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Quand il voit Eurydice revenir de partout, insaisissable

Eurydice partout

Librement divagué à partir de : Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti 2015 – Diller Scofidio + Renfro, Ballade pour une boîte de verre, Fondation Cartier – Marie-Luce Nadal, La petite fabrique à nuages, Palais de Tokyo – Aurore Pallet, Les annonces fossiles, Galerie Isabelle Gounod – Jesus Rafael Soto, Penetrable BBL bleu, Galerie Perrotin

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Sa vie dans les wagons parmi les voyageurs léthargiques face aux écrans allumés, tablettes, smartphones, ordinateurs portables. Défilé en boucle de scènes de guerre, de meurtre, de massacre, tensions sadiques et scènes de ménages qui tournent mal. Partout, en arrêt, des flingues, des kalachnikovs ou, versions plus archaïques, genre gladiateur pivotant les sabres brandis très haut. Mon dieu, sa cape vole, ses cheveux aussi, abdominaux contractés magistralement sous les pectoraux dilatés, on dirait une cuirasse vivante, un robot constrictor en pleine démonstration. Hideux et beau, il piège le spectateur dans l’envie d’avoir un peu de ça en soi. D’être un jour aussi, regardé ainsi. Parce que, tout de même, ça reste une représentation éloquente de l’excellence virile. Cette fulgurance phallique ne cesse de donner consistance, profondément, à l’essence virile, à travers les temps. Combien de mecs, finalement, rêvent toujours d’être, moyennant adaptation à des réalités changeantes et des contextes domestiques, résurgence de ce héros déchaîné, incarnant la sublime violence des dieux ? Quand les écrans entraperçus lors de ses déplacements dans les wagons ne lui jettent pas à la figure une gâchette pressée jusqu’à l’orgasme, un canon brandi vers tous les ennemis invisibles du monde, une lame nue empalant le nœud vital d’une victime sacrificielle, il y voit bouger, pareils aux formes floues dans les fonds marins lointains, des tensions psychologiques, des drames cousus des grosses ficelles de suspens pervers, dans une esthétique racoleuse du paroxysme. Exploitation malsaine des abysses psychologiques. Jamais, ou rarement, ou alors par accident, un classique du cinéma, un fil récent dit d’auteur. À toute heure du jour, grâce aux écrans nomades, sous prétexte de distraction, les imaginaires sucent le fil narratif de la mort violente, parfaitement banalisée. Passagers gobés par le temps mort. Il en prend, quelques fois, presque peur. Il éprouve en tout cas un certain malaise en constatant que l’ordinaire de la plupart de ses voisins et voisines de voyage, ce qu’ils donnent à manger à leur cerveau et à leur système émotionnel, relève strictement de cette exégèse du plus fort, devant quoi ils semblent presque indifférents, blasés, avachis. Quand ils lèvent les yeux de leurs écrans, pour une interaction obligée avec l’extérieur, ils semblent à peine étourdis par ce passage rapide entre la bulle intime, dans laquelle ils se projettent aussi les armes à la main, désinhibés face à la mort à donner, et la sphère publique où l’on contrôle leur titre de transport (par exemple). Certes, il ne veut pas suivre les moralistes qui établissent un lien de cause à effet rapide et quasi mathématique entre films, jeux violents et passages à l’acte dans la vie réelle. N’empêche, comme disait ce sociologue allemand spécialiste de la violence, tant qu’il y aura des mecs convaincus de ne se réaliser qu’une arme réelle à la main et que, quel que soit le camp et les mobiles invoqués, ils se promettent plaisir et gloire à tirer et tuer pour une juste cause, le problème de la violence n’aura aucune chance de se dégonfler ne serait-ce qu’un peu. L’institution de la violence par une production continue de représentations artistiques ou médiatiques entretient en permanence la possibilité de sa réalisation sous toutes ses formes, prenant chaque fois de court soit les processus de pacification, soit les dispositifs de contrôle (à la limite, ceux-ci, eux-mêmes érigés du côté de la raison guerrière, jouissent quand un passage à l’acte déjoue leur vigilance panoptique, ils la provoquent, quasiment). Tous ces films, qu’ils se dotent, selon le public visé, d’une dimension critique ou laudative, exploitent sans cesse ce filon, produisant une esthétique des armes et de leurs maniements en prothèses sublimes des corps justiciers névrotiques. Comment faire confiance à ces individus, ses semblables, qui phagocytent le moindre temps mort, dans l’espace public, pour s’y couler intimement au fond des images industrielles du terrorisme, de la brutalité psychologique ? Et probablement en y prenant plaisir, sinon ils ne s’infligeraient pas cette torture !? En viendra-t-on aussi à voir se répandre dans la place publique, sur l’éparpillement des écrans privés, la production pornographique industrielle ? Regardée par les mêmes corps léthargiques ? Il s’en détourne, il suffoque parfois, cela renforçant sa recherche panique d’autres écrans disséminés dans les matières du quotidien, à l’affût de ces surfaces fugaces de vie, où aspirer un peu de vie fraîche. Parallèle. Il éprouve alors très fort le désir de se retirer, s’isoler, se concentrer sur ce qu’il aime par-dessus tout et qui ne cesse de lui sembler délicieusement étrange, niché dans une oisiveté doucement transie, innervée par tous les signaux du monde le renvoyant à ce qui palpite d’indéchiffré dans son cosmos neurologique. Instable. Attentif à capter la moindre surface réfléchissante, littéralement, qui l’aide à réfléchir à tout et à rien mais à autre chose que cette mise en récit des pulsions qui tourne systématiquement autour de la mort violente. Il lance ses filets sans aucune idée de ce qui peut venir s’y prendre, rien d’autre que du grain à moudre, réflexif et contemplatif, dans lequel se glissent des fragments d’images de lui-même mêlés aux visages et aux corporéités morcelées d’autres personnes, juste des idées. Les confins de l’interpénétrabilité entre le vivant, sa vie individualisée et d’autres vies, formelles, informelles. Cela, entouré de voyageurs scrutant leur désir de guerre, il le vit dans une mélancolie poignante, désir d’être transporté immédiatement, d’un bond, dans le cocon de sa chambre et de ses objets familiers, objets quelconques et pourtant devenus indispensables, vitaux. L’influence extérieure délétère l’oblige à rechercher son unité de soins, passer plus de temps à décontaminer sa subjectivité de tout penchant guerrier. Mission impossible dans un climat saturé par une opinion publique que l’on dit prête à enfermer à tour de bras le moindre délinquant, à bazarder les chômeurs, les immigrés, les fainéants, les musulmans… « En un sens tout à fait profane, les objets qu’une personne a rassemblés autour d’elle, et auxquels elle a un accès exclusif, lui permettent d’examiner l’ensemble de ces attachements, de ces relations et engagements dans lesquels elle s’investit tout au long de sa vie. En effet, c’est à la lumière des significations existentielles que ces choses ont revêtues pour nous au fil du temps qu’il nous est possible d’explorer au mieux le type de vie que nous aimerions mener. C’est pourquoi Virginia Woolf, d’une façon presque utopique, a mis l’accent sur le droit de tout être humain à disposer de sa propre chambre, et c’est pourquoi la dimension matérielle d’un droit à la propriété privée implique constamment aussi la protection juridique de la sphère privée. Dans son plaidoyer, Hegel avait anticipé le fait qu’un tel droit serait fondé sur une idée bien précise : l’idée qu’il importe que l’individu ait l’usage exclusif de ces objets lui permettant de faire l’expérience de sa volonté « véritable », soit le « propre » de son existence entière en tant que personne juridique… » (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p. 120) L’attraction du cocon. Et au centre de ses objets à lui, le clavier à écrire, le méta objet. Même dans le mutisme et l’absence de mots, la somnolence du quotidien, loin de sa table de travail, ses doigts quelques fois bougent comme s’ils couraient sur les touches et les lettres vides. Course effleurante, suggestive. Comme s’ils répétaient une musique silencieuse. Comme si, mimant via l’outil du clavier et projetant leur mise en mots, il répétait métaphoriquement ses gammes de caresses données et reçues, en attente d’être données et reçues, un peu sous hypnose, tentant de faire revenir ce qui a été, ou de faire advenir ce qui n’a pas encore été atteint. « Il a ouvert son ordinateur sans but, mais il y a manifestement dans sa vie des moments où l’écriture lui manque tant qu’il se met à pianoter sur le clavier même s’il n’a rien à dire. » (Imre Kertész) Mécanisme des doigts sur le clavier muet, sans que s’inscrive quoique ce soit à l’écran, articulant du vide dans du vide, simulant une action d’appel, de convocation réfléchie, de pompage poétique, pour faire remonter des images, des souvenirs très enfouis, amorcer de nouvelles phrases, maintenir le débit du texte intérieur. Texte sinueux, choral, de délibération et confrontation qui s’obstine à rendre impossible, inepte, le recours aux armes. Ce faisant, s’installe un halo, une traîne miroitante.

Dans ces surfaces réfléchissantes vers lesquelles il se penche pour happer quelque chose de lui, de son corps, de son esprit, en fonction de ce que d’autres vies y auraient déposé, souvent elle apparaît, lui ressemblant, empruntant ses traits tels qu’il se les imagine. D’ailleurs, une fraction de seconde délicieuse, il la confond avec lui. Enfin, pas vraiment elle, mais des atmosphères, des univers qui gravitent derrière la membrane du monde visible. Des physiologies d’airs respirés à deux, inhalés de corps à corps, moulés par leurs appareils respiratoires qui s’échangent. Ce sont donc des zones lumineuses fortuites, des effets de couleurs combinées, des reliefs évocateurs qui semblent être des lieux de passages secrets dont il cherche déjà depuis toujours le déclic, le mécanisme qui les actionne, pour retrouver les climats éphémères et puissants de la rencontre avec elle. Où subsiste donc, après la séparation, le vivant de la relation, l’inexpliqué, l’incalculable ? L’immortelle ? Dans un récit qui magnifie le don de Rembrandt à son modèle-amante Hendrickje et de celle-ci à son « Maître », (j’ajoute les guillemets) Claude Louis-Combet imagine une scène (elle coule de source) où le peintre, après la mort d’Hendrickje, croit la voir venir vers lui dans un miroir, alors qu’il s’en approchait pour s’y regarder et travailler un autoportrait. « Car enfin, il l’avait vu, Hendrickje, dans le miroir où elle se tenait avant lui, l’attendant, assurément, et si elle avait pris le temps de se montrer pour se dissiper aussitôt, avant que lui-même pût se dévisager et se reconnaître, c’était sûrement pour accomplir son destin d’Eurydice, inscrit en toute amante, au-delà de la mort. Et lui, il l’avait vue car il s’était préparé depuis longtemps à la retrouver, et, à présent, son sourire allait au-devant de la femme en offrande de joie, en même temps qu’il retournait vers lui-même tout ce qui demeurait d’amertume et de soumission au temps. Et c’était là toute son ambiguïté, toute la richesse et la contradiction de l’expérience qui avait rempli sa vie, jusqu’ici, et qualifiait son être en artiste et en amant. Ce sourire saluait la femme dans l’instant d’éternité où elle était rendue à la ténèbre, et il ruinait l’homme, du même coup, dans sa désillusion et sa désolation. La forme advenue au visage et qui le possédait révélait sa portée métaphysique : l’évanescence de la vie, la permanence de la mort, la vanité de l’être et, néanmoins, son identité irréductible, enfin en tout ce qui est, qui fut et qui sera, la douleur injustifiable. Ces vérités, aussi simples qu’aiguës, ont modelé le visage. Elles ont tracé le sourire. Elles l’éclairent désormais, dans le tableau, en partage d’adoration et d’autodérision. » (page 161)

Accéder ainsi aux chaleurs corporelles passées, se convaincre de leur irradiation toujours réelle, retrouver l’immanence de l’autre dans ses propres traits qui, lors des face à face et des étreintes, en ont pris l’empreinte, par mimétisme empathique. Il croit ainsi, entretenant le souvenir, la rappeler et la maintenir vivante en lui, faisant remonter continûment vers sa conscience des vestiges amoureux qui transitent, à la traîne, comme des satellites eurydiciens de la belle. Migration des efleuves. En fait, procédant ainsi, il ne se rend pas compte qu’il l’efface, il la disperse, du moins la dilue dans ses mécanismes de vie. Petit bout par petit bout, elle retourne au néant, enfin, en lui, sa part de néant à lui, son centre de gravité où bouillonne la possibilité de désir. Confondue, pas disparue, mais indiscernable, avalée, mangée Et, quand il commence à s’en douter, une léthargie s’empare de lui, il s’engourdit, souhaite ne plus bouger, ne plus penser, pour laisser tout en l’état, intouché. Elle, conservée et lui alors, sans issue. Avant de reprendre l’exercice irrésistible, décliner sans cesse l’histoire d’Eurydice, librement adaptée, dispersée en d’infimes occurrences, poussières vives qui traversent les sens et qu’il espère, au moins une fois, retenir. La litanie des souvenirs, de ces moments très vifs et tendres et qui semblent à jamais isolés de « l’autre côté », comme ces échantillons de nuages et d’orages capturés par l’étrange machinerie de Marie-Luce Nadal et qu’elle conserve emprisonnés dans des aquariums. « La fabrique de nuages est un système inventé par cette chercheuse, lui permettant, au gré de ses voyages, de capturer les nuages et de les réduire à des extraits afin de les rendre reproductibles à volonté. Entre production industrielle et rêve utopique, Marie-Luce Nadal développe un projet qui tente de réaliser le rêve prométhéen de l’homme : maîtriser les éléments et les rendre siens. » (Guide du visiteur, Palais de Tokyo) Revoir ainsi tous ses états amoureux, tensions et libérations, sous forme d’infimes écosystèmes nuageux, évoluant au ralenti dans des cages de verres. Les étudier, les revoir au ralenti. Les regarder fasciné à travers la vitre, dans une réalité parallèle à laquelle il n’a plus accès sinon, peut-être, et à condition de l’inventer, via des zones de lumières, des surfaces sensibles, des images aériennes ou souterraines, des illusions à travers lesquelles la reprendre dans ses bras, revoir ses yeux, fondre dans sa bouche, entendre le rire, va et vient entre différentes réalités. Par exemple ce matin, tôt, le rideau de la salle de bain rempli de soleil, avec l’ombre sinueuse de quelques lianes de glycine, l’espoir irrationnel d’ouvrir la tenture et de retrouver le corps paysage, illimité, déployé en bois sacré. Dans le tissu irradié, la chaleur d’une présence. Exactement comme, sa nudité venant se poser contre la sienne, il lui semble que la peau féminine qui le reçoit de son étendue dansante se transforme en fin rideau de lumière où foisonnent les images d’échappées, son cerveau perdant les mots et ne fonctionnant plus qu’en pictogrammes immémoriaux, la suite pressentie en traversée de la matière. Absorption. Pénétration. L’effet de traverser en rêve un écran initiatique de fils, de lianes, de lignes, de cheveux qui caressent. Un filtre qui recomposerait les éléments épars, séparés. Ce qu’il éprouve, en une sorte d’écho physique et psychique des pieds à la tête, en s’avançant dans le volume fluide et strié, souple et rigide, de l’œuvre « Pénétrable BBL bleu » de Jesus Rafael Soto. Après avoir longtemps hésité et avoir vérifié que c’était non seulement permis mais que l’intrusion des visiteurs faisait partie de l’œuvre. Rentrer dans une œuvre, vraiment, en général radicalement protégée par une annonce « ne pas toucher ». Un interdit levé. Impression alors, dans ce volume bien délimité par la subjectivité de l’artiste, d’y tracer un chemin personnel, singulier et, en même temps, de s’y ouvrir à des trajets, des errances préétablies, mystérieuses, comme des appels à s’enfoncer toujours plus profond dans la masse des lignes. D’inattendues connexions s’établissent qui ouvrent de nouvelles perceptions de l’espace, de la manière de l’occuper ou de simplement s’y mouvoir. Marche aérienne, à l’aveugle, des fonctions neuronales se mettent en branle comme lorsque la nuit, il se relève et se déplace dans la maison sans allumer. Et ici aussi, finalement, au cœur de cette pluie drue de nerfs à vif, linéaments nus de ciel azur, il se sent à l’orée d’un refuge, passage secret par excellence, vestibule du bois sacré où se réfugier, où s’engendrent les accalmies. Sentiment qu’un peigne aérien le laboure de douceur, l’ouvre et, paradoxalement, l’asperge de l’extraordinaire intimité amoureuse, sexuelle, printanière. S’immobiliser, méditer la profondeur de la griserie révolue quoique inextinguible, celle d’inaugurer une mémoire commune, deux en une, à l’épreuve du temps et des altérations psychiques et physiques. La perspective d’une mémoire fabuleuse, réinventant les fables du monde et de l’humanité, se les réappropriant dans les ses joutes sexuelles. « Une relation amoureuse représente, pour ce qui est de sa structure temporelle, un pacte destiné à fonder une communauté du souvenir dont le regard rétrospectif sur l’histoire vécue en commun devrait être, à l’avenir, si encourageant et motivant qu’elle se verrait donner la possibilité de survivre aux changements intervenus dans les personnalités des deux partenaires. » (A. Honneth, p. 227) Communauté du souvenir inaugurée puis dissoute, suspendue. Images d’une intimité fulgurante qui aurait dû transformer le monde, en tout cas la relation au monde des amoureux. « Ce qui distingue pourtant le rapport amoureux de toutes les formes d’amitié, et ce qui fait de lui une institution de l’attachement personnel, c’est un désir mutuel d’intimité sexuelle et un grand plaisir pris à la corporéité du partenaire. Il n’existe aucun autre lieu, à l’exception peut-être de l’unité de soins intensifs ou de la maison de retraite, où le corps humain, dans toute son incontrôlable indépendance et toute sa fragilité, est aujourd’hui aussi socialement présent que dans les interactions sexuelles d’un couple en train de s’aimer. » (P. 228) Les souvenirs, rendus presque abstraits dans le ressac de la pensée et des affects solitaires, sont réduits à presque rien, la marque de petits gestes de connivence, ces marques d’affection spontanés, clignotements inconscient du sentiment. Mais, à fleur de peau, le retrait de tous ces signes de connivence, c’est ce qui inflige le sentiment d’être coupé de ce qui donne la vie, l’assèchement d’un ruissellement. « Dans de telles relations, chacun réagit à l’autre, quasiment par réflexe, laissant entendre, à travers des gestes subtils, des expressions allusives du visage et des mouvements corporels, combien la présence physique de l’autre est vécue comme importante et enviable. » (p.230) Et si leur absence persiste à peser, c’est que cela dépasse la futilité du plaisir superficiel de la caresse, c’est que s’y attache au contraire, là et nulle part ailleurs, la possibilité égarée, en tout cas différée, d’une liberté de pensée, d’action, de sentir. Le souvenir fantasmé d’une possibilité de liberté absolue, traversant vie et mort, passé et futur. « Dans la forme sociale de l’amour telle que nous la connaissons aujourd’hui, chacun est une condition de la liberté de l’autre dans la mesure où il devient pour l’autre une source d’expérience physique de soi. » (p. 234)

Et ainsi, il est de plus en plus rongé par les reflets et les ombres qui déroulent leur alphabet fondamental de pathos d’arrière-fond, il se tourne de plus en plus vers quelques archétypes paysagers, fossilisés, dont il guette le réveil. Il scrute ces horizons consistants qui tapissent les yeux amoureux, au crépuscule, attendant les marées charnelles. Ces paysages de toujours, préhistoriques, du monde avant la vie de l’homme, tableaux de la nature vierge, qui se réveillent dans l’amour. Des rivages laiteux avec récifs, des découpes montagneuses neuronales, des émulsions d’eau ou de nuages, des broderies solaires dans l’écume nuageuse, des buissons éponges ébouriffés dans le bled, des combinaisons plastiques entre solide et liquide, des flaques inertes ou gazeuses, des lignes d’horizons comme de lointaines murailles avant le vide. Hors du temps. Et pas simplement dessinés et peints, mais pâteux et pétris à même la matière, à la manière de formes suggestives qui apparaissent dans les chairs, les tripes et les graisses en décompositions, transcendantes, magnifiques. Le pinceau a trempé dans de la cervelle pillée, des résidus d’os fondus, du sang coagulé, des baves étincelantes quand elles perlent à la commissure des lèvres, des bois calcinés, des cendres capillaires. Il lui semble contempler au plus obscur de la nuit d’encre des halos mouillés, des cercles d’écume, des ondes électriques, des turbulences moussues, des éblouissements telluriques, des émois premiers, en attente que les cieux se déchirent, ouvrant une nouvelle configuration pour que remontent d’autres fragments d’Eurydice, à recycler en son métabolisme symbolique. Pour mieux se consacrer totalement à cette tâche – observer les constellations microscopiques d’Eurydice, infimes pailles d’or vives et mortes tournoyant dans les faisceaux lumineux – il pratique assidûment le « face à l’œuvre », l’expérience esthétique, dans les galeries, les musées. Et, se dirigeant dans cet esprit vers la Fondation Cartier, il fut très dérouté par ce qui l’attendait, une installation presque invisible de Diller Scofidio et Renfro. L’espace, pourtant familier, lui parut déplacé sur une autre planète, en tout cas dans une autre matérialité. Il entre et pourtant il ne lui semble pas se retrouver à l’intérieur d’un bâtiment clos, mais s’avancer dans une respiration, une palpitation ou glisser dans la laitance d’un œil dont la paupière cligne au ralenti. Il comprend la cause de cette impression après plusieurs minutes, en constatant que les immenses parois de verre qui séparent l’intérieur de l’extérieur, et vice versa, ont été remplacées par une présence intangible obéissant à une pulsion régulière, lente, métronomique, une taie blanchâtre presque animale, qui se dissipe ensuite jusqu’à la pleine transparence, brume qui se lève, avant de se refermer tel un rideau fantôme. Dans la grande salle vide, un saut rouge immobile, abandonné. L’oreille repère un sonar léger, difficile à identifier. Il se rappelle certaines errances dans des grottes ou dans les couloirs labyrinthiques d’anciens fortins, surmontant la vallée de la Meuse, pendant lesquelles le goutte à goutte des infiltrations d’eau, des sources percolant vers les nappes souterraines, lui traversait l’esprit d’un pointillé lumineux. Le seau se déplace de temps à autre, comme un robot, sans qu’il puisse comprendre le mobile de ces mouvements. Ce mouvement indique que c’est là que ça se passe. Il s’en approche. Il est rempli d’eau et rappelle, à l’égard du visiteur penché, que l’eau est le premier miroir insondable. On dirait un puit. Au fond du seau, un appareil photo embusqué. De temps à autre une goutte percute la surface, qui se trouble, se strie, ronds concentriques, devient opaque puis lisse les ondes et redevient transparente. Il se déplace, quitte cet espace, un peu interloqué et, dans la pièce voisine, il rencontre un autre vide. Hormis une sorte de grande hotte de cuisine suspendue à mi-hauteur. À moins que ce soit une installation de banc solaire ? Ou une technologie nouvelle pour scanner les corps et les envoyer ailleurs ? Un dispositif pour rentrer en contact avec les mortes et les faire revenir ? Des couchettes à roulettes sont alignées comme ces mobiliers de plage qui attendent les vacanciers.Il s’allonge donc sur une de ces couchette à roulettes, du genre qu’utilisent les mécaniciens pour aller travailler sous les machines, et s’aidant des pieds qui raclent le sol, il roule, glisse, s’avance sous l’engin. Il s’agit en fait d’un plafond bas constitué d’écrans plats, juxtaposés. Il le regarde comme un firmament. Rien ne se passe. Il pense qu’il aimerait disposer d’une telle couchette à roulettes pour contempler les cieux nocturnes en été. Puis, une alerte secoue tous les écrans. Le début d’un signal sur un écran de contrôle. L’amorce d’un encéphalogramme. Des courbes, des lézardes, des droites cassées, des éclaboussures pointillistes, des hémorragies de lumières, des fluides sismiques, cratères aqueux. Il lui faut un certain temps avant de réaliser que, ce qu’il voit ainsi envahir les écrans, ce sont les impacts de la goutte percutant et modifiant la surface de l’eau, là-bas, de l’autre côté, dans la salle éloignée… Ce qu’il voyait du dessus, penché sur le seau, il l’aperçoit à présent d’en bas, comme s’il était au fond de l’eau et que, ce qui affecte la couche superficielle du liquide, il en voyait la déflagration et la propagation d’en bas, du cœur de la matière troublée, comme quelque chose venant bouleverser profondément et rendre complètement instable l’environnement touché, l’univers circonscrit par le seau ou par le regard même. Irréparable même si chaque fois le calme revient avant la collision suivante. Une béatitude l’envahit, l’engourdit, sur la couchette du visiteur de musée. S’il pouvait, ainsi, reclus dans sa chambre à soi, entouré de ses objets familiers, les doigts effleurant le clavier comme en rêve, invoquant les lettres et accomplissant les gestes qui font revenir les pépites encloses dans la mémoire commencée à deux, percevoir les frémissements de lumières et d’ombres dans l’organisme lointain d’Eurydice et les éprouver à distance, comme une télépathie dont le clavier saisirait les manifestations… (Pierre Hemptinne)


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Des papillons dans la manche à air.

Librement inspiré de : Erik Lindman, Open Hands, Almine Rech Gallery Bruxelles – Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, Editions du Cerf 2013 – Ghislaine Vappereau, Mine de rien, Galerie Jacques Levy – Georges Didi-Huberman, Phalènes. Essai sur l’apparition, 2, Editions de Minuit, 2013

Lindman De fines superpositions de pages blanches éprouvées, teintées de vécus. Pages blanches, compresses qui absorbent le trop plein. Collection de petits papiers pliés, oubliés ou jetés puis retrouvés, dépliés. Que renfermaient-ils ? Qu’emballaient-ils dont ils gardent la trace des angles ? Quelle matière fondue, consumée ? Une cartographie géométrique de vides, de silences, placée sous verre, reliefs monochromes. Faux monochromes, en fait, tellement chaque feuille semble marquée d’une expérience propre, impressionnée bien que vierge de tout imprimé. L’image de quelque chose d’effacé du réel et revenant là ou, plus exactement, de jamais exprimé, toujours reporté et pourtant présent, bruyamment. Papiers tramés, marouflés naturellement par le temps, l’humidité, la sécheresse, les pressions, les attouchements, les manipulations. Des fibres dans la trame qui se rétractent ou se lâchent. Aucun trait tracé, feuilles vacantes. Mais, par en dessous, laissant transparaître une écriture fantôme, les cratères et arêtes estompés d’une planète inhabitée, les fossettes et orbites d’un visage oublié, les prémisses de l’absence. Divers papiers, jaunis, filtres ayant capté les particules d’une vie en deçà d’états expressifs, en amont de toute intention écrite, note, croquis, mais en portant comme les ombres, les envies, les possibles, les occasions manquées, masques de choses tues. Buvard imprégné d’haleines, de respirations retenues, papiers que l’on imagine alors tenu devant la bouche, collé à certains endroits du corps pour en calmer les élancements, cireux, ressemblant à de la peau. Taches, tavelures, auréoles, bords déchirés, usures, altérations, petites peintures pâles, gravures vagues et suggestives. Macules éparses, faussement symétriques, ocelles en filigrane. Marqueterie dérangée de languettes cartonnées. Lisérés et festons brisés, livides et véloces, électriques, semblables aux reflets lentement spasmodiques courant sur le fond bleu des piscines. Sous l’effet de la colle, les textures se relâchent et fusionnent, le dessous revenant au premier plan, les papillotes de surface s’estompant partiellement dans la pâte des strates inférieures tandis que certains feuillets cassants sont prêts à s’émietter, ailes de papillon desséché. L’ensemble a des allures de tissus l’un sur l’autre, parcheminés, fragiles, culture de téguments imaginaires qui cherchent à se reproduire pour secourir, combler des béances. On dirait des pansements usagés, reliquaires, ayant pris en eux douleur et blessures irrationnelles, effacé les plaies ouvertes, miraculeux. Paravents de papiers chiffons qui donnent envie de glisser l’ongle délicatement entre les couches pour voir, entendre, renifler ce qui se tapit entre elles. Quelqu’un a joué avec ces matériaux ramassés, épars, inertes mais proches du vivant, pour composer des tableaux abstraits, des sculptures planes. Il les a plié, déplié, replié, palpé et regardé sous toutes leurs coutures puis agencé leurs surfaces, leurs matières selon la marque de leurs plis, la corporéité de leurs bords, l’adhérence cireuse de leurs fatigues. Et tout ce que trace ces soins circonstanciés, empreintes digitales cherchant à capter les vibrations de ce qui est tu, dans les papiers pages blanches, est là, diction de gestes intégrée en arabesque d’encre invisible, comme quelque chose que l’on dit « au bord des lèvres ».

C’est surtout en hiver que cela le démange. Quand son amie superpose des couches fines, de maillages différents, de douceurs et couleurs variées comme un dégradé de nuit et de chair, perlé ou pelucheux, soies et laines emmaillotant subtilement le corps pour en retenir la production calorique. Alors, quand il coule la tête vers l’encolure, déjà par ce mouvement se faufilant dans le visage de l’autre – lors de certaines éclipses partielles où deux astres se fondent en une nouvelle sorte d’étoiles générant luminosité et ténèbres spécifiques –, le bout des doigts écartant légèrement le col pour basculer à l’intérieur du mille feuille méticuleux des sous-vêtements, se dégage un entre-deux bouleversant, capiteux. Le regard, en premier lieu, se trouve atomisé, perd son statut de sens cognitif primordial dans une totalité perceptive où la vue n’a pas plus d’importance que l’odorat, l’ouïe et le toucher. Comme quand on passe trop rapidement de l’éclat solaire des champs à l’obscure touffeur des forêts. Les cinq sens reconduits au bord d’une originarité du sentir, au stade embryonnaire. Juste un fourmillement de bactéries qui recherchent le stade des perceptions. Une chaleur qui est une odeur. Un bruissement visuel. Une faille atemporelle, douce, insonorisée où le moindre son devient micro geste. Une nasse, une manche à air où se réfugier, chapiteau improvisé d’un cirque aérien où guetter les apparitions, les hallucinations désirantes. Et pas une seule chaleur ni une seule odeur, mais un mélange subtil, très vaste, de dizaines de températures et de fragrances, libérées par différentes zones corporelles, proches ou lointaines, visibles ou cachées. Multitude odorante du corps qui déroute le désir imaginant naviguer vers une cible unique, homogène. Superficielles et comme cérébrales, mélodieuses et rôdant brumeuses sur les rondeurs, plus âcres et émanant, discrètement, de l’intérieur, du bord des viscères. La chaleur du ventre, celle des bras, de la nuque, des aisselles, du nombril, des reins, des mamelons, du sexe, de l’anus, toutes  transpirant différemment, poivrées, musquées, subtilement rances, fleuries, fruitées. Aucune trop accentuée, même la plus âcre, plutôt fraîche, rosées plurielles. Au sein de ce bouquet bourdonnant, la ligne de partage indistincte entre parfums corporels et eau de toilette, comme entre les flots d’un fleuve et les flux du rivage marin où il s’épanche. Un échange s’effectue entre molécules organiques et molécules chimiques et compose une identité olfactive unique, imprévisible, mixtion corporelle et spirituelle, de présence et d’absence. Mais toujours, diffuses, une nuance lactée, une de vanille épicée (plutôt tonka), une pointe de fleurs des sous-bois. Un flash, un bref instant, il se sent totalement dépouillé de ses intentions – quelque chose de substantiel reflue de lui –, il vacille, toute consistance perceptive lui échappe, il entraperçoit un mirage, un espace vierge illimité, il perd l’audible et le visible (« Audible ou visible qui s’exemptent de la figure synthétique transmodale qui est celle de l’objet et ne sont par là même rien de proprement « perçu » ».  – Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, p. 215) Il flotte, chargé d’intuitions, sans boussole.

Dans le clair-obscur entre peau et linge de corps, un kaléidoscope pointilliste, imperceptibles tatouages d’ombres et lumières. Epingles de soleil à travers le tamis des chemisettes et tricots, en faisceau luminescent à certains endroits, à d’autres comme une poudreuse délicate, irréelle, clarté blutée. Là, sur un galbe, ici, entre deux côtes, dentelle immatérielle entre les seins, frange de piqûres brillantes, palpitantes, sur croissant lunaire autour du nombril, une épaule, le bord d’une clavicule. Faisant ressortir la diversité de grains et de teintes, ici lisses, là esquisse de chair de poule – fines bulles d’oxygène immobilisées sur l’épiderme –, au loin bronzée ou bistre, reflets nacrés, pâle et comme couverte d’un fin pollen, talquée. Thorax si banal et pourtant si vaste. Suspendus, les deux tétons, bruns et violacés, ocelles sombres, dardées vers un envol imminent. Ses doigts enchantés bougent, élargissent encore l’encolure et une vague parcourt les sous-vêtements, le picotement de lumières glisse sur d’autres creux et reliefs, comme l’ombre de nuages qu’il aime regarder, en avion, ramper souple sur les reliefs du paysage. Au centre, l’œil dissymétrique du nombril, fronce fondatrice, nœud stylé et crypté, orbe énucléé, cicatrice esthétique (départ d’une esthétique cicatricielle). Pourquoi une telle envie de s’abreuver à ce point d’eau sec, de le rouler dans sa langue, comme un de ces cailloux dans la bouche du bègue ?

Il est frappé d’un moment transitoire par excellence – lui-même, définitivement transitoire  – où, avec une force jubilatoire interdite mais en attente d’explosion, le voir s’articule pleinement à l’imaginer (selon des mots de Didi-Huberman), le désir de prendre et pénétrer les tréfonds se confond – comme par inadvertance, diversion perverse – avec le désir de connaissance et espère une errance absolue dans cette faille diaprée, fluide comme une tente aux parois détendues, caressées par la brise, entre chrysalide des sous-vêtements et forme du corps tapi, surpris dans sa cache. Sans parade, sans avoir eu le temps d’adapter son maintien au regard posé sur lui, plus nu que nu, surpris par l’intrus dans son cocon d’hiver. Forme et informe. Désir de connaissance dont il craint qu’il ne vienne tout figer. Il prie le ciel pour que s’ouvre l’oubli d’apprendre, une expérience où cumuler les erreurs, les unes après les autres, de surprise en surprise, fuyant désespérément la mort sans même savoir qu’il est aussi question de mort, souhaitant ces errements plus que tout car sachant intimement du fond de toutes ses cellules effarées qu’« une connaissance sans erreur, c’est-à-dire sans errance, n’existe donc que sur fond de la mort de son objet. » (Didi-Huberman, Phalènes, Essais sur l’apparition, 2, Minuits, p.14) Il sait où son désir veut qu’il aille tout entier se consumer, à la manière des insectes attirés par la flamme, mais soudain, plutôt que d’y aller, tous ses sens papillonnent, s’abandonnent à une flânerie aérienne, voyant sans voir de la gorge à la ligne du pubis, sans plus aucune envie de conclure quoi que ce soit. « Il y a dans cette danse quelque chose comme une instabilité fondamentale de l’être, une fuite des idées, une toute-puissance de l’association libre, une primauté du saut, une rupture constante des solutions de continuité. » (Didi-Huberman, Phalènes, 2014, p.34), ceci caractérisant subjectivement le papillonnement, mais lui, transformant tout ça en bouffées libératoires, positives, fuite des idées, toute-puissance de l’association libre, libertés auxquelles il aspire. Ivresse mutique, fascination, allégresse d’éprouver, en contemplant la peau et ses éphémérides, cette « ignorance touchant l’avenir », « formule nietzschéenne qu’aima citer Bataille » rappelle Didi-Huberman en la caractérisant comme « une danse partenaire entre la peur du temps et le jeu avec la peur, comme lorsque le dieu-enfant dionysiaque poursuit en riant, fasciné, déjà endeuillé, des papillons auxquels il prête une connaissance spécialement profonde de ce qu’est le devenir lui-même. » (Didi-Huberman, ibid., p.43)

Et puis, la main plonge, sous les couches, à l’aveugle. En sachant très bien ce qu’elle cherche et veut toucher et, pourtant, à chaque fois, décontenancée et donc excitée, quelque chose de neuf, d’autre, autant connu qu’inconnu, recommencé après rupture. Une chasse, une fouille. « Dans le même sens, il est certain que l’expérience d’une surface lisse comporte toujours une certaine invitation à la poursuivre, et que la rencontre d’une aspérité, ou d’un trou, dont un autre sens ne nous aurait pas donné à l’avance la perception, est toujours vécue comme une forme de rupture et, il faut le dire, de surprise. En toute rigueur, toute discontinuité apparaissant soudain dans un champ d’expérience sensible jusque-là continu produit cet effet-là. A ce niveau, il semble qu’il y ait réellement un sens à parler de « surprise perceptuelle », au sens d’une surprise qui aurait son lieu proprement dans le tissu sensible de la perception. » (Jocelyn Benoist, Le bruit du sensible, P. 152) A la fois un silence, à la fois un bruit éolien, le trait d’un planeur, le jeu avec la proie d’un rapace jouette. Ainsi, il voit sa main, ses doigts, au bout du bras, leurs ombres comme une faune proliférant sur les seins, la plaine de l’abdomen, et plus loin disparaître, franchir une limite et basculer en un point aveugle, dans la culotte. Plongée dans le bruissement devenu assourdissant, éblouissant. Et bien que tout ce qu’il voit, hume et caresse relève du rigoureusement cartographié – scientifiquement, poétiquement pornographiquement –, ce qui le traverse et l’exalte est le sentiment d’une grande indétermination, comme si tout ce qu’il avait touché des yeux et entraperçu de la main dans la pénombre, appartenait à ce monde de « choses qui ne sont pas vraiment, ou pas tout à fait, des objets, et qui pourtant peuplent notre perception » (J. Benoist, p.183). Comme si une aspérité ou un trou le masquait au reste du monde, le phagocytait. Il voit sa main mue par une connaissance du terrain insoupçonnée, à son affaire, voletant autonome, main papillon, enjouée, agitée d’une sorte de transe, effleurant les sommités fleuries, dévalant les pentes douces vertigineuses, cajolant, enrobant, flattant, cinglant gentiment, faisant jaillir ou escamotant, se livrant à une rhabdomancie dont il ne se croyait pas capable, soucieuse des moindres particularités de la peau et des ondes émanant des organes caressés, des flux nerveux sous le derme. « Où va-t-elle chercher tout ça, cette main !? » Ne comprenant pas tout mais recevant au cerveau une quantité invraisemblable d’informations, une abondance qui submerge et donne cette impression de crue, préalable à la fusion. La main radiesthésique continue sa sarabande rituelle, cherchant les indices de points sensibles, écoutant, mesurant les vibrations, se décourageant puis s’exaltant, là hérissant, ici polissant, là avec un effet durcissant, galvanisant et ici attendrissant, liquéfiant, rétractant ou amplifiant. Les yeux fermés. « Papillonner consiste sans doute à découvrir les « cohérences aventureuses » – selon l’expression de Caillois – qui se trament d’image en image. C’est faire danser les objets du savoir, régler son pas sur un désir qui n’est pas celui du « tout savoir », encore moins du « savoir absolu », mais bien celui du gai savoir. » (Didi-Huberman, p.76) Et l’impression, amplifiée et en plus onirique – plus proche d’une aventure où il sortirait de son corps et voyagerait dans un ailleurs -–, se rapproche de ce qu’il éprouve certaines fois en bricolant, jardinant, cuisinant ou encore écrivant. Cette impression de se laisser guider par la main parce qu’elle sait, qu’elle possède une connaissance créative des objets, des matières, de leur aventure, mue par un sens pratique. Il se rappelle l’importance que Bourdieu accorde à la main de Manet dans la réalisation de ses tableaux, une fois qu’il se soit jeté à l’eau : 1. « Quand Manet se jette à l’eau, c’est pour apprendre à nager, c’est pour apprendre ce que c’est que Manet. » 2. « À chaque coup de pinceau, Manet aurait pu faire quelque chose d’autre. À chaque moment de l’action de peindre, ou de l’action d’écrire, tout se joue. » 3. « L’acte de peindre, un langage du savoir-faire, de l’œil, du coup d’œil, du sens pratique, du tour de main, de la manufacture. » Mais aussi, surtout, la main voletant en rase motte sur le buste paysage, dissimulée par les étoffes tièdes, lui rappelle ses travaux d’écriture où, là aussi, finalement, la main semble prendre les devants, comme dans n’importe quel bricolage et ce, bien qu’il s’agisse d’une activité jugée cérébrale. Ce qu’expriment ces mots de Claude Simon : « C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire. (…) Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser… »

De cette intrusion dans le monde des apparitions, choses qui ne sont pas vraiment, ou pas tout à fait, des objets, et qui pourtant peuplent notre perception, en en ayant non seulement vues une belle profusion, mais senties aussi, palpées – toutes fuyantes, ondes giboyeuses, se laissant traverser pour que d’autres soient effleurées, ainsi de suite –,  ayant aussi été agité par les forces magnétiques, celles décochées et celles encaissées au bout de ses doigts, se sentant alors comme façonné de l’intérieur par le corps exploré et excité par le sentiment de modeler en retour, à l’image de son désir, les images du corps tendues sous ses gestes papillons, tout à coup, se réveillent tous les souvenirs, tous les impacts, alors qu’il passe devant la vitrine d’une galerie exposant des œuvres de Ghislaine Vappereau (« mine de rien, sculptures de 1997-1999 »). Un panneau irrégulier de cire traversé de deux carrés fondus de couleur et divaguant en une buse de treillis, manche à air perforée, objet qui n’en est pas et qu’avec les reflets de la vitre l’appareil photo ne parvient pas à saisir tel quel, juste une silhouette fantôme, poissonneuse, fuyante. Il entre, fasciné par ces corps d’alvéoles métalliques, vides, tricots volumétriques dont chaque maille a été touchée – appuyée ou tractée, pincée ou tordue – pour épouser la forme d’une idée, d’une existence invisible mais prégnante. Comme de voir arrachée aux profondeurs mentales, archéologie sensationnelle de l’infra-volupté, des gangues fluides de cette matière dont serait faite la plasticité du sensible, spécimens des innombrables textures avec lesquelles on construit du sens, on donne figure à ce que l’on ressent au fond du trouble. « En eux-mêmes, ils [ces fils de fer] ne sont aucun objet – et corrélativement aucune « forme » – déterminé ; mais, dans la perspective gestaltiste, ils deviennent la figure même de la plasticité figurale du sensible », et que Merleau-Ponty analysera comme « la texture imaginaire du réel ». (Jocelyn Benoist, p. 186) Aucun objet, aucune forme, et pourtant quelque chose de visible, à toucher, là, mais à peine en a-t-il une image extérieure, un contour, qu’il est passé outre, dedans, égaré parmi d’autres possibilités, d’autres variantes. Il passe au travers. Et c’est bien quelque chose de cet ordre qu’il éprouvait, sa main papillonnant à l’intérieur du cocon chaud, butinant la peau de son amie. « La simple forme sensible constituée par ce fil de fer tordu qui, en lui-même n’est « rien » – en tout cas certainement pas « objet » au sens d’objet bien identifié, déterminé – devient suggestive de quelque chose, et, à partir d’elle, autant d’effets de réalité et d’irréalité deviennent possibles. » Énergie suggestive – balancement entre réel et irréel, va et vient entre rien et tout, vie et mort –, évidemment, qui désaltère la paume papillon et qui la saoule. « Par là même, c’est le champ du sensible, en tant que champ de possibilités en deçà de la signification, qui apparaît. « L’image », certes, représente comme l’ébauche d’une intentionnalité traversant et instrumentant le sensible lui-même ; mais ce qui apparaît à sa lumière n’est pas de l’ordre de l’objet, mais un être, dans lequel « réel » et « imaginaire » se confondent, l’un et l’autre ne constituant que deux faces de ce que nous avons appelé quant à nous la réalité – et non la vérité- de la perception. Ici la plasticité des fils de fer, plasticité de forme comme de statut, entre leur être « réel » et leur être « imaginaire », devient le monogramme de l’être sensible. » (Jocelyn Benoist, p.187) Et voilà, la main papillon, comme tout insecte cherchant sa nourriture et sa reproduction, s’affairait à dénicher et décrypter le monogramme de l’être sensible lui correspondant.

Les autres pièces d’Erik Lindman, incrustant dans une toile des objets trouvés dans la rue (ou ailleurs), planches de bois ou plaques de fer, illustrent bien ce travail de la main, devançant ou complétant le regard et la réflexion, papillonnant sur les matières et les images qu’elles génèrent, morceaux de matériaux abandonnés, échoués, les auscultant, les transformant, et essayant des combinaisons. Ils ont des airs de famille avec ce que les flots rejettent sur le rivage, comme provenant d’une même embarcation démantibulée, fenêtre sur ce large composite. Bien entendu, les mains suivent l’impulsion d’idées, sont au service de projets – projection d’œuvres que l’artiste se représente mentalement pour s’orienter –, mais elles trouvent par elles-mêmes, en touchant, retournant, tâtonnant, essayant, ratant, recommençant, écoutant ce que les choses disent, leurs échos et vibrations avec quoi composer des tableaux, avant même que les autres outils – sensuels ou cognitifs – aient le temps de percevoir et réagir consciemment. (Pierre Hemptinne) – Erik LindmanGhislaine Vappereau

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De l’atelier à la caverne des souches de vie et mort

Annette Messager, Mes transports, (13/11/13 – 21/12/13) Galerie Marian Goodman – Richard Sennett, Ensemble. Pour une éthique de la coopération. Albin Michel, 2014 – Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Editions Zones Sensibles, 2013.

 A. Messager, Mes transports

Il franchit la porte, l’impression d’une vie laissée en plan, un atelier subitement déserté, théâtre d’un départ précipité. Billes éparpillées, une salle de jeux abandonnée. Il y perçoit des maquettes de souvenirs, bruts ou élaborés, rêvés et transformés en récifs ou chapelles votives par des mains industrieuses. La transposition du statut d’intangible à la figuration en relief et en dur donne à l’ensemble un air incertain, une sorte de bricolage sacré laissant déborder une part de désaccord entre forme et fond, un peu de diachronie. Matières plastiques, treillis, bois, papier mâché malaxé, modelé, trempé dans l’encre noire. Une machinerie artisanale qui rend visibles des configurations obsessionnelles, mais jamais définitivement fixées, jouant des scénettes suggestives, charades. Petite troupe de métaphores statufiées, toujours en déplacement. Il se dégage de l’ensemble une grande impression de fragilité, de fugacité, de campement nomade pouvant s’estomper. C’est fragile, posé sur des couvertures de déménageur, chinées ou feutrées à lignes uniques sur le bord, parfois plusieurs couches, le moindre choc peut altérer, évanouir ce qui est cristallisé sur les plis de ces tissus (qui ont aussi des connotations militaires, de bivouac et de sauvetage). Un côté hôpital de campagne, dispensaire pour bric-à-brac. L’épaisseur de la couche des couvertures pliées varie, jeux de couleurs, textures, lignes, diagramme de la valeur de ce qui y repose. D’autre part, c’est lourd et encombrant, déposé sur des planches à roulettes, chaque déplacement implique de sérieux ajustements de l’ensemble, un rééquilibrage de l’influence exercée par chaque sédimentation mémorielle. Ce n’est fixé à jamais ni dans le lieu ni dans le temps. L’organisme humain qui donne naissance à ces visions peut les éteindre à tout instant. À tout moment, elles peuvent être déplacées, rouler et être emportées ailleurs, déportées. C’est là, mais provisoirement. Ce ne sont pas des sculptures finies, l’inachèvement est leur finition même, leur nature, exactement comme ces figures récurrentes dans nos rêves, chaque fois différentes, mais en lesquels on reconnaît de rêve en rêve le retour des mêmes visiteurs, avatars en série que travaille notre inconscient en relation privilégiée avec l’autre côté.

Cela semble les pièces d’un puzzle, rassemblées à titre d’exemple, sans exhaustivité, d’autres peuvent surgir, certaines disparaître, ça peut changer constamment, et chacune des pièces peut être reprise, être remise en chantier, cassée et recommencée, ressassée à nouveau, s’amputer ou remâcher d’autres agencements. Tout va bien tant qu’il est impossible de se représenter l’image finale du puzzle. Ce sont autant des pièces présentes que la description de pièces manquantes. Petit lit, évocation d’une grande couche. Cube noir nu, un tout, forme indépassable. Tête dévissée au long cou courbé, tout au bout d’une extase, révulsée pour sonder l’infini d’une jouissance ou la donner à voir, la mimer, évoquant d’un même mouvement le regard sous les jupes et le scrutateur de cieux étoilés. Une bottine orpheline (et forcément, quelque part, deux pieds dépareillés, l’un nu l’autre chaussé), famille de ces objets avec lesquels un lien particulier s’est noué et que l’on n’oublie jamais, talisman. Un oiseau couché sur le dos, pattes griffues en l’air, raide dépouille de l’élément aérien, mascotte voltigeuse éteinte, toute la tristesse du monde et la peur de la mort, compassion et peur de lui ressembler. Un lézard teckel réversible, vu sous un angle, la bête semble saillir son ombre, sous un autre plutôt offrir son ventre à la copulation, immobile sur son socle de bois, protégeant un tiroir-terrier d’où débordent des membres, des bras, des mains, des doigts.

Là, le mouvement est suspendu. Ce sont des organes, de ces organes complexes composés de viscères passe-partout, de fragments corporels bestialisés, de bouts d’imaginaires fétiches, des dépouilles mentales coriaces, des empathies entre choses et bestioles. Des traumas, des délivrances, fondues, confondues, dans une absence de dualité. Fabrique de chimères. Il s’approche de chaque ensemble, prudemment, se demandant si cela ne va pas bouger, vibrer, chauffer, pétarader, s’échapper, lui sauter à la gorge, lui empoigner les pieds. Cela ne semble pas inerte. Bien plutôt, il ne peut que se demander comment ça fonctionne, comme s’il s’agissait de corpus mécaniques, de petites machines à l’arrêt. Petites machines de l’ombre. Car nul doute que pour l’artiste, ces formes sont des dispositifs dynamiques, énergétiques, positifs ou négatifs, vers le bas ou vers le haut, ce sont des propulseurs d’un désir de vie et de mort singulier. C’est une communauté de moteurs orphiques qui usinent les leitmotivs chosifiés d’une pensée, d’un rapport au monde, c’est avec cela, cet ensemble-là de pleins et de creux, de formes ou défonces agencées où grouillent les pieds et les mains, dynamos fantasques, que l’auteur crée du lien avec le monde, produit son électricité cardiaque, façonne son environnement et se laisse façonnée par lui, tapisse ses parois d’échanges avec tout ce qui l’entoure, c’est avec ça qu’elle devient et avance. Cet ensemble de pièces hétéroclites nouées entre elles constitue le roulement à billes qui l’a transportée jusqu’ici, jusque maintenant, et après !? Une sorte de testament anticipé ? Cirque mental replié dans ses chariots, attendant le signal du départ, vers un autre terrain vague, une autre représentation d’exercices latéraux et accidentels – ouverts aux accidents du savoir-faire – du corps et de l’esprit.

Qu’est-ce qui souffle autour de ces divers attroupements de signes organisés en sculptures ? Un esprit d’aventure intérieure qui remonte aux ateliers des XV et XVIième siècle où, rappelle Richard Sennett, les « accidents de travail, la découverte accidentelle de quelque chose de nouveau et différent » orientaient les recherches vers de nouveaux régimes de savoirs, intégrant l’importance de la « pensée latérale » : « L’atelier-laboratoire fit ainsi passer la communication dialogique au premier plan, le genre de discussion où quelqu’un au labo dit « regarde-moi ça, c’est curieux », et partage sa découverte avec un collègue de travail. Le processus expérimental rendit particulièrement importante une sorte d’échange gagnant-gagnant : l’avantage mutuel qui vient de la pensée latérale. » (Richard Sennett, Ensemble. Pour une éthique de la coopération. Albin Michel, 2013, P. 152) Des ateliers-laboratoires actifs dont les acteurs ne voyaient pas toujours de manière précise l’usage de ce qu’ils inventaient, ça aussi, ça se respire dans l’atelier Messager et, précisément, cela aide à trouver sa respiration dans le monde : « Le matériel de navigation était fait main, mais l’outillage employé pour fabriquer le sextant comprenait des instruments de précision pour découper le métal et des graveurs sur bois mécaniques. De nouvelles techniques rendirent la chose possible, et les ateliers où se faisaient la découpe du métal et la gravure sur bois ressemblaient davantage à des ateliers d’imprimerie qu’à des ateliers de charpentier ; beaucoup de gens mettaient la main à la pâte, créant de nouvelles formes sans trop savoir comment les produits seraient utilisés. » (R. Sennett, p. 154) Tout cela à l’œuvre dans le travail solitaire de l’artiste elle-même habitée ouvragée de l’intérieur et de l’extérieur par les relations dialogiques avec tous ceux, celles – incluant objets et animaux féminins, masculins ou neutres -, qui lui inventent son rapport au monde, lui donnent un ancrage dans le vivant. Du coup, le visiteur y puise aussi de quoi entretenir son propre atelier-laboratoire caché, perpétuer cette attitude d’attente et de recherche.

Un grand capharnaüm s’élève au loin comme le cénotaphe de l’amour, la célébration de l’accouplement, sauf qu’en y regardant de plus près, rien ne semble aller de soi, c’est un grand bahut qui crie à hue et à dia, constitué autant d’angles droits incompatibles que de courbes qui s’épousent, ça arrache autant que ça coulisse, l’idée générale est autant celle d’une fusion que d’un jaillissement de différences et de tangentes, les forces sont autant centrifuges que centripètes et c’est cela qui enveloppe le tout d’un rayonnement harmonieux, mais creux, vide, la baise est ailleurs, n’est pas dans ce meuble fantasque, c’est une coque vide mais un autel où l’on peut le faire revenir. Plus vénéneux, un bassin femelle tronçonné, vulve ouverte dilatée, évoquant ces moules que l’on utilise pour dessiner des formes dans le sable ; de cette forme vidée, comme d’une culotte transformiste, jaillissent deux tentacules souples, longs et deux plus petits plus haut, de part et d’autre d’un corps de poupée malmenée, corsetée, la disposition de ces pattes ayant un  air de famille avec araignées et cloportes ; cet étrange corps surmonté d’un crâne braillant lui-même mangé par un autre crâne, momifié, grimace anthropophage, posé coincé sur ce l’extrémité d’une toise ou d’un crucifix. Plus loin, le corps d’un chien couché sur le côté, pattes postérieures repliées – une patte antérieure toute petite, atrophiée, pâle crochet rachitique -, surmonté d’une tête d’homme très réaliste, disproportionnée, qu’il soulève un peu tandis qu’à califourchon, un corps féminin nu, plus petit, sorte de sphinge frappée, tachetée avec une tête fuligineuse, partiellement cramée, exerce son mystérieux ascendant, on y reconnaît la fusion animale entre monture et cavalière, à cru. C’est, ailleurs, au centre d’une corolle de tutus funéraires, un autre bassin tronqué – tranché à la naissance des cuisses et entre pubis et nombril, évidé, ce qui en fait une sorte de tuyauterie de jonction, un échangeur -, le haut des cuisses vide, sorte de canalisation d’où jaillit un bouquet de jambes agiles, de bras serpentins, multiplicateurs de mouvements en tout sens, c’est ce flux de membres agiles qui court dans les jambes et les bassins des danseurs et danseuses. Les trajets de l’un à l’autre de ces objets rituels ressemblent à une procession. Il flaire, ou plutôt quelque chose dans ses neurones frôle ce qui devait se passer dans ces ateliers historiques où, du travail de la main couplé aux connaissances fouillées, expérimentées, naissait un élargissement du champ de vision non linéaire, au creux des tripes, mécanisme d’ouverture qu’évoque Richard Sennett à propos des instruments d’optique peints dans un tableau d’Holbein : « Comme le scalpel, il s’agissait d’instruments raffinés qui permettaient de voir plus clair et plus loin qu’à l’œil nu. À la différence du scalpel, plus les gens voyaient clairement, plus ce qu’ils voyaient les intriguait : des lunes jusque-là inconnues dans le système solaire, un aperçu d’étoiles et de galaxies plus lointaines encore qui, toutes, défiaient l’entendement. Johannes Kepler (1571-1630) se trouva face à ce problème en 1634, quand une supernova (une immense boule gazeuse) devint soudain visible dans le ciel ; les astrologues utilisant des formules magiques expliquaient le pourquoi de son existence, mais pas ses mouvements déroutants, que Kepler observa au télescope. » (Richard Sennett, p.272)

Et puis, dans son champ de vision périphérique, comme une émanation vaporeuse des objets rituels, djinn s’échappant des anfractuosités de papier mâché, forme furtive se glissant d’une cristallisation métaphorique à une autre – de l’escargot noir devenant bite en traçant son sillon sur la conque étalée d’une feuille de choux, charnue, nervurée (la légende populaires des enfants venant dans les choux) au camion de bois transportant dans sa benne une troupe extatique et/ou paralytique de clebs déportés, mascottes mortes ou vives -, une botte droite cinglante, noire et charnelle, bien appuyée au sol, tandis que la gauche en arrière plan flanche dans le vide, retourne aux ténèbres fluides, et juste au-dessus d’un bout de peau, entre tibia et genoux, sanglé et transcendé par le bas résille – un fétichiste y verrait toute la chair, la chair même, vue imprenable sur mont de Vénus lacé quadrillé -, le balancier d’un carré blanc aux bords flous, écran vaporeux à la frange duquel un bout de chiffon, imperceptible, fripé et quasi subliminal, coloré, contrasté, sans doute le bas d’une jupe qui, dans le mouvement, frappe l’esprit comme l’aperçu spasmodique d’un tissu intérieur, un aperçu interdit. Ces éléments, botte, peau, résille, tissu, carré blanc, exactement de même nature composite que les œuvres exposées. Le temps d’un éclair, disparue au sous-sol. Au fur et à mesure qu’il descend l’escalier vers le profond de la crypte, appréhendant ce qu’il va y découvrir – sur base de ce qu’en révèle l’un ou l’autre article de presse ainsi que le feuillet de la galerie, s’en faisant donc déjà une représentation -, les perceptions face aux œuvres de la première salle, en surface, se développent, prennent une toute autre dimension par le biais de ce qu’elles ont réveillé intérieurement et de ce qu’elles suggèrent comme nouvelles capacités sensibles à laisser germer, du corps étranger s’intégrant ainsi au corps propre, d’autres interfaces avec l’immensité plissée de l’univers se dessinant organiquement dans la sinuosité intestinale du cerveau, « ajustement permanent des organes récepteurs », confortant la notion de « psychologie écologique » de Gibson (1979) : « la perception non pas comme une activité exercée par l’esprit sur les informations délivrées par le corps, mais comme une activité dynamique de la personne dans son ensemble, qui se déplace dans un environnement et qui cherche à savoir en quoi celui-ci peut contribuer à la réalisation de ses projets présents. Voir, entendre et toucher ne sont donc pas des réactions passives du corps à des stimuli extérieurs, mais des processus d’attention active et intentionnelle au monde, d’ajustement permanent des organes récepteurs, de manière à relever, à travers les modulations de la gamme sensorielle qui en résultent, les informations spécifiant les caractéristiques significatives de l’environnement. » (Tim Ingold, Marcher avec les dragons, p. 272, Editions Zones Sensibles, 2013)

Une fois au cœur de la caverne, pénombre forestière zébrée agitées de déplacements lumineux, d’ombres rampantes, agiles ou saccadées, un premier moment d’émerveillement face à quelque chose de rêvé et que le subterfuge artistique lui permet d’éprouver comme en vrai, la vie des arbres vue d’en bas, du sol, sous leurs racines, apercevant leurs souches comme lévitant très haut à la surface de la terre. Avant de réaliser qu’il s’agit – bien qu’il ne faille pas évacuer toute ressemblance avec les souches d’arbre – d’empreintes de vie, soulevées, suspendues par des sortes de treuils. Avec ce que cela a de paradoxal d’être en l’air au sous-sol, proche du ciel tout en étant sous la surface de la terre ? Céleste et chtonien. Et donc, des empreintes individualisées, chacune différente, particulière, même si elles se rattachent à la vie d’une même personne, racines développées dans des moments distincts de la vie, des facettes diversifiées d’une même emprise dans le vivant. Cela donc, ou une collection d’âmes dans les limbes. Avant la vie, prête à percer le sol et à jaillir dans le présent, ou au-delà de la vie, attendant l’ultime étape de migration. Aube ou crépuscule ? Ou équivalence entre les deux moments, l’initial et le terminal !? Ces socles irréguliers, dissemblables, immobiles comme des défroques de personnages typés, abandonnées dans les cintres hauts d’un théâtre abyssal, ou encore les habits et outils de mineurs aux crochets aériens d’un vestiaire muséifié, silhouettes stupéfiantes avant plongée dans les entrailles ou percée vers la lumière, figurent des cartographies sauvages, cellules paysagères par lesquelles des humains ont fait ou feront leur trou dans la vie. Des lambeaux d’histoires par lesquelles des êtres se sont incrustés dans le vivant. Cela évoque des établis de menuisiers couverts de chutes et de rebuts de bois de toutes formes, désajustées, cylindriques ou angulaires, pièces ratées, esquisses délaissées dans des congères de sciure d’où émergent encore des restes d’outils, serre-joints et maillets. C’est cela, ces restes, et non les pièces finies, qui accrochent nos existences au vivant. D’autres souches sont comme des plateaux recouverts de formes géométriques obsessionnelles, cônes et chapeaux pointus, rouages ou bouts d’échelles. Tournures d’esprit. Certaines sont des ensembles plus brouillons, entrelacs de fils sans but, évoquant des systèmes nerveux éprouvés, éclatés, terminés parfois par la silhouette d’un phasme surmontant un élevage de poussières où sont vautrés quelques animaux familiers, chiens, chats et rats pelucheux. Chaque pièce reflétant des structures de connaissance et des formes de réaction idiosyncrasiques, momentanées, partielles, que chacun tisse à l’aveugle pour s’orienter, faire son chemin de vie. Les surfaces accidentées de ces œuvres, tournées vers le bas, lui évoquent la peau racine des céleris raves, tégument irrégulier, scarifié, bulbeux, trompes, tentacules, radicelles, le tout plongeant dans la terre pour y boire et manger, constituer le légume, non calibré, différent de son voisin. Chaque pièce évoque les configurations relationnelles singulières – avec des choses, des animaux, des personnes, des éléments immatériels – qui correspondent à des organisations personnalisées de systèmes perceptuels. Des fragments d’environnement. Des souches de vie dont la nature montre bien l’impact d’un échange, la trace des poussées et des résistances, le moulage de ce par quoi l’on adhère au vivant, la vie n’étant pas un sens d’origine humain que nous superposons au monde tel que nous l’expérimentons, mais une interpénétration de ce qui nous préoccupe et de ce qui nourrit ces préoccupations, leur donne forme. « Tout enfant humain normal vient au monde en étant déjà situé dans un tel champ, et à mesure qu’il grandit, développant ses propres structures de connaissance et formes de réactions, il devient également un agent autonome capable de s’engager dans de nouvelles relations. Ainsi, au cours du développement, la configuration des relations d’une personne devient indissociable de l’organisation même de sons système perceptuel : les différentes manières de percevoir s’apparentent à la sédimentation des histoires antérieures des relations directes et mutuelles entre les personnes et leurs environnements. Et c’est dans le contexte de ces relations que les composants de l’environnement ont un sens. Nous ne superposons pas un sens à un monde (« nature » ou réalité physique ») préexistant en dehors de nous, car il nous faut pour vivre habiter dans le monde, avec les composants duquel nous devons être en relation pour l’habiter, le sens étant inhérent à ces relations. » (Tim Ingold, p.273)

L’ensemble se tient coi au bout de ses filins. C‘est la course filante de lumières, crues et rapides, mécaniques et chirurgicales, qui donne l’impression, à intervalles réguliers, selon un cycle précis – allégorie de celui du jour et de la nuit – d’un puissant remue-ménage semblable à celui d’un tamis énergique, succédant à la torpeur des souches de vie en lévitation. Les ombres alors courant en tous sens, déconstruites, ondes se transmettant aux visiteurs, matière première de nouvelles configurations, matière noire pour construire de nouveaux socles. Que vont devenir ces nuages suspendus, moulages sombres de vies passées ? Se diluer, fondre et retomber en pluie de cendres ou se réincarner, crever le plafond et disparaître dans la mort, en attente de renaissance, tels quels ? Tapis dans la caverne aux parois parcourues d’ombres cinématographiques, seul, ayant perdu de vue le signal d’une présence périphérique, il se sent comme arpenté par un pas de bottes se dirigeant vers un point charnel indéfini, la peau parcourue emprisonnée d’une fine résille électrique couleur chair, prêt à chavirer dans un horizon blanc, crémeux, toujours en mouvement. (Pierre Hemptinne)

A. Messager, Mes transports SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC A. Messager SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

 

 

 

 

Offrir l’art du livre

Le présent inopiné d’une œuvre. – Je prends livraison d’une œuvre de l’artiste Bolchakova, Galerie RTR. J’observe la pose de l’emballage protecteur, couches de pansements, fabrication rituelle d’une combinaison étanche pour permettre de voyager dans d’autres sphères, autant de gestes que je devrai défaire, faire à l’envers pour déballer l’œuvre et élucider un tant soit peu ce qu’elle viendra signifier chez moi. Je me demande en effet comment ce genre de « machin » (ça reste mal défini, heureusement) va supporter l’exportation, sortir du circuit de l’art, s’implanter, se greffer dans un intérieur étranger. C’est une artiste qui travaille par constellation d’objets, ses expositions impressionnent par le fourmillement et le morcellement d’images, de reliefs et bas-reliefs morcelés, d’imitations, de faux-fuyants, de liaisons multidirectionnelles, dans l’espace et le temps, entre les choses physiques, usuelles et leurs équivalents psychiques, affectifs, fantasmés. La manière de faire dérange les principes de listes et de collections. C’est entre la copie et la parodie, la statufaction des accessoires de l’ordinaire et l’embaumement du banal. Selon un surprenant procédé d’empreintes – saisir le vif des objets à l’instant où ils s’incrustent et établissent le contact avec le sensible de la personne qui les moule dans sa plasticité quotidienne  -, chaque chose touchée se transforme en ex-voto, prière pour échapper à la banalisation matérialiste. Alors, isoler un élément de ces ensembles iconographiques et le déporter, c’est, d’emblée, se vouer à contempler une présence qui n’existera que par l’absence de toutes les autres, une matérialisation du manque. La question est élémentaire, elle concerne la manière dont on installe une œuvre d’art dans son chez soi, et elle se pose autant pour la peinture et la sculpture qui peuvent se vendre en pièces uniques, indépendamment des autres créations de l’artiste. Dans ce cas-ci, séparer un élément revient à priver une phrase d’un mot nécessaire à son articulation, peut-on ainsi morceler ce travail d’artiste ? – Souvenir d’une vitrine, d’une collection, album de famille. – Je pense à la vitrine de mon grand-père qu’enfant nous regardions toujours avec fascination, envie. Il y avait rassemblé de nombreux témoins inanimés de son histoire, souvenirs de ses parents, de quelques sacrements, les temps de guerre, la découverte de l’Afrique, les mines du Katanga, la nature équatoriale, le passage de ses enfants. Quelques photos, des figurines exotiques, des pierres, des objets en ivoire, un éventail, des animaux en ébène, un paquebot en miniature, des vases, des graines, une fleur séchée, un chapelet, du précieux et du toc… Cela n’avait pas du tout l’apparence d’un fourre-tout, chaque figurant était à une place précise, en interaction avec les autres, et quand on regardait longtemps ça bougeait et ça parlait comme un cinéma, ça racontait notre grand-père en langage imagé, intraduisible en une langue rationnelle. Il était peu porté aux confidences, je l’entendais peu parler de sa vie intérieure, et là il organisait un système poétique inépuisable, l’âme de la maison, de la lignée. Lorsqu’il fallut procéder au partage des biens, les petits-enfants, pour garder une trace de l’émerveillement, soit retrouver un fragment d’enfance conserver dans cet agencement biographique du grand-père, se sont partagé le butin, chacun une bribe et chaque joyau pouvait redevenir babiole, le charme de l’ensemble rompu. Et la magie se dissout, bien que, dispersée en plusieurs descendants, elle pourrait y renaître, inspirer une création du même ordre. Mais, pour conserver l’aura du grand-père, il eut fallu conserver la vitrine dans sa totalité, œuvre intouchable transformée en mémorial.- De l’emballage à l’image mentale. – Comme pour tout cadeau que l’on déballe, l’agitation bruyante des enveloppes successives, le chant des plastique et papier l’un contre l’autre, mélange de crissement et de murmures soyeux, toute cette confusion de chiffons dépliés, rechiffonnés, écartés les uns après les autres pour libérer l’objet même, ressemble à un brouillard réparti en couches initiatiques, à travers lequel on cherche à deviner et où souvent, même si c’est bref, on se perd, on perd de vue ce que l’on attend (espère trouver). Avant même de décrire l’objet, de l’appréhender de manière raisonnée, il est touché, pris, soulevé. C’est une prise, que vaut-elle ? De manière très rapide, le cerveau croise les premières informations reçues des yeux et des mains et il enregistre un effet de contraste qui capte l’attention. Là où le regard identifie quelque chose d’assez lourd et de consistant, la main, très concrètement, dit tout le contraire : renversant de légèreté, on frôle l’inconsistance. On part d’une perception d’un matériau à soupeser, exigeant une contribution musculaire que l’on tente de calibrer et l’on finit par l’impression de caresser un souffle spirituel, ne requérant aucune intervention de quelque muscle que ce soit. Je peux discerner ce contraste et m’y arrêter parce que j’ai fait, précédemment et à des âges différents, des expériences similaires. La première (et la plus lointaine, voire la première) qui me vient à l’esprit se situe en forêt. Je tombe en arrêt devant la dépouille d’un oiseau, ailes écartées, épousant le sol. Un magnifique rapace. La mort est ici excitante parce qu’elle crée l’occasion de regarder de près, tout à son aise, une vie difficile d’approcher. C’est une belle prise aussi.  J’ai envie d’observer d’un peu plus près comment c’est fait, je m’accroupis pour le retourner et je m’attends à devoir fournir un effort face à une résistance matérielle, celle d’un poids mort significatif à ce stade de charogne. Et, à peine l’ais-je pris entre les doigts, par la pointe des plumes, qu’il se lève d’un coup, presque ressuscité, raide et ailes déployées, hyper léger, juste une parure de plumes retournant à son élément aérien pour une réincarnation, laissant dans les herbes grasses aplaties une grande quantité d’insectes achevant de se repaître de sa chair pourrie. Et c’est l’impression de toucher du doigt une âme d’oiseau rapace, celle qui lui permet de voler, planer, voir tout ce qui se passe au sol. De manière infime, on effleure alors ce qui constitue les énergies vitales totémiques. En déballant le cadeau d’art, je vois bien que cela a trait au livre, mais ce que j’ai en main crée la sensation bizarre de tenir physiquement une  image mentale de livre. – Economie du livre totémique. – C’est un livre et ça n’en est pas un : aucune page à tourner, il est scellé, vidé de l’intérieur, c’est une imitation, juste une coque. Un accessoire de théâtre ou de ces imitations kitsch qui décorent des vitrines de magasins et y figurent la place du livre. Mais qu’est-ce qui l’a rendu aussi léger et rigide (rigidité non cadavérique mais qui évoque l’adéquation rêvée entre la forme et l’objet, entre l’idée et sa matérialisation) ? Pour la légèreté, sans doute sa substance a-t-elle été absorbée, transbordée en d’autres supports (neurones…), elle est absente ou en voie de se reconstituer, le livre attend qu’on y réinjecte ce que l’on y a puisé, pour devenir un autre livre, se transformer, se connecter à d’autres neurones, ailleurs. Comme la dépouille de rapace, il attend un geste pour se réincarner. En ce qui concerne la raideur stylée – juste un trait qui traverse le champ de la représentation -, elle provient probablement du procédé qui a été appliqué au livre, une technique d’empreinte raffinée,   pénétrante, tout en feuilletage interne. Le livre est pris dans une sorte de glu plâtrée. Ce n’est pas un livre en plâtre. Le livre est bien là. Le liquide à empreinte s’est infiltré en lui, entre les feuilles, les fibres de papier, dans les lignes du texte, la ponctuation, la respiration, épousant le mince interstice entre la surface lisante et la surface lue. Le livre est moulé de l’intérieur, cherchant à épouser les traces des esprits lecteurs qui prennent possession de l’infini ramifié et stratifié que contient le livre. Le livre est ici sa propre empreinte et l’empreinte des énergies lectrices qui s’y sont exercées, immiscées. C’est un indice, un objet transitionnel, de passage, rejeté par les profondeurs qui ont dévoré sa chair à lire, et ne laisse remonter à la surface qu’un os blanc, flottant, un os d’esprit, ressemblant aux os de seiche.  Un os de livre, de bibliothèque engloutie. En même temps, c’est bien une image mentale du livre, le livre fantasmé tel que, avalé, mangé, digéré, il renaît dans le lecteur en facultés de (re)lire, continuer à lire et d’écrire, de raconter. Il se transforme en tablette vierge où s’écrire, se mirer et entretenir l’angoisse de la page blanche (tout livre lu, absorbé, passé dans les gênes, entretient cette angoisse-là qui est aussi une angoisse de lecteur, la possibilité de lire, comme le silence est la possibilité d’entendre et de faire la musique). Il ouvre de nouvelles zones imprimables dans l’organisation synaptique du cerveau. Et sur la surface de cette tablette libre, on voit que le livre originel a perdu ses caractères d’imprimeries, il a déjà été recouvert par un autre récit, porté par une de ces écritures automatiques sans fin, irrigué par une encre qui s’illusionne sur sa pérennité à l’égal du sang dans les veines, une écriture manuscrite récitant ses sourates (laïques) personnelles et intimes. Abstrait. Illisible. Qui ne veut rien dire ? Cela peut être la première impression, celle de gribouillage dépourvu de sens. Mais ça ne tient pas la route longtemps, car ça imite rudement bien une écriture réelle. Ça ressemble à de vrais mots, de vraies phrases, cela a toutes les caractéristiques d’une écriture authentique. Il n’y manque pas cet aspect sismographe, ce rythme calligraphique vivant, diversifié, différencié, qui traduit les vibrations qui traversent l’être. C’est une écriture de rêve. Je veux dire : à la manière dont une page écrite peut apparaître dans un rêve. Il est impossible de la décrypter mot à mot, d’identifier son écriture et pourtant on sent et on sait ce qu’elle signifie. C’est une image explicite même si l’accès au message signifié est réservé au seul rêveur ou rêveuse qui l’engendre dans son activité onirique nocturne. Un tiers n’arrivera jamais à la décoder, il ne détient pas les clés pour relier cette symbolisation aux choses qu’elle désigne. On peut toujours essayer toutes sortes de trucs utilisés pour craquer les codes (regarder dans un miroir, etc.), rien n’y fait. (PH) – Site Galerie Russian Tea Room – Site Anastatia Bolchakova

 

 


 

 

L’empreinte et la respiration, quand le musée inspire

Giuseppe Penone, Des veines, au ciel, ouvertes. Mac’s, 31.10.2010 > 13.03.2010

Comme toujours face aux œuvres de Penone – et encore plus ici, avec un ensemble bien agencé et raisonné -, on éprouve cet art avec la totalité du corps. Il est difficile de le ressentir en spectateur extérieur, en esthète distant activant ses pratiques du commentaire. Bien entendu, l’œil transmet la plus grande partie des informations. Mais la peau et sa mémoire réagissent, respirent et s’agitent autrement au contact visuel de ces créations, comme si des formes anciennes de sentir et de concept, amputées, se réveillaient (à la manière dont C. Malabou évoque des savoirs anciens de l’organisme qui sont réactivés dans le cadre de certaines thérapies). Ici, si tout va bien, et j’imagine que même le visiteur le moins sensible doit se sentir chatouiller, on se surprend à penser avec tous ses tissus, cellules et liquides corporels, virtuellement tout l’être va au contact, les mains travaillent virtuellement, prennent, pressent, relâchent, jettent. Cela n’a rien à voir avec le contact matériel avec les œuvres, formellement, il est bien interdit de toucher les œuvres exposées. Mais en cherchant à les comprendre en épousant, par le regard, leurs formes, leurs matières et ce qu’elles disent de leurs origines et devenir, en prenant mentalement leur empreinte pour les absorber et, ensuite, les mouler mentalement, les reproduire (copier c’est apprendre) et les éprouver vivantes en soi, la peau active de multiples savoirs comme si elle s’y frottait, les mains aussi imaginent quels gestes elles devraient faire pour imprimer leur marque à la matière comme l’ont fait celles de l’artiste. Miroir. L’artiste expose des empreintes réciproques qui découlent des interactions entre lui et la nature (et même des empreintes d’empreintes, jusqu’à brouiller la distinction entre l’original et la copie). Le visiteur, en passant,  « développe » ces empreintes dans la chambre noire de son imagination. Et, de la sorte, tout en restant bien en phase avec la modernité, au cœur d’un musée dédié aux arts contemporains, on peut se retrouver – quand les vibrations sont bonnes -, à cette jointure magique où l’homme commença à formaliser ses savoirs par un jeu de ressemblances, de similitudes et d’analogies entre ce qu’il voit et perçoit de son corps et tout ce qui l’entoure d’inerte et de vivant, de proche ou d’éloigné, de visible ou d’invisible. (Et c’est ce processus singulier – mais qui n’est pas exclusif à l’art de Penone -, qui justifie le texte de Denis Gielen, dans le catalogue, Anatomie comparée de l’univers.) – L’apposition des mains. – La force des mains est exprimée par un ensemble d’œuvres dont les connexions révèlent à quel point la pensée et le dialogue avec le monde passent par elles. Il y a d’abord, dans une vitrine, des « tessons ». On dirait des morceaux de poteries antiques, des vestiges. Il s’agit de morceaux de terres moulées, comprimées par les mains, et cuites. C’est l’archéologie « fantaisiste » de toutes les formes que deux mains jointes peuvent engendrer selon leurs humeurs, leurs pressions, la manière de se refermer et s’ouvrir. Face à cette vitrine, sont alignées des photos – de type radiographique -, de mains soudées de manières diverses et dont le vide entre la paume et les doigts fait naître une forme géométrique chaque fois précise. Triangle, carré, cercle. La géométrie, base du savoir humain, se dessine au creux des mains. De cette investigation, des œuvres plus monumentales, en métal, voient le jour : des formes agitées (comme des chocs de vagues pris par le gel instantané), analogues aux tessons vus dans les vitrines, mais beaucoup plus grands, et selon une dramaturgie plus intense, sont éparpillés comme des coquillages échoués, compliqués, ou des météorites ayant bombardé une plage déserte. Ils sont surmontés de formes géométriques pures, celles dont la naissance au creux des mains était montrée par les photos auratiques et, à l’intérieur de ces astéroïdes géométriques, par une fente imitant la forme du vide qui joint les mains, on peut les voir à l’ouvrage (ces mains toujours en train de malaxer la matière pour maintenir en vie l’œuvre de l’homme), immortalisées. C’est un chassé-croisé entre ce qui agit par les mains et ce qui prend la forme des mains, les mains intérieures et les mains extérieures, l’intériorité et l’extériorité en général, la chose dont on prend l’empreinte et la manière dont cette chose s’imprime et transforme l’organe qui la recouvre. Le toucher est réversible, comme toute la frontière entre le corps et la nature, c’est ainsi que ça respire. (Ce que donne à voir aussi l’être de feuille avec ses poumons d’or eux aussi tissés de feuilles respirantes.) – La peau de la peau. – La grande salle avec les « peaux de graphite » peut faire penser à une vaste caverne qui serait décorée de peintures préhistoriques monochromes. Les carrés de grandes dimensions, sombres, striées, évoquent des surfaces fossiles, à la manière dont de pareilles tranches de matières végétales fossilisées ressemblent toujours à des cartes mémoires très anciennes, qui « parlent » énormément au regard, à l’émotion (selon une intensité archaïque), tout en restant indéchiffrables au commun des mortels. Sauf qu’ici, ces « feuilles », ces écritures noires de la nuit des temps ressemblent à des parchemins de peau calcinée. Ce sont des peaux, des dessins de peau, des lignes de vie et de mort telles qu’elles courent à la surface du corps humain, avec leurs accidents, leurs cicatrices, leurs traumatismes, leurs strates géologiques. Une analogie s’installe entre la symbolique des traits dessinés sur la peau humaine – déterminés autant par l’intérieur que l’extérieur, le donné et l’acquis -, et les traces très anciennes du vivant qui reviennent à notre mémoire via les miroirs fossiles dans le graphite. Nous sommes à fleur de peau avec la nuit profonde et nous n’en comprenons toujours pas grand-chose ! – Forces communicantes. – En se promenant dans un tel dispositif muséal mettant en exergue un tel travail artistique de longue haleine sur les relations entre la nature et l’homme, la nature et les savoirs, la culture, on se sent en un lieu propice à ressentir les correspondances entre nous et les choses, où cela communique entre les différents niveaux de la vie. Le musée alors, de manière exemplaire, cesse d’être un espace de divertissement et de loisir rentable, mais un espace de savoir. Au sens où Yves Bonnefoy, dans un entretien au journal le Monde (vendredi 12/11/10), attribue à la poésie « Ce que cherche la poésie c’est à déconstruire les idéologies, et celles-ci sont actives, autant qu’elles sont nocives dans toutes les relations humaines. » Quand le musée permet, par le biais de sa scénographie et du choix d’œuvres, de stimuler l’être poétique, c’est une bonne affaire ! – La poésie et la sève. –  Le Mac’s expose l’impressionnante « matrice de sève » : lire article spécifique sur cette œuvre découverte à l’école des Beaux-Arts de Paris.Arte Povera, Penone et philosophie. – Comment un art aussi « simple » touche aussi profond et réactive des manières anciennes de sentir et penser ? Michel Foucault peut donner quelques clés, notamment avec « La prose du monde. 1. Les quatre similitudes » dans Les mots et les choses. En voici les premières lignes : « Jusqu’à la fin du XVIe siècle, la ressemblance a joué un rôle bâtisseur dans le savoir de la culture occidentale. C’est elle qui a conduit pour une grande part l’exégèse et l’interprétation des textes : c’est elle qui a organisé le jeu des symboles, permis la connaissance des choses visibles et invisibles, guidé l’art de les représenter. Le monde s’enroulait sur lui-même : la terre répétant le ciel, les visages se mirant dans les étoiles, et l’herbe enveloppant dans ses tiges les secrets qui servaient à l’homme. La peinture imitait l’espace. Et la représentation – qu’elle fût fête ou savoir – se donnait comme répétition : théâtre de la vie ou miroir du monde, c’était là le titre de tout langage, sa manière de s’annoncer et de formuler son droit à parler. » Michel Foucault, à l’intérieur de la « trame sémantique de la ressemblance au XVIe siècle », caractérise quatre figures principales. 1. La convenientia : elle « est une ressemblance liée à l’espace dans la forme du « proche en proche ». Elle est de l’ordre de la conjonction et de l’ajustement. C’est pourquoi elle appartient moins aux choses elles-mêmes qu’au monde dans lequel elles se trouvent. (…) Ainsi par l’enchaînement de la ressemblance et de l’espace, par la force de cette convenance qui avoisine le semblable et assimile les proches, le monde forme chaîne avec lui-même. » 2. L’aemulatio : « Il y a dans l’émulation quelque chose du reflet et du miroir : par elle les choses dispersées à travers le monde se donnent réponse. (…) De ces reflets qui parcourent l’espace, quels sont les premiers ? Souvent il n’est pas possible de le dire, car l’émulation est une sorte de gémellité naturelle des choses ; elle naît d’une liure de l’être dont les deux côtés, immédiatement, se font face. » 3. L’analogie :  « En cette analogie se superpose convenientia et aemulatio. Comme celle-ci, elle assure le merveilleux affrontement des ressemblances à travers l’espace ; mais elle parle, comme celle-là, d’ajustements, de liens et de jointures. Son pouvoir est immense, car les similitudes qu’elle traite ne sont pas celles, visibles, massives, des choses elles-mêmes ; il suffit que ce soient les ressemblances plus subtiles des rapports. (…) Par elle, toutes les figures du monde peuvent se rapprocher.Il existe cependant, dans cet espace sillonné en toutes directions, un point privilégié : il est saturé d’analogies (chacune peut y trouver l’un de ses points d’appui) et, en passant par lui, les rapports s’inversent sans s’altérer. Ce point, c’est l’homme ; il est en proportion avec le ciel, comme avec les animaux et les plantes, comme avec la terre, les métaux, les stalactites ou les orages. » 4. Le jeu des sympathies : « La sympathie joue à l’état libre dans les profondeurs du monde. (…) La sympathie est une instance du Même si forte et si pressante qu’elle ne se contente pas d’être une des formes du semblable ; elle a le dangereux pouvoir d’assimiler, de rendre les choses identiques les unes aux autres, de les mêler, de les faire disparaître en leur individualité, – donc de les rendre étrangères à ce qu’elles étaient. La sympathie transforme. Elle altère, mais dans la direction de l’identique, de sorte que si son pouvoir n’était pas balancé, le monde se réduirait à un point, à une masse homogène, à la morne figure du Même : toutes ses parties se tiendraient et communiqueraient entre elles sans rupture ni distance, comme ces chaînes de métal suspendues par sympathie à l’attirance d’un seul aimant. C’est pourquoi la sympathie est compensée par sa figure jumelle, l’antipathie. » (Michel Foucault, Les mots et les choses, Galimard, 1966). (PH) – Giuseppe Penone

Paysage bien moulé

Didier Marcel, « Sommes-nous l’élégance », 8 octobre au 2 janvier 2011

Le dispositif a beau être un peu bateau, il fonctionne, – même si c’est à la faveur d’une inattention du cerveau ou faut-il appeler ça une prédisposition maximale où tout peut paraître neuf, imprévu et neuf ? Toujours est-il que durant une fraction de seconde, en découvrant la grande salle de Didier Marcel, composée de rochers moulés (plus vrais que nature), de plusieurs stères de bois alignés, le tout en bordure d’une clôture de TGV imprimée sur le mur, une fraction de seconde, je me suis cru ailleurs (déporté, téléporté). Comme quand on croît s’être trompé de porte, la réalité de ce que l’on trouve dans la pièce ne correspondant pas à ce qu’on s’attendait y trouver et que ça nous semble incongru (indiscret à surprendre). Comme quand des souvenirs étant activés à notre insu par différents facteurs de l’environnement, tout d’un coup, dans un coup de flash dépaysant, on se sent revivre un moment passé dans un lieu jusque-là oublié. À travers l’artificialité totale de l’installation, l’apparition de la nature, la manifestation d’un paysage complet – mais comment est-il entré là ? -, est plutôt bluffante. Je revois des marches en forêt longeant des murs de bois coupés. Plus exactement, sans doute, l’état dans lequel je pouvais me trouver lors d’une marche de ce type, pendant une durée précise, en passant près du rangement de troncs. L’espèce de décoloration due à la blancheur du musée et au matériau utilisé donne cette espèce d’effet flash, lumière blafarde, image figée dans la mémoire, presque morte. La présence du genre de clôture qui sépare les voies ferrées du reste du paysage crée aussi un climat particulier. Du train, on voit souvent les arrières des maisons, le fond des jardins, des zones écartées, fonctionnelles, des bouts de paysage désaffectés, presque des imitations. C’est surprenant, voilà. Pour le reste… La plupart des pièces sont obtenues par moulage, travail d’empreinte, par quoi ces morceaux de nature se rapprochent du monde de l’art. Les troncs d’arbre moulés sont de redoutables copies conformes, fidèles, reproduisant les moindres détails de l’écorce. Mais tout en étant rien d’autre qu’un moulage, une reproduction fidèle, leur ornementation – le dessin, le motif de l’écorce – se transforme en création artistique, les rapproche de la statuaire. Réalisés et érigés dans une blancheur marmoréenne, ils accentuent leur ressemblance avec les colonnes d’un péristyle antique (la comparaison est classique). Ils sont disposés près d’une maquette de bâtiment moderne en ruine, montrant ses entrailles, sa fragilité, alors que les troncs-colonnes se dressent comme des idées inaltérables, éternelles. Impressionnants aussi, les moulages de terre labourée, ici en rouge, et, en association avec un tapis original, constitue un hommage à La charge de la cavalerie rouge de Malevitch. L’artiste a réalisé plusieurs de ces moulages impressionnants, accrochés au mur comme des tableaux, des paysages constitués d’un bout de paysage saisis dans le relief même de ses sillons (là où la main de l’homme, avec ses machines, retourne la terre, transforme, abîme le paysage), autant hommage que blessure, la terre qui se soulève, se contorsionne, grasse, fertile. Eléments de paysage « banals », ordinaires, – terre, roches, troncs -, tels qu’ils se reflètent en nous et recomposent d’autres paysages internes, artificiels. C’est souvent avec ces répliques immatérielles telles qu’elles se trouvent moulées dans notre patrimoine de signes et d’images symboliques (au niveau psychique) que l’on interprète un nouveau paysage, que l’on entre en contact avec les éléments qui le composent. L’empreinte en nous des arbres vus, remarqués, éprouvés, permet un peu d’entendre le langage arbre, à leur contact. (Pour la relation avec les arbres, lire L’orphelin de Bergougnioux.) Entre le réel, l’image psychique, celle-ci extériorisée et matérialisée, moulée à partir d’un original qui lui ressemble, l’espace muséal et le vrai paysage naturel… il y a de quoi s’amuser. Quel est l’original ? Le tronc naturel (le vrai) moulé ? L’idée éternelle de tronc, extirpée de l’inconscient et matérialisée en colonne antique idéale, originelle ? Les cerfs schématiques de La clairière surprennent (on ne s’attend pas à voir surgir la bête d’une silhouette si filiforme et industrielle, mais rien à voir avec l’apparition en chair et en os de l’animal, un dimanche, à l’orée des bois !  Relire aussi le travail de Didi-Huberman sur le processus d’empreinte dans l’art.(PH)

« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

Georges Didi-Huberman, « La ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte » Editions de Minuit, 2008, 379 pages

Georges Didi-Huberman explore le monde de l’empreinte, les techniques, les savoir-faire, l’imaginaire : qu’est-ce que l’homme à chercher à étreindre en pratiquant le moulage ? « En quoi cette technique, qui d’abord suppose le contact, transforme-t-elle les conditions fondamentales de la ressemblance et de la représentation ? »

Pratiquée depuis la préhistoire jusqu’aux formes les plus actuelles de l’art, la technique de l’empreinte est une sorte d’anachronisme qui permet de développer une archéologie nouvelle de l’art contemporain,

La première partie décortique la place de l’empreinte dans l’art classique. Pratique d’étude incontournable mais rabaissée : le moulage est une pratique mortifère (d’ailleurs utilisée pour les masques mortuaires), alors que l’art, en reproduisant l’empreinte idéale que les choses impriment à même l’imaginaire de l’artiste, donne la vie.

Sur la dialectique féconde que l’empreinte stimule entre copie du réel et création artistique, Didi-Huberman fonde une approche remarquable du travail de Marcel Duchamp trop systématiquement réduit à un seul ready made (l’urinoir), accusé d’évacuer le savoir-faire, de remplacer la main à la pâte par le n’importe quoi.

Or, se concentrant sur les œuvres principales de l’artiste, Didi-Huberman rappelle à quel point il a maîtrisé de multiples techniques pour réaliser ses machines esthétiques hybrides.

Essentiellement, il s’attache à démontrer à quel point Duchamp pousse le génie du moule comme esprit dialectique de l’art, comme outil de connaissance par l’art et comme accessoire de l’érotisme du geste artistique.

Echantillon :

« On ne s’étonnera pas que Marcel Duchamp ait pensé, un jour, à prendre au mot le jeu des multiples mots et des multiples choses réversibles contenues dans chaque moule. Prendre au mot, pour le sculpteur qu’étai Duchamp, cela impliquait de s’engager dans une chaîne opératoire assez complexe –elle garde, aujourd’hui encore, une bonne part de son mystère- consistant à mouler une « moule », c’est-à-dire à produire le « moule » d’un sexe de femme. » (A propos de Feuille de vigne femelle)

« Feuille de vigne femelle se présente, à bien des égards, comme un défi lancé à la notion de sculpture. Défi qui passe par la rencontre, érotique et technique, d’une « moule » et d’un « moule ». Défi qui passe par l’hypothèse selon laquelle l’empreinte offrirait, mieux que toute autre, la possibilité de renverser l’objet de la sculpture… »

 

La sensibilité et la capacité d’analyse sont extraordinaires, les hypothèses audacieuses, les démonstrations remarquables tout autant que la langue précise et si peu jargonnante. C’est un régal. Qui se termine par une « ouverture », au lieu d’une conclusion, intitulée « Sur un point de vue ichnologique » (science des empreintes) où l’on peut lire des choses comme :

 

« Nous devrions accepter de nous placer devant une sculpture de Donatello, de Rodin ou de Marcel Duchamp, comme devant une empreinte de main préhistorique. Devant une telle empreinte, en effet, nous ne savons rien à l’avance, u alors nous devons critiquer tout ce que nous savons déjà par un examen toujours plus approfondi du matériau lui-même : l’image formée, le substrat, la nature du pigment, les traces de processus, la situation dans la grotte, etc. (…) le préhistorien peut offrir à l’historien de l’art l’exemple salutaire d’un regard plus désorienté, plus dénudé, mais plus resserré aussi (donc capable de problématisation) sur la teneur matérielle et processuelle des images. »

Luc Lebrun, avec qui j’évoquais ce livre, soulignait à quel point ce genre d’étude innovante et pénétrante manque à l’analyse des musiques actuelles qui utilisent aussi beaucoup des techniques d’empreintes (ne serait-ce que dans les field recordings…)