L’échouage dans le déjà-vu

Fil narratif à partir de : une librairie fermée – « Imaginer Recommencer. Ce qui nous soulève 2″, Georges Didi-Huberman, Minuit 2021 – Tarek Anoui et Danh Vo chez Chantal Crousel, novembre 2021….

C’est à l’occasion d’une sortie dans une grande ville où il n’avait plus mis les pieds depuis des années… Revenir sur ses pas. Ces rues et trottoirs, places et façades, métro et berges appartenaient à ce passé qui ne reviendrait plus, chair désormais inatteignable de son parcours. Mais, bien que se connectant désormais très sporadiquement à Internet, il profitait quelques fois des largesses d’agences de voyage, billets offerts « à prix cassés » via des mailings sauvages. Il eut ainsi l’opportunité de retrouver ces lieux qu’il avait tellement fréquenté, en vrai et en pensée, et qui n’étaient plus, essentiellement, qu’espaces archivés, souvenirs. « Pourquoi pas », se dit-il, « ne pas recommencer brièvement ces errances, comme si, littéralement, j’en étais encore à nouer et dénouer mes pulsions chaotiques, à l’affût d’occasions d’enrichir émotions, perspectives, avide de trouver des portes à franchir pour réaliser quelque chose, devenir ». Dans cette action d’errer, il démontait et remontait le désir de vivre, de construire un récit, l’enroulant comme un ressort imaginaire qui, en se déclenchant, le propulserait vers l’inespéré, ressort bricolé en compilant et compressant des images-aspirations. Après tant d’années, l’espérance d’un futur s’étant fort amenuisée, il y revenait en fantôme, à la fois humer ce qui n’existait plus, ce qui ne reviendrait plus de sa vitalité antérieure, à la fois rencontrant de nouveaux stimulants inattendus, des mélancolies déclenchant d’improbables envies de recommencement, retricotant les itinéraires obstinés du flâneur qu’il fut, jeune, cherchant des passages vers ce qu’il avait rêvé d’atteindre et qui n’étaient qu’intuitions agitées, images sans origine, sans fin. En a-t-il trouvé, est-il passé quelque part ? S’il existe des vues de ces probables passages, ce sont celles des tables où il mangeait seul, oublié et heureux dans les bruits et odeurs de la salle, écoutant les conversations, savourant la formule de midi, délassant jambes et pieds sous la table, s’enivrant lentement de quelques verres de vin, un livre comme compagnie, des bribes lues entre les bouchées, un crayon pour souligner et noter, de nouvelles idées qui germaient, de nouvelles envies, à l’entrecroisement des ruminations du passé, des phrases lues, des tentatives de se deviner au futur, des saveurs séduisant les papilles, des parlotes autour de lui, leurs images, leurs musicalités.

Et puis, descendant une rue, depuis un parc et la façade un théâtre où il avait rêvasser sur un banc à regarder promeneurs et promeneuses  puis à lire les affiches des spectacles à venir – comme on glisse des frondaisons d’un arbre, le long de l’écorce du tronc vers les racines – il arrive devant une librairie-carrefour. Elle avait toujours été un point de passage obligé de ses promenades parisiennes. Et ila le choc d’apercevoir les vitrines complètement vides, poussiéreuses. Instantanément, affectivement, afflue en lui l’image de maisons ou de magasins pillés, mis à sac ! Il y avait là, avant, des étalages circonstanciés et engagés, de la poésie à la politique, qui n’avaient cessé de lui inspirer des lectures. Il y avait vu des sélections toujours senties et pointues, régulièrement actualisées, toujours aiguillon d’itinéraires critiques dans l’environnement social, politique, esthétique. Il achetait peu dans cette boutique, n’étant là qu’en promeneur léger, mais scrutant les vitrines, il découvrait des titres, prenait note d’ouvrages à lire, absolument, plus tard. Parfois, quand même, il entrait, faisait l’acquisition de quelques livres urgents. Il se souvient avoir eu chaque fois une conversation intéressante avec la vieille dame , descendant lentement l’escalier étroit puis attentive derrière son comptoir. Ou remontant dans les réserves chercher un ouvrage à recommander. Elle ne vendait pas des livres, à proprement parlé, elle alimentait le travail de lecture des unes et des autres, elle parlait de ce qu’on avait lu, de ce qu’on lisait, de ce qu’on lirait, l’objet livre étant juste un moyen, un outil. C’est du moins ainsi qu’il la percevait. Et à présent, la librairie était sombre, vide, éteinte, débranchée. Sur la porte, collé de l’intérieur, un papier rédigé de la main de la vieille dame, informant qu’elle est malade et regrette de ne pouvoir accueillir ses lecteurs et lectrices. Puis l’avis de décès, l’invitation à un dernier hommage. Ensuite, toute une série de témoignages, post-it ou autres formats, collés de l’extérieur, messages de regrets et remerciements, tristesses et condoléances, évocations de moments de grâce vécus dans cette librairie et dont l’âme avait un talent fou, non algorithmique, de mettre en relation les désirs de devenir « lecteur pour de bon » avec les textes susceptibles d’indiquer les meilleurs horizons, c’est-à-dire ceux des possibles, des émancipations et des bifurcations potentielles, ceux qui éclairent sans épuiser le mystère. Bien sûr, il n’était pas un habitué, il n’habitait pas cette ville. Mais il eut les larmes aux yeux en lisant tous ces avis et ex voto (collections de petits miracles dus à la lecture au quotidien). Pourtant, elle était déjà bien âgée, il y a longtemps, du temps où il fréquentait encore Paris assez régulièrement ! Il n’y avait rien de surprenant à ce qu’elle soit morte. Il était frappé que ce décès puisse lui sembler s’être produit tout récemment. Il venait d’avoir lieu. Il était touché dans son être obstiné de lecteur, ce en quoi il consistait principalement et fournirait, du reste, une jolie épitaphe : « il fut lecteur ». C’est-à-dire toujours soucieux de se réinventer, d’entretenir dans sa subjectivité une capacité de réinvention que n’importe quel autre pourrait aussi mobiliser, qui pourrait s’investir en de plus vastes expériences, en commun, de réinvention du monde. Espérer malgré tout. « Comprenons qu’il faut s’attacher, pour réinventer notre expérience, à lire malgré tout :  c’est une façon de lier les humains entre eux et de les soulever contre la misère politique des subjectivités (qui revient aussi à la misère subjective des politiques). Chaque fois qu’on lit pour de bon, on effectue ce geste de recommencer quelque chose dans l’ordre du lien, du désir, de la pensée. (…) Comme Warburg, mais dans un sens plus urgent et radical encore, Benjamin fut un grand lecteur de temps : un lecteur malgré tout, qui savait percevoir les testaments cachés dans la « micrologie » des documents qu’il élisait avec génie pour mieux les lire et les relier avec patience. »  (p.175) En avait-il passé du temps dans les couloirs du ministère de la culture, de bureau en bureau, de hiérarchie en hiérarchie, de réunions en réunion, avec ses cahiers, son ordinateur portable, sa philosophie, ses notes de travail, ses budgets, ses phasages, ses feuilles de route, ses études de public, ses recommandations, ses études de public et de territoires pour convaincre les autorités de lui confier la création d’un centre de ressources dédié à la « lecture pour de bon », individuelle et collective, et lecture de toutes les images, qu’elle soient écrites, sonores, numériques, visuelles, plastiques… Que de temps perdu près des machines à café, revoyant et adaptant ses « slides », et puis, une fois introduit dans tel ou tel bureau, à radoter, à l’assaut du labyrinthe mental des fonctionnaires, impavides, se heurtant sans cesse à la barrière des idiomes : « nous ne comprenons pas vraiment où vous voulez en venir ». De part et d’autre de la table, on ne parlait pas la même langue. A un point tel qu’il se crût devenu idiot, incapable de manier sa langue maternelle, impuissant à énoncer la moindre idée transmissible. II consulta son médecin, fut mis longuement au repos et en analyse.

Quelle est encore, après ça, après cet épuisement à avoir essayé quelque chose, la force d’imaginer et de relier, d’entretenir l’illusion de pouvoir recommencer ? Oh, pas recommencer toute sa vie, bien entendu, mais initier des bouts de recommencement, ici ou là, sur tel ou tel fragment, rester en contact avec du recommencement, potentiel. Maintenir de la vie malgré son état d’échoué, dans son implication persévérante, au jour le jour, de lecteur et d’écrivant. Comment, pris dans le fatras de tous les éléments de l’échouage, sur une île de plus en plus réduite, renouer des fils de lectures, relancer l’imagination dans sa fonction de rendre possible des liens ? Il se plonge alors souvent dans les souvenirs d’une époque  – après les tentatives au ministère – où il endossa, furieusement, la peau d’un conférencier-militant-modeste. Un peu par hasard. Sur base de quelques publications confidentielles, il avait été invité par un atelier d’écriture à présenter son activité d’écrivant anonyme et à raconter la mécanique de son imagination, précisément, lui, écrivain raté, inconnu. Il avait alors entrepris de cartographier systématiquement son écologie subjective, l’univers enchevêtré de ses relations – avec des gens vivants, des disparu-e-s, avec des objets, des livres, des œuvres d’art, des plantes, des animaux, des saveurs – en tant que « nécromasse noétique » au sein de laquelle il vivait comme un ver de terre. Cette nécromasse, en partie personnalisée, en partie intégrée aux « communs de l’imagination » de l’humanité, il avait simplement contribué, comme tout un chacun, à l’oxygéner, à la renouveler, humblement, dans des périmètres réduits. Il avait été surpris de constater combien ce récit un peu brut séduisait et intéressait. Excitait l’envie d’en entendre plus. Peut-être précisément parce qu’il n’était pas un écrivain connu, reconnu ? Peut-être aussi parce qu’il donnait du sens et du prix au temps que chacun-e passe à imaginer, contrairement aux considérations répandues qui considère ce temps de l’imaginaire comme activité perdue, voire égoïste. Soudain, c’était utile pour soi, pour les autre. Cette invitation à parler l’avait complètement surpris et reprendre la parole avait exigé de lui une fameuse remise en condition. Il était en fin de carrière, son institution, ses supérieurs, ses collègues avaient veillé à ce que rien de ce qu’il avait appris au cours de sa vie ne trouve véritablement à s’exprimer, à se légitimer dans un partage. A la limite, de temps en temps, des accusés de réception polis. Et soudain, on s’intéressait à tout ce qu’il avait accumulé dans sa tête. On voulait que ça en sorte., que ça vienne stimuler la compréhension du monde, à l’échelle de quelques vies individuelles, au niveau de petits groupes de mise en commun. Faire circuler ce genre de connaissance intuitive qui aide à se réinventer, à se projeter en avant. Parce que le monde, désormais, n’offrait que peu de perspective, engoncé dans la crise climatique et la sixième extinction. Soudain, tout ce qu’il avait appris et théorisé en termes de médiation culturelle, les façons de s’emparer des sources de l’imagination pour mieux les répartir au sein des couches sociales et amplifier les possibilités d’agir sur le monde, soudain, cela intéressait quelqu’un. Venez nous en parler, s’il vous plaît ! Et il avait été encore plus surpris de l’empathie qui s’était installée avec son auditoire, de l’écoute attentive, des questions passionnées, des courriers qui suivaient, le remerciaient, lui confiaient des expériences, sollicitant des conseils, proposant des contrats de consultances. Voilà qu’à l’orée de la retraite, une nouvelle vie s’ouvrait à lui. A partir de là, il s’était plu à multiplier l’exercice, démarchant d’autres ateliers, des clubs de lecture, des centres culturels, des confréries du récit et de la narration, des cliniques de l’imaginaire, des écoles d’art, des maisons de retraite, des ateliers sauvages de rituels narratifs. Le bouche à oreille amplifiait le flux des invitations. Cela était devenu une nouvelle forme d’errance, sur le tard,  de salle en salle, de comité en comité, jamais de grandes foules, quelques dizaines ou une centaine de personnes passionnées, avides d’écouter et d’échanger. Une manière de faire autopsie et archéologie de son sentiment d’échec – « depuis mon premier jour il me semble avoir été voué à l’échec , malgré, souvent, la joie des options choisies »-  et forcément lui-même se retrouvant lové dans les poupées russes de l’échouage à l’infini, en échangeant avec d’autres individus présents au conférence, se reconnaissant en lui et différant à la fois. Et peu à peu, dans cet exercice de la parole – soutenue par un powerpoint en forme de cadavre exquis de citations d’auteurs, photos d’œuvres et de nature, extraits musicaux,  – il se réconcilia avec l’inachèvement fondamental de son existence, du fait de son enchevêtrement avec d’autres existences inachevées, toutes replacées, pourrait-on dire, dans la généalogie séculaire de cet inachevé, génétique  ! Une sorte de famille, quoi ! En exposant et explorant, en direct, face au public, les tenants et aboutissants, réels et fantasmés, de cet inaboutissement, il en tirait alors une force de proposition. Les premières fois, il s’appliquait à suivre un plan scrupuleux, des notes précises, linéaires. Avec la répétition des séances, le plan devint du par cœur. il glissa petit à petit vers la performance. Le stress était toujours au rendez-vous, le tract, la peur de tomber à court, le bec dans l’eau. Sur son ordinateur, sur sa table, il rassemblait des « outils », le matériel hétéroclite lui permettant de raconter, de monter et remonter tout son vécu, ce vécu qui, grâce à cet exercice, ne cessait de se révéler de plus en plus pluriel, submergeant, ressemblant de moins en moins au tracé d’une biographie claire et nette, à la maîtrise d’un trajet raisonné. La parole, le récit qu’il débitait semblait parler de moins en moins de lui mais de tout ce qui le traversait, ce qui l’avait modelé – et il faisait surgir, pour lui-même, les principes d’une mise en forme vitale dont il n’avait jusque-là jamais pris conscience. Il perfectionna le support de ses conférences. Il encoda dans son ordinateur près d’un millier d’extraits sonores et musicaux (il écuma sa discothèque et les plateformes de streaming, il sélectionnait surtout ces instants où la chanson démarre, prend corps, où la composition appareille vers ailleurs, soulève l’auditeur), plusieurs milliers de phrases ou bouts de phrases qu’il avait soulignées lors de sa vie de lecteur (il passa des jours et des jours à parcourir sa bibliothèque, fouillant les livres, repêchant des phrases qui l’avaient étonné, excité, questionné, des mots et des formules à chaque fois donnant l’illusion qu’une compréhension nouvelle s’ébauchait), des milliers de photos d’œuvres d’art prises lui-même lors de visites dans les galeries et musées du monde, œuvres qu’il était incapable désormais d’attribuer à qui que ce soit ais en quoi il reconnaissait des formes et des couleurs qui l’avait décontenancé et décentré, à tout cela il ajouta d’autres milliers de photos des paysages traversés, des présences des êtres qui lui avaient fait connaître les différentes formes d’amour et d’amitié, les présences animales et végétales qui le soutenaient au quotidien, lui offraient l’assistance d’un milieu.  Au début de chaque conférence, un algorithme sélectionnait un ou plusieurs documents de chacun de ces répertoires et les associait en constellation. A partir de là, il brodait, il recherchait et exhumait ce qui l’avait lié à ces choses et à quoi elles le liaient. Il découvrait sa vie, exhumait le vivant tel qu’il avait palpité en lui, de l’organique mêlé à d’autres organismes, symboliques et charnels. Voilà à quoi il avait toujours voulu que serve la médiation culturelle : à en finir avec la distinction, au sein de l’homme, entre la part organique, intégrée à la nature, et la partie culturelle, « civilisée », au-dessus de la nature. Dans ses conférences, il mettait à sac, en jubilant, le dualisme à l’origine de la destruction de la nature. De quoi encourager la bifurcation tant attendue. Il improvisait. A tâtons, d’abord craintif. Lui, mutique au long de toutes les journées que Dieu fait, l’inapte au bavardage, le taiseux maladif, prenait de l’assurance devant son public, il trouvait le fil, les bons enchainements, le jeu des correspondances le prenait, le guidait, il partait à l’aventure, se métamorphosait en orateur. Il décollait. A ce moment, il voyait les yeux pétiller devant lui, les oreilles s’agrandir, les bouches s’entrouvrir comme s’apprêtant elles-aussi à raconter ce qu’elles ignoraient encore. Il vivait une sorte de transe s’exposant à des chutes abruptes, des fins sans queue ni tête. Mais précisément, il aimait ça, et s’était rendu compte que c’était attendu, comme marque du non-calculé, de l’absence de manipulation dans ses conférences. Du reste, il en avait terminé avec le principe de la conclusion. Il confiait à son minuteur électronique la tâche de lui indiquer quand son temps de parole était échu. Il s’arrêtait net. Alors, il y avait un silence, on se regardait, on se frottait les yeux et on riait. Le tract était toujours au rendez-vous, avant la première parole. Toujours à cet instant il pensait à Bernard Stiegler sur scène. Sa voix particulière d’ouverture, posant les thèmes  philosophiques comme un musicien indien. Installe les clés de son raga. Puis la voix prenait de l’assurance et c’était parti. Toujours la peur que le cerveau ne suive pas, tombe à court, perde sa faculté à flairer les correspondances. Le tract se muait en adrénaline. Et puis une fois, cela se produisit, bien avant le terme de la causerie. Il était enfoncé profondément dans le dédale de son récit, loin, exalté par une confusion entre passé, présent et futur, entre ce qui venait de lui, de sa subjectivité et ce que d’autres existences y greffaient. Soudain, il ne sut plus ce qu’il était en train de dire, incapable de se situer dans les images et les mots de son débit, impuissant à identifier le lieu et le temps où il se trouvait. Il resta interdit, paniqué, ne reconnaissant ni la salle, ni le public, ni le jour, ni l’année. Tout ce que portait jusqu’à présent son récit, tout ce que celui-ci charriait, soudain indisponible, absent, reparti dans un tourbillon. Invisible et silencieux. Un blanc. Il s’éveilla et, en bégayant, entreprit de décrire la panne qui venait de se produire. Il eut peur de ce malaise. En même temps, cet accident l’excita, quelque chose d’imprévu jaillissait du récit même. L’accident restait en embuscade. Il multiplia les conférences espérant avidement que se reproduisent de telles pannes parce qu’elles procuraient un étrange bonheur, loin de tout, une merveilleuse suspension, celle d’une mécanique cassée, rompue, escamotée, mais qui va resurgir ailleurs, à un autre moment. Ce qu’il racontait s’apparentait de plus en plus à de la fiction. Il dérivait. Ca sortait du lit de ce qu’il avait écrit, ça n’appartenait plus vraiment à ce qu’il avait vécu, mais c’était ce qu’il était en train de vivre, à l’instant, ce que la vie en tout es organes était en train d’écrire, oralement, en direct, sur scène. D’imaginer, invoquant désormais ce qui allait venir, continuellement, recommençant à décrire ce que son imaginaire avait ouvert et lui ouvrait encore comme possibles, explorant toutes les pistes de digression, d’échappées. Et à force, piétinant, radotant. Il prit peur et effraya les autres, n’allait-il pas un jour disjoncter pour de bon et rendre l’âme lors d’une de ses prestations de plus en plus hachées et frelatées ? Il lui en reste un fameux vacarme, lointain, résidus de transe dont il essaie, depuis sa retraite silencieuse, d’extraire des formules, des images, des échanges, hanté par les visages qui écoutaient, les voix qui l’interpellaient, se glissaient dans sa trame verbale, les yeux qui entraient en contact. Brouhaha inspiré, hétérogène, qu’il fouille à la manière d’un archéologue remuant délicatement un lit antique de tessons de poteries.

Parallèlement, il eut des sensations similaires, des absences – dans le sens d’être enlevé, transporté ailleurs par des forces inconnues, masquées, puis remis à sa place – mais à vélo. Dans l’enchevêtrement des chemins qu’il parcourait inlassablement, en tous sens, jour après jour, décrivant des cercles, des ellipses tout autour de sa maison et de son jardin, depuis des années, mimant, en somme, l’enchevêtrement mental des motifs qu’il ne cessait d’égrener, de parcourir, d’écrire, à la recherche d’un apaisement spatio-temporel. « Cette expérience de l’enchevêtrement est tout en même temps visuelle, spatiale, émotionnelle et temporelle. L’entrecroisement des chemins, c’est au bout du compte l’anachronisme des temps : c’est l’inquiétance fondamentale mais, aussi, la fécondité principale du temps à l’œuvre. » Soudain, le nez dans le guidon, concentré sur la cadence des jambes, jetant de temps à autre un coup d’œil circulaire, il ne sut plus où il était, il ne reconnaissait ni les champs, ni les arbres, ni les talus, ni les maisons, ni le tracé de la route, ni le macadam, ni le ciel, ni les nuages, ni la météo. Il avait été téléporté sur une autre trajectoire. Perdu. Un vertige, une nausée, il allait s’arrêter, sortir son téléphone, appeler (qui ?). C’était atroce et excitant. Un ouragan lui vidait les neurones. Un tourbillon balayait tout ce qu’il avait sous les yeux. Était-ce la fin, gouffre ultime ou passait-il dans le champ magnétique de forces tourbillonnantes remettant à zéro toutes ses traces, sa mémoire, son bagage et le tournant vers un mystérieux recommencement ? Pourtant il savait que ce qu’il éprouvait était irrationnel. Il n’avait pas quitté ses circuits routiniers, il était passé là des centaines de fois. Justement, comme si à force d’y revenir, tout s’effaçait, s’usait. Il n’empêche, le « blanc » le faisait paniquer. Il ne reconnaissait rien et c’est précisément cela, comble de l’étrangeté, qui l’envahissait d’un déjà vu béant. Comme si une force impérieuse l’avait dévié pour qu’il se trouve dans ce no man’s land du trop connu pour un rendez-vous fixé depuis toujours avec quelque chose ou quelqu’un de non identifié. Que se passait-il au niveau de son cerveau ? Quelles entités cherchaient à en prendre possession, à l’en éjecter ?  « Il y aurait des occasions, des lieux où s’entrecroisent plusieurs voies du temps, plusieurs voix de notre histoire. C’est là qu’adviennent les sensations de déjà-vu. En chacun de ces lieux, écrit benjamin, « on pressent qu’on devra un jour y aller chercher quelque chose d’oublié ». ce qu’il appellera dans un autre fragment d’Enfance berlinoise, « un coin prophétique où il semble que tout ce qui en réalité nous attend encore est déjà passé ». » (p.512) Désemparé, il continua en roue libre, craignant de basculer, perdre l’équilibre, fermant les yeux, avec l’ultime sensation d’avoir dépassé irrémédiablement le carrefour où il aurait dû bifurquer. Chaque fois, ça le prenait pas surprise, aucun signe avant-coureur, et chaque fois, cela devenait plus grave. Quelques fois, il dît sonner à une porte, arrêter le tracteur d’un fermier, s’enquérir de l’endroit où il se trouvait. Puis, tout redevenait normal, par enchantement, les désarrois se muaient en délices. Juste les jambes encore un peu flageolantes d’avoir traversé un danger terrible. Il ne se retrouvait pas entier, d’emblée. D’abord, il flottait, disséminé. Une sorte de squelette-ouïe très étendu, flottant, captant des sons proches, lointains, d’aujourd’hui, d’hier. Et il tendait l’oreille, écoutait comme on fait après le passage d’une tempête, histoire de vérifier que les repères sonores d’une relative normalité prennent le dessus, rassurant à l’individu quant à sa place parmi la narration bruitiste d’un monde immédiat, bienveillant. Écouter, longtemps, fut l’essentiel de son ancien métier. Un organe et un sens forcément aiguisés. 

S’il devait se représenter les nervures organiques qui le tiennent ensemble, cela ressemblerait à certaines installations sonores qui captent et rendent perceptibles les vibrations intimes des matériaux et des vies minimales, à l’instar, par exemple, des dispositifs de Tarek Atoui. Des ramifications. Des circuits dont il est impossible de définir, à partir de ce qui y entre au point A, ce qui en sortira au point B. Ca circule. Ca crée de nouvelles ondes mais aussi ça subit l’entropie, ça intègre la dissipation, la perte. Le bassin d’une fontaine, en pierre taillée, brute. Une vasque de verre. Un seau en métal. Une céramique sans âge. Une cymbale sur un bac en plastique ou un abreuvoir minéral. Une caisse claire, des objets automates à remonter, qui vibrent sur la peau tendue. De l’eau qui coule ou simplement affleure, perle. Des capteurs scotchés au creux des matières et objets – façon stéthoscope sur la peau, glissant sur la cage thoracique protégeant le soufflet  vital et ses arythmies-, des câbles qui courent, se rejoignent, se tressent. Des fluctuations cosmiques. Des platines, des microsillons et leurs gravures de visions musicales du monde. En principe quiconque peut décider d’écouter tel ou tel disque, voire apporter ses propres plaques qu’il aurait envie de voir et entendre interagir avec l’installation, se greffer, via sa discophilie, sur le circuit déjà multiple. De tout cela, une rumeur indistincte, discrète, qui évoque cette espèce de brouhaha constant, diffus, ténu, qu’il garde dans l’oreille, de la même famille que l’océan audible au fond du coquillage. Ou cette sorte de continuum apaisant et exaltant que l’on capte en marchant longtemps dans les bois et les champs, un léger torchis sonore qui assemblent les vibrations de l’air, tant audibles qu’inaudibles, les ondoiements de feuillages, le ruissellement des eaux de surface ou souterraines, les imperceptibles éboulis de pierre et de terre au passage des multiples corps invisibles – conséquents ou infimes. Les pièces de Tarek Atoui puisaient une force particulière de voisiner avec les œuvres de Danh Vo, silencieuses. Un Christ en bois du XVI siècle, coupé en deux, fourré dans une valise industrielle en métal, entrouverte. Un morceau de mémoire collective, historique, dans un bagage individuel à roulettes. L’héritage culturel voyage, franchit les frontières temporelles et leurs échelles de valeur, se transforme au fil des appropriations. Outre le commerce illicite d’objets d’arts –rappelant le marchandage dont fait l’objet les pièces à conviction de tout pseudo-enracinement culturel et religieux – cela évoque aussi ces fameuses valises de magiciens qui y découpent une femme enfermée, produisant de médusantes illusions : celles d’un corps manifestement scié, là sous les yeux, mais que l‘on sait toujours entier, ailleurs, dans la vraie vie mise de côté. De même que Tarek Atoui relie les vibrations de ce que l’on n’entend pas, choses du passé et objets du présent interconnectés, Danh Vo organise des sculptures qui conjoignent présences immémoriales et corporéités actuelles, silhouettes universelles et membres fétiches singularisés, comme provenant d’une même chair. Des marbres antiques, suggestifs ou exemplatifs des canons masculinistes, s’associent aux moulages en bronze des jambes de son partenaire. Un bloc de marbre brut jouxte des fragments figuratifs, incluant des formes fantomatiques ou reste nu, seul, simplement patiné par le temps, suaire minéral et en 3D des siècles écoulés. Le tout, posé ensemble, rassemblé ou attendant des déménageurs. Les morceaux de statues tronquées ne tiennent pas par elles-mêmes. Elles se dressent dans des coffrages sommaires en bois de construction, mobilier de démonstration et de protection, sortes d’échafaudages qui évoquent les structures mentales par lesquelles on aspire les images du passé, pour les remettre à flot, les maintenir en surface, les restaurer. Formes d’existences naufragées, échouées hors de l’oubli, miraculées. L’échaudage, ainsi, est peut-être la partie principale, la syntaxe plasticienne qui prime. L’artiste recourt aussi au réfrigérateur, mausolée portatif où pendent jambes et pieds du même partenaire, suspendus dans le vide intemporel, évoquant ceux d’un crucifié, d’un corps cultivé, adoré. Le frigo est aussi l’outil où l’on conserve ce que l’on projette de manger, de s’incorporer. Le rapprochement de ces différents matériaux et témoignages, réels et oniriques, concrets et intangibles, communs et exceptionnels, révèle que, tel qu’il nous traverse, «  le temps n’est lui-même qu’un entrelacs, un nœud d’anachronismes ou, plus généralement, d’hétérochronies » et crée des convergences au sein du disparate, rapproche celui qui regarde des phénomènes de la « coalescence, donc l’impureté, des divers modes d’appréhension du monde » et tout le perçu face à ces entrelacs fait qu’il se sent « porté, emporté par des latences, c’est-à-dire des sous-jacences actives, des possibilités temporelles, ces mouvements de l’être-à qui sont les mêmes mouvements mêmes du désir» (p.415), entretenant l’illusion (valise à découper l’objet du désir !) que recommencer reste de l’ordre du possible. Si pas pour lui-même, pour d’autres, c’est une énergie commune.

Pierre Hemptinne

Le bouton de rose dans le marbre

Fil narratif à partir de : Myriam Louyest, installation dans le salon royal de la gare centrale (Bruxelles) – Miguel Benasayag et Bastien Cany : « Les nouvelles figures de l’agir. Penser et s’engager depuis le vivant », La Découverte 2021 – Roberto Calasso, « Le chasseur céleste », Gallimard – Jean-Christophe Cavallin, « Valet noir. Vers une écologie du récit », José Corti – Libération : « Le bijou d’anus, joaillerie de luxure » – Un jardin, des souvenirs…

Il revient du potager. Enfin, de l’ancien potager en terrasses, engoncé dans la montagne et la forêt, progressivement retournant à l’état de nature, la forêt gagnant du terrain, les murets de pierres sèches s’éboulant inexorablement, imperceptiblement, peut-être ne s’agit-il pas d’effondrement proprement dit, mais d’une transformation en autre chose, mélange de pierres et de traces de l’activité humaines, de végétations envahissantes, d’habitats d’insectes, de rongeurs, d’oiseaux, de reptiles. La zone potagère, plus exactement, était un agencement de parcelles individuelles, correspondant aux différentes maisons du hameau, imbriquées les unes dans les autres, la plupart actuellement abandonnées ou vivotant avec l’une ou l’autre habitant vieillissant, certaines se réveillant au moment des vacances. Il n’y a plus rien semé depuis des années. Les légumes cultivés autrefois poussent, mûrissent, se resèment. Cela, pour certaines variétés, depuis des propriétaires précédents, plus ou moins lointains, traces de générations disparues. Ce qui fait que, cherchant parmi les plantes sauvages, il récolte des légumes dispersés, poussant spontanément, sans culture. Il ne travaille plus le potager, celui-ci est devenu un espace de cueillette, il renoue avec les gestes du cueilleur – ceux-ci remontent en son organisme, naturellement, comme vestige primitif prêts à reprendre du service. Expérience d’une toute autre temporalité – la subsistance par la cueillette remontant à des époques très antérieures ! – , il bascule  donc, à certains moments, véritablement, dans d’autres rythmes, d’autres rites. « Quand nous coucherons dehors, quels nouveaux récits inventerons-nous ? » (Jean-Cristophe Cavallin) Il n’en sait toujours rien. Il y est pourtant, dehors, jour et nuit, niché sur sa terrasse customisée en cabane, en abris nomade arrimé aux briques d’une carcasse-maison. Il a posé sur la table des feuillages de fenouils, des poignées de feuilles de tétragone et de roquette, des carottes biscornues. Assis devant un café, il rumine sa relation au temps, aux espaces. Il s’y retrouve de moins en moins, parfois angoissé, parfois jouissant de ce lâcher-prise total, en roue libre. Il s’arrête à sa relation étrange, déstabilisante, faites de convergences et divergences entre paysages réels et souvenirs de paysages. Où est la carte, où est le territoire ? Le trouble surgit chaque fois qu’il se remémore ou qu’il rêve être en train de pédaler ou survoler telle ou telle contrée. Réminiscence d’émotions réelles éprouvées jadis ou fuites dans des pays imaginaires (fabriqués à partir de sensations vraies, enregistrées) ? Il se rappelle comment, dans le monde de là-bas d’où il s’est exfiltré – et auquel il pense pouvoir toujours adhérer, au cas où, grâce au smartphone exposé au mur, sous vitre, avec une batterie de rechange, à la manière d’une bouée de sauvetage -, l’invasion numérique avait peu à peu brouillé embrouillé toutes les données situationnelles. « … loin d’incarner un quelconque projet de connaissance, la promesse des technoprophètes de rendre le monde transparent à lui-même porte en elle cette vieille haine de la vie propre aux métaphysiques centrées sur l’au-delà. Les techniques numériques ne cherchent pas à discipliner ou à contrôler les territoires depuis l’extérieur. Ce qui explique d’ailleurs la difficulté d’identifier de véritables espaces de conflictualités. Elles s’en emparent, les transforment et les disloquent depuis l’intérieur. Rien ne semble s’opposer à la numérisation, car elle-même ne s’oppose à rien. Elle internalise tout, en niant toutes formes d’altérités et d’identités singulières. Tant et si bien que ce n’est pas la carte qui domine le territoire, mais le territoire qui finit par se dissoudre en elle. Dans son ambition délirante d’un monde totalement transparent, l’idéologie du « tout informationnel » écrase non seulement les singularités propres au vivant et à la culture, mais elle s’attaque aussi à nos possibilités d’agir de penser, d’aimer… Bref, d’exister. » (Benasayag/Cany, « Les nouvelles figures de l’agir »). Dans quel temps, quel territoire, quelle carte existe-t-il ? Chaque fois que ses pensées rôdent dans ces parages troubles – affectés probablement par la quantité de cellules neurales perdues -, il se retrouve mentalement dans un même décor, bien spécifique, où s’agencent tous les éléments de ces réflexions. Un décor symbolique mais correspondant à un espace, un lieu et un moment précis où il fut, réellement. Le décor d’une expérience qui engendra de nombreuses digressions dans son imaginaire. Le début de quelque chose. Une installation artistique dans une gare de la capitale, au cœur d’un flux incessant trains, de voyageurs, de navetteurs, de sans-abris faisant la manche, d’annonces micros sur les arrivées et les départs, les retards, les annulations, les changements de voies, les défaillances techniques, les gens sur les voies, les accidents de personne, les recommandations sanitaires, les alertes aux pickpokets. Dans cette fourmilière, contrastant avec les aléas qui font l’inconfort structurel des voyages et la déliquescence des chemins de fer souffrant de la perte de puissance du pouvoir public, un sas immobile, où tout s’arrête. Où tout s’est arrêté depuis très longtemps. Y entrer n’est pas vivre la sensation du présent figé, mais de plusieurs passés immobilisés, embaumés, ainsi que le futur. C’est au centre de l’architecture ferroviaire de Victor Horta, comme un coffre-fort taillé dans le marbre, un Salon royal, dérobé, dont l’existence est ignorée de quasiment tous et toutes. Salle d’attente théorique pour les membres de la famille royale et leurs invités diplomatiques. Salon qui ne fut presque jamais utilisé, une sorte de vue de l’esprit, une réalisation dépouillée et luxueuse, minimaliste et miroir du pouvoir hiératique, une bulle dans la pierre, superbe vacuité, fascinante comme toutes les choses belles, brillantes, sophistiquées qui semblent n’avoir aucune raison d’être, « chues de nulle part ». Mais, en l’occurrence, malgré un magique anachronisme, ne faisait que rappeler que nous vivions dans une monarchie. L’ouvrir et le visiter, cela s’apparentait à ces expériences où l’on enterre des objets d’aujourd’hui pour que des êtres futurs les découvrent un jour et s’interrogent sur le design mental de notre vie, ou ces recherches extrêmes de l’autre qui consiste à envoyer dans l’espace un satellite contenant des livres, des enregistrements, des preuves de notre civilisation adressées à d’hypothétiques autres civilisations. Entrer en relation avec l’inconnu, laisser des traces et des messages pour l’improbable. Imaginer ce qui traverse l’esprit de ceux et celles qui déterrent, captent le satellite et en inventorient le contenu. C’est là, c’est ça, que l’artiste invitait à découvrir, en pénétrant en ce bijou hors du temps, la crypte monarchique complètement creuse, en y éparpillant avec soin, un chapelet d’œuvres discrètes, soignées et en harmonie avec les matériaux du salon, autant de signes permettant une lecture, un cheminement dans les significations de l’espace clos. Les œuvres pouvaient donner l’impression de faire partie de l’aménagement, avoir toujours été là, être les restes des quelques visites, lointaines, qui s’étaient produites et avaient été interrompues par l’arrivée d’un train ou d’un chauffeur du palais. Des objets oubliés par les derniers voyageurs ayant séjourné dans cette salle des pas perdus hors du commun. En harmonie, mais écrivant une subtile désynchronisation, désincarcérant les différents éléments du décor de leur gangue exclusivement royale, se réappropriant cette part de royauté pour un récit plus démocratique. Détournement de l’autorité. 

On entrait sur rendez-vous, masqué, après s’être lavé les mains au gel, ou en exhibant un passe sanitaire. On était admis en nombre limité, gestes barrières obligent. Comme l’espace était relativement réduit, on pouvait y séjourner quelques temps en toute intimité, avoir l’impression de posséder ce salon à soi. Il était exceptionnellement accompagné d’une jeune amie, avec qui il venait de déjeuner et boire pas mal de vin. Ils devaient ensuite prendre le train, rouler assez longtemps, pour rejoindre des lieux sauvages, isolés.  Quand le service d’ordre leur fit signe, il s’engagèrent entre deux murs de marbre splendide, impressionnant, deux immenses presse-papier qui le fit se sentir très mince, sans poids. Deux falaises-miroirs. Sans doute est-ce à ce moment qu’une distance s’établit entre lui et sa compagne. Car, de son côté, il entrait de plein pied dans l’irréel car la pierre – trop splendide, trop incroyable – semblait impalpable. Le dessin de ses veines évoquaient d’immenses ailes diaprées, palpitant faiblement – ou palpitation très lointaine -, alignées et se mirant en haie d’honneur. Le dessin des veines du marbre donnait le vertige. Comme sans limite, il s’affirmait comme tracé méticuleusement, volontairement, par les entrailles de la pierre, celles-ci possédant dès lors une capacité de langage esthétique immémoriale. Cela ne semblait pas une production géologique aléatoire et révélait de façon probante une fascinante géographie intérieure, ignorée des humains. Un pays perdu. Une promesse d’une nouvelle terre. Comme vue de très haut, une ramification de fleuves et les branchies d’immenses forêts émergeant de profondes banquises. Il perdit plus ou moins tout contact rationnel avec son amie. Ils échangeaient bien des regards, des mimiques, mais respectant le silence, chacun vaquant dans cet appartement momifié à son propre rythme, chacun submergé par des émotions trop singulières et individuantes. Chacun dans sa bulle, flottant dans leurs imaginaires respectifs à la manière de cosmonautes dans leur navette spatiale, jouissant de leur connivence abstraite, sublimée. La dernière, peut-être. Se rappelant les visites qu’ils faisaient autrefois dans divers lieux d’art. Ils n’étaient plus que les ombres de cette époque. S’étaient-ils réellement retrouvés ? Il était vieux, resté trop longtemps à l’écart de tout., comment pouvait-il réellement se raccrocher à ce qu’est devenu ce qui fut, renouer ? Sur la table aussi raide que celle d‘un quartier général enfoui dans son bunker, de vaste cartes d’état-major étaient étalées, avec crayons et gommes, une configuration d’une séance de travail. Il s’approchèrent. On eut dit des topographies naissantes, des relevés en cours, incomplets, des courbes géologiques hypothétiques, des tracés de routes et chemins en suspens, des lacets fluviaux dans le vide, des agglomérations esquissées. Un paysage vierge. L’ébauche d’une région, un bout de pays à explorer, contrastant avec la conviction que toute la planète a été cartographiée, qu’il ne reste plus aucune contrée inconnue. Là, soudain, cette table et ces plans réinjectaient de l’inconnu dans la perception du monde. Enfin, là, dans cette salle d’attente, retrouver une destination inconnue, une vraie raison de monter à deux dans un wagon pour se laisser emporter. Leurs mains s’effleurèrent, cherchant à saisir quelque chose de cette cartographie fantôme, de caresser ces contrées à inventer, inspirées par les veines du marbre. S’immiscer dans ce pays de chair marbrée. Ils reprirent leur exploration chacun de leur côté. Les gardiens s’étaient absentés, en discussion animée à l’entrée. L’écho de leurs voix parvenaient déformées par la distance, sons d’une autre réalité. Des fragments d’œuvres avaient-ils, oui ou non, été dérobés ? Pour en avoir le cœur net, il fallait que l’artiste vienne procéder avec eux à un inventaire scrupuleux. Qui pouvait lui téléphoner ? (…) Il s’arrêta devant l’horloge arrêtée au pied de laquelle gisaient les fragments d’une comète de verre, collision de plusieurs temporalités. C’était le signe que l’autorité de l’horloge définissant une seule ligne du temps à partir de laquelle le vivant est censé se synchroniser s’était arrêtée, à un moment. S’en était-on rendu compte ? Était-ce le signe d’une nouvelle liberté ou l’impact d’une autre forme de « prise en otage » du temps comme commun à organiser au mieux? L’étoilement du verre au sol lui sembla symboliser une rupture ancienne entre lui et le rythme du réel, le refus qu’il exprima de continuer à subir l’emprise de la temporalité numérique sur les conduites humaines, la colonisation progressive et totale du temps de vie par les machines, la production de cette « accélération » instrumentalisant de plus en plus les pensées, les gestes, jusque dans la moindre intimité, posant les conditions environnementales d’une mutation de tous les organes vitaux. Ce qui l’avait poussé à s’exiler sur sa terrasse cévenole comme sur un ultime îlot préservé (illusion, évidemment). « Les artefacts technoscientifiques qui nous sont aujourd’hui présentés comme la vie et l’intelligence artificielle sont évalués en fonction de leur capacité à réagir dans la synchronie de l’instant. Or, plus les appareils technologiques interagissent dans un présent instantané, plus en réalité ils s’éloignent du vivant. Cette temporalité complexe, dont le temps linéaire n’est qu’une des dimensions, détermine un espace virtuel d’intimité avec soi-même au sein duquel se déploient les processus d’autoaffection du vivant. Les diverses tentatives pour coloniser cet espace d’intimité par les rythmes de l’horloge ont toujours des conséquences délétères. Ignorer les liens subtils entre les rythmes du vivant et les rites qui en sont l’expression symbolique, individuelle ou sociale, conduit inévitablement à cette promiscuité qui attaque et élimine cette intimité propre au vivant. Dans la dimension humaine, ce phénomène de promiscuité prend la forme de ce vécu angoissant d’une supposée « accélération du temps ». Cet énoncé n’est finalement pas autre chose que l’expression de la colonisation de l’intime par la promiscuité fonctionnelle :ce n’est donc pas le temps qui s’accélère, mais bien plutôt nos dimensions d’existence qui se réduisent. » (Benasayag, 140)

Où était son amie ? Était-elle sortie ? Avait-elle trouvé un passage secret ? Il la retrouva dans le cabinet de toilette. Penchée sur l’évier, elle se scrutait dans le miroir, tendue, sur la pointe des pieds. Elle apercevait dans le miroir devant elle son image vue de dos renvoyée par le miroir derrière elle. Un instant, il se souvint des chambres d’hôtel où ils se rejoignaient. Quand son regard rencontra le sien dans la glace, il sût qu’elle revoyait les mêmes scènes d’intimité. Il y eu une sorte d’arrêt. Tous deux fixant leurs reflets les regardant. Comment me voit-il ? Comment me voit-elle ? Si proche et contemplant comment ils s’échappent l’un à l’autre, pris sous l’effet d’un regard venu de nulle part, fait de la fusion de leurs yeux emmêlés, de leurs reflets fusionnés, atomisés par « ce regard qui révèle la suprématie inaltérable de l’absence sur la présence. » Suis-je ici, est-elle là ? Mise en abîme de leur désir, exacerbé dans leurs reflets, inatteignable. « Dès lors, qui regarde le regard devient un autre par rapport à nous, mais qui habite en nous. Nous dépendons de lui. Mais nous ne pouvons pas nous confondre avec lui, parce que, au moment où nous devenons cet autre, il se forme aussitôt un regard qui nous regarde devenir autre. Le processus peut recommencer, à l’infini. Ce qui nous gouverne pendant que nous regardons, c’est ce qui nous échappe pour toujours. Mais c’est aussi ce qui pour toujours nous accompagne. » (Calasso, p.466)

Pourquoi la luminosité du luxe – or, marbre, miroir – associée à la présence d’une grâce féminine confère-t-elle au lieu le statut d’un cadre imputrescible, alcôve où règne une éternelle jeunesse, où l’on échappe aux contingences du quotidien qui usent, altèrent et décomposent inexorablement ? Antichambre d’immortalité. Puis, à la manière d’un dérapage ou d’une attaque cérébrale fulgurante, tout alla très vite, à tel point qu’il n’eut jamais la certitude, par après, que cela eut lieu pour de bon, doutant être capable d’une telle rapidité transgressive. Était-ce d’anciens gestes familiers revenant le posséder ? Surtout ils n’en parlèrent jamais explicitement, cela fut englouti, selon les règles particulières de leur relation, pour que ça reste brut, entier, inexpliqué, inatteignable, protégé, là où ça s’était produit. Pour sentir que ce qui les rapproche est ce qui, fusant d’eux-mêmes, leur échappe pour toujours. Il avait toujours veiller à sauvegarder la part de mystère, parfois jusqu’à l’absurde, ne plus se reconnaître. Il repéra un objet incongru, pas du genre que l’on s’attendait à trouver là. Cylindrique, presque invisible, mimétiquement confondu avec la tablette de marbre. De même matière, de même apparence. Marbre poli, aussi fin et doux que la soie, révélant sa fine résille de veines gris bleu. Il aperçut l’objet caché – comme la lettre volée – probablement parce qu’un désir le lui faisait chercher là. Incapable de le nommer, la reconnaissance et l’action, vives comme l’éclair, furent simultanées. Il saisit l’objet comme un rapace fond sur sa proie, de l’autre main il remontait la mini-jupe et abaissait l’élégante culotte brodée. Il écarta les globes de chair nue – il enregistra avec une précision folle, fulgurante, les moindres différences par rapport aux fesses qu’il avait caressées il y a des années, apprécia leur plasticité mûrie, retrouvant aussi des odeurs, des résurgences de touchers – sa main armée de l’objet ressemblant à une toupie plongeant dans la raie et enfonça le bijou anal – marbré et surmonté de froufrous d’une rose vieil or, fronces florales sur fronces d’anus  – directement dans son ogive chaude. Il fut surpris de la facilité et de la réceptivité immédiate, sans heurt. Ils étaient donc faits pour ça, assortis pour ces échanges et transmissions ? Dans le miroir, le visage de son amie était pétrifié, submergé d’une émotion trop forte, au début indéfinissable, peut-être douloureuse, contrariée, mais virant au rayonnement de bonheur complet. Le cou tendu, les épaules extatiques comme une femme ravie qu’on lui place un nouveau collier de prix. Déjà culotte et jupe étaient remises en place, personne n’avait rien vu, hormis une éventuelle caméra de surveillance. Il se tenait encore contre elle. Sa main chercha sur la tablette de marbre un autre objet similaire pour qu’elle puisse effectuer une réciprocité. En vain. Elle comprit la quête, sourit – dans le miroir – en direction de « ce regard qui révèle la suprématie inaltérable de l’absence sur la présence », lui fit comprendre que ce n’était pas indispensable, elle serait ornée pour deux. « Baptisé «bouton de rose», son bijou s’introduit dans l’intimité anale comme n’importe quel suppositoire… à une différence près : son extrémité dépasse et scintille dans la raie des fesses. Trublion pince-sans-rire, Julian Snelling se définit comme un «artiste d’anus», un créateur de haute joaillerie pour ne pas dire de joyeuserie. (Libération) Elle avait en son fondement un prélèvement de tout ce pays imaginaire, lointain, de ces contrées vierges dessinées dans les horizons veinés du marbre. A l’occasion de leurs retrouvailles, ils avaient évolué seuls dans le mausolée d’un salon royal et grâce au travail d’une artiste s’emparant de ce que racontent les matériaux, avaient caressé l’esquisse de nouveaux horizons où se propulser, renouant avec la sensation qu’il leur restait à se confronter à du vide, de l’inconnu, des voyages à faire. Ils quittèrent le salon. Il dut courir pour avoir son train, il n’en pouvait plus, il devenait urgent de filer vers sa cachette. Un dernier baiser, rapide, des signes de part et d’autre de la vitre, elle courut sur le quai quand le train s’ébranla, ravie de serrer dans son sphincter cet objet précieux placé par lui. Le lui signifiant. Il sombra, s’endormit. Il rêva. Il était blotti dans les entrailles de son amie, compacté, toupie pivotant lentement entre les parois chaudes, souples. Puis, elle était allongée et il adorait des deux mains les fesses de marbre reposant sur ses genoux, s’extasiant de leur malléabilité. Enfin, tout revenait à sa place, un monde parfait l’entourait, sa croupe redevenue le centre de sa galaxie. Il maniait le « bouton de rose » délicatement, se gardant de retirer cette bonde qui maintenait son imaginaire en place, en elle. Mais à présent agenouillée, elle extirpait doucement, lentement, le bijou anal et le portait à sa bouche. Alors, comme un voile ou plutôt une vague, jaillissait une vaste peau marbrée, diaphane, qui traversait les distances les séparant et venait le balayer de plus en plus profondément dans son sommeil ferroviaire, prenant les teintes peu à peu d’un cauchemar, en sortirait-il de ce sommeil marbré ?

Pierre Hemptinne

Les fuites harmoniques

Fil narratif à partir : Emma Van Roey, 233 kilo 2u05’, Isabel Carvalho, Langages Tissés, Centre d’art Le Lait Albi ( œuvres : Des vagues de bonnes fortunes. La littérature sauvée de la mer et des feux. Quel privilège ! – L’interminable mèche de tous les livres brûlés. Les cendres restantes nous mènent à nous questionner : quel était donc le danger de leur existence ? – Vecteur 2. Physiologie de la voix : Trachées & glottes – L’esthétique du chant, la Transfiguration de Sainte Cécile. Les foulards sont comme des pièces de vêtements ornementaux contenant la promesse d’une expression collective plus adaptée.) – La photo d’une rêveuse – Christian Prigent, Chino au jardin, P.O.L – cols et nuages en Ariège…

C’est sa source de légèreté autant que son leste dépressif, ne revoir sa vie que comme autant de précipités précaires, aléatoires, ce qui les relie entre eux trop ténu, arbitraire, parfois, oui, « sautant aux yeux », souvent introuvable. En eux-mêmes, chacun de ces instants hésite entre consistance et inconsistance, paraître ou s’effacer, épousant la sensation que l’on éprouve à prendre du sable entre les mains, fugace promesse de forme, malléable, qui, aussitôt ses grains rassemblés, coule vers l’informe. Attraction irrésistible et irréversible. Dans ces flux et reflux ordinaires, son activité aura consisté en la tentative de retenir, de faire tenir ensemble, avec des bouts de ficelle, quelque chose qui soit « lui », tout en agrégeant ce qui de cette parcelle individualisée aura été commun à tout ce qui l’entoure. S’il cherche à se figurer cela mentalement, aussitôt, resurgit une installation d’une jeune artiste, Emma Van Roey – jeune à l’époque où je découvre cette œuvre, moins aujourd’hui. Ce n’est pas une question d’interprétation ou de compréhension après coup de ce que lui suggérait la création plastique, non, dès qu’il la vit, il dit « c’est à cela que ressemblent le journal de ma vie ». L’œuvre, circonscrite aux dimensions du lieu d’exposition, il la projette en lui comme infinie, une paroi blanche indéterminée, vierge, où s’agrippent des « moments » selon toujours le même processus et combinaison : une planchette de bois, du sable, des fils de couleur (bleu, rouge, vert, orange…). Ils se ressemblent et sont tous différents, singuliers. Pas deux planchettes les mêmes, parfois des morceaux de bois massif, parfois des récupérations de menuiseries ou des compositions. Le tracé des fils n’est jamais semblable, il ne correspond pas à une tentation répétée de ficeler les choses selon la même technique, non, ils entourent, traversent, jaillissent, tendus strictement ou en guirlande.  Parfois ils jaillissent de la masse sablonneuse en pelote échevelée. La masse résiduelle de sable est chaque fois unique, elle a tenu compte de la surface du bois et de la contrainte exercée par les fils. N’y voir qu’une collection d’instants qui fuient, qu’une obstinée chute vers l’informe est exagéré. Car planche, sable et fils sont aussi, entrelacés, tissés, ils forment des ensembles réfléchis, les matériaux interagissent entre eux, sont empreintes de toutes les lois naturelles qui ont pesé sur eux et ils restent évocation de ce qui faisait leur initiale singularité, configurations uniques. Là, ils sont immobiles, figés dans une inertie solidaire. La désagrégation est retenue, s’interrompt. Éparpillés sur la paroi blanche – falaise du vivant vierge -, esthétique fourmillante de micro-habitats troglodytes ou constellation d’ex-votos, autant de témoignages de sa volonté de faire son nid aux creux des événements, enfin, de ces événements qui se présentaient à lui et qu’il ressentait comme des opportunités de nouer quelque chose, d’esquisser un ancrage événementiel, parce qu’ils éveillaient en lui des énergies, des « savoirs » et « savoir-faire » qui lui étaient propres, formels ou informels, avérés ou simples promesses, le rendant aptes à dialoguer avec ces occurrences (humaines, animales, végétales, minérales, paysagères, contextuelles). Exactement comme en ces heures où il commence à se demander ce qui restera de sa vie, ce qu’il a pu y construire, et que le regard rétrospectif aperçoit bien des silhouettes, des ombres, se rappelle des instants où il s’est passé quelque chose, mais sans plus aucune précision, juste des traces désormais informelles, suggestives, à la manière d’un visage aux traits caractéristiques estompés, des sortes de tombes muettes. Mais jamais complètement retournées au néant, juste au bord. Un travail de mémoire pourrait-il reconstituer les « originaux » ? C’est d’abord un sentiment de panique qui l’envahit devant ce spectacle du « il ne reste rien de ce que j’ai vécu ». avant de, peu à peu, s’y faire, et y trouver même un relatif confort à vivre ainsi parmi les traces érodées de ce qui a jalonné son parcours, la construction de lui-même, bois, sable et ficelle, désormais dédié à cette alternance, panique et réconfort. Son histoire est celle de cette érosion, érigée en narration à rebours. Sans cesse chercher à ressaisir ce que ses actions n’auront cesser d’engendrer comme oubli, absence et vide, cherchant à le préparer, à son insu, à l’ultime disparition. Ainsi, dans sa solitude, la fascination éprouvée pour une photo envoyée il y a longtemps par son amante, portrait en rêveuse, visage ouvert malgré les yeux clos et les lèvres entrouvertes. Ou encore, la surprise inusable devant le fait qu’il oubliait systématiquement ce qu’il lisait ou écrivait, la page blanche ne cessant de se reconstituer, présentant toujours la « première fois » d’une surface vierge et ce, malgré les années s’accumulant. Finalement, s’il écrivait quotidiennement, c’était pour retrouver et s’incorporer des bouts de tout ce qu’il avait déjà écrit au cours de sa vie, exhumer des ph(r)ases de sa biographie, tendre et retendre des fils retenant un tant soit peu le sable de ses actions, de ses tentatives de comprendre ce qui lui arrivait, de se projeter en telle ou telle direction, rassembler des bribes grâce au mécanisme de l’écriture et réécrire. Activité s’apparentant aux tonneaux des Danaïdes. Cela ne visait pas exclusivement le maintien désiré mais impossible d’une certaine consistance consciente. Ce qu’il croyait être un trait idiosyncrasique, il découvrit bien plus tard qu’elle était comprise par d’autres comme participant à l’essence du littéraire, à savoir une dynamique de fuite, « fuite incessant de concepts, de formes, d’expériences », comme dans cet extrait où Alexandre Gefen cite Roland Barthes : « Barthes, reprenant la vieille question philosophique du bateau de Thésée, décrivait la littérature « tel le vaisseau Argo qui gardait toujours le même nom bien que toutes les pièces en eussent été changées peu à peu », avant de conclure que « la littérature n’est au fond que le nom stable d’une fuite incessante de concepts, de formes, d’expériences ». » Cela étant, la tâche qu’il s’assignait de reconstituer sans cesse une écriture perdue, venue de lui et, néanmoins porteuse de multiples provenances et contributions, n’était pas animée par l’amour d’une littérature « pure » et au-dessus de tout, mais soutenait d’autres désirs dont celui de rejoindre la part rêvée qu’il expérimenta en vrai il y a quelques années et dont le substrat reste préservé sous le visage rêveur de la femme aimée dont il conservait, comme une relique, une photo ancienne qu’elle lui avait envoyée, l’air de dire, « regarde-moi en rêveuse, comme je veille bien sur tout ce que tu as déposé en moi, il y a si longtemps, scrutant ce point intérieur où nous sommes toujours ensemble, enlacés ». Une photo imprimée, placée dans un cadre, posée jamais loin de lui, bien entendu, il ne la voyait plus distinctement, elle infusait dans le décor. Sous ce masque, bien entendu, reposait tout ce qui lui avait importé, en amoureux transi et « hors de lui ». Voilà les objectifs le taraudant plus que tout et que progressivement noyait la catastrophe climatique, écologique, envahissant tous les domaines de la vie. La « casse du siècle » comme écrivait Yves Citton.

Cette précarité ressentie, à la fois germe d’extinction et de renouveau, n’est donc pas sans lien avec son penchant naturel à oublier ce qu’il lit, ce qu’il écrit, le sentiment de devoir sans cesse relire et reprendre le fil de ses écritures. Une fois, il entra dans une exposition d’Isabel Carvalho à Albi et eut l’impression de voir représenté exactement ce dont il s’agissait. Car, ce n’était pas que tout texte absorbé s’effaçait, retournait au néant, mais intégrait son métabolisme et devenait autre chose (peut-être, au fond, la finalité de tout texte, phrase, écriture ?). Il y avait, dans le texte de présentation de cette exposition, une phrase qui le titilla d’emblée : « combien de livres avons-nous eu la chance de lire et combien sont arrivés jusqu’à nous ? ». Et le fait que les diverses œuvres installées avec soin et sens dans la maison lumineuse donnant sur le parc venaient lui parler de sa relation avec les innombrables livres constituant l’humus de son imaginaire, cela lui parut évident, d’emblée, face à quelques dessins et schémas où se réunissaient le chant central de certains êtres, le cheminement de l’âme au long de ses psaumes ordinaires du quotidien, l’errance inévitable de tout lecteur à l’intérieur du cosmos illimité des textes lus et à lire. (« … le matelas des livres où sommeillent ces mondes vus en peinture est pour le bureau une sorte de muqueuse prête à s’émouvoir et même à te rendre au centuple l’émoi si tu lui touches d’un doigt curieux les plis. », C. Prigent, Chino au jardin) Mais, d’abord, il s’arrêta devant un alignement de courtes colonnes, des « trachée et glottes », sculptées, ouvragées, vestiges sans âge, qui lui fit dire après déglutition des formes devant lui : « mon dieu, oui, c’est par là que ça passe, que ça entre dans le corps, c’est évident, voilà la porte d’entrée du corps pour tous les textes lus, ils rejoignent les poumons, avec eux s’engouffre l’oxygène dans toutes les alvéoles, ils infiltrent directement le mécanisme vibratoire, par où ça bruisse, murmure et ventile ». Et à force de passer là, de se mouler dans ce conduit, ils le façonnent à leur image, « trachée et glotte » finissent par ressembler à ce que les textes inspirent au lecteur, à le traduire dans ses organes, en commençant par ceux par où passent l’air de la vie et les sons du langage. Ce que montrent diverses moulages de plâtre, comment ça grouille et travaille dans le conduit central. Comment, une fois happés par les yeux, déchiffrés par le cerveau, comment le corps mange les mots, leurs images, leurs sons, leurs structures, leurs concepts et comment la matière textuelle colonise la chair, les muqueuses, les fibres, les muscles, entre-dévoration constitutive. Cela ressemble à des restes de colonnes et chapiteaux de temple très anciens, remontés des entrailles. Cela évoque aussi des carottes de pierre puisées au centre de la roche terrestre ou des abysses de corail. La masse de textes lus décomposés, agrégés, constituant bien en son centre de solides couches minérales, des abîmes et ténèbres semblables aux fosses marines, peuplées d’existences embryonnaires inconnues, non répertoriées, en devenir. En écho, l’étrange ossature labyrinthique – la mèche interminable des livres brûlés, disons, en ce qui le concerne,  « brûlés » par la lecture même, carburant de l’organisme -, que confectionnent les myriades de phrases englouties, digérées, sédimentées. Voilà, le squelette d’un lecteur, d’une machine humaine à lire des livres, mimant le schéma d’une circulade un peu embrouillée. En tout cas, ainsi s’est développée la structure de sa machine à lire. « Oui, l’ossature qui fait de moi un organisme-lecteur doit ressembler à ça, rien de linéaire, du circulaire emmêlé propice à l’errance infinie, à l’entre-greffe de différents structures mortes et vives, multipliant les possibilités d’infiltrer d’autres dimensions du vivant. » Chemin de ronde où se perdre, littéralement, marmonnant des restes de lectures, perdant la notion du temps, recherchant en vain ce qui tant de fois jaillit des livres comme révélations définitives. Depuis, évanouies.

La matière des livres lus, pulvérulente – masse de fragments magnétiques mélangés modulés par les courants d’humeurs -, une fois métabolisée, quitte le registre de l’écrit imprimé, est avalée par la voie lactée de l’oralité à l’origine de toutes les culture et correspond vaille que vaille à ce qui « chante » en lui, à sa capacité de chanter en accord ou désaccord avec telles ou telles ondes. C’est pourquoi le travail d’Isabel Carvalho sur l’esthétique du chant lui sembla si proche des réseaux de murmures bourdonnant en lui Ce sont des schémas d’entretissements de matière et d’immatériel, de chair et d’esprit, d’intérieur et d’extérieur, d’humain et de non-humain, des matrices à déconstruire le binaire, le linéaire, et à impulser des corporéités plurielles, hybrides, à partir de ce qui chante dans n’importe quel corps, écho de « tous les sons du monde ». Ce ne sont pas des matrices génériques, mais spécifiques, individuelles, pathologiques. Voilà comment les particules charnelle-spirituelle, germes de non-binarité, circulent avec leur oxygène à travers toutes les cellules d’un organisme déterminé. A chacun-e de découvrir en son propre corps la manière dont un tel circuit s’invente et s’autonomise, selon quelles variations. Du reste, ces schémas, évoquent les partitions visuelles que certains musiciens créent en-dehors de la notation musicale conventionnelle et sont aussi des propositions de composition à interpréter librement selon les matières chantantes que chacun-e accumule en soi (à partir des expériences esthétiques plurielles, à partir des attirances ou répulsions magnétiques que suscitent les choses rencontrées, la capacité à transformer tout ça en « harmoniques »). Intuitivement, il se sent plus attiré par telle ou telle partition, son intériorité se sentant à même d’imiter tel ou tel dessin et pas d’autres, suivre des yeux les entrelacs pneumatiques-acoustiques réveillant les besoins primaires d’orchestrer de vastes et transcendantes harmoniques au sein de ce qui constitue son (petit) monde. Rappelant des extases qu’il voudrait revivre, renouer, des instants de transfiguration partagée, dans l’amour. « Comment une autre parole expressive et dialoguante, celle qui est chantée, à travers d’autres utilisations du corps où réside la voix, plus proche de ce que nous appelons concrètement la musique, et qui occupe tout notre être, crée-t-elle un espace réel pour accomplir une si grande harmonie ? » (Isabel Carvalho, L’esthétique du chant/La transfiguration de Sainte-Cécile, texte de l’exposition, où elle espère aussi que le dialogue chanté entre les différentes parties puisse créer « l’attraction qui provoque l’éveil vers l’union de toute séparation ».) 

C’est devenu une habitude, au moment de la sieste, il ferme les yeux après s’être intensément recueilli devant le selfie de la femme rêveuse, la mimant en quelque sorte, s’en faisant le miroir, de façon à mieux se glisser en elle, hypnotisé. C’est son rituel d’endormissement et il ressemble, ceci dit, au type de contemplation qui se déclenche, par exemple, face à une statue polychrome de Sainte-Cécile, presque voluptueuse. Il se faufile sous les paupières mi-closes, se téléporte dans la fabrique de rêve de son amante (désormais virtuelle et qu’il peut, en effet, déplacer/replacer dans telle ou telle autre icône féminine, gisant de sainte ou autre). Il espère y rencontrer des vestiges tangibles de ce qui leur fut commun dans l’amour. Il recrée ainsi artificiellement leur entre-deux. Dans cet espace indéfinissable, sorte de rivage vierge toujours à explorer, il aperçoit des formes noires plissées, comme posées sur des fonds marins, alignées, groupées, esquissant un parcours. Familières et indéchiffrables comme dans les songes. Restes de toiles ou de coques d’embarcations coulées. De ces formes étonnantes, inexplicables, que l’on ramasse, marcheur, au bord des chemins, que l’on ramène, plongeur, à la surface, fruits d’une fabrication élaborée que l’on ne parvient pas à expliquer (de quelle culture ? quel animal ? quel végétal ? quel minéral ?) Objets à la conjonction, à l’intersection de tout ce que l’on souhaite. Leurs constitutions plissées, variables, sont des pièces d’articulations métaphoriques entre les choses. Entre monde humain et non-humain, postures de phrases tordues par les éléments, eau, froid, vent, feu. Des phrases-sésames. Ce sont des objets trouvés dont l’esthétique superbe semble la finalité même, et qu’on aime ramener chez soi, exposer en vitrine, ou sur un vieux plancher. Énigmes. Ce qui ressemble à des fragments fossilisés de vagues sont les silhouettes/coquilles de livres lus sans lesquels il n’aurait jamais eu les impulsions nécessaires à nouer une aventureuse amoureuse. En tout cas, pas celle-là. Pour la plupart, il ne se souvient plus de leurs titres, de leurs personnages, de leurs trames, de leurs styles. Des livres perdus. Ce sont là des structures anonymes, des fantômes de livres. Juste le souvenir de la force qui en émanait et lui donnait le courage d’avancer dans la vie. Résidus de ces lectures qui l’ont toujours porté comme de puissantes vagues, mais jamais en lignes droites affirmatives, plutôt indécises, brisées, curieuses de toutes les directions. Par à-coups. Il n’en reste que les ombres ondulées, proches de soufflets d’accordéon, encalminés, d’anciens organes respiratoires. Il n’est pas étonné de les retrouver, innombrables, sans doute mêlés à d’autres ouvrages égarés , ayant joué le même rôle pour d’autres lecteurs-trices, dans cet entre-deux. Ces formes gisent inertes – tandis que la substance même des livres, leur chair, s’est répandue, diluée dans l’atmosphère -, à la manière de ces os blancs, galets légers de calcaire rejetés sur les plages, séparés de ce qui tenait autour et grâce eux, autant de seiches vivantes, animal des ondes marines, fabricantes d’encre noire.

S’aventurer dans l’espace mental d’une rêveuse qui lui fut proche et bien physique, au départ d’une photo – dispositif de voyance -, tout en invoquant l’ensevelissement du sommeil, s’apparente à l’ascension cycliste d’un long col, raide, sinueux, dans le brouillard. Là où l’altitude grignotée peu à peu à coups de pédale devait livrer les vues imprenables sur les vallées et les sommets lointains, tout est bouché, étouffé dans le nuage. Les sensations se résument à l’essentiel. Les signaux corporels à surveiller en plein effort prolongé, souffle, circulation, pulsation cardiaque, ressource musculaire. Seul en selle ! La balance entre souffrance et plaisir, sur un fil. La visibilité est limitée, impossible d’anticiper ce qui vient, accentuation de la pente ou redoux. L’humidité du nuage se pose sur la moindre tige et fleur, la couvrant de perles limpides, argentées. Quelques kilomètres plus loin, il constate qu’il en est de même avec les poils de ses bras et jambes, sans doute barbe et cheveux. De fines perles presque gelées mêlées à sa sueur. L’engloutissement du paysage dans la purée de pois n’empêche pas qu’il sente où il est. Le silence caractéristique des hauteurs est bien là, presque matériel, opacifié dans la brume. A force de se concentrer sur ce qui manque, il parvient presque à deviner certaines lignes panoramiques. Il imagine. Surtout, les sons lui parviennent, ouatés, bétails à l’estive, parfois une vache surgi au bord de la route, bruits d’activités humaines lors de la traversée d’un hameau, échos de travaux forestiers très lointain, rapaces égarés, feuillages secoués au profond d’une partie boisée. Des formes furtives dans les accotements, là-bas, au prochain virage. Et le sommet ne vient jamais, disparu, avalé, absent.

Pierre Hemptinne

Le désir de ce que l’humus désire

Fil narratif tissé à partir de : des paysages – des congères de semences – John Cowper Powis, Wolf Solent, Gallimard – James C. Scott, L’œil de l’État, La Découverte 2021 – Yves Citton, Faire avec. Conflits, coalitions, contagions, Les liens qui libèrent 2021 – Subject Matters, exposition chez melissa ansel, Bruxelles, juin 2021

La porosité croissante aux éphémérides du fait de vivre essentiellement seul et dehors, à l’abris sur la terrasse, en observateur intemporel, oublieux peu à peu de son propre parcours, ses souvenirs perdant aspérité et personnalisation, perles neutres d’un chapelet égrené en tous sens, il jouxte, longe ou s’immerge quelques fois en des strates antérieures de la civilisation considérées comme forcloses, à jamais dépassées et que de nouvelles manières de pratiquer l’histoire et l’archéologie, pourtant, réaniment partiellement. Ils ont toujours été là, en fait, dans les humeurs que traversent les individus. Dans l’humus des héritages. Comme si en chaque cerveau individuel, fragment du système nerveux de l’humanité de ses débuts à aujourd’hui, se conservait le souvenir des premières organisations humaines, toujours prêtes  servir au cas où. Ca tombe bien, l’humanité est dans un cul-de-sac et a perdu la capacité à élaborer des alternatives, après des décennies de néolibéralisme triomphant (T.I.N.A.). Ce sont des âges qui lui ont toujours souris – qu’il citerait comme réponse à la question « en quelle époque auriez-vous aimé vivre ? » – , où le contrôle étatique n’avait pas encore quadrillé le réel pour assoir une emprise progressivement totale sur toutes les dimensions de la vie en vue d’organiser au mieux le prélèvement de l’impôt, assignant les gens et les choses dans des cases bureaucratiques et une connaissance stéréotypée de leurs parcours individuels et collectifs. Ce temps lointain où régnait une certaine indistinction entre les gens et les lieux, ou plutôt une autre manière d’éprouver ce que l’on est, qui l’on est, selon d’autres usages de la langue et de l’art de nommer, décentrés, accueillants et polyvalents en lieu et place de l’installation d’une raison basée sur le tri, l’exclusion, la hiérarchie. Ainsi, sieste ou pas sieste, il aime s’orienter vers des états végétatifs volontaires où lèvent des rêveries confuses mais tenaces, l’aidant à s’échapper de tous les cadastres, cloud et big data. Alors, il lui semble se rapprocher d’une harmonie féconde, anarchiste, susceptible de prolonger et densifier ce qu’il lui reste à vivre. Au moins de lui procurer la sensation d’atteindre une compréhension des choses, décantée, propre à la (sa) vieillesse (« allez, rien que pour ça, ça valait la peine d’arriver jusqu’ici »).

« Au moins jusqu’au XIVème siècle, la grande majorité des Européens n’avaient pas de patronymes permanents. Un individu possédait en général pour tout nom son prénom, qui suffisait à l’identifier localement. Si une information supplémentaire était nécessaire, une seconde désignation pouvait être ajoutée, indiquant son métier (en anglais ; smith/forgeron ou baker/boulanger), sa situation géographique (hill/colline, edgewood/orée du bois), le prénom de son père ou un trait personnel (short/petit, strong/fort). Ces désignations secondaires n’étaient pas des noms de familles permanents ; elles ne survivaient pas à ceux qui les portaient, sauf s’il se trouvait, par exemple, que le fils d’un boulanger entreprenne la même carrière que son père et reçoive de ce fait la même seconde appellation. » (p.108) 

Et n’est-ce pas ainsi qu’il nomme – dans sa tête –  les gens avec qui se tissent des relations épisodiques, au village, au bistrot, au marché, lors du passage des marchands itinérants (boucherie, poissonnier, épicerie), lors des marches en forêt et des randonnées cyclistes ? Il n’use d’aucun nom propre, sauf s’il est affiché en grand sur la camionnette du maraîcher, mais uniquement des prénoms qu’il a entendu prononcés par d’autres, des surnoms parfois approximatifs car il n’est jamais certain de les avoir entendu convenablement, des périphrases qu’il invente pour « situer » tel ou telle. Il identifie les personnes en fonction de traits physionomiques distinctifs, de leur manière de s’habiller et de se tenir, de leur accent, locutions caractéristiques et tics de langage, ainsi que des topographies et des circonstances dans lesquelles il les rencontre habituellement. Cela développe, dans la transposition mentale de l’écosystème  – le miroir intériorisé et interprété de l’extérieur – où il évolue, une toute autre cartographie des interdépendances, beaucoup plus ancrées, terriennes autant qu’aériennes, fermes mais avec un vaste potentiel d’ouverture et de métamorphose, moins bornées que celles préfigurées par l’idéologie cadastrale (soumettre tout au recensement, au principe d’une description computationnelle, rendre tout comptabilisable et localisable dans des identités rigides, binaires et peau de chagrin).

La chaleur monte, une fine brume, comme un nuage de pollen. Les robiniers et leurs cascades de grappes fleuries épanchent lumière blanche et parfum subtil. Assis, il boit l’eau fraîche ramenée de la fontaine de Lasalle, plusieurs bidons dans la remorque arrimée au vélo. Une expédition de plusieurs heures démarrée à l’aube. Il prend son temps, gère l’effort, déguste un café en terrasse au village, fait des poses. Il s’est arrêté pour admirer les accumulations de semences au bord des chemins, dans l’herbe, ressemblant à des voies lactées posées au sol ou en germination avant de s’envoler vers l’infini céleste. Cette profusion de graines volantes puis amassées, chaque année ça le surprend et l’enchante, chaque année il les photographie avec son smartphone et les adresse à la dernière femme de sa vie (quel titre !), comme il faisait au tout début de leur relation. S’aventurant dans un talus pour atteindre un point de vue sur les lointaines estives jaunies de genêts, il s’est taillé une baguette de saule afin d’écarter ronces et orties. Elle est encore là sur ses genoux. Machinalement, il la triture et détache des lambeaux d’écorce. Le jeune bois apparaît alors blanc, humide, doux. Émouvant. Il se rappelle une lecture où l’image d’une baguette écorcée représente, pour le personnage, la conjonction entre ses désirs érotiques les plus secrets et son aspiration à une vie intérieure toujours plus enfouie dans le paysage naturel. Un trait de blancheur, vif, matériel et insaisissable, révélateur de sa mystique personnelle, naturaliste et voluptueuse. Un trait qui peut générer des ondes autant positives que destructrices. Cela l’émeut et il cherche en vain à se rappeler exactement en quelle lecture il avait ainsi retrouvé la baguette magique. Durant des heures – la notion du temps s’estompe de plus en plus dans sa retraite -, il fouille les carnets de notes où sa vie durant il a recopié, gribouillé des morceaux de textes ayant déclenché en lui des vibrations dont il reste marqué. Il finit par retrouver le passage en question. Alors que le personnage principal quitte une existence urbaine où il s’est fourvoyé et abîmé, en route vers une région qui est le berceau de sa famille et de ses premières communions avec la nature, il espère redéployer et épanouir ce qui l’émeut vraiment. Bercé dans la carriole qui le conduit à son logis, il s’abandonne à ses rêveries. « Il entrecroisa nerveusement ses doigts osseux.  « Une fille qui me laissera l’aimer, blanche comme, sous l’écorce, une baguette de saule, l’aimer au cœur d’un bois de coudrier… mousse verte… primevère… moscatelle… blancheur… » Il desserra les doigts, puis ses mains se nouèrent de nouveau, la gauche cette fois par-dessus la droite. » (p.19) 

Il se rappelle combien cette liaison entre baguette écorcée et fille à aimer l’avait comme submergé d’une émotion, oubliée, enfouie, mais qui ne l’avait jamais abandonné, elle attendait son heure. Il avait été décontenancé par l’amplitude de ce que cette évocation de la blancheur de baguette écorcée, motif qui revient scander toute la narration, soulevait en lui. De fort, de confus, de pur. Combien de fois, dans leurs jeux de gamins et adolescents, n’avaient-ils pas écorcé de fines baguettes souples, et pourquoi ? Juste pour voir ? Pour le contraste entre l’écorce et ce qu’il a en dessous, tendre, mouillé de sève, désarmé ? Au départ, ils s’appliquaient à détacher les lanières d’écorce les plus longues possibles, ils s’en servaient comme liens dans la confection de cabanes. Ensuite, il y avait une sorte d’emballement, ils s’adonnaient à cette activité pour elle-même, gratuitement, comme pris d’une sorte de fièvre sans but, maniant leurs canifs en prenant des airs virils. Une ivresse collective, virale, irradiait ensuite de ces tiges fines, nues, qu’ils agitaient comme des fleurets, comme des antennes. Ce genre d’ivresse qui s’empare des corps et esprits quand un groupe en vient à franchir un interdit. Ils couraient en tous sens, animés et conduits par les énergies occultes que les baguettes écorcées distillaient dans l’air. Tirés, conduits par des forces irrépressibles. Ils mimaient sans le savoir l’emprise d’un désir incontrôlable. Ils retrouvaient des gestes ancestraux, antérieurs à la rationalité moderne, ceux des sourciers, notamment. « Il est encore l’arbre des sourciers après avoir été celui des alchimistes et des médecins. Souple, il nous aide à découvrir, en nous et les autres, ce qu’il y a de plus profond. » (Site internet « plantes & santé »). Ils se laissaient guider jusqu’à ficher leur tige vibratile dans le sol, entre les serpents de racines exubérantes, dans l’entaille d’une vieille écorce épaisse et rugueuse, criant « à la source, à la source, de l’eau, de l’eau ». Ils célébraient l’extase du sixième sens. Puis, ils se visaient mutuellement, se touchaient, entre copains, mais vite, les sœurs des copains devenait les cibles préférées, baguettes nues sur peaux nues, « à la recherche de ce qu’il y a de plus profond » et pour quoi ils ne disposaient pas encore des mots, ni même des images, juste des pressentiments troublants. C’est en errant dans ces souvenirs de lecteur et en ressuscitant ce que la lecture de ce texte avait éveillé en lui que, tel un puissant flashback, il réalise que la nudité de la femme qui a le plus durablement secoué son imaginaire avait le goût de ces baguettes écorcées de saule ou coudrier. Et que les ébats avec elle avait la même vivacité indéchiffrable  que leurs jeux de gamins dans les bois. En regardant de façon parfois suspecte filer devant lui les jambes nues et blanches des jeunes filles, il ne succombait pas au penchant sénile pour la chair fraiche quelle qu’elle soit, mais qu’il guettait cette correspondance entre tel type de peau, de nu humain femelle, et telle fibre végétale, troublante, magique, capable de le relier aux sources multiples et polymorphes du désir, à l’enfance des premiers désirs, pas encore canalisés. Rester en contact avec les âges antérieurs.

Il replonge dans ses cahiers de note, cherchant vaguement quelque chose qui prolongerait, complèterait ce que vient d’ouvrir ces images de baguettes vibratiles. Est-ce un journal intime ? Est-ce juste un répertoire de citations ? Il rumine. Les réminiscences de lectures et les souvenirs de sa vie réelle se confondent, se répondent, s’entretissent en un même vécu. Et puis, voilà. C’est ça. Une clé pour aller encore plus profond dans la nudité, le dépouillement. Rarement, des phrases lui auront foutu une telle chair de poule. Le personnage (toujours Wolf Solent) a repéré dans le village une jeune femme d’une beauté éblouissante. Il l’emmène un jour promener dans les bois et les champs avec l’intention de la posséder (l’abuser). Pas sotte, la fille, à un moment donné, s’évanouit, disparaît, entame un jeu de cache à cache. Familière des paysage et leurs cachettes, qu’elle connaît comme sa poche, la partie est inégale. Il se résigne et attend. 

« Alors, tandis qu’il éteignait sa troisième cigarette contre une pierre calcaire, en écartant les menus bourgeons verts d’une minuscule tige de polygala, il entendit un merle qui, dans la pénombre des noisetiers, lançait des notes d’une extraordinaire et poignante pureté.

Il écouta, fasciné. L’intonation particulière du chant du merle, plus imprégné qu’aucun autre son terrestre de l’âme même de l’air et de l’eau, avait toujours pour Wolf une attirance mystérieuse. Ce  chant semblait contenir dans le domaine des sons ce que contiennent, dans le domaine de la matière, les mares pavées d’ambre et entourées de fougères scolopendre. Il semblait chargé de toute la tristesse qu’il est possible d’éprouver sans franchir la ligne subtile où elle devient désespoir. Il écoutait sous le charme, oubliant les hamadryades, les genoux de nacre de Daphné et tout le reste. » (p.102) Chair de poule de lire son chant de merle comme jamais il n’aurait pu l’exprimer, quelque chose de si particulier et de si surprenant à trouver tel quel, sublimé, chez un autre. En effet, combien d’heures n’a-t-il pas passé au jardin à écouter les merles, au sommet de l’épicéa, cachés dans l’érable, sur les cimes du bois voisin ? Comme seul remède aux fatigues, aux angoisses, au stress, aux blessures. Il les suivait avec la même attention qu’il dédiait, à une époque, aux solos de Charlie Parker, comparant les enregistrements successifs d’un même thème, s’exerçant à identifier les nuances, les différences dans le même. Les variations de l’humus d’où surgit, soudain, des trilles individualisées, individuantes. Le crépuscule s’installait au jardin et la musique des merles apaisait ses nerfs en y instillant « l’âme de l’air et de l’eau », ça anesthésiait les douleurs, il restait jusqu’à la nuit, jusqu’au dernier chant, sirotant un verre de vin, vidant la bouteille, la saveur de la boisson avec ses vestiges d’un terroir précis se mêlant à la musicalité du merle, son être entier se transformant en « mare pavée d’ambre et entourée de fougères scolopendre » (l’ivresse aidant). Et puis, surtout, en lisant ainsi avec une telle précision visionnaire la description de ce chant d’oiseau, il sait que c’est ainsi que ça chantait dans l’abandon amoureux, chair contre chair, quand il embrassait le ventre offert de sa compagne, en plein vertige perte et don de soi, avec le sentiment ambivalent d’atteindre à la fois ce qu’il désirait le plus et de l’avoir déjà perdu à peine touché, mélange d’exultation, d’accomplissement heureux, inespéré et de profonde mélancolie. 

Mais ce n’est pas tout. Wolf attend, s’abandonne à l’ivresse d’écouter le merle. Et soudain, sans aucune indication matérielle et objective, mais selon une profonde intuition, il comprend que c’est elle, c’est là qu’elle se trouve. « Soudain, sans se relever, il se redressa contre le tronc du sycomore, et ses joues hâlées s’empourprèrent. Même ses cheveux couleur d’étoupe qui avançaient sous la visière de sa casquette semblèrent conscients de son humiliation. Des ondes électriques s’y propagèrent, tandis que des gouttes de sueur coulaient sur son front jusqu’à ses sourcils froncés. Car il avait compris, dans une bouffée de honte, que le merle, c’était Gerda ! Il le compris avant d’avoir entendu un autre son que ces vocalises prolongées et vibrantes. Il le comprit d’un seul coup, avec une certitude soudaine et absolue, comme s’il avait reçu une gifle. Et puis, un instant après, elle apparut, calme et fraîche, écartant les branches de noisetier et de sureau. » (p.102) D’un coup, la jeune villageoise bonne à culbuter dans un bosquet de coudriers change de statut, devient magique et sacrée, intouchable. Quel trait de génie de faire coïncider le chant du merle avec la bouche, les lèvres, la langue, la gorge de la femme qu’il désire. Imaginer les lèvres en position de moduler modeler le chant, reproduire sa plastique sonore, incorporant dans ses organes de femme la technique du souffle ornithologique, visualiser toute la chair féminine humaine incarnant l’oiseau, son organe siffleur en exergue, voilà qui constitue un summum d’érotisme. Mais, encore une fois, polymorphe. En traquant tel potentiel de trouble chez cette femme, c’est un enchevêtrement de vies et vécus que recherche le  désir. C’est une confusion. C’est une indistinction prolixe, à partir de quoi se distille l’espoir de sortir des cases, d’échapper au cadastre, de réinventer une relation amoureuse démesurée,  encore jamais vécue. Renouer avec l’humus, zone frontière entre réserve de vivant et décomposition ultime. Une fécondité dont les finalités resteraient libres de tout déterminisme. A l’instar de ces voies lactées poudreuses, duvetteuse, palpitant au long des chemins, vacantes et à disposition (le ciel soudain à terre). Ces semences d’étoiles blanches, souvenirs de tant de douceurs échangées et perdues (se vider de son sang), la musicalité et la plasticité des phrases sur le chant du merle, la réactivation de tous les chants de merle gravés en lui depuis l’origine de son ouïe, (déjà dans le ventre ?), le reconduit vers la nudité vécue la plus bouleversante. Si, alunissant de toute sa peau amoureuse sur le ventre de sa maîtresse (sa Gerda à lui), il se sentait envahi d’un mélange détonant de joie nubile et de nostalgie sans âge, c’est que tout le corps qui s’offrait à lui, vibrant, entonnait lui-même, depuis l’ombilic et du plus profond des limbes cérébraux, le chant du merle, pour l’accueillir. S’ils se fondaient et s’augmentaient mutuellement de façon si intense, c’était réunis dans ce même chant. Ils se conjuguaient pour lancer, silencieusement, « des notes d’une extraordinaire et poignante pureté ». Sans appel. Sans attendre de réponse. Comme une fin en soi. D’où l’ivresse mélancolique dont le saturent crépuscule et répertoire des merles, au jardin, depuis leur distanciation.

L’acuité avec laquelle il jouit de la dimension polymorphe de son désir – qui fut désir de s’accomplir dans la vie, de conquérir une « belle situation », de maîtriser ses facultés intellectuelles, de développer sa force physique, de s’unir à la femme de ses rêves, et qui n’est plus que désir de voir comment ça se termine, lentement, attentif à la montée de l’humus en toutes ses cellules, attentif à cet « événement en train de se faire » à travers lui – n’est pas une faculté innée ou qui lui serait tombée dessus comme une révélation. C’est un cheminement. Probablement encouragé par son penchant pour les récits « mineurs » et de vies jugées mineures. Cela, induit par son parcours social, exfiltré des filières scolaires, déclassé et déporté vers les marges, de plus en plus sensible – rendu capable, par empathie, de reconnaître l’importance des trajets alternatifs – à ce qui grouille loin du mode majeur, « ces tendances structurelles majeures, qui assurent la reproduction massive du même » et qui ne peuvent demeurer saines et bienveillantes que si, en permanence, l’humus de toutes les formes mineures vient le régénérer de ces « variations, écarts, décalages, déphasages plus ou moins imperceptibles ou dérangeants ». (Yves Citton, Faire avec). Cette disposition s’était accrue, de plus en plus autonomisée dans ses faire, en ces périodes désespérantes où la conscience exacerbée de « la casse du siècle » avait rendu crucial en termes de dernière chance pour l’humanité la formalisation, la coalition et la viralité de nouveaux récits. 

Mais ça ne vient pas ainsi. Encore faut-il forger les savoir-faire individuels et collectifs adéquats à enclencher ces narrations salutaires. Parmi les outils qu’il a souvent mis à contribution dans ses gymnastiques mentales pour se décentrer du capitalisme et de ses droits de propriété sur tout ce que produit l’humain et le non-humain, il garde les images d’une exposition dans une galerie bruxelloise. Trois peintres réunis en une seule entité baptisée Subject Matter présentaient leurs travaux récents. L’intention était, à une époque où l’idéologie du solutionnisme par la technologie, à tous les étages de l’activité humaine, perpétue la domination destructrice de l’homme sur la biosphère, de revenir au humble et patient faire du peintre, comme lieu et instant pour reconsidérer l’état des lieux des interdépendances entre l’homme, son imaginaire, les autres, les non-humains, les devenirs fragiles, ténus que crée le partage d’expériences symboliques et de biens esthétiques. En revenant à la main, au geste premier de peindre, la main et sa prothèse-pinceau, comment cet organisme et cette exosomatisation, de l’ordre du singulière et du patrimoine collectif, projette (ou pas) un imaginaire de possibles pour contrer le blackout de la crise climatique, à la manière dont des groupes primitifs s’organisèrent pour décorer les parois de cavernes enfouies. Cela impliquait, pour le trio, de questionner le marché de l’art dont la finalité est de marchandiser, à travers des objets dont la vocation est d’être cotés en bourse, non pas seulement les œuvres, mais les imaginaire qu’elles inspirent. La prise de position s’illustrait, physiquement, dès l’accrochage. L’espace d’exposition n’avait pas été divisé en trois parties où chaque peintre aurait montré son travail de façon distincte, en entité se suffisant à elle-même. Les œuvres étaient mélangées, bord à bord, il était impossible de les regarder sans voir leurs contenus s’interpeller, passer d’une toile à l’autre, voyager. Déteindre sur les autres, se teindre des ondes des autres. Les styles, quant à eux, aux caractères bien affirmés, empêchaient d’embrouiller l’identification. La mise en correspondance, par l’accrochage, des différences et similitudes, faisant ressortir les convergences autant que les inaliénables différences, créait dans l’interprétation et la production neuronale de subjectivité du visiteur des œuvres hybrides, immatérielles, une respiration incommensurable échappant à l’économie galeriste. Celle-ci pouvait bien vendre des pièves individualisées, il lui était impossible de monnayer ce que la mise en correspondance de l’ensemble de ces pièces, via un dispositif pour rendre visible de l’oeuvre au-delà de l’œuvre, avait généré, éphémèrement, comme potentiel imaginaire autre, « mineur ». La mise en scène des toiles des trois peintres, plutôt que de montrer le résultat d’un travail achevé, constituait une matrice par laquelle, dans l’exposition même, les peintures continuaient à travailler, à évoluer selon leur humus originel et la lumière et la chaleur venant l’activer, dans une « fidélité à l’événement en train de se faire, à la « pré-accélération » en train de prendre force, à la vie en train de se vivre, c’est-à-dire à ce qui, au sein de l’expérience, excède les normes, étalons, attentes, cadrages qui la structurent par avance. » (Citton, 82) L’expérience de cet « en train de se faire » dans la galerie, cette après-midi ensoleillée, l’image conservée dans sa mémoire de toiles groupées en constellations ouvertes, se transformèrent en outil, en lexiques pour persévérer vers un nouveau récit de sa vie. Au même titre que les innombrables gravures en ses sillons de chants de merle semblables et tous différents (faisant collection dans l’ensemble des sons mis en mémoire). Au même titre que les innombrables satellites textuels, littéraires, mis sur orbite lors de ses lectures dans son cosmos personnel, intérieur, comme autant d’autres existences vécues aussi réellement que sa biographie authentifiée. L’un d’eux, du reste, peignait des paysages intérieurs. Pas des état d’âmes abstraits. Mais l’intérieur de la matière même, organique, inorganique. Particulièrement, ce que l’on qualifie de « matière inerte », en y soulignant, agissant, au travail, l’importance de géométries chaotiques (résolument non euclidiennes, non computationnelles), des foisonnements anarchistes, des jungles de bactéries-pigments rétives à toute nosographie, des engrenages et des levures essentielles, insoupçonnés, des pièces techniques orphelines, sidérales. Voilà, c’est ce désordre qui fait tenir l’apparence ordonnée édifiée par l’humain, de là, viennent les ondes de survie. Un autre revisite une iconographie bien répertoriée, une image champêtre avec meules de foin, des nuages nus sur ciel bleu, seuls ou avec lampadaire rouillé, la course d’une silhouette désarticulée sur fond de feux d’artifices guerriers, des fragments de nature mortes. Mais la surface – là où l’image se révèle, là où se pose le regard pour la recueillir en son système nerveux – est criblée d’impacts réguliers, quadrillés, violents. Des trous, des points aveugles par où, à travers l’image-surface, ce qui est représenté phagocyte l’œil, l’attire dans sa matière, sa face cachée. Des stigmates dont certains saignent de couleurs. Chaque toile ainsi ravagée d’une rafale de coups suggère l’état compliqué d’un monde saturé de visuels, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à vider de sens la moindre iconographie. Montrer une chose et, en même temps, montrer la cécité virale qui empêche de regarder (à l’instar de ces appareils photographiques où le photographe n’a plus besoin de regarder et d’ajuster quoi que ce soit, l’IA s’en charge). Cette sauvagerie restitue aux images, curieusement, une nouvelle spontanéité, comme s’il lui était permis, à nouveau, de surgir, de perturber le regard, de tromper les attentes, de se faufiler là où on ne les attendait pas, depuis des horizons à décrypter. Le troisième s’est engagé dans la réalisation d’un lexique paysager. Ce sont des paysages archétypes du genre, selon l’histoire de l’art, ou selon des fragments de campagnes – végétations et minéraux hirsutes, broussailles anonymes, lueurs râpées de lisière, façade blanche sous les frondaisons noires -, qui cristallisent ce qu’il reste des lieux de l’enfance. Dans l’un comme l’autre cas, ce sont des paradis perdus – ces montagnes et lacs d’altitude n’existent quasiment plus dans cette inhospitalité romantique, on ne retrouve jamais les paysages de son enfance, on les mâchonne par les racines, le plus longtemps possible. Avec un mélange d’angoisse occidentale et de patience orientale – qui aboutit dans la patte, dans la matière, à du lisse finement heurté, zen et chaotique à la fois, mélancolique et silencieusement explosif (ou implosif), le peintre se perd dans chacune de ces images perdues. Entre figuratif et calligraphie. Couche après couche. Au fil des années. D’abord, juste une topographie fantomatique. Peu à peu, elle se révèle, prend consistance, peu à peu, jusqu’à outrance. Évidemment, chaque peintre peut se regarder isolément, ça fonctionne. Mais la conjonction, le fait que les ligne de fuite que chacun trace et propose, s’entretissent au loin, quelque part, entraînant dans leur iconographie toutes les surfaces et objets environnant (ce que donne à voir une publication accompagnant l’exposition, grille de lecture strictement visuelle, sans mot), donnait à l’ensemble une force inaccoutumée. C’est quelque chose de cette conjonction qui se transforma en lui en outil pour soutenir les recherches d’autres récits, pour se rapprocher et amadouer l’humus qui le gagne de plus en plus, peu à peu, au fil des années. Un outil qui l’accompagne à jamais.

Pierre Hemptinne

Corps laineux, clito et pages-miroirs

Fil narratif tissant : souvenirs d’œuvres de Caroline Achaintre – Catherine Malabou, Le plaisir effacé. Clitoris et pensée, Rivages 2020 – gelée de coing – Ola Tokarczuk, Sur les ossements des morts, Libretto 2020 – Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001 – Œuvres de Joao Freitas, Marc Bluchy, Serena Fineschi, Elise Peroi, Roger Remacle…

Le vieil ordinateur a bien voulu, encore une fois, s’allumer, malgré son obsolescence avancée. Vrombissant, chauffant. Dans la fraîche clarté laiteuse et cristalline du printemps que forent les trajectoires précoces et erratiques de bourdons, il y parcourt les milliers de photos prises « face aux œuvres » au cours des trente dernières années. Son attention est flottante, autant balayant le paysage que butinant les images qui défilent, dans un sens puis dans l’autre, lentement ou en accéléré, à la manière dont on cherche des indices de « quelque chose » dans un ensemble de prises de vues qui pourraient avoir capté, de façon fortuite, des informations sur « ce qui s’est passé ». La plupart du temps, il est devenu incapable d’attribuer les œuvres photographiées à des noms d’artistes. Tout s’est transformé en motifs abstraits. Mais il reconnaît, parfois après un effort de mémoire conséquent, que toutes ces images renvoient à des expériences esthétiques qu’il a réellement vécues et lui tapissent l’intérieur. Humus. Dans le déroulé automatique – un peu machinal, lié au moment de la journée où l’organisme peine à se réveiller pour de bon, à rassembler ses esprits et, avec l’âge, chaque jour il lui devient difficile de revenir entier à l’état de veille, chaque fois, un petit bout est abandonnée à la nuit, à la petite mort -, un certain motif hirsute, sauvage, retient peu à peu son attention. Des créations qu’il a croisées plusieurs fois, à plusieurs années d’intervalles, en des géographies différentes, Montpellier, Paris, Bruxelles – le logiciel archive les photos avec dates et localisations et lui rappelle ainsi ces multiples occurrences  – mais évoquant tout autant des formes croisées en-dehors du monde de l’art, dans les champs avec ses pailles, ses foins et ses épouvantails, dans les forêts habitées de silhouettes suggestives, dans les fièvres amoureuses, charnelles et spirituelles. 

Des ruissellements de laine, à même les murs de la galerie, presque incongrus, presque insurrections contre l’espace rituel mondain de l’art contemporain, un affleurement de peaux et pilosités sauvages emmêlées, comme un clapotement d’eau d’écume et algues dans certains trous de roche, lors des marées montantes. Cela ressemble aussi à des trophées, des fourrures non identifiées, dont il est impossible d’identifier l’appartenance à un corps, à une espèce, à un vivant, et pourtant là, manifestant la force de silhouettes animales. De ces ombres que l’on voit courir au loin entre les arbres, au clair de lune, qui font frémir, « ais-je bien vu ? ». Des dépouilles d’abominables et sympathiques créatures des cavernes, d’ermites des bois profonds. Défroques étalées au mur, comme dans cuir et fourrures dans un atelier de tanneur, toujours animées des êtres qui s’en couvraient pour, semblables à nous, mais dans des cosmologies parallèles, continuer à danser autour de grands feux inextinguibles, au fond de clairières inatteignables, leurs ombres continuant à tourner furtivement dans nos imaginaires. De vastes encoignures de mousses et lichens, des flaques d’émulsions végétales et minérales. Des traits, des découpes, des trous laissent deviner, tapies dans les touffes, l’existence d’un visage, une identité qui observe d’entre les fils et les touffes. De la même manière que les arbres, les branches, les roches, les talus s’animent, certaines heures, de traits anthropomorphes. Cela évoque les tapis épais de ses lointaines maisons de famille où il jouait, se roulait, trouvant enfouis parmi les motifs géométriques des portes dérobées vers des mondes où s’échapper, se soustraire au réel, disparaître du contrôle des adultes, sol mousseux où il enfouissait le visage. Cela convoque ensuite, par rebonds, les souvenirs des manières dont se lover, s’enrouler, se disperser entre les bras de son amante, contre sa nudité, se frotter de toutes parts à ses formes fermes et liquides, là et l’emportant ailleurs – le décentrant -, se dérobant et le dérobant à son réel, non pas pour la stricte excitation corporelle, frontière soudaine érigée aux limites extrêmes de son corps avec la possibilité de migrer en d’autres entités, mais parce que le principe vivant de cette femme – son métabolisme, le fait qu’elle était ce brassage de tout ce qui entretenait son souffle de vie, ses interdépendances hétérogènes très riches – engendrait sans discontinuer un imaginaire de métamorphoses dynamiques entre animaux, humains, plantes, cailloux, terre, objets, traces accumulées de la vie sur terre, via ce qu’en saisissent l’oralité sans début ni fin, les encyclopédies et leurs stratégies narratives systématiques, les livres de contes au fil des siècles. Un imaginaire qu’elle racontait, dessinait, écrivait, exportait en lui. Son corps laineux aussi, lianes de cheveux sans racines ni pointes, ondes souples du milieu, filant, vif argent et serpents, sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, recouvrant l’abîme brillant où il souhaitait choir, vers l’inconnu précédé des broussailles entretenues des aisselles et du bas-ventre, rases et drues, florales animales. Les vastes sculptures tissées, à la fois très élaborée et très sommaires, évidentes et fuyantes, fortes et inconsistantes, fabriquées autant que trouvées, lui parlent comme autant de doudous dont s’envelopper pour sentir palpiter tout ce qui échappe, rassembler le poids de l’épars, la force de l’enfoui. Ce qui file. A tel point que dans ces anatomies laineuses – quand il s’en approche, il voit plus qu’une profondeur turbulente de crinière – il renoue avec le point de surprise originaire – en plus diffus, « laineux » précisément – quand, au plus près de «l’origine du monde » que lui révélait sa première amoureuse à la manière d’un livre inépuisable, conditionné par des siècles de discours masculins sur le manque et l’absence caractérisant le sexe féminin, il était, en quelque sorte surpris par la consistance ramifiée, complexe, déroutante, pleine de personnalité charnelle, pas du tout un trou standard ! Un entrejambe paysage plutôt que troué, comme l’écrivit lamentablement un fameux philosophe existentiel, un paysage infini où, si il y a manque et absence, c’est de ne pas correspondre aux description et assignations patriarcales, culture et tradition qui empêchèrent la pensée du plaisir, et les cheminements y conduisant, de seulement prendre en compte la jouissance féminine et ce qu’elle déclenche comme pensée de soi et d’autres, se trouvant alors face à cette étendue s’imaginant que devait s’y produire un désir en miroir du sien et sentant, immédiatement, que quelque chose clochait, sans pouvoir discerner de quoi il retournait (sans « être équipé pour » dirait-on de façon pédante, mais intéressante). De manière non voulue, inconsciente, se trouvant l’héritier d’un savoir sur le sexe et le plaisir ayant occulté les liaisons entre organes sexuels féminins, capacités cognitives et production du symbolique, savoir incorporé à son insu, incluant les mécanismes et stéréotypes qui servent à nier chez la femme la possibilité d’une identité spécifique du plaisir, déterminé par ses expériences et ses organes. Jean-Paul Sartre, évoqué par Catherine Malabou dans son ouvrage « Le plaisir effacé. Clitoris et pensée » : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante : c’est un appel d’être, comme d’ailleurs tous les trous, affirme Sartre ; en soi la femme appelle une chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d’être par pénétration et dilution. Et inversement la femme sent sa condition comme un appel, précisément parce qu’elle est « trouée ». » Et puis Lacan, noyant le poisson dans son phallus, et donnant ses consignes à Dolto chargée de s’exprimer, lors d’un congrès psy,  sur la sexualité féminine : « Pas de deuxième sexe, pas de parole spécifiquement féminine, rien à dire du clitoris et du vagin, suprématie du phallus : tel est le carcan dans lequel, d’emblée, Dolto est prises. » (p.58)) Discours masculin dont les cellules se propagent spontanément dans tous les organismes mâles, programmés dès lors à reproduire ces affabulations dans leur métabolisme et perpétuer les privilèges d’une position avantageuse.

Les vastes masques pubiens, à la fois informes et individualisés (ils portent tous un prénom), tantôt bienveillants, tantôt inquiétants, moquent en un carnaval goguenard tous les préjugés et théories brutales conduisant à croire et faire croire que : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante ». Ces choses bien fournies, denses, consistantes, avec leur part indéfinissable et incurablement énigmatique, se réapproprient l’obscène et la béance. 

Cela mais aussi, au-delà, ces silhouettes laineuses, résurgentes, sorcières ruisselantes, parures de deuil dont se couvrir pour rejoindre ses morts, que peigne le chagrin définitif avec certaine grâce, voire un réconfort paradoxal, du genre que l’on peut éprouver, lors de certaines funérailles du fait des mouvements et déplacements, autour de la tombe, de ce qui frémit à la surface du groupe (à peine, juste là, groggy) rassemblé pour l’ultime adieu, pareil à une brise ridant une eau d’étang, recueillant ce qui ne s’éteindra pas du défunt, le dernier souffle continuant à inspirer et à vivre dans ceux et celles qui l’aimaient. Ainsi ce qu’il relut, le soir où il apprit la mort de Philippe Jaccottet, une description de l’enterrement du poète André du Bouchet à Truinas, dans une « absence totale de cérémonial », ce qui, écrit-il, fait « même apparaître du désordre, du désarroi, un sorte de gaucherie devant la mort. » Quelque chose de « sauvage » en définissant ainsi le sauvage : «ce qui est tout au fond, le sans apprêt, l’assise retrouvée, le sol sur lequel on ne vacille pas ». Il se souvint que, ce soir-là, le peu de temps entre les retrouvailles avec les créatures de Caroline Achaintre et la relecture de ce passage de Jaccottet suscita et cristallisa un jeu de correspondances très denses, cruciales.C’est bien ce sauvage là qu’il sentait tapi dans les esprits laineux l’invitant à se laisser désarmer, s’abandonner aux plaisirs cachés, à rebrousse-poil, du désordre, du désarroi, de la gaucherie. Cette gaucherie propre aux rêvasseries enfantines sur tapis. Il se souvient qu’aux funérailles de son père, elles-aussi sans cérémonial dans le cimetière villageois, sans pierre tombale spécifiquement assignée, dans l’effort pour ne pas désespérer et rester digne de celui qui croyait avant tout au vivant, grâce aux échanges informels avec les proches et à l’intensité des souvenirs heureux qui remontait dans les larmes, il avait aussi exactement ressenti ceci, comme un dernier don du défunt : « Tout était avivé, ce matin-là : la sensation de la réalité du monde, de la merveilleuse réalité du monde dans un moment de rencontre des contraires ; et le sentiment de la chaleur humaine, d’une, oui, je le répète , d’une « noblesse d’âme » qui rayonnait dedans et dehors, sous le ciel de neige comme sous le toit de la maison. » Ce sentiment d’un réel éclairé et avivé, préparé par un « ballet » silencieux et informel autour du cercueil, reliant la couleur du ciel, un bout de nature, les corps en présence, leur côté « interdit », ces mouvements spécifiques des humains au cimetière, les pas alentis et précautionneux, le besoin de sentir ce qui relie toutes ces présences. « Le froid, la boue, les rochers éboulés, le verger en fleurs ; mais aussi ces deux chevaux couleur de bois, immobiles ; et les gens qui marchaient là, et ce sentiment naïf qu’ils étaient tous des amis, ou auraient dû l’être, à cause d’une aimantation commune qui les orientait vers la fosse, et vers la maison. Et cet autre sentiment, en moi du moins, encore plus étrange, qu’il n’y avait pas de vide, pas d’absence, que le cercueil seul était vide, en quelque sorte. Je vais même risquer ceci qu’il n’y avait pas exactement de tristesse, en moi du moins ; une émotion à la fois très calme et très intense, mais pas de déchirement, pas de révolte. (Je suis bien obligé de dire, comme j’ai toujours essayé de le faire, ce que moi j’ai ressenti : rien d’autre.) » (p.1297)

Les images défilent toujours sur l’ordinateur, aléatoirement. L’appétit s’est déclaré – signe que tout son organisme est enfin pleinement revenu à l’état de veille -, il s’est tranché une épaisse tartine et a déniché au fond d’un frigo, un ultime pot de gelée, mordorée, souvenir d’un arbre totem de son ancien jardin, quitté depuis. Sans doute le nouveau propriétaire l’a-t-il abattu pour ranger plus de voitures. Pincement au cœur. C’est un gros bocal rempli d’ambre souple. Il s’étonne de la découvrir aussi bien conservée, intacte, jeune, évoquant une part échappée de lui-même et transformée en une substance immortelle, immatérielle. Sa couleur, sa luminosité mélancolique, ses parfums discrets et subtils conservent le temps long des échanges avec l’arbre, au long des cycles saisonniers, la contemplation des bourgeons, feuilles, fleurs, esquisses de fruits, coings lourds, peaux jaunes et duveteuses, les tailles, le ramassage des feuilles mortes ; la première apparition d’un cognassier, dans son enfance, superbe, immense, cachant le mystère des fruits parfaits et incomestibles au fond d’un verger abandonné, sauvage ; l’explication venue bien plus tard en lisant la description de l’arbre fleuri dans la posée de Jaccottet ; le film de Victor Erice, El Sol Del Membrillo, l’achat et la plantation de « son » cognassier , sa croissance ; la préparation annuelle de la gelée, fruits découpés, marmite, cuisson, macération, les mains pressant le linge d’où suinte le jus, la pulpe récoltée pour la pâte de fruits, la cuillère en bois creusant un vortex dans le liquide où fond le sucre, les fumigations lors de l’ébullition agitant d’innombrables besoins inassouvis de quiétudes odorantes, la louche pour remplir les bocaux ébouillantés, la joie quand la gelée tombée sur le plan de travail « prend » instantanément… La liste de ce qu’évoquent l’arôme et la couleur de la gelée pourrait être interminable, à la manière des descriptions de territoire selon l’approche de Bruno Latour. Tous ces gestes répétés au fil des ans, chaque automne, toutes les images et sensations accompagnant ce temps des confitures de coings, pris dans l’ambre redécouverte. Plus exactement, quelque chose hors du temps, le « penser à rien » que rendaient possible la compagnie de l’arbre (et ses visiteurs réguliers, les oiseaux, les insectes, les parasites), la transformation des fruits immangeables en nectar à tartiner grâce aux gestes jamais assurés, endossés maladroitement, imitant manières de faire observées quand sa mère s’activait aux fourneaux, sa grand-mère ou sa tante…L’ambre matérialise dans le bocal tous ces « hors du temps », moments d’échappatoires, apnée de l’imaginaire, immersion en un vide régénérateur immanent, substantifique moelle de sa vie intérieure. « Pour les gens de mon âge, les lieux qu’ils ont aimé, auxquels ils ont appartenu, n’existent plus. Les endroits préférés de leur enfance et de leur jeunesse, les villages où ils passaient leurs vacances, les parcs aux bancs inconfortables où fleurissaient leurs premières amours, les villes d’antan, les cafés, les maisons… Tout cela n’existe plus. (…) Je n’ai plus d’endroit où retourner. » (O.Tokarcyuk, « Sur les ossements des morts ») D’où le replis sur sa terrasse-radeau surfant sur la canopée de ses vies car, enfin, ce n’est jamais « une » vie, c’est d’emblée un flux de vies multiples dont soi-même on se trouve être un brin.

Tandis qu’il mord dans le pain couvert de gelée et trempé dans le café, il revient à ses pensées matinales et se dit qu’une des sensations décrites par Jaccottet dans cette scène d’enterrement, n’a cessé de l’accompagner, de vibrer au coin de toutes ses sensations, depuis au moins la réelle découverte de la mort. Moment difficile à dater. Il s’agit du « sentiment d’un réel éclairé et avivé, préparé par un « ballet » silencieux et informel » que le poète situe entre les personnes rassemblées près de la tombe, mais qu’il peut transposer entre lui et les choses environnantes, proches, son présent et les images du passé, sa chair et celle des absentes. Une légère palpitation constante correspondant aux flux du sablier, dans un sens, dans un autre, ses pensées obsessionnelles, les idées et traces sans cesse remuées, auscultées, questionnées, toujours plus vivaces. Avec toujours le sentiment de la perte, d’être en train de creuser la séparation entre lui et ce qu’il aime, d’un deuil s’exprimant dans les gestes les plus ténus, ordinaires. A quoi ça tient ? A quoi je tiens encore ? Cela le conduit à affectionner un genre d’oeuvres qui lui parlent de ça, qui lui montrent la réalité de ses tissus sensibles, intérieurs, où s’échangent et s’agrègent tout ce que charrie le vivant cellulaire qu’il est capable de capter et ce qui, de cet incorporé en lui, est transformé en chaire symbolique, matière première brute des idées, pensées, créations, rêves, croquis, poèmes à venir, dès lors en gestation indéfinie. Des tissus où toutes les traces exposent leur effritement, écaillement, mis en mémoire, en attendant d’être récupérées, fortuitement, et de resurgir dans une conversation, l’interprétation d’un songe ou d’une peinture, l’écriture d’une lettre, une réflexion distraite… Même quand la surface, macérée dans le vide, semble redevenue presque vierge, transparente. Tels les papiers récoltés et transformés de Joao Freitas, affiches, feuilles de journaux, enveloppes, emballages, linges altérés par la pluie, le soleil, les poussières. Ils ont leur histoire, leur consistance propre. Ils ont appartenus à d’autres personnes, gardent la trace des usages dont ils furent l’objet, de ce qui leur furent confié puis déçu et retiré, ont glissé dans les dimensions de l’inutile, voies de garages où s’amorcent les processus de décomposition. Puis, ils ont pris, comme des buvards l’influence des éléments, de la météo, du temps qui passe, des humeurs cosmologiques. Ils ont changé de teinte dans l’oubli, perdus leurs pigments, gagné des auréoles (discrètes, elles-aussi décolorées). Ils sont imprégnés d’une esthétique d’abandon et de « messages d’au-delà » sans origine ni destination. Revenus du néant, signes épars flottant après un naufrage inexplicable. Là. L’artiste les reprend, met en évidence les trames et dessins estompés qui s’y sont révélés (la part sensible de tout papier qui capte et réagit aux humeurs atmosphériques), gratte, déchire, découpe, ajoute l’un ou l’autre trait d’encre ou de crayon. Il s’y efface aussi, en quelque sorte, ses interventions presque imperceptibles, jeu avec l’invisible. Et ainsi, les « dégâts du temps » ont un jour commencé à se marquer à la surface de ses souvenirs. Il a d’abord paniqué. A présent, yeux mi-clos, il aspire à ce qu’intérieurement, la moindre archive de ce qu’il a traversé et vécu soit altérée de la sorte. Non pas détruite, mais devenue indéchiffrable. Il les ramassera en pensée à la manière de papiers emportés par le vent et trempés, maculés, séchés. Ce qui était consigné – mots, images, sons – n’y sera plus directement détectable. Mais toujours « ressentis » comme ces objets dans les rêves qui ne ressemblent à rien de connu et dont on sait pourtant de quoi ils parlent et qui se cache derrière l’indescriptible ainsi que le message qu’ils s’évertuent à nous faire passer. Mutiques et éloquents. Des feuillets couverts d’une granularité aux nuances infinies, des plus radieuses aux plus sombres et étouffantes, des plus solitaires aux plus envahies par toutes sortes d’autres existences. Il les examinerait comme on questionne les résidus oniriques. Sa vie n’aurait-elle été qu’un songe, n’en resterait-il qu’une accumulation d’impressions ne permettant pas de départager le réel de l’irréel ? Il jouerait avec ces tissus flottants comme cette artiste maniant avec art le métier à tisser, tramant les failles, les accidents, les oublis, les  résurgences, composant le sous-bois infini de la pensée. Il se dit qu’alors, il trouverait une paix substantielle, stable et durable. 

Pour se représenter le nouveau stade de sa situation biochimique et les échanges qui seraient désormais les siens avec tout ce qui l’entoure – ainsi qu’avec l’épaisseur insaisissable de son humus mémoriel -, il s’attarde aux photos retrouvées de feuilles blanches où Marc Buchy à « impressionné » – sculpté -, ses apprentissages d’une langue indigène en voie de disparition. Ne sera-t-il pas toujours occupé à cherche sa langue pour exprimer ce qu’il est, pour exister, mais de plus en plus proche de l’extinction, le seul à se comprendre  (à écrire la langue de son intimité)? Et encore ces autres pages-miroir où une jeune artiste, Serena Fineschi, a gravé des morsures. Mordre la page blanche, aura-t-il fait autre chose, pour marquer ces lisières vives quoique incertaines où « il peut arriver que s’entretissent le visible et l’invisible, les choses de la nature, les bêtes, les êtres humains, vivants et morts, et leurs paroles, anciennes ou nouvelles, ainsi que le chagrin et une espèce de joie. Alors, ayant frôlé du plus intime de soi, si fragile qu’on puisse être, si débile qu’on puisse devenir, quelque chose qui ressemble tant au plus intime du mystère de l’être, comment l’oublier, comment le taire ? » (Ph. Jaccottet) Mordre la page blanche – comme quelques fois on se griffe ou se mord, sous l’effet d’une émotion trop forte, marquant l’épiderme de dessins éphémères d’où le sang s’est retiré – -aura-t-il fait autre chose ?

Pierre Hemptinne

Brouillards et charpies dedans dehors

Fil fictionnel tissé à partir de : Anna Lowenhaupt Tsing, Friction. Délires et faux-semblants de la globalité. Les empêcheurs de penser en rond 2020 – Aurélie Vink, points sèches au Prix de la Gravure/centre de la gravure à La Louvière – Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie, L’Asymétrie 2020 – Tom Sachs, Rituals, galerie Thaddaeus Ropac – Abraham Cruzvillegas, Chantal Crousel – Christian Boltanski, Les linges, Marian Goodman – des rencontres avec le brouillard, des souvenirs

Il se relocalise sur la terrasse, après s’être dissout, dispersé de longues heures dans le brouillard glacé, tignasse argentée, pommettes cuisantes, doigts gourds. Il jette dans le brasero quelques poignées de pommes de pin, puisée à même la récolte de l’été entassée en pyramide. Puis du petit bois, quelques planches de palettes récupérées dans une décharge, qu’il scie à la main, une heure ou deux tous les jours (il y en a une avalanche derrière la maison). Enfin, des bûchettes. Les flammes hautes crépitent, lumière, chaleur. Il s’enveloppe d’un vieux plaid – souvenir de ces cafés où il s’installaient à l’extérieur en hiver pour passer au crible de leurs radars sensibles, sons, images, physionomies des passants et passantes – et retourne face au paysage, plutôt son absence, son engloutissement. Tout a disparu, silencieux, le moindre son étouffé par l’étoupe gazeuse. Un immense glacier bouche la vue, compacte et volatile. Il déferle lentement, stagne, reflue, reprend son flux. La température est proche de zéro, le brouillard givrant, de temps en temps, se déchire sur des végétations brillantes, livides et scintillantes, cadaféériques, graminées et ombellifères pétrifiées, serties de cristaux blancs électriques. Ce défilé laiteux le fascine, la matière même où, tant de fois il a souhaité se perdre, lentement, sans douleur, tout oublier, et qui ressemble tellement au blanc/silence ouateux qui le gagne peu à peu, à l’intérieur. Sans doute d’y avoir souvent été plongé au fil de sa vie, d’avoir pénétré de nombreux brouillards, métaphoriques ou météorologiques, de les avoir absorbé. Une fois, avec sa première petite amie, perdus en campagne, la voiture bloquée sur la route, dans un sarcophage compact de vapeur livide. Il était sorti, pour marcher à côté de la voiture, essayant de guider la conductrice roulant au pas. Une autre où il grimpait une petite route dans la forêt, arrivant au sommet, les bancs de brouillard se faisaient plus dense entre les troncs, mais les rayons de soleil traversaient encore les brumes. Puis, après le col, il bascula de l’autre côté dans une purée de pois tenace. Il ne reconnaissait plus les routes pourtant familières, désorienté, de plus en plus perdu. Il pédalait énergiquement, espérant qu’il s’agissait d’un phénomène local, mais au fil des minutes et des heures, la masse grise l’enfumait toujours plus, sans début ni fin. Il avait beau faire, ses muscles s’inhibaient face au mur aussi mouvant et fluide fût-il. Son haleine se fondait dans les volutes brumeuses qu’il inhalait ensuite dans l’effort et la concentration, bouche ouverte. Arrêté à un carrefour pour vérifier la direction à prendre, il constata que les verres de ses lunettes étaient couverts d’une fine pellicule de glace, ainsi que la chaîne, le dérailleur, le cadre, les freins, le guidon. Il repartit, excité, exalté et stressé sur son vélo désormais de carbone et cristal, vigilant au moindre bruit, la moindre ombre, tendu et heureux dans cet élément imprévu, extraordinaire, ne souhaitant finalement plus en sortir, faisant corps avec lui, poreux. 

A présent sur sa terrasse, il observe un tourbillon se former au sein des laitances aériennes, qui se dissipent quelques secondes, très localement, le temps de laisser voir le passage qu’il a cisaillé patiemment dans le roncier bordant la forêt. Il avait crû longtemps être le seul à avoir pratiqué un tel accès aux sous-bois. Mais au cours de ses nombreuses échappées sur les routes cévenoles, il avait reconnu de semblables trouées discrètes, manifestement pas le fait d’animaux, portant la trace de la main outillée, artisanalement, de l’humain. Et de fait, ils étaient nombreux à passer du temps dans la forêt, sans jamais se trouver face à face, juste des silhouettes furtives, chacune selon des cartographies particulières, individualisées (voire idiosyncrasiques, chaque cartographie correspondant au passage à l’acte de métabolismes spécifiques entre ces gens, leur manière de vivre, leurs environnements). Ils elles se déplaçaient pour ramasser du bois mort, chercher des champignons, récolter des plantes médicinales ou comestibles, remplir un bidon à une source cachée, ramasser des baies, rassembler un fagot de joncs à tisser, bourrer un sac de châtaignes, photographie la faune ou la flore. Il crût reconnaître une fois le cuistot d’une auberge de montagne qui distillait d’excellentes liqueurs, « avec l’eau du Rieutord, monsieur, ça se boit comme de l’eau ». 

Il avait aussi repéré d’étranges installations essaimées au long de sentes particulières (dues au passage répété, rituel, d’un même individu, frontières entre son intériorité singulière et l’organisme sylvestre). Des formes énigmatiques de lierre avaient attiré son attention, érigées aux abords de clairières, près de certains gués, aux croisements de sentiers embroussaillés. En les fouillant, il avait mis à jour, sous le tissage de lianes, un assemblage hétéroclite de matériaux  industriels périmés et naturels, le tout faisant signe. Par exemple un électroménager hors d’usage, une branche morte tailladée, quelques pierres, des écorces, des feuilles, parfois une dépouille animale, des parties de squelettes blanchies, les restes calcinés d’une couverture de bouquin. Il en compris l’origine en surprenant quelques fois, au loin, un forestier errer entre les troncsencombré soit d’une chaise de bureau branlante, une vieille télé crevée, de vieux bidons de produis industriels., un frigobox éraillé, un micro-ondes décarcassé. Rebuts dont il débarrassait son logis ou bien ordures ramassées au bord des routes, dans des décharges sauvages. Il vaquait comme si l’objet était une forme de compagnie à qui il faisait prendre l’air, cherchant l’endroit le plus propice pour le poser, l’installer. Une fois qu’il avait senti l’emplacement adéquat, il y déposait sa charge, s’installait dans l’herbe ou les feuilles mortes, se reposait, pique-niquait, puis disparaissait, laissant l’objet nu dans la forêt. Ce n’est que lors de ses passages suivants qu’il y agrégeait – superposition, juxtaposition, intrication –  d’autres éléments directement issus de la forêt, ramassés lors de ses promenades, transformant la chose simple en assemblée composite. Le processus complet pouvait s’étaler en semaines, en mois, voire en années. Lenteur. Tout récemment, il l’avait vu transbahuter un vieux broyeur de jardin, métallique, peinture jaune écaillée, vestige des années 90. Il l’avait installé en retrait d’un promontoire rocheux. Par étapes aléatoires, le déchet vécu sa mue en sculpture. Les trois pieds chromés ont été détachés pour dessiner un triangle à même le terreau. Au centre, une petite colonne de pierres sèches ramenées de la rivière (une ou deux pierres à la fois, de temps en temps), puis de la terre ramassée aux alentours sous les feuilles, apportée là à mains nues. Sur ce piédestal bancal, le corps du broyeur (avec encore un bout de câble électrique, fiché dans la prise, pendant comme une queue animale). Dans l’embouchure de l’appareil, un faisceau de fines perches coupées dans les taillis. Et au pied, quelques pousses de lierre sauvage transplantées et de haricots grimpants. Manifestement, cet habitant perpétuait cette activité depuis des années, transformant naturellement la forêt en exposition de land art spontané, chaque pièce pouvant être éloignée l’une de l’autre de nombreux kilomètres, rendant difficile d’établir un lien entre elles (d’autant que la végétation les rendait peu à peu invisibles). L’élucidation du mystère des formes bizarres, cachées par le lierre, s’effectua sur un temps long, par petites touches et succession de hasards. Cela lui rappelait le travail de certains artistes interprétant et détournant le principe du totem, comme Tom Sachs dont il avait vu Rituals, en galerie, en pleine pandémie. Dans le brouillard généré par la gestion politique du Covid-19, ces balises rituelles, revisitant l’histoire de nos aliénations à travers certains objets emblématiques du quotidien domestique, permettant ainsi de s’en désenvoûter, aidaient à prier pour un « après » meilleur (sans illusion). Dans l’espace blanc, les totems ressemblaient aux ex voto d’une chapelle ardente. Un, surtout, s’est gravé en lui, avec, posée sur un socle ouvragé de contreplaqué – où l’on verrait bien briller le genre de coupe kitsch qui célèbre les victoires de compétitions farfelues, de kermesse -, une manne à linge typique, évoquant le travail non-rémunéré de la femme, mais tout autant suggérant la nasse sexuelle femelle qu’une antenne parabolique captant les phéromones du cosmos, image ambivalente de force et d’assujettissement. Pour l’artiste, « le panier à linge devient le symbole de la zone grise entre le public et le privé que l’on peut observer dans les laveries automatiques, où les rituels banals mais intimes de la vie quotidienne sont exécutés dans un espace partagé devenu intrinsèque au paysage culturel de la ville », un objet-satellite par lequel des vécus, des valeurs matérielles et symboliques sont transvasées d’un monde à l’autre, via notamment la fonction industrielle, automatisée, d’entretien du linge (les communs du lavoir). 

Quand il décida d’en savoir un peu plus sur ce personnage qui récupérait les déchets consuméristes balancés dans la nature et les transformait en sculptures parties prenantes du paysage social-naturel, il pratiqua l’affût comme quand on souhaite installer une certaine familiarité avec un animal isolé ou un groupe (une famille sanglier). Il arriva qu’il croise le bonhomme sur un chemin, qu’il l’aperçoive au marché ou au bistrot et qu’ils s’échangent l’amorce d’un vague signe de reconnaissance. Peut-être finiraient-ils par faire œuvre commune ? L’observer transporter les objets trouvés lui rappelaient aussi la pratique d’un autre artiste, il mit du temps à en retrouver la trace dans ses archives désordonnées, Abraham Cruzvillegas. Il avait vu de lui, en galerie toujours, d’étranges sculptures à la limite de l’inconsistance – de cette inconsistance qui consiste, comme aurait pu dire B. Stiegler -, plutôt des mobiles déséquilibrés, bancals. Lui aussi travaillait à partir de « restes », d’ustensiles inutilisables, dépareillés, mais ramassés sur les trottoirs de la ville. Son but était d’assembler les matériaux rassemblés en structures pouvant s’arrimer à son corps et permettant de porter quelque chose. Ainsi harnaché, il entendait transposer le principe des lointaines processions, où l’on promène la représentation d’un dieu ou d’une sainte, au niveau de sa cartographie imaginaire autant qu’usuelle, géographie de ses habitudes déambulatoires. « Réalisées à partir de matériaux et d’objets prélevés dans la ville et collectés çà et là (petit mobilier, tasseaux et planches de bois, tiges métalliques, cordes, pierres, clavier d’ordinateur), elles sont toutes structurées dans le but d’être portées et de contenir quelque chose. En effet, leur architecture comprend une plateforme ou un panier, un dossier, des sangles. Partant des propositions scientifiques sur les techniques de transport du Seigneur de Las Limas employées par les Olmèques et la fonction symbolique de cette circulation, Abraham Cruzvillegas termine la réalisation de ses sculptures par une double action : arrimées à son corps, il se déplace avec chacune d’elles entre la galerie et un lieu qui compte dans sa vie quotidienne (l’École des Beaux-Arts où il enseigne, son domicile, entre autres). Ramenées à la galerie, elles signent la fin d’une série de performances au cours desquelles l’artiste s’est entièrement rendu attentif à sa rencontre fortuite avec des fragments prélevés dans l’espace urbain. La réalisation de ces sculptures traduit en partie une quête de compréhension du corps comme outil. Par leur manipulation et leur déplacement, il s’agirait d’éprouver physiquement la reproduction régulière de gestes. » (Texte galerie Chantal Crousel)

Le repérage d’autres passages par où s’écoulent, comme autant d’affluents, diverses subjectivités humaines vers les esprits de la forêt et, de fait, les nombreuses silhouettes anthropomorphes, affairées dans les bois, aussi furtives que les ombres animales – oiseaux, renards, blaireau, chevreuils – le confortaient dans la conviction qu’il n’y avait pas de séparation nette entre humain et extrahumain, nature et société. Le dualisme cartésien présentant la forêt comme séparée de l’homme, et vice versa, ne visait qu’à justifier l’exploitation capitaliste, sans vergogne, des ressources naturelles, épuisant les barrières partagées, réduisant la distance entre corporéités humaines et univers viral sauvage à peau de chagrin. Il y a belle lurette, l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing, lui avait appris que la forêt est aussi sociale. « Par paysage, j’entends la configuration d’humains et de non-humains dans un territoire. Je me réfère ici aux pratiques matérielles aussi bien qu’aux pratiques de représentation qui fabriquent et entretiennent le paysage. Un paysage est à la fois « social » (créé en relation à des projets humains) et « naturel » (hors du contrôle humain ; peuplé d’espèces non humaines). L’importance que je donne au paysage social-naturel fait toute la différence entre mon analyse et celle de chercheurs qui parlent aussi de « paysage », mais pour faire référence soit à des conventions esthétiques, étudiées à l’écart de tout terrain particulier, soit à de purs arrangements physiques de choses, étudiées sans que l’on prête attention aux programmes sociaux et culturels. » (p.281) Et Jason W. Moore disant la même chose avec d’autres mots : « Il devient impossible de dire que la Nature extérieure est la limite de la civilisation – pour la très bonne raison que de telles limites sont coproduites par les humains au sein de la nature comme un tout. La nature est coproduite. Le capitalisme est coproduit. Les limites sont coproduites. » (p.320) Pour se représenter la manière dont il se fondait dans « le paysage social-naturel », ou comment tous ses organes, individuellement et collectivement, participaient à la « coproduction des limites entre Nature extérieure et civilisation », il aimait renvoyer aux pointes sèches d’Aurélie Vink. D’étranges ombres portées de dentelles organiques. Comme de découvrir des empreintes de soi où se mêleraient de « l’autre », des matières et des intangibles étrangers. Des fragments d’extériorisations d’intime, suspendues dans le vide. Un mélange de métastases biochimiques et spirituelles, animales, minérales, végétales, humaines, concrétions microbiennes, virales, à l’intersection de tous les vivants. Des images instables, mobiles, jamais fixées, d’une fois à l’autre la configuration métastatique variant, laissant entrevoir des agencements évolutifs, polyphoniques. Configurations fragiles et diaprées, géométries perforées et poreuses, faites d’une part des décompositions, évanouissements des formes et, d’autre part, des émergences de premières cellules de quelque chose qui va renaître. Paysages où reliefs, dépressions, sécheresses et fertilités correspondent aux zones de mémoires inertes, calcifiées, qui s’estompent et, par ailleurs, fourmillement d’autres mémoires vives, jeunes ou réveillés par des accidents contextuels, se métamorphosant, alchimie. (Il conserve ces gravures dans une grande farde, parmi d’autres images d’autres artistes qui lui ont paru tendre un miroir vers l’organisation de son imaginaire, le papier a un peu jauni, un peu gondolé, il les regarde souvent, pour ressaisir un fil lointain de sa pensée, des pensées comme des fils de la vierge, perdues dans les temps, il ne renoue rien, les regarde sans plus en une plénitude inexpressive, résultat d’une longue coexistence avec ces images, d’un effet miroir entre ce qu’il regarde et se sent être, il se dit qu’elles figurent un état précis à un moment X de ses circuits électro-neurologiques.)

Blottis sous abris, il regarde défiler le glacier de brouillard, au ras des parois de la vallée, éraflant gommant la rambarde de sa terrasse. Il glisse une main (oh, comme elle ressemble à celle de son grand-père maternelle, tavelée, telle qu’elle l’étonnait, enfant, déjà marquée par le futur Parkinson) dans le flux blafard, masse gazeuse de plis, de volutes, de mèches, de spirales celtiques, de fleur de lys, roses des sables, remontant de la vallée vers les sommets, mais sans cesse agitée de mouvements involués, retors, contradictoires, reflux somnambules en tous sens, brassant les dessins figuratifs puis les renvoyant à l’état de fantôme. A l’instar de ces troupeaux de corps que représentent certaines toiles, en route inexorable vers les enfers tout en cherchant désespérément le contre-courant. Il ne distingue plus la main au bout du bras, dissoute dans l’onde, il bouge ses doigts, invisibles, il lui semble qu’ils tâtonnent, palpent des formes en lui, des idées, des souvenirs, cherchent à les identifier. Il voit, dans le brouillard, certaines lointaines dans la masse, d’autres à la surface, surgir des rosaces stylisées qui s’évanouissent ensuite, vont se reformer ailleurs, des étoilements de tissu que la main imprime au drap en l’agrippant, le froissant, retrouvant les gestes avec lesquels on voudrait le réduire en charpie, de douleur ou de plaisir. Il voit défiler alors tous les draps plissés des chambres d’hôtels qu’ils quittaient après une nuit d’amour, ou même pas, quelques heures, une après-midi : ils se recueillaient rapidement, béats et fatigués, devant le lit défait, empreinte de leurs étreintes, figée comme le suaire recouvrant un instant magique mais avalé, digéré, appartenant déjà au passé. 

Tout ça, d’un coup, face aux Linges de Christian Boltanski, un 4 février 2021. Des chariots chargés de montagnes de draps froissés, des tas de linceuls chiffonnés. Il se souvient des chariots de linges sales qu’il remplissait et poussait dans les couloirs de la résidence pour personnes âgées où il travailla quelques mois, passant de chambre en chambre pour refaire les lits. Il se rappelle en tremblant le drap immaculé et très calme sur le gisant paternel. Il songe immédiatement à toutes les morts violentes de la pandémie étalées dans l’actualité, au jour le jour. Fins agitées, entubées, asphyxiées, griffant le néant, cherchant un peu de blanc, de vierge.  Fins individuelles victimes aussi d’un devenir collectif du manque de soin néolibéral, victimes d’un néomanagement hospitalier. Et par là, image de ce qui nous attend. Voilà ce qu’il en reste, leur ultime enveloppe, juste un drap qui en a moulé les tourments, et tous les draps brassés ensemble, réunis comme en fosses communes, sarcophages de chiffons. Charpies communes. Les amoncellement de linges déchirés, emmêlés, dessinent aussi de loin des sortes de frises florales, évoquent des formes d’énormes chrysalides, en attente dans la galerie-morgue. Y aurait-il une rédemption possible ? Ces fouillis de vies inertes attendent-ils une autopsie ? Sur les murs des photos furtives de disparus sont projetées. Sans jamais avoir le temps d’identifier de qui ou de quoi il s’agit. Des esprits. Ils convoquent tous les esprits qui nous hantent, qui nous manquent, des plus proches, des plus intimes aux plus « publics », personnalités dont il nous semblerait que la créativité nous aideraient bien à trouver des solutions, à tirer l’intelligence collective vers le haut. Ces chariots de charpies communes attendent le recyclage. Ils sont aussi la preuve d’une scandaleuse capitalisation de la mort, d’une industrialisation de la mort, depuis les camps, les génocides organisés, le sabotage des soins de santé qui transforment la moindre zoonose en carnage incontrôlable. Ces tombereaux débordant de vies défaites, dépersonnalisées, semblent aussi attendre d’être pesés : que vaut leur chargement ? Quel gain, quel perte pour le système global ?  Alors, en guise d’oraison funèbre, il a envie de recopier et de lire cet extrait du livre de Jason W. Moore, « Le capitalisme dans la toile de la vie » : Le capitalisme, comme projet, vise à créer un monde à l’image du capital, dans lequel tous les éléments de la nature humaine et extrahumaine sont effectivement interchangeables. Dans le fantasme de l’économie néoclassique, chaque « facteur » (argent, terre, ressources) peut être substitué avec un autre : les éléments de la production peuvent être déplacés facilement et sans peine à travers l’espace mondial. Cet effort pour créer un monde à l’image du captal constitue le projet de mise en conformité du capitalisme, par lequel le capital cherche à contraindre le reste du monde à correspondre à son désir d’un univers « d’équivalence économique ». mais bien sûr, le monde – les natures extrahumaines de toutes sortes, mais aussi les classes (re) productrices – ne veut pas d’une planète où l’équivalence capitaliste régnerait en maître. A un certain point, toute vie se rebelle, de la ferme à l’usine, contre la clé de voûte, valeur et monoculture, de la modernité. Personne, aucun être vivant ne souhaite faire la même chose toute la journée, tous les jours. Par conséquent, les luttes qui portent sur le rapport entre les humains et le reste de la nature sont nécessairement des luttes de classe (mais pas seulement des luttes de classe). La lutte contre l’emprise de la marchandisation est, tout d’abord, un conflit entre des visions opposées de la vie et du travail. Les natures extrahumaines résistent, elles aussi, aux sinistres contraintes de l’équivalence économique : les mauvaises herbes résistantes aux pesticides font obstacle à l’agriculture génétiquement modifiée ; les animaux résistent aux rôles qui leur sont assignés entant qu’objets et forces productives. Ainsi, le projet de mise en conformité du capitalisme fait face à toutes sortes de résistances et de positions antagoniques et combatives, ce qui débouche sur la création d’un processus historique contradictoire. » (p.284)  

Les soubresauts d’agonie moulés dans les montagnes de linges de Boltanski exhalent cet esprit diffus, épars, non organisé, derniers souffles d’ultimes rebellions contre ce que le capitalisme réserve comme fin aux vies qu’il exténue. 

Pierre Hemptinne

Des paradis perdus à la nappe de sang

Fil narratif à partir de : « Paradis perdus » au Musée des Beaux-Arts de Tournai – Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, L’olivier 2020 – Olga Tokarczuk, Les livres de Jacob, Les Pérégrins – Juan José Saer, Les Nuages, Le tripode – une pandémie, des souvenirs, une promenade/parcours d’artistes à Quevaucamp…

Appuyé à la balustrade, la fraîcheur brumeuse de la nuit se dissipant, l’azur idéal diluant les laitances atmosphériques, la luminosité gris souris se transcendant peu à peu en teinte radieuse, il hume tout ça , enveloppé de couvertures, près des cendres du brasero qui tiédissent, compagnon de toute une nuit alternant veille et somnolence, trous noirs et rêves agités, silence de tombe et cris ou glapissements déchirants d’animaux nocturnes, vide abyssal et coups d’œil brefs à la voûte étoilée. Parfois encore une fumerole, le fumet des braises, dont des traces rejoignent et se fondent dans les fumigations blanchâtres qui montent de la vallée. Son regard surplombant erre dans les bordures herbeuses de la route, dans les pieds broussailleux et mousseux qui ourlent la forêt encerclant la maison de toute part, dans les rocailles qui délimitent le jardinet. Il détecte les formes de champignons, camouflés, absents hier. Irruptions fraîches . Quand il en a repéré une ou deux, d’autres apparaissent, groupés, constellations figées. Comme pour les étoiles dans le ciel nocturne. Il lève la tête, n’en voit d’abord qu’une, intense, jouant son rôle de première et peu à peu, les myriades clignotent. Il épie à la jumelle les colonies de sporophores, ces chapeaux éphémères, déjà altérés par le temps, les animaux, les intempéries, captant ombres et lumières, non pas avec un œil mycologique mais avec l’attention réservée à des œuvres exposées en galerie. Encore que le regard d’un mycologue prenne en compte aussi les dimensions esthétiques.

Depuis des semaines, ça y est, se creuse un manque au niveau du voir, une absence de formes et couleurs nouvelles à intégrer, venant agiter les traces déjà enregistrées, couche après couche, assurant aération et rajeunissement des tissus où il conserve tout ce qu’il a vu et qui compte (pour lui). Voilà plusieurs mois qu’il n’a pu aller au musée, découvrir des œuvres jamais vues ou revisiter certaines déjà présentes dans ses archives intimes. Une fois par mois, en effet, il descendait à vélo jusqu’à la bourgade la plus proche, bâtie de part et d’autre de la rivière dévalant des cimes cévenoles, juste avant les garrigues, laissait la bécane chez un marchand de vélo (mais qui diversifie ses activités, vend et répare motoculteurs, tronçonneuses, taille-haies…), empruntait un bus qui le conduisait à l’une ou l’autre grande ville, dotées de quelques musées dynamiques, anciens et modernes. Mais voilà, les choses ne s’arrangent guère et ces institutions sont toujours fermées, depuis des années, depuis la grande pandémie de 2020 suivies d’autres, régulières, scandant la vie confinée de la planète. Ouvriront-elles encore un jour, à présent qu’elles ont toutes migrer vers le virtuel, déployant des visites à distance, contribuant aux phases d’épanouissement totalitaire des technologiques numériques, devenant rouages exemplaires de l’empire numérique, l’aidant à prendre en mains l’imaginaire collectif. La technologie n’est-elle qu’une roue de secours transitoire ou la réalisation d’une mutation définitive, une force coloniale s’emparant des moindres ressources premières humaines ? Plus le temps passe, moins il devient permis de douter de la réponse. 

Des pans entiers de temps et d’espaces qui faisaient partie intégrale de sa vie active passée, physique et spirituelle et qui continuaient à cristalliser dans son histoire ressassée à chaque instant, ont sombré, arrachés, disparus de sa géo-organologie, rayés de la carte sociale, le privant peu à peu d’oxygène, enrayant le processus incessant de décomposition, recyclage, recomposition, exhumation fictionnelle  en quoi consiste la vie spirituelle.  « Les lieux où j’ai cherché, erré, souvent palpité n’existent plus », et qu’ils soient clos, vidés de leur mission, suffit à interrompre ou raréfier en tout cas l’alimentation des processus imaginaires qu’ils assuraient.  Ses visites aux musées les plus proches – y compris aux plus humbles consacrés à la mémoire locale, aux patrimoines naturels et aux traditions et artisanats disparus – n’étaient elles-mêmes qu’une subsistance de ses anciennes grandes vadrouilles à Paris. Il arrivait tôt et partait tard, il marchait sans cesse, reliant de ses pas, à la manière d’une constellation, une dizaine de galeries d’art où, de flânerie en flânerie, au fur et à mesure qu’il se familiarisait avec la ville, il avait « pris ses habitudes », points de repère. Sans oublier que chaque pérégrination lui réservait des surprises, de nouvelles adresses, de nouveaux détours. Il préférait, finalement, ces lieux aux musées, plus simples, plus directs, il pouvait entrer et sortir, butiner, ou pas, sans obstacle, sans rituel de ticket et de vestiaire, sans affluence, restant plus totalement dans ses propres rêveries, ces haltes s’intégrant plus organiquement au rythme de la balade urbaine. Il n’était, en aucun cas, mû par aucune  religion de l’art ou esprit spéculatif de collectionneur. Cela ne ressemblait pas plus à ce que l’on appelle « faire le tour de sa propriété », ici, propriété pouvant signifier un certain domaine de l’art qu’il aurait « marquer », et d’où il puiserait un certain confort, un renforcement de ses goûts et couleurs, une appartenance marquée à une culture légitime, ou à un combat pour légitimer certaines formes peu reconnues. Il aimait observer, regarder, de la même façon que les paysages quand il marchait en campagne ou pédalait en montagne. Il accordait autant d’attention aux protocoles, aux attitudes, aux comportements du personnel et des habitué-e-s, aux échanges téléphoniques captées parfois entre une galeriste et un artiste (il se souvient ainsi avoir été témoin d’une conversation avec Georg Baselitz) ou un ou une collectionneuse. Souvent, il ne savait pas ce qu’il voyait, « mais qu’est-ce que c’est ? », « d’où ça vient ? », était perdu, devait ramer pour raccrocher à quelque chose faisant sens pour lui. Après coup, il aimait quand ça le plongeait dans la perplexité, et que cette tonalité déteignait, enchantait ensuite sa manière de marcher dans les rues. C’est surtout alors que, à partir de la réaction en chaîne des sensations, peu à peu remontaient en lui des réminiscences, sa manière de recréer les œuvres en images mentales à lui  (sans quoi, sans cet intangible multiplié par autant d’individus les ayant incorporer, elles n’existent pas). Jamais, finalement, même après des années, il ne se sentait dans ses galeries comme chez lui, mais l’intimidation des premières fois avait disparu, une familiarité s’était installée. Ce qui l’intéressait dans ce qu’exhibaient et mettaient en scène ces « cubes blancs » était le travail de représentation effectué par des dizaines d’individus, au présent, convoquant des héritages, recyclant l’histoire de l’art, actualisant des images aux intersections des patrimoines imaginaires individuels et collectifs, apportant leurs visions singulières, réorganisant des esthétiques déjà en place, déplaçant des références. (la continuation évolutive de ce qui meut le champ artistique tel qu’étudié par Bourdieu, au fond). Il avait besoin de happer régulièrement de nouvelles images, récentes, inspirées de l’air du temps et donc des multiples manières dont « l’époque » le traversait, qui résonnaient avec celles enfouies et grouillant dans son cerveau, qui ranimaient des souvenirs, relançaient et soutenaient en permanence l’interprétation des formes constituant au fil des années, son musée intérieur. Outre qu’ainsi émergeait la possibilité d’une permanence symbolique depuis les premiers gestes artistiques humains jusqu’à lui et par là le situait dans une histoire, elles lui permettaient d’entretenir une relation active, toujours pleine de surprises, avec tout ce qu’on cerveau avait emmagasiné. Il se promenait de galerie en galerie un peu comme ces insolites chercheurs, sur la plage, dans certains champs, casqués, remuant juste au-dessus du sol, les antennes d’un détecteur de métaux. Chaque fois que ça vibrait, il s’arrêtait, tombait en arrêt, scrutait, enregistrait des traces, prenait des notes et quelques photos. A l’aveugle, à l’instinct, il organisait ses outils de rétention. C’est grâce à ces stimulants extérieurs que se révélaient, de façon imprévisible, des bribes insolites ou des pans entiers de sa mémoire qui, sans ça, resteraient à jamais inaccessibles, ne reviendraient jamais à la surface, le vouant alors à une vie intérieure beaucoup plus inerte, stable et plane. Ce n’était rien d’autre que des matériaux réactifs, des outils pour fouiller ce qui était enfoui en lui. Il fallait que ce soit le témoignage d’une créativité polymorphe et « en train de se faire », pour être touché par la sensation que tout cela travaillait sans cesse, que l’héritage des arts étaient sans cesse en train de se  transformer, sans règles préétablies, passant d’un individu à un autre, à travers les âges et les modes, filiations étroites ou larges, flux de réminiscences ininterrompus. C’était cela, ce mode d’expérience esthétique, labile, cosmique, qui le conduisait à contester la légitimité de « propriété » des œuvres et le principe des droits d’auteur – postulant donc cette fiction ou supercherie d’un auteur-autrice unique aux choses. (De façon plus macro, il s’opposait aux principes de la propriété intellectuelle érigée comme essence du capitalisme numérique.)  Il percevait bien plutôt leur dimension de biens communs, privé de toute existence et consistance sans les multiples et aléatoires connexions du collectif au singulier, du singulier au collectif, du passé au présent, à travers d’innombrables sensibilités recevant, revisitant, recréant, croyant saisir de l’inédit, et d’autres examinant, percevant, réagissant, interprétant, attirées, fascinées ou indifférentes, toutes attestant, finalement, serait-ce sans s’en rendre compte, l’inexistante page blanche, vierge.

Chaque fois que lui manque les substances de ces errances glaneuses d’œuvres d’art, de signaux esthétiques émis par d’autres humains, il y substitue de façon obstinée d’autres dérives contemplatives dont divers travaux physiques, corps à corps avec le paysage. Disons que suite à cette économie tarie du flux culturel, certaines tâches manuelles ordinaires ont changé de valeur. Ainsi, il descend de plus en plus souvent dans le bois juste en face, de l’autre côté du lacet macadamisé, dans un terrain presque à pic. Il empoigne dans le réduit humide, creusé dans la roche, situé sous la terrasse, fermé d’une porte à claire-voie donnant sur le jardinet, de vieux outils, pelle, pioche, masse, bêche, râteau, truelle, barre de mine, aux manches usés, aux fers polis, outillage rudimentaire, non motorisé, qu’il a toujours connu, qu’il a toujours manié, hérité de son grand-père maternel, véritables prothèses de ses membres, de ceux des aïeux. Il balance tout ça dans une vieille brouette, traverse la route, s’engage dans la pente raide qui mène aux zones boisées, sans fin, jusqu’au crêtes et autres vallées enchevêtrées vers les massifs culminants. Il y entame des micro-transformations, d’infimes aménagements de territoire, des altérations paysagères ténues (ou des greffes de ses paysages psychiques à même le sol du paysage naturel, par effet de domestication très discrète). Il a d’abord taillé un chemin dans le massif de ronces et d’orties, puis dans l’exubérance des premières fougères pus hautes que lui, et sculpté à coups de pioche et de  bêche quelques marches dans la terre et la caillasse. Ensuite, atteignant la partie envahie d’arbustes puis d’arbres plus grands, très anciens, il a entrepris de tracer dans la pente raide, un chemin, à flanc de coteau. Lentement, patiemment. Sans aucun geste trop brusque, avec le moins de brutalité possible, en espérant que sa progression passerait inaperçue à l’œil nu, au maximum intégrée à la vie de la masse vivante en laquelle il se fraie un chemin balisé. Ainsi, dans le massif de ronces, petit pas par petit pas, observant les insectes butinant, les formes formidablement entrelacées des tiges robustes, épineuses, coupant au sécateur, petit bout par petit bout, jour après jour, dessinant des angles de façon à ce que, de la route, il soit impossible de deviner où mène cette sente. Puis, une fois extirpé de l’hydre hirsute, au travail au-delà du rouleau végétal, imaginant peu à peu le dessin qu’il destine à son chemin quand, appuyé sur le manche d’une pelle, il regarde et scrute le sous-bois, les jeux de lumière entre les troncs, des zones plus aérées et envahies d’herbes folles, des parties où affleurent la roche. Quelque part, même en été, il entend de l’eau ruisseler. Un point sonore vers lequel il s’oriente. Mais quand l’atteindra-t-il ? Il avance très lentement. Pas à la manière d’un ouvrier de terrassement. Plutôt un archéologue qui remue délicatement le sol. Si bien qu’après les premiers bruits métallique des outils, le silence observé par les oiseaux ne dure pas longtemps, très vite son activité est acceptée, ne dérange plus. Il goûte particulièrement cet instant, sensation de se plonger dans un tout, de se répandre, être partout alentour. Il flotte, épars, immobile, il circule à travers tous les âges. Il est encore l’embryon qu’il a été. Il est déjà la cendre éparpillée, retournée à la terre. Il reste de longues périodes appuyé sur le manche d’un outil, engourdi, en lévitation, regardant, écoutant lumières et sons des paradis perdus, perdus mais parallèles, là, toujours si proches. Synthèse paradoxale d’un lieu-instant où il aurait connu le bonheur le plus intense, inexplicable, et tableau d’un coin paradisiaque étrangement familier où il n’aurait pourtant jamais mis les pieds. En ces instants, de gros fruits dorés, coings difformes de son ancien jardin,  presque plus des fruits mais des astéroïdes pulpeux alanguis, dérivent tels des nuages, évoquant un univers de planètes hors du temps dont il a été éjecté. Chacun de ces fruits, singuliers, semblent avoir une personnalité distincte des autres. Il pourrait leur donner un nom comme il fût fait avec les astres. Un arôme subtil l’envahit, celui qu’exhalait le réduit frais où mûrissaient les fruits, pareil à un encensoir immatériel, palpitant, au fond du couloir dans l’ancienne maison, accentue la confusion entre différents temps et espace de sa biographie. Cette fragrance lui remet sous les yeux, sous les doigts et narines la peau fine, douce, légèrement citronnelle, d’une amie intime, ces effluves l’enveloppent d’une soyeuse mélancolie. Il se remet en activité, comme on rêve, lent, somnambule. Il migre dans une représentation idéale du paradis perdu, une photo prise dans un musée, détail d’un tableau ancien dont il a oublié titre et auteur, photo qu’il conserve dans la mémoire d’un vieux smartphone par ailleurs obsolète. Un hameau, un clocher, niché dans les arbres au bord d’un lac reflétant le ciel en une mise en abîme de l’éther et de l’eau. On vit là sur les berges de l’infini lustral, si proche du néant cristallin que le temps ne s’écoule qu’infiniment lentement. Aucun chemin ne mène à ce hameau, aucune carte n’en indique la localisation. De grands oiseaux volent, cerclent, sans jamais trop s’éloigner. leurs silhouettes élégantes d’espèces éteintes partout ailleurs, saisissent le regard, étreignent le cœur, promesse de retrouvailles avec tout le merveilleux évaporé. Il rumine tous les limons intérieures , basculés dans la nuit de l’oubli, qui se transforment et illuminent quelques fragments, désormais abstraits, abscons, de ses paradis perdus. Bien entendu, l’atmosphère de quelques scènes de bonheur, pas les scènes en elles-mêmes, mais ce qui fluait à travers elles, d’invisible, d’inaccessible à la conscience et qui, précisément, rendait heureux. Et puis, ce qui constitue l’épaisseur radieuse, l’auréole de son paradis perdu – un seul paysage archétypique -, tout ce qu’il sécrète d’unique, que seul son organisme immergé dans l’ensemble du vivant fabrique, en mixant, mélangeant, tamisant, mariant, découpant. Ce qu’exprime ainsi l’écrivain Juan José Saer, à propos d’un personnage caractérisant la manière dont les sensations d’un voyage épousent les vers de Virgile qu’il lisait assidûment, reflet d’une immersion simultanée du corps dans le paysage réel, de l’esprit dans les paysages du poète : « … les rudes sensations de notre traversée et la musique délicate et savante des vers se pénètrent, mutuelles, dans ma mémoire et se confondent en une saveur unique, qui appartient de manière exclusive à mon être propre, et qui disparaîtra du monde avec moi quand je disparaitrai. » (p.120)

Absorbé par la rêverie, cherchant obstinément en ses tréfonds labyrinthiques l’accès à ce bout de paysage hors d’atteinte, préservé en son ambre lumineuse, les gestes de son travail manuel s’effectuent en apesanteur, irréels. Il rencontre les traces d’anciens murets de  pierres sèches, éboulés, lointaines tentatives d’implanter une succession de terrasses pour domestiquer le relief. Il récupère certains gros cailloux pour soutenir son chemin. De temps en temps, l’un échappe à ses mains, se libère du lierre et roule à travers branches mortes et feuilles mortes amassées jusqu’au lit d’un ru. Il déplace, joue, assemble, essaie, abandonne, reprend. Le vrai but est de simplement rester là à « travailler », à s’occuper les bras, les mains, les jambes, les pieds, en liaison avec un « plan » qui s’érige dans sa tête. Au contact de la matière. Regarder. Souvent s’immobiliser, se reposer, écouter, regarder, se souvenir, tout mélanger, regarder les détails du sol, souffler. Enregistrer les vibrations décroissantes que les chocs avec le sol, la pierre, les racines, les secousses du fer des outils avec la terre, ont diffusé dans ses membres. Des ondes le traversent, dispersent son centre, ressortent, emportent ses particules, rencontrent d’autres ondes qui strient le sous-bois, l’essaime au sein d’un réseau d’énergies communicantes. Il ne travaille plus contre la pente abrupte et ingrate, mais avec. Les bruits des outils qui grattent, fouillent, cognent, déplacent, rencontrent l’apaisement surréel que lui procurent ces activités, ce sont néanmoins des bruits d’enfouissement, et c’est une frise sonore douce, agréable, qui l’habitue au fait que, voilà, là, finalement, il creuse sa tombe, il configure le lieu où il va s’enfouir, se décomposer. Le tintement du fer sur une roche et son écho dans la vallée, le raclement régulier de la pelle qui, en évacuant les remblais, imite le soufflet d’une respiration poussiéreuse, tout cela lui rappelle une composition de Bob Ostertag dont le matériau de base était l’enregistrement d’un fils enterrant son père, au Nicaragua, abattu par les forces de l’ordre, petite voix pleine de larmes. Œuvre qui l’avait particulièrement bouleversé lors de sa découverte il y a plusieurs décennies, qui n’a cessé de l’accompagner. 

Remonter, sortir du sous-bois pentu, se défaire des outils et s’extraire du lacis des ondes palpables lui est, chaque fois, très pénible. Chaque fois s’éloignant de la conjonction temporelle si particulière qui lui fait entrevoir ses paradis perdus, revenant à la surface, les larmes aux yeux comme jadis s’éloignant de la tombe anonyme du père, « Mais Monsieur, encore des larmes, pour ça, mais vous êtes en dépression ! ». Et chaque fois cela réactive l’effet des longues retraites passées dans la lecture et l’écriture, ces mises à l’écart des rythmes insensés de la vie salariée, ces interruptions du temps pressant, fraîches comme de vastes maisons accueillantes. Les gouttes cristallines qui roulent et fuient presque irréelles depuis ces paradis perdus enfouis dans ses yeux, jusqu’à ses joues grêlées et râpeuses, juste une coulée fantomatique – à la manière précisément des membres amputés qui continuent à agir -, chaque fois, lui rappelle presque mot à mot, lui qui se souvient textuellement de si peu de choses, ces premières lignes de Mon père et ma mère :  « Sur mes chemins d’écriture, je retourne sans relâche dans la maison de mes parents, en ville, ou celle de mes grands-parents, dans les Carpates, ainsi que dans les lieux où nous avons été ensemble. J’ai dit « je retourne » mais je voudrais aussitôt me corriger: je suis toujours dans ces maisons, même si elles n’existent plus depuis longtemps. Ce sont mes lieux inébranlables, des visions qui m’appartiennent et dont je m’approche pour les vivifier. Il est des jours où cette nécessité se fait plus pressante encore, à cause de la fatigue, de la mélancolie ou d’un sentiment d’effondrement. » Je retourne sans relâche. Je suis toujours dans ces maisons. Voilà, exactement ça. Le livre évoque essentiellement des moments de vacances avec ses parents au bord d’une rivière, où se regroupe une communauté juive citadine, juste avant la guerre. Des temps d’exception, avant la chute et l’horreur imprédictible. Il reconstitue, sans emphase, sans grande phrase, l’apprentissage des émotions soutenu par la présence discrète de la mère, à l’âge où l’on est souvent submergé par la nouveauté de ce que l’on découvre, pleins de mystères. Cette relation quasi amoureuse est le miroir de l’échange tacite, silencieux, fortifiant qui existait avec sa propre mère. C’est de là que se déversent les lumières chatoyantes de ce qui n’existe plus et dont la privation, si elle était réelle et effective, pourtant, lui ôterait la vie. Donc, elles sont, il les contemple, elles guident toujours son voyage (de plus en plus enlisé).  « Le voyage de l’écriture ressemble, par bien des aspects, au voyage que je faisais en été avec mes parents pour me rendre dans la maison de mes grands-parents, dans les Carpates. Rien de ce que je voyais ne ressemblait à ce que j’avais imaginé : ni les paysages, ni les gens que nous croisions. Les visions fondaient sur moi de toutes parts. Fort heureusement, ma mère soutenait mon émerveillement sans attirer mon attention sur des détails, et sans rien expliquer, permettant ainsi aux visions de s’écouler directement en moi, et ce silence absolu, qui est le secret de tout art, me rendait d’autant plus réceptif. » Surtout, héritage qui ne cesse de l’émouvoir chaque fois qu’il affleure, son apprentissage de la fragilité, du bégaiement, de la non affirmation, de ce que les mots ne saisissent pas tout en sachant qu’ils n’y parviennent pas et, par-là, dispensant une connaissance magique de cet insaisissable, perturbante. « Un bégaiement surgi de la détresse peut être l’expression d’une vérité. Je remercie qui de droit de m’avoir permis de vivre mon enfance auprès d’êtres à l’éloquence lourde qui cherchaient leurs mots. Ils m’ont enseigné la tension, la détresse, et aussi l’écriture. » La transcendance du fragile, devenue destin, presque règle de vie, le mystère qu’il fouille :  « Sans doute sous l’influence de ma mère, je suis depuis l’enfance attiré par les femmes qui ont des faiblesses, et ce n’est pas la pitié qui m’anime mais un sentiment de proximité. Elles ont éveillé en moi la passion de la contemplation. Il m’est aisé de découvrir la fragilité d’un être, en d’autres termes, son humanité. »

Depuis l’adresse concernant son état de santé, « Mais Monsieur, encore des larmes, pour ça, une telle sensiblerie, mais vous êtes en dépression ! », il avait commencé à collectionner, au gré de ses lectures, des descriptions d’agonies, de derniers souffles, de basculements de la vie à trépas, pas systématiquement à la manière d’une IA bien dressée passant roman après l’autre au crible de ses algorithmes, mais lorsque cela surgissait du fil narratif, du corps textuel, avec la force d’une surprise, d’un coup de feu inattendu, en lui arrachant frissons et larmes, réactivant tous ses deuils. Cela avait commencé avec Olga Tokarczuk, dans « Les livres de Jacob ». Une femme, que le long et très ramifié récit a suivi depuis son adolescence, après s’être enfuie et errer, échoue chez un homme qui la recueille, l’héberge, ils finissent par former un couple plus ou moins normal, et c’est au terme d’une vie « cachée », comme si à tout instant on pouvait la débusquer, la « reprendre », l’obliger à revenir dans son ancienne vie, que l’auteure décrit avec beaucoup de soins le dépérissement progressif de l’organisme de Gitla, la désagrégation de ce qui la faisait appartenir au vivant et, presque l’air de rien, la migration vers le néant, forme d’abandon que Gitla prend sur elle. « Elle prend en main cette partance, ce processus problématique et irrévocable, comme elle le ferait avec une nouvelle obligation à honorer. » Le mari l’accompagne, attentionné, mû aussi par un intérêt « autre » : va-t-elle réellement expirer son âme (cela se passe en des siècles lointains). Puis, après l’ultime souffrance et les râles pénibles, « Le souffle faiblit, à moins que l’oreille ne s’y soit habituée. Gitla devient plus calme, elle s’en va. Asher est témoin de cet instant qui a lieu longtemps avant que son cœur ne s’arrête et que la respiration ne cesse, Gitla s’éclipse quelque part, elle n’est plus dans ce corps sifflant, elle s’en est allée, elle a disparu. Quelque chose l’a requise, quelque chose a attiré son attention. Elle n’a pas jeté un regard derrière elle. Jeudi à treize heures vingt, le cœur de Gitla a cessé de battre. Gitla prend une dernière goulée d’air et celle-ci reste en elle. Elle remplit sa poitrine. » (p.74). S’en aller. Cela le fascine, l’obsède.

L’autre description qui inaugure sa collection est tirée des « Pérégrins ». Un vieux savant, en croisière, chute, se cogne la tête, est transporté inconscient aux urgences. Une hémorragie cérébrale se déclenche, irréversible. L’auteure décrit la progression de la nappe de sang engloutissant peu à peu ce qui faisait la singularité du personnage, ses souvenirs saillants, ses habitudes structurantes, ses lieux de vie, ses habitudes, ses repères et savoirs étendus sur l’antiquité qui l’ancraient dans l’histoire collective, c’est une crue sanglante qui peu à peu noie tout ce qui le relie à « sa vie », la manière qu’il avait de transformer le vivant générique en un sillage, une biographie personnelle. « La nappe scintillante de la mer de sang arrivait à présent au niveau des premiers rayonnages des bibliothèques qu’il aimait fréquenter ; les livres, y compris ceux dont la page de garde portait son nom, gonflaient, se gondolaient. La langue carmin léchait goulûment les caractères et l’encre noire d’imprimerie dégoulinaient sous ses lapements. (…) Le liquide poisseux s’infiltrait dans son portefeuille, en collait pour toujours les compartiments où il gardait ses cartes de crédit, ses billets d’avion et les photos de ses petits-enfants. La marée rouge submergeait les gares et les rails de chemin de fer, les aéroports et les pistes de décollage – aucun avion n’en décollerait plus, aucun train ne partirait plus nulle part. » Er enfin : « Le niveau de la mer montait inexorablement, emportant les mots, les concepts, les souvenirs. Au contact du liquide épais, les ampoules des lampadaires publics implosaient les unes après les autres, plongeant les rues dans le noir. Par suite d’un violent court-circuit dans les câbles, le réseau de communication s’était changé en une immense toile d’araignée sans vie, mutilée, stérile – un téléphone muet. Les derniers écrans s’éteignaient. Maintenant, cet océan lent, infini, commençait à monter vers l’hôpital ; du reste, toute la ville d’Athènes était en sang ; les temples, les voies sacrées, les bosquets, l’agora, vide à cette heure-là, la statue d’ivoire de la déesse tutélaire de la cité et son olivier emblématique. » (p.372) Métaphore de la longue et lente, imperceptible noyade dans laquelle il se débat et avec laquelle, aussi, il joue, d’une certaine façon, depuis le fameux burn out qui désagrégea toute ce que l’on appelle sa « vie active », pathologie dont on ne guérit pas – cela nécessiterait que l’on remédie à ses causes inscrites dans l’organisation mondiale du travail salarié , organisation qui encourage en sus la compétition, multiplie les chances d’’irruption de collègues toxiques et harcelant-, et depuis aussi le cap de l’âge où l’on sent ses forces se modifier, se modéliser autrement, adoptant des ruses pour durer, testant de nouvelles combinaisons entre dépenses énergétiques, alimentation et repos, approchant les phases avancées de la plasticité humaine, depuis aussi la diminution de stimulus due à la migration des lieus culturels vers l’économie numérique…

Pierre Hemptinne

Bernard Stiegler, dans la nécrosasse noétique, pour l’éternité

Récit esquissé à partir de : Bernard Stiegler (souvenir de) – Jean-Christophe Bailly, « L’imagement », Seuil 2020 – Antonio Munoz Molina, « Un promeneur solitaire dans la foule », Seuil 2020 – une terrasse, un jardin – deux toiles vues au Bam de Mons…

Réfugié sur la terrasse dans une architecture légère inspirée des abris de fortune des sans-abris, observées durant tant d’années d’errances urbaines, ou lors de pédalages en campagnes, planqués dans l’un ou l’autre bosquet en bordure d’une grande ferme ou d’un village isolé. Il s’applique, là, à générer le bon métabolisme, celui qui le ferait le moins souffrir, qui lui épargnerait les tonnes de misères que véhicule la vie humaine, simplement, dans l’air du temps. Un métabolisme qui ne dépendrait plus de la télévision, des médias, des plateformes, des écrans, des smartphones, du contrat de travail, mais de la lumière, des couleurs, des senteurs, des bruits de la vallée et des forêts qui couvrent ses flancs, des souvenirs qui l’environnent d’un essaim buissonnant, bourdonnant, un continuum qui s’amplifie au fur et à mesure qu’il se rapproche de la fin. Crescendo. Il lui reste peu de temps pour tout réentendre, tout revoir, essayer d’y comprendre quelque chose. Il écoute, il guette, depuis l’aube, quand le jour commence à luire, ciel au loin comme un buvard envahi d’orange saumon, d’où vont sortir lentement comme des antennes de gastéropodes, les premiers rayons de soleil se glissant entre les pics lointains qui délimitent Cévennes et garrigues jusqu’au profond de la nuit, quand il n’y a plus qu’une seule ombre frémissante sous les étoiles. Le jour se fond dans la nuit. La nuit se fond dans le jour. Il perd peu à peu la notion d’alternance. Depuis l’azur éblouissant dont il faut se protéger, se calfeutrer tout en jouissant de son éclat pur, tranchant, jusqu’au feutre noir d’encre abyssale où tirer une subsistance spirituelle de quelques filaments phosphorescents, épars, depuis le jour saturé de nuages sombres, blafard, sans horizon jusqu’aux entrailles nocturnes cristallines et laiteuses, immenses, ouvertes jusqu’aux origines, il éprouve des continuités, toute lumière lui éclabousse le visage de ses éclats, solaires, lunatiques, stellaires. Il se pose la question récurrente, question de guetteur, « a-t-elle avancer depuis hier, la catastrophe ? La dévastation a-t-elle progressé sournoisement dans la vallée, remonte-t-elle lentement vers sa terrasse ? » Quand il pense à cette funeste perspective, inéluctable, il se rappelle l’état réel du monde, à propos duquel, tout au long de sa vie dite active ( !) – professionnelle s’entend -,  il a lu et scruté tant d’analyses, de diagnostics tranchants, cette situation qui prédomine  partout – la catastrophe amalgame toutes localitésdes plus infra-organiques au plus méta-territoriales –, partout sauf là où il s’est réfugié (où il préserve de quoi entretenir de l’illusion). Mais le tremblement porte jusqu’à son refuge, tel que saisit par une peinture découverte, jadis, au musée de Mons, des femmes et enfants glanant des déchets de charbon sur les pentes d’un terril, une sorte de chute de corps dans leurs pauvres étoffes, dévalant en désordre, sans défense, sans rien de bien solide à se raccrocher. Voilà, cette image témoigne d’une époque lointaine, précise, un moment spécifique de la révolution industrielle, celui des charbonnages dans le Borinage. Mais contemplée en 2020, loin de son contexte initial, elle prend une force universelle, métaphorique, elle restitue la profonde dégringolade sociale qui emporte tant de personnes, le sol qui se dérobe, massivement, sous d’innombrables fragiles et dépouillés, balayés, ne cessant de chuter malgré leurs gestes qui s’accrochent aux quelques aspérités de surface. Une dégringolade qui, en fait, n’a cessé, depuis l’année où a été peinte cette toile, de s’accélérer, d’emporter les exclus, les laissés pour compte. Face à cette toile – ou plus exactement en se concentrant sur l’image mentale qu’elle a imprimé en lui -, il lui est difficile de ne pas se sentir partie prenante de cette instabilité, que tout s’effondre sous ses pieds. Sa vie intérieure a beau cultiver les subterfuges pouvant conjurer cette glissade mortelle. Rien n’y fait. La solidité de la terrasse n’est qu’un sursis, une chimère, une bulle, une encapsulation.

Une voix

Les réalités qui lui rendaient indispensable de chercher le soutien de l’une ou l’autre voix intérieure, habitant ses tréfonds,  ne pèsent plus sur lui de la même façon, à présent qu’il est dégagé de tout ce que représente « gagner sa vie » et « garder son emploi », que les problématiques inextricables à affronter tous les jours pour continuer à aller au boulot et distiller une interprétation machinale autant que délirante de toute cette dépense colossale d’énergie à seule fin de sauvegarder l’illusion d’un sens et garder la tête droite, ne pas sombrer dans une dépression irrémédiable, ces réalités  ne se sont pas effacées, elles marquent les êtres au fer rouge, mais elles ne s’exercent plus sur lui de façon aussi tenace et immédiate, du fait qu’il se trouve si proche de la « sortie ». N’empêche, la réclusion, au-delà de la décantation qu’elle fait subir à tout ce qui obstruait sens et esprit, laisse émerger l’une ou l’autre voix intérieures essentielles, devenues parties prenantes de la vie de ses organes. Dont celle de Bernard Stiegler, persistante, qui continue à débiner son fil, de manière presque indépendante de toute incarnation humaine singulière, autonome dans le cosmos. Cette voix qui l’a tant de fois secoué et lui a prodigué tant de réconfort, seul philosophe qu’il ait pu approcher tant soit peu et qui pendant des années lui a permis de cristalliser une compréhension de ce qui se passait tout autour de lui, à travers lui. De quoi cheminer au lieu de rester pétrifié, morfondu. Depuis qu’il a appris puis intégré la nouvelle brutale de sa mort, intégré le fait qu’il ne pourra plus jamais s’assoir dans une salle pour écouter sa parole jaillir, s’inventer, se construire, chaque fois neuve, bien que puisant dans ce qu’il a déjà dit et écrit depuis des années, maintenant que cette voix n’appartient plus aux vivants, elle résonne en lui comme jamais, chaque fois qu’il ouvre l’un ou l’autre de ses livres, retrouve et relit silencieusement les passages (concepts) qui l’ont transporté vers d’autres possibles lorsqu’il les défricha pour la première fois, c’est-à-dire, des mots, des phrases, des idées, des images et une musique qui créèrent du vivant en lui, du nouveau vivant, de l’espoir. Et une fois accroché par un tel passage, lui rappelant une époque, une période spécifique de sa vie où il devait lutter, c’est-à-dire encore une fois essayer de comprendre ce qui se passait, il ne peut se contenter du fragment, il éprouve le besoin de parcourir le tout qui les englobe, les articule désespérément, il relit le livre entier, avide, comme un roman. Tous les titres dont il avait fait l’acquisition sont regroupés, extraits des caisses de livres empilés à l’intérieur, et régulièrement, impulsivement, il se dirige vers tel ou tel. Dès qu’il en ouvre un, c’est comme lorsqu’il soulevait le couvercle d’une boîte à musique dans le salon de ses grands-parents. Il est happé par une magie, une ritournelle de grande familiarité, dépouillée, exécutée mécaniquement mais donnant l’impression que s’enclenche une force que rien ne maîtrise. Créée par l’homme mais s’en affranchissantEnfermée dans la boîte et surgissant. Il faut dire que dès que ses yeux, ses oreilles, son entendement se saisissent de quelques mots, quelques phrases, de leur ponctuation, de leur scansion en paragraphes aérés, de leur respiration combattante, pour les extraire du papier et les libérer, les restituer à leur liberté vivante, dans sa tête, il se trouve associé, intriqué à une épreuve de vérité haletante, sans fin, ultime, pour soi, pour lui, pour ouvrir enfin les yeux du monde, tant qu’il en est encore temps. D’emblée, la matière est noire, désespérée, anthracite. Et au fur et à mesure que les idées s’articulent, pourtant, de la lumière fuse, de l’espoir s’échafaude, des raisons de travailler pour un meilleur avenir reprennent consistance. Ces livres qu’il n’a plus consulté depuis des années, il les retrouve toutes pages soulignées, annotées, témoignage scriptural, griffonné, de la surprise, de l’excitation, de la délivrance, de la volonté fébrile de saisir la lumière aperçue entre les lignes. Le lecteur incliné vers les lignes imprimées qui filent comme le courant d’un torrent de montagne se change en orpailleur. Il court d’intertitre en intertitre dont certains le transportent littéralement, promesses d’élucidation miraculeuse de ce qui au jour le jour obscurcit la vie et ruine tout avenir, par exemple « Réhabiliter la raison et son mystère par la reconstitution des communautés de savoirs », ou « Combattre la casse : l’institution comme métastabilisation et disruption de la disruption », autant de musiques programmatiques qui s’esquissent, qui l’emportent, à la manière de ces points remarquables et lointain, dans un paysage, qu’il semble impossible d’atteindre en suivant le tracé des chemins ordinaires et que le guide pourtant indique comme futurs lieux de passages (« on va passer là-bas ! »), et on avance en se demandant par quel saut improbable va-t-on réussir à les rejoindre. Mais rien que d’y penser, la marche change de nature, des ailes poussent aux pieds, l’imagination s’immisce et ruisselle en source d’énergie dans toute la masse musculaire. Et on y va. Combien de fois s’est-il littéralement réfugié dans une salle de conférence, de séminaire, de colloque, pour l’écouter, comme d’autres s’engouffrent dans les salles obscures espérant que le film projeté sur grand écran les distraira d’eux-mêmes, les transporter vers une quelconque  consolation due à la fiction. Lui avait besoin d’écouter les récits et les fictions de Bernard Stiegler, le voir monter sur l’estrade, toujours un peu parachuté, souriant vacillant, retirer manteau et chapeau, ébloui par les spots, atterrissant d’on ne sait où, cherchant à reconnaître des amis dans la salle, des points d’ancrage de sa pensée. Prendre place, ouvrir l’ordinateur, rassembler son souffle, son idée, faire face, faire front. Une fois, lors d’une conversation avant une conférence, il lui avait dit que ce n’était jamais simple, la prise de parole en public. Il avait été stupéfait de constater que même pour un tel personnage, le stress existait, le doute quant à ce que l’on va dire, l’inquiétude quant à ses facultés intellectuelles (le cerveau va-t-il fonctionner comme espéré, permettra-t-il de formuler clairement ce que l’on cherche à faire passer ?) Oui, dans les premiers mots, les premières phrases, le stress était perceptible. Comme des fils lancés dans le vide, mal assurés, incertains, se raccrochant peu à peu à des discours intérieurs, à des écrits récents, à une actualité traumatisante, reliant différents points éloignés les uns des autres, éparpillés dans ce qui, à travers le réel, forme une tension dangereuse, à résoudre. Le timbre était souvent hésitant, bredouillant, nasal, anxieux et en même temps, pris d’une jubilation contenue, fière, d’affronter à nouveau ce défi de penser/parler. Puis la machine se mettait en route, à la fois le déroulé d’un texte établi, à la fois une improvisation complète, le cerveau reprenant sans cesse le déjà écrit, le raturant, le corrigeant, le bifurquant, le propulsant ailleurs. L’enchainement des idées, des thèses, des formules, des images, des concepts, des démonstrations – des petites musiques – prenait de la vitesse, essayait peu à peu de tout embrasser, de prendre la mesure complète du « nœud » et de tout démêler. La voix-texte déployait alors une dramaturgie fascinante pour dire la noirceur du monde, révéler les mécanismes de la catastrophe, le désespoir absolu. Voix éprouvée. Il avait alors, oui, l’air de porter toute la misère du monde, accablé. Puis, il se métamorphosait, sans doute les phrases, la forme que prenaient les idées – revenantes qui sonnaient au micro avec la force d’une nouveauté jaillissante – le stimulaient, lui redonnaient la force d’y croire. Son volume, sa vivacité se musclaient, s’animaient. Il se glissait dans la peau d’un lutteur, d’un champion dont tant de personnes présentes dans la salle avaient besoin, avaient envie d’aiguiller, de pousser  de l’avant, pour qu’il ouvre la voie. Il donnait des coups, démontait les pièges, balançait les formules magiques – ces fameux néologismes ou citations grecques qui en horripilaient pas mal et qui, pourtant, apportaient un nouveau souffle – et petit à petit, de sa bouche emplie des cailloux de l’enfer et de la damnation de l’Entropocène, fusait la lumière. Fragile cadeau à sauvegarder, qu’il emportait en quittant la salle, la tête remplie de sursauts, assommé par un diagnostic implacable – confirmant ses plus sombres pressentiments -, mais d’un telle clairvoyance raisonnée qu’il ne restait pas démonté longtemps, très vite galvanisé, excité par les outils qui avaient été présentés et, d’une manière ou d’une autre, incorporés dans ses ressources, mais en pièces détachées, il devait à présent les forger à sa mesure, les remonter, en apprendre le maniement, explorer ce qu’ils offraient en guise d’exo-extension de ses maigres savoir-faire physiques et spirituelles. Il fourmillait d’intentions « de se reprendre », de protentions rajeunies et le rajeunissant, de volonté d’amplifier à sa manière les quelques étincelles reçues, s’essayant à ne pas gaspiller cet inestimable transfert technologique effectué par la parole philosophe, se livrant à la transposition hasardeuse des éléments de discours retenus, échafaudant des plans sur la comète, se fixant une discipline de vie toute dédiée aux enjeux mondiaux urgents enfin parfaitement explicités, énumérant les petits leviers qu’il pouvait actionner au niveau de son travail culturel, pour répercuter, propager un peu des techniques reçues. Ce n’était pas un simple mode d’emploi à opérationnaliser, il fallait que tout le cycle de la découverte, de la naissance d’une nouvelle technique se greffe au cœur de son organologie, qui n’implique donc pas sa seule corporéité, mais ses prolongations et ramifications en divers outils, instruments, savoirs, institutions, héritages.  Il emportait à chaque fois, finalement, des exercices, à répéter un peu comme des mantras – les exposés, les textes de Stiegler ne sont pas dépourvus de ce ressac incantatoire, obsessionnel, vortex de formules – pour renforcer sa capacité à s’individuer et à participer à la transindividuation. Tout comme certaines médications renforcent l’immunité d’organismes affaiblis. Tout en sachant que ses facultés intellectuelles, limitées, peu structurées, s’égareraient avant d’atteindre la complétude du processus et qu’il lui faudrait relire ou retourner écouter Bernard Stiegler. 

Il n’a pas fini d’apprendre à mieux capter et préserver à tout prix les dons de lumières individuantes (serties dans leurs  indispensables ténèbres pré-individuelles encore toutes frémissantes).

Lumières, images, cultiver les éclaboussures

Aussi, millefeuille de papier photosensible, performant l’exposition permanente au grand air, depuis sa terrasse improbable, l’épiderme perforé d’infimes pores laissant passer la lumière, il fonctionne à la manière d’un sténopé vivant absorbant chaque variation lumineuse. Ce travail d’impression à même toutes ses cellules, de crépuscule en crépuscule, est désormais le seul flux auquel il participe, descendant de plus en plus vers le calme au cœur de la tempête, imprégné de ce rythme lumineux. Sténopé, mais pas cataleptique. Il bouquine, griffonne quelques notes, cueille quelques herbes à mâchouiller, va faire quelques pas sur la route, écoute les rumeurs du ravin, revient casser deux ou trois noix, mord dans un quignon de pain, s’envoie quelques lampées de vin, rectifie le drapé des tentures, s’assoupit, se réveille, réorganise sa mémoire, s’accroupit recueilli devant la dépouille d’une mante portée à dos de fourmis, écoute les bourdons affairés dans la vigne vierge en fleur couvrant une ruine proche, convoite les raisins presque mûrs qui pendent de la treille qui transforme la terrasse en grotte, donne un coup de loque sur le vélo suspendu à son crochet, fixe un rapace dans l’azur, donne quelques coups de balais,  relit dans un livre quelques lignes soulignées le matin, s’accoude à la balustrade de vieux fer forgé, étourdi, abasourdi par son étrange « insularité » irréversible, se détend de nouveau quand fusent les orgues fluets des petits ducs, que pointillent les constellations sur la voûte céleste. Scrute le paysage, les étendues serrées d’arbres, y incrustent des souvenirs de son jardin perdu, là où il a habité des dizaines d’années, des gros plans, des détails, peut-être que ce jardin n’existe plus, rasé par les nouveaux propriétaires. Jardin englouti. Pourtant, bien qu’exilé , il continue à y vivre.  Et toujours, sur la terrasse couverte de végétation, sombre comme une grotte à flanc de montagne, la vue écarquillé comme s’il voyait une part des choses ne se révélant qu’à lui, interdites, se frottant le visage des deux mains, se demandant si, au contact rapproché de ces phénomènes ténus et transcendés par sa position esseulée, un nouveau langage n’allait pas sourdre de ses organes. N’était-il pas carrément entré dans un nouveau langage silencieux ? Durant ces menus faits et gestes, chaque plan lumineux, avec son grain spécifique, son intensité singulière, ses effets de réflexions, de réverbérations et d’ombres spécifiques aux différentes heures de la journée et de la nuit, se grave en lui, couche après couche, chacune comme un texte superposé qu’il lit et décrypte, il « grammatise » chaque masse lumineuse qui baigne et imprègne son enveloppe épidermique, ses cellules, son pouls, c’est l’embryon du cœur de son métabolisme qui le replace en harmonie avec un écosystème biologique, mental, naturel, social, en gestation quelque part (en effet sa localisation ne faisant l’objet d’aucun combat pour délimiter un « chez soi » excluant, clôturé). Libéré et flottant dans la nécromasse noétique, comme un flâneur, un glaneur. « La nécromasse noétique est aussi indispensable aux vivants noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition de la végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale. » (BS) Résider, durer désormais sans autre intention, dans l’ensemble de l’humus noétique – mental, psychique, imaginaire, fictionnel – généré par ses années de vie, l’ensemble des traces, répétition, ressassement, rémanence, re-traces, de tous ses faits et gestes, de toutes ses pensées, ses lectures, ses musiques écoutées, les caresses échangées, les choses vues, les mets mangés, les boissons bues, tout ce qui lui est personnel, est venu de lui et forme sa signature, mais aussi tout ce à travers quoi il a embrassé l’histoire de l’humanité, les autres, vivants et morts, ce qu’il a pu réactiver, embarqué en lui des couches successives de l’histoire des hommes et des, des animaux, des végétaux, des minéraux, tout ça transformé en traces spirituelles, en suspension, constituant une atmosphère où il lui est possible de flotter, de ne rien faire tout en ayant l’impression de fourmiller, d’être occupé en permanence par ce qui vibre, de recycler et transformer sans cesse ce qui a fait sa vie jusqu’ici. Sans but précis. Simplement comme un vers creuse son souterrain tortueux dans la matière de son existence même. Sans plus. La plénitude de subsister par la mise bout à bout de rebuts, de choses déjà usagées, digérées, marquées par plusieurs réincarnations et détournements. ( Il songe au marcheur Antonio Munoz Molina, ses foulées dans la ville, en compagnie de fantômes, Poe, Melville, Benjamin, Baudelaire, intégrés à son itinéraire.) Ses plus grands plaisirs passés – et qui continuent à ondoyer en lui – lui ont été procurées par des œuvres de facture « ébauchées », sans réelle finitude, sans chute ni clôture, en suspens, là, grâce à elles, il échappait à la tyrannie de la finition, des formes abouties, achevées et cadenassées, il respirait. Il peut à présent se dédier pleinement à cette respiration, de tous ses pores, non pas immobile, mais balloté, car tous ces alluvions restent connectés à ce qui les engendra, et continuent à bouger, à suivre leurs impulsions, au gré d’autres alluvions rencontrés, d’autres sédimentations, fusionnées ou rejetées. Toutes les traces abandonnées à la/leur nature et croissant librement, sans contraintes, comme on peut le voir dans certains ruines, certains terrains vagues. Tout cela le déborde, le conduit imperceptiblement, porté par une vague invisible, en un lent et définitif naufrage. « Le plus beau dans l’Énéide, c’est qu’elle soit inachevée. Que Virgile n’ait pas eu le temps de la massacrer en lui apportant une touche finale sans rapport avec la vie, une patine, un aspect ciselé. Regardez La Divine Comédie. C’est horrible qu’elle soit aussi bien faite, aussi complète, aussi bien construite, un hendécasyllabe après suivi d’un autre et encore d’un autre, un premier tercet, un deuxième et un troisième jusqu’à ce qu’on ne puisse plus en supporter davantage, et un autre chant, et les trois parties, les trente-trois chants, le chiffre trois de la Sainte Trinité ! (…) Une Divine Comédie inachevée aurait été plus humaine et bien plus intéressante. Tout un tas de brouillons et de feuilles volantes à l’intérieur d’un coffre, dans le grenier d’une maison, celle où Dante est mort. (…) Cervantès, Joyce, Melville, tous les trois travaillaient avec des matériaux charriés, des alluvions d’histoires antérieures, des éléments volés, découpés, copiés, et ils se laissaient porter par des divagations insensées, à croire qu’ils aspiraient au désastre, qu’ils voulaient que le livre en cours s’effondre sur eux, explose ou se répande sans qu’ils puissent le contrôler, du moins pas entièrement, comme Moby Dick a explosé au bout de quelques chapitres pour devenir un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales, Moby Dick a été l’effondrement qui a enseveli pour le restant de ses jours le nom et le prestige du pauvre Melville, une explosion qui a tout emporté sur son passage… » (Molina, 178)

Elle remplaçait les paroles par des images

Ces évocations – la prosopopée de Stiegler, les inachèvements comme autant de gués et de fictions qui lui auront permis de traverser tant d’années – s’inscrivent, se mélangent aux autres interfaces  auto-érotiques de sa relation au monde, berceau de ses désirs polymorphes. Ce qui ravive tout ce que son dernier amour – la dernière fois qu’il perdit la tête -, lumière chaude aussi vite évanouie qu’un songe, aussi improbable que la rencontre avec un être mythologique, a laissé en plan, en jachère, nourrissant sporadiquement le genre de croyance maladive d’un retour improbable de ce qui a eu lieu (équivalent en d’autres contextes de la figure christique qui n’a de sens que si elle revient un jour). A-t-il vu ce qu’il a vu, étreint ce qu’il a étreint ? Disons que quelques  interdits sociaux et culturels ombraient cette relation amoureuse – non pas réellement l’adultère ni l’abus de mineure , plus simplement la réprobation de l’attrait pour la chair fraîche -, qui font que ce qu’il y embrassait pouvait être considéré comme ne lui étant pas destiné, absolument pas dans l’ordre des choses. Une totale étrangeté. Un sort jeté. Pour autant, tout se passait au grand jour, sans technique particulière de camouflage ou dispositif de tromperie. Néanmoins, de façon instinctive, ils ne (se) voyaient qu’en cachette – comme était cachée la « lettre volée », la cache constitutive de leur offrande amoureuse -, dans un plan de réalité invisible à tout autre mortel. Il leur semblait que même si on les surprenait nus et interpénétrés, ils n’en resteraient pas moins hors de toute flagrant délit constatable. Transparents. (Bizarrement, sans qu’il ne comporte aucune similarité figurative avec ce vécu, c’est un petit tableau daté, d’intérieur de pénombre et lumière réunies, avec escalier sombre et silhouette de femme à contrejour, qui lui rappelle l’atmosphère de ces cachettes.) Dans l’invention de cette intimité partagée qui lui semblait jusqu’alors inaccessible, inconcevable même, ce qu’elle lui montra relevait de l’inimaginable. Ce corps frais et vif, cette vie donnée et avide de l’autre – de cet autre singulier, lui, à l’exclusion de tout autre, bouleversante sensation – cette plasticité amoureuse éblouissante, l’envahissait, le comblait d’images paradisiaques, à foison, inépuisables. C’était enlacer tous les rêves de beauté qui l’embrasaient depuis son adolescence, les premiers poèmes, la muse insaisissable, obsédante. Cela enfin à portée, dans une « version » moderne inimaginable il y a à peine quelques années, libérée, attestant d’une relation au sexe inexistante parmi les jeunes de sa génération, cela déversé en lui en brassée de lumières au cœur de son âge avancé. Ce n’était pas écrit dans son programme. Une telle attirance, réciproque,  intergénérationnelle continue après coup à lui sembler miraculeuse, un mystère total (malgré les innombrables couples unissant des âges très différents, la banalité des  flirts vieux et jeunes, mais c’est autre chose). C’est bien cela : une relation qui l’initie au mystère. Une plénitude, agitée, morcelée en oasis temporelles relativement courtes. A répétition. Des chambres où pratiquer à mains nues l’attention à soi et l’autre, à soi dans l’autre, à l’autre dans soi, à soi et à l’autre propulsés hors de toute enveloppe charnelle, jusqu’aux intensités de transe, sans aucune perspective, chaque fois moment ultime. Les corps sexués et exhibés au-delà de ce qu’expose la pornographie, écartelés d’offrande et, dans cette fusion charnelle, yeux dans les yeux, leurs présences plongeant dans un tourbillon de miroirs à l’infini où se mirent autant leurs ressemblances – par quoi ils s’emboîtent  en un seul être harmonieux imprévisible, inscrit nulle part – que leurs altérités irréductibles. Leurs inconciliables accélèrent leur fusion. Et dans la fièvre érotique balbutiante, échevelée, leurs consciences flambent d’être aussi proches de l’aboutissement d’un désir commun, tout en découvrant, précisément dans la tension de cet aboutissement fiévreux, leur fougueux inachèvement respectif, inaliénable et offert à l’autre. Ce qu’ils s’offraient vraiment. La posture des corps se baisant reflétant ni plus ni moins leur enthousiasme spirituel pour cet inachevé, ces incomplétudes communicantes, fontaines de possibles, inespérés, un trop plein de devenir. Abondance. L’ouvert, l’ouvert absolu, enfin, comme sans lendemain, comme une dilapidation de toutes leurs énergies, feu d’artifice éphémère, dérèglement excessif de leur entropie, l’orgasme de cendres mélangées, jusqu’à une stase, une inertie amoureuse éternelle. La confusion orgiaque, paradoxale exubérance, capiteuse, d’une telle profusion de choses merveilleuses à voir alors qu’il ne cessait d’être convaincu de rester aveugle, de n’en voir jamais assez, le poussait à chercher à enfin voir vraiment ce qu’il saisissait, ce qui le saisissait. Mais il pressentait que, tout écarquillé qu’il était, et écartelant le corps abandonné, le « ne pas voir » était la règle pour que ça lui fasse voir. Dans chaque cachette, comme si, égaré au plus profond d’une forêt, il tombait, au bord d’une rivière, sur une incroyable déesse nue et qu’il et elle se jetaient leur effarouchement à la figure, terriblement vexé-e-s et ravi-e-s d’être découverts. « Les consciences attentives apprennent quelque chose d’elles-mêmes depuis l’attention qu’elles portent à l’autre, comme miroir de leur propre altérité, c’est-à-dire de leurs possibilités de devenir, c’est-à-dire de l’inachèvement ouvert de leur individuation. » (p.134) » Ce processus, tel quel, mais littéralement porté et affolé par le sexe., en tant que faisceau de pulsions bouleversant toutes les composantes, tous les circuits, tous les tissus.

Puis, les cachettes se sont taries volatilisées même, retour brutal dans l’ordinaire, sans personne à qui raconter ce qu’il avait vu, en deuil. Que faire de ce bain onirique dans la jeunesse amoureuse, intemporelle (mais lui faisant sentir son déclin imminent, irrévocable), le mythe fusionnel, rencontre avec la nymphe secrète, la déesse des amours, la beauté-même ? Bien au-delà du registre corporel, au-delà de l’impudence de scruter et pétrir ventre, seins, cuisses, cous, sexe, cou, bras, mains, yeux, bouche (avec la réciproque : être pris par ventre, seins, cuisses…). Tout ça comme une source d’images inédites. Les premières images du monde. Comme si, plonger dedans et être accueilli, hébergé en elle, c’était se rapprocher d’un jaillissement d’images irrépressible, se perdre dans une immensité iconique. « Je maîtrise mal les mots, l’écriture, le langage parlé, je suis plus à l’aise avec le dessin, le crayonné, les images » disait-elle. Cela, délicieusement, déroutait tous les réflexes patriarcaux de maîtrise du langage. Tout était remis en jeu.

Il n’en conserve pas des traits très précis, figés. Plutôt le souvenir d’un passage lumineux palpable, chaud, charnel. Membrane, mucosité aveuglante. Et après, de l’autre côté, ou une fois la source de lumière camouflée ou dirigée vers d’autres rencontres, rien d’autre qu’un flux de phrases écrites le submergeant, des essais d’écritures bégayant, intarissables, devenant son mode de survivre, il y interprétait en roue libre, somnambule, de façon voilée, tout ce vécu caché, toutes les images qu’elle avait glissé en lui, lors de leurs baisers, de leurs fusions (parfois, souvent, à distance, télépathiques, après coup, de même qu’il se disait quelques fois qu’il ne l’avait vraiment vue qu’une fois disparue). Tout cela, enseveli, l’irriguant de façon détournée, nappe phréatique d’onirisme. Chaque phrase venait confirmer l’impossibilité de dire vraiment ce qu’il avait vu et senti. Pris dans l’indicible. Cette volonté de dire aussitôt transformée en impuissance à formuler devint sa règle de vie, à la fois douloureuse, dépressive, capable aussi de fulgurances exaltées, dopante, parce que cette impuissance exacerbée est aussi la preuve qu’un vécu est conservé intact, diamant pur. Ressources cachées. Ainsi, il se trouve relégué dans une enveloppe animale perdant peu à peu tout âme et tout langage humains, errant dans le quotidien, harassé par le rythme et l’inconsistance insistante du boulot salarié qui colonise une large part du temps d’innombrables personnes. C’est pourquoi, lisant l’évocation que Jean-Christophe Bailly fait de la légende de Diane et Actéon, ça lui parle, il en frissonne.

« Le regard d’Actéon installe Diane dans le règne de l’apparence, où son corps, en étant vu, la fait basculer : elle sort de son mode d’être « normal », qui est celui de l’irruption et du retrait, pour pénétrer malgré elle dans l’espace d’une intimité, et c’est pourquoi elle rougit. Sa nudité devient mise à nu, et Actéon est ici, bien sûr, le célibataire même de cette vierge qui, sans doute, ne devient pas mariée mais qui, le temps d’un échange de regards, échappe à la pureté. A la seconde précise où elle se sait vue, il est déjà trop tard, et le geste même par lequel elle condamne Actéon, l’eau qu’elle lui jette, a la résonance d’un aveu, qu’elle confirme aussitôt par ce qu’elle lui dit : « Maintenant va raconter que tu m’as vue sans voile/ si tu le peux, j’y consens. » Cette éclaboussure est comme la consommation de l’acte, il y a échange, la paroi a été traversée : devant l’image, Actéon est passé de l’autre côté de l’image. (…) Or, comme on sait, et là réside toute la cruauté du « si tu le peux », Diane a déjà interdit ce à quoi elle prétend consentir : Actéon ne peut pas parler, il ne le pourra jamais plus. L’eau lustrale qu’il a reçue au visage a été, en même temps que son sacre (d’une éclaboussure, la déesse l’a touché), le prélude à sa destruction. Avant d’engager sa mort sous les crocs de ses chiens, sa métamorphose en cerf a pour premier effet de le priver de langage : se voyant reflété dans l’eau (là encore, il faut le souligner, le relais de l’image est nécessaire pour que la transformation s’accomplisse), il cherche à s’écrier, à exprimer par des mots son malheur, mais il ne le peut, seul un gémissement sort de sa bouche. Exclu de l’humanité, il est aussitôt exclu du langage, mais ce que veut d’abord dire cette exclusion, c’est que ce qu’il a vu ne peut être dit, c’est que l’intervalle dans lequel Diane a pour lui et malgré elle accédé à l’image saute hors du plan où les récits sont possibles. En vérité, la vision de la déesse était à ce prix : comme le dit Klossowski, Actéon « voit parce qu’il ne peut dire ce qu’il voit : s’il pouvait dire, il cesserait de voir ». Tel est le sens de la théophanie : le mystère de la vision du dieu n’est pas dicible, le langage se retire de la bouche de qui a vu. »

Jean-Christophe Bailly interprète ce mythe comme «  l’allégorie de ce que, chasseurs, regardeurs, nous poursuivons sans fin : qu’un jour une image nous jette de l’eau au visage et qu’alors au lieu de basculer nous naissions à une langue inouïe, silencieuse. » 

Il se rappelle, maintenant, qu’elle dessinait sans cesse. Comment cela a-t-il pu lui échapper, alors ? Comment cela a-t-il pu ne pas entraver leurs caresses ? Elle traduisait émotions, et sentiments en images, croquait continûment tous les détails du paysage de leurs rencontres, transcrivaient ses rêves mais, plus étrange, les siens aussi, comme si elle les vivait en même temps que lui. Comment était-ce possible ? Elle ne pouvait avoir le crayon à la main, tout le temps, pas possible. Était-ce télépathique ? Il la re-voit maintenant ruisselante d’images, une eau d’images qui l’éclabousse. L’effet que lui causait cette communion amoureuse générant de  l’image plutôt des mots – et le déstabilisant, le privant de ses repères -, il lui saute aux yeux, à nouveau, intact, en ouvrant le cahier d’une dessinatrice, déniché chez un bouquiniste, la petite ville la plus proche où il descend de temps à autre faire une course, boire un verre, observer des gens, dévalant les lacets en se grisant, les remontant en lévitant. Le cahier de dessin se trouvait dans une boîte avec des monographies de saintes et de martyrs, des évocations et témoignages d’illuminations datant des guerres de religion en Cévennes. Non daté, l’autrice confie aux pages les formes et fragments déchirés du réel, tels qu’ils l’envahissent paniquant, dans leur ultime expiration, lors de crises de douleurs qui lui font perdre conscience et lui font souhaiter mourir, disparaître. Donc, des crayonnés quasi sans contrôles, le crayon sismographe entre des doigts crispés, au bout d’un bras et d’une main secouées de spasmes, corps recroquevillé dans la souffrance insoutenable qui expulse la conscience de son enveloppe. Cette instantanéité de la production imagée de ce qu’elle éprouve dépouillé de toute intention esthétique, de toute apparence éduquée, policée, sans défense, laminé, imaginaire pressé comme une éponge et qui expire en crachant son alphabet proliférant dans l’agonie. Chaque fois qu’il entrouvre ce cahier, oui, quelque chose d’insoutenable, de fascinant, d’exubérance morbide – presque fraîche, joyeuse, de cette joie des délires entrevoyant la délivrance définitive -, de ce flux de croquis lui jette une eau crue au visage, sans ménagement. La version acide, désespérée, de celle optimiste, chatoyante, printanière dont il avait été oint, autrefois (et dont les effets restent, demeurent, fermentent se diluent dans la nécromasse noétique). Pierre Hemptinne

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Une terrasse déconfinée, fin disparue

Fil narratif à partir de : souvenirs des Cévennes, image, confinement, fatigue, lecture et relecture (Juan Benêt, Tu reviendra à Région, Dans la pénombre, Michel Foucault, Archéologie du savoir), exposition (Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu, Palais de Tokyo)…

Au cœur du confinement lié à l’épidémie du Covid-19, il se trouve percuté – par hasard, le logiciel « photo » de l’ordinateur sélectionnant aléatoirement, de temps en temps, une image qu’il ramène au premier plan , à la manière d’une carte postale virtuelle expédiée de nulle part – par une photo de terrasse en Cévennes. L’envie furieuse s’élabora alors de transformer l’actuel confinement en mode de vie future, en plein air. Une promesse qu’il se fit à lui-même. Plusieurs années plus tard, avec les dérisoires économies de toute une vie, l’heure de la retraite arrivée, après tergiversations – avec quoi vivre une fois la tirelire cassée et vidée ? -, il devient propriétaire d’une terrasse en Cévennes où, selon l’expression consacrée, terminer ses jours. Un geste sans retour lui rappelant l’impétuosité de sa jeunesse, la fascination romantique qu’exerçait les intrépides « brûlant leurs vaisseaux ». . Illusion, au cœur de la vieillesse, d’un « je n’ai pas changé », « je suis toujours capable de ». Tout en sachant que tout s’est déplacé, irrémédiablement, qu’il n’y a plus de marge, le « toute la vie devant soi » a fondu aussi radicalement que les glaciers, les icebergs attaqués par le réchauffement. La masse de l’irrémédiable, jadis infime, indifférente, a enflé, devenue féroce et sans pitié. Il lui faut l’amadouer, la rendre indolore. Son périmètre de résistance et de survie devient ce genre de terrasse qu’il avait observé avec tant d’envie lors des innombrables heures passées à sillonner les routes cévenoles à vélo, année après année, s’enracinant un imaginaire, là, au gré de ce qu’on appelle les vacances, créant cet ailleurs intime qui devenait son « chez lui ». L’agence immobilière contactée n’eut pas beaucoup de mal à lui faire des propositions concrètes sur base de sa description idéale de l’objet convoité. Avant tout, il fallait qu’elle surplombe une petite route. Pas comme un poste de contrôle ou une vigie intrusive, mais comme intégrée, « camouflée » dans les taillis, la forêt, les rochers courant le long des chemins. Il fallait, qu’installé sur cette terrasse, à travers le rideau végétal, son regard puisse tomber sur le ruban de macadam, non pas statique, mais tapis roulant conduisant à tel embranchement, puis tel carrefour, ensuite telle ou telle bifurcation, tel village, tel giratoire, tel tournant, et qu’en contemplant ce banal goudron, il se sente relié à l’ensemble des cheminements qui permettent d’atteindre le sommet de l’Aigoual et, qu’à l’un ou l’autre moment de sa vie, il aura déjà exploré. Dès lors, autant de « chemins intérieurs », empreintes qu’il explore au fil de ses méditations ou « absences » (le regard vague, dans le vide). Il aimera aussi entendre passer voitures, marcheurs, cyclistes, cavaliers, randonneurs avec âne et, selon leur « ombre » bruitiste, leur vitesse ou lenteur, le son de leur déplacement, le ton de leurs conversations, aiguiser le sens de l’interprétation animale, deviner s’il s’agit de déplacements utilitaires, de trajets coutumiers entre deux hameaux, de balades improvisées ou d’excursions au long cours, de touristes ou de vrais pèlerins. Le timbre trahissant, chez les passantes et passantes, différentes manières de se sentir dans le paysage, reflétant, à la manière d’une chambre d’échos individualisée, l’ampleur de l’immersion imaginaire dans les Cévennes, individus indifférents (qu’ils soient là ou ailleurs, peu leur importe) ou résonants dans leur bulle cosmologique.

Capter ces ondes, mêlées aux murmures incessants et pluriels de la faune, de la flore, au silencieux mugissement des vallées – semblable à l’aura marin des infinis de vagues et d’écume -, voilà le texte , la houle dans laquelle il entend vivre encore, embrouillant toute linéarité, sans fil conducteur, rien qu’une multitude de récits entrecroisés, sans début ni fin, ni suspens, une immobilité active lui rappelant ses meilleures lectures de romans. Quand tout le corps est imaginaire et semble atteindre une intensité exceptionnelle. Capter tout ça depuis la nacelle poreuse de sa terrasse, mur et toit confiés aux lianes d’une treille luxuriante, longtemps sauvegardée de toute taille humaine, ayant poussé comme bon lui semble, s’abandonnant au plaisir de tout envahir, tout envelopper. Du côté de la route qui, à cet endroit, longe le vide et amorce une courbe vers le cœur du village, une robuste barrière en fer forgé, envahie partiellement par le liseron, permet de s’accouder, de rester aux aguets sans se fatiguer. Contre les formes courbées du fer ouvragé, quelques grandes jarres de poteries débordent de cactées, de plantes aromatiques. Au bout, des buissons florissants de laurier-rose séparent terrasse et mini-potager. A cette extrémité, un barbecue est aménagé dans le mur, avec une cheminée en maçonnerie. Le sol est carrelé de pierres usées. Au centre, une table ronde en ciment vieilli, craquelé, le plateau étant une sorte de mandala éraillé, mosaïque de petits bouts de terre cuite de teintes diverses, débris de vaisselle accumulés au long d’une vie, le tout bricolé par d’anciens propriétaires sans doute décédés. Une bâche en plastique recouvre une partie de la terrasse, sous la treille, et peut se dérouler pour fermer l’espace aux vents remontant de la vallée. (Un hamac)

Un vélo de course est suspendu, comme dans les cintres d’un théâtre, à deux crochets, sous l’auvent qui borde la façade. Cuissard et maillots posés sur le cadre, casque accroché au guidon. Dans le coin, souliers et pompe à pied. La porte qui semble ne jamais être qu’ouverte, laisse entrevoir une pièce avec une cuisine sommaire, une table une chaise, des caisses de livres. Et un empilement de cubitainers de vin nature, blanc, rosé et rouge. La fenêtre aux volets entrebâillés, pas très nette, donne sur une chambre, une couche en désordre, d’autres caisses de livre, un secrétaire, un ordinateur, des tas de cahiers de notes, empilés, fermés ou ouverts, piles affaissées, répandues.

Rester là jusqu’à perdre toute notion d’être et de temps. En été, quasiment nu. En automne et au fur à mesure que les températures diminuent, ajoutant des couches, pull sur pull, couvertures, peaux de bêtes. Quelque chose de sa posture obstinée et sans retour, sur cette terrasse, relevant du mode de vie des bergers de Région tels que Juan Benêt a pu les observer. « (…) ceux qui restent sont généralement très âgés, peut-être incapables de faire le voyage, et leur présence n’est révélée que par la fumée ; ils ont échangé leur traditionnel vêtement de velours côtelé, leur couverture de laine et leur blouse de futaine contre une espèce d’armure tartare de peaux tannées et de laines brutes avec du chanvre, sorte de cabane ambulante dont, comme le bernard-l’ermite de sa coquille poilue, ils ne se dépouillent jamais. Seul le feu peut les en priver. Ils ont l’habitude de vivre à plus de 1 500 mètres d’altitude, sur les versants exposés au sud, sous des tas de bois et de feuilles mortes qui, observés à distance, ressemblent à des termitières. » (p.72)

Quelques fois, habillé en cycliste, bécane enfourchée, il se laisse tomber sur la route et suis la pente, réintégrant les mouvements du pédalage, revenant dans la mémoire des longues échappées, peu à peu, arrive au premier embranchement, remonte péniblement, moulinant petit, en zigzag, passe un premier col, redescend, se rapproche d’un village de montagne précédé de quelque camping discret en bord de rivière ,traverse la petite ville étirée déserte jadis florissante, s’arrête pour s’envoyer un petit noir, remplit ses bidons à la fontaine, puis attaque péniblement mais résolu, escargot louvoyant, les lacets d’un autre col plus ardu, en une lenteur décomposée, saccadée, mais il a le temps, se rappelant son aisance d’antan, parvient néanmoins au sommet, retrouvant ses sensations, se laisse glisser dans la vallée, puis suit la rivière, s’arrête et sort un pique-nique du sac-à-dos. Là, il a réussi à se mettre en route vers l’Aigoual. Jadis il faisait l’aller-retour sur une journée, à présent, l’expédition est bien plus longue, il a prévu de dormir en route, une nuit, voire deux, dans un sac de couchage, dans un fossé, à l’orée d’une forêt. Vagabond.

Cette vie, non pas dans le but de passer les dernières années de sa vie à « faire le point », se réconcilier avec lui-même, en créant le sentiment d’une vie bien vécue, avec un début et une fin, un parcours continu doté de sens, se rassurer en pouvant se dire que « tout a eu une signification en s’emboîtant à la perfection », difficile à affirmer en considérant la somme  des présents successifs, mais à construire de toutes pièces, dans le recul et la méditation rétrospective, recourant aux méthodes qu’utilisent de nombreux historiens. Que du contraire, il fait ce choix d’une vie rompant presque totalement avec la distinction entre dehors et dedans pour empêcher toute synthèse, toute cristallisation. Pour s’étourdir délibérément dans le ressassement de toutes les discontinuités qui ont tissé autant que concassé sa biographie, imprévues, inclassables. Ne cherchant nullement à les expliquer, à les nouer entre elles selon un sens jusque-là caché, révélé dans l’extrême vieillesse. Se rappelant des idées lues chez Foucault, magnifiquement écrites, qui le subjuguèrent et l’exaltèrent sans pour autant qu’il en comprenne la portée, étant trop immature, à l’époque, pour ce genre de texte. Pourtant un sens l’atteignit. Du sens. « L’histoire continue, c’est le corrélat indispensable à la fonction fondatrice du sujet : la garantie que tout ce qui lui a échappé pourra lui être rendu ; la certitude que le temps ne dispersera rien sans le restituer dans une unité recomposée ; la promesse que toutes ces choses maintenues au loin par la différence, le sujet pourra un jour – sous la forme de la conscience historique – se les approprier derechef, y restaurer sa maîtrise et y trouver ce qu’on peut bien appeler sa demeure. » (p.14, La Pléiade) S’étourdir donc en sapant ce qui s’est sédimenté en sujet, en se réfugiant dans les flux épars de tout ce qui lui a échappé, en jouissant de ce que le temps à disperser sans lui imposer d’être un corps accueillant tout le recomposé, s’étourdir dans le manque délibéré d’appropriation – non sans penchant suicidaire – , le refus de maîtrise, à l’image d’une demeure ouverte à tous vents, une terrasse au bord d’une petite route de montagne.

Mais il ne s’empêche pas de recourir à diverses protections. Si le cagnard persiste, trop impitoyable, et que la treille ne suffît plus à s’en protéger, si le temps vire à l’humide, aux brumes pénétrantes, aux averses agiles, il tend une toile de tente. Si le besoin d’intimité, parfois , refait surface, il s’arrange un isoloir léger, recourant à d’anciennes étoffes, tentures, couvre-lits, nappes, tapis lui rappelant les diverses maisons de sa vie, depuis les premières de l’enfance, celles de ses grands-parents, celles où grandirent ses enfants. Il puise aussi parmi des vestiges retrouvés dans les greniers de maisons familiales à vider, où resurgissent couvertures, draps, foulards que lui-même avait « détournés », enfant, pour ébaucher des tentes de bédouins, derrière les fauteuils du salon des grands-parents. Différentes couches. Il les fixe à un dispositif de câbles tendus entre le mur de façade, les troncs de quelques pins voisins, la structure métallique de la treille. Il peut en jouer à la manière des rideaux de scène ou d’éléments de décors légers, les abaisser, les relever, les faire froncer. Une cabane de tissus qu’il peut ériger pour une après-midi, une soirée, ou laisser en place plusieurs jours, plusieurs semaines. Mais rien ne reste statique, il déplaçe les étoffes selon son humeur, selon l’envie d’associer momentanément leurs couleurs, leurs textures et odeurs, les souvenirs dont elles sont imprégnées, fragrances délavées, presque volatisées. Un collage. Composition de drapeaux symbolisant différents territoires de son existence, trophées de terres disparues, englouties, transformées en protocoles mémoriels Une cabane dont les parois l’enveloppent d’un labyrinthe sans qu’il cherche à élucider, clarifier, non, simplement ressentir les différentes peaux, les différents lieux vécus, les différentes temporalités. Et chaque fois qu’il  joue avec ces tissus, adoptant malgré lui des tournures ritualisées, composant un patchwork éphémère le protégeant des regards indiscrets, ou organisant leur éventuel glissement furtif vers quelques détails choisis, il revit aussi – et non en amateur d’art revenant sur ses esthétiques -, les moments qu’il affectionnait jadis, dans son autre vie, face et dans les œuvres d’Ulla von Brandenburg, artiste dont il avait suivi, plus ou moins, l’évolution, depuis sa première exposition dans une galerie parisienne, le conduisant un peu plus tard, intrigué, à visiter le résultat d’une résidence dans un lieu autant marginal que pointu, laboratoire artistique installé dans une ancienne maison de maître abandonnée, dans l’esprit du squat artistique mais en plus sélec.

De même que l’installation sur la terrasse évoque une lanterne magique exhibant pour les estomper peu à peu toutes les ombres de sa vie, celles qu’il n’a cessé de poursuivre ou de fuir ou de retenir, avec lesquelles il n’a cessé de s’emmêler, cherchant à les identifier, à les fixer, à étreindre en elles quelque chose de vivant et d’immuable, mais toujours fuyantes, fluides, de même il avait pénétré la dernière grande exposition de l’artiste qu’il avait pu voir, une sorte de grande boîte à images faite de voiles, de drapés– appareil photographique métaphorique – donnant sur le vide, tournant à vide, capturant le vide, pénétrant donc un millefeuilles d’enveloppes, tangibles, consistantes, sans qu’il puisse établir quel en était le contenu. Était-ce l’atmosphère post-confinement, le fait que cette exposition avait été enfermée durant des mois, restée sur place pour personne, emmurée, et à présent accessible dans un musée quasiment désert ? Tout semblait « avoir eu lieu », ne restait en place qu’une série d’accessoires que l’imagination pouvait actionner, en s’aidant des cartels, exposition à jamais confinée.

C’était comme de parcourir des ruines fantomales de membranes chatoyantes. Rêver d’une promenade dans le dédale archéologique d’une ville disparue, dont les vestiges de pierre se seraient transformés en tissus, figés, insensibles à la brise. La reconstitution d’un appareillage interrompu, déserté. A l’intérieur de ces chambres et couloirs théâtraux, des objets sont éparpillés, non pas au hasard, leur place semble choisie avec soin et exprimer, ensemble, un message. Amorcer un discours. Il est inutile, cependant, de chercher à élucider ce qu’il peut bien être.

La meule de foin, construction utilitaire immémoriale, universelle, et à ce titre forme primaire, sculpture originaire, sorte d’architecture brute revêtant une connotation quasi religieuse, et mystérieuse (imaginons des êtres débarquant sur terre, ne connaissant rien à l’agriculture, découvrant un champ parsemé de ces meules). A l’ombre de ces clochers ovoïdes de foin, bien des siestes, bien des troubles, bien des rêveries ont germé. Les formes géométriques en osier, éloge des premières particules d’une science de l’espace, structures cosmogoniques, évoquant ces constructions dans lesquels se faufilent des humains pour incarner des géants carnavalesques, ici des géants aux silhouettes abstraites. Squelettes de manière de penser le monde, à l’abandon, nasses pour attraper concepts et idées. Des cannes à pêche en bambou transformées en totems, décorées de signaux de couleurs – un langage codé – reposent ici en brassée au sol, là disposés méticuleusement avec des arceaux, plus loin sont alignées contre la paroi. Il songe aux balades d’André Cadere, le bâton peint sur l’épaule. Des cordages tombés des cintres s’enroulent comme des serpents. Ailleurs, un alignement de cordes emmêlées, sortes de fœtus desséchés figurant différents noyaux vitaux, nœuds singuliers au centre de chaque destin, le dessin des errements sur soi-même en quoi souvent se résume une biographie réelle des entrailles, là où l’homme s’imagine avoir effectué une ligne droite, discontinue. Des sculptures d’étoffes ressemblent aux silhouettes d’humains agenouillés, en prière, enfermés dans des couvertures chrysalides, espérant leur transformation, leur envol dans la foi.

Les draps suspendus dessinent des ouvertures et annoncent des arrivées qui ne viendront pas, encadrent des perspectives de départs, de pertes que rien ne viendra combler. Tombés de rideaux, levés de rideau, entrée et sortie de scène, courants d’air. Certains tissus sont exposés comme des peintures, suaires imprégnés du temps qui passe, palpable dans la trame même. Plusieurs orgues portatifs, indiens, à même le sol, soupirent à intervalles déterminés, laissent échapper une vapeur musicale, elle aussi fantomale. Silhouette sonore que l’on aimerait suivre, qui se faufile insaisissable dans les coulisses.

Une trace filmographique de tout ce qui a eu lieu ou pourrait avoir lieu dans ces chambres d’étoffe est diffusée dans une salle de projection. On y voit des hommes et des femmes chanter, danser, se mouvoir, interpréter divers personnages symboliques ou incarner des principes vivants, gesticuler, moduler leurs mouvements selon des sources mentales communes, restaurer ou inventer un folklore, organiser des rites et des cérémonies, brassant les récits et images qui fluent et inspirent largement la plupart des théâtres par lesquels entrer en contact avec les forces du vivant pour se les rendre favorables, par quoi l’humain tente de s’assurer le meilleur ancrage dans son territoire naturel. Performer un brassage, un mixage de résidus rituels de tous les temps, toutes les régions, un répertoire de traditions synthétisées réinterprétées à l’infini (il songe au jeu du téléphone arabe où il ne s’agirait plus de répéter à l’oreille de son voisin de droite ce qui a été soufflé à l’oreille de gauche, mais de transmettre en geste et paroles récitées une tradition racontée, transmise oralement, d’individu à individu, depuis des millénaires, voilà, c’est toujours ça, mais c’est essoré, ça ne ressemble plus à rien). La machine rituelle tournant à vide, creuse, plus rien ne parvient à s’accrocher, à donner du sens, à justifier un mode de vie, cela ne suffit plus, l’homme a détruit son environnement, tous ses points d’ancrage. Ces mimes mythologiques ont quelque chose de désespéré, ils ne parviennent plus à inventer et à faire croire en une quelconque « origine ». Il y a quelque chose de zombie, ça brasse du vent. Le film est tourné dans un théâtre dans les Vosges. On reconnaît les objets qu’ils manipulent : nasses d’osier, cannes, meule, étoffes. Ils sont là, dans l’exposition, ils sont l’exposition, coquilles vides vibrantes. Ce vide et ce creux désignés ainsi de façon aussi poignante, comme réuni dans un mausolée léger, éphémère, dit assez l’urgence de trouver d’autres formes de vivre ensemble, de « faire société ».

Ainsi, sur sa terrasse, se sent-il enveloppé d’étoffes légères, lui-même de plus en plus assemblage de « tissus » au vent, découvrant que son passé, finalement, constitué de toutes sortes de connexions avec le vivant, en tant que concrétion personnalisée, se résumait à vraiment peu de choses. Sa vie désormais avec ce passé – son corps, finalement –  se borne, jour après jour, dans le « revécu » mental, déambulation assez courte à travers quelques chambres, vagues et séminales, brouillonnes et embuées, limpides ou absconses, de l’ordre du caravansérail onirique. Il lui reste à feinter, trouver une manière de disparaître tout en continuant à jouir de la vie, semer la fatale poursuivante, à la manière d’un vol d’oiseaux décrit par Juan Benêt : « As-tu déjà remarqué le vol de cette bande d’oiseaux qui évolue dans le ciel automnal en décrivant des cercles en tous sens, et qui du sol paraît animé d’une joie capricieuse mais qui en réalité obéit à une discipline stricte et secrète à laquelle se soumettent tous ses éléments pour se préparer à l’imminente et longue croisière qui les attend? As-tu observé comment une formation serrée est capable en un clin d’œil de disparaître du firmament, en tournant simplement ses ailes vers l’angle de la lumière qui les récompense d’un raccourci invisible, pour réapparaître aussitôt en un autre point comme s’il s’agissait d’une autre bande ou comme si dans le temps de son invisibilité elle jouissait de la faculté de rompre la continuité de l’espace et amorçait par cet artifice une trajectoire impossible à suivre de la terre, peut-être pour échapper à ses menaces ou peut-être seulement pour jouer avec cet œil terrien si maladroit? Il en va de même pour moi, en ce moment : l’ensemble de ce que j’ai observé pendant tout ce temps peut disparaître de mon champ en un clin d’œil, mais qui peut m’assurer que tout cela réapparaîtra, et où? »
(Page 198) Se mouvoir, sans limite bien définie, sans but précis, jouant avec cet art de la disparition, s’habituer à, performer parmi ses objets, vestiges de tout l’accumulé. (Pierre Hemptinne)

Caresse symphonique et cosmos d’objets bouleversés (Redites)

Fil narratif à partir de : confinement, déconfinement, crise sanitaire Covid-19, lectures, paysage, symphonie pastorale, Evelyne Grosman, La créativité de la crise, Editions de Minuit 2020, Latifa Echakhch, The Sun and The Set au BPS22, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise Gallimard 2017, Kenzaburo Oé, M/T ou l’histoire des merveilles de la forêt, Gallimard….Coupé de toute relation sociale, enfermé, privé de sorties culturelles, confiné à la maison et au jardin, l’écoute des fibres intimes de l’imaginaire prédomine, disproportionné. Ecouter son pouls. Qu’est-ce qui caractérise son battement, son rythme, sa tension, depuis le « début » ? Qu’est-ce qui se maintient et pourrait figurer une permanence, une ligne de repli acceptable voire féconde ? Quelle origine lui est-il rendue perceptible par cette attention ? Comment cette fréquence vitale a-t-elle évolué au fil de ce qu’il a capté, assimilé, désiré ?  De quelles musiques son souffle se sustente-t-il ? Un air lui trotte dans la tête, connu et indéfini, depuis des jours et il émerge, se clarifie et surgit de façon nette lorsqu’il arrive dans les dernières pages de la relecture – oui, relire, ré-écouter, autant d’activités de tissage – d’un roman de Kenzaburo Oé, « M/T et l’histoire des merveilles de la forêt ».

Le narrateur explore sa relation avec sa grand-mère qui, lui racontant les contes et légendes à l’origine de leur village dans la forêt, tissés aux faits historiques réels, a forgé sa sensibilité et son imaginaire, le destinant à, lui aussi, entreprendre ce récit inlassable, échappant à toute fixation définitive, des origines singulières. Dans ces racontars, les « merveilles de la forêt » sont souvent citées sans jamais pouvoir être objectivées, rationnalisées. C’est le point d’origine même qui inspirent les mythes du début, ceux qui fondent la vie entre les humains, à cet endroit de la forêt vierge, là où nature et culture s’entretissent. C’est « notre source à nous-mêmes qui naissons, vivons et mourons sur cette terre. » C’est de là que rayonne aussi la nostalgie originelle. Beaucoup plus tard, le fils du narrateur, autiste mais grand mélomane, passe quelques jours chez son arrière-grand-mère qui recommence pour lui la généalogie fantastique du village. Après coup, elle craint de l’avoir ennuyé jusqu’au jour où elle reçoit, sur cassette, une œuvre originale enregistrée pour elle. C’est une composition de son arrière-petit-fils, Hikari, inspiré par les histoires entendues. (Hikari, le fils de Kenzaburo Oé est réellement autiste et musicien). La vieille dame est bouleversée parce que cette musique donne vraiment forme à l’essence de ce que son récit labyrinthique tend à enclore et que les mots ne font qu’effleurer. « J’ai fini par penser que, dans un passé très lointain, lorsque j’étais dans les « merveilles de la forêt », j’écoutais cette musique. » Une musique qu’il nous semble nous avoir touché  avant même de savoir entendre ! N’est-ce pas le meilleur lien possible à explorer et renforcer avec ce qui, de nos fibres intérieures, ne se laissent pas confiné, résiste, continue à nous aérer sans frontière ? Un fil de résistance ?

« Je crois qu’en ce qui me concerne, les premières mesures de la sixième symphonie de Beethoven, voire tout le premier mouvement, ont un peu ce statut magique. « Allegro ma non troppo. Éveil des impressions joyeuses en arrivant à la campagne. » Je ne peux plus en dater la première écoute. Cela faisait partie des quelques disques qui passaient de temps en temps en famille. Dans une atmosphère d’enfance heureuse qui, forcément, évoque d’autres temps, à jamais inaccessibles. C’était avant. La force descriptive de la musique m’a été peut-être transmise par quelques commentaires du père, succincts, reprenant les propos du livret. La musicologie est précise sur la manière dont le compositeur « peint »  les caractéristiques d’un paysage. Mais ce n’est pas ce vocabulaire savant qui m’a transmis ce qui me transporte dans cette musique, plutôt la musicalité de la voix qui les traduisait en mots de tous les jours, surtout le fait qu’elle est devenue la musique de ces instants de quiétude parfaite et perdue. Les propos suggestifs du père relevait, comme une évidence, la puissance descriptive de la musique, elle nous transportait dans la nature, près des arbres, des champs, de la rivière. Chaque fois que je me sens porté par les relations harmonieuses avec un paysage, avec l’espace, les couleurs, les rythmes du dénivelé, le déroulé du chemin, les sons, les reliefs végétaux, les ombres et la lumière, la fluidité des mouvements de mon déplacement, l’hospitalité qui est faite à ce qui en moi diffère, ce n’est pas que j’entends cette musique, elle est simplement là, organique, sans même que j’en prenne conscience, sans même qu’elle affleure nécessairement sur les lèvres. Elle porte. Par contre, je la convoque et la joue dans ma tête si, enfermé, j’ai envie de renouer avec cet unisson avec un coin de nature, d’y puiser de l’énergie caressante. Pour sortir, pour retrouver le dehors, pleinement, elle me semble tout indiquée, avec l’amplitude symphonique calme, posée, qui évoque et porte le besoin d’épanchement, sans restriction. J’aime assez la version d’Harnoncourt, avec le Chamber Orchestra of Europe, effectif réduit centrée sur la générosité et la clarté, certes moins expansive que certaines entendues autrefois, mais privilégiant un pathos allégé, favorable à une relecture, une redécouverte, un recommencement, limpide. »

Ainsi en cette journée de printemps resplendissant, alors qu’il pédale, transporté, dans un paysage très familier, qu’il traverse une fois par semaine et qui, cette fois, lui semble nouveau, en tout cas différent, comme s’il s’ouvrait sous ses roues et dévoilait un autre horizon. Quand il arrive là, long faux plat roulant ou éprouvant selon la météo, surtout par vent  favorable, « l’allegro ma non troppo » de la « Pastorale » le porte. La route est comme une grande lettre labiale tracée en cursive parmi les labourés et pâtures qui épousent la pente d’une colline douce, dont la crête est couverte d’une forêt, avec les lignes de différents monts qui se rejoignent, forment un giron où s’engouffre un chemin. Plusieurs rideaux de peupliers, en ligne, rythment l’espace, séparent plusieurs logis flanqués d’étables et prairies clôturées et créent des jeux d’ombres, des effets de profondeur, comme lorsqu’on regarde couler une rivière. Parfois troncs clairs sur terre sombre, parfois troncs sombres sur herbes ensoleillé, claire. Une brise légère le pousse, les jambes moulinent avec gourmandise, les poumons et le cœur s’enivrent, l’harmonie corps et machine est voluptueux. Il avale le faux-plat, véloce, et peu à peu, son regard sous le casque va chercher tous les détails du paysage. Les boules de gui désorganisent les silhouettes longilignes des peupliers, introduisent une esthétique parasitaire piquante. Cette fois, l’impression de « passer au travers » du paysage, pourtant si bien répertorié dans sa tête – il en enregistre une « photo » à chaque passage, les vues se superposant semaine après semaine, devenant une sorte de millefeuilles, chaque feuille distinguée par d’infimes variations -, correspond, le temps de quelques secondes à peine, au fait de se sentir non plus à vélo, là, dans ce coin campagnard, mais couché dans une chambre d’hôtel, lumineuse, rideaux blancs tirés, bruits amortis de la ville, draps et édredon tout en douceur, blottie contre lui, entourée d’un de ses bras, l’amante nue, la caressant d’une main, sans bouger, juste ce que ses doigts peuvent atteindre, l’épaule, le bras, la nuque sous les cheveux, le piémont d’un sein, la combe des reins, le début de croupe. Comme un mantra. Après les caresses de la transe, de la possession, des attouchements presque désincarnés, somnambules, comme on suivrait du doigt, très loin, les lignes de crête d’un paysage brumeux. Elle-même lui caressant carcasse et contours, « distraitement », de cette distraction bienveillante par laquelle les corps s’imprègnent mutuellement. Sa présence féminine fraiche, chaude, soyeuse, rayonnante, tout en silence. Plénitude dans une bulle. Il s’ébroue, se retrouve bien en selle, secoue le guidon, fait une embardée, reconnaît la route, le paysage. Pourquoi s’est-il de la sorte « absenté », senti littéralement transporté dans ce souvenir ? Sans doute parce qu’à ce stade du printemps naissant toutes les couleurs, sous le soleil, sont si évanescentes, là et pas encore là, tout est aérien, immatériel, inespéré, même les parfums ne sont que présences suggestives, réelles effluves captées par la bouche ouverte dans l’effort réveillant les fragrances charnelles, subtiles, quand des peaux se touchent, se joignent, se reconnaissent dans un instant hors du temps ? La brise le caresse épouse ses mouvements comme des draps de lin. Un même vertige vaporeux que dans la chambre d’hôtel, ce matin. (Avec l’âge, ce genre de syncope devient plus fréquente, failles ou parenthèses enchantées dont il craint, toutefois, de se trouver un jour résolument prisonnier, ne pouvant plus en sortir, perdu.)

Un jour, dans son isolement sauvage et mutique – fourmillant de vie, plus exactement de brindilles de vie, minérales, cristaux de son parcours, capitalisés – il reçoit un inattendu avis de caresse. Comme tombé du ciel. C’est le message d’une femme perdue de vue depuis des années, sans plus aucun contact, avec qui un embrasement exceptionnel, fulgurant, à la manière dont les chairs peuvent brûler leurs vaisseaux une fois étreintes, s’était produit. Devenant après coup un mystère ressassé sans cesse, situé dans le temps sans repère précis, sans borne, comme une origine flottante, déterminante pour tout ce qu’il fut, est et sera. Rejoignant le « noyau littéraire » qui organise sa discipline de vie, dans les termes dont en parle Kenzaburo Oé : « Choisir pour noyau littéraire de ton existence, quelque chose comme une lueur de cette vie qui a précédé ta naissance ici au milieu de la forêt, et qui, après avoir été émoussé par les souffrances d’ici-bas, te survivra, quand tu seras mort comme individu…» La magie consistant en ceci que cette « lueur ayant précédé sa naissance » coïncide avec cet événement amoureux tardif. Une fois de plus, voilà, à partir de ce pivot sexuel, d’autres perturbations temporelles comme celle vécue en traversant à vélo un paysage qui le téléporte dans une chambre d’hôtel, plusieurs années en amont. Vit-elle encore ? Le croit-elle encore vivant quelque part ? Un tel message est-il autre chose qu’une bouteille à la mer ? «  Cette nuit, pensé à nous, me suis caressée et donné du plaisir en revoyant des images de nos rencontres. » C’est à partir de ça qu’il reprend conscience, néanmoins, d’être vivant quelque part. Par cette parcelle de vie qui palpite de temps à autre, évolue, « vit sa vie » dans un autre être qui continue à le choyer, au gré des humeurs, des mouvements d’images et des traces intérieures ravivées par telle ou telle occurrence du présent. Avoir enfanté, donc, dans la chair de l’autre, encore mieux, dans sa chair-esprit, dans son désir, en amont de la chair. Le jour suivant, la même personne lui envoie des photos de ces caresses « en souvenir de », où la main masturbatoire rentre en transe, habitée par sa main à lui. Les photos, avant tout, balaient ce moment intime dans la nuit, interruption du sommeil, draps rejetés, parties du corps dénudées, pénombre, lampe de chevet, les préliminaires incertains d’un instant d’amour solitaire, quand monte le désir, les sens peu à peu submergés par l’évocation de leurs scènes amoureuses, les formes alanguies, abandonnées à l’esprit qui vient la posséder, son regard femelle éperdu qui veut aller plus loin dans l’abandon, se sentir prise à distance, les cuisses ouvertes, genoux éloignés le plus possible, pieds joints, bas ventre touffu tendu, fondu dans la nuit. Et puis le flou, un large papillon nocturne, ébloui voletant agité sur place au-dessus du con, sous la toison, visitation vibratoire, l’absence – la sienne, juste invoqué à distance – qui se matérialise dans le tremblement des doigts, la main envahie par le battement d’ailes d’un ange qui rentre en elle et la fait jouir. La main qui branle dans l’obscurité, figée floue dans les clichés envoyés, convoque  la phalène racontée par Didi-Huberman, « créature du passage et du désir, du mouvement et de la consumation. » L’envoi de ces photos intimes le replonge dans une relation faite d’apparitions – mille et un gestes, sons, couleurs, textures, banales, et pourtant autant d’apparitions – et qui ne cesse, depuis, de nourrir son imaginaire, ses questionnements sur la vie,  « Toute apparition serait donc à regarder comme une danse ou une musique, un rythme dans tous les cas, un rythme qui vit de s’agiter, de battre, de palpiter, et qui meurt, plus ou moins, pour la même raison. » (p.10) Oui, ça subjugue, cette main féminine, connue autrefois, redevenue en partie inconnue, qui palpite et bat l’entrejambe, se donne du plaisir pour rejoindre celui qu’ils se donnaient mutuellement, du plaisir actuel donc, nouveau, traversé par la rémanence de jouissances passées. Comment regarder ces formes tremblées, arrêtées dans l’image, comment, de ça, fixer quelque beauté, de cette exhibition de forme et d’informe « comme autant « d’énergies visibles » – énergies de l’apparition, du désir, voire de la mort – communes à l’art et à la nature ? » La main qui branle, saisie, transformée en image fixe, ressemble à une chrysalide, quelque chose qui se transforme, qui mène une métamorphose dont tout le processus est invisible, est de l’invisible. Quelque chose de considérable. « On a souvent l’impression que, dans une métamorphose, l’essentiel nous manque aussi, l’essentiel de la durée, du changement, de la plasticité et du dépli des formes. Pour l’approcher, il devient alors nécessaire d’articuler le voir et l’imaginer, selon la rigoureuse définition baudelairienne qui fait de l’imagination une faculté « qui perçoit tout d’abord (…) les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et analogies… » » (p.20) Il revient sans cesse à ces photos comme en attendant un envol à venir. Le « considérable » est aussi de l’indiscernable. Au contraire des usages pornographiques, presque rien n’est explicite. L’indiscernable évoqué par Barthes  répondant à la question « Pourquoi écrire, » et cité par Evelyne Grossman : « Parce que l’écriture décentre la parole, l’individu, la personne, accomplit un travail dont l’origine est indiscernable. » L’origine mystérieuse de cette caresse et le point de chute invisible de cette caresse, même si on sait de quoi il retourne,  amplifie le poids de l’indiscernable. Evelyne Grossman commente : « Au-delà du thème de l’époque (le décentrement du sujet), j’y entends un motif pour moi essentiel : parce qu’on ne sait jamais au fond qui écrit ; non pas qui suis-je moi qui écris mais qu’est-ce qui, en moi ou hors de moi, écrit ? Question vertigineuse, à la limite de la folie, que reprendra entre autres, Samuel Beckett. » (p.49)  Voilà, caresse, écriture, indiscernable, vertige. La main qui branle, étrangère, comme indépendante de tout corps, au-delà de ranimer les instants où sa propre main, ainsi, caressait il y a longtemps, lui rappelle sa main qui écrit, à travers quoi ce qui écrit en lui passe sur la feuille, se change en texte. « Si je regarde ma main, en train d’écrire, dans un moment précis, elle est posée, distincte, entière, bien attachée au bout du bras. J’imagine la même main agitée par l’ensemble de tout ce qu’elle a écrit depuis que je vis, littéralement en train de tracer tout ce qui à travers moi s’est écrit et qui revient, à chaque fois que me vient un nouveau bout d’écriture, alors cette main n’est que tremblement, organe flouté, branleur, agitation de l’indiscernable ».

« J’épouse donc encore de temps en temps une onde en elle. » Se raccrocher à cette infime et émouvante preuve d’existence, inattendue, nimbée d’une sorte de résurrection. Il pense alors à une gravure envoyée par un ami où la mise à nu de l’appareil respiratoire d’un arbre, de son réseau nerveux et système circulatoire vital – onirisme séminal que dessine la sève dans le bois vivant -,  révèle l’existence de voies lactées forestières.

Au bout du confinement, tout son cosmos d’objets familiers, routiniers, bouleversé par une courte confession inaugurant le récit d’une autre relation aux choses – ce qui échappe au procès rationnel des échanges et continue à vivre, proliférer -,  il sort pour la première fois au soleil, pas celui du jardin, mais celui des routes, des villes, des trottoirs, des places vides, des gestes barrières, il quitte l’entre-soi saturé, s’éloigne de chez lui, redécouvre la longue distance  et, à peine descendu de voiture, pressé par le rendez-vous fixé avec la billetterie, il longe le grand bâtiment industriel, impavide, bordé d’herbes sauvages et rentre, pour la première fois depuis des mois, dans un musée, enfilant le masque obligatoire, s’aspergeant les mains de gel. Il sait qu’il va y retrouver les œuvres de Latifa Echakhch. Une belle opportunité de questionner, précisément, la relation aux choses, aux narrations qu’elles charrient, aux histoires qui se tissent avec elles, pour se fourvoyer ou se libérer. Le retrait, le régime de l’inactivité du confinement obligatoire l’a empêtré dans tout ce qu’elles racontent et disent de lui, en partie indépendamment de toute volonté consciente de sa part, s’intégrant à son métabolisme. Sur le mode ressassement, vase clos.

Il n’y a personne, pas de visiteur, contrairement aux files qui ont marqué la réouverture de certains commerces, il se dit que la période de crise a réussi à faire entériner par les usages la démarcation entre essentiel et superflu. Néanmoins, le nombre de visiteurs potentiels admis dans l’espace étant limité, il est décidé à ne pas traîner. Il s’engouffre dans la première salle, vaste, haute, est plongée dans l’obscurité. Trois grandes images, rondes comme des astres, sont projetées sur les murs. Elles font partie des murailles qui délimitent l’actuelle cosmogonie de crise. L’une est une échappée lumineuse vers un ciel bleu moutonnant de nuages. Mais le sol est jonché de débris. L’échappée tourne mal, avorte : le ciel réel, notre horizon naturel, s’effrite, attaqué de partout par la pollution, il n’est qu’un champ de ruine aérien. Une autre rassemble dans son orbe plusieurs scènes fragmentaires de colères et révoltes, puisées à différents endroits et époques de la planète. Rappel d’une contestation et d’une action d’alerte confinées dans l’impuissance, qui s’épuisent et ne peuvent éviter l’engloutissement. La troisième est plus mystérieuse, c’est une vaste membrane de feuilles carbones bleu assemblées, évoquant la technique des stencils qui servait à dupliquer des documents surtout utilisés au niveau de l’agitation politique pour diffuser idées et slogans révolutionnaires, sous formes de tracts, de pétitions, de cahiers revendicatifs ou théoriques. L’œuvre s’appelle « A chaque stencil une révolution », référence à Yasser Arafat et, telle quelle, magnifique comme un soleil bleu profond et brouillé, elle évoque un romantisme de la révolte en rade, cul-de-sac des espoirs de monde nouveau. Entre ces trois images fortes, cartographie sensorielle d’un »air du temps » au bord de la catastrophe, de la perte de sens universel,  des objets usuels posés sur des socles noirs, eux-mêmes imbibés, englués dans de l’encre noire. Un album photo, un foulard, des livres de la collection Arlequin, des soldats de plomb, des flacons de parfum, une toile peinte, objets quelconques sur le point de disparaître et dont le dernier bout encore visible, identifiable s’accroche au visiteur, suscitant de vagues empathies (par le biais d’autres objets tout aussi quelconques, similaires, que l’on a bien été amené à manipuler, utiliser).

La production artistique s’attaque à ce que véhiculent les « choses » qui ne cessent d’accompagner nos gestes, modéliser nos « faire ». Elles sont d’emblée partie prenante de dynamiques narratives qui s’immiscent dans nos histoires. C’est ce que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre étudient dans leur livre « Enrichissement. Une critique de la marchandise ». La narration produite par le commerce  des objets, pour les décrire, les comparer, donner envie de les consommer et de les inscrire dans notre quotidien « permet d’associer la description de la chose et l’évocation des situations dans lesquelles la chose est, ou a été plongée et celle de personnes qui sont, ou ont été, en relation avec elle, qu’il s’agisse , par exemple, de personnes qui l’ont confectionnée ou de personnes qui l’ont possédée ou qui, actuellement, la possèdent. (…) La narration incorpore une orientation chronologique qui rend ce mode de représentation particulièrement apte à la prise en charge du passé, c’est-à-dire non seulement du passé de la chose elle-même, mais aussi de la prise en charge des situations, des événements et des personnes avec lesquels la chose a pu être autrefois en contact. Dès lors, celui qui acquiert une chose dotée d’une telle présentation s’inscrit à son tour dans la narration qui lui est associée : en entrant en possession de la chose, il peut introduire le récit de sa vie dans celui de la chose. » (p.168) En parsemant son travail artistique d’objets liés à son histoire personnelle, ou simplement trouvés, évoquant des souvenirs, Latifa Echakhch ne prolonge pas la tradition des ready made transformant le banal en œuvre d’art. Elle cherche à mettre en suspens, à interrompre cette narration implacable que véhicule le système des choses et qui, au-delà de l’intimité partagée avec eux – et qui peut être créative, disruptive, poétique -, nous inscrit de force dans un marché, un commerce (dans tous les sens du terme) déterminé. Suspendre ces fils narratifs, y réfléchir. C’est pourquoi les objets tels qu’elle les exhibe ont quelque chose de déconnecté, privés de leur habituelle raison d’être, ruinés, « sol jonchés d’épaves et de déchets ». Ils sont en attente, éventuellement, de nouvelles narrations, mais en rupture avec leur passé, ils attendent autre chose, ils éveillent le manque, ce manque qui signale le besoin d’autre chose et qui reste en rade. De façon peut-être encore plus poignante en ce début de déconfinement où « l’après » pourrait être l’occasion d’une vaste bifurcation sociétale (que l’on sent être mise progressivement, méthodiquement, au placard).La petite théière au sol, contre le mur, est comme un réconfort en trompe-œil. L’objet lui-même évoque le bien-être, le plaisir de boire le thé, mais tout le dispositif censé amener le liquide dans ce contenant agréable, égare la moindre perspective de satisfaction : une gouttière interminable qui récolte l’humidité à l’extérieur sur les toits. Or, signe de changement climatique, nous sommes en période de sécheresse, pas la moindre goutte ne parvient dans la théière. Le réconfort est différé, aléatoire, la distance entre extérieur et intériorité comme démesurément élargie.

Le paysage de la grande salle restitue l’amplitude de ce manque « photographié » en un instant crucial : peut-être est-ce déjà trop tard, peut-être tout reste-t-il possible. C’est figé, entre effondrement irrémédiable et ultime sursaut. Tout peut encore basculer d’un côté ou de l’autre. On songe en ces temps lointains où la disparition du soleil derrière la ligne d’horizon pouvait être perçu comme définitive. Sur de grandes toiles sont imprimées des photos prises par l’artiste, fragments de ces paysages crépusculaires où il semble que l’instant nous parle à l’oreille, où une fusion avec l’environnement reste possible, évoque une harmonie perdue. Ces images-voiles sont affalées, pleines de plis et de fronces, dégonflées, elles marquent une irrémédiable dissociation entre ce que l’on est et ce que l’on voit, ça ne colle plus, il n’y a plus d’adhérence et du coup, on ne voit plus que l’envers du décor, un paysage de choses finies, épuisées après usage, paysage de ce qui a eu lieu. Esthétique de la désynchronisation. Le sol est parsemé de choses-fantômes, on dirait que là, il y a peu de temps, se trouvait un être qui s’est désintégré, ne laissant que quelques effets formant rébus ou constellation métaphorique. Ailleurs, ce sont des sédimentations historiques profondes, conflictuelles, qui surgissent de débris rassemblés comme par hasard, à la manière de ce tas de verres à thé marocains, fracassés par l’artiste, rassemblés sur un tapis de marchand à la sauvette, sous l’intitulé « Fakir. » Voilà la dimension « fakir » de la relation à cette mémoire culturelle, au passé colonial, aux traditions de « l’hospitalité et du rôle domestique de la femme » (guide du visiteur), à tout ce qui relève des questions complexes d’identité, d’origine, d’appartenance, de domination, de blessures.

Proches de la sortie, une série de tapis, seuls, en prière. Ils sont étalés aussi pour recueillir les restes d’intimité de personnes disparues, avalées par ce paysage mental d’une société en ruines. (En panne d’imaginaire, de nouvelles croyances, de nouveaux récits…) Ce sont autant d’espaces de survie limitée. Les tapis sont imbibés d’encre noire, saturés, de même que les quelques objets éparpillés sur leur laine encrée et qui attestent des diverses manières de s’accrocher à la vie, en fumant, en buvant, en écoutant de la musique… Tous les objets sont « renversés », englués, saturés de leur vécu sans issue, au bout de leur vie. Seule subsiste un espace vierge, rond, silhouette d’une île où recommencer, réinventer, peut-être juste une illusion engendrée par un projecteur. Levant les yeux, à l’opposé vers la grande verrière, il la découvre sillonnée de traits sombres, coulées d’une pluie noire, « enluminure » négative qui accentue l’éblouissement venant de l’extérieur, d’entre les coulures parallèles, laissant l’espoir qu’il reste possible d’aller vers la lumière, d’y amorcer un nouveau tissage avec le réel. Conserver la faculté de s’éblouir comme en découvrant les photos de la main qui branle, si proche si distante, qui « entre-caresse » passé et présent d’un amour, donnant forme de caresse à la créativité telle que reprise par Evelyne Grosman, lisant Foucault, Blanchot, Deleuze, Guattari, dans le but de remplacer l’archétype du créateur démiurge par les communs de la créativité. Jamais l’écriture de tel ou tel mais toujours déjà de l’entre-écriture. Par le fait que tout s’écrit avec ce qui s’est écrit et avec les innombrables interprétations que les lecteurs font circuler. « De quoi s’agit-il ? D’une forme originale d’amitié créatrice, écrite à distance, sans partenaires individués, dans un style qui mêle l’impersonnel de la critique philosophique ou littéraire et l’intimité subjective d’une émotion privée. Je trace les contours d’un espace que je rassemble ici dans la disparité, pour indiquer ce que pourrait être la crise créatrice du sujet à l’œuvre dans cette entre-écriture, l’étonnante plasticité de son mouvement instable. » Entre-écriture, entre-caresse, être « faiseur d’histoire » réinventant nos relations aux choses, aux objets, aux marchandises, à tout ce avec quoi nous faisons commerce. (Pierre Hemptinne)