nuages, tout cela est de la matière et de la texture de l’immensité étoilée des cieux nocturnes de l’été. Des échantillons, des échancrures. En vacances, dans les montagnes, où les lumières terrestres altèrent le moins les lueurs des ailleurs cosmiques, quelle jouissance de regarder vers le haut, de sentir son corps s’alléger et lentement s’élever dans des rideaux ascendants de bulles d’argent, comme précisément le Tristan de Bill Viola. Ce sentiment d’être si microscopique, insignifiant et pourtant, aspiré dans l’infini, au diapason de l’absolue légèreté et du total abandon de soi et juste ce cordon ombilical immatériel le reliant à l’inconnue et l’absente, quelque part, dans les froufrous d’étoiles (selon la bohème de Rimbaud). La sœur jumelle évaporée dans l’espace. L’impression produite par la contemplation astrologique des nuits chaudes ou celles plus craquantes, très froides, d’hiver, il la retrouve devant les toiles de Vija Celmins. Pas tellement devant l’image peinte globale. Mais se représentant le travail qui consiste à reproduire cette vision sur une toile avec un pinceau, le nombre incalculable de petits gestes attentifs. C’est cela, cette gestuelle méticuleuse et dépouillée qui l’émeut. Il y trouve une ressemblance avec son travail d’écriture quotidien, quelconque, banal, mais persévérant et fondamental pour qu’il continue à se sentir ancrer dans la vie. C’est aussi quelque chose de cet ordre qui le fait fondre de grâce devant les paysages des peintres hollandais. Pas tellement la réussite mimétique de la peinture, sa perfection photographique. Mais, devant la résurgence de paysages premiers, tels que vus pour la première fois – et renouant alors avec un regard neuf, naïf, vierge – sentir dans ses tripes l’attention aux choses que cela demande et la maîtrise tant spirituelle que corporelle d’une technique pour saisir cela avec des pinceaux, de la peinture, une toile. La patience de l’observation et des coups de main, l’amour que ça représente, pour les choses, pour l’activité humaine. Et quand il fouille ainsi la voûte céleste, en vrai ou devant une peinture, toujours au bord de l’ivresse, il n’est plus qu’une sorte de racine, de poulpe végétale qui creuse le sol, la nuit terreuse striée d’éclairs jusqu’au point de jonction où le tellurique n’est que marée se déversant dans le vide, de l’autre côté, s’éparpillant en constellations minérales, rejoignant les voies lactées, le palimpseste laiteux du big-bang. Son être – l’organisme interne/externe par lequel il sent et fait sentir, explore l’animé et l’inanimé, voyage dans toutes les dimensions de l’expérience , –cette chose ressemble alors, de manière saisissante, à l’envers d’un céleri rave tel qu’il le découvre quand il vient, au potager, de l’arracher du sol. Animal insolite, cœur tentaculaire, cervelle à trompes, sonde spatiale parcourant les matières ténébreuses, l’opacité absolue. Spoutnik et mandragore. Et quand il tranche de son canif les racines et radicelles, il garde en main une sorte de satellite archaïque dont la surface est marquée de points de jonction à nu, humide de sève, tandis que le grouillement de petites antennes finissent de vibrer, tombées au bord du cratère de terre.]

Cette musique envolée a gravé en lui une ascension chronique qui ouvre les portes d’une compréhension totale de l’univers. À tel point que, lorsqu’elle le reprend, il retrouve peu à peu en lui le murmure de l’omniscience, il sent bouger en lui, comme une fermentation millénaire, les innombrables gestes et expériences transmis de génération en génération qui aboutissent au catalogue enivrant de connaissances consignées par Pline l’Ancien, grimoire rêvé. « Les bettes de l’une et l’autre sorte ne sont pas non plus sans procurer des remèdes. On dit que la racine de bette blanche ou noire, fraîche, mouillée et suspendue à une ficelle, est efficace contre les morsures de serpent, que la bette blanche, cuite et prise avec de l’ail cru, l’est contre les ténias. Les racines de la bette noire, cuites dans l’eau, éliminent la teigne, et dans l’ensemble on rapporte que la noire est plus efficace. Son suc calme les maux de tête invétérés et les vertiges, ainsi que les bourdonnements d’oreille quand il est versé dedans. »*** Et cette emprise musicale n’est ni vestiges inertes ni archives passives. Elle est l’ombre portée de corps célestes qui sont autant d’extensions de son être caché, dont il ne peut élucider les itinéraires mais qui courent dans l’infini selon des trajectoires précises, tellement loin qu’il perd le contact conscient, n’en perçoit plus que de faibles signaux intermittents. Un contrepoint à sa vie lucide, rationnelle. Mais de temps à autre, elle resurgit, l’enveloppe, se blottit en lui et l’aspire en une nouvelle montée. Mieux comprendre ce qui en régit la révolution dans l’espace fait partie de ses études quotidiennes. Est-il, lui, le satellite de cette comète sonore ou est-ce elle, étoile filante musicale, qui est le satellite de sa trajectoire concentrique ? Ce jeu d’apparition et disparition, l’impact de cette non-matière musicale fusionnant ponctuellement avec son organisme et dont il ne peut élucider les lois, place son existence et son inconscient dans la peau d’un surfeur guettant l’arrivée de la bonne vague sonore, l’oreille toujours aux aguets, toujours déjà percevant, transi, le sillage orchestral de la fabuleuse baleine blanche immergée en ses profondeurs neuronales. Et souvent, rien ne vient, ce n’est qu’hallucination, pense-t-il alors. Mais quand ça revient, que le miracle de la montée se reproduit, resplendissante, alors c’est l’allégresse sans pareille, la parousie païenne (pour peu que cela veuille dire quelque chose !). Après, oui, il sent que la déconvenue est inévitable, et il cède à l’accélération dionysiaque. C’est le déferlement tribal des sons, des rythmes, l’autre versant de l’ivresse, inchoative, vers les ténèbres et leur tombée de rideaux. Retour au sillage mélancolique. (Pierre Hemptinne – une version de ce texte sera publiée dans un ouvrage collectif, à paraître en mai 2015, dont voici les références : Sébastien Biset (dir.), Ivresses, (SIC) Livre VII, Bruxelles, (SIC), 2015. Textes de Sébastien Biset, Antoine Boute, Emmanuel Giraud, Pierre Hemptinne, Tom Marioni, Véronique Nahoum-Grappe. Éditions (SIC). Distribution Presses du Réel. )

* Thomas De Quincey, Le mangeur d’opium (Œuvres complètes de Charles Baudelaire, page 506, Gallimard/ La Pléiade).

** Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les indo-européens ? page 509

*** Pline l’Ancien, Histoire naturelle. Vertus médicinales des plantes potagères, p.973, Gallimard, La Pléiade


SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Dans la multihoule des pertes et trouvailles

the Pale fox ++

Librement inspiré de : Camille Henrot, The Pale Fox, Bétonsalon – David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, Minuit 2014 – Seth Price, Animation Studio, Galerie Chantal Crousel – Catherine Malabou, Avant demain, épigenèse et rationalité, PUF 2014 – Art Brut, collection abcd/Bruno Decharme (un extrait), La Maison Rouge – la mer…

SONY DSC

Les murs sont d’un bleu primaire intense. Cela lui évoque les peintures bon marché utilisées en plusieurs couches épaisses, coulures presque caoutchouteuses, pour les greniers, les caves, les remises de maisons modestes, dans certains corons. Ces recoins où sont relégués les surplus, les engins dépareillés, enrayés, les vêtements trop petits mais toujours susceptibles de retrouver un usage, les emballages cadeaux, les cordes, les bocaux, les vieux magazines, les babioles, l’électroménager déclassé, les gadgets dont on s’est lassé.

Ici, la couleur fait bloc, sans tache, sans nuance, sans fond, elle prend à la gorge, étouffe, tue toute perspective. Elle installe un plan instable entre trop plein asphyxiant et trou béant. Déjà en soi, une perspective impossible, l’union de deux contraires, le vide et le comble. « Une figure possible ou réelle obéit à la loi de disjonction exclusive : elle est soit un cercle, soit un carré. Mais, l’objet impossible inclut en lui la disjonction, il est à la fois cercle et carré. » (David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, p 118) Les parois sont piercées de traits brillants, calligraphiques, courbes ou carrées, solitaires ou croisées, formes pures idéelles qui correspondent, de manière lointaine, au comment son esprit s’imagine « ranger les choses », comment s’élabore un dispositif mental de rangement par lequel ce qu’il accumule en tête arrime, arraisonne plutôt ce qu’il collectionne dans la vie réelle, autour de lui. L’émergence timide de catégories pour penser le monde, surfer sur les flux de sens et non-sens circulant entre lui, le contenu de ses expériences, et projetant un chemin dans l’hétérogène dehors, animé et inanimé. « L’accord entre les catégories et les objets ne peut être pensé que comme le produit d’une relation dynamique, créatrice et auto formatrice. » (C. Malabou, p. 43) Ce sont des tracés abstraits d’étagères synaptiques, comme ces traînées fines d’avions dans l’azur figé, trajets de connaissances ou d’ignorance, reliant des points indéfinissables dans l’espace dont pourtant la production de sens que l’on cherche à atteindre, dépend. Cela pourrait aussi figurer le lent cheminement entre naissance et mort et ses agitations stylées, ses errances absurdes et pourtant vitales. Cela parlerait du « rapport du sujet neuronal à lui-même, la manière dont il se voit, s’aperçoit ou s’auto affecte, problème qui n’a jamais été envisagé pour lui-même. » (C. Malabou, p.264) Cela évoque aussi, ces balafres zen sur ce bleu excessif et écorché, la fascination de Deleuze pour « la question de l’image de la pensée » (D. Lapoujade, p. 139). Se donner une image de la pensée.

Puis il s’engage dans cet angle et il ne peut se défaire de l’impression de pénétrer un lieu intime abandonné par la personne qui a tenté de le rendre viable, d’en faire sa niche. Elle n’a pas tenu le coup, a préféré déserter. À moins qu’elle n’ait été éjectée, expulsée vers le monde des sans abris. Ce qui reste – exactement comme lorsqu’il visitait par effraction des maisons abandonnées encore complètement meublées et pourvues de leurs objets par lesquels une vie quotidienne est effectuée – est une mise en rébus du vivant, par le prisme d’une accumulation singulière. Bric-à-brac dont le décousu recouvre pourtant un art de se coudre dans les chrysalides du présent. Déchets rejetés sur les rivages, restes de naufrages, de vies brisées, ou messages d’autres rivages, terrestres ou non, un fatras d’objets, de documents, sans aucun principe de classement apparent, est étalé, dispersé, en tas, en ligne, n’a pas eu le temps de coloniser la totalité du réduit bleu. Ce désordre, qu’il sent pourtant titiller ce qu’il y a de fécond et d’excitant dans le machinisme de son cerveau, le frappe d’un profond découragement. L’impuissante. Comme si, survolant un immense aimant effaceur, sa matière neuronale se voyait vidée de tous ses repères, de toute son histoire, de tous ses capteurs énergétiques. Quel travail fastidieux que d’en reconstituer quelques bribes, en menant l’enquête à partir du fatras proposé là, cherchant à mettre à jour et fonder ce que « cela peut bien vouloir dire ».Tout examiner, pièce après pièce, chaque pièce rapportée à chaque autre, proche ou lointaine les unes des autres, uniques ou en série, répertorier les liens et les béances, cartographier des ensembles, des connexions, imaginer des familles, des correspondances, des incompatibilités, interpréter fragment par fragment, se rapprocher d’une histoire du tout. Cela exigerait de rester enfermé, , des jours et des jours, des mois ?

Ce qu’il distingue avant tout, et le frappe en plein cœur, désarmant son intuition excellant à déceler des rapports cachés et des mouvements entre les choses, est précisément la déliaison béante entre tous ces événements fossilisés, mis en couche, l’interruption de toute reliance. Déliaison calculée et muée en esthétique. Ce qu’il voit avant tout, c’est l’agent corrosif de la séparation, une multitude de failles. Une puissance automnale qui incite à baisser les bras, renoncer, à quoi bon. « La fêlure de la pensée, le trou par lequel le non-sens monte dans la pensée pour engendrer le sens et en libérer toutes les puissances, cette fêlure s’élargit et fait s’effondrer la surface du sens. » (D. Lapoujade, p.124) Abandonner, voilà le message qu’il perçoit, abandonne cette vaine tentative de comprendre, relier, connecter. Il lit les mêmes exhortations dans la brochure distribuée à l’entrée : « Parabole dynamique de l’échec propre à toute velléité d’appréhender la totalité » et « tourner en dérision la volonté de construire un environnement cohérent ». Arrête d’attendre. Et ramenant forcément cela à sa vie privée, au cheminement de son désir amoureux, il transcrit cela en avertissement : cesse d’espérer que ça revienne. Renonce à entretenir la relation amoureuse dans ta tête, ne plus incorporer l’absente ni chercher à s’incorporer en elle à distance, ne plus entretenir l’illusion d’une proximité, d’un éloignement pendant lequel ils se chercheraient et construiraient des chemins de traverse, développeraient leurs imaginaires respectifs qui inévitablement, au tournant d’un jour lointain, les conduiraient vers de nouveau corps à corps, peau contre peau, yeux dans les yeux, bouche à bouche. Ne plus transformer les signes de rupture en symptômes de futures retrouvailles. Pourtant, il ne peut cesser de croire que l’intervalle prépare, tisse la relation dans le vide et conduit à ce que, réitérée après privation, toucher l’intimité nue de l’amante renouvelle l’illusion de la rencontre inespérée, réveillant le sens des figures anciennes et préparant celui des futures, dans une continuation, une digue contre le néant. Dans l’absence, c’est mentalement qu’il prend et reprend, machinale fièvre amoureuse, les formes élastiques, à la fois singulières et impersonnelles, pétrir fesses, ventre, seins, épaules, hanches, cuisses, nuque, poignets, jambes, chevilles, lèvres, et qu’il se sent pris et repris aux mêmes endroits, pétris aussi. De cela, naît en lui un vertige, naissance d’un gouffre, d’une houle, en lui, enveloppante. Il conserve ainsi l’impression de se construire, de rester sur un fil où tout s’emboîte, se plie et s’empile, infiniment. « Ce que montre une épigenèse, dit Ricoeur, point particulièrement important, est que « seule une figure nouvelle (peut) révéler après coup le sens des figures antérieures ». Cette figure nouvelle n’est ni un pur produit du dehors, ni la révélation d’un sens préformé. La logique de l’épigenèse, sa dynamique propre, obligent à chercher et à exhiber ce lieu où le transcendant « à la fois archaïque, quant à son origine, est susceptible d’une création infinie de sens » » (C. Malabou, p. 274)

Que cela soit en cultivant le rapport réitéré aux particularités d’un corps spécifique, une femme toujours là, constante, et que l’action du temps sur les tissus ainsi que le mode de vie physique et psychique transforme et déporte dans le temps – chaque nouveau rapport altère et actualise la perception antérieure, créant cette superposition de passé, présent, futur, chacune des anciennes perceptions revivant dans le dernier moulage que ses mains prennent des formes épousées -, ou, par contraste, découvrant et caressant un autre corps, nouveau, inédit, passager -, engagé via ce plan comparatif dans une interprétation différée, à distance, des formes pratiquées habituellement dont il se découvre être le conservateur des empreintes singularisées, c’est dans ces instants qu’il se sent matière sans pensée parcourue du battement qui le rend migrant passif à travers l’hétérogénéité des contextes et hypnose érotique. « Comme par un mouvement de respiration ou comme par un rythme de diastole et de systole, donc, l’image bat. Elle oscille vers l’intérieur, elle oscille vers l’extérieur. Elle s’ouvre et se ferme. Elle nous rappelle à un contact matériel, puis nous rejette dans la région sémiotique des mises à distance. Et ainsi de suite, dans le mouvement sans fin du flux et reflux (…). » (G. Didi-Huberman, p.190) Le sans fin du flux et reflux, au bout des doigts. Les mains spectrales toujours occupées à frôler, esquisser, palper, peloter, empoigner, seins, fesses, ventre, plis, cuisses, vulve, anus, bouche dans le courant alternatif du néant de la chair et l’illumination spirituelle de l’extase, dans un miroitement clignotant qui éblouit, lumière spasmodique amorçant la jouissance. Il peut malaxer cette chaire virtuelle jusqu’à brouiller toute capacité à cerner des catégories, la célébration devenant presque funèbre, funeste : dur, mou, sec, humide, plat, rebondi, maigre, gras, doux, rêche, ouvert, fermé, tout se mélange et se délaie, comme du sable ou de l’eau. Tout intervalle entre lui et les organes en action se volatilise, une immensité vierge saturée, limite inhospitalière, une marée du sans fond. Rêve d’une chambre avec vue sur mer où rester immobile, laisser bruire en lui toutes les images, signes, sons, lettres enregistrées de ces étreintes, se sentir bibliothèque dépositaire des moulages partiels opérés par les corps s’emboîtant, sentir cela bruire, activité mimétique à celle de l’horizon marin, la chambre sur mer de plus en plus envahie de sable, d’eau et d’écume, comme le soir tombe. Et lui, juste un point perdu dans les multiplicités de la mémoire de ces gestes de passe-passe.

Ce point de fuite que crée dans sa mémoire un mouvement de pliage, dépliage, repliage incessant entre les souvenirs répétés, superposés, croisés des femmes aimées et de leur peau, leurs organes, leurs expressions, leurs gestes, leurs vêtements, leur nudité, renvoie à ce commentaire de Lapoujade sur la manière dont Deleuze pense les liens entre les différentes philosophies. « Répéter consiste à doubler, redoubler et déplacer, comme une sorte de gigantesque mouvement de pliage. Nietzsche répète Leibniz, il est comme une doublure de Leibniz, mais Leibniz répète déjà Nietzsche, tout comme les stoïciens répètent Leibniz et Nietzsche à leur manière. Nietzsche à son tour répète Spinoza, tout autant que Bergson se répète dans Spinoza et inversement, chacun étant une doublure de l’autre. Kant se répète dans Maïnon tout comme Platon se répète dans la doublure qui le renverse. » et continuant vers ce point où « toutes les philosophies se répètent les unes dans les autres, à leur différence près, si bien que le temps philosophique devienne » et là, il cite alors directement Deleuze : « un temps grandiose de coexistence, qui n’exclut pas l’avant et l’après, mais les superpose, dans un ordre stratigraphique. C’est un devenir infini de la philosophie, qui recoupe mais ne se confond pas avec son histoire ». (D. Lapoujade, p.129) Ainsi de cette pornographie intime qu’engendrent en lui les sédiments sensibles recueillis par ses organes ressassant les femmes de sa vie, qu’il combine sans cesse, involontairement, entre elles mais avec d’autres registres de la vie sensible aussi, et qu’il aime fondre, perdre, mettre à l’épreuve et pervertir dans les flux obscènes, harassants, saturés de la pornographie industrielle, illimitée. Jusqu’à la nausée, l’abrutissement. Cette confluence de pornographies, l’une personnelle et l’autre dépersonnalisante, dans le flot d’images de cul débloquant, quand elles surgissent comme quelque chose de jamais vu – malgré leur banalisation -, une irrépressible envie de parler de tout, à travers tout, comme dans ces photos crues de magazine que l’artiste Zdenek Kosek couvre de signes et d’écriture, compulsivement. Activité scripturale, à même les images crues, graphisme compulsionnel erratique se substituant à la masturbation.

Dans le désordre dispersé aux quatre points cardinaux de The Pale Fox – et probablement apparence dissimulant une organisation précise, voulue par l’artiste -, il sent la matérialité brute d’un ressac disjonctif, quelque chose renvoyant à la fascination sexuelle centrale dans l’émergence des images, fil conducteur séminal de l’origine de la vie, son évolution. De l’œuf authentique, non-éclos, à la copie posée dans un mobilier dont le design évoque le tremblé de l’action originelle dans l’espace, mouvement d’une flagelle bactérielle dans le vide, préludant à la glissade vers l’œuf fécondant, avant que tout explose en fourmillement de multiples riens, larvaires ou cristallogiques. Ces formes d’œufs premiers trouvent un écho dans ce carton ouvert (reproduit en aluminium) rempli de chips de frigolite sur lesquels reposent des calebasses précieuses, silencieuses mais qui, doucement agitées comme des maracas, pourraient répandre des germes sonores fristouillant en drone rythmique devenant peu à peu assourdissant, s’accouplant aux moindres autres particules de l’atmosphère. Cela s’appelle Gabagunnu, référence probable à la culture Dogon et est sous-titré « the womp matrix of the world », où matrice géologique, minérale, et pratique du moulage, sont bricolés en mot-valise avec utérus pour former une entité polymorphe à l’origine du monde. La calebasse joue un rôle bien précis dans la mythologie Dogon, insatiabilité féminine qu’il s’agit de maîtriser pour que le monde retrouve un cours normal ! Juste à côté, une pile serrée de journaux Le Monde ficelés, atteste en un clin d’œil de la complexité vaine du monde, de l’impossibilité de déterminer des causes univoques, incontestables, objectives à ce qui constitue l’actualité, récits des dérives de la civilisation. Bloc chu de papier intense désormais illisible, indéchiffrable, phrases et mots pris dans la masse de papier. L’œil hagard, il revit ces instants où, ayant déchargé dans le sans fond nidificateur de l’universel, via le corps pénétré singularisant l’infini, jusqu’à se sentir vidé, étourdi, il n’a plus aucune matérialité ni enveloppe, juste un regard vitreux dans lequel flotte quelques brins d’hélices colorées, à l’instar de cette boule de verre scintillante, propitiatoire, où virevoltent quelques rubans de Murano, un signe cabalistique intitulé « Self ». (Dont une déclinaison, peut-être, une interprétation à tout le moins, pourrait être le « scratch » mural peint en vis-à-vis sur le mur nord ?) Ce n’est pas exactement la tristesse post-coïtale recouvrant son œil d’une taie mélancolique, plutôt une apaisante catatonie durant laquelle, peut-être, l’énergie du désir provisoirement assouvi par la correspondance avec l’objet de la quête pourrait lui permettre de changer de peau, ouvrir un passage vers autre chose, migrer. « Si le désir en passe nécessairement par des organes, il lui arrive de ne plus supporter la manière dont ils s’organisent. Tout se passe alors comme si le désir, défini comme quantité intensive, ne parvenait plus à faire circuler ses flux librement. D’où la création d’un corps sans organes, grosse masse indifférenciée, improductive, qui repousse les organes ou les désorganise, qui les désorganicise pour les distribuer autrement. » (D. Lapoujade, p. 142) Ressentis qui rend encore plus difficile d’exercer le travail de classification face à l’amoncellement composé par l’artiste. Statuettes de pacotilles imitant des fétiches ancestraux, longues défenses de morses, ouvragées, posées l’air de rien, parallèles, comme faisant le double-fond biologique, fantastique auquel elles appartiennent. Marquées d’entailles primitives qui évoquent le langage plus tardif codant l’alphabet en impulsions rythmiques composées, mais aussi rappelant le transfert de particularités anatomiques animales vers l’invention de contes et légendes, l’organisation scientifique des espèces jouxtant toujours celle plus fantaisiste de relations enchantées entre nature et culture, ainsi de l’épée du narval qui se transforma en l’appendice de la licorne dotée de vertus magiques. Ce que cernent plus ou moins diverses sculptures de bronze jouant avec l’idée de formation et croissance anarchique de dents et d’ongles, fétiches inqualifiables, aussi incongrus, indéfinissables que nombre d’objets circulant sur e-Bay en dépit de leur insignifiance mystérieuse.

Et tandis que se tortille sur le tapis un serpent téléguidé – « Ève fut tentée par le serpent qui lui dit qu’ils ne mourraient pas pour cela mais qu’ils seraient alors comme des dieux qui connaissent le bien et le mal. Elle mange alors ce fruit puis le donne à son mari. Alors, leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus. Ils se firent des pagnes et se cachèrent lorsqu’ils entendirent le pas de Dieu » (wikipedia) –il repère, comme par hasard, collée sur le mur, une image parodique d’Eve croquant une pomme savoureuse, se couvrant vaguement d’un drap et Adam nu, debout devant les feuillages paradisiaques dépressifs, lui tournant le dos. Cette image détournée de la fameuse scène d’Eden, comme en miroir avec un tableau aborigène australien, autre image de représenter la naissance de l’univers et les origines de l’homme. Du coup, son esprit continue à associer ces précédents à d’autres images, comme la sphère zodiacale abandonnée comme un ballon entre deux phases de jeux, ou les posters roulés dont il devine qu’ils sont des photos de ciel nocturne étoilé. D’une image unique à sa multiplicité industrielle. Il plonge tout de même, vainement, dans les amas. Ici, la légèreté raffinée de quelques fossiles, qu’il contemple l’œil presque embué, englobant dans son champ de vision un référent à la théorie du big-bang. « Quand un symptôme survient, en effet, c’est un fossile – une « vie endormie dans sa forme » – qui se réveille contre toute attente, qui bouge, s’agite, se démène et brise le cours normal des choses. C’est un bloc de préhistoire tout à coup rendu présent, c’est un « résidu vital » tout à coup devenu vivace. C’est un fossile qui se met à danser, voire à crier. » (G. Didi-Huberman, L’image survivante, p. 338) Le regard détecte, mais comme piégé, envoyé sur une voie de garage, des similitudes entre une pomme de pin, la peau étalée d’un pangolin, une tortue jouet, immobilisée dans sa carapace en plastique. Là, un grouillement de chaînes rouillées, de serrures, de cadenas, de clés, de poignées. Doit-il y voir l’entrelacs destructeur de l’obsession à enfermer, enchaîner, l’image que les techniques d’enchaînement n’ont plus besoin, aujourd’hui, d’outils aussi matériels ou doit-il simplement laisser monter en lui la petite musique de ferrailleur s’époumonant au micro de sa camionnette branlante traversant le village « vieux fers, plomb, zinc, machines à laver, vieux poêles, vieux vélos… » ? Un peu plus loin, une colline d’antiques téléphones débranchés sur laquelle trône un Minitel archaïque, d’où ruissellent des câbles qui ne relient plus rien, ne transmettent plus aucune communication, mais retiennent tous les flux, mots, silences, pleurs, râles, gémissements, chants, qui sont passés par leurs synapses électroniques, désormais ensablés. Par-dessus, un éclairage signalétique généralement utilisé pour délimiter des travaux sur la voie publique. Dans cet amas de signes vivants et morts, « où tout se développe » pour reprendre le commentaire du guide du visiteur, affleure sans cesse les préoccupations récurrentes, structurelles du sens commun, ritournelles obsessionnelles que révèle le cadavre exquis d’images trouvées. En renvoyant notamment à une littérature de gare, aux magazines populaires et leurs affaires de coeur, au plan libidinal traversant toutes les activités humaines, un accomplissement chaotique de la fécondité, il y a par exemple cette couverture de roman où deux mains masculines empoignent écartent deux fesses féminines dodues dans un jean déchiré, alors qu’émerge plus loin une affiche pour une exposition didactique sur la parade amoureuse chez les animaux. Excité par la résurgence d’analogies, faites ailleurs, constitutives de son mode de pensée, mais qui pourraient se réveiller ici, à force de regarder The Pale Fox – il fixe, ferme les yeux, s’éloigne, revient, voit des choses différentes, perd de vue certains éléments, repère d’autres correspondances qui nomadisent à l’intérieur de l’installation -, il s’engage bien dans une chimérique tentative de tout relier, mais « il y a toujours quelque chose qui se détraque ou fuit, des mouvements de déterritorialisation qui défont les structures, des singularités qui sautent d’une strate à l’autre, selon des communications transversales aberrantes. » (D. Lapoujade, p. 202) Même si, là où ça fuit ou se détraque, des signes calligraphiques, comme des sauts dans le vide, des chaînons manquants abstraits, tentent de conjurer la dissolution. Bouteilles à la mer. Et l’attention revient buter sur la rampe d’aluminium contre le mur ouest, hérissée de fines lames rectangulaires plantées à égale distance et qui, de près, se révèlent être des feuilles blanches. Crête de papier. Plan incliné sacrificiel entre le sol et les hauteurs d’un temple invisible, des airs de colonne vertébrale de bibliothèque, de plans de coupes dans la blancheur sans parole d’un squelette d’imprimerie.

Pivotant dans le container bleu trash, de l’est au nord, il perçoit bien une dynamique cohérente, une narration dont la chute, au nord, s’étire dans des images orphelines, arrachées au trop plein des médias actuels. Le lien entre ce qu’elles montrent et l’adéquation évidente, native, entre ce qui est et ce que l’on sent – « l’accord des catégories aux objets (…) inséparable de celui de la manière dont le sujet se fait sujet, devient le sujet du rapport » (C. Malabou, p.175) -, est de plus en plus égaré dans les multiplicités complexes contemporaines. Vue fractale d’une méga cité, planète chaotique incontrôlable.. Promenade robotique sur un sol lunaire. Tête de loup rescapé, zombie. Dôme géodésique famélique. Enfant qui exhibe une prise exceptionnelle, une bête immense, sorte de résurgence de monstres anciens. Mais avant tout, ce qu’il reçoit, comme des décharges, ce sont les brèches dans les choses, c’est le non sens indispensable au sens, c’est le vide-plein qui irradie, l’impuissance à organiser ce qui est montré en une seule histoire, le rappel que « le vivant s’organise très bien sans nous et demeure indifférent au fait d’être jugé » et « que la vie n’a pas besoin d’être pensée, alors même que le sujet de la pensée est vivant et rencontre, comme objet de pensée différent des autres, la factualité de sa vie. » (C. Malabou, p.300). C’est le pressentiment d’un gouffre sans cesse à apprivoiser et dont, une nuit, il a une vision matérielle, se promenant au bout d’une jetée en mer, où des pêcheurs s’affairent auprès de leurs cannes. Il règne un grand calme, le ciel est paisible, les astres rayonnent doucement, l’eau est languide et néanmoins musculeuse. Ils sont emmitouflés dans des combinaisons qui doublent leur volume et les font ressembler à des mixtes d’astronautes et de guerriers galactiques. De fait, en arrivant sur cette plateforme marine, on se croit ailleurs, une autre planète. Ils procèdent vigoureusement au lancé de leurs lignes à hameçons multiples. On entend longtemps dans la nuit les fils se dévider, fendre l’espace, ne jamais rien heurter, rester suspendus. À tour de rôle, et selon un tempo digne d’une pêche miraculeuse, ils remontent sur le plancher de l’estacade plusieurs poissons à la fois, frétillant en grappe, extirpés du même banc, de la même multiplicité. Et ils continuent à s’affairer, la lampe frontale les transformant en cyclopes nocturnes. Et s’approchant de l’un deux, au moment où il se penche par-dessus bord, le faisceaux lumineux dense et livide traquant l’endroit où le filin plonge dans l’eau, il aperçoit quelque chose d’immense qui bouge, se débat et qu’il ne parvient pas à identifier. Une surface blême, couturée, agitée, une surface sans fond, un abîme. C’est liquide et solide. Ni intérieur, ni extérieur. Le diaphragme d’un horizon abyssal. La houle cardiaque, nue, lui présente en miroir tous les actes de la nuit, puis se désagrège, et peu à peu, nourrie des vagues qui convergent, se heurtent, se confondent, « reforme un espace lisse, mais qui peut tourner en ligne d’abolition ou d’autodestruction radicales » comme dans « le régime de l’amour passionnel où le cogito se déterritorialise absolument jusqu’à l’autodestruction » (D. Lapoujade, p.238) Il ne peut s’empêcher de voir s’incarner là, sous lui, venant le prendre, quelque chose qu’il sent tournoyer sans lui, sans issue, dans ce qu’il cherche à fixer et à dire, à écrire, matérialisation dans la nature du contenu de phrases lues le matin même, du genre « Il y a une extériorité plus radicale que celle des corps sociaux, agissant pourtant au plus profond de la langue elle-même, « un dehors plus lointain que tout monde extérieur, un dedans plus profond que tout monde intérieur ». N’y a-t-il pas des forces qui entraînent le langage vers sa limite propre ? » (D. Lapoujade, p.209) Cela se confondant avec la force attractive de ce gouffre, y voyant la possibilité de franchir sa limite, l’envie de s’y jeter, pour arrêter d’avoir à penser, dire, écrire. Et cet abîme houleux est l’agrandissement monstrueux – comme une écaille isolée d’une carapace et hypertrophiée pour occuper tout le visible – de la matière striée, bleue, immense, dans laquelle il voyait ce matin de micro-existences, grégaires, fragiles, prêtes à disparaître, tracer des chemins, d’infimes routes, lentes, presque statiques. Un pêcheur de crevettes, à pied et en ciré jaune avec son harnais, deux chevaux de traits tirant d’autres filets, plus larges, labourant d’autres multitudes invisibles de crustacés. Ou un petit chalutier, tanguant, maintenu à flot par une nuée de mouettes. L’immensité qu’ils égratignaient à peine de toutes leurs forces lui rappelant ces intérieurs d’enveloppes filigranées de petits signes, grouillement aligné ou chaotique de germes organiques ou mathématique, dont la fonction est de protéger la confidentialité des courriers et que l’artiste Seth Price reproduit dans des tableaux de grand format, étranges mandalas. Ce sont des gestes, solitaires et sensuels, rituels et envoûtants, que ces tableaux purgés de tout affect lui évoquèrent, « les enveloppes de Seth Price ne font preuve d’aucun contenu ni intérieur ; leurs surfaces photoréalistes comportent au contraire des blancs abstraits, exempts de message ou motif » (feuillet de la galerie). Des gestes tant de fois répétés, ses mains pliant le papier de la lettre, le glissant au fond de l’enveloppe, avec le sentiment d’envelopper un bout d’immensité sentimentale complexe qui pourrait aller envelopper une autre immensité, lointaine, toujours un peu étrangère et d’être, à l’instant de ces gestes plaçant un message dans le sans fond de l’enveloppe, semblable à ces corps minuscules et laborieux dans les flots. Et, exactement, la sensation de lancer une bouteille à la mer, mais de n’avoir rien d’autre à faire, rien de plus urgent ni de plus utile qu’espérer ainsi que sa multiplicité puisse en envelopper une autre, qui viendrait l’envelopper à son tour. Se projetant vers la disparue, avec toujours l’impression de perdre toute consistance à l’instant même où il pensait métaboliser un peu de fondement stable, devoir recommencer sans cesse ce tour de passe-passe pour rester à flot, s’inscrire dans un plan qu’alimente l’absente à son corps défendant. « Si le plan se définit par des continuums, c’est parce qu’une multiplicité est toujours à cheval sur deux multiplicités, une première qu’elle enveloppe, une seconde qui l’enveloppe déjà. Une multiplicité est toujours attirée vers la limite qui la fait basculer hors de l’agencement qu’elle compose, aspirée par une autre multiplicité qui compose avec elle un autre agencement. C’est ce qui se passe lorsqu’une multiplicité arrive à saturation, lorsqu’elle est dans l’impossibilité s’accroître ses dimensions sans changer de nature. (…) D’où l’importance du pressentiment lorsque la multiplicité tend à franchir cette limite, comme un sentiment de destin. Peut-être que je cours à ma perte, mais je n’ai pas le choix… Un démon entraîne une multiplicité hors de son agencement, la fait mourir au profit d’une autre où tout est redistribué, pour le meilleur et pour le pire. Éternel déferlement, éternelle redistribution du flux matériel intense, comme Les vagues de Virginia Woolf. » (D. Lapoujade, p.187). Dans la houle des pertes et retrouvailles, multiplicités tantôt conjuguées, tantôt désagrégées en d’autres multiplicités. (Pierre Hemptinne) – Camille Henro à Bétonsalon –


SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Poussières du volcan Pathos, en miroir.

Librement divagué de : Chris Stringer, Survivants. Pourquoi nous sommes les seuls humains sur terre. Gallimard, 2014 – Abraham Cruzvillegas, The Inefficient Tinkerer’s Workshop : Free Advice Behind Cinema ( Galerie Chantal Crousel La Douane, 14 mars > 28 mai 2014) – François Jullien, Vivre de paysage ou L’impensé de la raison, Gallimard 2014 – Corentin Grossmann, La tentation du sens, Galerie Jean Rochard, …

portes/reflets/ombres

 

 

 

 

 

Les périodes brûlantes escamotées, il ne cesse d’être l’objet de perturbations difficilement explicables, des sortes d’empiétements du rêve sur la raison, bifurcations saugrenues entre virtuel et réel. Plus physiologiquement, c’est l’irruption insidieuse d’une allergie, jusqu’ici insoupçonnée, à un pollen précis et parfaitement invisible, une somatisation déterminée par des résurgences radioactives de fossiles psychiques très anciens, l’irruption d’un corps étranger longtemps enfoui ou la mutation d’un bout d’organisme propre en fragment étranger, ou exactement l’inverse, ce qui peut déséquilibrer ou, momentanément, tout aussi bien éblouir, égarer. Régulièrement, il traverse des nuages de particules imperceptibles, mais il les sent, et elles le détournent, le placent au centre d’une grande désorientation temporelle et spatiale, identitaire, comme la résurgence d’indices révisant fondamentalement le fil historique dont il se croyait le fruit. Essentiellement, cela se produit quand, le regard au loin, les miroirs atmosphériques détournent la vue panoramique en plongée introspective. Et, sans qu’il puisse en faire le constat délibéré, cela le replonge, par voies détournées, dans les parages des dernières éruptions vécues. Et qu’il n’a toujours pas forcément identifié comme tel. De ces choses que l’on caresse avec un bonheur simple et sans arrière-pensée, goûtant l’instant sans lendemain, sans engagement et qui se révèlent – quelque temps après, brefs ou lents -, avoir été très explosives, très éruptives et complexes. Elles engendrent glissements de terrains et rejets de matières jusqu’ici enfouies et génèrent des configurations de soi bouleversées, méconnaissables. Les symptômes en sont très divers et discrets comme ces incidents cardiaques qu’annonce un anodin souffle au cœur. Sans qu’il puisse distinguer ce qui le ralentit et ankylose ses pensées, il s’enlise dans des couches de sédiments évoquant de lentes combustions partagées, recule devant des coulées profondes encore en fusion, contemple des minerais intérieurs que la chaleur intense transforme en d’autres cristaux, sans qu’il puisse mettre un nom sur aucun de ces phénomènes, se retrouvant dénué de mot intime. Il se sent quelques fois déporté, ou envahi, submergé par de nouvelles possibilités qui, comme dans certains cauchemars, soudain, vont toutes s’évanouir. Hébété, il se rend compte, comme si c’était la première fois, à quel point cette chose jugée légère, la gaudriole – faire l’amour, baiser, quand toute la dimension mentale amoureuse est mobilisée – remue les tréfonds, l’inconscient, longtemps après être expulsé de l’épicentre sexuel. Qu’il s’y joue des sortes de modifications génétiques. L’ébauche d’un croisement inédit, l’ébauche d’une nouvelle espèce que la rupture peut rendre totalement orpheline, inadaptée à la vie ordinaire. « Il y a quelque 73.000 ans, la grande île de Sumatra en Indonésie a été le siège de l’éruption volcanique la plus puissante de ces derniers 100 000 ans (voire de ces derniers deux millions d’années selon certains calculs). (…) Elle a rejeté l’équivalent d’à peu près mille kilomètres cubes de roches de toutes tailles, ainsi que d’énormes volumes de vapeurs et de gaz. Elle a laissé d’épais dépôts de cendres qui se retrouvent dans des carottes marines depuis l’Arabie jusqu’au sud de la Chine, et qui interrompent sur plusieurs mètres d’épaisseur des séquences archéologiques en Inde. » (Chris Stringer, Survivants. Pourquoi nous sommes les seuls humains sur terre. p. 81, Gallimard, 2014). Et si des chercheurs considèrent que « l’éruption aurait déstabilisé le climat terrestre pendant un millier d’années, voire aurait déclenché une glaciation globale, réduisant la population humaine à quelques milliers d’individus », des études plus récentes et moins dépendantes d’explications uniques, nuancent et parlent plutôt « d’une décennie de froid, sécheresse et d’obscurité, des conditions assez graves pour affecter la vie végétale et animale sur terre et dans les mers, mais sans doute pas de façon dévastatrice. » Après la volatilisation de son amante, découvrant que la lente combustion orgasmique tombe à l’eau, il est traversé d’indescriptibles fumigations, de vapeurs, de gaz et de cendre, envahi par un froid intermittent, guetté par la sécheresse et l’obscurité. Il se sent dépouillé de ces paroles mentales archaïques, approximatives, magma indispensable à l’amorce d’une pensée progressivement plus articulée. Une proximité animale, complice, lui fait défaut et fragilise l’enracinement de son langage, son larynx est déconnecté de la modélisation verbale intérieure, il a régressé, exilé de ces instants de corps à corps relâchés durant lesquels les caresses ne cessaient de parcourir, plic ploc mutuel, selon des itinéraires fantaisistes, la peau et les particularités corporelles de l’autre, les marques, mais sans plus rien d’érotique, déplacement de l’étreinte sur un terrain du geste socialisant les câlins, le tout accompagné d’onomatopées haletées, pantelantes, babil abstrait, grognant et gazouillant, vestige mélodique d’une sorte de toilette impudique et bavarde post-coïtale. Berceau de tendresse où réaliser que le jeu brûlant des corrélations amoureuses fait que « l’un s’accouplant à l’autre, tout se répande et s’intensifie, et que ne se perde aucun possible » (François Jullien, Vivre de paysage, p.79). Enfin, l’illusion qu’aucun possible ne se perde, illusion qui irradie la jouissance. Et ensuite, quand, dans la séparation l’ouverture vers ces possibles rétrécit comme peau de chagrin, le cœur s’angoisse, prend la mesure de ce que sera la fin. Les mains, les doigts, touchent, tâtent, palpent et pincent, parfois à la limite de l’incongru, des endroits étranges, des détails qui ont frappé l’imagination alors qu’ils employaient toutes leurs énergies à s’imbriquer jusqu’à la fusion, des signes qui semblaient flotter par-dessus l’interpénétration effrénée, hors du temps frénétique, à la surface des corps fondus mais comme détachés, ailleurs, des points fixes reliés à une logique surplombante. Si l’exercice de la jouissance partagée donne à la chair quelque chose de très immédiat, malléable dans l’instant fusionnel, bassins épousés dans le ressac, ombilic réunis en une seule pâte levée, rivages scandés par une polyphonie de ressacs immanents se recouvrant et embrassant même leurs arythmies, il aime observer, comme à distance tout en étant bien dedans, sur la peau et dans les formes, des îlots, traces, marques intangibles attestant l’appartenance à une lignée, le résultat de quelque chose qui vient de très loin, échine temporelle frissonnante (l’ancêtre femme commune la plus ancienne, l’Eve africaine, est datée de 200.000 ans…), qu’il scrute éperdument quand monte le plaisir, joie et effroi, ses yeux à elle en miroir des siens. En même temps que s’exalte s’enflamme le sentiment d’être une seule chair en fusion, à la surface, ce sont des points fixe par où passe l’individuation, la personnalité intangible de l’autre, des points de singularisation qui le vrille et qu’il fixe, où il puise ce qui le fait bander ici et maintenant au-delà de la recherche d’une simple décharge, car c’est de là aussi que, soudain, tant que le va et vient charnel se poursuit, il se sent unique, entre un passé et un avenir, dans un paysage amoureux. « Car ce singulier, en accentuant en lui ce qui rend unique, qui ne se rencontre que là et dont on sait soudain, d’un savoir qui ne se questionne pas, qu’on le retrouvera par ailleurs, fait émerger ce paysage de l’anonymat et de l’inerte des choses. » (François Jullien, Vivre de paysage, p. 171) Après l’extase, dans la détente de tous les tissus, les yeux et les doigts repassent sur ces points pour essayer de mieux saisir ce qui y a été entraperçu et qui semble alors avoir reflué, retiré derrière des rideaux. Par exemple au creux d’une fossette ou d’un pli qui parle, un creux, une cicatrice de vaccin, des tavelures discrètes, un tatouage enfantin semi effacé, un cartilage singulier, un orteil étrange, une pilosité domestiquée, l’angle particulier d’un coude fracturé et mal rééduqué ; des cales et des allures de certains membres, comme les poignets, révélant quelque déformation professionnelle ; mais aussi l’arête d’un nez, la commissure des lèvres, la fronce du nombril, l’élasticité intrigante d’un galbe, le duvet sur la nuque, les lignes de la main, l’arrondi pâle des lunules, la sinuosité des vaisseaux sanguins, les aréoles lisses et lilas ou granuleuses et chocolat, des grains de beauté, la saillie des arcades, le contraste entre les lèvres cerise et l’émail des dents, l’eau sombre des yeux, le lézard vertébral, l’inclinaison du front. Plus étrange encore, quand ses paumes épousent la forme du dôme crânien de sa partenaire, dur et ferme, vide et plein, en même temps qu’il semble la variante de milliards d’autres crânes semblables, la forme évolutive par excellence qu’il cherche à situer par rapport à sa propre configuration crânienne. Les doigts papillonnent, auscultation rêveuse des signes distinctifs, montrent qu’ils ont remarqué ce qui fait que ce corps est incomparable, tout en s’assurant, un peu maquignons, qu’il s’agit bien d’un spécimen de la même espèce. Toutes les impressions qu’il recueille et enregistre ainsi par d’innombrables touchers et prélèvements à même ces nœuds corporels communs et singuliers, il va ensuite tenter de les classer, les faire parler et ainsi déclencher la mémoire épisodique et il a un grand besoin d’en fouetter les activités étant donné le rôle qu’elle joue pour se projeter autant dans le passé que dans l’avenir. « La mémoire épisodique, ou personnelle ou autobiographique, nous fait nous remémorer des événements, avec les émotions qui s’y attachent, à la manière d’une histoire. Elle peut servir à repasser des événements résolus, mais aussi, de façon tout aussi importante, à répéter à l’avance des événements à venir. Elle constitue ainsi une espèce de machine à explorer le temps, créatrice d’une « réalité intérieure », qui peut ou bien se déplacer vers le passé, ou bien projeter des scénarios vers le futur et qui semble être en relation étroite avec la conscience de soi. » (C. Stringler, p. 310).Et cela germe dans le contexte de soins où ils se découvrent et cherchent les postures où leurs peaux seraient livres ouverts réciproques, se lovant dans des comportements primates où certains chercheurs décèlent une origine possible du langage humain, possible parmi d’autres, pas concurrentes mais associées, multiples. « Robin Dunbar et l’anthropologue Leslie Aiello considèrent que le langage humain a pu commencer à se développer à partir du « bavardage » (gossip) venu accompagner (et finalement remplacer) le toilettage social. Le toilettage mutuel de la fourrure, entre deux individus, est en effet une activité à laquelle s’adonnent de nombreux primates et qui contribue au maintien des relations et de la cohésion sociale. » (Chris Stringer, p.239)

Et cela, cette nouvelle déficience pour dénommer le vécu, ne touche pas que le plus immédiat. Les répercussions de ces jeunes éruptions altèrent la connaissance qu’il avait jusqu’ici du plus lointain biographique, il y a glissement, recouvrement, contamination, construction d’un passé plus complexe. Déjà il confond d’anciens visages, ayant toujours été là, avec certains traits nouvellement apparus dans sa cosmogonie. Les physionomies présentes et passées, fixées sur les photographies des albums ou déjà transcrites dans les songes, basculent dans la volatilité. Par le simple fait du travail mental qui, inexorablement, comme un processus inné ne requérant aucune volonté particulière, compare les visages et les corps des différentes femmes avec lesquelles il s’est mélangé, il cherche une logique, une continuité, des ressemblances et des dissemblances, ce qui fait sens d’une histoire à l’autre. Cherche-t-il toujours la même compagne sous des apparences changeantes ? Comment s’effectue la sélection et qu’est-ce qui la guide, l’énonce dans le secret des cellules ? L’hybridation s’infiltre dans tous les spécimens de son histoire. À la manière dont l’ADN des chercheurs peut contaminer celle prélevée sur certains ossements préhistoriques, générant des erreurs scientifiques qui, un temps, dérèglent les horloges historiques, égarent les hypothèses. Dès qu’il retrouvera pleinement son langage mental, il lui faudra mettre à jour les interprétations de ce qu’il croit lui être arrivé depuis l’apparition de sa conscience. Mais en a-t-il envie, ne préfère-t-il pas le bégaiement, sa langue enchâssée quelque part, entre les lèvres de l’amante emportée, dissoute ? Les poussières que projette le nouveau cratère réactivent celles des éruptions précédentes, elles se mélangent et brouillent les repères temporels. « En même temps que d’énormes quantités de dépôts locaux tels que lave, pierre ponce et cendres, l’éruption a produit beaucoup de poussières volcaniques fines connues sous le nom de cryptotéphras ou microtéphras, parce qu’on ne peut pas les voir à l’œil nu. Ces microtéphras peuvent être éjectés jusque dans la haute atmosphère et parcourir des milliers de kilomètres. (…) Chaque éruption volcanique est le résultat d’une combinaison unique de facteurs tels que composition chimique, température et pression, si bien qu’on peut lui prendre les empreintes et la reconnaître. Par conséquent, dans tout site archéologique où l’on rencontre la signature chimique de l’ignimbrite campanien, on peut être sûr que la couche en question, avec ses fossiles et ses artefacts, s’est déposée il y a à peine 39.000 ans. En même temps, ce treillis de dépôts volcaniques contemporains permet de rattacher tous les sites de cette sorte à cette même période. » (p.74) Ces milliards de poussières dégagées par les éruptions amoureuses, ne sont pas mortes, inertes, elles travaillent en lui, se greffent, se reproduisent, mutent. Comment en serait-il autrement ? Après autant d’échanges de salive, de sueurs, de regards, d’odeurs, de fluides sexuels, comment ne retrouverait-il pas sans cesse des preuves organiques, chimiques, de ce qui l’a habité ? De ce que la présence de l’autre a déposé en lui et qui y poursuit une vie propre, infléchissant la destinée ourdie par ses propres cellules désormais touchées, modifiées ? Ce sont des dépôts qui vivent, évoluent, et se désagrégent infiniment lentement, passant dans le métabolisme de l’être qui les absorbe. Le temps vécu jusqu’ici, les distances séparées, les géographies successives sont est alors mesurés selon cette « désintégration radioactive naturelle» des traces laissées par ces instants de fusion, constituant une sorte d’horloge physique dont il s’obstine à prendre le pouls, fasciné. Il tamise ces particules, les analyse, cherche à les reconnaître, voir en leurs facettes réfléchissantes de quelle éruption elles proviennent, à quelle physionomie sexuelle féminine les rattacher, à quelle aventure les relier. Quand, ainsi, il cherche à reconstituer des bribes de son histoire, il perd toute notion de début, il lui semble communiquer avec des origines bien antérieures à sa date de naissance, et surtout que ces phases éruptives rompent les digues qui séparent l’humain et les autres espèces animales, végétales, minérales. De même qu’en paléontologie, l’étude des fossiles de poux et de leurs migrations, sachant qu’ils ne se propagent qu’agrippés aux hommes et aux animaux, révèle une proximité évidente entre hommes, chimpanzés et gorilles, posant la question d’épisodes sexuels (en millions d’années), de même qu’entre espèces humaines différenciées que l’on avait pu croire jusqu’ici ne s’être jamais mêlées (il y aurait 200.000 années), ni par le sexe, ni par le cannibalisme qui est une autre manière de se mélanger à l’autre (Chris Stringler, p. 299). Ce qu’il aime est de sentir, dans la pureté apparente du faire l’amour, et là comme jamais dans aucune autre circonstance, combien tout provient d’histoires emmêlées, jamais linéaires, beaucoup plus troubles que ce que ne s’acharnent à transmettre les histoires officielles. Au moment où ça baise, il se remplit d’une imagination délirante concernant toutes les manières de se reproduire, tout ou parties, de faire proliférer tous les microorganismes, réels ou virtuels, qui lui permettent d’avancer, exactement à l’image de cette dissémination des parasites inséparables des destinées humaines.

Traversant et traversé par ces migrations de particules imperceptibles rejetées par l’éruption la plus récente, balayé par des vents lumineux, une mélancolie l’imprègne, celle de paysages partagés et fluides parmi lesquels il ne pouvait séjourner qu’en étant réuni à la chair de celle qui le désirait/aimait et dont il ne peut, désormais, que sentir la caresse fuyante, obligé d’en revenir à des modes de fixation plus ontologiques, de penser un dedans et un dehors après avoir éprouvé l’exaltation de la perméabilité idéale. Paysage perdu, ce qui était entre eux deux, plus exactement fait des sédimentations de ce qui fluctuait entre leurs pôles. « Quand se lève la frontière entre le dedans et le dehors, que ceux-ci se constituent également en pôles et qu’il y a perméabilité de l’un à l’autre, un nouvel « entre » s’instaure. » (F. Jullien, p.89) Cet « entre », ce courant, le paysage comme flux éoliens, paysages des énergies échangées, et qui propage de l’un à l’autre « une influence d’autant plus efficace (prégnante, envahissante) qu’elle ne se laisse pas cerner et qu’on ne peut l’appréhender. Un tel concept de « vent » défait (dissout) à lui seul toute pensée (ontologique) de l’autoconsistance ou du propre, de l’isolé et de l’étanche, de l’essence et de l’assignable. » (F. Jullien, p.101) Mélancolie de ce vent, essentiellement, tournée vers ce paysage immatériel où toute la raison d’être semblait tenir dans ce désir de recommencer à lire les pensées, de tout ce qui se présentait, à travers le prisme de l’autre, recommencer une histoire tout en donnant à lire ses propres pensés. Mélancolie, une fois de plus, visant une situation rapprochée bien circonscrite et désormais île à la dérive dans les brumes, mais renvoyant à quelque chose de bien plus lointain, une condition immémoriale, un besoin excessivement primal et vital, comme d’apercevoir dans l’échange fluide des yeux dans les yeux, peau contre peau (on se voit et se lit autant dans ce toucher que dans le transvasement oculaire), un vestige du début de toute pensée humaine, le démarrage d’une différenciation cérébrale et comportementale avec la branche animale, un fossile très ancien de l’esprit. « Chez la plupart des primates – et probablement chez nos plus anciens ancêtres africain -, la membrane externe du globe oculaire, la sclérotique, est d’un brun sombre. Il s’ensuit que la pupille et l’iris, au centre de l’œil, qui se déplacent pour focaliser le regard, sont difficiles à distinguer du tissu environnant, surtout quand ils sont eux-mêmes de couleur sombre. Les humains, au contraire, ont une sclérotique plus grande et non pigmentée, donc blanche, ce qui nous permet de repérer la direction du regard d’autrui qui, de son côté, peut repérer la direction de notre regard. Un tel caractère a dû évoluer dans le cadre du développement et de la signalisation sociale qui nous permet de « lire dans les pensées » les uns des autres. » (Cette idée a même un nom : l’hypothèse de l’œil collaboratif !). » (Chris Stringer, Survivants, p.164) Et la mélancolie ne dérive pas tellement du fait que s’étiole l’exercice de lecture, privé de son aiguillon, mais au fait que ce manque englobe la perte de ce que sous-entendait cette lecture, à savoir qu’elle ne s’accomplissait que d’être activement vu et lu, lui, simultanément, en miroir, par elle. Cette situation miroitante résonne dans le cerveau en vestige d’une plénitude éphémère et perdue. Un frayage neuronal s’est gravé en intégrant les moindres subtilités du face à face, des plus limpides aux frémissements les plus opaques, schémas cognitifs qui scintillent en voie lactée scrutée pour y reconnaître ce qui fut et tenter de le faire revenir en chair et en os, le convoquer du ciel sur la terre. Configurations mémorielles envoyant des signaux qui se refroidissent progressivement, leur rayonnement embrouillé dans la dispersion des poussières volcaniques internes, et qu’il s’obstine à guetter, très friand. « Le neurologue Vilayanur Ramachandran insiste sur l’importance potentielle chez les singes et chez nous des neurones miroirs, ces cellules nerveuses activées aussi bien quand un animal accomplit une action que quand il observe un autre animal en train d’accomplir la même action. On estime que cette façon de rejouer l’action dans le cerveau est essentielle pour l’apprentissage, l’interaction sociale et l’empathie, et qu’elle confère aux primates les éléments fondamentaux de l’aptitude à « lire dans les pensées », si importantes dans des sociétés aussi complexes que les nôtres. » (Chris Stringer, p. 106) De ce penchant humain à lire les pensées, découlerait aussi la capacité à inventer des mondes virtuels, à élaborer les perspectives spirituelles, de fil en aiguille à construire les fictions vitales, élargir les prospections oniriques. Mais tout cela, apparemment, issu d’un instinct, n’est rendu possible que par une modification physiologique très lente et lourde de conséquence : « Une possibilité est qu’une augmentation de la consommation de viande chez nos ancêtres, non contente de leur donner accès à des nourritures plus concentrées, levant ainsi les contraintes antérieures qui s’opposaient à l’évolution de gros cerveaux très demandeurs en énergie, ait aussi mis en branle de profonds changements comportementaux qui ont accru leur capacité à lire dans les pensées, non seulement des proies, mais aussi des membres du groupe social. » (Chris Stringer, p. 168)

Il regrette tant ces situations magnétiques où rien ne semblait avoir plus d’importance que ce « lire dans les pensées », état exaltant de n’installer aucune certitude mais un jeu d’hypothèses sans cesse renouvelées, avec une sensation phénoménale de surf au gré du mouvant, jamais stable, de réunir des contraires dans un équilibre improbable et participant à la tension érotique, d’être sur le point de résoudre physiologiquement les antinomies qui opposent entre elles des parties du monde au nom d’une transcendance lointaine – sensation germant dans la partie spirituelle de son cerveau et qui correspond exactement à ce que fait éprouver sa bite allant et venant dans le fourreau humide, sillonnant la chair de la pensée -, il regrette tant cela, pas elle, pas son corps, mais cette immersion empathique dans les fluides du corps à corps, qu’il affectionne maladivement les situations d’ombres et de miroirs, y reste interdit, charnellement sur le qui vive. Une sorte de reclus avide des dispositifs artificiels ou naturels par lesquels continuer à sentir sur l’épiderme, à distance, projeté aussi bien d’un passé que d’un futur très lointains, indéterminés, le glissement furtif de reflets s’échangeant d’une peau à l’autre, quand les pensées et les images migrent par l’intermédiaire des duvets électriques qui se touchent. Il aime dès lors ne plus rien faire, rester en suspens, se déplaçant dans la maison selon le jeu d’ombres sur les murs, les portes, les meubles. Comment, de par ces jeux de reflets, la maison se met elle-même en abîme, absorbant de plus par les ouvertures des bouts de paysage qui, selon la course du soleil, l’intensité des lumières, s’agrégent à son organisme domestique, lui donnant des allures d’horizon immatérielle. Des murs d’ombres troués de petits tableaux abstraits, détails paysagers grossis jusqu’au flou. Il affectionne particulièrement le ruissellement de feuillages fantômes caressant les lambris, transformant une porte entrebâillée en rideau fluide, ou s’étalant sur une carpette, son âme alors s’évasant s’éparpille dans l’arbre et les buissons qui prolongent les murs de la maison, digues rompues entre dedans et dehors. Il navigue au plus près des glissements lumineux dans les vitres et les miroirs, l’émail des éviers et des baignoires, le carrelage luisant des corridors. Comme au cœur d’un vaste microscope spatial permettant de voir très loin dans le temps, le sien confluent avec celui de l’univers, au plus près des explosions de matières vivantes à l’origine des formes temporaires qu’il habite provisoirement, et d’entretenir l’illusion d’être regardé peut-être de très loin. Une situation corporelle qui le renvoie à cette œuvre vidéo d’Angelika Markul, 400 milliards de planètes : « Le coeur d’une gigantesque machine s’anime et tourne sur lui-même, effectuant un ballet lent et hypnotique. Peu à peu, la structure s’ouvre pour permettre à la machine de jouer son rôle: scruter le ciel. L’artiste montre ici les rouages internes de l’un des plus grands télescopes au monde, sur le site scientifique du Cerro Paranal situé dans le désert hyperaride d’Atacama (Chili), où l’on relève la plus faible densité d’activité organique du globe terrestre. Cette oeuvre opère telle une interrogation sur nos connaissances et le départ vers une autre dimension. Un couloir obscur est tapissé d’une matière vivante et bouillonnante. Cette oeuvre, comme souvent chez l’artiste, joue sur l’ambiguïté de la matière et sur la perte des repères, créant une impression d’immersion et de voyage immobile. Elle apparaît à la fin du parcours, telle une faille spatio-temporelle, avant une dernière projection menant le visiteur vers les étoiles ». (Livret Scolab, L’Etat du ciel, 2014, Palais de Tokyo)

Dans cette maison de reflets, il souffle sur les braises du plaisir d’une révélation qui pointe, d’avoir son surgissement sur le bout de la langue, que tout peut ramener, à l’improviste, selon une sorte de loterie cosmique, vers ce qui manque. Il reste allongé sur les tommettes froides et patinées, le regard perdu vers les surfaces piquetées de vieux miroir où les plafonds, eux-mêmes irradiés par la déflagration douce des lumières matinales, se réfléchissent en surfaces phosphorescentes figées, vastes coquilles juste avant l’éruption. Dans d’autres miroirs, il regarde osciller des nœuds de tulle, ruches laiteuses. Par associations, il se remémore et se voit entamer un répertoire mental de lieux réfléchissants, dont certaines œuvres d’art. Notamment celle associant matière nue et patinoire de chemins spiralés, tableau noir et paroi glacée, givrée, et il ne souhaite rien tant que de passer de l’un à l’autre, ce sur quoi se concentrent ses pensées intérieures, juste sur des sensations de reflets à protéger, ne pas laisser éteindre. Cette surface moirée striée de trajectoires courbes se frôlant, ne se rencontrant jamais, en tout cas jamais superposées, vue dans une exposition de Pierre Huyghes et depuis lors toujours présente à l’esprit comme cheminement en un labyrinthe aléatoire, et pourtant créant du sens et des filiations, des générations de sensations et de choses témoins, superpositions des sillages qu’il trace, ceux qu’elle trace, leur tentation de se recouvrir. D’où il entend crisser le froufrou des étoiles rimbaldiennes et les ondulations répétées, n’épuisant jamais l’énergie qui les propulse, de leurs rapprochements graphiques, mains, cous, bras, jambes, bassins, coudes. Froufrou aussi présent, ponctuellement, en écho lancinant d’anciennes langueurs, identifié comme le fossile sonore du frétillement ouvrant les corps au plaisir avant qu’une recherche plus concrète ne lui fasse découvrir chaque fois un papillon emprisonné contre la vitre de l’auvent, ses ailes battant au ralenti. Messager.

Dans ce face à face avec le vide au sein de la maison de reflets, la surface infinie de l’autre, inaccessible et pourtant incorporée, est autant montagne que mer démontée, où plonger, couler, rejaillir sur des crêtes, côtoyer des pics brillants, rouler sur des flancs nuageux, se remémorer, se projeter, pour finalement rester coi. Il se souvient une fois de plus avoir contemplé des points émergés, très individualisés, brillant de la personnalité unique contenue dans les fonds organiques, et puis en s’enfouissant dans les sentes plus obscures, en passant et repassant dans les plis, comme un chien courant d’une cache à l’autre de ce qui délimite son aire vitale, bouche et nez dévorant les sillons, entre les seins, les aisselles, entre les omoplates, du cou à la clavicule, des côtes au nombril, entre cuisses et pubis, du creux des reins au coccyx, dans l’écartement des fesses, de l’anus au sexe, il se souvient – et cela le perturbe au point que ces organes hésitent entre débander ou bander plus – de l’air subtilement musqué de ces maisons abandonnées, volets clos, qu’il aimait visiter adolescent, sans aucune effraction vandale mais en douceur et sans laisser de trace, pour y imaginer des vies, celles de celles et ceux qui y avaient vécu, celles qu’il pourrait y emprunter. Là, dans les remugles épicés ou fruités de ces combes corporelles, en miroir de ses propres vallons, fonds sans fond, le ferment de ce qui peut transformer, faire glisser vers un habiter ailleurs, lui poignait les tripes et esprit. « Car, tandis que les crêtes émergent et se cisèlent, éblouissantes de clarté et portant au comble de l’individuation, dans la pénombre des vallées, en revanche, les formes ne sont pas encore tranchées et baignent dans leur confusion native : transparaît ainsi, au sein même du paysage, le fonds sans fond, fonds de flux matriciel et matériel à la fois, d’où vient le monde dans sa continuelle transformation. » (F. Jullien, p. 127) Curieusement – mais l’esprit n’explique pas pourquoi ni comment il relie les choses pour en faire une trame vécue –, c’est autant le souvenir de ces maisons abandonnées, humides d’une pénombre cléricale, visitées avec la volupté de marcher dans une intimité cloîtrée, déposée en poussière sur tous les meubles et objets, que celui du corps chaud et moite humé et léché dans ses recoins, l’ensemble ensuite morcelé en sensations éparses, qu’il sent remonter à lui dans le vaste espace lumineux de La Douane, métaphoriquement un espace entre plusieurs pays et n’appartenant à aucun d’eux précisément, où sont exposées quelques œuvres d’Abraham Cruzvillegas. Chacune se présente comme un ensemble d’objets ramassés dans une maison abandonnée, à Gwangju en Corée. Pas simplement ramassés, du reste, car cette maison ordinaire a été explorée comme s’il s’agissait d’un mausolée important, selon un geste démocratique qui accorde autant d’importance aux palais qu’aux logis sociaux. L’artiste s’est livré à une réelle archéologie de ce lieu comme reflet de la vie sociale et politique de la ville et du pays. Il a connecté les objets trouvés aux histoires racontées par les multiples habitants du quartier qu’il a rencontré, individuellement ou en groupe de manière à établir une histoire plus large de cette maison banale et singulière. Et c’est en quelque sorte cela qui met en tension et dote de sens les assemblages bricolés.

Allongé yeux mi-clos dans un cabinet enfumé entre plusieurs mondes, passant au tamis les retombées des éruptions, s’amusant à voir surgir dans les nuages de particules, sous le regard infiniment triste d’une idole animale, des images pointillistes étranges, circonvolutions cérébrales sorties de leur boîte, végétations intestinales libérées de leurs tuyauteries, floraison de formes hybrides. De même jadis quand, lors des caresses et étreintes, son regard errait longtemps écrasé contre la peau odorante, paupières closes ou froissées, dilatées ou palpitantes, les pores du satin dansaient comme les poussières fines des volcans, grises, bistres, nacrées, ocre ou roses, et il voyait des rideaux de taches suggestives, des épanchements de couleurs à la dérive, des montagnes duveteuses, une faune paradisiaque floue en pleine reproduction, sans logique. Ou bien quand il nageait sous l’eau, en rivière, et qu’il ouvrait les yeux, il découvrait un monde fantasmagorique, sans contours, des corps lumineux évasifs, des bancs d’amibes s’entredévorant, des ombres sinueuses de murènes. Des geysers sous-marins, des colonnes de vapeurs turquoise, des organes cotonneux emmêlés, des plumes huilées, des pupilles dilatées. Des horizons perdus où se décantent peu à peu des formes de vie oubliées, ou inédites, des lucarnes vers des possibles. « Effrayés par la découverte de monstres aux dimensions et aux formes inconnues sous nos latitudes, les explorateurs en ont rapporté des images et des descriptions souvent des plus fantaisistes. Certains par exemple ont une queue de poisson, un corps couvert d’écailles, des pattes de dragon et une tête de cheval. D’autres ont le corps d’un cheval et le buste d’un homme. D’autres ont des serres d’oiseaux, des griffes d’ours, des ailes d’aigles.Celui qui ne croit pas au surnaturel ne peut comprendre Colomb, écrit le comte Roselly de Lorgues, postulateur de la Cause devant la Sacrée Congrégation des Rites. Pêle-mêle avec les dieux à tête de taureau, les béliers à queue de dragon, les crabes aux pinces géantes, les scorpions, les vautours bicéphales, les paons couverts d’yeux, ils gravitent lentement, invisibles dans le ciel pâle. » (Claude Simon, Les corps conducteurs, p. 528, La Pléiade). Rien d’aussi précis, ici, mais des tableaux pulvérulents de petits points en suspension où flottent des morceaux de cette faune fantastique vue par les explorateurs, des germes figuratifs, mélangés, de monstres surnaturels. Et, de temps en temps, émerge une vision très nette, presque paradoxale, surmontant un capharnaüm vénéneux ou paradisiaque, bric-à-brac tropical et cabinet de curiosité kitsch, chambre interdite avec son climat de jouets cassés et détournés, du cratère responsable de l’éruption de Pathos. Dans cette chambre et ses hallucinations dont l’aspect poudreux et piqueté dépend de la technique utilisée par l’artiste (graphite et aérographe sur papier), il se sent invité à imaginer comment vivre entre ces formes, parmi elles, avec elles probablement aussi, et selon quelles modalités échanger et composer d’autres formes et ainsi, il se rapproche d’une voix intérieure qu’il pourrait faire sienne, et émerger grâce à cette tentation de donner du sens à ce qu’il voit et le surprend et qui, au fond, défile complètement gratuitement. « Les portions inférieures des lobes pariétaux sont également impliquées dans une autre propriété vitale du cerveau humain moderne : la parole intérieure, cette voix silencieuse qui, consciemment et inconsciemment, guide tant de nos pensées et de nos prises de décision, et qui, en un sens, constitue le logiciel le plus essentiel de nos cerveaux matériels. Il semble même que l’incapacité à créer et à faire usage de ce programme – par exemple, chez des personnes nées sourdes, muettes et aveugles et n’ayant reçu de l’entourage que peu de stimulation sensorielle – limite fortement les fonctions cérébrales supérieures. » (Chris Stringer, p. 311). Tout se recompose, lui-même, ce qui l’entoure, ça change sans cesse, à chaque baiser, à chaque pensée échangée, elle a pondu en lui, ça éclôt, ça explose à retardement, ses neurones se transforment, en miroir. – (Pierre Hemptinne)

refletsSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSCPathosSONY DSCSONY DSCSONY DSCSONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

 

SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Des papillons dans la manche à air.

Librement inspiré de : Erik Lindman, Open Hands, Almine Rech Gallery Bruxelles – Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, Editions du Cerf 2013 – Ghislaine Vappereau, Mine de rien, Galerie Jacques Levy – Georges Didi-Huberman, Phalènes. Essai sur l’apparition, 2, Editions de Minuit, 2013

Lindman De fines superpositions de pages blanches éprouvées, teintées de vécus. Pages blanches, compresses qui absorbent le trop plein. Collection de petits papiers pliés, oubliés ou jetés puis retrouvés, dépliés. Que renfermaient-ils ? Qu’emballaient-ils dont ils gardent la trace des angles ? Quelle matière fondue, consumée ? Une cartographie géométrique de vides, de silences, placée sous verre, reliefs monochromes. Faux monochromes, en fait, tellement chaque feuille semble marquée d’une expérience propre, impressionnée bien que vierge de tout imprimé. L’image de quelque chose d’effacé du réel et revenant là ou, plus exactement, de jamais exprimé, toujours reporté et pourtant présent, bruyamment. Papiers tramés, marouflés naturellement par le temps, l’humidité, la sécheresse, les pressions, les attouchements, les manipulations. Des fibres dans la trame qui se rétractent ou se lâchent. Aucun trait tracé, feuilles vacantes. Mais, par en dessous, laissant transparaître une écriture fantôme, les cratères et arêtes estompés d’une planète inhabitée, les fossettes et orbites d’un visage oublié, les prémisses de l’absence. Divers papiers, jaunis, filtres ayant capté les particules d’une vie en deçà d’états expressifs, en amont de toute intention écrite, note, croquis, mais en portant comme les ombres, les envies, les possibles, les occasions manquées, masques de choses tues. Buvard imprégné d’haleines, de respirations retenues, papiers que l’on imagine alors tenu devant la bouche, collé à certains endroits du corps pour en calmer les élancements, cireux, ressemblant à de la peau. Taches, tavelures, auréoles, bords déchirés, usures, altérations, petites peintures pâles, gravures vagues et suggestives. Macules éparses, faussement symétriques, ocelles en filigrane. Marqueterie dérangée de languettes cartonnées. Lisérés et festons brisés, livides et véloces, électriques, semblables aux reflets lentement spasmodiques courant sur le fond bleu des piscines. Sous l’effet de la colle, les textures se relâchent et fusionnent, le dessous revenant au premier plan, les papillotes de surface s’estompant partiellement dans la pâte des strates inférieures tandis que certains feuillets cassants sont prêts à s’émietter, ailes de papillon desséché. L’ensemble a des allures de tissus l’un sur l’autre, parcheminés, fragiles, culture de téguments imaginaires qui cherchent à se reproduire pour secourir, combler des béances. On dirait des pansements usagés, reliquaires, ayant pris en eux douleur et blessures irrationnelles, effacé les plaies ouvertes, miraculeux. Paravents de papiers chiffons qui donnent envie de glisser l’ongle délicatement entre les couches pour voir, entendre, renifler ce qui se tapit entre elles. Quelqu’un a joué avec ces matériaux ramassés, épars, inertes mais proches du vivant, pour composer des tableaux abstraits, des sculptures planes. Il les a plié, déplié, replié, palpé et regardé sous toutes leurs coutures puis agencé leurs surfaces, leurs matières selon la marque de leurs plis, la corporéité de leurs bords, l’adhérence cireuse de leurs fatigues. Et tout ce que trace ces soins circonstanciés, empreintes digitales cherchant à capter les vibrations de ce qui est tu, dans les papiers pages blanches, est là, diction de gestes intégrée en arabesque d’encre invisible, comme quelque chose que l’on dit « au bord des lèvres ».

C’est surtout en hiver que cela le démange. Quand son amie superpose des couches fines, de maillages différents, de douceurs et couleurs variées comme un dégradé de nuit et de chair, perlé ou pelucheux, soies et laines emmaillotant subtilement le corps pour en retenir la production calorique. Alors, quand il coule la tête vers l’encolure, déjà par ce mouvement se faufilant dans le visage de l’autre – lors de certaines éclipses partielles où deux astres se fondent en une nouvelle sorte d’étoiles générant luminosité et ténèbres spécifiques –, le bout des doigts écartant légèrement le col pour basculer à l’intérieur du mille feuille méticuleux des sous-vêtements, se dégage un entre-deux bouleversant, capiteux. Le regard, en premier lieu, se trouve atomisé, perd son statut de sens cognitif primordial dans une totalité perceptive où la vue n’a pas plus d’importance que l’odorat, l’ouïe et le toucher. Comme quand on passe trop rapidement de l’éclat solaire des champs à l’obscure touffeur des forêts. Les cinq sens reconduits au bord d’une originarité du sentir, au stade embryonnaire. Juste un fourmillement de bactéries qui recherchent le stade des perceptions. Une chaleur qui est une odeur. Un bruissement visuel. Une faille atemporelle, douce, insonorisée où le moindre son devient micro geste. Une nasse, une manche à air où se réfugier, chapiteau improvisé d’un cirque aérien où guetter les apparitions, les hallucinations désirantes. Et pas une seule chaleur ni une seule odeur, mais un mélange subtil, très vaste, de dizaines de températures et de fragrances, libérées par différentes zones corporelles, proches ou lointaines, visibles ou cachées. Multitude odorante du corps qui déroute le désir imaginant naviguer vers une cible unique, homogène. Superficielles et comme cérébrales, mélodieuses et rôdant brumeuses sur les rondeurs, plus âcres et émanant, discrètement, de l’intérieur, du bord des viscères. La chaleur du ventre, celle des bras, de la nuque, des aisselles, du nombril, des reins, des mamelons, du sexe, de l’anus, toutes  transpirant différemment, poivrées, musquées, subtilement rances, fleuries, fruitées. Aucune trop accentuée, même la plus âcre, plutôt fraîche, rosées plurielles. Au sein de ce bouquet bourdonnant, la ligne de partage indistincte entre parfums corporels et eau de toilette, comme entre les flots d’un fleuve et les flux du rivage marin où il s’épanche. Un échange s’effectue entre molécules organiques et molécules chimiques et compose une identité olfactive unique, imprévisible, mixtion corporelle et spirituelle, de présence et d’absence. Mais toujours, diffuses, une nuance lactée, une de vanille épicée (plutôt tonka), une pointe de fleurs des sous-bois. Un flash, un bref instant, il se sent totalement dépouillé de ses intentions – quelque chose de substantiel reflue de lui –, il vacille, toute consistance perceptive lui échappe, il entraperçoit un mirage, un espace vierge illimité, il perd l’audible et le visible (« Audible ou visible qui s’exemptent de la figure synthétique transmodale qui est celle de l’objet et ne sont par là même rien de proprement « perçu » ».  – Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, p. 215) Il flotte, chargé d’intuitions, sans boussole.

Dans le clair-obscur entre peau et linge de corps, un kaléidoscope pointilliste, imperceptibles tatouages d’ombres et lumières. Epingles de soleil à travers le tamis des chemisettes et tricots, en faisceau luminescent à certains endroits, à d’autres comme une poudreuse délicate, irréelle, clarté blutée. Là, sur un galbe, ici, entre deux côtes, dentelle immatérielle entre les seins, frange de piqûres brillantes, palpitantes, sur croissant lunaire autour du nombril, une épaule, le bord d’une clavicule. Faisant ressortir la diversité de grains et de teintes, ici lisses, là esquisse de chair de poule – fines bulles d’oxygène immobilisées sur l’épiderme –, au loin bronzée ou bistre, reflets nacrés, pâle et comme couverte d’un fin pollen, talquée. Thorax si banal et pourtant si vaste. Suspendus, les deux tétons, bruns et violacés, ocelles sombres, dardées vers un envol imminent. Ses doigts enchantés bougent, élargissent encore l’encolure et une vague parcourt les sous-vêtements, le picotement de lumières glisse sur d’autres creux et reliefs, comme l’ombre de nuages qu’il aime regarder, en avion, ramper souple sur les reliefs du paysage. Au centre, l’œil dissymétrique du nombril, fronce fondatrice, nœud stylé et crypté, orbe énucléé, cicatrice esthétique (départ d’une esthétique cicatricielle). Pourquoi une telle envie de s’abreuver à ce point d’eau sec, de le rouler dans sa langue, comme un de ces cailloux dans la bouche du bègue ?

Il est frappé d’un moment transitoire par excellence – lui-même, définitivement transitoire  – où, avec une force jubilatoire interdite mais en attente d’explosion, le voir s’articule pleinement à l’imaginer (selon des mots de Didi-Huberman), le désir de prendre et pénétrer les tréfonds se confond – comme par inadvertance, diversion perverse – avec le désir de connaissance et espère une errance absolue dans cette faille diaprée, fluide comme une tente aux parois détendues, caressées par la brise, entre chrysalide des sous-vêtements et forme du corps tapi, surpris dans sa cache. Sans parade, sans avoir eu le temps d’adapter son maintien au regard posé sur lui, plus nu que nu, surpris par l’intrus dans son cocon d’hiver. Forme et informe. Désir de connaissance dont il craint qu’il ne vienne tout figer. Il prie le ciel pour que s’ouvre l’oubli d’apprendre, une expérience où cumuler les erreurs, les unes après les autres, de surprise en surprise, fuyant désespérément la mort sans même savoir qu’il est aussi question de mort, souhaitant ces errements plus que tout car sachant intimement du fond de toutes ses cellules effarées qu’« une connaissance sans erreur, c’est-à-dire sans errance, n’existe donc que sur fond de la mort de son objet. » (Didi-Huberman, Phalènes, Essais sur l’apparition, 2, Minuits, p.14) Il sait où son désir veut qu’il aille tout entier se consumer, à la manière des insectes attirés par la flamme, mais soudain, plutôt que d’y aller, tous ses sens papillonnent, s’abandonnent à une flânerie aérienne, voyant sans voir de la gorge à la ligne du pubis, sans plus aucune envie de conclure quoi que ce soit. « Il y a dans cette danse quelque chose comme une instabilité fondamentale de l’être, une fuite des idées, une toute-puissance de l’association libre, une primauté du saut, une rupture constante des solutions de continuité. » (Didi-Huberman, Phalènes, 2014, p.34), ceci caractérisant subjectivement le papillonnement, mais lui, transformant tout ça en bouffées libératoires, positives, fuite des idées, toute-puissance de l’association libre, libertés auxquelles il aspire. Ivresse mutique, fascination, allégresse d’éprouver, en contemplant la peau et ses éphémérides, cette « ignorance touchant l’avenir », « formule nietzschéenne qu’aima citer Bataille » rappelle Didi-Huberman en la caractérisant comme « une danse partenaire entre la peur du temps et le jeu avec la peur, comme lorsque le dieu-enfant dionysiaque poursuit en riant, fasciné, déjà endeuillé, des papillons auxquels il prête une connaissance spécialement profonde de ce qu’est le devenir lui-même. » (Didi-Huberman, ibid., p.43)

Et puis, la main plonge, sous les couches, à l’aveugle. En sachant très bien ce qu’elle cherche et veut toucher et, pourtant, à chaque fois, décontenancée et donc excitée, quelque chose de neuf, d’autre, autant connu qu’inconnu, recommencé après rupture. Une chasse, une fouille. « Dans le même sens, il est certain que l’expérience d’une surface lisse comporte toujours une certaine invitation à la poursuivre, et que la rencontre d’une aspérité, ou d’un trou, dont un autre sens ne nous aurait pas donné à l’avance la perception, est toujours vécue comme une forme de rupture et, il faut le dire, de surprise. En toute rigueur, toute discontinuité apparaissant soudain dans un champ d’expérience sensible jusque-là continu produit cet effet-là. A ce niveau, il semble qu’il y ait réellement un sens à parler de « surprise perceptuelle », au sens d’une surprise qui aurait son lieu proprement dans le tissu sensible de la perception. » (Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, P. 152) A la fois un silence, à la fois un bruit éolien, le trait d’un planeur, le jeu avec la proie d’un rapace jouette. Ainsi, il voit sa main, ses doigts, au bout du bras, leurs ombres comme une faune proliférant sur les seins, la plaine de l’abdomen, et plus loin disparaître, franchir une limite et basculer en un point aveugle, dans la culotte. Plongée dans le bruissement devenu assourdissant, éblouissant. Et bien que tout ce qu’il voit, hume et caresse relève du rigoureusement cartographié – scientifiquement, poétiquement pornographiquement –, ce qui le traverse et l’exalte est le sentiment d’une grande indétermination, comme si tout ce qu’il avait touché des yeux et entraperçu de la main dans la pénombre, appartenait à ce monde de « choses qui ne sont pas vraiment, ou pas tout à fait, des objets, et qui pourtant peuplent notre perception » (J. Benoist, p.183). Comme si une aspérité ou un trou le masquait au reste du monde, le phagocytait. Il voit sa main mue par une connaissance du terrain insoupçonnée, à son affaire, voletant autonome, main papillon, enjouée, agitée d’une sorte de transe, effleurant les sommités fleuries, dévalant les pentes douces vertigineuses, cajolant, enrobant, flattant, cinglant gentiment, faisant jaillir ou escamotant, se livrant à une rhabdomancie dont il ne se croyait pas capable, soucieuse des moindres particularités de la peau et des ondes émanant des organes caressés, des flux nerveux sous le derme. « Où va-t-elle chercher tout ça, cette main !? » Ne comprenant pas tout mais recevant au cerveau une quantité invraisemblable d’informations, une abondance qui submerge et donne cette impression de crue, préalable à la fusion. La main radiesthésique continue sa sarabande rituelle, cherchant les indices de points sensibles, écoutant, mesurant les vibrations, se décourageant puis s’exaltant, là hérissant, ici polissant, là avec un effet durcissant, galvanisant et ici attendrissant, liquéfiant, rétractant ou amplifiant. Les yeux fermés. « Papillonner consiste sans doute à découvrir les « cohérences aventureuses » – selon l’expression de Caillois – qui se trament d’image en image. C’est faire danser les objets du savoir, régler son pas sur un désir qui n’est pas celui du « tout savoir », encore moins du « savoir absolu », mais bien celui du gai savoir. » (Didi-Huberman, p.76) Et l’impression, amplifiée et en plus onirique – plus proche d’une aventure où il sortirait de son corps et voyagerait dans un ailleurs -–, se rapproche de ce qu’il éprouve certaines fois en bricolant, jardinant, cuisinant ou encore écrivant. Cette impression de se laisser guider par la main parce qu’elle sait, qu’elle possède une connaissance créative des objets, des matières, de leur aventure, mue par un sens pratique. Il se rappelle l’importance que Bourdieu accorde à la main de Manet dans la réalisation de ses tableaux, une fois qu’il se soit jeté à l’eau : 1. « Quand Manet se jette à l’eau, c’est pour apprendre à nager, c’est pour apprendre ce que c’est que Manet. » 2. « À chaque coup de pinceau, Manet aurait pu faire quelque chose d’autre. À chaque moment de l’action de peindre, ou de l’action d’écrire, tout se joue. » 3. « L’acte de peindre, un langage du savoir-faire, de l’œil, du coup d’œil, du sens pratique, du tour de main, de la manufacture. » Mais aussi, surtout, la main voletant en rase motte sur le buste paysage, dissimulée par les étoffes tièdes, lui rappelle ses travaux d’écriture où, là aussi, finalement, la main semble prendre les devants, comme dans n’importe quel bricolage et ce, bien qu’il s’agisse d’une activité jugée cérébrale. Ce qu’expriment ces mots de Claude Simon : « C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire. (…) Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser… »

De cette intrusion dans le monde des apparitions, choses qui ne sont pas vraiment, ou pas tout à fait, des objets, et qui pourtant peuplent notre perception, en en ayant non seulement vues une belle profusion, mais senties aussi, palpées – toutes fuyantes, ondes giboyeuses, se laissant traverser pour que d’autres soient effleurées, ainsi de suite –,  ayant aussi été agité par les forces magnétiques, celles décochées et celles encaissées au bout de ses doigts, se sentant alors comme façonné de l’intérieur par le corps exploré et excité par le sentiment de modeler en retour, à l’image de son désir, les images du corps tendues sous ses gestes papillons, tout à coup, se réveillent tous les souvenirs, tous les impacts, alors qu’il passe devant la vitrine d’une galerie exposant des œuvres de Ghislaine Vappereau (« mine de rien, sculptures de 1997-1999 »). Un panneau irrégulier de cire traversé de deux carrés fondus de couleur et divaguant en une buse de treillis, manche à air perforée, objet qui n’en est pas et qu’avec les reflets de la vitre l’appareil photo ne parvient pas à saisir tel quel, juste une silhouette fantôme, poissonneuse, fuyante. Il entre, fasciné par ces corps d’alvéoles métalliques, vides, tricots volumétriques dont chaque maille a été touchée – appuyée ou tractée, pincée ou tordue – pour épouser la forme d’une idée, d’une existence invisible mais prégnante. Comme de voir arrachée aux profondeurs mentales, archéologie sensationnelle de l’infra-volupté, des gangues fluides de cette matière dont serait faite la plasticité du sensible, spécimens des innombrables textures avec lesquelles on construit du sens, on donne figure à ce que l’on ressent au fond du trouble. « En eux-mêmes, ils [ces fils de fer] ne sont aucun objet – et corrélativement aucune « forme » – déterminé ; mais, dans la perspective gestaltiste, ils deviennent la figure même de la plasticité figurale du sensible », et que Merleau-Ponty analysera comme « la texture imaginaire du réel ». (Jocelyn Benoist, p. 186) Aucun objet, aucune forme, et pourtant quelque chose de visible, à toucher, là, mais à peine en a-t-il une image extérieure, un contour, qu’il est passé outre, dedans, égaré parmi d’autres possibilités, d’autres variantes. Il passe au travers. Et c’est bien quelque chose de cet ordre qu’il éprouvait, sa main papillonnant à l’intérieur du cocon chaud, butinant la peau de son amie. « La simple forme sensible constituée par ce fil de fer tordu qui, en lui-même n’est « rien » – en tout cas certainement pas « objet » au sens d’objet bien identifié, déterminé – devient suggestive de quelque chose, et, à partir d’elle, autant d’effets de réalité et d’irréalité deviennent possibles. » Énergie suggestive – balancement entre réel et irréel, va et vient entre rien et tout, vie et mort –, évidemment, qui désaltère la paume papillon et qui la saoule. « Par là même, c’est le champ du sensible, en tant que champ de possibilités en deçà de la signification, qui apparaît. « L’image », certes, représente comme l’ébauche d’une intentionnalité traversant et instrumentant le sensible lui-même ; mais ce qui apparaît à sa lumière n’est pas de l’ordre de l’objet, mais un être, dans lequel « réel » et « imaginaire » se confondent, l’un et l’autre ne constituant que deux faces de ce que nous avons appelé quant à nous la réalité – et non la vérité- de la perception. Ici la plasticité des fils de fer, plasticité de forme comme de statut, entre leur être « réel » et leur être « imaginaire », devient le monogramme de l’être sensible. » (Jocelyn Benoist, p.187) Et voilà, la main papillon, comme tout insecte cherchant sa nourriture et sa reproduction, s’affairait à dénicher et décrypter le monogramme de l’être sensible lui correspondant.

Les autres pièces d’Erik Lindman, incrustant dans une toile des objets trouvés dans la rue (ou ailleurs), planches de bois ou plaques de fer, illustrent bien ce travail de la main, devançant ou complétant le regard et la réflexion, papillonnant sur les matières et les images qu’elles génèrent, morceaux de matériaux abandonnés, échoués, les auscultant, les transformant, et essayant des combinaisons. Ils ont des airs de famille avec ce que les flots rejettent sur le rivage, comme provenant d’une même embarcation démantibulée, fenêtre sur ce large composite. Bien entendu, les mains suivent l’impulsion d’idées, sont au service de projets – projection d’œuvres que l’artiste se représente mentalement pour s’orienter –, mais elles trouvent par elles-mêmes, en touchant, retournant, tâtonnant, essayant, ratant, recommençant, écoutant ce que les choses disent, leurs échos et vibrations avec quoi composer des tableaux, avant même que les autres outils – sensuels ou cognitifs – aient le temps de percevoir et réagir consciemment. (Pierre Hemptinne) – Erik LindmanGhislaine Vappereau

Lindman SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC Ghislaine Vappereau SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC Erik Lindman SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC