Aiguilles et comètes lumineuses

 

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Fil narratif inspiré de : Un article de presse sur Elfriede Jelinek – Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Gallimard la Pléiade– Bharti Kher, Six Womens, Galerie Perrotin, Paris – Hessie, Soft Resistance, La Verrière, Bruxelles – Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? », Les Liens qui libèrent, 2016

Bharti Kher

Surprise, comme de retrouver dans le fatras des gazettes, une présence enfouie, recevoir des nouvelles de ce qui attise sa conscience, apparition d’une figure consistante à travers la trame des faits-divers, de la course journaliste à l’audimat. Ainsi, dans Le Monde, un article qui prétend ne pas être une compilation de déclarations anciennes d’une personnalité retranchée, entretenant un cordon sanitaire avec les médias, mais au contraire la teneur de conversations récentes avec l’écrivaine, replace la colère « intacte et sans bornes » d’Elfriede Jelinek à la surface de toutes choses. « La violence faite aux femmes, les structures inviolables de leur domination sociale, politique et artistique, l’asservissement du corps, le mépris de la pensée, l’interdit de création, rien ne change sur ce terrain-là, et ça rend dingue. […] La femme n’existe que dans le regard de l’homme. Elle est sa créature. Et qu’elle ne s’avise pas d’être autre chose que cela ! L’écrivaine l’a pourtant dit et répété. Cette vérité cachée est la grande obscénité de la société, la véritable pornographie que son écriture cherchait déjà à dévoiler dans son roman Les Amantes… » Sous le titre « Dématérialisée », un portrait de l’auteure accompagne l’article, s’y substitue peu à peu. Le visage a ce luisant des traits éprouvés que l’on voit aux statuettes de saintes, érodées par les saisons, dans certaines chapelles ouvertes à tout vent, dans les campagnes. Usure due aux incessantes supplications, aux flots des misères déversées ou aux couches de couleurs successives. Figure ointe de la sueur mentale, de l’horreur sondée, mesurée, et qui suinte lentement, dessine des pâleurs et des rougeurs, graisse la chevelure, fige l’expressivité. Un visage pris dans la cire de la passion, qui absorbe la haine, la dépouille, lui fait subir un lent et méthodique équarrissage, mais au risque de craquer, perdre ses nerfs, révulsions latentes que signalent les babines légèrement retroussées, prêtes à mordre, yeux aux confins de la compassion hésitant à décocher l’onction d’une fusillade glaciale. Le portrait date de 1996, et tel qu’imprimé sur ce papier journal, il tient plus de la peinture hagiographique que de la photo journalistique, évoque les images pieuses qui récompensaient les bonnes actions dans les écoles de jadis. Ou les portraits de martyres sanctifiées que collectionnerait, sous le manteau, quelque collectionner ambigu. Et d’emblée, cet ensemble, les propos, l’article, la photo, entre en résonance, conflictuelle autant qu’harmonique, avec la fascination du narrateur proustien pour la petite bande féminine, sauvage et évoluant magiquement sur la plage, dans Les jeunes filles en fleur. Plus exactement, entre en conflit ou harmonie avec le ravissement circonvolué et raffiné qu’il éprouve à lire et relire une narration aussi maniaque et tonique, iodée, du champ de la séduction et de ses rituels travestis en lois cosmogoniques. Dans ce texte perce une hypersensibilité à détecter puis à exprimer les nuances les plus délicates de ce qu’éveille la contemplation d’un groupe de jeunes grâces dans la liberté des vacances balnéaires, « qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète » (p.791). Événement astral. Cela traduit, par la précision précieuse du style empreint de dévotion, une sorte de grand respect pour ce que représentent ces adolescentes éveillant le désir, une sorte d’hommage. Mais, néanmoins, cela tisonne avant tout la jouissance exacerbée du regard prédateur qui cherche, dans le flou sensuel qui rend indistinctes les différentes silhouettes, à déterminer avec certitude sa proie préférée. Celle qui correspond le mieux à ses attentes profondes et complexes, lui promet le plus de plaisirs. La conviction d’avoir repéré la bonne cible ne peut s’établir que dans le lent exercice du badinage savant avec chacune des filles, un long marchandage qui ne dit pas son nom, un examen scrupuleux des détails physiques et spirituels comparés, pesant le pour et le contre, permettant d’identifier les configurations sentimentales et physionomiques où s’établit l’alchimie garantissant de retrouver dans le choix unique final celle qui contiendra, non seulement quelque chose d’unique que les autres ne peuvent fournir, mais aussi, au cœur de cette unicité, une part des singularités de toutes les autres. Ce n’est finalement pas telle ou telle qu’il importe d’enfermer dans les filets de l’amour, mais d’y enserrer un précipité de femme le plus satisfaisant possible. Quitte à le fabriquer par le fantasme et le projeter sur celle qui semblera la plus réceptrice, en consacrant beaucoup de soins pour que la greffe prenne. Toutes les problématiques amoureuses remarquablement décortiquées par l’écrivain le sont à l’aune d’un besoin de posséder. C’est une pulsion de possession qu’il convient de conduire et assouvir de la manière la plus efficace possible, en souffrant le moins et en sachant d’avance qu’en la matière, aucune victoire n’est jamais absolue et définitive. Or, au début, ce qui se présente n’est pas matériel, et peu propice à la capture. C’est une sorte de profusion lumineuse, sensuelle, émanant de l’ensemble des corps évoluant comme les rouages d’un seul groupe, qui fixe d’abord le désir. « Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile» (p.790). Ce qui excite l’appétit du chasseur, depuis l’apparition de la « tache singulière » se mouvant au loin, c’est cette beauté fluide et collective, la force mystérieuse qui place entre les corps mobiles « une liaison invisible, mais harmonieuse comme une ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. » (p.793) Le spectateur privilégié reconstruit de la sorte une sorte de harem à sa disposition, bien qu’encore difficile à cerner et immobiliser. Le lecteur ne peut manquer d’établir un parallèle entre le chasseur esthète à l’affût de la petite bande et le visiteur des bordels y marchandant les grâces des filles, les deux réunis dans le narrateur proustien qui, sans amplifier le philtre romantique à travers lequel l’art a souvent montré la prostitution, n’en propose aucune une vision critique, mais plutôt banalisée, allant de soi. Lieu d’apprentissage, acquisition d’une expertise quant à la manière de choisir « la bonne fille », à jauger des charmes des travailleuses du sexe canons, expérimenter là les affres du choix à reporter ensuite en savoir-faire mondain, sur les femmes des salons. Rien à voir avec la vision de l’artiste féministe indienne Bharti Kher où les filles dites de joie sont alignées comme des ouvrières ordinaires, de tous âges, résignées, fatiguées, figées dans une attente absente, les corps blancs se présentant comme des enveloppes vidées, prêtées, leur vraie vie obligée de migrer ailleurs. Ici, les filles qui attendent le client ne sont plus triées sur le volet selon les critères plastiques les plus exigeants, mais elles figurent toutes les femmes qui, du fait de l’existence de la prostitution, se retrouvent réduites à l’exploitation de leur nudité, abandonnées, collection d’objets. Il ne s’agit pas d’interprétations sculptées mais de corps réels, moulés, dans les quartiers de la prostitution à Calcutta. Elles sont vraiment là.

La tactique du narrateur, cette fois éloigné des maisons closes et de ses proies passives, en pleine liberté marine, en se rapprochant et en domestiquant l’ensemble de la petite bande pour s’y infiltrer, consiste à isoler un élément, un corps et de l’extraire de cette beauté fluide à la source d’une sorte d’éternité du désir, et de le conserver à soi, exemplatif de ce qui grouille dans cette ombre chaude. Avoir, en tant que mâle, sa part du gâteau féminin et le garder à soi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’est-ce pas un principe analogue qui forge l’addiction à la pornographie chez l’amateur scrutant la multitude de corps nus sur son écran ? N’est-ce pas la même gymnastique du regard et du désir carnassier ? Version cultivée et lettrée d’un côté et version trash de l’autre ? Dans l’avalanche de corps nus offerts, traqués sur les écrans, et d’emblée possédés par le dispositif d’exploitation, le désir nie la dimension industrielle en s’attachant à des détails, un travail obsessionnel de discrétisation. Tout va très vite dans une sorte d’hypnose, mais il parvient à répertorier et caractériser les formes, une sorte de prouesse jubilatoire, possessive. Il identifie des préférences, celles-ci ne fonctionnant que dans une dynamique de comparaison accélérée, de mise en concurrence et du besoin impérieux de changement, de variante du même pour rester au pic du désirable. Il effectue des choix volatiles pour des fixations temporaires, éphémères, mais sans établissement d’aucune personnalisation, c’est de la chair anonyme qui défile, des variantes de la même, et c’est la liaison invisible entre toutes ces femmes offertes de manière répétitive qui maintient tension et l’érection. Sa permanence associée à une vision du monde qui veut qu’il en soit ainsi. C’est l’illusion de maîtriser cette liaison invisible, subliminale dans le flux pornographique, qui entretient la croyance que les femmes sont toutes disponibles, indistinctement. Il y a là une profusion de représentations sexuelles à laquelle le cerveau a été rarement confronté, même si il pouvait en avoir l’imagination. « Une personne dépendante à la pornographie par Internet peut voir en une seule session, en effet, plus de corps nus que l’un de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en toute une vie (plus même qu’en plusieurs vies). » (M. Benasayag, p.189) Et toutes ces femmes nues soumises sans réserve disparaissent, sont remplacées par d’autres, parfois jusqu’à une satiété nauséeuse. Le désir est comme face à ces immenses bans de poissons homogènes où les milliers d’individus anonymes ne forment plus qu’un seul organisme, une seule entité sans queue ni tête, difficile à appréhender. De tous ces corps qui défilent et s’enfilent, il n’en garde rien de concret, juste du vent, ils s’évanouissent, happés dans la multitude, le regard n’en conserve que ce qu’il peut grappiller comme lorsque, dans le réel, il croise une femme qui lui semble faire signe, et dont il retient un élément fantomatique et fantasmatique dont il se sert pour imaginer de futurs plaisirs, chimériques, et construire, non pas la femme idéale, mais l’objet idéal qui se substitue à « femme ». L’objet qui livrerait la jouissance la plus complète sans pour autant rester, se matérialiser, imposer des contraintes, s’éclipsant, revenant, toujours pareils et entièrement disponibles. « Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle était composée de vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. (…) Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre et, en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les milles ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. » (Proust, p.796) La comparaison avec le poisson sur la table vaut son pesant d’or (même si elle postule une universalité de la recherche désirante et pas exclusivement la pêche à la femme). Mais oui, il doit bien se l’avouer, quand son regard erre et plonge dans la foule, lors des déambulations urbaines, il guette le « remous à la surface », la surprise du « poli d’une chair », la révélation d’une forme indécise… Désespérément ou par ennui, voire par ennui désespéré. Pour entretenir des illusions, s’imaginer que ça peut encore revenir, se produire à nouveau. Bien qu’il sache que sa chance est passée qu’il ne traque désormais que des répliques, des succédanés. Des résurgences de la disparue. Et égaré dans la posture du mateur hagard, il sursaute quand revient le hanter l’effigie de l’auteure en colère. Il se demande jusqu’où faut-il débusquer la trace de la volonté masculine de faire prévaloir sa domination sur le système de représentations sexuelles, de tout ramener à son regard possessif ? Jusqu’où faut-il tout extirper ? Jusque dans les discours bien intentionnés comme celui de Pascal Convert à propos de femmes voilées ? « Le voile, en voulant recouvrir la féminité, l’exacerbe à un autre endroit. Je me souviens d’avoir été frappé dans une sale d’attente à l’aéroport de Kaboul par des femmes qui portaient le niquab, voile intégral noir, mais qui avaient les pieds nus. Depuis Georges Bataille, on sait que le gros orteil peut être fétichisé, de même qu’une femme à la tête recouverte d’une cagoule de cuir sado-masochiste. Le voile est le symptôme d’un refoulement qui fait retour dès qu’on a le dos tourné » (ArtPress p.29) Quel espoir a-t-il d’une page blanche à partir de laquelle il pourrait s’imaginer désenvoûté de tout ce qui attise la colère de la prêtresse écrivaine ? Le repos et l’espérance sont dans la fréquentation des œuvres d’à côté, imprégnées d’histoires parallèles, de vies tapies et tues. Dans ses souvenirs, il sent, de l’ordre du subconscient plus que d’une réelle conscience, qu’il a approché, presque touché comme on effleure la membrane qui nous sépare d’une autre espèce, quelque chose qui désarme les fondements de l’hégémonie masculine. Par rapport à quoi il se sentait tout petit et remis en question. Par exemple, ces lieux où il pouvait humer et caresser, dans les pièces écartées et discrètes, où l’on soigne et range le linge de maison, une sorte du millefeuille réel de ce qui l’enracine dans le vivant. Où il pouvait caresser une autre vie par objets interposés, repassés, pliés. De ces objets qui habillent les événements d’une vie, diurne, nocturne. Grande ou petite chapelle – selon qu’il était chez les parents ou les grands-parents – aux placards remplis de draps, de taies, de nappes, d’essuies, tentures, robes de nuit. Bibliothèque de linges. Tissus de tous les jours ou d’apparats, fibres grossières ou délicates, selon les circonstances à vêtir. Toiles usées, élimées à force de frottement contre les épidermes, mais propres, repassées, impeccablement pliées. Etoffes neuves vierges, comme amidonnées, peaux neuves attendant de rentrer en service. Tissus épais pour l’hiver, flanelles d’été, ils racontaient le cycle des saisons. Il aimait se retirer là, ouvrir les armoires, passer la main entre les feuilles parfumées et les enfoncer entre des plis temporels distincts, depuis la parure de berceau, la soie des noces, jusqu’à la froideur épurée du suaire. Palper et identifier des dessins de fibres très différents, des parties lisses ou reprisées, passer le doigt à l’aveugle sur des trames aux infimes reliefs, racontant des généalogies, des vies enfouies dont il dépendait, liées à son histoire personnelle. Il pénétrait une présence cachée, se faufilait dans une vaste ombre travailleuse qui tisse le quotidien et rend la vie possible. C’était pour lui des sortes de chapelles où écouter et se rapprocher de ces invisibles tisseuses du temps et, surtout, prendre conscience que lui-même maîtrisait finalement peu de choses de son entourage, « ça se passait ailleurs ». Il retrouve quelque chose d’analogue en avançant dans une grande salle lumineuse, entre le hangar industriel et la verrière de grand magasin, où sont archivées et exposées des œuvres de Hessie. Entre la boutique de tissus où sont déballés des coupons, des échantillons pour en faire admirer le motif, et le musée ethnologique où des pièces sont exhumées sous cadres, protégées, attestant de l’intérêt pour des pratiques symboliques anciennes, non encore expliquées. Ce sont de vastes registres brodés, registres de traits, innombrables, semblables et tous différents, rassemblés en nuées et cependant éparpillés, centripètes ou centrifuges. Traits tremblés, secousses filiformes et pointillistes, pluies de flageoles et crochets striant de vastes draps de lits ou leurs vestiges, laissant entendre qu’il s’agit d’empreintes de rêves laissés pour compte. Des tableaux d’éraflures sans âge traversant les siècles, des collections de segments stellaires abandonnés, non explorés, des circuits synaptiques refoulés, méprisés, ayant continué leur activité à l’écart, dans d’autres plans du réel. Petits bâtonnets surfilés, étalés, peuple anarchique de phasmes. On dirait le monde vu à travers une pluie battante, horizontale, qui frappe les yeux de ses aiguilles. Des collections d’alvéoles reproduites à l’infini, travail d’imitation méditatif, signalant une porosité entre la structure mentale de la brodeuse et le modèle animal qu’elle contemple. Des étendues de larmes de sang, réparties sur des zones bien quadrillées, policées, et d’autres plus stressés, discrètement insurgées, prenant la forme de petits pois, de haricot ou cristaux écrasés et, vues de près, d’infimes pansements de fils enroulés sur eux-mêmes, traversant la toile en tous sens. Des toiles criblées de trous, ruinées et dont chaque cratère a été patiemment doté d’un rivage protecteur, surfilages de filins colorés qui empêchent que les béances se propagent. Des siècles de travaux de couture dans l’ombre à entretenir les étoffes, réparer les trames, soigner les déchirures, sont transformés ici en écriture déliée, détachée de l’entrave utilitaire, en broderie poétique. Une poésie sans verbe, sans mot, incarnée dans une calligraphie libre, liée à aucun vocabulaire formalisé en mots. Une myriade de petites coutures qui remontent des générations de pensées ignorées, car ses travaux de Sisyphe réalisés dans l’ombre, dans l’abnégation, s’accompagnent de pensées, une production de concepts sans mot, sans trace, et fondamentale, sans laquelle les autres constructions symboliques prestigieuses, de premier plan, ne tiendraient pas. Quelque chose à découvrir, à condition d’admettre que langage et pensée ne sont pas forcément liés. Comme l’expose ce primatologue habitué des expériences cognitives sur d’autres hominidés : « Je ne suis pas sûr de penser en mots, et je n’ai pas l’impression d’entendre des voix intérieures. (…) Il est aujourd’hui largement admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Nous n’avons pas vraiment besoin du langage pour penser. (…) Au départ, c’était l’absence du langage qui prouvait l’absence de la pensée chez les autres espèces ; maintenant, c’est la présence manifeste de la pensée chez les animaux non linguistiques qui prouve que le langage n’est pas si important. » (Frans de Waal, p.136) Ces tracés d’aiguilles, ces fils qui resurgissent sur les toiles, comme des stigmates, sont les signaux de ces pensées sans langage. C’est la matière de pensées hors langage qui se matérialisent sur les tissus à la manière de signaux médiumniques. Les activités répétitives que l’on décrit en général comme « pendant ce temps-là, je fais le vide, je ne pense à rien », sont en fait des moteurs de pensées, pendant lesquels l’esprit et les sens explorent des gouffres, des altitudes ou des marges que n’atteignent pas les mots. Il se demandait souvent, par exemple, par quel processus cognitif il en vient quelques fois à associer telles saveurs présentes dans une recette avec tel vin, sans qu’il puisse trouver trace d’une délibération intérieure consciente, actée par des mots. Au contraire, soudain cela lui apparaissait comme une évidence, sous forme d’illumination : cette bière complexe, gastronomique, la Noisy pale Ale, accompagnerait parfaitement ce plat de choux de Bruxelles, saucisson et huîtres poêlées. Il se forge une obligation d’involuer, de retrouver en lui les stades de pensée séparés du langage qui développent une performativité symbolique sans commune mesure avec celle des discours balbutiant ou organisés. Peut-être que là est-il possible de nouer ou renouer des mouvements intérieurs et des idées qui ne seraient pas déjà contaminées par la violence symbolique faite aux femmes que véhicule le langage masculin, dominant et contaminé par des siècles de chasses, de poursuites, de jeux possessifs (déteignant sur les jeux de langage). Cela, bien qu’il compte ne pas renoncer totalement au plaisir de guetter le surgissement du poli d’une chair, l’indécision d’une forme qui invite à se projeter à sa suite, voir ce qu’elle cache, ce qu’elle devient… (Pierre Hemptinne)
Bharti Kher Bharti Kher banc de poisson Hessie Hessie

Hessie

Hessie

Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie échappée

 

Corolles et mime dans le sang

coin d'herbe

À propos de : de l’herbe et des paysages – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, cerveau diminué, la Découverte 2016 – Morceaux de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleur) – Nathalie Blanc, Les formes de l’environnement, MétisPresses 2016 – Cai-Guo, White Tone, 2016 (Fondation Cartier, Le grand orchestre des animaux) – Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, Zones sensibles 2016 – 
coin d'herbe

Dans l’abrutissement de la perte, du renoncement, et l’impuissance obstinée à inverser les courants déceptifs et dépressifs en possibles ruissellements d’oublis que libérerait toute la matière environnante, il expose son cerveau et son corps à d’hypothétiques forces lustrales pour qu’elles les façonnent capables de réinvention. Une stagnation erratique où le mot « corolle » surnage, flotte et survole, tient lieu de mantra, corolle fermée, ouverte, figée ou battant comme un muscle cardiaque, harcelante ou effacée. Le mot régresse, se confond progressivement avec la chose représentée, plurielle et indistincte, quasiment irreprésentable et dépouillée de sens symbolique, perdue dans sa mémoire, peuple d’organes nomades au sein de son propre corps. Un murmure graphique de corolles qui répond polyphoniquement, par la répétition, à l’acuité du manque (de la plus belle fleur de sa vie) et l’engourdit. Ce mot-image, comme les guêpes qui fusent par magie d’un nid caché entre les plantes, prolifère à partir d’expériences gravées en lui. Il fouille sa bibliothèque, ouvre et parcourt des livres, à la recherche de descriptions florales qui l’auraient impressionné dans l’enfance et l’adolescence de sa vie de lecteur, de ces descriptions prises dans un subtil halo érotique et qui, au fil des ans, perdent leur caractère de fiction pour s’assimiler à des réalités vécues, des émotions vives plutôt que littéraires (et finissent, à vrai dire, par désigner des états intérieurs, des formes organiques et des humeurs). Pas simplement comme l’on peut être marqué par la beauté et la justesse d’une description, mais comme l’on peut l’être par la révélation d’un mode d’emploi primordial, vital. Une initiation à un savoir-être qui répond à une aspiration profonde. Il feuillette, tourne les pages, comme l’on revient sur ses pas pour revoir des lieux fugitifs où l’amorce d’une vie plus agréable s’est laissé entrevoir. Comme des coins d’herbes douillets où revenir se blottir en arrière. Se vautrer à rebours. Et, bien entendu, il exhume celle-ci, centrale : « Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières… », avec surtout, à la suite de cette disposition savante des corolles, atour vaporeux, fils de la vierge, brume suggestive, ce surprenant passage à l’acte « … qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. » (p.112) Peut-être, à l’époque, n’avait-il pas bien capté ce qui, aujourd’hui, relisant attentivement, le stupéfie de fond en comble, à savoir cette faculté de mimer la chorégraphie de ce peuple floral, microcosme de rites à observer et à pratiquer en miroir. La seule manière de rentrer en contact, pas avec les fleurs elles-mêmes, mais avec ce qu’il pressent derrière elles, dont elles sont les messagères. Le mime est alors une manière de procéder (peut-il en déduire) face à toute chose de la nature qu’il s’agit d’interpréter, c’est un exercice d’empathie cognitive, mais pas exclusivement, découvrira-t-il plus tard, réservé aux phénomènes naturels. Non pas que cela lui semble incongru, mais parce qu’il y reconnaît les mouvements corporels qui le travaillent chaque fois qu’il regarde, cherche à décrire, identifier tout ce qui, en conjonction avec ses trajectoires, peut générer du sens ou du non-sens, relier ou délier. Cela se passe aux tréfonds de cette corporéité plastique, mouvante. Et cela lui vient-il d’avoir lu ce livre, est-ce dans ces pages qu’il a appris à capturer tout ce qui le fascine, l’intégrant à une sorte de matière première, brute, qui engloutit tout ce qui importe pour lui, dont il ne peut mesurer l’importance ni même la signification, et d’où jaillira selon des mécanismes qu’il ne contrôle pas, des phrases, des images, les fragments de sa production symbolique. Chacune de ces productions venant appauvrir la masse initiale qui doit se reconstituer. C’est un bourdonnement moléculaire, entre matière et esprit, semblable au ballet d’abeilles dansant l’itinéraire pour transmettre aux congénères le plan d’accès à de nouvelles étendues fleuries, encore vierges. Le passage littéraire se termine par une vision établissant une comparaison entre la figure mimée et le mouvement de tête d’une jeune fille adressant une œillade aussi insaisissable que l’efflorescence, apparition qui révèle surtout la prédétermination érotique du coup d’œil, la volonté de traquer en toutes choses les signaux d’approche d’une « blanche jeune fille, distraite et vive ». Que l’auteur aimerait voir tomber du ciel ou prendre forme à partir des sonorités toponymiques des lieux dont la musicalité l’enveloppe, l’imprègne et le fait saliver. Il ne veut pas se laisser surprendre, au cas où elle se matérialiserait dans les giboulées de pollen des grappes fleuries, rester sur le qui vive, mais aussi, ce faisant, cette jeune fille, la construire petit à petit, la faire surgir de sa salive envahie par l’esprit des lieux, en préparer la consistance, la tirer de lui-même. Mais, plus largement, cette agitation mimétique, il la ressent comme permanente, disséminée dans les marges de son corps, dans l’entre-deux des organes, toujours sollicitée par les paysages traversés, les flores et faunes regardées, les situations subies, et correspondant à une fonction de sauvegarde, celle de recomposer sans cesse l’assise niée et minée par la linéarité imposée du réel. Tropisme calme mais persévérant, ténébreux et enragé ! Il lui faut sans cesse éviter que ne s’installe l’équilibre des forces en présence, une expression absolue épuisant l’expérience du réel, la totalité des émotions et impressions finalisées en construction symbolique consciente. Ce vers quoi tend, maladivement, comme vers la plus belle des transcendances, la soif de saisir et de s’approprier ce qu’il découvre. Soif mortelle. Il faut au contraire maintenir un déséquilibre et que la masse de cette matière irreprésentable, produite par le mimétisme animal, soit plus importante que la production symbolique. Maintenir ainsi la ligne de flottaison en laissant l’indicible reprendre le dessus, laisser croître l’opaque, le non élucidé. Il se sentait, non pas comprendre réellement la nature, mais s’y orienter facilement, conduit par de multiples intuitions, en affinité avec ce qui l’entoure, intégré au vivant. Et ce, de petites choses en petites choses, ou parfois, confronté à des occurrences plus vastes, complexes.

Dans son cheminement solitaire par monts et par vaux, autant extérieurs qu’intérieurs, réels et virtuels, ces deux plans en interpénétration constante, il repère régulièrement des coins d’herbe, des tapisseries de foins et de pailles, où il ferait particulièrement bon se coucher, pour peut-être ne jamais se relever, genre dormeur du val heureux, arrivé à bon port, ayant rencontré la balle meurtrière à lui seul destinée, aléatoirement. Enfin, son attention se fixe d’abord comme malgré lui sur de pareils enclos hors du temps. Des coins déjà connus qu’il revisite et d’autres qui sont le fruit d’une prospection, d’une attention particulière aux marges, aux accotements, aux talus écartés. À la manière d’un animal qui saurait, par instinct, que c’est là qu’il doit aller renifler pour trouver la bonne piste. Il les contemple longuement, recherche dans ces pans herbeux indistincts, les contours et les caractéristiques d’une couche où celle qu’il cherche se serait abandonnée et, ce faisant, il mime le dessin et le mouvement des herbes recevant la présence, les graminées mûres et la caresse des plantes qui y accueilleraient l’amie perdue, il épouse mentalement le matelas végétal, le balancement continu des hautes tiges, antennes protectrices, réparatrices. Il mime les existences se coulant dans le lit d’herbes fluides et y créent leur niche. Il crée et consacre ainsi, un peu partout dans les pays qu’il parcourt, des nids pièges où il espère un jour y voir l’oiseau rare qu’il rêve de prendre à nouveau. Des points d’appuis disséminés dans le paysage. Une sorte d’écriture. Mais ce qui l’intéresse le plus en prenant pleinement conscience de cette part du mime, c’est qu’elle signale quelque chose d’aussi voire de plus important que ce qu’il parvient à exprimer ordinairement par les moyens symboliques les plus usuels. Une zone où le non exprimé, le non-formulé, forme un magma vivant, perçue confusément vitale et une sorte d’auge intérieure où il aime se replier dans son mutisme. « Il existe ce que nous pouvons appeler une « intelligence sous-corticale » du mouvement, qui ne dispose pas de représentation explicite et encore moins symbolique, mais qui participe nécessairement de l’émergence de tout niveau symbolique. Dans la production de la pensée symbolique, comme dans ce qui peut s’exprimer conceptuellement, intervient ainsi un substrat présymbolique non codifiable, condition indispensable au développement de la pensée. Tout se passe comme si ce qui a été conceptualisé, ce qu’il y a de plus hautement symbolique, entraînait nécessairement à sa suite des éléments de ce substrat qui donne à la pensée sa substance. » (p.56) Cela le conduit à régresser avec délices, comme trouvant enfin une porte de secours, dans cette substance du présymbolique, le non-représentable accumulé depuis des décennies au cœur même de sa pensée éparse, velléitaire, comme condition de toute tentative d’énoncer ou penser quoi que ce soit, et comme préalable à toute possibilité de rester lié aux contextes simultanés et successifs, superposés, interpénétrés. Pas une poussée régressive tournée vers la fin pure et simple, mais la célébration d’un processus incompatible avec la linéarité comme modèle culturel autoritaire, unidimensionnel, que le management du storytelling, par exemple, propage de manière toujours plus incontournable, forte servitude narrative. Échapper à cela équivaut , selon les normes, à une désertion, qu’il faut au contraire transformer en joie. « La conscience réflexive qui « dirige les opérations » ne fonctionne pas comme une phrase que l’on déroulerait linéairement. Le processus de pensée symbolique, dans son insularité, fait que cette personne combine en permanence un fonctionnement « linéaire » ou « logico-formel » avec des sensations de son corps, des aperceptions par lesquelles elle est affectée et qui ne sont pas représentables. Le corps « s’engage », interfère en permanence. (…) Notre corps, en interagissant avec son environnement, incorpore ainsi des segments non représentables, mais qui sont la condition même de possibilité de toute représentation. » (p.76) Se replier dans le non linéaire, ne plus être soumis à l’unidimensionnel et sa droite de certitudes, c’est comme retrouver enfin sa vraie nature, le rythme qui lui convient, la possibilité de ne plus être complice de tout ce que le linéaire (autre nom du rationnel) signifie en termes de domination, d’impositions de lois arbitraires, d’assujettissement du vivant. Dès lors, ne plus se sentir coincé dans le temps réel et ses calendarités prolétarisantes. « Le propre du fonctionnement du cerveau est au contraire de ne jamais réagir en « temps réel » : le cerveau « sain » prend son temps ; autrement dit, le temps physique linéaire n’est pas le sien. » (p.25) Le mime intérieur, tropisme organique par lequel le cerveau – non localisé, présent dans toutes les parties du corps – imite ce qu’il voit, fabrique de la connaissance tacite sur tout ce qui le touche, correspondant à cette incorporation du non représentable. C’est en restant prioritairement à l’écoute de ces mouvements intérieurs, répliques intestines de ce qui se passe dehors, que peu à peu s’estompent les frontières artificielles et inculquées par l’éducation entre lui et le vivant, lui et les autres espèces. Et la totalité de ce qu’ont engendré ces processus mimétiques, au fil du temps et des trajets, face aux innombrables paysages traversés, se réactive, concentrée en une seule expérience, en quelques secondes foudroyantes, quand son visage s’approche du ventre nu de la jeune fille providentielle, la peau aussi douce qu’un voile immatériel où frémit une brise sans origine distincte, tous ses sens absorbés en ce hors champs incarné, soyeux et parfumé, quasi impalpable, miroir embué de son activité sous-corticale. Il lui semble revoir et humer simultanément, avec une précision effrayante, comme s’il se rappelait exactement les lieux, l’heure, les lumières et la plasticité particulière de chacun de ces écrins de verdures, chacun de ces refuges d’herbes, à priori plutôt banals et impersonnels et revêtant soudain dans son esprit des qualités esthétiques différenciées, personnalisées, en accord avec les rêves de s’y enfouir avec celle qu’il n’a cessé d’imaginer et qui aura changé d’apparence selon les époques tout en restant la même, toute ces variations apparaissant après coup dans les strates des berceaux végétaux, jamais pareils, appartenant à des paysages et des âges distincts, éloignés les uns des autres et pourtant appartenant à la même famille. Le plaisir exquis qu’il a à se vautrer dans ces couches bohèmes n’a d’égal que le plaisir qu’il peut prendre à épouser les méandres de phrases où s’entremêlent des temps différents, des destins croisés, des plis complexes de mémoires, enchevêtrement qui ne prend forme et consistance qu’à force de relecture, qui n’épuise jamais son substrat présymbolique, buisson littéraire où agonise la dictature du simple trait dans laquelle, chaque jour, il dépérit un peu plus, comme un poisson hors de l’eau. Par exemple, en lisant ce passage où le jeune Proust, dans l’ambre trouble de son rêve, compare ce qu’il éprouve dans la réalité de l’intérieur de Madame Swann à ce qu’il en imaginait quand l’accès lui en semblait absolument chimérique et où, de plus, il rencontre les projections de Swann lui-même, à l’époque où ce dernier tentait par tous les moyens de transmuer l’intérieur insolite d’Odette en espace commun. « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s’applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où y touchons – et pour être plus certain que ce soit bien eux – le prestige d’être intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer l’état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n’a plus le champ libre : la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent l’entrée de notre conscience et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux que sur la forme, restée libre, de notre avenir. (…) Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d’un lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu’émettait à l’infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus lointain, le homard à l’américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d’analogue : car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement l’appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre encore, celui que l’amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et à lui qui lui était apparu si inaccessible… » (p.537-538)

C’est pour se sentir tout entier pris dans une économie libidinale produisant du non-linéaire, qu’il a toujours été avide d’échanges à distance, être ici et là-bas, avoir et ne pas avoir, présence et absence simultanées. De ces correspondances qui cultivent la non coïncidence de l’amour, jusqu’à la quintessence. Aussi a-t-il accueilli avec bonheur le message stupéfiant qu’elle lui envoie sous l’intitulé « avant la nuit ». Soudainement, après une très longue période d’absence, de disparition, littéralement de rupture. Comme si, durant ce silence et cette obscurité, ce qui les avait relié un temps bref, n’avait fait que croître, se ramifier, à la manière d’un rhizome souterrain qui, soudain, jaillirait, libérant dans l’atmosphère un nuage de corolles évanescentes, magiques. Tableau d’une intimité offerte, toujours en train de se partager. Ce qu’ils ont initié continue son existence dans un plan parallèle. C’est peu de choses, somme toute, plutôt laconique, et bouleversant. C’est la photo de cet instant féerique avant l’abandon de l’endormissement, fait de lecture à même les pages étalées de la nuit, tout le corps pris dans la lecture, commençant à y faire sa couche, à rêver, dans une sorte d’organologie érotique où la matière lue irrigue tous les sens et se traduit en caresses. La main tapie entre les cuisses prenant le pouls d’une berceuse intérieure. Le cadrage est sommaire, selon les possibilités réduites du selfie, captant le grain particulier de l’heure et les nuances de l’ambiance dans la chambre (à peine entrevue). Du cou aux genoux. Le pull est de ces vêtements que l’on use à force de les porter, tellement on se sent bien dedans, et qui finissent dans une douceur fondante, couleur et textures indistinctes. Presque plus une étoffe, juste une idée, comme ces doudous usés, précieux, parfumés. Il épouse tellement bien le buste que celui-ci semble plus que nu. La jupe courte est déboutonnée et relevée, esquissée. Pull et jupe sont comme des lambeaux nocturnes, des brumes narcotiques qui enrobent le corps, des fragments de paysage vaporeux. Le visage n’est pas visible, coupé, mais la physionomie de ces éléments paysagers fantasmatiques ne le trompe pas, est tout autant expressive et singulière. Les cuisses ouvertes sont, elles, aussi fascinantes qu’un totem illuminant les ténèbres, sous une fine pellicule givrée. Le bras s’enfonce dans les bas transparents, laissant entrapercevoir une fine lisière de ventre lisse. Sous le voile nacré du nylon, fine brume qui s’épanche au point de rosée, les doigts réunis touchent et enveloppent la corolle de l’intime, à l’intérieur d’une gangue précieuse qui protège du temps qui passe. Palpitation d’ailleurs. On dirait un papillon au repos, ailes repliées ; il se souvient l’avoir vu voler, frôler sa peau, butiner sa sueur. À l’arrière-plan et tout autour, presque imperceptibles dans la pénombre, différents reflets dessinent une constellation, un coin du lit, un angle de table de travail, des ciseaux, un bijou, un verre, des formes géométriques blanchâtres. Quand il zoome pour explorer la photo par gros plans, et identifier les planètes lointaines qui scintillent et tournent autour de la lectrice, il devine, très pixellisés et presque indistincts, des détails qui l’aspirent et lui donnent la conviction de se dédoubler, tapi dans la pièce où la jeune fille se caresse. Il croît y être ou y avoir été. Il y a ainsi les signes de sa dernière tentative de partager ce que remuent ses pensées maniaques, répétitives, dans les parages d’un autre être réceptif, capable de lire ce qu’il ne peut qu’ébaucher. Ce sont quelques détails, des restes, des reliefs de leurs rencontres. Presque des débris astraux. Lambeaux surréalistes. Il reconnaît ainsi, sur une feuille volante dépassant d’une colonne de papiers, sa propre écriture, manuscrite, qu’il ne se souvient plus avoir pratiqué pour une autre personne qu’elle (étant tout entier greffé à son clavier). « Ainsi, donc, oui, je lui écrivais, peut-être encore ? » « Ce geste produit des traces mnésiques spécifiques, qui impliquent d’autres dimensions du cerveau que celles mobilisées par la simple frappe d’un clavier. Écrire à la main est une pratique qui territorialise ce que nous sommes en train de penser. » (p.62) Chaque fois que, sur l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, réapparaît cette photo « avant la nuit », c’est un choc, le coup de foudre se reproduit, dans une sorte de vide, réalisant que quelque part dans le cosmos, alors qu’il avait l’impression d’être oublié, d’être le seul à entretenir le souvenir, elle n’a cessé de le lire, reprenant ses bouts de textes par intermittence et s’y abandonnant corps et âme. Au point d’en être émue et d’y forger des caresses qui la soutiennent dans l’errance. Il aperçoit aussi, rendus phosphorescents dans la nuit par les attouchements que la jeune fille se donne, des fragments photographiques de choses vues en sa compagnie, des cartes postales de peintures, des bouts de livres et d’objets échangés, des bibelots liés à des lieux où ils se sont tenus et redevenus vides, un herbier collecté lors de leurs promenades. Tout un décor commun par-delà l’absence. Ce qu’il contemple, sidéré, ce n’est pas une histoire qui continue sans lui, dont il aurait été éjecté, mais au contraire qui se poursuit avec des germes de lui, grâce à lui, même si il a dû emprunter, depuis, d’autres histoires et cheminements. Ce qu’il croyait rompu ne l’est pas. Il n’a jamais aussi bien senti ce que signifie mener plusieurs vies simultanées. Elle lui montre comment elle entretient la flamme, comment elle s’immerge dans leur bulle de plaisirs. Comment elle le garde en lui et ne le laisse pas s’échapper. Ses doigts habiles, qui savent où toucher et doser la friction pour atteindre le plaisir seule, là où ils allaient ensemble, le convoquent, le somment de venir. Non, d’être présent à distance, de la visiter et la prendre en fantôme. Elle a capté quelque chose de lui, de cette part non représentable où il sent que sa singularité enfonce ses racines. Elle l’a ingéré et le fait fructifié en elle, c’est un morceau de lui, séparé, qu’il ne pourra jamais réintégrer. Et dont la nature n’est pas non plus de préparer des retrouvailles, une nouvelle union. Néanmoins, il y est impliqué, il ne peut que difficilement se passer d’un lointain droit de regard, il a besoin d’avoir des nouvelles, être informé de ce que ça devient. Et probablement héberge-t-il le même processus à propos de ce qu’il a dérobé chez elle. Il pressent, dans ces étranges phénomènes, un nouveau rapport cognitif au monde visible et invisible, très fécond en nouvelles connaissances dont le fil l’éloigne sans cesse de toute totalité, mais au contraire feuilletées de communications entre de nouvelles parties interconnectées, source de nostalgie. « C’est pourquoi l’on peut parler d’une nostalgie de la connaissance, puisque, en désirant s’unir à la « chose », on n’accède, au cours du processus, qu’à l’interface de la connaissance. Or cette « nostalgie » n’est pas liée à une erreur ou à un défaut dans l’activité de connaître. Si celle-ci ne permet pas de parvenir à la totalité, c’est parce qu’on est toujours dans un processus dynamique de coproduction et non dans un dévoilement du caché. » (p.44) Ce qu’elle montre n’est pas simplement un plaisir solitaire, à distance, jouant avec des images de lui et d’eux, mais une coconstruction dans l’espace, une traînée de vie qu’ils continuent à produire dans le vide. Ce massage doigté est un courant presque figé qui le reconduit aux confins des formes et informes. Pourquoi est-ce beau, de cette beauté d’un amour sans limites   ne cherchant plus la jonction physique pour s’affirmer, de cette beauté éprouvée devant un paysage de champs sillonnés, ponctués de rares végétations expressives et, ici ou là, dans les lignes ou accotements charnus d’herbes, d’un personnage obstiné qui trace sa route ? Il ne trouve plus de mots, la fabrique des idées ou des images, à la manière d’un organisme produisant de nouvelles cellules pour se régénérer, libère des corolles de toutes sortes, métastases de cette image « avant la nuit ». « L’engagement esthétique qui puise dans un fonds ingouvernable de ce qui nous sollicite, génération après génération, individu après individu, vers la possibilité de se confronter ex nihilo à la manière de réaffirmer sa présence, sa possibilité, donne la mesure de la profondeur de l’origine des formes. » (Nathalie Blanc, p. 81) Son origine et sa fin du monde. Il regarde, se désaltère, et pourtant est envahi par l’impression, en frissonnant devant cette preuve d’infinie tendresse dont il ne peut se passer, de contempler une béance aveuglante, terminale. Cratère astral d’où irradie l’absolue énergie, originelle ou apocalyptique, lactée ou létale, non pas de manière éternelle mais s’épuisant, chant du cygne du vivant. Traversant la représentation d’une masturbation spectrale, iconique, il baigne soudain dans l’atmosphère d’une dernière cène, toutes ses composantes paradoxales, ses contraires se réunissent comme une faune plurielle, prédateurs et proies silencieux, cicatrisés, humant et lapant leurs brûlures de vie, à peine nés ou ressuscités, pour s’épancher dans une immense lumière blanche, sans bords, où se réfléchit la frise bleutée, déchirée, d’une biodiversité en sursis, tête en bas. Se sentant ainsi dispersé, fragilisé, incertain. Attendant de passer vers la vie, vers la mort. (Pierre Hemptinne)

coin d'herbe

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lieux-cicatrices transitionnels

cicatrice

Librement divagué à partir de : Vélo en Cévennes et l’Aude – Ugo Rondinone, Becoming Soil, Carré d’Art Nîmes – Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, CRAC de Sète – actualités – Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, Le bord de l’eau 2015 – Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Seuil 1999 – Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, la Découverte 2016 – Achille Mbembé, Politique de l’inimitié, La Découverte 2016…
cicatrice

Longue descente d’un col, route étroite bordée de roches couvertes de végétations rases et hérissées, ou aspirée par le vide, tantôt dans la caillasse vertigineuse, tantôt sous le tunnel matriciel de la forêt, résineux et feuillus mélangés. Le fait qu’il ait déjà pratiqué ce col, l’année passée, et d’autres années encore, et qu’ainsi ce déroulé se soit déjà gravé plusieurs fois en lui, en diverses variantes, lui procure la sensation de parcourir une route intériorisée, de rentrer en lui-même, de sillonner une topographie hybride, physique et mentale. De vivre ou revivre un déboulé biographique onirique. Et, aussi, les temporalités distinctes des différentes expériences de cette route se superposent, se mélangent et installent l’illusion d’une permanence, comme si depuis des années, une part de lui était suspendue dans cette motricité zélée, rapide, nue. En outre, l’alternance de fraîcheur et chaleur, d’éblouissement et d’ombres compose une subtile plénitude. Les lacets lui donnent l’impression de tourner sans fin, de ne plus savoir sur quel versant de la montagne il file, sorte d’anneau de Moebius. Sensation jouissive, euphorie sans fin, illusion presque matérielle d’une évasion réussie. Malgré le besoin d’une vigilance acérée pour éviter la chute, le corps, comme une éponge, se gonfle d’une agréable somnolence après l’exaltation ascétique de l’ascension. Les mains au guidon caressent les freins comme s’il s’agissait d’une gâchette et contrôlent la vitesse vaguement, presque symboliquement, selon la trajectoire. Les doigts fourmillent quelques fois de la tentation de tout laisser aller, jouer l’emballement. Le vent fouette ou caresse le visage, sèche la sueur. Le maillot ouvert, des frissons zèbrent le torse, l’air indomptable des sommets perce la cage thoracique. Tout s’y engouffre, corps avide après avoir entrevu ses limites. La descente – mais est-ce vraiment descendre ou surfer, planer ? – s’effectue dans un mélange de souplesse et de raideur hypnotique, d’abandon absolu, yeux mi-clos, et de reprise de soi, quand il s’agit d’éviter de voler dans le décor. Sur un fil entre éveil et rêverie, hyper conscience et engourdissement savoureux, un tracé presque fictionnel le dévore. Sa tête s’échappe, ses muscles et articulations s’ankylosent. Alerte, une réverbération aérienne, quelque chose de l’ordre du mirage, peut-être juste un parasite dans l’œil ou une hallucination fugitive. Un coin de macadam ruisselle, se dérobe, se met à bouger, miroir frétillant, sol instable. Un glacis écaillé de goudron ramolli par le soleil, scintillant, dangereux. Comme si là, la route se découpait en fines lanières souples, rapides, s’incarnant en animalité insaisissable, tentacules qui tendent leur piège. La surprise évoque celle du tuyau d’arrosage qu’on laisse tomber et que la puissance du jet rend incontrôlable, boyau qui frétille en tout sens et asperge tout azimut. Il songe aussi au retour d’une chevelure électrique, noire et nacrée, qui viendrait le reprendre dans l’ivresse de la descente, l’aveuglant comme un poulpe, se faufilant sous le maillot débraillé et moite, ruisselant sur sa peau nue (souvenir ou fantasme). Un serpent de nulle part traverse, zig zag hystérique, presque invisible, peut-être un nœud de serpents tant il semble y avoir plusieurs corps zélés. « Longue couleuvre ou vipère dérangée ? », s’interroge-t-il pour évaluer le danger. Serpent véloce, traits de métamorphoses balayant le sol, il n’a aucune certitude. À la dernière seconde, d’un étrange sursaut, la chose bascule dans les broussailles, sans laisser de traces tangibles, retourne à l’invisible, l’insitué. Vif argent sombre. Encore un peu il roulait dessus. Comment la bête aurait-elle réagi, se serait-elle dressée et enroulée à sa cheville, emmêlée aux rayons de la roue, paralysant la mécanique et provoquant la chute ? Ce spectacle, somme toute banal, éveille en lui, par l’attente qu’il en a (comme si sans cesse, cette rencontre avec le serpent était désirée, autant que crainte), une excitation jamais comblée, celle de fusionner avec cette plasticité animale trouble. Un point d’intersection énigmatique avec ce qu’il cherche à joindre, avec son esprit, son corps, dès qu’il s’efforce à. Du reste, ce serpent, là, n’est pas un événement factuel, quelque chose d’effleuré et ensuite relégué dans le passé, il l’emporte, le traverse et il s’en trouve irrémédiablement serpent. Continuant sa course, il a immédiatement une sorte de regret, de nostalgie pour ce qui ne s’est produit qu’incomplètement, trop furtif. Une opportunité qu’il n’a pu saisir, mais juste effleurer, une auréole projetée au sol, se matérialisant en quelques corporéités inédites, inclassables, chimériques. Etait-ce réel ou halluciné ? C’est un surgissement qui vivifie le bestiaire fantasque qui prolifère en lui, qui l’anime, créatures hybrides dont l’invention et le contexte, les liens tissés entre elles et lui, génèrent une porosité entre l’humain et les autres espèces. Porosité par laquelle il respire et peut se situer. Ce qu’il a aperçu est un halo où se produisent de ces phénomènes transitionnels qui le plongent entre différents mondes et appartenances labiles, l’engagent dans des états délicieux à rebours, et en équilibre instable. Des sas virtuels de formation et déformation de l’imaginaire, rien n’étant irréversible, où sans cesse s’abolit et se réforme de manière fantaisiste la séparation entre l’extérieur et son intériorité. Ce qu’il emporte de ce choc presque fusionnel avec peut-être un serpent, c’est peut-être une bifurcation, l’engagement parallèle sur le tracé d’un de ces chemins de crête où « le rêve et la réalité sont encore indistincts » (Stiegler, p.336), ou à nouveau indistincts. L’émerveillement et l’émotion de se hisser là, de gagner le droit de jouir des pentes et des prises de vues extraordinaires, abolissent pour un temps la distinction entre dehors et dedans. Ça tremble dans ces lieux-cicatrices où ça ne s’est jamais figé et refermé complètement, des failles qui continuent de travailler et d’où émane la possibilité du jeu. Il continue à dévaler sur ses deux roues fines, espérant secrètement que cette motricité de rêve, faisant corps avec la montagne, ne s’interrompt plus jamais. Il a roulé dans quelque chose qui transforme sa vitesse en force imaginative pure. « (…) Ce qui va fonctionner comme « objet transitionnel » est originairement un pur produit de l’autostimulation endogène de l’enfant. Mais au départ le bébé « ignore » qu’il s’agit d’une extériorisation d’un objet dont l’origine est interne : pour lui il s’agit d’une des multiples constellations représentationnelles investies par des affects et qui peuplent l’univers encore largement non structuré dans lequel il tâtonne. » (Schaeffer, page 177) Et s’il ne pédalait de si longues heures dans la solitude montagneuse que pour visiter ou être visité par ces phénomènes transitionnels, survivance de ces autostimulations endogènes de l’enfance !? Comme un pèlerin cultivant la transe d’une déambulation paysagère, en quête de révélations, de visions ? Il n’y a pas que les reptiles dont des parcelles d’être se projettent en lui, le complètent, le diversifient et l’accompagnent. Dans les garrigues du piémont cévenol d’où il aperçoit les montagnes douces brumeuses, lointaines et comme impénétrables, closes, sans routes ni chemins – et où pourtant il va s’enfoncer dans les multicouches du rêve, sans savoir exactement comment -, dans la lumière orange du matin, rappel de la première lumière du monde, chaque fois qu’il donne le premier coup de pédale qui lui fait inexorablement intérioriser corporellement la première phrase du poème « jamais un coup de dès… », s’envole juste à côté, juste devant ou juste derrière, une ou plusieurs huppes faciès. Une sorte de salut et d’encouragement. La caresse d’une présence qui veille sur lui (caresse offerte ou inventée par lui, fruit de l’autostimulation ?). Le don d’une légèreté pour découvrir les routes, invisibles d’où il démarre, et qui lui permettront de s’élever sur les versants abrupts. Est-ce la bénédiction inopinée d’oiseaux élégants ou l’agitation intérieure d’un ange gardien s’ébrouant ? Manifestation naturelle ou aiguillon fictionnel qui l’aide à se croire capable d’accomplir les ascensions qu’il a projetées en tête ? Le vélo commence sa course silencieuse, sans sillage, dans l’air frais, sous l’auspice d’ailes et de huppes graciles. Comme le reflet à la surface brillante de l’aube, à la manière de cristaux solaires sur le miroir de l’eau, de lointaines étreintes légères, d’œillades amoureuses passées, d’assomptions lapidaires qui ne sont plus, d’extases passagères perdues, mais dont l’écho subsiste, ébouriffement de mèches malicieuses. Des traces qui sont aussi des dispositifs transitionnels, virtuels et à double face, l’une tendant le mirage d’un nouveau départ, l’autre dégageant une puissante mélancolie, associant la tentation de régresser et le désir d’avancer. Là aussi, frontière, vaguement auto-érotique d’indistinction, entre rêve et réalité, savoureuse et dangereuse, avec laquelle il faut apprendre à composer, potentielle réinvention de soi. « (…) Apprendre à faire la différence entre le fantasme enfantin et le mensonge qui est le propre de l’adulte infantile. Le passage par où se fait cette différence – qui est une différance – est l’expérience du devenir adulte lui-même, où les adultes eux-mêmes apprennent à vivre autrement que les enfants, précisément en préservant ces espaces transitionnels pour adultes que sont pour Winnicott les œuvres de l’esprit. Ces œuvres n’oeuvrent qu’en surpassant l’opposition du réel et du fictionnel : leur réalité n’est pas celle d’une existence, mais celle d’une consistance (une idéalité) qui, de ce fait, peut inscrire dans l’entropie du devenir la bifurcation d’un avenir. Tel est le pouvoir du savoir, auquel les gestionnaires de l’impuissance publique ne comprennent plus rien. » (Stiegler, p.398)

Plus la vitesse la gagne, plus l’adhérence au sol diminue, plus le frisson du décollage s’empare de lui, plus la situation lui semble irréelle. Détachée. Ses yeux s’écarquillent pour ne louper aucun détail, depuis la moindre aspérité du revêtement qui pourrait le faire dévier ou perforer la gomme du pneu, jusqu’aux panoramas immenses, à perte de vue, moutonnement de vallées et de sommets accolés comme des vagues, reliefs sur lesquels passe, indolente, l’ombre projetée des nuages. Formes d’anges, silhouettes végétales ou faune fantasmagorique de fumée. Son ombre n’est-elle pas dissimulée ainsi parmi celles des nuages ? Ivresse de l’altitude, de tout embrasser, le réel immense, vierge sans humain visible, et son interprétation dopée par l’adrénaline sportive. Et quand il plonge dans les souterrains forestiers, durant quelques secondes, il ne voit plus rien, le temps de s’habituer à l’obscurité, puis, comme un hyper scanner lancé en bolide à même le tissu des arbres, il enregistre le maximum de détails, dans cette ivresse où la focale n’a plus de centralité mais est submergée par ce que l’attention périphérique, surdimensionnée, ramène dans les filets du regard. La vue passe sans cesse du micro au macro, vice-versa, emmagasine le plus possible d’images, intègres ou en charpies. Les enchevêtrements des branches, comme une tapisserie en profondeur, tissée sur des milliers d’hectares, sans fin. La traversée des entrailles forestières qui couvrent les montagnes. Les troncs qui dansent et se tordent, prennent des poses animales ou anthropomorphes. D’autres, abattus, équarris, révèlent l’âge de leur aubier, en train de pourrir, forés et rongés par les insectes. Certains énormes et découpés, creux, dressent une porte de ténèbres vers l’inconnu, sorte de passage secret fantastique. Les roches dressées, moussues, et les anfractuosités noires rejoignent le réseau de grottes et cavernes, habitats préhistoriques. Dans le fouillis ordonné, de lointaines cabanes improbables, surgies de comtes terrifiants ou promesses d’idylles impossibles, refuges inespérés qu’il aimerait expérimenter. L’entrelacs infinis des racines. Le rideau des lianes. Les touffes de fougères et graminées. Les sols spongieux ou secs, stratifiés comme de l’ardoise effritée. Les champignons, les découpes de feuillages selon les espèces, les écailles caractéristiques des troncs, le territoire de centenaires majestueux et les hordes de jeunes pousses, les clairières inaccessibles, superposition de couches de nature sans âge et très jeune, antique et moderne. Et tout cela, en une seule trame déroulante, décor dans lequel il vole, qui l’environne comme la projection en 3D d’un casque de réalité virtuelle. Tout cela se grave en lui, en petits traits précis, grâce à la vitesse de la descente, dévorante, aspirante, par infimes secousses graphiques qui incisent sa peau et son cerveau, effectuant par une sorte de composition automatique d’immenses tableaux dont il n’entrevoit plus la sortie, à moins d’un déchirement d’horizon. Immenses dessins minutieux, imitation fiévreuse voire délirante du tissu forestier, réel et fictionnel, mêlant indistinctement ce qui vient de l’observation naturaliste rigoureuse et des légendes que la forêt a fait proliférer dans l’imagination humaine. Il se laisse dévorer par ces radiographies fantasmatiques, rideaux transitionnels, comme s’égarant au cœur des grands dessins d’Ugo Rondinone (ZWANZIGSTERJUNIZWEITAUSENDUNDFÜNFZEHN). À vélo, précipité dans la descente, ou au musée, aspiré par le grand format crayonné, c’est la même immersion mimétique, sauf que celle ressentie plié sur le cadre de la bicyclette, est plus physique, faisant vibrer chaque partie du corps, le paysage se transformant à fleur de peau en interface fictionnelle, avec cette impression que le cours habituel des choses hésite, se délinéarise, s’inverse… « L’immersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative. Alors qu’en situation « normale » l’activité imaginative accompagne l’attention intramondaine comme une sorte de bruit de fond, la relation s’inverse en situation d’immersion fictionnelle. » (Schaeffer, p.182). Mais ce qui fouette ainsi les sens quand, dans la chute libre des lacets du col, l’immersion dans le paysage devient autant fictionnelle qu’expérience réelle avec la nature traversée, entraîne une excitation prodigieuse de ce qui est en train de passer, à une vitesse échappant à la pleine conscience, en lien avec ce qui fait écho depuis les limbes de la mémoire, comme extirpée. L’euphorie provient de cette peu ordinaire correspondance entre ce qui se vit et ce qui a déjà été vécu. « Bien que le degré d’immersion fictionnelle soit toujours inversement proportionnel à l’attention accordée à l’environnement perceptif actuel (à l’exception bien sûr des perceptions qui sont le vecteur de l’immersion), cela n’implique pas une coupure entre le monde des stimuli mimétiques et le répertoire des représentations mentales issues de nos interactions passées avec la réalité actuelle. Tout au contraire : les mimènes resteraient radicalement opaques s’ils n’étaient couplés en permanence avec les traces mnémoniques de nos expériences réelles. » (Schaeffer, p.182)

Puis l’altitude diminue rapidement, comme fond une ressource vitale, la pente décroît, l’air se réchauffe, le paysage se domestique, les maisons se multiplient, il se rapproche des hameaux. Le cœur s’étreint, doit réintégrer l’étroitesse de la cage thoracique. Il appréhende la traversée des villages et le déplacement des gens et des touristes, pas tellement eux en tant que tels, mais ce qu’ils déplacent, la part de rumeurs, la poussière de doxa qu’ils transportent dans leurs us et coutumes. Il revient d’un autre temps, entre passé et saut vers le futur. Avant de réintégrer l’atmosphère réelle du présent, il effectue une pause dans un bistrot villageois, entre deux, hors du temps, avec sa tonnelle de glycine que ne perce pas le soleil, les gestes lents, les verres qui se vident lentement, s’évaporent, les sandwichs faits à la main, dans l’arrière-cuisine, comme à la maison, pièces uniques. Hébété par la course, criblé mitraillé par les points de vue inouïs absorbés, essentiels à son bonheur, inaccessibles autrement que par cet engagement physique sur le vélo, lenteur de la montée, précipité de la descente, et qui lui laissent entrevoir le pays sublime où quelque chose de lui reste enraciné, il s’arrête, se relâche, savoure cet étourdissement de la chute, peu pressé de retrouver le climat post-attentats terroristes. Laisser s’imprimer en lui ce qu’il vient de vivre de sauvage et d’inexpliqué pour ne pas le perdre intégralement en percutant ce climat qui taraude tout le corps social, depuis les discours politiques et médiatiques dominants jusqu’aux conversations de comptoirs, chacun apportant sa petite pierre, modérée ou virulente, à l’édifice du clivage, se drapant dans le besoin de frontières protectrices, le désir de barrières qui garantissent la survie, tout un état d’esprit où macère le rejet et l’attachement maladif au terroir, qui doit rester intouché par l’autre. Il rumine. On dirait que, quoi qu’on dise, même en se distançant légèrement, avec tact, parce qu’il ne faut pas heurter l’opinion publique sous le choc, quoi qu’on dise, on contribue au clivage entre eux » et « nous ». Même la tentative de comprendre, de ne pas tomber dans le panneau, renforce le courant dominant, a conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire que sortir les armes. Là, ça sent vraiment le piège. Comme si l’explosion du radicalisme répandait, en retours, dans les organismes susceptibles d’en être les victimes, les germes d’une connerie purulente, se réjouissant d’avoir carte blanche pour saper la démocratie. C’est dans ce genre de configuration que l’on se sent prisonnier d’un modèle, d’un mode de vie que l’on contribue à perpétuer, reproduire. Avoir au jour le jour le sentiment de tourner dans une roue de hamster, au centre d’une société très éthique, accroît les risques de déprime, de découragement, passage à l’acte, les souffrances latentes que pointait Bourdieu dès les années 80. « L’extrême attention éthique portée aux actions particulières va donc de pair avec une déresponsabilisation éthique globale, qui va bien avec le système. L’éthique omniprésente dans notre société est donc cette éthique restreinte, restreinte en ce qu’elle se cantonne à la défense de quelques principes particuliers dont le respect renforce mécaniquement le système qu’ils blanchissent. Superficiellement, on pourrait avoir l’impression toutefois, il est vrai, que, par là, notre société est devenue plus éthique, l’ensemble de nos comportements particuliers étant soumis à des principes moraux contraignants. On a donc sécurisé la roue de hamster : nous pouvons y tourner en toute quiétude. Mais qui critiquera le fait même que nous tournions fans une roue de hamster ? Quelle éthique dénoncera non les imperfections du système, mais le système lui-même et le mode de vie qu’il nous impose ? » ( Hunyadi, p.26) Le déchaînement sécuritaire après le massacre de Nice prend des dimensions délirantes. Il faut lire et écouter tel élu affirmer qu’il est pourtant simple de poster des militaires avec des lances roquettes. On dirait que ce qui se passe est vécu par certains comme une libération : enfin, on peut y aller, plus besoin de mettre des gants. Ce qui excite certains commentateurs, qui parlent de guerre civile, de guerre de religion, c’est l’effet d’aubaine. La provocation, l’attaque produit un tel choc qu’ils peuvent convoquer « leur » guerre de religion, répondre à la provocation sur son propre terrain. Pas grand monde pour prendre de la hauteur, essayer de déplacer la confrontation, élaborer des analyses et prendre des mesures sociétales et civilisationnelles d’envergure, de nature à couper l’herbe sous le pied des extrémismes. Il n’est plus temps, ouf, de se remettre en question, nous sommes en guerre, alors, œil pour œil, dent pour dent. Les erreurs et errements passés, tout ça est oublié, nous sommes attaqués Ce qu’ils nous font subir est trop grave que pour prendre en considération ce qui, venant de nous, participerait à la gestation compliquée de la haine. La binarité revient en force, les bons contre les méchants, sans nuance, et cela justifiant toute l’histoire innommable qui a érigé ce merdier. Au moins, les politiques retrouvent la possibilité d’énoncer des messages, des formules vides, certes, mais dont ils sont convaincus qu’elles délivrent du sens. Ils peuvent ressortir leurs valeurs stéréotypées. Peut-être croient-ils ainsi résoudre la crise du politique ? Sans cela, ils n’avaient plus rien à dire, acculés à la rigueur, à l’absence de perspective. L’horreur les replace dans un rôle de personnalités virtuellement « hommes de la situation », en tout cas gestionnaires de crise, indiquant la possibilité d’une porte de secours. Chef de guerre, un costume parfois commode, opportuniste. Il n’y a plus de dignité qui tienne dans l’urgence, les pires crasses ou lâchetés apparaissent comme des prises de position raisonnables, voire courageuses, en tout cas dignes d’être relayées. On nage alors en pleine décomplexion, désinhibation, les radicaux sont comme des poissons dans l’eau. Ainsi, cette insondable saloperie prononcée par un ministre belge, Théo Francken, contre la proposition d’organiser le droit de vote des étrangers : « les étrangers d’abord, les Belges ensuite ? » Étrange raisonnement réduit à un slogan qui augmente encore plus la confusion et la consternation. Est-ce ainsi que les hommes pensent ? De plus en plus, on assiste à des manifestations où des groupes d’animaux scandent, face à d’autres individus, des cris du genre « on est chez nous » ! Quel culot et quelle incommensurable bêtise. Tout au long de la descente du col et des points de vue qui le transperçaient comme des éclairs, il se reconnaissait comme appartenant à ces lieux, ayant une histoire avec eux, mais il serait bien incapable de s’appuyer sur ce lien en partie fictionnel pour formuler une chose aussi horrible que cet « on est chez nous », primaire confiscation du sol aux dépens d’autres espèces. Le modèle culturel est toujours celui des colonies, de la guerre, de la lutte pour les territoires. Alors que la situation de l’humain sur terre est déjà tellement en péril, fondamentalement, sans cela, et qu’il faudrait traiter avant toute chose cette mise en péril, dans toute sa largeur et profondeur, et que c’est ce traitement patient qui conduira inévitablement à réguler, soigner, effacer les causes et raisons de divers conflits qui ont générés, partiellement, le système d’exploitation de la planète qui nous a acculé à un monde en sursis. Et aussi, par ce travail lent et culturel, assécher partiellement ce qui soutient l’imaginaire terroriste (il en faut bien un pour de tels passages à l’acte). Mais cela signifie de s’engager dans des changements substantiels de système, sortir de la roue de hamster, et, en même temps, changer d’imaginaire, plus exactement retrouver de l’imagination, initialement de gauche. Mais celle-ci se trouve justement, comme le disent Dardot et Laval, en panne d’imagination. « Or, il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire. Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. » (p.219) Nous non plus alors ? Car, se sentant depuis toujours proche de la « main gauche » de l’état, il souffre de cette panne d’imagination généralisée, systémique, qui légitime l’assèchement néolibéral de cette main soignante. Le travail principal devrait être essentiellement un travail de réconciliation pour passer, comme le dit Achille Mbembé, d’un ordre terrestre à un ordre cosmique. Cette réconciliation implique toutes les espèces, entre humains de toutes sortes, mais entre humains et animaux, plantes, choses inertes, et pas seulement à l’échelle de la planète habitée mais prenant en compte toutes les autres planètes…

Reprenant des forces, retrouvant une respiration normale, absorbant eau, protéines et sucre, il s’apprête à reprendre la route, glisser le long des derniers kilomètres de la vallée et revenir complètement dans le présent, et il le vit comme un basculement d’un bestiaire à un autre. Celui qu’il convoque et suscite sur les routes désertes de montagne, dans sa bulle, est une émulation plurielle et bienveillante, une initiation à la multiplicité d’êtres dont les trajets interfèrent pour cartographier une appartenance à un paysage de vie (qui ne confisque et ne privatise aucun des lieux concernés). Il est habité par cet horizon de réconciliation et par cet ordre cosmique à explorer, inventer. Celui qu’il retrouve est hérissé, agressif, survolé d’engins menaçants, furtifs, qui dépossèdent l’homme de tout ciel protecteur. Les cieux sont brouillés, écume et fumigation sales où surgissent comme venant de nulle part, les silhouettes prédatrices d’avions de guerre. Eux-mêmes prêts à se dissoudre dans la masse nuageuse tourmentée. Au sol, un loup renifle les restes d’un désastre. Non loin, l’excitation du rejet de l’autre, au nom des valeurs de la modernité occidentale ou d’une qualité historique supérieure, déchaîne les instincts. C’est une vision de fin du monde. L’impact de l’homme haineux sur son environnement transforme le paradis sur terre, où les animaux parviennent à réguler leur cohabitation, en carnage au finish, toutes espèces se disputant à mort « leur » territoire. (Ce « leur » étant pure fiction, strictement un leurre, dans tous les sens du terme.) À même la pâte picturale, elle-même effrayée par ce quelle représente et le plaçant dans un flou nerveux, hâve et saccadé, c’est l’apocalypse du vivant tel que peint par Yan Pei-Ming dans ses « ruines du temps réel ». L’homme a déjà disparu. Ces ruines, plus il se rapproche du monde « civilisé », plus il les sent dans l’air. Plusieurs heures après, en pleine nuit, le corps comme nettoyé par l’effort et la longue escapade, il tente de se purger de ces visons horribles en s’absorbant dans la contemplation de la voûte étoilée. La nuit est douce, ponctuée par la polyphonie fragmentée des petits ducs et le vol des insectes nocturnes, la cartographie infinie des points lumineux dans l’espace aiguise puis engourdit ses sens. Il s’y noie dans l’incommensurable, refusant de borner, faire entrer dans des mesures ou compréhensions limitatives. Il y retrouve, comme le jaillissement d’un torrent insaisissable, ce que son corps a emmagasiné en pédalant dévalant les montagnes (criblé, mitraillé par les points de vue), poudroiement d’impacts lunaires, lunatiques, solaires, stellaires. Sans que cela, il puisse le cataloguer, le ranger, l’ordonner, le traduire, le dire. Une immensité nue avec des points d’accroche indéterminés et des présences cachées, réelles ou fictionnelles, qui lui sont indispensables à vivre, respirer, bouger, continuer à… (Pierre Hemptinne)
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Humer la chair des fleurs, devenir fou

corps lié fleurs

Librement inspiré de : Johannes Kahrs, Then, maybe, the explosion of a star », Frac île de France, le plateau – Anne-Lise Boyer, Regards de l’égaré, La galerie particulière – Bernard Stiegler, Dans la Disruption, comment ne pas devenir fou ?, Les liens qui libèrent, 2016 – Araki, Musée Guimet – Un jardin…
sous cloche

Il va d’une toile à l’autre, excité et inquiet, touché par une révélation toujours en train d’advenir et fouetté par un trouble défi à relever. Chaque nouveau coup d’œil sur l’une des peintures, croisé avec les précédents, anticipe ceux qu’il continue à jeter et croiser, sans oublier les regards mélangeant détails et atmosphères de plusieurs toiles, quand il marche de l’une à l’autre, traversant la salle, englobant ce qui entoure chaque cadre, le dispositif muséal, la touche de la commissaire, la posture des médiatrices comme prises dans les oeuvres, le passage d’autres visiteurs distraits ou attentifs. Pas à pas, l’évidence de son désir chancelant s’accentue et il savoure, sans oblitérer le danger sous-jacent, l’action contagieuse de ce désir qui le rend vacillant dans tous les domaines de la vie. Je chancelle de désir, peut-être ne restent-ils que les chancellements qui me tiennent lieu de désir ? Je veux parler, bêtement, du désir lourdingue de posséder une femme précise, encore et toujours, selon les formes les plus invraisemblables. Désir qui enflamme sa vie intérieure et se trouve aiguisé, mis en exergue par les images, plus exactement quelque chose de subtil dans le savoir-faire de l’artiste, entre le choix des sujets, leur mise en scène et la pratique remarquable du glacis qui fait glisser l’ensemble du représenté dans des réalités interstitielles. Cette ruse sophistiquée du glacis l’oblige, en tant qu’observateur, à se déplacer, cligner des yeux, changer d’angle, sans aucun arrêt sur image référentielle, sans jamais être certain de voir la version réelle, voulue par l’artiste. Exactement à la manière fuyante, obsessionnelle dont le désir et ses mirages jouent avec lui, à la manière dont il regarde la vie à travers les buées du désir. Enfumage. Ainsi se découvre-t-il n’être pas simplement amoureux de la femme qui obsède ses pensées, mais amoureux de cette condition chancelante, qui ne peut qu’être le sort que lui jette cette femme. Maladivement, de plus en plus égaré et se réfugiant dans cet égarement, voie de garage jouissive. Le chancellement lui semble parfois le meilleur moyen de soigner son désespoir plus général, un poison comme contrepoison. Parce qu’il y a de toute façon une bonne dose de désespoir. Il faut l’être pour se maintenir amoureux dans le vide, amoureux d’une présence absente, d’une chair en ses ultimes substituts fétichistes, miroitant partout et nulle part, sans lieu à soi pour s’accomplir pleinement, toujours dans les limbes, jamais au repos, intranquille. Une chair qui se donne à lui comme un voile, dissimulée dans chaque chose l’effleurant, matérielle ou immatérielle, bienveillante ou amère, une brume scintillante qui l’envelopperait dans sa marche et ses pensées, se confondant avec ses propres substances organiques. Cela, jusqu’alors latent, ressort soudain, avec force, face à cet ensemble de viandes crues et moelleuses, de sensualité lourde et fatiguée, et d’intrusions irréelles. L’explicite jouxtant l’abstrait, l’euphémisme, le sordide illuminé de grâce spirituelle, la force brutale égratignée, l’homme toujours incertain face à son image (à l’instar de ce personnage se photographiant parmi les ombres et reflets d’une chambre d’hôtel ou de cet autre, étendu, dont on ne voit que les jambes nues, raides, peut-être mort des suites d’un chancellement trop radical).

Pourquoi les mots « détails robe de jeune mariée » lui viennent-ils à l’esprit devant la grande toile où, s’approchant, reculant, s’approchant, il convient de sa méprise et identifie quelques côtelettes sur un papier blanc !? La confusion tient peut-être à la fraîcheur sacrificielle merveilleuse de cette viande ? Elle palpite pâle et lumineuse, avec son tendre persillage. Viande exsangue, spirituelle, posée sur du papier de boucher qui fait une sorte d’autel immaculé aérien, drap angélique malgré quelques pâles traînées sanglantes.

Le côté abattage et abattoirs, de toile en toile, met sur le même pied, dans le même drame,  pièces de boucherie et modèles érotiques médiatisés. Les stars déséquilibrées, manipulées, envoûtées par les strass du succès, poursuivies par le malheur, suant l’angoisse de mort, rongées par la vacuité. Étoiles au bord de l’explosion, reines d’une jouissance surjouée que les autres humains convoitent désespérément, se répartissant un éros d’imitation, de pacotille. Systèmes d’identifications ruinés, nauséabonds, modèles déliquescents, faisandés, incapables de générer de nouveaux rêves et désirs. La vraie viande est montrée dans une nudité presque poétique, la viande des icônes pop est observée à la loupe, dans sa dépravation, suant la peur, en décomposition.

Un mot le frappe dans le texte distribué sur le lieu d’exposition : paroxystique. Les couleurs, les formes, les trames suggestives, les lumières de cette exposition, doucement, de manière détournée, imitent avec raffinement le violent paroxysme du banal (notamment télévisuel), fine écume électrisée. Oui, sous le sfumato très classe, et sous des dehors de peintures classiques hyper contrôlées, ces toiles réfléchissent des lueurs malsaines, corrosives, glacées dans le filet transparent d’une bave livide produite par les spasmes qui déstructurent de plus en plus la société, privent de sens toute puissance publique, sapent tout avenir. Célébrant sournoisement ce tour de cochon en apologie ordinaire du nihilisme, c’est une peinture entre trivialité et sublime. Par exemple, cette femme vue de la taille jusqu’au pied, en dessous de la ceinture, est-elle une riche héritière costumée traversant les salons de sa réception, une escorte girl au turbin, une figurante d’opéra ou de partie fine ? Le statut social disparaît dans l’exhibition érotique. Quelle qu’elle soit, elle est danseuse au voile argenté piqué de brillants, tissu de voûte céleste drapé autour des jambes nues bronzées, avec quelque chose des photos racoleuses des magazines populaires, top modèle de seconde zone se substituant aux anciennes esclaves lascives. Mais, et c’est à partir de là que, dérangé, il ne parvient plus à se détacher de ces toiles, dans le drapé transparent qui ceint le bassin de la danseuse, il y a un point absolument compact, lourd, au bas du ventre, en haut des cuisses. Quelque chose de retenu et d’emprisonné, un masque de vie comme violet d’étouffement. C’est l’émergence d’un visage moulé dans les plis, un visage qui accouche, qui sort de là, un portrait de saint suaire pornographique, imprimé dans les tissus, eux-mêmes coagulés avec ce qu’ils recouvrent, le ventre, le giron d’une femme étoilée, pailletée. Quelque chose d’étrange qui regarde, sur le point de naître mais refusant de venir, reste dans les limbes, un refus de venir au monde. Alors que la femme, sur ses talons, est entre le pas de danse et le chancellement, brouille les pistes.

Ce vernis paroxystique, juste une crispation imperceptible à la surface des choses peintes, est du même givre glaçant qui enrobe, empâte chaque geste de son quotidien, dans la glu néolibérale, mortifère, qui n’épargne rien. Fine couche givrée qui dérobe aussi, ankylose plus exactement, sans qu’il s’en rende compte, une part des connexions par lesquelles, en temps normal, passé, présent et futur irriguent l’esprit. Une pétrification qui évolue sans qu’il en ait pleinement conscience. C’est de l’ordre de ces impuissances face aux béances terrifiantes, mais déviées, escamotées, tant qu’il peut. Ou sauve qui peut. Par instinct de survie. Sauf qu’ici, il devient difficile de distinguer entre instinct de vie et pulsion de mort. « Il paraît pratiquement impossible de vivre dans la conscience des dangers immenses qu’encourt à présent l’humanité : on s’en trouverait paralysé. On tente de penser à autre chose, où l’on recherche l’apport d’énergie nécessaire à la vie quotidienne. » (Stiegler, p.376) A force de penser à autre chose, les autres choses s’emboîtant comme dans une mise sous abîme, il atteint un état de dépossession, se résume à l’ombre de son ombre. Pour en sortir, paralysie et recherche d’énergie sont de plus en plus harassantes. Ce dont semblent presque se réjouir les top managers et dominants, les hommes politiques élus, paradant sur les scènes du pouvoir, dans leurs sinistres costumes de croque-morts, raides et engoncés, s’acharnant à tuer à petit feu toute possibilité de rêve, convaincus d’être ainsi les hommes providentiels d’une crise sans fin. Ils recourent aux promesses de sortie de crise, sans voir qu’ils prononcent les formules magiques qui renforcent le démon de la crise. Il vous manque juste encore un peu d’austérité. Ils le narguent, à la télévision, en une des journaux, sur les écrans d’Internet. Regardez-les attiser la violence et criminaliser sans vergogne la jeunesse manifestante, porteuse de nouveaux désirs dont tout le monde a soif. Regardez-les adorer la stérilité et la servilité, regardez-les continuer à conformer les lois du travail aux attentes les plus folles du marché, à amplifier l’aliénation de toutes et tous. Jusqu’à la folie. Et donner des leçons. Il faut savoir faire des choix difficiles et réformer, c’est cela gouverner ! Et se payer ainsi d’épouvantables mots creux qui sapent consciencieusement le moral. Comment ne pas profondément désespérer devant tant d’imbécillité, ne pas avoir envie de se pendre ? Quel espoir de renverser une telle entropie complexe et perverse ? Les bras m’en tombent. Comment, en effet, ne pas rester bras ballants, avec l’impression que tout le poids de la vie s’y effondre, membres énormes, écorchés, vertigineusement abandonnés dans le vide, la peau fine prête à éclater, barbouillée de violets et bleus délicats, vaisseaux rompus. Bras inutiles, dépressifs, sans attaches, sans raison, moignons de viande pendus au crochet du boucher. Quille boursouflée perdue dans les ténèbres, sans boussole. Bras hypertrophié dans l’impuissance et gorgé de mélancolie. « Comment ne pas devenir fou lorsque le devenir paraît ne plus porter aucun avenir, en sorte que le monde paraît n’avoir plus aucun sens ? Le devenir fou procède d’une immense démoralisation, elle-même aggravée par des processus de dénégation de toutes sortes. La démoralisation est ce qui fait perdre le moral. Et le moral, c’est-à-dire aussi la confiance, est la condition de toute action rationnelle, s’il est vrai que la raison est toujours portée par une raison d’espérer. » (Stiegler, p.257)

Penser à autre chose. Comme lors de vertiges où son regard est incapable de se poser sur un point fixe, glisse sans cesse hors de son orbite, aimanté par des pôles désaxés. Il cultive le regard égaré, la pensée filant vers des paysages surexposés, des routes qui se perdent dans la chair buissonnante des lignes d’horizon, des étoffes soyeuses et sombres posées en chapiteaux près d’infinies nudités au-dessus desquelles clignotent des lumières lointaines, signaux d’autres planètes, des parures brodées de fleurs, pendues, vides, où s’enfouir dans le souvenir de matrices protectrices qui faisaient rêver. Et désespérément, inventer des rituels corporels pour échanger, entre amoureux, les dernières faibles lueurs de l’espérance (ou les premières nouvelles raisons lumineuses d’espérer). Par exemple, il se plonge dans le récit des liens du corps fleuri

Le jour tombe, une fine gaze brumeuse enrobe le jardin. Des rayons de soleil vieil or sabrent le feuillage des arbres moussus, traits bibliques où insectes et poussières de l’origine des temps dansent leurs paraboles. L’air qui entre par les fenêtres est tiède, humide et feutré, douce compresse sur le front du lecteur, fatigué. Elle jaillit d’une douche fraîche, le prend par la main et, câline entraîneuse, l’emmène dehors. Courte bousculade imprévue. Il se dit que c’est pour aujourd’hui. Elle ne peut s’en douter, mais son regard, allumé et défaillant, donne l’impression qu’elle sait très bien ce qui l’attend, qu’elle l’espère et en attise, inconsciemment, la venue. Ils s’enlacent et s’embrassent doucement, par petits coups. Le bruit de leurs lèvres se fond dans le chant des oiseaux, les trilles et les coups de becs, les jappements des renards en lisière de la forêt proche, les branches secouées par le saut des écureuils. Tout cela ne formant qu’un seul gazouillis dans lequel leurs corps expérimentent une excitante porosité à toutes espèces vivantes.

C’est très lentement, et tandis qu’ils valsent immobiles dans l’herbe, qu’il la fait jaillir Eve nue de son vêtement, une simple tunique lisse odorante passée après le bain. Il la couvre de douceurs et baisers, en fine pluie par où il s’écoule, hémorragie cosmique de son être, comme immolant son âme sur l’autel de son amour. Dans le velours aérien et sombre de sous-bois, la peau féminine resplendit, émoustillée, lumineuse. Il a l’impression qu’à travers ce filtre cutané de soie, il va pénétrer l’esprit du jardin, comme jamais, passer de l’autre côté. Elle le déshabille aussi, le restitue à son état d’Adam, le saisit aux fesses et, se frottant de haut en bas, l’enveloppant de sa chevelure, l’oint de ses effluves et l’empoigne au sexe, leurs désirs se propagent, explosifs volatiles. La parade les hypnotise, les gestes priment, plus aucun mot, ils sont sans voix.

Il rompt tendresses et préliminaires, plus ferme, la tenant par la taille. Toujours yeux dans les yeux, il la conduit sous l’immense érable, sans âge. Magiquement, comme la tirant de ses tripes, il déploie une longue corde, lasso chuintant dans le soir, serpent souple qu’il enroule autour de son corps, calligraphie d’envoûtement. Il s’emploie à reproduire plus ou moins une figure d’Araki. Comme pour toute copie d’œuvre, il procède par essai, effacement, recommencement, approximation, jouant avec la corde sur la chair, jouissant de la manière dont elle s’imprime et comprime, essayant plusieurs trajets, faisant et défaisant les nœuds, serrant ou desserrant. Tantôt elle rouspète, râle, refuse, sous prétexte que « là, ça lui fait trop mal ». Il cherche les bons passages, où la corde semble épouser le trajet d’une énergie libidinale qui leur est commune. Procédant comme un sourcier*. Et chaque fois qu’il trouve l’endroit adéquat pour poser un nœud, elle acquiesce. Docile et émue, elle se laisse nouer, de plus en plus prise et figée dans les rets qui l’enferment et la pénètrent. Les bras dans le dos, poignets dans le creux des reins, les cuisses ouvertes, les mollets repliés vers l’arrière, les cordes font saillir les formes fertiles, les seins sont dardés, pressés, le ventre dodu est ficelé, la motte charnue, glabre sous une touffe sauvage électrisée, ressort dans toute sa splendeur de fruit juteux, compressée entre deux boyaux de chanvre.

À plusieurs reprises, et dans un geste évoquant les scènes de lynchage, il lance une autre corde vers la cime de l’arbre, essayant de la faire passer dans une fourche solide. Plusieurs fois la corde retombe en sifflant. Ligotée, la fille émet un rire perlé dont les notes imitent celles d’un merle haut perché, à moins que ce ne soit celui-ci qui, par mimétisme, s’empare de l’aria cristalline. Enfin, il réussit l’exercice et cette corde élévatrice peut être nouée à celle qui harnache le corps. Alors, et comme on sonne les cloches ou qu’on élève les couleurs d’un pays cher, il la hisse, la suspend en l’air. Elle pendule et oscille lentement, tout le jardin la contemple, elle en est à présent le centre de gravité. Sous ses cheveux lianes, une énorme chrysalide légèrement écartelée prête à muer, transgressive et phosphorescente. Crapaude. Plus que nue et cataleptique, la captive ligotée, pour se soustraire à la réduction de la posture, s’échappe de son enveloppe terrestre. C’est une lente assomption, elle s’absente et rayonne. Son âme migre dans tout ce qui l’entoure de vivant, orgasme cosmologique. Il ne reste là qu’une coque fantastique, fantasmatique, appareil transitionnel auquel il adresse des prières. Le crépuscule est mordoré.

La nuit est tombée. Il allume trois projecteurs de cinéma braqués sur le corps nu. Il paraît un moment blafard, cru. Le jardin est envahi par ce chant de la bobine qui tourne dans les cabines de cinéma qui se mêle à la musique nocturne d’insectes volants, venant se perdre dans les faisceaux. Des images de fleurs, furtives, comme ces parasites à l’amorce d’une pellicule, une à une, surgissent dans les cheveux, y glissent, continuent à chuter dans le cou, le long des bras, disparaissent. Puis, elles affleurent plus denses, refusent de disparaître, s’organisent en flux et phagocytent la fille origami, aimantées par cette efflorescence érotique. Il projette ainsi plusieurs films où défilent, comme à la surface d’une eau invisible, toutes les fleurs et feuillages du jardin qu’il photographie, filme et sèche dans un herbier, patiemment, depuis des années. De plus en plus nombreuses. Anémones, ail des ours, pissenlits, glaïeuls, renoncules, tulipes, myosotis, pensées, bleuets, glycine, muguets, roses, pivoines, seringat, aubépine, reines des près, oeillets, hortensias, capucines, iris, véroniques, angéliques, digitales, bourrache, campanule, trèfles, orties, phlox, camomille, ancolie, lupins, liserons, millepertuis, centaurées, pois de senteur, pétunias … En boutons ou épanouies, fanées et séchées, isolées ou en bouquets, en brassées, en couronnes, ou en pluies de pétales mélangés…

 

L’ombre des papillons nocturnes, éblouis par les projecteurs, se promène aussi sur le corps qui pendule et infuse dans l’air.

La peau nue n’est plus qu’un tapis de fleurs, grouillant, en relief. Ça ruisselle. Elles tombent du visage, rebondissent sur les seins, tressent des couronnes de petites corolles sur les larges aréoles sombres, autour des mamelons dardés, congestionnés, pointes durcies. Elles coulent sur le dos, épousent la croupe, et disparaissent dans le sillon entre les fesses, tournoient autour de l’anus froncé. Elles dévalent sur le ventre, se rapetissent et enfouissent dans le nombril et en rejaillissent, se défroissent et reprennent leurs tailles normales, dévalent les plis de l’aine, recouvrent le con dodu et s’engouffrent dans la fente qui en est friande, vibrionne de plaisir.

Paupières entrouvertes, elle regarde ces sources florales, jaillissant d’elle-même, tourbillonnant sur son corps, dématérialisant la séparation entre son existence et celles qui fleurissent autour de la sienne. Au point de perdre ses repères corporels, ne plus savoir concrètement où elle est. Vertige. Et elle n’est pas simplement pendue sous les éclairages. Pour sa mise en scène, son amant s’est équipé d’une technologie de pointe. Les faisceaux lumineux ont une dimension tactile. Ils balaient les formes et les caressent, sèment de légères chairs de poule, comme d’imperceptibles frissonnements à la surface d’un étang. D’innombrables fins pinceaux de poils soyeux la touchent partout et peignent le défilé floral, à même la peau. À certains endroits, les fils lumineux interpénètrent les fibres charnelles et tissent une infinie draperie de fleurs. Il s’approche, fasciné par ce ballet floral qui habille et déshabille, métamorphose continue, métaphore sans fin. Et ainsi, à son tour il perd pied devant l’incroyable processus, la réussite inespérée de son entreprise, car les images ne sont pas simplement projetées sur l’épiderme. Il assiste à un véritable double mimétisme . Il s’approche tout près et à son tour les fleurs courent sur sa peau et, dans ce tourbillon orgiaque, pour ne pas la perdre et faire en sorte qu’ils restent du même côté, il noue et maintient le contact via un attouchement imperceptible, intense. Il lui masse le clitoris tantôt du doigt, tantôt de la langue, parmi le défilé floral, l’impression que tout dévale, rien ne reste en place. Son doigt, sa langue sont eux-mêmes pétales et corolles qui caressent d’autres pétales et corolles. Plus rien ne ressemble à quoi que ce soit de connu. Tout se mélange. Ses doigts sont de fins plumets d’asparagus dont il perd le contrôle et sa langue a le velours légèrement râpeux des feuilles de lamier blanc. Il pense en lamier blanc.

L’anus camouflé dans l’exubérance virtuelle des feuilles et pétales est irrésistible, sphincter haletant, diaphragme de chair stroboscopique. À la manière d’un archer qui décoche sa flèche au cœur de la cible, rien que par la concentration mentale, en faisant corps avec elle, il y entortille délicatement l’index, lui-même comme recouvert de lierre, clématite et chèvre feuilles, il entre et sort dans le trou ventouse, et chaque fois qu’il ressort, il se pare d’autres végétaux, et chaque fois qu’il s’enfonce, qu’il la doigte à nouveau, il lui semble faire entrer une flore en folie dans le corps offert. Il lui mange les fesses où filent fugitives fleurs de pommiers et poiriers, néfliers et cognassier. Elle rentre en lui. Le nez entre les globes, il hume un parfum d’épices tandoori, synthèse des odeurs de tout le jardin. Il lui fait goûter son doigt. Elle réagit, lentement, de très loin, paupières entrouvertes, yeux révulsés, presque partie, comme faisant un signe depuis une autre rive.

Pâmée et saoule, son enveloppe corporelle ficelée, toute son âme s’est épandue alentours, dans les éléments du paysage. Elle est partout. Son corps entravé n’est plus qu’une coque, en veilleuse. Sa vie rayonne immortelle. Ses doigts égarés en elle, tout en se sentant bien accueillis par les parois douces et humides, ont l’étrange sensation de branler du vide, de l’absence, de toucher l’absente là où elle se dérobe, exactement là aussi où elle offre prise, quand il lui fait l’amour à distance, dans la tête. Alors qu’avec la calligraphie des cordes qui immobilisent et cadavérisent la femme, il a l’impression d’une capture totale de ce qu’elle est, il sent qu’elle s’échappe, et c’est dans cette échappée qu’il la sent à lui, qu’elle se donne. Exactement comme, lors de ses anciennes chasses entomologiques, il suivait fasciné un insecte volant, rutilant et rapide, mais impossible à identifier à cause du mouvement incessant. Et puis il donnait un coup de filet. Il savait qu’il l’avait attrapé. Son cœur battait plus vite. Pourtant, rien ne révélait la présence de quoi que ce soit dans la nasse. Le vol flamboyant s’était immobilisé. Il était déçu pourtant il savait, il sentait que, par cet acte magique, il avait fait entrer en lui la beauté de l’insecte volant tel que son passage furtif l’avait envoûté.

Il est temps d’interrompre suspension et projection.

Il éteint les projecteurs, le noir total les absorbe.

Il fait coulisser la corde sur la branche. Le corps descend et se pose dans une couche d’herbes et fleurs coupées, abondance de prêles des champs et de petits géraniums vivaces, délicates étoiles mauve nuit aux points dorés. Il la libère des liens. Avec la rosée et la sueur, les fleurs et herbes collent à sa peau. Il la soulève, l’emmène dans la chambre, la dépose sur un grand lit ouvert, draps blancs. Languide, absente, invertébrée. Il la frotte, disperse la couche de végétaux, la tapote des pieds à la tête, pour la ranimer, frictionne les pointes, poignets, tempes. Fasciné par l’empreinte des cordages qui semble prendre vie à même la peau. Elle s’ébroue, heureuse de sentir le sang reprendre sa circulation normale, chaud et bondissant. Longtemps ankylosée et suspendue à un fil, elle a la grâce de qui revient à elle, retour de l’au-delà, inespérée. Quelques fleurs, encore collées aux aisselles, l’intérieur des cuisses et la plante des pieds, se détachent, s’éparpillent sur le drap en laissant des traces imprimées sur la peau ou ne restent que poussières et semences des graminées, pollens libérés par les pistils. Fine poudre de cristaux brillants sur les lèvres, gourmandise buccale avalée pour doper l’imagination et, vaginale, pour décupler le délire fusionnel. C’est à elle, déterminée mais comme au ralenti, de se détendre, de décocher le filet de ses membres lascifs, d’enfermer sa proie mâle et la prendre en elle, enfilée. Tous les liens qui l’enfermaient lui sont entrés dans la chair, font partie d’elle, ils glissent et rampent à la surface de sa nudité, rubans souples qui l’émoustillent, la chatouillent, serpents qui marquent leur territoire charnel, ils s’assemblent en un point de l’espace, au-dessus d’elle, exerçant une attractivité lunaire puissante qui lui soulève le bassin, et enfin, quand elle n’en peut plus et qu’elle le décide, elle aspire le tout en elle, convergeant vers son sexe, liane racine qui pénètre et l’emplit sans fin. Yeux clos tous deux. Elle continue à sentir les fleurs s’engouffrer dans ses orifices et elle l’étreint pour s’ensevelir ensemble sous des édredons de pétales. Il ne cesse de voir la flore luxuriante à fleur de peau de sa belle, et il lui semble se perdre dans une cataracte ininterrompue de corolles.

 

* Le paquet de cordes, un instant, est entre eux deux, maintenu par leurs ventres nus, et comme une excroissance commune. Leurs mains fouillent cet amas de boyaux qui les unit, cherchent les bouts, les doigts touchent autant la peau que les cordages et, à certains moments, leur trouvent une ressemblance troublante, au point de les confondre. Ainsi, s’embrassant, maintenant la boule cordée d’un nombril à l’autre, les mains y explorant des circonvolutions embrouillées et y suivant les enroulements d’un ombilic indémêlable, ils pétrissent d’abord du vide, un objet technique, un ustensile qui, de la sorte, prend leur chaleur et leurs attentes, se charge de leurs désirs indistincts et devient un objet transitionnel à géométrie variable, sans contours fixes. Une sphère noueuse des possibles, une matrice commune, qui ne fonctionne que d’être maintenue entre leurs deux corps, suspendue. Palper les entrailles de cette chose qui se noue entre eux, d’un même entrain, s’amusant quand leurs mains s’empoignent croyant encore suivre le tracé de la corde, les place sur un chemin à rebours vers une nouvelle enfance du désir, une volonté de connaître l’autre par le corps, les mains, les yeux, dans une innocence édénique. « Dans la transformation des règles que provoque l’enchaînement des générations dans l’exosomatisation, la production des objets transitionnels est le facteur capital de production des nouvelles formes de savoirs – du doudou de l’infans aux œuvres de l’esprit, en passant par les instruments du culte. Si l’adulte doit quitter l’adolescence, ses capacités néguanthropiques sont à la mesure et à la démesure de ses possibilités de transporter dans l’âge adulte des ascendants la vertu des objets transitionnels qui sont l’apanage de l’enfance – objets qui, en ouvrant l’espace transitionnel entre l’enfant et la good enough mother, et où « transitionnel » signifie que le rêve et la réalité y sont encore indistincts, inscrivent les possibilités de rêver dans la réalisation sociale du réel noétique, c’est-à-dire de l’être désirant qu’est l’être moral. » (Stiegler p.336) Si bien que ligotant la femme, il aura l’impression non seulement de la nouer à lui-même, et avec lui-même, son propre corps transformé en corde, mais aussi de se lier lui-même, en elle, par elle. C’est pourquoi, durant la longue période où, pendue dans le vide, tournoyant lentement, envahie par les fleurs, il la contemple fixement, il n’aura jamais eu autant l’impression que leurs aléas biologiques n’étaient rien, qu’ils se rejoignaient ailleurs, loin de tout ça, en un point indéfinissable de l’absence, terre inconnue et que c’était de cela qu’ils jouissaient. Ce point indéfinissable avec lequel communiquer via l’objet transitionnel. C’est cela qu’ils échangeaient yeux dans les yeux durant leur pendaison fleurie sous le vieil arbre. Regarder l’un dans l’autre le buissonnement de chair électrique sur la ligne d’horizon. Il du faire un effort pour s’extraire de cette hypnose et la détacher, tout comme se délier lui-même, à temps. Au prix de cet exercice éprouvant, ébranlés et tremblants, ils espéraient entendre recouler dans leurs veines les possibilités de rêver, pour eux, pour les autres. (Pierre Hemptinne)


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S’aimer en paysages de débris et chutes


debris Nuit Debout

Librement inspiré de : Tadashi Kawamata, Under the Water, Metz – La débâcle, Emile Zola – Dove Allouche, L’enfance de l’art, Fondation d’entreprise Ricard – Robert Longo, Luminous Discontent, galerie Thaddaeus RopacE.D.M. a few montains, galerie Jozsa, Bruxelles – Nuit Debout – Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, Les Liens qui libèrent 2016…
Kawamata

Il marche sous les débris, sous la ligne de flottaison, dans un vaste espace à contre-jour, sorte d’immense hall transitionnel indéfini, dans les ténèbres latérales et aux extrémités foudroyées de lumière d’au-delà. Ces débris imbriqués, pressés les uns contre les autres, proviennent d’abris de fortune démantibulés, soufflés, d’intérieurs de maison modestes violés, balayés par des ouragans. Voici tout ce qui, dans les matériaux d’aménagements d’espaces de vie, flottent, forment radeau inhabité. Radeau céleste, en l’air, dans sa migration post-humanité. Comme les innombrables déchets plastiques qui colonisent les océans et dérivent en de lointaines régions où ils s’agglutinent et transforment les flots en magma artificiel, ces fragments d’habitats sont déportés, concaténés par les tsunamis, les tornades, déluges, les crues meurtrières. Puis ils sont rassemblés et assemblés par les courants marins en une seule structure, mosaïque qui raconte d’innombrables destructions, l’effacement progressif de l’humain des suites des catastrophes qu’il génère et qui l’exproprient de ses territoires. Puzzle de vies brisées, mémorial pour les gens qui n’ont plus rien, ont tout perdu, leur chez soi, leurs biens élémentaires, leurs chambres à soi. Des montants de portes, des châssis de fenêtres arrachés, des cadres de lits, des cloisons brisées, des pieds de tables, des poutres massacrées, des lunettes de toilettes, des coffres explosés, des lambris déchirés, des claies tordues, des lattes fendues, des squelettes de lustres, des miroirs survivants, des parquets laminés, des armoires démontées, des paravents décoratifs, des images orphelines, des papiers peints imitant du carrelage, des paniers en osier… Ce sont, en vrac, des petits pans de cuisines, de salon, de corridors, de chambres, de débarras, de garages, d’établis, de toilettes, d’escaliers. Une désolation suspendue dans les airs et dont il étudie, par en dessous, l’articulation et la désarticulation des fragments, sans début ni fin, sans fil narratif structuré. Chaque partie est un tout, la totalité est impossible à cerner, parce que tout est différent et tout se ressemble, parce que quand il arrive à une extrémité, il ne se souvient plus de ce qu’il y a avant, à gauche, à droite, pris dans un seul flux d’ombres et de luminosités aveuglantes qui ne se laisse pas décomposer. Cartographie d’un désastre qui jette toute connaissance arrêtée de la catastrophe dans une extase contemplative et chaotique. Une désolation qui trouve une transcendance. Tout cela semble tenir ensemble par magie, noire ou blanche, par l’intervention d’une de ces forces qui défient l’entendement (et que mime l’installation artistique). Et, à la fin, éprouvant une grande désorientation, ramenant tout, égoïstement, à son proche naufrage, imminent ou permanent, où se mêle l’effroi face au réel et la volupté inéluctable de se sentir bousculé par des puissances hallucinées, cela générant une esthétique, la traîne trouble d’une beauté incontestable. « Tous les débris dont je me constitue à partir de ce qui subsiste d’elle et de nos étreintes, de nos instants de grâce épars, rompus et explosés en plein vol rejoignant les autres débris de mon incapacité à me tenir à flot dans la vie sociale, un large voile de deuil et de noces sous lequel je marche somnambule, une architecture de brisures et de tracés diffractés où s’égare le désir, l’égarement devenant le désir absolu. Plus radical étant l’égarement, plus ravageur étant le désir. »

De la catastrophe déclenchée, le désastre aux trousses – plus précisément qui a un coup d’avance–, il en est averti une fois de plus d’un coup au plexus, direct, abyssal, avant même de bien discerner ce qu’il voit, pris entre les deux panneaux d’un retable monumental, à la mine de plomb. D’un côté, la masse crépusculaire d’un iceberg qui fond, en train de disparaître, et de l’autre, à même dimension, l’impact sinistre d’une balle dans une vitre, qu’il associe instantanément au climat d’attentat, avant même d’en lire le cartel. Il s’agit d’un dessin réalisé à partir de la photo d’une vitre traversée par une balle perdue, lors de la fusillade de janvier 2015 au journal Libération. Une reproduction dessinée, d’une fidélité hallucinante par rapport à l’original – quelque chose de tellement brutal qui échappe au monde de la représentation–, qu’elle en saisit toute la dramaturgie sans fin de l’impact, toute la ramification démente du traumatisme, en constante évolution, comme la naissance d’un contre univers, une constellation négative. Autour du trou opaque, c’est un glacis astral, dont les tentacules – mais l’on dirait aussi les pétales proliférant de dahlias – croissent lentement, imperceptiblement, glacier creusant une roche-diamant. C’est tellement énorme que ça n’a plus de sens, c’est l’effraction extatique du nihilisme. Il voit se propager là, comme un hématome mortel qui gagne toutes les strates feuilletées de la vitre, la vacuité effroyable qui envahit le monde et sans laquelle de tels attentats n’existeraient pas. La beauté terrible de l’acte gratuit qui tue, imparable. Le travail que représente l’exécution d’un tel dessin, en termes d’observation et d’exercice de mimétisme, pour imprimer en soi l’image brute, à reproduire ensuite avec une lente élaboration mentale et l’usage d’outils organologiques, en termes de savoir faire ensuite, pour, trait à trait, réaliser une copie parfaite mais grossie, hypertrophiée jusqu’à l’illimité strié du drame et de la paix inaccessible, ce travail sidérant signifie une identification avec la vitre fracassée, perforée. Ce qui, à son tour, se communique et prend forme dans celui qui regarde et, dont, ainsi, l’agitation augmente face à cette perfection quasi malsaine. La balle court toujours. Depuis quelques heures, il court et effectue des allées et venues entre galeries d’art et l’observation ethnologique des commissions de Nuit Debout, place de la République. Les bribes des débats, avec leurs maladresses et approximations dues aux paroles inexpérimentées, lui semble plus vraies et en prise directe avec la crise politique que les œuvres qui tentent de mettre en question l’état de la société, dans les espaces gérés par le marché de l’art. À tel point qu’il sort en courant des galeries, pour retourner dare-dare vers les débats où il lui semble, au moins, qu’il se passe quelque chose de significatif, de non artificiel, même dans les mots banals, bégayants. Tard dans la soirée, l’anthropologue Paul Jorion exprimera quelque chose de ce genre lors de l’assemblée générale. « Continuez de dire ce que vous pensez, ce que vous ressentez comme ça vous vient à la bouche, avec vos mots. » C’est en s’éloignant de l’agora publique, réconfortante, et en découvrant dans les rues qui étoilent la grande place, tout le système policier, dense, et avançant petit à petit au fur et à mesure que l’heure du couvre-feu approche, qu’il mesure combien cet exercice de la parole simple est perçu comme dangereuse, subversive. La violence condensée dans l’arsenal policier qui enferme le lieu des débats souligne le refus des politiques au pouvoir d’entendre, écouter, dialoguer avec le peuple. Lui reviennent quelques déclarations criminelles de responsables fanfarons justifiant les dérapages répressifs des forces de l’ordre à l’égard de quelques manifestants ou manifestantes. L’incapacité à penser que la première provocation vient toujours du plus fort physiquement et symboliquement, rejeter la responsabilité des débordements sur les plus faibles revient à prouver son impuissance à comprendre de quoi est fait le jeu politique et sa responsabilité en tant qu’élu, surtout étant Premier ministre. Pourquoi ne viennent-ils pas plutôt, sans escorte armée, pour dialoguer et légitimer la réflexion démocratique publique, renforcer la puissance publique de la controverse citoyenne ? Pourquoi n’y voient-ils pas une aubaine pour recréer de la confiance entre les citoyens et le politique ? Parce qu’il leur serait impossible de s’impliquer dans ce travail collectif de l’esprit sans, selon l’expression consacrée, récupérer ? Alors, c’est vraiment un signe que le politique, et le personnel professionnel qui l’incarne, est vidé de sa substance, tourne à vide. A l’instar de cette autre ministre affirmant sans vergogne que l’on ne peut accuser le gouvernement de répression. Le je m’en-foutisme autorise de dire le contraire de ce que montre de nombreuses images, ce qui s’étale aux yeux de tous. Mais si, bien sûr qu’il réprime bel et bien, de toute évidence ! Pour le gouvernement et l’opposition, ces gens qui se dévouent pour redonner du sens à l’engagement sociétal sont des délinquants. Le mouvement d’occupation, la volonté collective de sortir de la prolétarisation pour penser, se rendre capable d’élaborer un projet, relancer l’imagination, tout ça est délictueux. La presse est méfiante, ne comprend pas bien quel est le projet !

En comparaison, passant de l’art aux faits, de l’esthétique à l’engagement, les dispositifs sophistiqués de l’art contemporain lui semblent désuets, désincarnés, et peut-être désincarnant. Ne dérangeant plus personne. Même s’il sait que c’est une impression biaisée et que le recul lui restituera d’autres dimensions de ce face à face. Par exemple, il s’avoue que, confronté aux images monumentales de ce retable, durant un instant, un équilibre s’installe, quelque chose du travail artistique renforce ce qui balbutie sur la place, et la ferveur fiévreuse qui occupe l’espace public irradie les images de ce lieu où l’art se vend, se monnaie. Quelque chose que ne contrôle pas le luxe et le hall en marbre, le comptoir et les bureaux où de jeunes déesses travaillent, rivées sur les chiffres de leurs écrans, à faire monter les valeurs des artistes de leur écurie. Cette correspondance entre ces œuvres et l’actualité de la rue contribue probablement, en rehaussant l’art d’émotions contextuelles, hétérogènes, à en augmenter le prix commercial. L’instabilité enjoignant à forger des valeurs stables par d’insensés investissements. Et se détournant de l’image de l’impact dans le verre, il fond tout entier dans la volupté morbide de la perte, de ce qui se perd inéluctablement et l’entraîne dans sa fuite neigeuse. Le saint suaire du vivant, monumental, fantomatique. La falaise représentée là est celle de la présence à laquelle on tient et qui peu à peu s’enfonce, s’effondre dans son crépuscule. Elle disparaît dans une ultime apparition, sublime, esseulée, coupée du milieu qui la faisait vivre, monstrueuse dans sa solitude stérile, vaste parchemin de chair amoureuse qui coule, superbe. Pas forcément la chair amoureuse de telle ou telle, individualisée, liée à une histoire précise, mais, intégralement et transindividuellement, celle du vivant. Non plus un iceberg particulier amolli, gommé lentement par le réchauffement climatique, mais le linceul des désirs, l’empreinte sculptée dans la glace de la peau aimée, qu’il explorait, où il se vautrait se roulait physiquement et en imagination, à travers laquelle il s’accrochait à la vie, y faisant son nid, dans les frous-frous sensuels qui adoucissent l’existence. Pas une anecdote du réchauffement climatique, mais sa dimension panoramique d’une débâcle absolue, de fin de règne. Une masse compacte d’ailes d’anges ayant abdiqué de leurs vols et légèreté, pressées les unes dans les autres. Un massif neuronal déconnecté, en pleine dégénérescence, montagne fragile, de plus en plus friable, aux tissus s’estompant. Linceul transcendant, voluptueux, enveloppant ce qui meurt en lui en fonction de ce qui dépérit à l’extérieur, en miroir. Il revoit les photos prises rituellement des lits d’hôtels, éphémères, où il a partagé des nuits, sommeils enlacés, draps froissés, empreintes de conjonctions rêvées, avortées. Il se dit que l’artiste n’a pu dessiner avec un tel réalisme l’agonie de l’iceberg que parce qu’il y a vu un immense holocauste de tissus vivants formant une sorte d’enchevêtrement d’esprits communs, globalement tourmentés, que l’on a en soi, qui sont ailleurs, chez chacun, insaisissables, courant à leur perte, à notre perte, immatérielle et charnelle, désormais dissociée de la nature et de tout ancrage dans la raison. Et pourtant, ça reste là, indubitable, solide, falaise à la dérive, cadavérique, où l’avenir se fracasse à l’insu de tous. Page glaciaire, livre géologique ouvert sur l’histoire des catastrophes qui nous engendrent, qu’on lit comme relatant le passé enfoui, mais qui resurgissent, sont toujours en train de produire, de plus en plus incontournables, sans lendemain. Leur physionomie incroyable, de colonnes rondes et de chapiteaux givrés sortant des eaux et sur lesquels foisonnent draperies froissées, végétations chiffonnées d’où émerge un réseau de veines et arêtes, de plis et guipures cristallines, de facettes immaculées taillées à la hache et de versants ombrés, soyeux ou striés, tout ça est le résultat de la chute aléatoire – mais prévisible selon l’avancée du réchauffement – de masses glacées, petites ou grandes, qui se fendent, craquent, glissent et coulent dans la banquise. Physionomie de cicatrices.

La conscience de la catastrophe, face à ces immenses dessins, décuple en lui la faculté de voir s’articuler les détails, lointains, petits mécanismes qu’il contemple et admire au quotidien sans plus tenir compte de l’horreur qu’ils fabriquent. Comme cette transfiguration du champ de bataille, chez Zola, où la distance déréalise le tragique de la guerre pris dans la beauté de la nature : « Il semblait qu’on aurait compté les arbres de la forêt des Ardennes, dont l’océan se perdait jusqu’à la frontière. La Meuse, aux lents détours, n’était plus, sous cette lumière frisante, qu’une rivière d’or fin. Et la bataille atroce, souillée de sang, devenait une peinture délicate, vue de si haut, sous l’adieu du soleil : des cavaliers morts, des chevaux éventrés semaient le plateau de Floing de taches gaies ; vers la droite, du côté de Givonne, les dernières bousculades de la retraite amusaient l’œil du tourbillon de ces points noirs, courant, se culbutant ; tandis que dans la presqu’île d’Iges, à gauche, une batterie bavaroise, avec ses canons gros comme des allumettes, avait l’air d’être une pièce mécanique bien montée, tellement la manœuvre pouvait se suivre, d’une régularité d’horlogerie. » (Zola, p. 687) De même, dans le contexte heurté de débâcles, les forces de destructions envahissant tous les domaines de la vie sociale, il est sans cesse étonné de toujours discerner, de temps à autre, d’infimes havres préservés, d’une paix totale, où se poursuivent, détachées de lui, des choses heureuses vécues à d’autres instants de son existence, comme des cellules restant en bonne santé et lui permettant de conserver l’espoir. « Seules, des fumées s’élevaient, flottaient un instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tête, il fut très surpris d’apercevoir, au fond d’un vallon écarté, protégé par des pentes rudes, un paysan qui labourait sans hâte, poussant sa charrue attelée d’un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour ? Ce n’était pas parce qu’on se battait que le blé cesserait de croître et le monde de vivre. » (Zola, p. 598)

Les larmes de la perte, elles le rincent devant une photo d’Araki, torrent qui l’emporte. Le bord d’un lit médical, un bras, une main réduite à sa plus simple expression, sans poids, dans la main de quelqu’un au chevet, puis un tuyau, presque rien qui suggère un dispositif de phase terminale. Tout est-il fini ou la photo est-elle prise juste avant, quand un fil ténu de communication subsiste entre les deux êtres, là, reliés, espérant conjurer l’inéluctable ou passer ensemble de l’autre côté. Là, il mesure, ce qu’il en sera de la perdre vraiment, qu’elle ne soit plus sur terre, nulle part parmi les vivants et le tourmentent les souvenirs d’instants où il n’a pu être là pour tenir la main, se tenir prêt à franchir le cap ensemble. Plus largement, il est traversé d’images poignantes qui anticipent une cascade de séparations inéluctables, avec les êtres, avec lui-même, avec les choses, les objets, les organologies vivifiantes, tout ce qui lui permet de rester sous tension, sous perfusion d’énergies, de rêves, de croyances. Par exemple, quand il sentira dans son corps et sa tête qu’il ne pourra plus jamais refaire à vélo la route qui monte au sommet de telle ou telle montagne devenue familière, nécessaire, comme faisant partie de lui. L’Aigoual par exemple. Oh à quel point, alors, il se sentira amputé, diminué, en train de s’effacer, de mourir ! Peut-il conjurer cela en capturant de jeunes filles, et lentement, indéfiniment, les ligoter déshabillées, les suspendre dans les arbres et les laisser tourner là comme des chrysalides dans lesquelles lui-même se serait introduit pour y dormir, échapper au temps, à l’irrémédiable ?

Que lui reste-t-il, dans l’obscurité, de la grâce imprévue, dévorée ? L’amante s’est estompée, happée par d’autres dimensions et les fils narratifs parallèles. Mentalement, il ne la voit même plus telle qu’il aurait pu, par exemple, l’archiver dans un album où les photos l’aideraient à se souvenir de manière précise et matérielle de ses cheveux, de ses yeux, sa bouche, de comment étaient ses jambes, sa taille, ses seins, ses bras, ses poignets, ses reins, sa croupe, son ventre… Support mnémonique pour reconstituer la manière dont cet ensemble de formes bougeait ou s’immobilisait, se fondait, se faisait oublier tout en restant là. Non, quand il pense à elle, il touche de l’irreprésentable, ce qui subsiste est ce qui lui envahissait les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, la peau, collé à elle, mélangé, sans plus aucune conscience de ce qui le distinguait d’elle et elle de lui. Une nuit d’encre, une clameur sourde, une illumination, un mutisme ténébreux, des parfums saturés. Plongé en elle, visage contre visage comme ciel et lac se mirant, où la face enfouie dans le cou, échouée sur la poitrine palpitante, aspirée dans le ventre, entre les cuisses et les fesses, emportée sur la plaine du dos et le roulis des hanches. L’assourdissante joie et les limpides terreurs réunies en festin immémorial, ils perforent becs et ongles le plein et le vide, de la langue et du museau, s’enfonçant dans leur iceberg sublime, pour eux seuls, tombe superbe où s’ensevelir. Perdu dans les cheveux, la salive, la sueur, le firmament des yeux – immensités inexpressives, vus de si près, vides comme l’impassibilité divine -, la palpitation artérielle, le pouls soyeux des carotides, l’oxygène grisant du bouche-à-bouche. À chaque fois, à même l’étendue des peaux embrasées, circulent des tornades de cellules, à la fois hyper personnalisées et conscientes de leur être différencié et à la fois liesses animales dépersonnalisées, rejouant l’immersion primitive où d’étranges manipulations déchirent les ténèbres absolues, en font jaillir de premières lueurs bouleversantes. Le vif-argent amoureux réinvente à chaque fois la poudre, à tâtons, les amants fouaillant leurs corporéités miroitantes, excités par ce qui se ressemblant dans leur dissemblance, fait circuler du non apparié dans l’opacité, les infimes galeries lumineuses des affinités qui se rejoignent, s’accouplent, envers et contre tout, bifurquent hors du temps. Écorchés, étripés par leurs tendresses ivres, ils s’acharnent, emboîtés l’un à l’autre en chiffonniers célestes, luttant âprement pour traverser, atteindre l’autre rive, voir les reflets du premier jour. Ce qui lui évoque certaines pratiques alchimistes de Dove Allouche dont il serait bien en peine d’expliquer rationnellement le fonctionnement mécanique de ses gestuelles : « Dans la série Sunflower (2015-2016) de Dove Allouche, c’est l’exposition prolongée qui menace d’engloutir l’œuvre dans l’indéfini. La technique employée ici est celle de la fabrication des miroirs, d’où l’emploi d’argent, métal qui ne transmet pas la lumière mais au contraire la réfléchit ou l’absorbe en partie, voire entièrement. En chambre noire, Allouche recouvre son papier cibachrome d’une fine couche d’étain, sur laquelle il vaporise de l’argent pur, technique employée traditionnellement pour la fabrication d’un miroir. Ce geste doit être accompli dans l’obscurité la plus totale ; il faut savoir d’autre part que la température ambiante et les épaisseurs respectives des couches d’étain et d’argent jouent un rôle dans le résultat final. Lorsque les feuilles ainsi préparées sont sorties de la chambre noire, la lumière entre en jeu et expose le papier avec plus ou moins d’intensité : celui-ci présente alors des teintes brunes plus marquées par endroit, légères traces fantomatiques des gestes de l’artiste répartissant l’argent à la surface. » (Feuillet de la galerie). L’une et l’autre, c’est probablement quelque chose de ce genre qui leur reste des étreintes : de légères traces fantomatiques de leurs gestes répartissant l’argent à la surface de leurs émois tourbillonnant. Le dessin d’ondes sismiques. L’empreinte de flux et reflux, ressemblant à ces vaguelettes que la marée sculpte dans le sable durci, en se retirant. Mais les fines bulles de constellations inédites, messages microscopiques et codé d’autres mondes, dispensant l’impression d’une vie sans limites, non enfermée en une biosphère unique et non-r, la connexion avec les existences d’avant toute représentation et tout possible, ce qui exalte le sexe éperdu, clos et presque désespéré, furieux, et qui en fait une hallucination salutaire, tout ça est ce que montre L’enfance de l’art (2015). Où il semble aux amants que leurs peaux ultrasensibles, d’ordinaire matériau opaque les protégeant de l’extérieur, deviennent luminescentes et génèrent de nouveaux régimes d’images dont ils pourront se repaître à jamais, sans en revenir aux langages déjà saturés, viciés, moribonds, trop raisonnés. Des pointillés et stratifications cosmogoniques, des réseaux sympathiques souterrains, des voies lactées, d’autres systèmes, reflétés au plus ténébreux de la matière noire, des fresques pariétales à même la nuit neuronale. Sans modèle connu. Mais avant tout, là où la raison promet l’aveuglement total, de fines perforations figuratives qui laissent passer de la lumière. Il y retrouvent leur élément de folie.  « Ayant obtenu un spécimen de calcite – accumulé en stalagmites dans la grotte Chauvet sur une durée de 25.000 ans -, l’artiste y pratique des coupes superficielles de manière à obtenir de fins rectangles réguliers, qu’il colle ensuite sur une plaque de verre ; à l’aide de son agrandisseur, il en multiplie les dimensions. Le tronçonnage du bloc de matière permet l’apparition de veines et de jours conducteurs pour la lumière ; l’artiste a utilisé ensuite de l’hématite, un oxyde de fer rougeâtre collecté près de Vallon-Pont-d’Arc, connue pour avoir été utilisé comme pigment par les artisans de l’art pariétal, comme médium pour dessiner ce réseau de fissures, de bulles et de nuances de couleurs. Encadrés, les dessins sont présentés sous du verre soufflé qui rappelle, par sa texture, le grain des fines sections de calcite au départ de l’œuvre. » (Feuillet de la galerie)

Dans leurs instants de pulvérulence amoureuse, les veines de leurs deux systèmes distincts s’ouvrent, coulent à flot, se réunissent, recousues, cautérisées. Puis elles fissurent le calcite opaque de ce qui les environne ou siège têtue en leur centre et, tendant par nature à les séparer. De cette obstination démente, bras et jambes emmêlés brassant l’air comme des ailes, à rejoindre un lieu à eux seuls, il s’en souvient comme d’une succession d’identifications avec des paysages enfouis qui, ensuite, disparaissent, engloutis par leur vertige. Ils faisaient jaillir les visions d’un pays originel, de plénitude ni heureuse ni malheureuse, dont il ne pouvait dater précisément ni l’émergence ni les activités fusionnelles qui l’auraient introduit en leur sein. Il y a longtemps, c’était avant, avant toute conception, et pourtant, dans le précipité amoureux, ils s’en forment une mémoire. C’est même avec ça qu’ils se construisent un radeau tangentiel. Ce sont des horizons, présents depuis toujours, composés de fines couches successives, certaines personnalisées et fragiles, singulières, d’autres universelles, immuables, stéréotypées, mêlant ainsi chaleur hospitalière et froideur de l’inhumain. Dans une étrange (in)quiétude. Sur quelle planète se trouvent-ils pour en arriver à contempler cela ? C’est-à-dire, à travers le cocon de leurs étreintes, au cœur même du havre où ils s’ébattent fusionnels, inventant leur décor préféré, pourquoi soudain basculent-ils vers ces paysages impersonnels, une nature de l’autre côté, sans vie ? Sont-ce déjà, là si proches, les immensités effrayantes de leur séparation, de l’impossibilité de rester proches, unis. Là, ils ne peuvent que se perdre, dans le chacun pour soi, débris humains imperceptibles parmi d’autres débris invisibles. Alors qu’ils brûlent délicieusement du confort de se trouver, de n’être plus dépourvus, déjà l’effroi leur inonde l’imaginaire. L’effroi de paysages inaccessibles qui remontent d’eux-mêmes, peintures qui tapissent leurs parois intérieures les plus reculées et soudain éclairées lorsque, fugitivement, l’intensité de leur plaisir les rapproche d’une insensée essence divine. La part du feu, les ombres délicieusement effrayantes de la jouissance. Et ce ne sont pas deux choses distinctes – le bonheur et l’effroi – mais deux faces d’une même révélation. C’est la nature abrupte, impénétrable, telle qu’elle a toujours fasciné et terrorisé l’humain, qu’ils retrouvent en eux. Le début de tout, dont les innombrables rémanences qu’attise leur absolue nudité et vulnérabilité viennent les hanter. Et cette résurgence surnaturelle leur hérisse le poil, avec ravissement. Coulée de sueur froide sur leurs échines moites. Je décris cela comme un instant fulgurant, révélateur, se produisant à l’apogée de la perte et don de soi, dans le sexe, mais je me trompe, ou disons que c’est pour la piquant textuel, car cela se produit plus finement et lentement, dramatiquement, dans ce qui les unit même séparés, le rêve, les pensées qui vont de l’une à l’autre, le sentiment d’être ensemble même séparés, les correspondances, les tendresses lumineuses qui sont autant de caresses à distance, conjonctions qui libèrent de fines bulles d’argent qui forent leur chemin dans le calcite ambiant. Ils se fracassent alors sur des montagnes gratte-ciel infranchissables, impénétrables, indomptables, totales. Ils errent dans une dramaturgie géologique indéchiffrable. Ils parcourent des langues de terre, des berges herbeuses, des fjords, des îlots, des lagunes et des isthmes nus noyés et tracés à même l’épaisse brume grise, entre terre et ciel. Presque sans lumière, gris atone. Surtout de vastes ellipses d’eau dormante, miroir finement bordé de roches hérissées, et épousant au lointain de leur courbe, les flots symétriques du ciel vide ou bouillonnant de nuages. Le partage réversible de la terre et des cieux, une digue courbe au-delà laquelle l’univers se dérobe. Quelques fois, avec le phare d’un couchant biblique, dédoublé au ciel et dans l’eau. Le soleil brouillé, typiquement romantique, hémorragie solaire dans le brouillard, reproduit à l’identique. Ou la patinoire étale et blafarde d’une aube lente, figée, scintillante. Exactement le genre d’apothéose creuse, linéaire et autant séduisante qu’effrayante, que les amants presque cruels provoquent et guettent dans les meurtrières de l’orgasme, quand ils ne s’offrent plus que leurs paupières entrouvertes, tranchées d’un trait écumeux, un œil révulsé qui opère à la manière d’une boule de cristal renvoyant tous les paysages ultimes du monde pré-humain. Voir ça, en pleine possession l’un de l’autre, par quoi leur jouissance explose en plein vol et les dépossède ! Là, où ils se pensaient seuls, complètement seuls, voici qu’ils ne sont plus que cellules disséminées, colonisées par d’autres vies, d’autres histoires. Les paysages qu’ils survolent débordent leur expérience. C’est toute une histoire du paysage qui les reprend, les charrie. Ce sont des milliers d’images tirées des livres, des encyclopédies, des premières expéditions en des contrées jusque-là jamais visitées. C’est aussi l’écho des premières tentatives pour dresser une taxinomie des physionomies de l’environnement, les premiers jalons d’une vaste entreprise de maîtrise de la nature par l’image, par la dimension mimétique et photographique de la peinture, en commençant par se rendre capable d’en représenter les faces monstrueuses. Ce sont des paysages types vus par des milliers et des milliers d’êtres humains qui les ont catalogués avant de les greffer dans leurs têtes. Paysagisme qui a engendré des clones, des imitations, des chromos, jusqu’à la nausée. Les voir resurgir de sa chair, c’est se rendre compte que l’on regarde sans arrêt quantité de choses avec des milliers d’yeux réactivés en nous, qui continuent à regarder avec nous, qui forment notre regard. Une multitude de résidus s’accumulant depuis des millénaires, depuis les premiers hommes. « Bordel, nous ne sommes donc pas uniques, non dupliquables et seuls au monde !? » Avant que cette démultiplication, à son tour, ne devienne source de frissons sensuels, tombant sous le charme du va-et-vient du pinceau qui, lentement, obsessionnellement, et avec la méticulosité d’un copiste bénédictin, réactive ses vues de l’esprit selon laquelle la culture a inventé nature, images consignées dans les grandes archives humaines. Une à une elles sont extraites de leur rangement et replacées sur le chevalet, rappelées à la vie, ramenées au statut d’original, de pièce unique. Peintures remises indéfiniment sur le métier, dans une pénombre de chapelle, et questionnant comme à la manière d’une prière muette, ces instants où le besoin d’esthétique se transcendante dans une copie, une imitation de la nature. Cette volonté méticuleuse de revenir, critique mais en abnégation dans la technique, à quelque être primitif du pinceau. À l’encontre des écoles qui ont construit la modernité en s’émancipant des obligations de ressemblance. Revenons en arrière, que c’est-il passé là, qui a biaisé notre relation à la nature et qui, dans cette adoration apparente du peintre devant son sujet, ne faisait que construire les icônes attendues par le projet de Descartes, dominer et se rendre maître de la nature. Dans ces représentations minimales à rebours, célébrations à première vue d’une nature toujours intact et entière, malgré l’homme, n’y a-t-il pas un léger brillant funèbre, un filtre sinistre, de mauvais augure, qui signifie que ces peintures sont bien réalisées en pleine époque de l’anthropocène ? Et qu’elles montrent ce qui, bien qu’immensément familier de par notre culture, et rendu comme éternel, n’existe plus ? Et en signifiant que les ancêtres de ces peintures, jadis, toiles ou photographies annonçaient déjà l’anthropocène ? C’est cette gestuelle profondément singulière du peintre qui les fascine et les noie dans une sorte de connaissance fantasmagorique de comment c’était sans nous et comment ça redeviendra après nous, après la catastrophe, celle qu’ils sont en train de vivre, personnellement et en même temps que tout le monde la subit, même sans en avoir conscience. Donc, les amants voyant dans leur délire soudain défiler ces peintures, savent qu’ils visitent pour la première fois, peut-être la dernière fois, les paysages qui les précèdent et, d’une certaine façon, ont façonné leur géographie intérieure et leur configuration émotionnelle au fil des générations qui les précèdent. Ils savent que le privilège leur est donné, en pleine assomption, de contempler le cadre de leur disparition où leur chute ne fera même pas un trou dans l’eau, ne laissera pas de corps écrabouillés au pied des falaises. « Tu vois ce que je vois, nous n’y sommes déjà plus, tellement nous sommes petits ». (PH)
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Abris et désirs de fortune

Abris odore di femmina

Librement divagué à partir de : Frédéric Neyrat, La part inconstructible de la terre, Seuil 2016 – Bertrand Westphal, La cage des méridiens, Editions de Minuit 2016, François Jullien, Près d’elle, présence opaque, présence intime, Galilée 2016 – Emile Zola, Au bonheur des Dames et Germinal – Johan Creten, Odore di femmina, Maison Rouge – Oscar Tuazon, Shelters, Galerie Chantal Crousel – Jessica Harrison, Painted Ladies, Ceramix à la Maison Rouge – Floriant et Michaël Quistrebert, The Light of the Light, Palais de Tokyo – Simon Evans, Not Not Konocking on Heaven’s Door, Palais de Tokyo – Vivien Roubaud, œuvre in situ, Anémochories, Palais de Tokyo…
odore di femmina

Le soleil est clair, l’air vif est piquant, les bouts chiffonnés des bourgeons, précoces, parsèment les arbres des trottoirs. Les vitres des kiosques à journaux affichent de grandes photos de jeunes femmes éthérées, sur lesquelles ruissellent de fines étoffes de lin, à peine différenciées du vertige qui émane de la peau soyeuse, laissant voir la naissance discrètement charnue d’un sein, la ligne d’une aréole, lune sombre. Il marche dans de petites ruelles où les étalages des boutiques rivalisent de scénographie suggestive pour happer le regard. Il s’arrête devant les mannequins, détaille les vêtements, s’imagine la volupté très grande qu’il aurait à rentrer, choisir, toucher les étoffes, les tenir à bout de bras en les ajustant sur le corps d’une amie, se rappelle d’excitantes séances d’essayage. L’envie le tenaille d’entrer seul, acheter une blouse, une jupe, une robe fantaisie, de la lingerie fine, les faire emballer et les envoyer à l’une ou l’autre des femmes qui ont compté dans sa vie. Lui expédier de la présence, du revenant, du fantomatique. Des défroques vides, ce qui reste de leur histoire partagée, baudruches dégonflées, avec invitation muette de les regonfler de leurs formes, les habiter pour lui, à distance. Des pelures qui ont séjourné en ses tréfonds, comme des vêtements intimes de ses chéries dont il aurait moulé la forme, le plissé, et qu’il aurait réinventés, régénérés avec ses propres cellules, selon le moule de leurs empreintes sur ses sens. Puis, un jour, voyant ces pelures fétiches extériorisées, matérialisées dans une vitrine. Rêver au déballage hésitant, doigts errants et fouillant, visages interloqués, circonspects. D’abord, glissé du papier, ce n’est que du chiffon animal, de l’informe, de l’inexpliqué, des plis sauvages. Et elle, soit indifférente au vêtement, soit accrochée, et alors cherchant un miroir, dépliant la défroque, l’apposant sur leur silhouette,  désireuse de donner vie en l’enfilant, l’épousant. En ce cas, à distance, quelque chose se passe, revit. Des tirettes glissent, des agrafes sautent, des boutons se libèrent, des mains écartent le col, remontent la blouse, posent l’étoffe nouvelle sur la peau nue. Si le premier attouchement est prometteur, elles se déshabillent pour passer les fringues anonymes. Elles cherchent de qui cela peut bien provenir. Sans doute que plusieurs hypothèses leur passent à l’esprit. Il renonce à ce jeu, essentiellement pour une sottise pragmatique, c’est qu’il ne se souvient pas des mensurations, il hésite, les chiffres se brouillent. Or, il voudrait envoyer quelque chose qui s’ajuste parfaitement, qui fasse naître la pensée « en tout cas, l’expéditeur ou l’expéditrice, me connaît bien ». Le genre de rêverie qu’il affectionne quand les tenues de mannequins féminins happent son regard et réveillent en lui le désir d’habiller d’anciens désirs. Telle coupe, telle matière, tel imprimé, telle tournure ravivant son plaisir de choyer et habiller un corps précis, une personnalité tenue dans ses bras et dont l’étreinte perpétue ses effets des années après la séparation. Il goûte, à ces exercices d’imagination, la mélancolie d’être désormais seul, séparé, privé de présence, et simultanément, cette sorte de distance et d’éloignement, lui procure l’illusion d’une intimité bien plus accomplie que ce à quoi conduisaient les instants de vie commune, en allés. « La déception dont je parle est inhérente à la présence elle-même. Elle tient à ce que la présence, dès lors qu’elle s’instaure, s’installe : à ce qu’elle se laisse mettre dans sa « stalle », ranger dans l’étant et n’émerge plus. Or une présence qui n’apparaît plus, ni non plus n’est cachée (à chercher), est une présence qui se défait. En s’intégrant dans le paysage, elle n’en ressort plus, à proprement parler, n’ex-iste plus : de ce qu’elle n’exerce plus sa présence, la présence est perdue. » (F. Jullien, p.22) Il soigne les rituels mentaux qui, à partir de l’absence, forge de nouvelles présences.

Plus loin, il s’arrête intrigué en dépassant un lavoir automatique. Il a cru voir une scène qu’il s’explique mal, revient en arrière, repasse devant la devanture. Le lavoir est bondé. Mais manifestement, ces personnes ne sont pas là pour laver du linge. Cela ressemble plus à une fiesta dans une chambre d’étudiants. Il y a des filles, des garçons. On dirait une réception, un rituel. Au centre, une blonde, les pommettes très rouges, l’œil pétillant, essaye des accessoires, des bouts de panoplies noires. Des mains touchent son corps pour ajuster latex, cuir et chaînes. La vitrine, les chaises, les machines à laver sont couvertes de fringues fétichistes, S/M que des visiteuses fouillent, posent sur leur ventre, la poitrine, la croupe, pour avoir une idée de l’air qu’elles auraient si elles s’en harnachaient. Peut-il entrer et lui aussi participer ? Il marche, il erre. Il arrive aux portes d’un grand musée d’art contemporain. À peine est-il entré dans le hall, après le contrôle du sac par les vigiles, que jaillissent des salles d’expositions plusieurs jeunes nymphes montées sur ressorts, aux jambes d’une finesse arachnéenne, juchées sur des talons comme on en voit uniquement dans les films ou les albums de mode. Irréalisme de ces silhouettes. Les visages ont quelque chose d’impersonnel, peut-être aux abois, mis en danger par l’anorexie et la surexposition. Les corps comme dénaturalisés, déréalisés, interpellent, ils sont là et semblent pourtant intouchables. Ils défilent, ne font que passer, ils ne marchent pas comme le commun des mortels affairé dans cet espace public. Ils sont d’une autre espèce. Une ruée de photographes fait barrage, les déclencheurs crépitent, les mains, sur les appareils, zooment et dézooment sans vergogne, s’approchent au plus près, s’emparent de ces corps et visages comme de choses publiques, jetées en pâture, devant générer de multiples images auxquelles d’autres corps et visages chercheront à s’identifier. En très peu de temps, voici deux scènes explicites, aux yeux de tous, où des femmes sont instrumentalisées, des jouets. Cela participe d’une atmosphère érotique de domination latente qu’irradient images publicitaires, vitrines, entrées et sorties des défilés de mode envahissant les lieux publics, bousculant la vie nonchalante des trottoirs. C’est la grande fabrique des imaginaires commerciaux qui définissent les silhouettes féminines à incarner, les manières d’apparaître, de surgir pour semer charmes et ravissements. Grande fabrique à laquelle il n’échappe pas. Il se sent traversé, physiquement, par le conditionnement constant des pulsions, qui le flatte autant qu’il le salit, et qui se traduit par cette grande agitation d’argent et de chair, un immense appétit polymorphe de possession de la femme indistincte, grande entité pornographique délétère. Une machine qui est si bien décrite au cœur du roman Au bonheur des dames : « Toute une bataille du négoce montait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes, qu’ils se passaient des uns aux autres, en luttant de hâte. L’heure était venue du branle formidable de l’après-midi, quand la machine surchauffée menait la danse des clientes et leur tirait l’argent de la chair. À la soie surtout, une folie soufflait… » (p. 491) Ce premier grand magasin sur les boulevards parisiens, symbole du commerce moderne et temple innovant du consumérisme, son génial concepteur l’a pensé pour la femme, plus précisément pour assouvir son besoin délirant de la soumettre à ses instincts. L’ambition est d’exploiter les femmes, qu’elles viennent y dépenser tous leurs sous, et par le biais de ces offrandes marchandes, en quelque sorte, lui confier tous leurs désirs, faire en sorte que ce soit lui qui les satisfasse via les étalages, les produits et services proposés, le personnel de vente bien dressé. « Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, jour et nuit, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. » (p.612) Le magasin comme métaphore de possession totale de la femme devient le réel. Comme une suite logique, le personnage de Zola est un des premiers à recourir massivement à la publicité pour jouer avec les sensibilités  : « Il professait que la femme est sans force devant la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe de renouvellement rapide des marchandises. » (p.613) Au faîte du grand magasin, comme un capitaine sur la passerelle de son navire, Mouret veille sans relâche sur « son peuple de femmes », vérifiant si ses mises en scène fonctionnent selon ses attentes, créent bien l’hystérie et la cohue dépensières dont il tire subsistance et jouissance, raison d’être, par quoi il satisfait son besoin de régner sur le matériel comme sur le spirituel. « C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse de prix et ses rendus, sa galanterie et ses réclames. » (p.797) Et cela, à proportion de son investissement, car il paie de sa personne pour faire de l’abandon des femmes en son magasin de grands instants esthétiques et quasiment mystiques quand, par exemple, s’allument théâtralement toutes les lampes électriques (à l’époque, une nouveauté) : « C’était une clarté blanche, d’une aveuglante fixité, épandue comme une réverbération d’astre décoloré, et qui tuait le crépuscule. Puis, lorsque toutes brûlèrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande exposition de blanc prenait une splendeur féerique d’apothéose, sous cet éclairage nouveau. Il sembla que cette colossale débauche de blanc brûlait elle aussi, devenait de la lumière. La chanson du blanc s’envolait dans la blancheur enflammée d’une aurore. Une lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie Monsigny, pareille à la bande vive qui blanchit le ciel la première du côté de l’Orient (…) Mais la nef centrale surtout chantait le blanc trempé de flammes : les bouillonnés de mousseline blanche autour des colonnes, les bassins et les piqués blancs qui drapaient les escaliers, les couvertures blanches accrochées comme des bannières, les guipures et les dentelles blanches volant dans l’air, ouvraient un firmament de rêve, une trouée sur la blancheur éblouissante d’un paradis, où l’on célébrait les noces de la reine inconnue. » (p.796) Dans la mise en scène romanesque, cette assomption du blanc virginal affole le peuple féminin qui vient dépenser sans compter ou s’épuiser nerveusement à la contemplation de ce qu’il ne peut s’offrir, allant alors jusqu’à voler maladivement, tout ce faste névrotique a des allures de parade nuptiale, prélude à la déclaration d’amour entre le directeur tout puissant et sa petite employée, frêle jeune fille venue de la province. Toute cette industrie lucrative élaborée pour subjuguer et vivre de la sensualité de la femme en général conduit dans les bras de son concepteur, une femme bien précise, bien réelle, singulière, que l’on dirait, selon le long fil narratif qui prépare cette conclusion, en opposition avec toutes les autres, sortant du lot, faite dans un autre moule, de manière quasi incompréhensible. L’union, à priori, est présentée comme improbable. Cet improbable de l’amour, ah ça, il sait ce que c’est ! Et que c’est par là, agacé, remué, qu’il retrouve du sauvage, qu’il se heurte à ce qui n’a pas de bord, pas de frontière, et se veut inconstructible, cela même qui l’aiguise.

Ce qui le tient, revenu aux solitudes sauvages, est un désir à blanc, sans cesse aiguisé par son imagination et des souvenirs, mais en l’air, pour rien. Et c’est ainsi que désormais il se veut, mécontent de se sentir titillé par le commerce qui le presserait bien de se jeter dans n’importe quel jeu de séduction, le rendrait malade de posséder n’importe quelle femme. Il faut les posséder une à une indistinctement est la chanson serinée par la machine. Lui, cultivant un désir à blanc qui le décentre, le déporte de plus en plus, est dans la même situation qu’Etienne dans Germinal. Ce n’est pas n’importe quel corps qu’il a en tête, ce sont d’anciennes pratiques qui l’ont hanté. À la manière dont la promiscuité dans la maison où Etienne Lantier est accueilli fait qu’il loge dans la même chambre que la fille qui l’attire et dont il devient amoureux. Matin et soir, il la voit, la frôle nue, mais de manière à banaliser complètement la blancheur sidérante. « Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près d’elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements. Quand le dernier jupon tombait, elle apparaissait d’une blancheur pâle, de cette neige transparente des blondes anémiques ; et il éprouvait une continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la ligne du hâle tranchait nettement en un collier d’ambre. Il affectait de se détourner ; mais il la connaissait peu à peu : les pieds d’abord que ses yeux baissés rencontraient ; puis, un genou entrevu, lorsqu’elle se glissait sous la couverture ; puis, la gorge aux petits seins rigides, dès qu’elle se penchait le matin sur la terrine. » L’habitude, pourtant, n’étouffe jamais complètement le désir. « Des troubles cependant leur revenaient, tout d’un coup, aux moments où ils ne songeaient à rien de coupable. Après ne plus avoir vu la pâleur de son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute blanche, de cette blancheur qui le secouait d’un frisson, qui l’obligeait à se détourner, par crainte de céder à l’envie de la prendre. » (p. 1273) Et puis il y a les nuits où aucun des deux ne trouve le sommeil et entend, sous le crâne de l’autre, les ruminations amoureuses : « et si je la prenais dans les bras maintenant ? », « et si je me blottissais contre lui, maintenant, sous prétexte qu’il fait froid ? ». Puis rien. Enfin, ce n’est pas vraiment rien. On sait ce qu’il en adviendra, une étreinte ultime, sans lendemain pour elle, la jouissance consumant ses dernières énergies vitales, une fois qu’ils sont perdus et scellés au fond de la mine.

Et il se retrouve, finalement, comme l’ont dit ressentant les phases de la lune, excité en permanence par le souvenir de certaines peaux, tantôt à vif, tantôt latence. Bien que tout parte de traces visuelles, il se sent plutôt en présence, ou envahi depuis les bas-fonds de son imaginaire, d’une sorte de mille feuille marin, immense rosace informe et indescriptible dans laquelle il s’enfonce pour essayer de définir, ou simplement rappeler à sa mémoire, des odeurs précises de femmes. Des sucs corporels singuliers. C’est une sphère de milles lèvres collées ensemble, comme une colonie de moules et d’huîtres ouvertes sur un rocher, agitées par le flux et reflux, une ruche de dentelles charnelles, délicates. Puis, revenant chercher des indices dans les images conservées et qui, indépendamment de sa volonté, continuent leur vie dans les recoins de sa tête. Comme Etienne, se passant en boucle les scènes passées de déshabillage et d’habillage qui entretenaient une proximité adorante, fascinée. Et rejoignant aussi cette autre fièvre du peintre de L’œuvre : « Son excitation augmentait, c’était sa passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer de cette chair autant qu’il rêvait d’en étreindre, de ses deux bras éperdus. » (p.50) Oui, de cette excitation, mais pas tellement chaste et plutôt documentée par des sensations réelles, concrètes, enregistrées par tous ses sens, pas des chimères. La très fine peau blanche qui le hante, lui, et unissant les satins de plusieurs femmes, dans ses ruminations solitaires, ne reste jamais totalement vierge. C’est, quelques fois, un horizon lointain variable, comme ces lointains de plage que le soleil transforme en surfaces de métal aveuglant, en surchauffe. Un jeu de miroirs troubles dans la nuit diffractant les lueurs d’autres dimensions vitales. D’improbables parois d’aluminium peigné, brossé, brillantes où surgissent un signal rouge, des ourlets, des nombrils de pâtes d’argent, déformés. Des pans irisés, d’autres gris luisants. Des coulures, des boursouflures, de la chair fondue et coulée en macaron comme pour imprimer un sceau. Une métallurgie de peaux en fusion. C’est, à d’autres moments, une sorte de toile de fond sur laquelle, plus il fixe son regard, plus s’agitent des formes et de l’informe. Au fur et à mesure qu’il s’y enfonce, remontant le temps, des dessins, des lettres, des symboles, des personnages, des arabesques y surgissent. Imperceptiblement, comme ces ombres d’avions filant sur des nuages bas. Ou comme une vie sous la surface d’une eau dormante qui vient respirer à travers les pores très subtils de la peau délicate, sans se révéler clairement. Il songe alors au manège étourdissant de ces petites marquises ou demi-mondaines de faïence, pâmées et exhibant la nudité émouvante de leurs épaules en principe sans histoire et qui se retrouvent, comme si on leur jetait un sort soudain, couvertes de tatouages, mais ravies de leurs peaux plurielles, où s’égarent plus sûrement encore les regards concupiscents, ne sachant par où commencer, jusqu’où remonter. Où commence la frise, ou s’arrête-t-elle, comment s’organise la lecture, y a-t-il un centre, et si oui où se cache-t-il ? La peau singulière alors s’immerge dans une multitude de peaux qui grouillent, dont les motifs gravés sautent de l’une à l’autre, giboyeuses. Serpents, pirates, femmes nues (sorte de mise en abîme sur la peau nue, femmes nues elles-mêmes tatouées d’autres femmes nues), mais aussi circonvolutions abstraites, arabesques psychédéliques, prolifération de scarifications calligraphiques exprimant comme l’ivresse d’elle-même qui transfigure le grain fin du satin femelle. De ces décorations, il garde le souvenir d’un toucher par substitution, aimant caresser les rosaces complexes, déstructurées et accumulées sur les carapaces de coquillage aux intérieurs soyeux, en colimaçon. Des formes d’écritures pour tout ce qui, en lui, ne peut sentir qu’en aveugle. Ayant remonté le fil du désir pour quelques formes qui continuent à se déplacer dans les fourrés de ses histoires enfouies, il se retrouve déversé vers de vastes zones inexplorées, nullement canalisées.

En réaction et résistance aux flux qui instaurent une synchronie des envies et pulsions, via une redondance d’images de femmes identifiées à l’essence même de ce que l’on veut acheter, à la clôture du désirable, il pratique plutôt une fragmentation. À la manière d’Oscar Tuazon qui invente des lieux de lectures dans la ville, pour y capter la multiplicité des voix écrites, les entendre et les restituer, assis sur des bancs ou blottis dans des abris qui en amplifient la portée. Contre la « maîtrise absolue de la matière » et sa « cartographie définitive » que projette une gestion lucrative des désirs, associant marketing et sciences cognitives, il voudrait confier aux relations troubles qu’il entretient avec les mots, l’écrit et la lecture, le soin de laisser sourdre de l’incomplétude, de l’incertain. Et ça se base sur de petites choses, des stations sans éclats, des replis sur soi qui sont ouvertures, des murmures et brises de vie imperceptibles, des textes marmonnés à rebours de toute autorité. Même, sortes de formules magiques pour invoquer cet à rebours. « Lire est une activité physique. Quelque chose que les corps font avec des mots. Je veux créer un espace dédié à cela. Un espace pour les mots, un endroit où lire. Voilà comme je vis, au travers des mots. Pour lire un mot tu le récites, tu l’inscris dans ta voix, dans ta bouche, et tu le dis. Peu importe les mots, ils t’appartiennent le temps d’une seconde. Prononce les sons à voix haute comme le ferait un enfant, et incarne cette voix. Il est des choses que je ne veux pas lire mais je les lis. Je ressens le besoin de le faire. Comme si j’en étais responsable, c’est un prix à payer. Je me dois de le faire. Lire c’est affronter l’autre, l’auteur, sentir cet autre parler à travers moi, pas vraiment un choix. Un lecteur est un témoin. Une autre voix qui ne m’appartient pas, une violence corporelle intime. Un orgasme de l’esprit. Je veux un espace pour ça. Voilà ce que j’ai tenté de faire quand je vivais à Paris, créer un lieu pour y lire avec les autres. Je veux contenir ce besoin mais j’ai réalisé que c’est impossible. Je lis en marchant, c’est une activité physique. Les mots créent leurs propres mondes. Ce que je suis en mesure de faire c’est fabriquer des étagères. Des meubles de lecture. Des bancs de lecture. Des façons de regarder les mots, seul, ou avec les autres. La plupart du temps seul, tout en étant dans l’intimité des pensées de quelqu’un. Je suis maintenant prêt à écrire. » (Oscar Tuazon, feuillet de la galerie C. Crousel) Disséminer, à partir de son propre corps, des germes de lectures qui, ouvrant les territoires de l’esprit, les restituant à leurs bords sauvages et indescriptibles, criblent d’ouvertures le territoire urbain, physique, géographique, géopolitique, spatial… Loin des lectures qui affirment et empilent des lois uniques, disent ce qui est. Non, un roulement de paroles à la limite du déraillement, quand on perd le fil de la lecture, que les formes et styles se désagrègent et laissent percevoir le néant initial, sans toutefois laisser triompher le nihilisme, mais organisant une cohabitation organique au sein du lecteur, et de tout ce qui l’environne, son milieu. À la manière, se dit-il finalement, dont « une gorgée de vin nature, roulant dans ma bouche, laisse s’exprimer un terroir dans toute sa singularité cosmologique, partant de rien, des linéaments de saveurs allant crescendo jusqu’à l’explosion où le palais et la langue se confondent dans les arômes et communiquent au cerveau cette impression d’être lui-même, momentanément, ce terroir spécifique, dans sa totalité et les moindres détails. Sans plus de barrières avec ce qui l’entoure, allant même jusqu’à se sentir incarné dans cet environnement, sorte de matière matricielle absorbant tous les organismes et micro-organismes qui y vivent. » Par son activité de lecteur déambulatoire, il imagine libérer ce que les mots ont emprisonné dans leur gangue littéraire. Cette part de sauvage et d’inconstructible qui, comme des pollens archaïques, se mêlent malgré elle à cette sorte de finition esthétique que l’élaboration stylistique tend comme le visage d’une culture complexe, aboutie, parfaite. Ainsi, par le lecteur qui les transporte via ses transits biologiques, absorption et régurgitation, les mots créent leurs propres mondes, les font, les défont, les recomposent. Comme le dit Oscar Tuazon, et selon les techniques d’aménagement des rivières pour y favoriser la reproduction des saumons, il faut juste installer dans la cité des lieux de lectures où cet exercice est facilité, seul ou collectivement. Mais de manière à ce que des dépôts se constituent, des sédiments de lectures sous formes d’inscriptions ou de silences chargés de résonances, et que ces lieux finissent par ébaucher dans la cité des archipels, un décentrement vers le multicentrisme. Car, ce qui s’exerce sur lui quand la pression consumérisme exploite les leurres sexuels pour uniformiser et synchroniser les pulsions, c’est la continuation dans les moindres fibres quotidiennes, harassées par la vitesse informationnelle des actualités, de l’œuvre totalisante de la globalisation. « Tout au plus, de nouvelles puissances coloniales ont pris le relais des nations européennes après la Deuxième Guerre mondiale, mais la globalisation n’est rien d’autre que la continuation du schéma que les conquistadors avaient esquissé à l’orée du XVIe siècle. On en revient à l’idée de colonialité, une sorte d’état colonial permanent et statique dont les échos inaudibles auraient fini par se fondre dans le paysage acoustique de la planète après que la clameur de la colonisation fut retombée. En tout cas, la colonialité coule à la surface du globe une chape de plomb qui pèse de tout le poids d’une hégémonie diffuse. Cela vaut pour la sphère politique et économique aussi bien que pour la sphère culturelle assujettie au système-monde occidental. » ( Westphal, p.190) Et son rôle de lecteur générant des archipels de mots, de littératures réinstallées dans leur sauvagerie d’avant édition, est d’autant plus malaisé qu’il appartient, biologiquement peut-on dire, au pôle dominant de cette hégémonie diffuse, à l’espèce porteuse de la « sphère culturelle assujettie au système-monde occidental ». Procédant inlassablement, pérégrinant d’abris en guérites, de tables dressées pour commensalité littéraire en chapelles où renouer avec le mutisme des textes, les bancs de ces stations se couvrant d’écritures, d’entailles, de gravures, de gribouillis. Et puis finalement, déçu par l’archipel, s’en défiant, « c’est pas encore ça ». Car cette métaphore « continue d’articuler la pensée autour de repères hiérarchisés, fût-ce implicitement. » Il doit se rendre à l’évidence : « Qui dit centre, au singulier ou au pluriel, pose simultanément le principe d’un inventaire, d’une typologie et, en dernier ressort, d’une hiérarchie » (Westphal, p.234) Ce que tracent ses lignes de mots expectorés ou ressassés, déclamés ou hachés menus, ce sont des limites, des lointains incertains irréductibles vassaux d’aucune centralité. « Il devient envisageable de valoriser les contours du monde au point de concevoir le monde entier comme une seule et immense périphérie. » Et cette périphérie omniprésente que libère petit à petit son activité de lecture, et sur laquelle dérivent les abris de fortune, est une sorte de ligne de vie inatteignable et pourtant toujours là, d’où sourd l’inachevé, cela même qui peut corroder la globalisation en ses multiples figures. « Idéalement, l’art permet de promouvoir l’ouverture de l’espace au détriment de la clôture du lieu. Il en va ainsi comme de l’horizon qui s’éloigne à mesure que l’on progresse et qui indique que l’espace est par nature indéfini. » (p. 261) Encore faut-il considérer qu’il ne suffit pas de lire n’importe quoi. Bien des livres, des textes, des mots ne sont là que pour entretenir la suprématie centrale de l’Occident et enrôlent leurs lecteurs et lectrices pour consolider l’édifice où fermente l’essence de la culture la plus développée. Il ne veut pas tremper dans ces manigances. Plutôt se taire et ramasser les petits papiers qui traînent et volent dans la ville, emportent leurs lambeaux de vie. Les choisir, hésitant, pour ce qu’ils conserveraient de la biographie et trajectoire dont ils se trouvent éjectés, exclus. Ce qui leur reste de chaleur, de vibration, de couleur, de tension, d’harmonie rompue, de violence subie, d’agressivité restituée, latente. Choisir et ramasser à l’intuition. Les étudier, comparer leur morphologie, les traces d’usure, de manipulation, les salissures. Les assembler en vastes collages où toute centralité est éclatée et tout bord repousser toujours plus loin. Relier les formes déchirées, éprouvées, superposées, autant de fragments de périphéries abstraites, sans continuité entre elles et, là, mises en commun, tressées en une cartographie de l’effacement, du recouvrement. Bouts de peaux usées retournant au sauvage. Parchemins de débris, emballages, tickets, lettres, enveloppes, feuilles d’arbres, lettres tachées, factures, cartes postales, feuilles arrachées d’un cahier comptable (on songe à la posée de récupération d’Anne-James Chatton). La même chose, mosaïque de petits papiers mais ayant épongé divers fluides séchés, de larmes, foutre, pluie, graisses, vapeurs de carburant, petits cartons sur lesquels sont consignés d’infimes graffitis ou pochoirs copiés, absorbés par la fibre du support ou reproduits, croqués à l’identique, interprétés, microscopiques visuels urbains. Couleurs délavées, concrétions de poussières, signes éparpillés, bribes de tatouages, l’ensemble tramé en une sorte de peau qui serait le tissu neural où se greffent la myriade de minuscules accidents qui forment le temps, l’espace, le milieu.

Cette peau blanche, lointaine douceur qui guide ses pas depuis que, devenue opaque, il s’en éloigne pour y accoster par d’autres champs, symbolique et intime. Elle est désormais aussi comme cet horizon qui s’éloigne à mesure qu’il s’enfonce dedans. Une membrane sans bords, prête à rompre, mais dont les tressautements le font, lui, tenir entier. Déstabilisant. Un étendard lointain, une coulée de nuages versatiles. Le genre de plastique errant échappé d’un chantier à l’abandon et que les bourrasques emportent de plus en plus haut où il acquiert une existence animale. Autour d’une déchirure, d’une blessure, il y a une béance, un centre évidé, agité d’un perpétuel décentrement. Le ciel perforé. Un flux de plis, de lignes, un ruissellement de périphéries en un drap disputé par les vents. En tous sens, l’hymen rompu, reconstitué, rompu, reconstitué. Voile déployée sensuelle, ou taie laiteuse arrachée, tordue, essorée. Tantôt peau refuge, tantôt tapis volant, tantôt peau de chagrin. Un toit de fortune dans la tempête. Quand il n’y a plus que ça pour se protéger, une bâche accrochée à quelques poteaux ou buissons, plus que ça à regarder pour tuer le temps et y situer sa conscience de vivre, plus que ça et, pour finir, y trouver une sorte de transe, d’extase esthétique de l’exténuation. Suaire séminaire, laitances hâves et boréales. (Pierre Hemptinne)


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Vivien Roubaub

Vivien Roubaub

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Tapisserie d’alcôve et chair à canon

alcove

Librement inspiré de : Julien Des Monstiers, A l’ombre des météorites, Galerie Christophe Gaillard – Thomas Hirschhorn, Pixel Collage, Galerie Chantal Crousel – Wyatt Kahn, Galerie Xavier Hufkens – Vidya Gastaldon, Hello From the Other Side, Galerie Art : Concept – Steve Mc Queen, Remember Me, Galerie Matrian Goodman – lectures, choux au jardin…
alcôve

Une jeune fille devant lui, dans le train, s’installe avec des gestes futés de jeune chatte et se plonge dans un livre. Sa mémoire balaie quelques réminiscences de peintures de femmes lisant (climat dominant de l’école flamande, esthétique troublante d’une saisie magistrale de l’intériorité, de l’immatériel s’incarnant). Elle a les pommettes saillantes, les cheveux tirés en arrière dessinent sur son crâne une belle course de sillons légèrement crépus, courant vers le même point aveugle, à l’arrière. De ce tissage rigoureux et lyrique, s’échappent, comme les avoines folles en bordure des champs, quelques boucles désordonnées près du lobe nu et grand ouvert et le long de la nuque élancée. Les yeux ne sont pas visibles, absorbés littéralement par le texte – faisant même, à cet instant précis, partir du corps du texte -, sous les paupières baissées, ourlées de leurs cils aussi sensibles et susceptibles que des vibrisses, protégeant jalousement l’attention investie dans le fil de la lecture. Fines herses déterminées à repousser toute intrusion, toute distraction. Les lèvres bien dessinées sont fines, légèrement comprimées et vibrant à l’unisson de la musicalité des mots qu’elle laisse chanter en elle, pour mieux accompagner l’épanouissement narratif en tous ses sens. C’est une onde labiale imperceptible, comme quand on muse discrètement, que l’on se rappelle une berceuse très ancienne, ou que l’on survole des phrases séduisantes, qui emportent, et qu’on les déchiffre en articulant à peine, en courant, très très bas, sans volume sonore, juste à la surface. Cet exercice, en général, est un bourdon, un drone syllabique, qui accroît la sensation de vide environnant et de fusion avec le texte. Un mince anneau d’or lui traverse la narine, presque inaperçu, tellement léger que le souffle cadencé de la lectrice le fait imperceptiblement tanguer, une respiration profonde et lente, quasiment léthargique, semblable à celle des dormeuses qui rêvent. Il ne se souvient pas d’avoir été secoué d’une telle envie irrépressible de prendre un visage dans les mains. (Mais en même temps, il se souvient de toutes les fois où son existence en a dépendu, et il voit se superposer les visages essentiels qu’il a pu emballer de caresses délicates.) Le recueillir, vouloir toucher l’expressivité, l’esprit et l’aura d’un être extérieur, étranger, qui tient à un ensemble de traits, fixes et mobiles, sombres et lumineux, mais qui n’est pas réductible aux descriptions, aussi minutieuses et exhaustives soient-elle, des multiples apparences physionomiques. Ce que dégage un tel visage résulte de tout ça mais selon une combinaison infusée et venue d’ailleurs, en sus. Alors, prendre un visage dans ses mains, c’est jouer à toucher les points de passage entre le physique et l’esprit, effleurer ce qui transpire du biologique, comme plonger ses mains dans l’onde. Chaque fois que les doigts effleurent ces sortes de joints entre visible et invisible, une fine décharge se produit. C’est jouer à recueillir une image reflétée à la surface d’une eau calme, entière, sans qu’elle se disperse. C’est rassembler tout ce qui, sous la fixité de masque, ruisselle et fait sens, tout ce qui parle et rayonne, toujours une multitude, jamais une source unique. Et, soudain, fatalement, sentir tout ça s’écouler entre les doigts, sable fluide, un léger chatouillement des pommettes qui glissent, des cils qui battent, des lèvres murmurantes, du nez presque éternuant, du menton et des joues souples et doux comme de la glaise. Sous les mains qui le moulent en douceur, le visage s’efface, englouti dans les caresses, subtilisé. Il se recompose probablement autre part, autrement. Il est emporté par ce mouvement d’aspiration, de disparition dans la fusion que cherchent à fixer et conjurer les bouches accolées embrassées. Peut-être était-ce les quelques gestes qu’elle accomplit en prélude à la lecture, qui le fascina ? La manière dont elle recouvrit ses épaules d’une ample étole, et sous cette aile douillette, la position du corps s’effaçant, presque fœtale, pour faciliter la concentration et la migration dans le texte ? Un autre indice de cet effacement corporel pour mieux pénétrer le récit narratif, était l’espèce de dépersonnalisation opérée par les vêtements sombres et sobres, uniformisant et comprimant les formes féminines, dont une généreuse poitrine comme anonyme sous les bandeaux serrés du corsage. Puis le soin avec lequel elle prit le bouquin protégé de sa liseuse, ouvrit à la bonne page et fit glisser le signet hors du volume, les doigts caressant les dernières lignes lues comme si elles fussent imprimées en relief, tout un rituel félin, envoûtant, qui fit que, la regardant, son regard était redirigé au-delà, vers un point de fuite éparpillé, divers reflets en cascades. C’était d’abord ce regard des réveils en des nuits d’hôtels, vague, tout chose de la vacance occasionnelle. La volupté de se réveiller ailleurs, sans obligation, sans horaire, sans contrainte, de pouvoir simplement fixer le vide. Les sens paresseux fixant le papier peint dans la pénombre, et s’y enfonçant dans un labyrinthe rigoureux de fleurs et de feuilles, toutes semblables, banales, jusqu’à se perdre, ne souhaitent pas même revenir à la surface, au contraire, les yeux succombant à une nouvelle lame de sommeil. Et il ne voyait plus la jeune fille en tant que telle, mais communiant avec elle en quelque sorte, visualisant une sorte d’écran lointain sur lequel la lecture projette des ombres et des marques, laisse des traces, grave un cheminement. Rien de rationnel. Un petit pan de mur décoloré, éclairé de l’intérieur, plein de coups. Un plan de pâte vert pâle, nullement vierge, souvent utilisé, raclé, puis lissé de nombreuses fois, replâtrée, gardant les traces d’impressions successives, patiné et un peu sale. Et là-dedans des éraflures, des écorchures, des traits, des angles cachés, des étoilements écaillés, des résurgences de formes oubliées, esquissées, quelques éclats d’anciennes couleurs, des géométries futures et prémonitoires. Des scarifications à même une écorce vivante, blessée, qui efface peu à peu les inscriptions raturées et la chair sentimentale approximative qu’elles exhibaient. Des déchets, des débris, des lambeaux de lettre ou d’étoffes, des bribes d’organismes décomposés surnageant dans la mousse verdie d’une eau figée. À même la peinture vernie, fatiguée, une mécanique fantomatique et erratique agite la toile de fond. Peut-être. Il songe à des rites d’inscription funéraire presque estompés. Ou des graffitis cabalistiques à travers une lueur blafarde, cherchant à percer, à renaître. Des silences d’hôpitaux. Des angles de geôles. Des lumières de morgue. Des pratiques de suffocation. Il voit des gestes à l’infini de mains qui enveloppent de pansements des tronçons de membres et de torses équarris. Des corps humains ou autres, disloqués, et puis emballés soigneusement de toile, chaque fragment devenant anonyme, objet neutre, cailloux feutré. Ce qu’il vit et ressenti nez à nez face aux compositions de Wyatt Kahn. De grands formats aveugles, sortes de puzzles abstraits, assemblages de formes enveloppées de tissu uniforme. Morceaux d’œuvres d’art historiques et démembrées, ensevelies sous le bandage médical, et mélangés de manière à recomposer d’autres œuvres hybrides, équivoques. À l’étouffée. Ce sont des sculptures momies aphones, atones qui absorbent et annulent toute signification dans leur composition capitonnée. Puis elles excitent l’envie de tâter, de deviner les lignes de fractures sous le bandage serré. Comme ces emballages de boucherie à travers lesquels il aime deviner, en palpant, la forme d’un os, d’un gigot, d’une volaille, la consistance d’abats, d’une côte de porc ou de bœuf persillé…

Mais il revient en surface, sur les paupières baissées, les lèvres frémissantes, les oreilles antennes, enveloppant du regard l’ensemble du corps lisant, blotti sous le châle douillet de cachemire, se reprochant le long regard déshabillant, intrusif et repartant alors vers de lointaines profondeurs de prairies fleuries, armoriées, dans cette quiétude de rêve éveillé des chambres d’hôtel hors du temps. Comme si c’était vers ce genre de là-bas, clos, qu’il eut envie d’emporter les rêveries grisantes et perturbantes happées par son œil voyeur. Vers un treillis figuratif de forêt vierge. Un infini de branches et troncs entrelacés. Un fouillis de feuilles où il avance sans aucun repère, caressé par les branches, rien ne semble structuré, mais plutôt une immensité en vrac, sans aucun centre, sans ligne directrice. Souvenir charnel des intrusions, plié en deux, dans des taillis touffus, visage griffé, évoluant à l’aveugle vers des zones calmes, isolées, et avalant par les yeux presque scellés, une avalanche de préformes, d’ombres informes et de lumières fugaces. Une pluie de fleurs en pagaille. Proliférations de formes rares et uniques, végétales, ornithologiques, éoliennes. Puis, bizarrement, le fatras, sans rien abdiquer du désordre paradisiaque, imite les agencements sériels rigoureux de certains papiers peints, faisant /se dégager des sinuosités, des remous de danses ondulantes comme à intervalles réguliers. L’ensemble déploie alors cette magie du semblable d’où foisonnent sans cesse du différent et des divergences. Il semble entendre bruire le frémissement primal où germent les premières variations imperceptibles, oscillations et prémisses de toutes les espèces à venir. Ce sont les voiles à l’horizon d’un berceau lointain, voguant dans la nuit des temps. Aux embranchements chaotiques, se dissimule un grouillement d’oiseaux, plusieurs espèces bien identifiables, du Sud comme du Nord, rangés selon leurs plumages et leurs mouvements, affairés à aménager leur milieu à leurs besoins. Ils gravent dans la cire du silence des bouts de ritournelles au fur et à mesure que l’intrus s’enfonce dans la forêt. Et par-dessus, par-en dessous, une brume effilochée, déchirée, qui dérive. Étoupe bleuâtre. Dentelle d’air pur. Hayons stylés de bave azurée, d’écume sperme givrée. C’est délicat et abrupt. Une débauche raffinée de motifs primitifs à scruter pour eux-mêmes, sans espérer voir autre chose qu’eux-mêmes et qui, à la longue, dans la présentation obsessionnelle du même varié à n’en plus finir, donne l’impression de découvrir sans cesse du jamais vu, de l’inédit. Le voir sourdre à l’instant, en génération spontanée, sous l’effet de la conjonction de l’image rencontrant l’œil qui transforme ce qu’il voit en incarnation neurologique. Et dans l’espèce de transe répétitive que cela génère, se crée aussi l’illusion d’approcher un centre nerveux du secret figuratif de l’univers et de ses voûtes célestes. Dressée dans les miasmes orgiaques des vies organiques des profondeurs, une tapisserie originelle éblouissante. « Une peinture qui n’est pas une fenêtre ouverte sur le monde mais une somme de portes qui conduit aux espaces où gît la matière de la création. Peut-être celle, toujours à la fois lointaine et proche des grottes primitives qu’invoque si souvent, l’artiste. » (Alain Bertrand, feuillet de la galerie). Et, braqué vers cette paroi fleurie, le regard est incapable de rester immobile. Dès que posé dans l’écheveau des dessins, il dérive sur un tapis roulant aléatoire, pris dans un ruissellement multidirectionnel. Comme pris d’un léger tournis, l’amorce d’une ivresse le condamne à rester couché, mais voyageant d’autant plus corps et âme dans la dynamique séminale du peintre : « tout ce qu’il « engendre » sur son tableau vient d’une « semence » fluide (les pigments) dispensée ou dispersée sur la surface en gestes corporels (depuis la main) et en pluies d’air et de gouttes (depuis le pinceau). » (Didi-Huberman, Ninfa fluida). Il vagabonde dans cette tapisserie, heurtant ponctuellement des formes attractives, dissimulées dans la pluie de motifs, lui rappelant le trouble qu’il éprouva, très jeune, lorsque son regard inexpérimenté, novice, s’extasiait sur la robe de Flore dans le printemps de Botticelli. Cette étoffe légère, soyeuse, qui n’est qu’une vapeur animée exhalée par le corps sensuel en pleine marche aérienne, et qui jaillit de l’intérieur du corps, là où la jeune femme enfouit ses mains dans un remous de plis, le ventre et l’entrejambe. Une draperie fluide qui s’échappe de là, toute imprimée d’une constellation de fleurs qui exhibent le mystère de la séduction et de la reproduction amoureuses, robe métaphore comme une seconde peau. Une union parfaite du corps et de l’âme, chantée. « C’est que l’aria, pour l’homme de la Renaissance, serre de si près les mouvements du corps qu’elle (car l’air est féminin à l’oreille italienne) devient le symptôme subtil, presque invisible dans sa fluidité, des mouvements de l’anima. » (Didi-Huberman) Et quand il grossit certaines zones du tableau, focalisant sur des détails et des textures, elles semblent immatérielles, rattachées à aucun ensemble cohérent, gorgées de coloris artificiels et gravées à même des matières éphémères, susceptibles d’être transformées par une hausse des températures ou diluées par une humidité excessive, cela lui rappelant certaines impressions labiales comme au cœur même du baiser, quand lèvres et langues jointes donnent l’impression d’atteindre une vie nourrie essentiellement de friandises loufoques (qui fondent dans l’étreinte). « Et, dans l’antichambre, elle ferma les yeux, lorsqu’il la baisa sur la bouche. Leurs lèvres sucrées fondaient pareilles à des bonbons. » (Zola, Pot-bouille) Un mélange agité d’eau de rose, de consistances cosmiques ténébreuses et de fanfreluches palpitantes, l’ensemble constituant une trame de rideaux qui laisse entrevoir d’autres côtés des choses. À l’instar des images de Vidya Gastaldon qui recueille, dans diverses brocantes ou ateliers de seconde main, des croûtes peintes par des anonymes qui, dans leur facture même amatrice et fidèle aux clichés matérialistes de la beauté élémentaire, restituent l’aura d’une évasion irrésistible vers la spiritualité insaisissable des paysages et des natures mortes. L’artiste les restaure, réveille leurs couleurs, accentue leur typicité bricolée et, par-dessus, elle peint des apparitions, l’émergence balbutiante d’un renouveau, d’une nouvelle poussée du vivant. Des ludions, des animalcules, des plantons presque translucides. Des crustacés métaphysiques, des bactéries martiennes, des coraux intergalactiques, des batraciens lunaires. Une émulsion de cheveux d’ange décorée et illuminée comme un sapin de Noël, le tout s’immolant mystiquement. À la fois très sombre et très naïf, élaboré et indigent, réconfortant et désespérant, kitsch et spiritiste.

Une fois empêtré là-dedans, jusqu’à l’euphorie et se perdre, toujours étendu dans une sensation de lévitation de chambre d’hôtel hors du temps, il atteint dans le bonheur de l’errance presque un point de mise en danger, au bout d’une planche surplombant le vide, de l’autre côté, sans retour possible. Une possibilité de choisir une autre vie, faire corps avec une seule et unique vision du monde, utérine, faite de rêvasseries sensuelles, sans fin, suivant la sinuosité de représentations emmêlées, repliées les unes sur les autres. Il voit une manière d’en finir avec les tensions existentielles, rester tapis là, caresser les images qui défilent, caresser des consolations lointaines, des créatures de rêves inspirées de ses rencontres, se laisser aspirer par les limbes. « (…) Quant à l’activation mentale endogène, plus elle s’autonomise des activations exogènes et plus sont grands les risques de voir l’activité représentationnelle s’emballer ou s’enferrer dans des boucles qui se reconduisent elles-mêmes indéfiniment (telles les ruminations, les phobies, les obsessions, etc.) et du même coup parasitent voire bloquent la capacité de réactions adéquate aux stimuli extérieurs. » (JM Schaeffer, La fin de l’exception humaine, p.362) Puis, ses rêveries prirent une autre direction, torturées, tortueuses. Vers des contorsions de survie. La peur, souvent ressentie au long de sa vie, d’être oublié dans les recoins inaccessibles où il lui arrivait de se fourrer, y ayant goûté d’abord une ivresse de solitude défricheuse, le début d’un destin exceptionnel. Ce plaisir aigu virant ensuite à l’angoisse aigre de l’effacement littéral et intégral, disparaître sans laisser de trace, sans que personne ne se préoccupe de lui, sans susciter le moindre manque, le moindre constat de disparition. Un état, en quelque sorte, de mort vivant. Des contorsions de vers noirs sans queue ni tête, compressions de mots, reliefs anxieux d’écritures vidées de toute interaction, suspendues dans le vide, sans ombre, sas écho, sans signifiant, juste contours plastiques. Des boyaux de textes, expectorés de son corps comme signes de mort en chemin, à l’inverse de l’étoffe fleurie jaillie du sexe de Flora et la recouvrant d’un suaire de vie, et dérivant comme des nuages d’orage, animaliers, crevant et se diluant ailleurs, au loin. Il se vide de cette matière fécale fantastique, modelée, ces bouts de corps textuels, gros insectes engourdis, badigeonnés de bleu profond (brillant comme les ailes des cétoines). Il sombre alors dans l’obsession d’émettre des signaux de détresse, lumineux et consistants, visibles dans l’obscurité et de loin, par tous les temps. Se transformer en vol de papillons dont les battements d’ailes phosphorescentes murmureraient sous toutes les formes imaginables « ne m’oubliez pas », en voie lactée. C’est dans ces états que les plus beaux souvenirs de corps nus étreints, de visages émouvant pris au creux des mains, surgissent soudain comme des fragments suppliciés, des restes de vie à présent décomposée, tuméfiée.

En même temps qu’il glisse vers des états morbides où il se voit cadavérisé dans une chambre perdue, sans accès, se met à défiler en lui d’innombrables images d’hommes et de femmes abattus violemment, victimes d’idéologies absurdes et criminelles, gisant à même les lieux de leurs massacres, rues bombardées, murs mitraillés, décombres de maisons, avenues pillées, fossés d’exécution. Charniers et bouillies de viscères à tous les coins de rue. Crânes écrabouillés en décomposition. De ces horreurs qui passent et repassent dans l’actualité, mais tenues à distance, évoquées mais jamais totalement montrées, floutées par manipulation des pixels, sous prétexte de ne pas heurter les sensibilités, de ne pas aiguiser les voyeurismes malsains. Rejetées derrière un rideau. Mais comme excitant le désir d’en voir plus, de voir vraiment. Alors que ces actes immondes, inscrits dans un massacre industriel continu, perpétrés à la chaîne (erratique), font l’objet d’une immense circulation de photos sur Internet. Pour d’innombrables raisons et motifs, les meilleurs (dénoncer, témoigner, indigner) comme les pires (effrayer, menacer, assujettir, jouir). Les tensions qui secouent ce marché d’horreur sont multiples, plurielles à même la peau de pixels qui recouvre Internet. C’est ce qu’évoque Thomas Hirschhorns dans ses collages éprouvants qui proclament : il faut regarder les photos des corps détruits. L’acte incommensurable, dit-il, n’est pas de regarder les photos de corps détruits, mais c’est la destruction de ces corps à grande échelle et continue, organisée mondialement de manière que personne ne peut être considéré comme échappant au terrain des opérations. Car, outre les belligérants directs et visibles, il y a leurs soutiens politiques internationaux, dont certains élus démocratiquement et aussi leurs fournisseurs d’armes et de mercenaires, qui participent de la vie économique dont tout le monde tire parti… L’artiste raconte que, lorsqu’il entend, face à ses collages, des visiteurs dire « je suis trop sensible pour regarder ça », c’est précisément cela qu’il voudrait entamer, cette hyper-sensibilité qui justifie le confort de ne pas voir. Ce vernis de culture où se loge la complicité. Parce que dire « je sais que ça existe, je n’ai pas besoin de m’imposer la vision réelle » n’équivaut pas à ce que déclenche l’expérience de regarder vraiment, jusqu’à ne plus être le même. Mais qui va jusque-là par le truchement de l’art, aussi « conscient » soit-il ? N’est-ce pas de toute façon un terrain stérile de confrontation ? Les photos crues de ces victimes impunies, prises dans le flux anonyme d’Internet – et encore une fois, clichés portés autant par des énergies militantes de dénonciation que par des courants de fascination érotique (comme Bataille par la photo du supplice chinois) – sont mises en tension dans des collages. De grandes surfaces sont occupées par des tissus pixellisés, plastifiés, zone floue, sorte de tapisserie au motif géométrique, monotone et d’apparence organique gorgée d’humeurs frelatés, retenant non sans mal une avalanche marécageuse de sang bouillonnant ou coagulé, de larmes, de pus, de lymphe, d’organes pourris, liquéfiés. Comme écrit un journaliste de Libération, ces « pixels sont les sables mouvants du visible médiatisé », une « zone de non voir » comme on dirait une zone de non-droit, derrière laquelle se cache les forces qui modélisent ce que l’on peut ou ne pas voir. À d’autres nivaux des compositions, des bouts de mannequin, des silhouettes de corps incarnant les critères du désirable, paradent comme si de rien n’était, comme arpentant les estrades d’une réalité supérieure, intouchables, avec ici et là des objets de mode immobiles dans l’aura de leur futilité suprême. Leur attrait fétichiste encore excité de paraître non loin des preuves insoutenables du carnage, selon les courants souterrains d’une esthétique très baudelairienne (somme toute) de la beauté vaine éclose sur la charogne putride.

Gisant dans l’alcôve de l’hôtel, gavé par l’horizon monotone et sans fin du papier peint, déambulant en somnambule dans les entrelacs de peintures gardées en mémoire et dont il suit les méandres, le fouillis floral et ornithologique de paradis perdu dont il subit de plus en plus l’effet narcotique (s’y loger ne plus en sortir, dormir). Dans cette évocation de forêt vierge, ponctuellement, par accident, il traverse les traces d’amours fusionnels comme des nuages de poudre en suspension, il surprend les visages de lectrices anonymes qu’il désire enfermer comme des lotus dans le calice de ses mains, il aperçoit des lointains de peau satinée. Il imagine à partir de ses vécus enfouis des détails obscènes cachés sous les feuilles et les plumes, et qu’il peut réanimer sans peine, rien qu’en glissant entre les dessins de la tapisserie, il s’abîme dans un sommeil plus profond, le corps alourdi, répandu, troué, décomposé, espérant ne plus se réveiller, en rester là, en pleine dissociation (qui, provisoirement, lui semble avantageuse). Engourdi, il se vide, ses pensées refluent et se fixent, bulles ankylosées aussi, sur des images ramenées du jardin, il y a quelques jours, de la neige fondue et gelée sur quelques choux, verts ou rouges, les derniers de la récolte. Contemplation crépusculaire.   Pierre Hemptinne
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