Corps laineux, clito et pages-miroirs

Fil narratif tissant : souvenirs d’œuvres de Caroline Achaintre – Catherine Malabou, Le plaisir effacé. Clitoris et pensée, Rivages 2020 – gelée de coing – Ola Tokarczuk, Sur les ossements des morts, Libretto 2020 – Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001 – Œuvres de Joao Freitas, Marc Bluchy, Serena Fineschi, Elise Peroi, Roger Remacle…

Le vieil ordinateur a bien voulu, encore une fois, s’allumer, malgré son obsolescence avancée. Vrombissant, chauffant. Dans la fraîche clarté laiteuse et cristalline du printemps que forent les trajectoires précoces et erratiques de bourdons, il y parcourt les milliers de photos prises « face aux œuvres » au cours des trente dernières années. Son attention est flottante, autant balayant le paysage que butinant les images qui défilent, dans un sens puis dans l’autre, lentement ou en accéléré, à la manière dont on cherche des indices de « quelque chose » dans un ensemble de prises de vues qui pourraient avoir capté, de façon fortuite, des informations sur « ce qui s’est passé ». La plupart du temps, il est devenu incapable d’attribuer les œuvres photographiées à des noms d’artistes. Tout s’est transformé en motifs abstraits. Mais il reconnaît, parfois après un effort de mémoire conséquent, que toutes ces images renvoient à des expériences esthétiques qu’il a réellement vécues et lui tapissent l’intérieur. Humus. Dans le déroulé automatique – un peu machinal, lié au moment de la journée où l’organisme peine à se réveiller pour de bon, à rassembler ses esprits et, avec l’âge, chaque jour il lui devient difficile de revenir entier à l’état de veille, chaque fois, un petit bout est abandonnée à la nuit, à la petite mort -, un certain motif hirsute, sauvage, retient peu à peu son attention. Des créations qu’il a croisées plusieurs fois, à plusieurs années d’intervalles, en des géographies différentes, Montpellier, Paris, Bruxelles – le logiciel archive les photos avec dates et localisations et lui rappelle ainsi ces multiples occurrences  – mais évoquant tout autant des formes croisées en-dehors du monde de l’art, dans les champs avec ses pailles, ses foins et ses épouvantails, dans les forêts habitées de silhouettes suggestives, dans les fièvres amoureuses, charnelles et spirituelles. 

Des ruissellements de laine, à même les murs de la galerie, presque incongrus, presque insurrections contre l’espace rituel mondain de l’art contemporain, un affleurement de peaux et pilosités sauvages emmêlées, comme un clapotement d’eau d’écume et algues dans certains trous de roche, lors des marées montantes. Cela ressemble aussi à des trophées, des fourrures non identifiées, dont il est impossible d’identifier l’appartenance à un corps, à une espèce, à un vivant, et pourtant là, manifestant la force de silhouettes animales. De ces ombres que l’on voit courir au loin entre les arbres, au clair de lune, qui font frémir, « ais-je bien vu ? ». Des dépouilles d’abominables et sympathiques créatures des cavernes, d’ermites des bois profonds. Défroques étalées au mur, comme dans cuir et fourrures dans un atelier de tanneur, toujours animées des êtres qui s’en couvraient pour, semblables à nous, mais dans des cosmologies parallèles, continuer à danser autour de grands feux inextinguibles, au fond de clairières inatteignables, leurs ombres continuant à tourner furtivement dans nos imaginaires. De vastes encoignures de mousses et lichens, des flaques d’émulsions végétales et minérales. Des traits, des découpes, des trous laissent deviner, tapies dans les touffes, l’existence d’un visage, une identité qui observe d’entre les fils et les touffes. De la même manière que les arbres, les branches, les roches, les talus s’animent, certaines heures, de traits anthropomorphes. Cela évoque les tapis épais de ses lointaines maisons de famille où il jouait, se roulait, trouvant enfouis parmi les motifs géométriques des portes dérobées vers des mondes où s’échapper, se soustraire au réel, disparaître du contrôle des adultes, sol mousseux où il enfouissait le visage. Cela convoque ensuite, par rebonds, les souvenirs des manières dont se lover, s’enrouler, se disperser entre les bras de son amante, contre sa nudité, se frotter de toutes parts à ses formes fermes et liquides, là et l’emportant ailleurs – le décentrant -, se dérobant et le dérobant à son réel, non pas pour la stricte excitation corporelle, frontière soudaine érigée aux limites extrêmes de son corps avec la possibilité de migrer en d’autres entités, mais parce que le principe vivant de cette femme – son métabolisme, le fait qu’elle était ce brassage de tout ce qui entretenait son souffle de vie, ses interdépendances hétérogènes très riches – engendrait sans discontinuer un imaginaire de métamorphoses dynamiques entre animaux, humains, plantes, cailloux, terre, objets, traces accumulées de la vie sur terre, via ce qu’en saisissent l’oralité sans début ni fin, les encyclopédies et leurs stratégies narratives systématiques, les livres de contes au fil des siècles. Un imaginaire qu’elle racontait, dessinait, écrivait, exportait en lui. Son corps laineux aussi, lianes de cheveux sans racines ni pointes, ondes souples du milieu, filant, vif argent et serpents, sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, recouvrant l’abîme brillant où il souhaitait choir, vers l’inconnu précédé des broussailles entretenues des aisselles et du bas-ventre, rases et drues, florales animales. Les vastes sculptures tissées, à la fois très élaborée et très sommaires, évidentes et fuyantes, fortes et inconsistantes, fabriquées autant que trouvées, lui parlent comme autant de doudous dont s’envelopper pour sentir palpiter tout ce qui échappe, rassembler le poids de l’épars, la force de l’enfoui. Ce qui file. A tel point que dans ces anatomies laineuses – quand il s’en approche, il voit plus qu’une profondeur turbulente de crinière – il renoue avec le point de surprise originaire – en plus diffus, « laineux » précisément – quand, au plus près de «l’origine du monde » que lui révélait sa première amoureuse à la manière d’un livre inépuisable, conditionné par des siècles de discours masculins sur le manque et l’absence caractérisant le sexe féminin, il était, en quelque sorte surpris par la consistance ramifiée, complexe, déroutante, pleine de personnalité charnelle, pas du tout un trou standard ! Un entrejambe paysage plutôt que troué, comme l’écrivit lamentablement un fameux philosophe existentiel, un paysage infini où, si il y a manque et absence, c’est de ne pas correspondre aux description et assignations patriarcales, culture et tradition qui empêchèrent la pensée du plaisir, et les cheminements y conduisant, de seulement prendre en compte la jouissance féminine et ce qu’elle déclenche comme pensée de soi et d’autres, se trouvant alors face à cette étendue s’imaginant que devait s’y produire un désir en miroir du sien et sentant, immédiatement, que quelque chose clochait, sans pouvoir discerner de quoi il retournait (sans « être équipé pour » dirait-on de façon pédante, mais intéressante). De manière non voulue, inconsciente, se trouvant l’héritier d’un savoir sur le sexe et le plaisir ayant occulté les liaisons entre organes sexuels féminins, capacités cognitives et production du symbolique, savoir incorporé à son insu, incluant les mécanismes et stéréotypes qui servent à nier chez la femme la possibilité d’une identité spécifique du plaisir, déterminé par ses expériences et ses organes. Jean-Paul Sartre, évoqué par Catherine Malabou dans son ouvrage « Le plaisir effacé. Clitoris et pensée » : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante : c’est un appel d’être, comme d’ailleurs tous les trous, affirme Sartre ; en soi la femme appelle une chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d’être par pénétration et dilution. Et inversement la femme sent sa condition comme un appel, précisément parce qu’elle est « trouée ». » Et puis Lacan, noyant le poisson dans son phallus, et donnant ses consignes à Dolto chargée de s’exprimer, lors d’un congrès psy,  sur la sexualité féminine : « Pas de deuxième sexe, pas de parole spécifiquement féminine, rien à dire du clitoris et du vagin, suprématie du phallus : tel est le carcan dans lequel, d’emblée, Dolto est prises. » (p.58)) Discours masculin dont les cellules se propagent spontanément dans tous les organismes mâles, programmés dès lors à reproduire ces affabulations dans leur métabolisme et perpétuer les privilèges d’une position avantageuse.

Les vastes masques pubiens, à la fois informes et individualisés (ils portent tous un prénom), tantôt bienveillants, tantôt inquiétants, moquent en un carnaval goguenard tous les préjugés et théories brutales conduisant à croire et faire croire que : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante ». Ces choses bien fournies, denses, consistantes, avec leur part indéfinissable et incurablement énigmatique, se réapproprient l’obscène et la béance. 

Cela mais aussi, au-delà, ces silhouettes laineuses, résurgentes, sorcières ruisselantes, parures de deuil dont se couvrir pour rejoindre ses morts, que peigne le chagrin définitif avec certaine grâce, voire un réconfort paradoxal, du genre que l’on peut éprouver, lors de certaines funérailles du fait des mouvements et déplacements, autour de la tombe, de ce qui frémit à la surface du groupe (à peine, juste là, groggy) rassemblé pour l’ultime adieu, pareil à une brise ridant une eau d’étang, recueillant ce qui ne s’éteindra pas du défunt, le dernier souffle continuant à inspirer et à vivre dans ceux et celles qui l’aimaient. Ainsi ce qu’il relut, le soir où il apprit la mort de Philippe Jaccottet, une description de l’enterrement du poète André du Bouchet à Truinas, dans une « absence totale de cérémonial », ce qui, écrit-il, fait « même apparaître du désordre, du désarroi, un sorte de gaucherie devant la mort. » Quelque chose de « sauvage » en définissant ainsi le sauvage : «ce qui est tout au fond, le sans apprêt, l’assise retrouvée, le sol sur lequel on ne vacille pas ». Il se souvint que, ce soir-là, le peu de temps entre les retrouvailles avec les créatures de Caroline Achaintre et la relecture de ce passage de Jaccottet suscita et cristallisa un jeu de correspondances très denses, cruciales.C’est bien ce sauvage là qu’il sentait tapi dans les esprits laineux l’invitant à se laisser désarmer, s’abandonner aux plaisirs cachés, à rebrousse-poil, du désordre, du désarroi, de la gaucherie. Cette gaucherie propre aux rêvasseries enfantines sur tapis. Il se souvient qu’aux funérailles de son père, elles-aussi sans cérémonial dans le cimetière villageois, sans pierre tombale spécifiquement assignée, dans l’effort pour ne pas désespérer et rester digne de celui qui croyait avant tout au vivant, grâce aux échanges informels avec les proches et à l’intensité des souvenirs heureux qui remontait dans les larmes, il avait aussi exactement ressenti ceci, comme un dernier don du défunt : « Tout était avivé, ce matin-là : la sensation de la réalité du monde, de la merveilleuse réalité du monde dans un moment de rencontre des contraires ; et le sentiment de la chaleur humaine, d’une, oui, je le répète , d’une « noblesse d’âme » qui rayonnait dedans et dehors, sous le ciel de neige comme sous le toit de la maison. » Ce sentiment d’un réel éclairé et avivé, préparé par un « ballet » silencieux et informel autour du cercueil, reliant la couleur du ciel, un bout de nature, les corps en présence, leur côté « interdit », ces mouvements spécifiques des humains au cimetière, les pas alentis et précautionneux, le besoin de sentir ce qui relie toutes ces présences. « Le froid, la boue, les rochers éboulés, le verger en fleurs ; mais aussi ces deux chevaux couleur de bois, immobiles ; et les gens qui marchaient là, et ce sentiment naïf qu’ils étaient tous des amis, ou auraient dû l’être, à cause d’une aimantation commune qui les orientait vers la fosse, et vers la maison. Et cet autre sentiment, en moi du moins, encore plus étrange, qu’il n’y avait pas de vide, pas d’absence, que le cercueil seul était vide, en quelque sorte. Je vais même risquer ceci qu’il n’y avait pas exactement de tristesse, en moi du moins ; une émotion à la fois très calme et très intense, mais pas de déchirement, pas de révolte. (Je suis bien obligé de dire, comme j’ai toujours essayé de le faire, ce que moi j’ai ressenti : rien d’autre.) » (p.1297)

Les images défilent toujours sur l’ordinateur, aléatoirement. L’appétit s’est déclaré – signe que tout son organisme est enfin pleinement revenu à l’état de veille -, il s’est tranché une épaisse tartine et a déniché au fond d’un frigo, un ultime pot de gelée, mordorée, souvenir d’un arbre totem de son ancien jardin, quitté depuis. Sans doute le nouveau propriétaire l’a-t-il abattu pour ranger plus de voitures. Pincement au cœur. C’est un gros bocal rempli d’ambre souple. Il s’étonne de la découvrir aussi bien conservée, intacte, jeune, évoquant une part échappée de lui-même et transformée en une substance immortelle, immatérielle. Sa couleur, sa luminosité mélancolique, ses parfums discrets et subtils conservent le temps long des échanges avec l’arbre, au long des cycles saisonniers, la contemplation des bourgeons, feuilles, fleurs, esquisses de fruits, coings lourds, peaux jaunes et duveteuses, les tailles, le ramassage des feuilles mortes ; la première apparition d’un cognassier, dans son enfance, superbe, immense, cachant le mystère des fruits parfaits et incomestibles au fond d’un verger abandonné, sauvage ; l’explication venue bien plus tard en lisant la description de l’arbre fleuri dans la posée de Jaccottet ; le film de Victor Erice, El Sol Del Membrillo, l’achat et la plantation de « son » cognassier , sa croissance ; la préparation annuelle de la gelée, fruits découpés, marmite, cuisson, macération, les mains pressant le linge d’où suinte le jus, la pulpe récoltée pour la pâte de fruits, la cuillère en bois creusant un vortex dans le liquide où fond le sucre, les fumigations lors de l’ébullition agitant d’innombrables besoins inassouvis de quiétudes odorantes, la louche pour remplir les bocaux ébouillantés, la joie quand la gelée tombée sur le plan de travail « prend » instantanément… La liste de ce qu’évoquent l’arôme et la couleur de la gelée pourrait être interminable, à la manière des descriptions de territoire selon l’approche de Bruno Latour. Tous ces gestes répétés au fil des ans, chaque automne, toutes les images et sensations accompagnant ce temps des confitures de coings, pris dans l’ambre redécouverte. Plus exactement, quelque chose hors du temps, le « penser à rien » que rendaient possible la compagnie de l’arbre (et ses visiteurs réguliers, les oiseaux, les insectes, les parasites), la transformation des fruits immangeables en nectar à tartiner grâce aux gestes jamais assurés, endossés maladroitement, imitant manières de faire observées quand sa mère s’activait aux fourneaux, sa grand-mère ou sa tante…L’ambre matérialise dans le bocal tous ces « hors du temps », moments d’échappatoires, apnée de l’imaginaire, immersion en un vide régénérateur immanent, substantifique moelle de sa vie intérieure. « Pour les gens de mon âge, les lieux qu’ils ont aimé, auxquels ils ont appartenu, n’existent plus. Les endroits préférés de leur enfance et de leur jeunesse, les villages où ils passaient leurs vacances, les parcs aux bancs inconfortables où fleurissaient leurs premières amours, les villes d’antan, les cafés, les maisons… Tout cela n’existe plus. (…) Je n’ai plus d’endroit où retourner. » (O.Tokarcyuk, « Sur les ossements des morts ») D’où le replis sur sa terrasse-radeau surfant sur la canopée de ses vies car, enfin, ce n’est jamais « une » vie, c’est d’emblée un flux de vies multiples dont soi-même on se trouve être un brin.

Tandis qu’il mord dans le pain couvert de gelée et trempé dans le café, il revient à ses pensées matinales et se dit qu’une des sensations décrites par Jaccottet dans cette scène d’enterrement, n’a cessé de l’accompagner, de vibrer au coin de toutes ses sensations, depuis au moins la réelle découverte de la mort. Moment difficile à dater. Il s’agit du « sentiment d’un réel éclairé et avivé, préparé par un « ballet » silencieux et informel » que le poète situe entre les personnes rassemblées près de la tombe, mais qu’il peut transposer entre lui et les choses environnantes, proches, son présent et les images du passé, sa chair et celle des absentes. Une légère palpitation constante correspondant aux flux du sablier, dans un sens, dans un autre, ses pensées obsessionnelles, les idées et traces sans cesse remuées, auscultées, questionnées, toujours plus vivaces. Avec toujours le sentiment de la perte, d’être en train de creuser la séparation entre lui et ce qu’il aime, d’un deuil s’exprimant dans les gestes les plus ténus, ordinaires. A quoi ça tient ? A quoi je tiens encore ? Cela le conduit à affectionner un genre d’oeuvres qui lui parlent de ça, qui lui montrent la réalité de ses tissus sensibles, intérieurs, où s’échangent et s’agrègent tout ce que charrie le vivant cellulaire qu’il est capable de capter et ce qui, de cet incorporé en lui, est transformé en chaire symbolique, matière première brute des idées, pensées, créations, rêves, croquis, poèmes à venir, dès lors en gestation indéfinie. Des tissus où toutes les traces exposent leur effritement, écaillement, mis en mémoire, en attendant d’être récupérées, fortuitement, et de resurgir dans une conversation, l’interprétation d’un songe ou d’une peinture, l’écriture d’une lettre, une réflexion distraite… Même quand la surface, macérée dans le vide, semble redevenue presque vierge, transparente. Tels les papiers récoltés et transformés de Joao Freitas, affiches, feuilles de journaux, enveloppes, emballages, linges altérés par la pluie, le soleil, les poussières. Ils ont leur histoire, leur consistance propre. Ils ont appartenus à d’autres personnes, gardent la trace des usages dont ils furent l’objet, de ce qui leur furent confié puis déçu et retiré, ont glissé dans les dimensions de l’inutile, voies de garages où s’amorcent les processus de décomposition. Puis, ils ont pris, comme des buvards l’influence des éléments, de la météo, du temps qui passe, des humeurs cosmologiques. Ils ont changé de teinte dans l’oubli, perdus leurs pigments, gagné des auréoles (discrètes, elles-aussi décolorées). Ils sont imprégnés d’une esthétique d’abandon et de « messages d’au-delà » sans origine ni destination. Revenus du néant, signes épars flottant après un naufrage inexplicable. Là. L’artiste les reprend, met en évidence les trames et dessins estompés qui s’y sont révélés (la part sensible de tout papier qui capte et réagit aux humeurs atmosphériques), gratte, déchire, découpe, ajoute l’un ou l’autre trait d’encre ou de crayon. Il s’y efface aussi, en quelque sorte, ses interventions presque imperceptibles, jeu avec l’invisible. Et ainsi, les « dégâts du temps » ont un jour commencé à se marquer à la surface de ses souvenirs. Il a d’abord paniqué. A présent, yeux mi-clos, il aspire à ce qu’intérieurement, la moindre archive de ce qu’il a traversé et vécu soit altérée de la sorte. Non pas détruite, mais devenue indéchiffrable. Il les ramassera en pensée à la manière de papiers emportés par le vent et trempés, maculés, séchés. Ce qui était consigné – mots, images, sons – n’y sera plus directement détectable. Mais toujours « ressentis » comme ces objets dans les rêves qui ne ressemblent à rien de connu et dont on sait pourtant de quoi ils parlent et qui se cache derrière l’indescriptible ainsi que le message qu’ils s’évertuent à nous faire passer. Mutiques et éloquents. Des feuillets couverts d’une granularité aux nuances infinies, des plus radieuses aux plus sombres et étouffantes, des plus solitaires aux plus envahies par toutes sortes d’autres existences. Il les examinerait comme on questionne les résidus oniriques. Sa vie n’aurait-elle été qu’un songe, n’en resterait-il qu’une accumulation d’impressions ne permettant pas de départager le réel de l’irréel ? Il jouerait avec ces tissus flottants comme cette artiste maniant avec art le métier à tisser, tramant les failles, les accidents, les oublis, les  résurgences, composant le sous-bois infini de la pensée. Il se dit qu’alors, il trouverait une paix substantielle, stable et durable. 

Pour se représenter le nouveau stade de sa situation biochimique et les échanges qui seraient désormais les siens avec tout ce qui l’entoure – ainsi qu’avec l’épaisseur insaisissable de son humus mémoriel -, il s’attarde aux photos retrouvées de feuilles blanches où Marc Buchy à « impressionné » – sculpté -, ses apprentissages d’une langue indigène en voie de disparition. Ne sera-t-il pas toujours occupé à cherche sa langue pour exprimer ce qu’il est, pour exister, mais de plus en plus proche de l’extinction, le seul à se comprendre  (à écrire la langue de son intimité)? Et encore ces autres pages-miroir où une jeune artiste, Serena Fineschi, a gravé des morsures. Mordre la page blanche, aura-t-il fait autre chose, pour marquer ces lisières vives quoique incertaines où « il peut arriver que s’entretissent le visible et l’invisible, les choses de la nature, les bêtes, les êtres humains, vivants et morts, et leurs paroles, anciennes ou nouvelles, ainsi que le chagrin et une espèce de joie. Alors, ayant frôlé du plus intime de soi, si fragile qu’on puisse être, si débile qu’on puisse devenir, quelque chose qui ressemble tant au plus intime du mystère de l’être, comment l’oublier, comment le taire ? » (Ph. Jaccottet) Mordre la page blanche – comme quelques fois on se griffe ou se mord, sous l’effet d’une émotion trop forte, marquant l’épiderme de dessins éphémères d’où le sang s’est retiré – -aura-t-il fait autre chose ?

Pierre Hemptinne

Brouillards et charpies dedans dehors

Fil fictionnel tissé à partir de : Anna Lowenhaupt Tsing, Friction. Délires et faux-semblants de la globalité. Les empêcheurs de penser en rond 2020 – Aurélie Vink, points sèches au Prix de la Gravure/centre de la gravure à La Louvière – Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie, L’Asymétrie 2020 – Tom Sachs, Rituals, galerie Thaddaeus Ropac – Abraham Cruzvillegas, Chantal Crousel – Christian Boltanski, Les linges, Marian Goodman – des rencontres avec le brouillard, des souvenirs

Il se relocalise sur la terrasse, après s’être dissout, dispersé de longues heures dans le brouillard glacé, tignasse argentée, pommettes cuisantes, doigts gourds. Il jette dans le brasero quelques poignées de pommes de pin, puisée à même la récolte de l’été entassée en pyramide. Puis du petit bois, quelques planches de palettes récupérées dans une décharge, qu’il scie à la main, une heure ou deux tous les jours (il y en a une avalanche derrière la maison). Enfin, des bûchettes. Les flammes hautes crépitent, lumière, chaleur. Il s’enveloppe d’un vieux plaid – souvenir de ces cafés où il s’installaient à l’extérieur en hiver pour passer au crible de leurs radars sensibles, sons, images, physionomies des passants et passantes – et retourne face au paysage, plutôt son absence, son engloutissement. Tout a disparu, silencieux, le moindre son étouffé par l’étoupe gazeuse. Un immense glacier bouche la vue, compacte et volatile. Il déferle lentement, stagne, reflue, reprend son flux. La température est proche de zéro, le brouillard givrant, de temps en temps, se déchire sur des végétations brillantes, livides et scintillantes, cadaféériques, graminées et ombellifères pétrifiées, serties de cristaux blancs électriques. Ce défilé laiteux le fascine, la matière même où, tant de fois il a souhaité se perdre, lentement, sans douleur, tout oublier, et qui ressemble tellement au blanc/silence ouateux qui le gagne peu à peu, à l’intérieur. Sans doute d’y avoir souvent été plongé au fil de sa vie, d’avoir pénétré de nombreux brouillards, métaphoriques ou météorologiques, de les avoir absorbé. Une fois, avec sa première petite amie, perdus en campagne, la voiture bloquée sur la route, dans un sarcophage compact de vapeur livide. Il était sorti, pour marcher à côté de la voiture, essayant de guider la conductrice roulant au pas. Une autre où il grimpait une petite route dans la forêt, arrivant au sommet, les bancs de brouillard se faisaient plus dense entre les troncs, mais les rayons de soleil traversaient encore les brumes. Puis, après le col, il bascula de l’autre côté dans une purée de pois tenace. Il ne reconnaissait plus les routes pourtant familières, désorienté, de plus en plus perdu. Il pédalait énergiquement, espérant qu’il s’agissait d’un phénomène local, mais au fil des minutes et des heures, la masse grise l’enfumait toujours plus, sans début ni fin. Il avait beau faire, ses muscles s’inhibaient face au mur aussi mouvant et fluide fût-il. Son haleine se fondait dans les volutes brumeuses qu’il inhalait ensuite dans l’effort et la concentration, bouche ouverte. Arrêté à un carrefour pour vérifier la direction à prendre, il constata que les verres de ses lunettes étaient couverts d’une fine pellicule de glace, ainsi que la chaîne, le dérailleur, le cadre, les freins, le guidon. Il repartit, excité, exalté et stressé sur son vélo désormais de carbone et cristal, vigilant au moindre bruit, la moindre ombre, tendu et heureux dans cet élément imprévu, extraordinaire, ne souhaitant finalement plus en sortir, faisant corps avec lui, poreux. 

A présent sur sa terrasse, il observe un tourbillon se former au sein des laitances aériennes, qui se dissipent quelques secondes, très localement, le temps de laisser voir le passage qu’il a cisaillé patiemment dans le roncier bordant la forêt. Il avait crû longtemps être le seul à avoir pratiqué un tel accès aux sous-bois. Mais au cours de ses nombreuses échappées sur les routes cévenoles, il avait reconnu de semblables trouées discrètes, manifestement pas le fait d’animaux, portant la trace de la main outillée, artisanalement, de l’humain. Et de fait, ils étaient nombreux à passer du temps dans la forêt, sans jamais se trouver face à face, juste des silhouettes furtives, chacune selon des cartographies particulières, individualisées (voire idiosyncrasiques, chaque cartographie correspondant au passage à l’acte de métabolismes spécifiques entre ces gens, leur manière de vivre, leurs environnements). Ils elles se déplaçaient pour ramasser du bois mort, chercher des champignons, récolter des plantes médicinales ou comestibles, remplir un bidon à une source cachée, ramasser des baies, rassembler un fagot de joncs à tisser, bourrer un sac de châtaignes, photographie la faune ou la flore. Il crût reconnaître une fois le cuistot d’une auberge de montagne qui distillait d’excellentes liqueurs, « avec l’eau du Rieutord, monsieur, ça se boit comme de l’eau ». 

Il avait aussi repéré d’étranges installations essaimées au long de sentes particulières (dues au passage répété, rituel, d’un même individu, frontières entre son intériorité singulière et l’organisme sylvestre). Des formes énigmatiques de lierre avaient attiré son attention, érigées aux abords de clairières, près de certains gués, aux croisements de sentiers embroussaillés. En les fouillant, il avait mis à jour, sous le tissage de lianes, un assemblage hétéroclite de matériaux  industriels périmés et naturels, le tout faisant signe. Par exemple un électroménager hors d’usage, une branche morte tailladée, quelques pierres, des écorces, des feuilles, parfois une dépouille animale, des parties de squelettes blanchies, les restes calcinés d’une couverture de bouquin. Il en compris l’origine en surprenant quelques fois, au loin, un forestier errer entre les troncsencombré soit d’une chaise de bureau branlante, une vieille télé crevée, de vieux bidons de produis industriels., un frigobox éraillé, un micro-ondes décarcassé. Rebuts dont il débarrassait son logis ou bien ordures ramassées au bord des routes, dans des décharges sauvages. Il vaquait comme si l’objet était une forme de compagnie à qui il faisait prendre l’air, cherchant l’endroit le plus propice pour le poser, l’installer. Une fois qu’il avait senti l’emplacement adéquat, il y déposait sa charge, s’installait dans l’herbe ou les feuilles mortes, se reposait, pique-niquait, puis disparaissait, laissant l’objet nu dans la forêt. Ce n’est que lors de ses passages suivants qu’il y agrégeait – superposition, juxtaposition, intrication –  d’autres éléments directement issus de la forêt, ramassés lors de ses promenades, transformant la chose simple en assemblée composite. Le processus complet pouvait s’étaler en semaines, en mois, voire en années. Lenteur. Tout récemment, il l’avait vu transbahuter un vieux broyeur de jardin, métallique, peinture jaune écaillée, vestige des années 90. Il l’avait installé en retrait d’un promontoire rocheux. Par étapes aléatoires, le déchet vécu sa mue en sculpture. Les trois pieds chromés ont été détachés pour dessiner un triangle à même le terreau. Au centre, une petite colonne de pierres sèches ramenées de la rivière (une ou deux pierres à la fois, de temps en temps), puis de la terre ramassée aux alentours sous les feuilles, apportée là à mains nues. Sur ce piédestal bancal, le corps du broyeur (avec encore un bout de câble électrique, fiché dans la prise, pendant comme une queue animale). Dans l’embouchure de l’appareil, un faisceau de fines perches coupées dans les taillis. Et au pied, quelques pousses de lierre sauvage transplantées et de haricots grimpants. Manifestement, cet habitant perpétuait cette activité depuis des années, transformant naturellement la forêt en exposition de land art spontané, chaque pièce pouvant être éloignée l’une de l’autre de nombreux kilomètres, rendant difficile d’établir un lien entre elles (d’autant que la végétation les rendait peu à peu invisibles). L’élucidation du mystère des formes bizarres, cachées par le lierre, s’effectua sur un temps long, par petites touches et succession de hasards. Cela lui rappelait le travail de certains artistes interprétant et détournant le principe du totem, comme Tom Sachs dont il avait vu Rituals, en galerie, en pleine pandémie. Dans le brouillard généré par la gestion politique du Covid-19, ces balises rituelles, revisitant l’histoire de nos aliénations à travers certains objets emblématiques du quotidien domestique, permettant ainsi de s’en désenvoûter, aidaient à prier pour un « après » meilleur (sans illusion). Dans l’espace blanc, les totems ressemblaient aux ex voto d’une chapelle ardente. Un, surtout, s’est gravé en lui, avec, posée sur un socle ouvragé de contreplaqué – où l’on verrait bien briller le genre de coupe kitsch qui célèbre les victoires de compétitions farfelues, de kermesse -, une manne à linge typique, évoquant le travail non-rémunéré de la femme, mais tout autant suggérant la nasse sexuelle femelle qu’une antenne parabolique captant les phéromones du cosmos, image ambivalente de force et d’assujettissement. Pour l’artiste, « le panier à linge devient le symbole de la zone grise entre le public et le privé que l’on peut observer dans les laveries automatiques, où les rituels banals mais intimes de la vie quotidienne sont exécutés dans un espace partagé devenu intrinsèque au paysage culturel de la ville », un objet-satellite par lequel des vécus, des valeurs matérielles et symboliques sont transvasées d’un monde à l’autre, via notamment la fonction industrielle, automatisée, d’entretien du linge (les communs du lavoir). 

Quand il décida d’en savoir un peu plus sur ce personnage qui récupérait les déchets consuméristes balancés dans la nature et les transformait en sculptures parties prenantes du paysage social-naturel, il pratiqua l’affût comme quand on souhaite installer une certaine familiarité avec un animal isolé ou un groupe (une famille sanglier). Il arriva qu’il croise le bonhomme sur un chemin, qu’il l’aperçoive au marché ou au bistrot et qu’ils s’échangent l’amorce d’un vague signe de reconnaissance. Peut-être finiraient-ils par faire œuvre commune ? L’observer transporter les objets trouvés lui rappelaient aussi la pratique d’un autre artiste, il mit du temps à en retrouver la trace dans ses archives désordonnées, Abraham Cruzvillegas. Il avait vu de lui, en galerie toujours, d’étranges sculptures à la limite de l’inconsistance – de cette inconsistance qui consiste, comme aurait pu dire B. Stiegler -, plutôt des mobiles déséquilibrés, bancals. Lui aussi travaillait à partir de « restes », d’ustensiles inutilisables, dépareillés, mais ramassés sur les trottoirs de la ville. Son but était d’assembler les matériaux rassemblés en structures pouvant s’arrimer à son corps et permettant de porter quelque chose. Ainsi harnaché, il entendait transposer le principe des lointaines processions, où l’on promène la représentation d’un dieu ou d’une sainte, au niveau de sa cartographie imaginaire autant qu’usuelle, géographie de ses habitudes déambulatoires. « Réalisées à partir de matériaux et d’objets prélevés dans la ville et collectés çà et là (petit mobilier, tasseaux et planches de bois, tiges métalliques, cordes, pierres, clavier d’ordinateur), elles sont toutes structurées dans le but d’être portées et de contenir quelque chose. En effet, leur architecture comprend une plateforme ou un panier, un dossier, des sangles. Partant des propositions scientifiques sur les techniques de transport du Seigneur de Las Limas employées par les Olmèques et la fonction symbolique de cette circulation, Abraham Cruzvillegas termine la réalisation de ses sculptures par une double action : arrimées à son corps, il se déplace avec chacune d’elles entre la galerie et un lieu qui compte dans sa vie quotidienne (l’École des Beaux-Arts où il enseigne, son domicile, entre autres). Ramenées à la galerie, elles signent la fin d’une série de performances au cours desquelles l’artiste s’est entièrement rendu attentif à sa rencontre fortuite avec des fragments prélevés dans l’espace urbain. La réalisation de ces sculptures traduit en partie une quête de compréhension du corps comme outil. Par leur manipulation et leur déplacement, il s’agirait d’éprouver physiquement la reproduction régulière de gestes. » (Texte galerie Chantal Crousel)

Le repérage d’autres passages par où s’écoulent, comme autant d’affluents, diverses subjectivités humaines vers les esprits de la forêt et, de fait, les nombreuses silhouettes anthropomorphes, affairées dans les bois, aussi furtives que les ombres animales – oiseaux, renards, blaireau, chevreuils – le confortaient dans la conviction qu’il n’y avait pas de séparation nette entre humain et extrahumain, nature et société. Le dualisme cartésien présentant la forêt comme séparée de l’homme, et vice versa, ne visait qu’à justifier l’exploitation capitaliste, sans vergogne, des ressources naturelles, épuisant les barrières partagées, réduisant la distance entre corporéités humaines et univers viral sauvage à peau de chagrin. Il y a belle lurette, l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing, lui avait appris que la forêt est aussi sociale. « Par paysage, j’entends la configuration d’humains et de non-humains dans un territoire. Je me réfère ici aux pratiques matérielles aussi bien qu’aux pratiques de représentation qui fabriquent et entretiennent le paysage. Un paysage est à la fois « social » (créé en relation à des projets humains) et « naturel » (hors du contrôle humain ; peuplé d’espèces non humaines). L’importance que je donne au paysage social-naturel fait toute la différence entre mon analyse et celle de chercheurs qui parlent aussi de « paysage », mais pour faire référence soit à des conventions esthétiques, étudiées à l’écart de tout terrain particulier, soit à de purs arrangements physiques de choses, étudiées sans que l’on prête attention aux programmes sociaux et culturels. » (p.281) Et Jason W. Moore disant la même chose avec d’autres mots : « Il devient impossible de dire que la Nature extérieure est la limite de la civilisation – pour la très bonne raison que de telles limites sont coproduites par les humains au sein de la nature comme un tout. La nature est coproduite. Le capitalisme est coproduit. Les limites sont coproduites. » (p.320) Pour se représenter la manière dont il se fondait dans « le paysage social-naturel », ou comment tous ses organes, individuellement et collectivement, participaient à la « coproduction des limites entre Nature extérieure et civilisation », il aimait renvoyer aux pointes sèches d’Aurélie Vink. D’étranges ombres portées de dentelles organiques. Comme de découvrir des empreintes de soi où se mêleraient de « l’autre », des matières et des intangibles étrangers. Des fragments d’extériorisations d’intime, suspendues dans le vide. Un mélange de métastases biochimiques et spirituelles, animales, minérales, végétales, humaines, concrétions microbiennes, virales, à l’intersection de tous les vivants. Des images instables, mobiles, jamais fixées, d’une fois à l’autre la configuration métastatique variant, laissant entrevoir des agencements évolutifs, polyphoniques. Configurations fragiles et diaprées, géométries perforées et poreuses, faites d’une part des décompositions, évanouissements des formes et, d’autre part, des émergences de premières cellules de quelque chose qui va renaître. Paysages où reliefs, dépressions, sécheresses et fertilités correspondent aux zones de mémoires inertes, calcifiées, qui s’estompent et, par ailleurs, fourmillement d’autres mémoires vives, jeunes ou réveillés par des accidents contextuels, se métamorphosant, alchimie. (Il conserve ces gravures dans une grande farde, parmi d’autres images d’autres artistes qui lui ont paru tendre un miroir vers l’organisation de son imaginaire, le papier a un peu jauni, un peu gondolé, il les regarde souvent, pour ressaisir un fil lointain de sa pensée, des pensées comme des fils de la vierge, perdues dans les temps, il ne renoue rien, les regarde sans plus en une plénitude inexpressive, résultat d’une longue coexistence avec ces images, d’un effet miroir entre ce qu’il regarde et se sent être, il se dit qu’elles figurent un état précis à un moment X de ses circuits électro-neurologiques.)

Blottis sous abris, il regarde défiler le glacier de brouillard, au ras des parois de la vallée, éraflant gommant la rambarde de sa terrasse. Il glisse une main (oh, comme elle ressemble à celle de son grand-père maternelle, tavelée, telle qu’elle l’étonnait, enfant, déjà marquée par le futur Parkinson) dans le flux blafard, masse gazeuse de plis, de volutes, de mèches, de spirales celtiques, de fleur de lys, roses des sables, remontant de la vallée vers les sommets, mais sans cesse agitée de mouvements involués, retors, contradictoires, reflux somnambules en tous sens, brassant les dessins figuratifs puis les renvoyant à l’état de fantôme. A l’instar de ces troupeaux de corps que représentent certaines toiles, en route inexorable vers les enfers tout en cherchant désespérément le contre-courant. Il ne distingue plus la main au bout du bras, dissoute dans l’onde, il bouge ses doigts, invisibles, il lui semble qu’ils tâtonnent, palpent des formes en lui, des idées, des souvenirs, cherchent à les identifier. Il voit, dans le brouillard, certaines lointaines dans la masse, d’autres à la surface, surgir des rosaces stylisées qui s’évanouissent ensuite, vont se reformer ailleurs, des étoilements de tissu que la main imprime au drap en l’agrippant, le froissant, retrouvant les gestes avec lesquels on voudrait le réduire en charpie, de douleur ou de plaisir. Il voit défiler alors tous les draps plissés des chambres d’hôtels qu’ils quittaient après une nuit d’amour, ou même pas, quelques heures, une après-midi : ils se recueillaient rapidement, béats et fatigués, devant le lit défait, empreinte de leurs étreintes, figée comme le suaire recouvrant un instant magique mais avalé, digéré, appartenant déjà au passé. 

Tout ça, d’un coup, face aux Linges de Christian Boltanski, un 4 février 2021. Des chariots chargés de montagnes de draps froissés, des tas de linceuls chiffonnés. Il se souvient des chariots de linges sales qu’il remplissait et poussait dans les couloirs de la résidence pour personnes âgées où il travailla quelques mois, passant de chambre en chambre pour refaire les lits. Il se rappelle en tremblant le drap immaculé et très calme sur le gisant paternel. Il songe immédiatement à toutes les morts violentes de la pandémie étalées dans l’actualité, au jour le jour. Fins agitées, entubées, asphyxiées, griffant le néant, cherchant un peu de blanc, de vierge.  Fins individuelles victimes aussi d’un devenir collectif du manque de soin néolibéral, victimes d’un néomanagement hospitalier. Et par là, image de ce qui nous attend. Voilà ce qu’il en reste, leur ultime enveloppe, juste un drap qui en a moulé les tourments, et tous les draps brassés ensemble, réunis comme en fosses communes, sarcophages de chiffons. Charpies communes. Les amoncellement de linges déchirés, emmêlés, dessinent aussi de loin des sortes de frises florales, évoquent des formes d’énormes chrysalides, en attente dans la galerie-morgue. Y aurait-il une rédemption possible ? Ces fouillis de vies inertes attendent-ils une autopsie ? Sur les murs des photos furtives de disparus sont projetées. Sans jamais avoir le temps d’identifier de qui ou de quoi il s’agit. Des esprits. Ils convoquent tous les esprits qui nous hantent, qui nous manquent, des plus proches, des plus intimes aux plus « publics », personnalités dont il nous semblerait que la créativité nous aideraient bien à trouver des solutions, à tirer l’intelligence collective vers le haut. Ces chariots de charpies communes attendent le recyclage. Ils sont aussi la preuve d’une scandaleuse capitalisation de la mort, d’une industrialisation de la mort, depuis les camps, les génocides organisés, le sabotage des soins de santé qui transforment la moindre zoonose en carnage incontrôlable. Ces tombereaux débordant de vies défaites, dépersonnalisées, semblent aussi attendre d’être pesés : que vaut leur chargement ? Quel gain, quel perte pour le système global ?  Alors, en guise d’oraison funèbre, il a envie de recopier et de lire cet extrait du livre de Jason W. Moore, « Le capitalisme dans la toile de la vie » : Le capitalisme, comme projet, vise à créer un monde à l’image du capital, dans lequel tous les éléments de la nature humaine et extrahumaine sont effectivement interchangeables. Dans le fantasme de l’économie néoclassique, chaque « facteur » (argent, terre, ressources) peut être substitué avec un autre : les éléments de la production peuvent être déplacés facilement et sans peine à travers l’espace mondial. Cet effort pour créer un monde à l’image du captal constitue le projet de mise en conformité du capitalisme, par lequel le capital cherche à contraindre le reste du monde à correspondre à son désir d’un univers « d’équivalence économique ». mais bien sûr, le monde – les natures extrahumaines de toutes sortes, mais aussi les classes (re) productrices – ne veut pas d’une planète où l’équivalence capitaliste régnerait en maître. A un certain point, toute vie se rebelle, de la ferme à l’usine, contre la clé de voûte, valeur et monoculture, de la modernité. Personne, aucun être vivant ne souhaite faire la même chose toute la journée, tous les jours. Par conséquent, les luttes qui portent sur le rapport entre les humains et le reste de la nature sont nécessairement des luttes de classe (mais pas seulement des luttes de classe). La lutte contre l’emprise de la marchandisation est, tout d’abord, un conflit entre des visions opposées de la vie et du travail. Les natures extrahumaines résistent, elles aussi, aux sinistres contraintes de l’équivalence économique : les mauvaises herbes résistantes aux pesticides font obstacle à l’agriculture génétiquement modifiée ; les animaux résistent aux rôles qui leur sont assignés entant qu’objets et forces productives. Ainsi, le projet de mise en conformité du capitalisme fait face à toutes sortes de résistances et de positions antagoniques et combatives, ce qui débouche sur la création d’un processus historique contradictoire. » (p.284)  

Les soubresauts d’agonie moulés dans les montagnes de linges de Boltanski exhalent cet esprit diffus, épars, non organisé, derniers souffles d’ultimes rebellions contre ce que le capitalisme réserve comme fin aux vies qu’il exténue. 

Pierre Hemptinne

Des paradis perdus à la nappe de sang

Fil narratif à partir de : « Paradis perdus » au Musée des Beaux-Arts de Tournai – Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, L’olivier 2020 – Olga Tokarczuk, Les livres de Jacob, Les Pérégrins – Juan José Saer, Les Nuages, Le tripode – une pandémie, des souvenirs, une promenade/parcours d’artistes à Quevaucamp…

Appuyé à la balustrade, la fraîcheur brumeuse de la nuit se dissipant, l’azur idéal diluant les laitances atmosphériques, la luminosité gris souris se transcendant peu à peu en teinte radieuse, il hume tout ça , enveloppé de couvertures, près des cendres du brasero qui tiédissent, compagnon de toute une nuit alternant veille et somnolence, trous noirs et rêves agités, silence de tombe et cris ou glapissements déchirants d’animaux nocturnes, vide abyssal et coups d’œil brefs à la voûte étoilée. Parfois encore une fumerole, le fumet des braises, dont des traces rejoignent et se fondent dans les fumigations blanchâtres qui montent de la vallée. Son regard surplombant erre dans les bordures herbeuses de la route, dans les pieds broussailleux et mousseux qui ourlent la forêt encerclant la maison de toute part, dans les rocailles qui délimitent le jardinet. Il détecte les formes de champignons, camouflés, absents hier. Irruptions fraîches . Quand il en a repéré une ou deux, d’autres apparaissent, groupés, constellations figées. Comme pour les étoiles dans le ciel nocturne. Il lève la tête, n’en voit d’abord qu’une, intense, jouant son rôle de première et peu à peu, les myriades clignotent. Il épie à la jumelle les colonies de sporophores, ces chapeaux éphémères, déjà altérés par le temps, les animaux, les intempéries, captant ombres et lumières, non pas avec un œil mycologique mais avec l’attention réservée à des œuvres exposées en galerie. Encore que le regard d’un mycologue prenne en compte aussi les dimensions esthétiques.

Depuis des semaines, ça y est, se creuse un manque au niveau du voir, une absence de formes et couleurs nouvelles à intégrer, venant agiter les traces déjà enregistrées, couche après couche, assurant aération et rajeunissement des tissus où il conserve tout ce qu’il a vu et qui compte (pour lui). Voilà plusieurs mois qu’il n’a pu aller au musée, découvrir des œuvres jamais vues ou revisiter certaines déjà présentes dans ses archives intimes. Une fois par mois, en effet, il descendait à vélo jusqu’à la bourgade la plus proche, bâtie de part et d’autre de la rivière dévalant des cimes cévenoles, juste avant les garrigues, laissait la bécane chez un marchand de vélo (mais qui diversifie ses activités, vend et répare motoculteurs, tronçonneuses, taille-haies…), empruntait un bus qui le conduisait à l’une ou l’autre grande ville, dotées de quelques musées dynamiques, anciens et modernes. Mais voilà, les choses ne s’arrangent guère et ces institutions sont toujours fermées, depuis des années, depuis la grande pandémie de 2020 suivies d’autres, régulières, scandant la vie confinée de la planète. Ouvriront-elles encore un jour, à présent qu’elles ont toutes migrer vers le virtuel, déployant des visites à distance, contribuant aux phases d’épanouissement totalitaire des technologiques numériques, devenant rouages exemplaires de l’empire numérique, l’aidant à prendre en mains l’imaginaire collectif. La technologie n’est-elle qu’une roue de secours transitoire ou la réalisation d’une mutation définitive, une force coloniale s’emparant des moindres ressources premières humaines ? Plus le temps passe, moins il devient permis de douter de la réponse. 

Des pans entiers de temps et d’espaces qui faisaient partie intégrale de sa vie active passée, physique et spirituelle et qui continuaient à cristalliser dans son histoire ressassée à chaque instant, ont sombré, arrachés, disparus de sa géo-organologie, rayés de la carte sociale, le privant peu à peu d’oxygène, enrayant le processus incessant de décomposition, recyclage, recomposition, exhumation fictionnelle  en quoi consiste la vie spirituelle.  « Les lieux où j’ai cherché, erré, souvent palpité n’existent plus », et qu’ils soient clos, vidés de leur mission, suffit à interrompre ou raréfier en tout cas l’alimentation des processus imaginaires qu’ils assuraient.  Ses visites aux musées les plus proches – y compris aux plus humbles consacrés à la mémoire locale, aux patrimoines naturels et aux traditions et artisanats disparus – n’étaient elles-mêmes qu’une subsistance de ses anciennes grandes vadrouilles à Paris. Il arrivait tôt et partait tard, il marchait sans cesse, reliant de ses pas, à la manière d’une constellation, une dizaine de galeries d’art où, de flânerie en flânerie, au fur et à mesure qu’il se familiarisait avec la ville, il avait « pris ses habitudes », points de repère. Sans oublier que chaque pérégrination lui réservait des surprises, de nouvelles adresses, de nouveaux détours. Il préférait, finalement, ces lieux aux musées, plus simples, plus directs, il pouvait entrer et sortir, butiner, ou pas, sans obstacle, sans rituel de ticket et de vestiaire, sans affluence, restant plus totalement dans ses propres rêveries, ces haltes s’intégrant plus organiquement au rythme de la balade urbaine. Il n’était, en aucun cas, mû par aucune  religion de l’art ou esprit spéculatif de collectionneur. Cela ne ressemblait pas plus à ce que l’on appelle « faire le tour de sa propriété », ici, propriété pouvant signifier un certain domaine de l’art qu’il aurait « marquer », et d’où il puiserait un certain confort, un renforcement de ses goûts et couleurs, une appartenance marquée à une culture légitime, ou à un combat pour légitimer certaines formes peu reconnues. Il aimait observer, regarder, de la même façon que les paysages quand il marchait en campagne ou pédalait en montagne. Il accordait autant d’attention aux protocoles, aux attitudes, aux comportements du personnel et des habitué-e-s, aux échanges téléphoniques captées parfois entre une galeriste et un artiste (il se souvient ainsi avoir été témoin d’une conversation avec Georg Baselitz) ou un ou une collectionneuse. Souvent, il ne savait pas ce qu’il voyait, « mais qu’est-ce que c’est ? », « d’où ça vient ? », était perdu, devait ramer pour raccrocher à quelque chose faisant sens pour lui. Après coup, il aimait quand ça le plongeait dans la perplexité, et que cette tonalité déteignait, enchantait ensuite sa manière de marcher dans les rues. C’est surtout alors que, à partir de la réaction en chaîne des sensations, peu à peu remontaient en lui des réminiscences, sa manière de recréer les œuvres en images mentales à lui  (sans quoi, sans cet intangible multiplié par autant d’individus les ayant incorporer, elles n’existent pas). Jamais, finalement, même après des années, il ne se sentait dans ses galeries comme chez lui, mais l’intimidation des premières fois avait disparu, une familiarité s’était installée. Ce qui l’intéressait dans ce qu’exhibaient et mettaient en scène ces « cubes blancs » était le travail de représentation effectué par des dizaines d’individus, au présent, convoquant des héritages, recyclant l’histoire de l’art, actualisant des images aux intersections des patrimoines imaginaires individuels et collectifs, apportant leurs visions singulières, réorganisant des esthétiques déjà en place, déplaçant des références. (la continuation évolutive de ce qui meut le champ artistique tel qu’étudié par Bourdieu, au fond). Il avait besoin de happer régulièrement de nouvelles images, récentes, inspirées de l’air du temps et donc des multiples manières dont « l’époque » le traversait, qui résonnaient avec celles enfouies et grouillant dans son cerveau, qui ranimaient des souvenirs, relançaient et soutenaient en permanence l’interprétation des formes constituant au fil des années, son musée intérieur. Outre qu’ainsi émergeait la possibilité d’une permanence symbolique depuis les premiers gestes artistiques humains jusqu’à lui et par là le situait dans une histoire, elles lui permettaient d’entretenir une relation active, toujours pleine de surprises, avec tout ce qu’on cerveau avait emmagasiné. Il se promenait de galerie en galerie un peu comme ces insolites chercheurs, sur la plage, dans certains champs, casqués, remuant juste au-dessus du sol, les antennes d’un détecteur de métaux. Chaque fois que ça vibrait, il s’arrêtait, tombait en arrêt, scrutait, enregistrait des traces, prenait des notes et quelques photos. A l’aveugle, à l’instinct, il organisait ses outils de rétention. C’est grâce à ces stimulants extérieurs que se révélaient, de façon imprévisible, des bribes insolites ou des pans entiers de sa mémoire qui, sans ça, resteraient à jamais inaccessibles, ne reviendraient jamais à la surface, le vouant alors à une vie intérieure beaucoup plus inerte, stable et plane. Ce n’était rien d’autre que des matériaux réactifs, des outils pour fouiller ce qui était enfoui en lui. Il fallait que ce soit le témoignage d’une créativité polymorphe et « en train de se faire », pour être touché par la sensation que tout cela travaillait sans cesse, que l’héritage des arts étaient sans cesse en train de se  transformer, sans règles préétablies, passant d’un individu à un autre, à travers les âges et les modes, filiations étroites ou larges, flux de réminiscences ininterrompus. C’était cela, ce mode d’expérience esthétique, labile, cosmique, qui le conduisait à contester la légitimité de « propriété » des œuvres et le principe des droits d’auteur – postulant donc cette fiction ou supercherie d’un auteur-autrice unique aux choses. (De façon plus macro, il s’opposait aux principes de la propriété intellectuelle érigée comme essence du capitalisme numérique.)  Il percevait bien plutôt leur dimension de biens communs, privé de toute existence et consistance sans les multiples et aléatoires connexions du collectif au singulier, du singulier au collectif, du passé au présent, à travers d’innombrables sensibilités recevant, revisitant, recréant, croyant saisir de l’inédit, et d’autres examinant, percevant, réagissant, interprétant, attirées, fascinées ou indifférentes, toutes attestant, finalement, serait-ce sans s’en rendre compte, l’inexistante page blanche, vierge.

Chaque fois que lui manque les substances de ces errances glaneuses d’œuvres d’art, de signaux esthétiques émis par d’autres humains, il y substitue de façon obstinée d’autres dérives contemplatives dont divers travaux physiques, corps à corps avec le paysage. Disons que suite à cette économie tarie du flux culturel, certaines tâches manuelles ordinaires ont changé de valeur. Ainsi, il descend de plus en plus souvent dans le bois juste en face, de l’autre côté du lacet macadamisé, dans un terrain presque à pic. Il empoigne dans le réduit humide, creusé dans la roche, situé sous la terrasse, fermé d’une porte à claire-voie donnant sur le jardinet, de vieux outils, pelle, pioche, masse, bêche, râteau, truelle, barre de mine, aux manches usés, aux fers polis, outillage rudimentaire, non motorisé, qu’il a toujours connu, qu’il a toujours manié, hérité de son grand-père maternel, véritables prothèses de ses membres, de ceux des aïeux. Il balance tout ça dans une vieille brouette, traverse la route, s’engage dans la pente raide qui mène aux zones boisées, sans fin, jusqu’au crêtes et autres vallées enchevêtrées vers les massifs culminants. Il y entame des micro-transformations, d’infimes aménagements de territoire, des altérations paysagères ténues (ou des greffes de ses paysages psychiques à même le sol du paysage naturel, par effet de domestication très discrète). Il a d’abord taillé un chemin dans le massif de ronces et d’orties, puis dans l’exubérance des premières fougères pus hautes que lui, et sculpté à coups de pioche et de  bêche quelques marches dans la terre et la caillasse. Ensuite, atteignant la partie envahie d’arbustes puis d’arbres plus grands, très anciens, il a entrepris de tracer dans la pente raide, un chemin, à flanc de coteau. Lentement, patiemment. Sans aucun geste trop brusque, avec le moins de brutalité possible, en espérant que sa progression passerait inaperçue à l’œil nu, au maximum intégrée à la vie de la masse vivante en laquelle il se fraie un chemin balisé. Ainsi, dans le massif de ronces, petit pas par petit pas, observant les insectes butinant, les formes formidablement entrelacées des tiges robustes, épineuses, coupant au sécateur, petit bout par petit bout, jour après jour, dessinant des angles de façon à ce que, de la route, il soit impossible de deviner où mène cette sente. Puis, une fois extirpé de l’hydre hirsute, au travail au-delà du rouleau végétal, imaginant peu à peu le dessin qu’il destine à son chemin quand, appuyé sur le manche d’une pelle, il regarde et scrute le sous-bois, les jeux de lumière entre les troncs, des zones plus aérées et envahies d’herbes folles, des parties où affleurent la roche. Quelque part, même en été, il entend de l’eau ruisseler. Un point sonore vers lequel il s’oriente. Mais quand l’atteindra-t-il ? Il avance très lentement. Pas à la manière d’un ouvrier de terrassement. Plutôt un archéologue qui remue délicatement le sol. Si bien qu’après les premiers bruits métallique des outils, le silence observé par les oiseaux ne dure pas longtemps, très vite son activité est acceptée, ne dérange plus. Il goûte particulièrement cet instant, sensation de se plonger dans un tout, de se répandre, être partout alentour. Il flotte, épars, immobile, il circule à travers tous les âges. Il est encore l’embryon qu’il a été. Il est déjà la cendre éparpillée, retournée à la terre. Il reste de longues périodes appuyé sur le manche d’un outil, engourdi, en lévitation, regardant, écoutant lumières et sons des paradis perdus, perdus mais parallèles, là, toujours si proches. Synthèse paradoxale d’un lieu-instant où il aurait connu le bonheur le plus intense, inexplicable, et tableau d’un coin paradisiaque étrangement familier où il n’aurait pourtant jamais mis les pieds. En ces instants, de gros fruits dorés, coings difformes de son ancien jardin,  presque plus des fruits mais des astéroïdes pulpeux alanguis, dérivent tels des nuages, évoquant un univers de planètes hors du temps dont il a été éjecté. Chacun de ces fruits, singuliers, semblent avoir une personnalité distincte des autres. Il pourrait leur donner un nom comme il fût fait avec les astres. Un arôme subtil l’envahit, celui qu’exhalait le réduit frais où mûrissaient les fruits, pareil à un encensoir immatériel, palpitant, au fond du couloir dans l’ancienne maison, accentue la confusion entre différents temps et espace de sa biographie. Cette fragrance lui remet sous les yeux, sous les doigts et narines la peau fine, douce, légèrement citronnelle, d’une amie intime, ces effluves l’enveloppent d’une soyeuse mélancolie. Il se remet en activité, comme on rêve, lent, somnambule. Il migre dans une représentation idéale du paradis perdu, une photo prise dans un musée, détail d’un tableau ancien dont il a oublié titre et auteur, photo qu’il conserve dans la mémoire d’un vieux smartphone par ailleurs obsolète. Un hameau, un clocher, niché dans les arbres au bord d’un lac reflétant le ciel en une mise en abîme de l’éther et de l’eau. On vit là sur les berges de l’infini lustral, si proche du néant cristallin que le temps ne s’écoule qu’infiniment lentement. Aucun chemin ne mène à ce hameau, aucune carte n’en indique la localisation. De grands oiseaux volent, cerclent, sans jamais trop s’éloigner. leurs silhouettes élégantes d’espèces éteintes partout ailleurs, saisissent le regard, étreignent le cœur, promesse de retrouvailles avec tout le merveilleux évaporé. Il rumine tous les limons intérieures , basculés dans la nuit de l’oubli, qui se transforment et illuminent quelques fragments, désormais abstraits, abscons, de ses paradis perdus. Bien entendu, l’atmosphère de quelques scènes de bonheur, pas les scènes en elles-mêmes, mais ce qui fluait à travers elles, d’invisible, d’inaccessible à la conscience et qui, précisément, rendait heureux. Et puis, ce qui constitue l’épaisseur radieuse, l’auréole de son paradis perdu – un seul paysage archétypique -, tout ce qu’il sécrète d’unique, que seul son organisme immergé dans l’ensemble du vivant fabrique, en mixant, mélangeant, tamisant, mariant, découpant. Ce qu’exprime ainsi l’écrivain Juan José Saer, à propos d’un personnage caractérisant la manière dont les sensations d’un voyage épousent les vers de Virgile qu’il lisait assidûment, reflet d’une immersion simultanée du corps dans le paysage réel, de l’esprit dans les paysages du poète : « … les rudes sensations de notre traversée et la musique délicate et savante des vers se pénètrent, mutuelles, dans ma mémoire et se confondent en une saveur unique, qui appartient de manière exclusive à mon être propre, et qui disparaîtra du monde avec moi quand je disparaitrai. » (p.120)

Absorbé par la rêverie, cherchant obstinément en ses tréfonds labyrinthiques l’accès à ce bout de paysage hors d’atteinte, préservé en son ambre lumineuse, les gestes de son travail manuel s’effectuent en apesanteur, irréels. Il rencontre les traces d’anciens murets de  pierres sèches, éboulés, lointaines tentatives d’implanter une succession de terrasses pour domestiquer le relief. Il récupère certains gros cailloux pour soutenir son chemin. De temps en temps, l’un échappe à ses mains, se libère du lierre et roule à travers branches mortes et feuilles mortes amassées jusqu’au lit d’un ru. Il déplace, joue, assemble, essaie, abandonne, reprend. Le vrai but est de simplement rester là à « travailler », à s’occuper les bras, les mains, les jambes, les pieds, en liaison avec un « plan » qui s’érige dans sa tête. Au contact de la matière. Regarder. Souvent s’immobiliser, se reposer, écouter, regarder, se souvenir, tout mélanger, regarder les détails du sol, souffler. Enregistrer les vibrations décroissantes que les chocs avec le sol, la pierre, les racines, les secousses du fer des outils avec la terre, ont diffusé dans ses membres. Des ondes le traversent, dispersent son centre, ressortent, emportent ses particules, rencontrent d’autres ondes qui strient le sous-bois, l’essaime au sein d’un réseau d’énergies communicantes. Il ne travaille plus contre la pente abrupte et ingrate, mais avec. Les bruits des outils qui grattent, fouillent, cognent, déplacent, rencontrent l’apaisement surréel que lui procurent ces activités, ce sont néanmoins des bruits d’enfouissement, et c’est une frise sonore douce, agréable, qui l’habitue au fait que, voilà, là, finalement, il creuse sa tombe, il configure le lieu où il va s’enfouir, se décomposer. Le tintement du fer sur une roche et son écho dans la vallée, le raclement régulier de la pelle qui, en évacuant les remblais, imite le soufflet d’une respiration poussiéreuse, tout cela lui rappelle une composition de Bob Ostertag dont le matériau de base était l’enregistrement d’un fils enterrant son père, au Nicaragua, abattu par les forces de l’ordre, petite voix pleine de larmes. Œuvre qui l’avait particulièrement bouleversé lors de sa découverte il y a plusieurs décennies, qui n’a cessé de l’accompagner. 

Remonter, sortir du sous-bois pentu, se défaire des outils et s’extraire du lacis des ondes palpables lui est, chaque fois, très pénible. Chaque fois s’éloignant de la conjonction temporelle si particulière qui lui fait entrevoir ses paradis perdus, revenant à la surface, les larmes aux yeux comme jadis s’éloignant de la tombe anonyme du père, « Mais Monsieur, encore des larmes, pour ça, mais vous êtes en dépression ! ». Et chaque fois cela réactive l’effet des longues retraites passées dans la lecture et l’écriture, ces mises à l’écart des rythmes insensés de la vie salariée, ces interruptions du temps pressant, fraîches comme de vastes maisons accueillantes. Les gouttes cristallines qui roulent et fuient presque irréelles depuis ces paradis perdus enfouis dans ses yeux, jusqu’à ses joues grêlées et râpeuses, juste une coulée fantomatique – à la manière précisément des membres amputés qui continuent à agir -, chaque fois, lui rappelle presque mot à mot, lui qui se souvient textuellement de si peu de choses, ces premières lignes de Mon père et ma mère :  « Sur mes chemins d’écriture, je retourne sans relâche dans la maison de mes parents, en ville, ou celle de mes grands-parents, dans les Carpates, ainsi que dans les lieux où nous avons été ensemble. J’ai dit « je retourne » mais je voudrais aussitôt me corriger: je suis toujours dans ces maisons, même si elles n’existent plus depuis longtemps. Ce sont mes lieux inébranlables, des visions qui m’appartiennent et dont je m’approche pour les vivifier. Il est des jours où cette nécessité se fait plus pressante encore, à cause de la fatigue, de la mélancolie ou d’un sentiment d’effondrement. » Je retourne sans relâche. Je suis toujours dans ces maisons. Voilà, exactement ça. Le livre évoque essentiellement des moments de vacances avec ses parents au bord d’une rivière, où se regroupe une communauté juive citadine, juste avant la guerre. Des temps d’exception, avant la chute et l’horreur imprédictible. Il reconstitue, sans emphase, sans grande phrase, l’apprentissage des émotions soutenu par la présence discrète de la mère, à l’âge où l’on est souvent submergé par la nouveauté de ce que l’on découvre, pleins de mystères. Cette relation quasi amoureuse est le miroir de l’échange tacite, silencieux, fortifiant qui existait avec sa propre mère. C’est de là que se déversent les lumières chatoyantes de ce qui n’existe plus et dont la privation, si elle était réelle et effective, pourtant, lui ôterait la vie. Donc, elles sont, il les contemple, elles guident toujours son voyage (de plus en plus enlisé).  « Le voyage de l’écriture ressemble, par bien des aspects, au voyage que je faisais en été avec mes parents pour me rendre dans la maison de mes grands-parents, dans les Carpates. Rien de ce que je voyais ne ressemblait à ce que j’avais imaginé : ni les paysages, ni les gens que nous croisions. Les visions fondaient sur moi de toutes parts. Fort heureusement, ma mère soutenait mon émerveillement sans attirer mon attention sur des détails, et sans rien expliquer, permettant ainsi aux visions de s’écouler directement en moi, et ce silence absolu, qui est le secret de tout art, me rendait d’autant plus réceptif. » Surtout, héritage qui ne cesse de l’émouvoir chaque fois qu’il affleure, son apprentissage de la fragilité, du bégaiement, de la non affirmation, de ce que les mots ne saisissent pas tout en sachant qu’ils n’y parviennent pas et, par-là, dispensant une connaissance magique de cet insaisissable, perturbante. « Un bégaiement surgi de la détresse peut être l’expression d’une vérité. Je remercie qui de droit de m’avoir permis de vivre mon enfance auprès d’êtres à l’éloquence lourde qui cherchaient leurs mots. Ils m’ont enseigné la tension, la détresse, et aussi l’écriture. » La transcendance du fragile, devenue destin, presque règle de vie, le mystère qu’il fouille :  « Sans doute sous l’influence de ma mère, je suis depuis l’enfance attiré par les femmes qui ont des faiblesses, et ce n’est pas la pitié qui m’anime mais un sentiment de proximité. Elles ont éveillé en moi la passion de la contemplation. Il m’est aisé de découvrir la fragilité d’un être, en d’autres termes, son humanité. »

Depuis l’adresse concernant son état de santé, « Mais Monsieur, encore des larmes, pour ça, une telle sensiblerie, mais vous êtes en dépression ! », il avait commencé à collectionner, au gré de ses lectures, des descriptions d’agonies, de derniers souffles, de basculements de la vie à trépas, pas systématiquement à la manière d’une IA bien dressée passant roman après l’autre au crible de ses algorithmes, mais lorsque cela surgissait du fil narratif, du corps textuel, avec la force d’une surprise, d’un coup de feu inattendu, en lui arrachant frissons et larmes, réactivant tous ses deuils. Cela avait commencé avec Olga Tokarczuk, dans « Les livres de Jacob ». Une femme, que le long et très ramifié récit a suivi depuis son adolescence, après s’être enfuie et errer, échoue chez un homme qui la recueille, l’héberge, ils finissent par former un couple plus ou moins normal, et c’est au terme d’une vie « cachée », comme si à tout instant on pouvait la débusquer, la « reprendre », l’obliger à revenir dans son ancienne vie, que l’auteure décrit avec beaucoup de soins le dépérissement progressif de l’organisme de Gitla, la désagrégation de ce qui la faisait appartenir au vivant et, presque l’air de rien, la migration vers le néant, forme d’abandon que Gitla prend sur elle. « Elle prend en main cette partance, ce processus problématique et irrévocable, comme elle le ferait avec une nouvelle obligation à honorer. » Le mari l’accompagne, attentionné, mû aussi par un intérêt « autre » : va-t-elle réellement expirer son âme (cela se passe en des siècles lointains). Puis, après l’ultime souffrance et les râles pénibles, « Le souffle faiblit, à moins que l’oreille ne s’y soit habituée. Gitla devient plus calme, elle s’en va. Asher est témoin de cet instant qui a lieu longtemps avant que son cœur ne s’arrête et que la respiration ne cesse, Gitla s’éclipse quelque part, elle n’est plus dans ce corps sifflant, elle s’en est allée, elle a disparu. Quelque chose l’a requise, quelque chose a attiré son attention. Elle n’a pas jeté un regard derrière elle. Jeudi à treize heures vingt, le cœur de Gitla a cessé de battre. Gitla prend une dernière goulée d’air et celle-ci reste en elle. Elle remplit sa poitrine. » (p.74). S’en aller. Cela le fascine, l’obsède.

L’autre description qui inaugure sa collection est tirée des « Pérégrins ». Un vieux savant, en croisière, chute, se cogne la tête, est transporté inconscient aux urgences. Une hémorragie cérébrale se déclenche, irréversible. L’auteure décrit la progression de la nappe de sang engloutissant peu à peu ce qui faisait la singularité du personnage, ses souvenirs saillants, ses habitudes structurantes, ses lieux de vie, ses habitudes, ses repères et savoirs étendus sur l’antiquité qui l’ancraient dans l’histoire collective, c’est une crue sanglante qui peu à peu noie tout ce qui le relie à « sa vie », la manière qu’il avait de transformer le vivant générique en un sillage, une biographie personnelle. « La nappe scintillante de la mer de sang arrivait à présent au niveau des premiers rayonnages des bibliothèques qu’il aimait fréquenter ; les livres, y compris ceux dont la page de garde portait son nom, gonflaient, se gondolaient. La langue carmin léchait goulûment les caractères et l’encre noire d’imprimerie dégoulinaient sous ses lapements. (…) Le liquide poisseux s’infiltrait dans son portefeuille, en collait pour toujours les compartiments où il gardait ses cartes de crédit, ses billets d’avion et les photos de ses petits-enfants. La marée rouge submergeait les gares et les rails de chemin de fer, les aéroports et les pistes de décollage – aucun avion n’en décollerait plus, aucun train ne partirait plus nulle part. » Er enfin : « Le niveau de la mer montait inexorablement, emportant les mots, les concepts, les souvenirs. Au contact du liquide épais, les ampoules des lampadaires publics implosaient les unes après les autres, plongeant les rues dans le noir. Par suite d’un violent court-circuit dans les câbles, le réseau de communication s’était changé en une immense toile d’araignée sans vie, mutilée, stérile – un téléphone muet. Les derniers écrans s’éteignaient. Maintenant, cet océan lent, infini, commençait à monter vers l’hôpital ; du reste, toute la ville d’Athènes était en sang ; les temples, les voies sacrées, les bosquets, l’agora, vide à cette heure-là, la statue d’ivoire de la déesse tutélaire de la cité et son olivier emblématique. » (p.372) Métaphore de la longue et lente, imperceptible noyade dans laquelle il se débat et avec laquelle, aussi, il joue, d’une certaine façon, depuis le fameux burn out qui désagrégea toute ce que l’on appelle sa « vie active », pathologie dont on ne guérit pas – cela nécessiterait que l’on remédie à ses causes inscrites dans l’organisation mondiale du travail salarié , organisation qui encourage en sus la compétition, multiplie les chances d’’irruption de collègues toxiques et harcelant-, et depuis aussi le cap de l’âge où l’on sent ses forces se modifier, se modéliser autrement, adoptant des ruses pour durer, testant de nouvelles combinaisons entre dépenses énergétiques, alimentation et repos, approchant les phases avancées de la plasticité humaine, depuis aussi la diminution de stimulus due à la migration des lieus culturels vers l’économie numérique…

Pierre Hemptinne

Bernard Stiegler, dans la nécrosasse noétique, pour l’éternité

Récit esquissé à partir de : Bernard Stiegler (souvenir de) – Jean-Christophe Bailly, « L’imagement », Seuil 2020 – Antonio Munoz Molina, « Un promeneur solitaire dans la foule », Seuil 2020 – une terrasse, un jardin – deux toiles vues au Bam de Mons…

Réfugié sur la terrasse dans une architecture légère inspirée des abris de fortune des sans-abris, observées durant tant d’années d’errances urbaines, ou lors de pédalages en campagnes, planqués dans l’un ou l’autre bosquet en bordure d’une grande ferme ou d’un village isolé. Il s’applique, là, à générer le bon métabolisme, celui qui le ferait le moins souffrir, qui lui épargnerait les tonnes de misères que véhicule la vie humaine, simplement, dans l’air du temps. Un métabolisme qui ne dépendrait plus de la télévision, des médias, des plateformes, des écrans, des smartphones, du contrat de travail, mais de la lumière, des couleurs, des senteurs, des bruits de la vallée et des forêts qui couvrent ses flancs, des souvenirs qui l’environnent d’un essaim buissonnant, bourdonnant, un continuum qui s’amplifie au fur et à mesure qu’il se rapproche de la fin. Crescendo. Il lui reste peu de temps pour tout réentendre, tout revoir, essayer d’y comprendre quelque chose. Il écoute, il guette, depuis l’aube, quand le jour commence à luire, ciel au loin comme un buvard envahi d’orange saumon, d’où vont sortir lentement comme des antennes de gastéropodes, les premiers rayons de soleil se glissant entre les pics lointains qui délimitent Cévennes et garrigues jusqu’au profond de la nuit, quand il n’y a plus qu’une seule ombre frémissante sous les étoiles. Le jour se fond dans la nuit. La nuit se fond dans le jour. Il perd peu à peu la notion d’alternance. Depuis l’azur éblouissant dont il faut se protéger, se calfeutrer tout en jouissant de son éclat pur, tranchant, jusqu’au feutre noir d’encre abyssale où tirer une subsistance spirituelle de quelques filaments phosphorescents, épars, depuis le jour saturé de nuages sombres, blafard, sans horizon jusqu’aux entrailles nocturnes cristallines et laiteuses, immenses, ouvertes jusqu’aux origines, il éprouve des continuités, toute lumière lui éclabousse le visage de ses éclats, solaires, lunatiques, stellaires. Il se pose la question récurrente, question de guetteur, « a-t-elle avancer depuis hier, la catastrophe ? La dévastation a-t-elle progressé sournoisement dans la vallée, remonte-t-elle lentement vers sa terrasse ? » Quand il pense à cette funeste perspective, inéluctable, il se rappelle l’état réel du monde, à propos duquel, tout au long de sa vie dite active ( !) – professionnelle s’entend -,  il a lu et scruté tant d’analyses, de diagnostics tranchants, cette situation qui prédomine  partout – la catastrophe amalgame toutes localitésdes plus infra-organiques au plus méta-territoriales –, partout sauf là où il s’est réfugié (où il préserve de quoi entretenir de l’illusion). Mais le tremblement porte jusqu’à son refuge, tel que saisit par une peinture découverte, jadis, au musée de Mons, des femmes et enfants glanant des déchets de charbon sur les pentes d’un terril, une sorte de chute de corps dans leurs pauvres étoffes, dévalant en désordre, sans défense, sans rien de bien solide à se raccrocher. Voilà, cette image témoigne d’une époque lointaine, précise, un moment spécifique de la révolution industrielle, celui des charbonnages dans le Borinage. Mais contemplée en 2020, loin de son contexte initial, elle prend une force universelle, métaphorique, elle restitue la profonde dégringolade sociale qui emporte tant de personnes, le sol qui se dérobe, massivement, sous d’innombrables fragiles et dépouillés, balayés, ne cessant de chuter malgré leurs gestes qui s’accrochent aux quelques aspérités de surface. Une dégringolade qui, en fait, n’a cessé, depuis l’année où a été peinte cette toile, de s’accélérer, d’emporter les exclus, les laissés pour compte. Face à cette toile – ou plus exactement en se concentrant sur l’image mentale qu’elle a imprimé en lui -, il lui est difficile de ne pas se sentir partie prenante de cette instabilité, que tout s’effondre sous ses pieds. Sa vie intérieure a beau cultiver les subterfuges pouvant conjurer cette glissade mortelle. Rien n’y fait. La solidité de la terrasse n’est qu’un sursis, une chimère, une bulle, une encapsulation.

Une voix

Les réalités qui lui rendaient indispensable de chercher le soutien de l’une ou l’autre voix intérieure, habitant ses tréfonds,  ne pèsent plus sur lui de la même façon, à présent qu’il est dégagé de tout ce que représente « gagner sa vie » et « garder son emploi », que les problématiques inextricables à affronter tous les jours pour continuer à aller au boulot et distiller une interprétation machinale autant que délirante de toute cette dépense colossale d’énergie à seule fin de sauvegarder l’illusion d’un sens et garder la tête droite, ne pas sombrer dans une dépression irrémédiable, ces réalités  ne se sont pas effacées, elles marquent les êtres au fer rouge, mais elles ne s’exercent plus sur lui de façon aussi tenace et immédiate, du fait qu’il se trouve si proche de la « sortie ». N’empêche, la réclusion, au-delà de la décantation qu’elle fait subir à tout ce qui obstruait sens et esprit, laisse émerger l’une ou l’autre voix intérieures essentielles, devenues parties prenantes de la vie de ses organes. Dont celle de Bernard Stiegler, persistante, qui continue à débiner son fil, de manière presque indépendante de toute incarnation humaine singulière, autonome dans le cosmos. Cette voix qui l’a tant de fois secoué et lui a prodigué tant de réconfort, seul philosophe qu’il ait pu approcher tant soit peu et qui pendant des années lui a permis de cristalliser une compréhension de ce qui se passait tout autour de lui, à travers lui. De quoi cheminer au lieu de rester pétrifié, morfondu. Depuis qu’il a appris puis intégré la nouvelle brutale de sa mort, intégré le fait qu’il ne pourra plus jamais s’assoir dans une salle pour écouter sa parole jaillir, s’inventer, se construire, chaque fois neuve, bien que puisant dans ce qu’il a déjà dit et écrit depuis des années, maintenant que cette voix n’appartient plus aux vivants, elle résonne en lui comme jamais, chaque fois qu’il ouvre l’un ou l’autre de ses livres, retrouve et relit silencieusement les passages (concepts) qui l’ont transporté vers d’autres possibles lorsqu’il les défricha pour la première fois, c’est-à-dire, des mots, des phrases, des idées, des images et une musique qui créèrent du vivant en lui, du nouveau vivant, de l’espoir. Et une fois accroché par un tel passage, lui rappelant une époque, une période spécifique de sa vie où il devait lutter, c’est-à-dire encore une fois essayer de comprendre ce qui se passait, il ne peut se contenter du fragment, il éprouve le besoin de parcourir le tout qui les englobe, les articule désespérément, il relit le livre entier, avide, comme un roman. Tous les titres dont il avait fait l’acquisition sont regroupés, extraits des caisses de livres empilés à l’intérieur, et régulièrement, impulsivement, il se dirige vers tel ou tel. Dès qu’il en ouvre un, c’est comme lorsqu’il soulevait le couvercle d’une boîte à musique dans le salon de ses grands-parents. Il est happé par une magie, une ritournelle de grande familiarité, dépouillée, exécutée mécaniquement mais donnant l’impression que s’enclenche une force que rien ne maîtrise. Créée par l’homme mais s’en affranchissantEnfermée dans la boîte et surgissant. Il faut dire que dès que ses yeux, ses oreilles, son entendement se saisissent de quelques mots, quelques phrases, de leur ponctuation, de leur scansion en paragraphes aérés, de leur respiration combattante, pour les extraire du papier et les libérer, les restituer à leur liberté vivante, dans sa tête, il se trouve associé, intriqué à une épreuve de vérité haletante, sans fin, ultime, pour soi, pour lui, pour ouvrir enfin les yeux du monde, tant qu’il en est encore temps. D’emblée, la matière est noire, désespérée, anthracite. Et au fur et à mesure que les idées s’articulent, pourtant, de la lumière fuse, de l’espoir s’échafaude, des raisons de travailler pour un meilleur avenir reprennent consistance. Ces livres qu’il n’a plus consulté depuis des années, il les retrouve toutes pages soulignées, annotées, témoignage scriptural, griffonné, de la surprise, de l’excitation, de la délivrance, de la volonté fébrile de saisir la lumière aperçue entre les lignes. Le lecteur incliné vers les lignes imprimées qui filent comme le courant d’un torrent de montagne se change en orpailleur. Il court d’intertitre en intertitre dont certains le transportent littéralement, promesses d’élucidation miraculeuse de ce qui au jour le jour obscurcit la vie et ruine tout avenir, par exemple « Réhabiliter la raison et son mystère par la reconstitution des communautés de savoirs », ou « Combattre la casse : l’institution comme métastabilisation et disruption de la disruption », autant de musiques programmatiques qui s’esquissent, qui l’emportent, à la manière de ces points remarquables et lointain, dans un paysage, qu’il semble impossible d’atteindre en suivant le tracé des chemins ordinaires et que le guide pourtant indique comme futurs lieux de passages (« on va passer là-bas ! »), et on avance en se demandant par quel saut improbable va-t-on réussir à les rejoindre. Mais rien que d’y penser, la marche change de nature, des ailes poussent aux pieds, l’imagination s’immisce et ruisselle en source d’énergie dans toute la masse musculaire. Et on y va. Combien de fois s’est-il littéralement réfugié dans une salle de conférence, de séminaire, de colloque, pour l’écouter, comme d’autres s’engouffrent dans les salles obscures espérant que le film projeté sur grand écran les distraira d’eux-mêmes, les transporter vers une quelconque  consolation due à la fiction. Lui avait besoin d’écouter les récits et les fictions de Bernard Stiegler, le voir monter sur l’estrade, toujours un peu parachuté, souriant vacillant, retirer manteau et chapeau, ébloui par les spots, atterrissant d’on ne sait où, cherchant à reconnaître des amis dans la salle, des points d’ancrage de sa pensée. Prendre place, ouvrir l’ordinateur, rassembler son souffle, son idée, faire face, faire front. Une fois, lors d’une conversation avant une conférence, il lui avait dit que ce n’était jamais simple, la prise de parole en public. Il avait été stupéfait de constater que même pour un tel personnage, le stress existait, le doute quant à ce que l’on va dire, l’inquiétude quant à ses facultés intellectuelles (le cerveau va-t-il fonctionner comme espéré, permettra-t-il de formuler clairement ce que l’on cherche à faire passer ?) Oui, dans les premiers mots, les premières phrases, le stress était perceptible. Comme des fils lancés dans le vide, mal assurés, incertains, se raccrochant peu à peu à des discours intérieurs, à des écrits récents, à une actualité traumatisante, reliant différents points éloignés les uns des autres, éparpillés dans ce qui, à travers le réel, forme une tension dangereuse, à résoudre. Le timbre était souvent hésitant, bredouillant, nasal, anxieux et en même temps, pris d’une jubilation contenue, fière, d’affronter à nouveau ce défi de penser/parler. Puis la machine se mettait en route, à la fois le déroulé d’un texte établi, à la fois une improvisation complète, le cerveau reprenant sans cesse le déjà écrit, le raturant, le corrigeant, le bifurquant, le propulsant ailleurs. L’enchainement des idées, des thèses, des formules, des images, des concepts, des démonstrations – des petites musiques – prenait de la vitesse, essayait peu à peu de tout embrasser, de prendre la mesure complète du « nœud » et de tout démêler. La voix-texte déployait alors une dramaturgie fascinante pour dire la noirceur du monde, révéler les mécanismes de la catastrophe, le désespoir absolu. Voix éprouvée. Il avait alors, oui, l’air de porter toute la misère du monde, accablé. Puis, il se métamorphosait, sans doute les phrases, la forme que prenaient les idées – revenantes qui sonnaient au micro avec la force d’une nouveauté jaillissante – le stimulaient, lui redonnaient la force d’y croire. Son volume, sa vivacité se musclaient, s’animaient. Il se glissait dans la peau d’un lutteur, d’un champion dont tant de personnes présentes dans la salle avaient besoin, avaient envie d’aiguiller, de pousser  de l’avant, pour qu’il ouvre la voie. Il donnait des coups, démontait les pièges, balançait les formules magiques – ces fameux néologismes ou citations grecques qui en horripilaient pas mal et qui, pourtant, apportaient un nouveau souffle – et petit à petit, de sa bouche emplie des cailloux de l’enfer et de la damnation de l’Entropocène, fusait la lumière. Fragile cadeau à sauvegarder, qu’il emportait en quittant la salle, la tête remplie de sursauts, assommé par un diagnostic implacable – confirmant ses plus sombres pressentiments -, mais d’un telle clairvoyance raisonnée qu’il ne restait pas démonté longtemps, très vite galvanisé, excité par les outils qui avaient été présentés et, d’une manière ou d’une autre, incorporés dans ses ressources, mais en pièces détachées, il devait à présent les forger à sa mesure, les remonter, en apprendre le maniement, explorer ce qu’ils offraient en guise d’exo-extension de ses maigres savoir-faire physiques et spirituelles. Il fourmillait d’intentions « de se reprendre », de protentions rajeunies et le rajeunissant, de volonté d’amplifier à sa manière les quelques étincelles reçues, s’essayant à ne pas gaspiller cet inestimable transfert technologique effectué par la parole philosophe, se livrant à la transposition hasardeuse des éléments de discours retenus, échafaudant des plans sur la comète, se fixant une discipline de vie toute dédiée aux enjeux mondiaux urgents enfin parfaitement explicités, énumérant les petits leviers qu’il pouvait actionner au niveau de son travail culturel, pour répercuter, propager un peu des techniques reçues. Ce n’était pas un simple mode d’emploi à opérationnaliser, il fallait que tout le cycle de la découverte, de la naissance d’une nouvelle technique se greffe au cœur de son organologie, qui n’implique donc pas sa seule corporéité, mais ses prolongations et ramifications en divers outils, instruments, savoirs, institutions, héritages.  Il emportait à chaque fois, finalement, des exercices, à répéter un peu comme des mantras – les exposés, les textes de Stiegler ne sont pas dépourvus de ce ressac incantatoire, obsessionnel, vortex de formules – pour renforcer sa capacité à s’individuer et à participer à la transindividuation. Tout comme certaines médications renforcent l’immunité d’organismes affaiblis. Tout en sachant que ses facultés intellectuelles, limitées, peu structurées, s’égareraient avant d’atteindre la complétude du processus et qu’il lui faudrait relire ou retourner écouter Bernard Stiegler. 

Il n’a pas fini d’apprendre à mieux capter et préserver à tout prix les dons de lumières individuantes (serties dans leurs  indispensables ténèbres pré-individuelles encore toutes frémissantes).

Lumières, images, cultiver les éclaboussures

Aussi, millefeuille de papier photosensible, performant l’exposition permanente au grand air, depuis sa terrasse improbable, l’épiderme perforé d’infimes pores laissant passer la lumière, il fonctionne à la manière d’un sténopé vivant absorbant chaque variation lumineuse. Ce travail d’impression à même toutes ses cellules, de crépuscule en crépuscule, est désormais le seul flux auquel il participe, descendant de plus en plus vers le calme au cœur de la tempête, imprégné de ce rythme lumineux. Sténopé, mais pas cataleptique. Il bouquine, griffonne quelques notes, cueille quelques herbes à mâchouiller, va faire quelques pas sur la route, écoute les rumeurs du ravin, revient casser deux ou trois noix, mord dans un quignon de pain, s’envoie quelques lampées de vin, rectifie le drapé des tentures, s’assoupit, se réveille, réorganise sa mémoire, s’accroupit recueilli devant la dépouille d’une mante portée à dos de fourmis, écoute les bourdons affairés dans la vigne vierge en fleur couvrant une ruine proche, convoite les raisins presque mûrs qui pendent de la treille qui transforme la terrasse en grotte, donne un coup de loque sur le vélo suspendu à son crochet, fixe un rapace dans l’azur, donne quelques coups de balais,  relit dans un livre quelques lignes soulignées le matin, s’accoude à la balustrade de vieux fer forgé, étourdi, abasourdi par son étrange « insularité » irréversible, se détend de nouveau quand fusent les orgues fluets des petits ducs, que pointillent les constellations sur la voûte céleste. Scrute le paysage, les étendues serrées d’arbres, y incrustent des souvenirs de son jardin perdu, là où il a habité des dizaines d’années, des gros plans, des détails, peut-être que ce jardin n’existe plus, rasé par les nouveaux propriétaires. Jardin englouti. Pourtant, bien qu’exilé , il continue à y vivre.  Et toujours, sur la terrasse couverte de végétation, sombre comme une grotte à flanc de montagne, la vue écarquillé comme s’il voyait une part des choses ne se révélant qu’à lui, interdites, se frottant le visage des deux mains, se demandant si, au contact rapproché de ces phénomènes ténus et transcendés par sa position esseulée, un nouveau langage n’allait pas sourdre de ses organes. N’était-il pas carrément entré dans un nouveau langage silencieux ? Durant ces menus faits et gestes, chaque plan lumineux, avec son grain spécifique, son intensité singulière, ses effets de réflexions, de réverbérations et d’ombres spécifiques aux différentes heures de la journée et de la nuit, se grave en lui, couche après couche, chacune comme un texte superposé qu’il lit et décrypte, il « grammatise » chaque masse lumineuse qui baigne et imprègne son enveloppe épidermique, ses cellules, son pouls, c’est l’embryon du cœur de son métabolisme qui le replace en harmonie avec un écosystème biologique, mental, naturel, social, en gestation quelque part (en effet sa localisation ne faisant l’objet d’aucun combat pour délimiter un « chez soi » excluant, clôturé). Libéré et flottant dans la nécromasse noétique, comme un flâneur, un glaneur. « La nécromasse noétique est aussi indispensable aux vivants noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition de la végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale. » (BS) Résider, durer désormais sans autre intention, dans l’ensemble de l’humus noétique – mental, psychique, imaginaire, fictionnel – généré par ses années de vie, l’ensemble des traces, répétition, ressassement, rémanence, re-traces, de tous ses faits et gestes, de toutes ses pensées, ses lectures, ses musiques écoutées, les caresses échangées, les choses vues, les mets mangés, les boissons bues, tout ce qui lui est personnel, est venu de lui et forme sa signature, mais aussi tout ce à travers quoi il a embrassé l’histoire de l’humanité, les autres, vivants et morts, ce qu’il a pu réactiver, embarqué en lui des couches successives de l’histoire des hommes et des, des animaux, des végétaux, des minéraux, tout ça transformé en traces spirituelles, en suspension, constituant une atmosphère où il lui est possible de flotter, de ne rien faire tout en ayant l’impression de fourmiller, d’être occupé en permanence par ce qui vibre, de recycler et transformer sans cesse ce qui a fait sa vie jusqu’ici. Sans but précis. Simplement comme un vers creuse son souterrain tortueux dans la matière de son existence même. Sans plus. La plénitude de subsister par la mise bout à bout de rebuts, de choses déjà usagées, digérées, marquées par plusieurs réincarnations et détournements. ( Il songe au marcheur Antonio Munoz Molina, ses foulées dans la ville, en compagnie de fantômes, Poe, Melville, Benjamin, Baudelaire, intégrés à son itinéraire.) Ses plus grands plaisirs passés – et qui continuent à ondoyer en lui – lui ont été procurées par des œuvres de facture « ébauchées », sans réelle finitude, sans chute ni clôture, en suspens, là, grâce à elles, il échappait à la tyrannie de la finition, des formes abouties, achevées et cadenassées, il respirait. Il peut à présent se dédier pleinement à cette respiration, de tous ses pores, non pas immobile, mais balloté, car tous ces alluvions restent connectés à ce qui les engendra, et continuent à bouger, à suivre leurs impulsions, au gré d’autres alluvions rencontrés, d’autres sédimentations, fusionnées ou rejetées. Toutes les traces abandonnées à la/leur nature et croissant librement, sans contraintes, comme on peut le voir dans certains ruines, certains terrains vagues. Tout cela le déborde, le conduit imperceptiblement, porté par une vague invisible, en un lent et définitif naufrage. « Le plus beau dans l’Énéide, c’est qu’elle soit inachevée. Que Virgile n’ait pas eu le temps de la massacrer en lui apportant une touche finale sans rapport avec la vie, une patine, un aspect ciselé. Regardez La Divine Comédie. C’est horrible qu’elle soit aussi bien faite, aussi complète, aussi bien construite, un hendécasyllabe après suivi d’un autre et encore d’un autre, un premier tercet, un deuxième et un troisième jusqu’à ce qu’on ne puisse plus en supporter davantage, et un autre chant, et les trois parties, les trente-trois chants, le chiffre trois de la Sainte Trinité ! (…) Une Divine Comédie inachevée aurait été plus humaine et bien plus intéressante. Tout un tas de brouillons et de feuilles volantes à l’intérieur d’un coffre, dans le grenier d’une maison, celle où Dante est mort. (…) Cervantès, Joyce, Melville, tous les trois travaillaient avec des matériaux charriés, des alluvions d’histoires antérieures, des éléments volés, découpés, copiés, et ils se laissaient porter par des divagations insensées, à croire qu’ils aspiraient au désastre, qu’ils voulaient que le livre en cours s’effondre sur eux, explose ou se répande sans qu’ils puissent le contrôler, du moins pas entièrement, comme Moby Dick a explosé au bout de quelques chapitres pour devenir un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales, Moby Dick a été l’effondrement qui a enseveli pour le restant de ses jours le nom et le prestige du pauvre Melville, une explosion qui a tout emporté sur son passage… » (Molina, 178)

Elle remplaçait les paroles par des images

Ces évocations – la prosopopée de Stiegler, les inachèvements comme autant de gués et de fictions qui lui auront permis de traverser tant d’années – s’inscrivent, se mélangent aux autres interfaces  auto-érotiques de sa relation au monde, berceau de ses désirs polymorphes. Ce qui ravive tout ce que son dernier amour – la dernière fois qu’il perdit la tête -, lumière chaude aussi vite évanouie qu’un songe, aussi improbable que la rencontre avec un être mythologique, a laissé en plan, en jachère, nourrissant sporadiquement le genre de croyance maladive d’un retour improbable de ce qui a eu lieu (équivalent en d’autres contextes de la figure christique qui n’a de sens que si elle revient un jour). A-t-il vu ce qu’il a vu, étreint ce qu’il a étreint ? Disons que quelques  interdits sociaux et culturels ombraient cette relation amoureuse – non pas réellement l’adultère ni l’abus de mineure , plus simplement la réprobation de l’attrait pour la chair fraîche -, qui font que ce qu’il y embrassait pouvait être considéré comme ne lui étant pas destiné, absolument pas dans l’ordre des choses. Une totale étrangeté. Un sort jeté. Pour autant, tout se passait au grand jour, sans technique particulière de camouflage ou dispositif de tromperie. Néanmoins, de façon instinctive, ils ne (se) voyaient qu’en cachette – comme était cachée la « lettre volée », la cache constitutive de leur offrande amoureuse -, dans un plan de réalité invisible à tout autre mortel. Il leur semblait que même si on les surprenait nus et interpénétrés, ils n’en resteraient pas moins hors de toute flagrant délit constatable. Transparents. (Bizarrement, sans qu’il ne comporte aucune similarité figurative avec ce vécu, c’est un petit tableau daté, d’intérieur de pénombre et lumière réunies, avec escalier sombre et silhouette de femme à contrejour, qui lui rappelle l’atmosphère de ces cachettes.) Dans l’invention de cette intimité partagée qui lui semblait jusqu’alors inaccessible, inconcevable même, ce qu’elle lui montra relevait de l’inimaginable. Ce corps frais et vif, cette vie donnée et avide de l’autre – de cet autre singulier, lui, à l’exclusion de tout autre, bouleversante sensation – cette plasticité amoureuse éblouissante, l’envahissait, le comblait d’images paradisiaques, à foison, inépuisables. C’était enlacer tous les rêves de beauté qui l’embrasaient depuis son adolescence, les premiers poèmes, la muse insaisissable, obsédante. Cela enfin à portée, dans une « version » moderne inimaginable il y a à peine quelques années, libérée, attestant d’une relation au sexe inexistante parmi les jeunes de sa génération, cela déversé en lui en brassée de lumières au cœur de son âge avancé. Ce n’était pas écrit dans son programme. Une telle attirance, réciproque,  intergénérationnelle continue après coup à lui sembler miraculeuse, un mystère total (malgré les innombrables couples unissant des âges très différents, la banalité des  flirts vieux et jeunes, mais c’est autre chose). C’est bien cela : une relation qui l’initie au mystère. Une plénitude, agitée, morcelée en oasis temporelles relativement courtes. A répétition. Des chambres où pratiquer à mains nues l’attention à soi et l’autre, à soi dans l’autre, à l’autre dans soi, à soi et à l’autre propulsés hors de toute enveloppe charnelle, jusqu’aux intensités de transe, sans aucune perspective, chaque fois moment ultime. Les corps sexués et exhibés au-delà de ce qu’expose la pornographie, écartelés d’offrande et, dans cette fusion charnelle, yeux dans les yeux, leurs présences plongeant dans un tourbillon de miroirs à l’infini où se mirent autant leurs ressemblances – par quoi ils s’emboîtent  en un seul être harmonieux imprévisible, inscrit nulle part – que leurs altérités irréductibles. Leurs inconciliables accélèrent leur fusion. Et dans la fièvre érotique balbutiante, échevelée, leurs consciences flambent d’être aussi proches de l’aboutissement d’un désir commun, tout en découvrant, précisément dans la tension de cet aboutissement fiévreux, leur fougueux inachèvement respectif, inaliénable et offert à l’autre. Ce qu’ils s’offraient vraiment. La posture des corps se baisant reflétant ni plus ni moins leur enthousiasme spirituel pour cet inachevé, ces incomplétudes communicantes, fontaines de possibles, inespérés, un trop plein de devenir. Abondance. L’ouvert, l’ouvert absolu, enfin, comme sans lendemain, comme une dilapidation de toutes leurs énergies, feu d’artifice éphémère, dérèglement excessif de leur entropie, l’orgasme de cendres mélangées, jusqu’à une stase, une inertie amoureuse éternelle. La confusion orgiaque, paradoxale exubérance, capiteuse, d’une telle profusion de choses merveilleuses à voir alors qu’il ne cessait d’être convaincu de rester aveugle, de n’en voir jamais assez, le poussait à chercher à enfin voir vraiment ce qu’il saisissait, ce qui le saisissait. Mais il pressentait que, tout écarquillé qu’il était, et écartelant le corps abandonné, le « ne pas voir » était la règle pour que ça lui fasse voir. Dans chaque cachette, comme si, égaré au plus profond d’une forêt, il tombait, au bord d’une rivière, sur une incroyable déesse nue et qu’il et elle se jetaient leur effarouchement à la figure, terriblement vexé-e-s et ravi-e-s d’être découverts. « Les consciences attentives apprennent quelque chose d’elles-mêmes depuis l’attention qu’elles portent à l’autre, comme miroir de leur propre altérité, c’est-à-dire de leurs possibilités de devenir, c’est-à-dire de l’inachèvement ouvert de leur individuation. » (p.134) » Ce processus, tel quel, mais littéralement porté et affolé par le sexe., en tant que faisceau de pulsions bouleversant toutes les composantes, tous les circuits, tous les tissus.

Puis, les cachettes se sont taries volatilisées même, retour brutal dans l’ordinaire, sans personne à qui raconter ce qu’il avait vu, en deuil. Que faire de ce bain onirique dans la jeunesse amoureuse, intemporelle (mais lui faisant sentir son déclin imminent, irrévocable), le mythe fusionnel, rencontre avec la nymphe secrète, la déesse des amours, la beauté-même ? Bien au-delà du registre corporel, au-delà de l’impudence de scruter et pétrir ventre, seins, cuisses, cous, sexe, cou, bras, mains, yeux, bouche (avec la réciproque : être pris par ventre, seins, cuisses…). Tout ça comme une source d’images inédites. Les premières images du monde. Comme si, plonger dedans et être accueilli, hébergé en elle, c’était se rapprocher d’un jaillissement d’images irrépressible, se perdre dans une immensité iconique. « Je maîtrise mal les mots, l’écriture, le langage parlé, je suis plus à l’aise avec le dessin, le crayonné, les images » disait-elle. Cela, délicieusement, déroutait tous les réflexes patriarcaux de maîtrise du langage. Tout était remis en jeu.

Il n’en conserve pas des traits très précis, figés. Plutôt le souvenir d’un passage lumineux palpable, chaud, charnel. Membrane, mucosité aveuglante. Et après, de l’autre côté, ou une fois la source de lumière camouflée ou dirigée vers d’autres rencontres, rien d’autre qu’un flux de phrases écrites le submergeant, des essais d’écritures bégayant, intarissables, devenant son mode de survivre, il y interprétait en roue libre, somnambule, de façon voilée, tout ce vécu caché, toutes les images qu’elle avait glissé en lui, lors de leurs baisers, de leurs fusions (parfois, souvent, à distance, télépathiques, après coup, de même qu’il se disait quelques fois qu’il ne l’avait vraiment vue qu’une fois disparue). Tout cela, enseveli, l’irriguant de façon détournée, nappe phréatique d’onirisme. Chaque phrase venait confirmer l’impossibilité de dire vraiment ce qu’il avait vu et senti. Pris dans l’indicible. Cette volonté de dire aussitôt transformée en impuissance à formuler devint sa règle de vie, à la fois douloureuse, dépressive, capable aussi de fulgurances exaltées, dopante, parce que cette impuissance exacerbée est aussi la preuve qu’un vécu est conservé intact, diamant pur. Ressources cachées. Ainsi, il se trouve relégué dans une enveloppe animale perdant peu à peu tout âme et tout langage humains, errant dans le quotidien, harassé par le rythme et l’inconsistance insistante du boulot salarié qui colonise une large part du temps d’innombrables personnes. C’est pourquoi, lisant l’évocation que Jean-Christophe Bailly fait de la légende de Diane et Actéon, ça lui parle, il en frissonne.

« Le regard d’Actéon installe Diane dans le règne de l’apparence, où son corps, en étant vu, la fait basculer : elle sort de son mode d’être « normal », qui est celui de l’irruption et du retrait, pour pénétrer malgré elle dans l’espace d’une intimité, et c’est pourquoi elle rougit. Sa nudité devient mise à nu, et Actéon est ici, bien sûr, le célibataire même de cette vierge qui, sans doute, ne devient pas mariée mais qui, le temps d’un échange de regards, échappe à la pureté. A la seconde précise où elle se sait vue, il est déjà trop tard, et le geste même par lequel elle condamne Actéon, l’eau qu’elle lui jette, a la résonance d’un aveu, qu’elle confirme aussitôt par ce qu’elle lui dit : « Maintenant va raconter que tu m’as vue sans voile/ si tu le peux, j’y consens. » Cette éclaboussure est comme la consommation de l’acte, il y a échange, la paroi a été traversée : devant l’image, Actéon est passé de l’autre côté de l’image. (…) Or, comme on sait, et là réside toute la cruauté du « si tu le peux », Diane a déjà interdit ce à quoi elle prétend consentir : Actéon ne peut pas parler, il ne le pourra jamais plus. L’eau lustrale qu’il a reçue au visage a été, en même temps que son sacre (d’une éclaboussure, la déesse l’a touché), le prélude à sa destruction. Avant d’engager sa mort sous les crocs de ses chiens, sa métamorphose en cerf a pour premier effet de le priver de langage : se voyant reflété dans l’eau (là encore, il faut le souligner, le relais de l’image est nécessaire pour que la transformation s’accomplisse), il cherche à s’écrier, à exprimer par des mots son malheur, mais il ne le peut, seul un gémissement sort de sa bouche. Exclu de l’humanité, il est aussitôt exclu du langage, mais ce que veut d’abord dire cette exclusion, c’est que ce qu’il a vu ne peut être dit, c’est que l’intervalle dans lequel Diane a pour lui et malgré elle accédé à l’image saute hors du plan où les récits sont possibles. En vérité, la vision de la déesse était à ce prix : comme le dit Klossowski, Actéon « voit parce qu’il ne peut dire ce qu’il voit : s’il pouvait dire, il cesserait de voir ». Tel est le sens de la théophanie : le mystère de la vision du dieu n’est pas dicible, le langage se retire de la bouche de qui a vu. »

Jean-Christophe Bailly interprète ce mythe comme «  l’allégorie de ce que, chasseurs, regardeurs, nous poursuivons sans fin : qu’un jour une image nous jette de l’eau au visage et qu’alors au lieu de basculer nous naissions à une langue inouïe, silencieuse. » 

Il se rappelle, maintenant, qu’elle dessinait sans cesse. Comment cela a-t-il pu lui échapper, alors ? Comment cela a-t-il pu ne pas entraver leurs caresses ? Elle traduisait émotions, et sentiments en images, croquait continûment tous les détails du paysage de leurs rencontres, transcrivaient ses rêves mais, plus étrange, les siens aussi, comme si elle les vivait en même temps que lui. Comment était-ce possible ? Elle ne pouvait avoir le crayon à la main, tout le temps, pas possible. Était-ce télépathique ? Il la re-voit maintenant ruisselante d’images, une eau d’images qui l’éclabousse. L’effet que lui causait cette communion amoureuse générant de  l’image plutôt des mots – et le déstabilisant, le privant de ses repères -, il lui saute aux yeux, à nouveau, intact, en ouvrant le cahier d’une dessinatrice, déniché chez un bouquiniste, la petite ville la plus proche où il descend de temps à autre faire une course, boire un verre, observer des gens, dévalant les lacets en se grisant, les remontant en lévitant. Le cahier de dessin se trouvait dans une boîte avec des monographies de saintes et de martyrs, des évocations et témoignages d’illuminations datant des guerres de religion en Cévennes. Non daté, l’autrice confie aux pages les formes et fragments déchirés du réel, tels qu’ils l’envahissent paniquant, dans leur ultime expiration, lors de crises de douleurs qui lui font perdre conscience et lui font souhaiter mourir, disparaître. Donc, des crayonnés quasi sans contrôles, le crayon sismographe entre des doigts crispés, au bout d’un bras et d’une main secouées de spasmes, corps recroquevillé dans la souffrance insoutenable qui expulse la conscience de son enveloppe. Cette instantanéité de la production imagée de ce qu’elle éprouve dépouillé de toute intention esthétique, de toute apparence éduquée, policée, sans défense, laminé, imaginaire pressé comme une éponge et qui expire en crachant son alphabet proliférant dans l’agonie. Chaque fois qu’il entrouvre ce cahier, oui, quelque chose d’insoutenable, de fascinant, d’exubérance morbide – presque fraîche, joyeuse, de cette joie des délires entrevoyant la délivrance définitive -, de ce flux de croquis lui jette une eau crue au visage, sans ménagement. La version acide, désespérée, de celle optimiste, chatoyante, printanière dont il avait été oint, autrefois (et dont les effets restent, demeurent, fermentent se diluent dans la nécromasse noétique). Pierre Hemptinne

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Une terrasse déconfinée, fin disparue

Fil narratif à partir de : souvenirs des Cévennes, image, confinement, fatigue, lecture et relecture (Juan Benêt, Tu reviendra à Région, Dans la pénombre, Michel Foucault, Archéologie du savoir), exposition (Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu, Palais de Tokyo)…

Au cœur du confinement lié à l’épidémie du Covid-19, il se trouve percuté – par hasard, le logiciel « photo » de l’ordinateur sélectionnant aléatoirement, de temps en temps, une image qu’il ramène au premier plan , à la manière d’une carte postale virtuelle expédiée de nulle part – par une photo de terrasse en Cévennes. L’envie furieuse s’élabora alors de transformer l’actuel confinement en mode de vie future, en plein air. Une promesse qu’il se fit à lui-même. Plusieurs années plus tard, avec les dérisoires économies de toute une vie, l’heure de la retraite arrivée, après tergiversations – avec quoi vivre une fois la tirelire cassée et vidée ? -, il devient propriétaire d’une terrasse en Cévennes où, selon l’expression consacrée, terminer ses jours. Un geste sans retour lui rappelant l’impétuosité de sa jeunesse, la fascination romantique qu’exerçait les intrépides « brûlant leurs vaisseaux ». . Illusion, au cœur de la vieillesse, d’un « je n’ai pas changé », « je suis toujours capable de ». Tout en sachant que tout s’est déplacé, irrémédiablement, qu’il n’y a plus de marge, le « toute la vie devant soi » a fondu aussi radicalement que les glaciers, les icebergs attaqués par le réchauffement. La masse de l’irrémédiable, jadis infime, indifférente, a enflé, devenue féroce et sans pitié. Il lui faut l’amadouer, la rendre indolore. Son périmètre de résistance et de survie devient ce genre de terrasse qu’il avait observé avec tant d’envie lors des innombrables heures passées à sillonner les routes cévenoles à vélo, année après année, s’enracinant un imaginaire, là, au gré de ce qu’on appelle les vacances, créant cet ailleurs intime qui devenait son « chez lui ». L’agence immobilière contactée n’eut pas beaucoup de mal à lui faire des propositions concrètes sur base de sa description idéale de l’objet convoité. Avant tout, il fallait qu’elle surplombe une petite route. Pas comme un poste de contrôle ou une vigie intrusive, mais comme intégrée, « camouflée » dans les taillis, la forêt, les rochers courant le long des chemins. Il fallait, qu’installé sur cette terrasse, à travers le rideau végétal, son regard puisse tomber sur le ruban de macadam, non pas statique, mais tapis roulant conduisant à tel embranchement, puis tel carrefour, ensuite telle ou telle bifurcation, tel village, tel giratoire, tel tournant, et qu’en contemplant ce banal goudron, il se sente relié à l’ensemble des cheminements qui permettent d’atteindre le sommet de l’Aigoual et, qu’à l’un ou l’autre moment de sa vie, il aura déjà exploré. Dès lors, autant de « chemins intérieurs », empreintes qu’il explore au fil de ses méditations ou « absences » (le regard vague, dans le vide). Il aimera aussi entendre passer voitures, marcheurs, cyclistes, cavaliers, randonneurs avec âne et, selon leur « ombre » bruitiste, leur vitesse ou lenteur, le son de leur déplacement, le ton de leurs conversations, aiguiser le sens de l’interprétation animale, deviner s’il s’agit de déplacements utilitaires, de trajets coutumiers entre deux hameaux, de balades improvisées ou d’excursions au long cours, de touristes ou de vrais pèlerins. Le timbre trahissant, chez les passantes et passantes, différentes manières de se sentir dans le paysage, reflétant, à la manière d’une chambre d’échos individualisée, l’ampleur de l’immersion imaginaire dans les Cévennes, individus indifférents (qu’ils soient là ou ailleurs, peu leur importe) ou résonants dans leur bulle cosmologique.

Capter ces ondes, mêlées aux murmures incessants et pluriels de la faune, de la flore, au silencieux mugissement des vallées – semblable à l’aura marin des infinis de vagues et d’écume -, voilà le texte , la houle dans laquelle il entend vivre encore, embrouillant toute linéarité, sans fil conducteur, rien qu’une multitude de récits entrecroisés, sans début ni fin, ni suspens, une immobilité active lui rappelant ses meilleures lectures de romans. Quand tout le corps est imaginaire et semble atteindre une intensité exceptionnelle. Capter tout ça depuis la nacelle poreuse de sa terrasse, mur et toit confiés aux lianes d’une treille luxuriante, longtemps sauvegardée de toute taille humaine, ayant poussé comme bon lui semble, s’abandonnant au plaisir de tout envahir, tout envelopper. Du côté de la route qui, à cet endroit, longe le vide et amorce une courbe vers le cœur du village, une robuste barrière en fer forgé, envahie partiellement par le liseron, permet de s’accouder, de rester aux aguets sans se fatiguer. Contre les formes courbées du fer ouvragé, quelques grandes jarres de poteries débordent de cactées, de plantes aromatiques. Au bout, des buissons florissants de laurier-rose séparent terrasse et mini-potager. A cette extrémité, un barbecue est aménagé dans le mur, avec une cheminée en maçonnerie. Le sol est carrelé de pierres usées. Au centre, une table ronde en ciment vieilli, craquelé, le plateau étant une sorte de mandala éraillé, mosaïque de petits bouts de terre cuite de teintes diverses, débris de vaisselle accumulés au long d’une vie, le tout bricolé par d’anciens propriétaires sans doute décédés. Une bâche en plastique recouvre une partie de la terrasse, sous la treille, et peut se dérouler pour fermer l’espace aux vents remontant de la vallée. (Un hamac)

Un vélo de course est suspendu, comme dans les cintres d’un théâtre, à deux crochets, sous l’auvent qui borde la façade. Cuissard et maillots posés sur le cadre, casque accroché au guidon. Dans le coin, souliers et pompe à pied. La porte qui semble ne jamais être qu’ouverte, laisse entrevoir une pièce avec une cuisine sommaire, une table une chaise, des caisses de livres. Et un empilement de cubitainers de vin nature, blanc, rosé et rouge. La fenêtre aux volets entrebâillés, pas très nette, donne sur une chambre, une couche en désordre, d’autres caisses de livre, un secrétaire, un ordinateur, des tas de cahiers de notes, empilés, fermés ou ouverts, piles affaissées, répandues.

Rester là jusqu’à perdre toute notion d’être et de temps. En été, quasiment nu. En automne et au fur à mesure que les températures diminuent, ajoutant des couches, pull sur pull, couvertures, peaux de bêtes. Quelque chose de sa posture obstinée et sans retour, sur cette terrasse, relevant du mode de vie des bergers de Région tels que Juan Benêt a pu les observer. « (…) ceux qui restent sont généralement très âgés, peut-être incapables de faire le voyage, et leur présence n’est révélée que par la fumée ; ils ont échangé leur traditionnel vêtement de velours côtelé, leur couverture de laine et leur blouse de futaine contre une espèce d’armure tartare de peaux tannées et de laines brutes avec du chanvre, sorte de cabane ambulante dont, comme le bernard-l’ermite de sa coquille poilue, ils ne se dépouillent jamais. Seul le feu peut les en priver. Ils ont l’habitude de vivre à plus de 1 500 mètres d’altitude, sur les versants exposés au sud, sous des tas de bois et de feuilles mortes qui, observés à distance, ressemblent à des termitières. » (p.72)

Quelques fois, habillé en cycliste, bécane enfourchée, il se laisse tomber sur la route et suis la pente, réintégrant les mouvements du pédalage, revenant dans la mémoire des longues échappées, peu à peu, arrive au premier embranchement, remonte péniblement, moulinant petit, en zigzag, passe un premier col, redescend, se rapproche d’un village de montagne précédé de quelque camping discret en bord de rivière ,traverse la petite ville étirée déserte jadis florissante, s’arrête pour s’envoyer un petit noir, remplit ses bidons à la fontaine, puis attaque péniblement mais résolu, escargot louvoyant, les lacets d’un autre col plus ardu, en une lenteur décomposée, saccadée, mais il a le temps, se rappelant son aisance d’antan, parvient néanmoins au sommet, retrouvant ses sensations, se laisse glisser dans la vallée, puis suit la rivière, s’arrête et sort un pique-nique du sac-à-dos. Là, il a réussi à se mettre en route vers l’Aigoual. Jadis il faisait l’aller-retour sur une journée, à présent, l’expédition est bien plus longue, il a prévu de dormir en route, une nuit, voire deux, dans un sac de couchage, dans un fossé, à l’orée d’une forêt. Vagabond.

Cette vie, non pas dans le but de passer les dernières années de sa vie à « faire le point », se réconcilier avec lui-même, en créant le sentiment d’une vie bien vécue, avec un début et une fin, un parcours continu doté de sens, se rassurer en pouvant se dire que « tout a eu une signification en s’emboîtant à la perfection », difficile à affirmer en considérant la somme  des présents successifs, mais à construire de toutes pièces, dans le recul et la méditation rétrospective, recourant aux méthodes qu’utilisent de nombreux historiens. Que du contraire, il fait ce choix d’une vie rompant presque totalement avec la distinction entre dehors et dedans pour empêcher toute synthèse, toute cristallisation. Pour s’étourdir délibérément dans le ressassement de toutes les discontinuités qui ont tissé autant que concassé sa biographie, imprévues, inclassables. Ne cherchant nullement à les expliquer, à les nouer entre elles selon un sens jusque-là caché, révélé dans l’extrême vieillesse. Se rappelant des idées lues chez Foucault, magnifiquement écrites, qui le subjuguèrent et l’exaltèrent sans pour autant qu’il en comprenne la portée, étant trop immature, à l’époque, pour ce genre de texte. Pourtant un sens l’atteignit. Du sens. « L’histoire continue, c’est le corrélat indispensable à la fonction fondatrice du sujet : la garantie que tout ce qui lui a échappé pourra lui être rendu ; la certitude que le temps ne dispersera rien sans le restituer dans une unité recomposée ; la promesse que toutes ces choses maintenues au loin par la différence, le sujet pourra un jour – sous la forme de la conscience historique – se les approprier derechef, y restaurer sa maîtrise et y trouver ce qu’on peut bien appeler sa demeure. » (p.14, La Pléiade) S’étourdir donc en sapant ce qui s’est sédimenté en sujet, en se réfugiant dans les flux épars de tout ce qui lui a échappé, en jouissant de ce que le temps à disperser sans lui imposer d’être un corps accueillant tout le recomposé, s’étourdir dans le manque délibéré d’appropriation – non sans penchant suicidaire – , le refus de maîtrise, à l’image d’une demeure ouverte à tous vents, une terrasse au bord d’une petite route de montagne.

Mais il ne s’empêche pas de recourir à diverses protections. Si le cagnard persiste, trop impitoyable, et que la treille ne suffît plus à s’en protéger, si le temps vire à l’humide, aux brumes pénétrantes, aux averses agiles, il tend une toile de tente. Si le besoin d’intimité, parfois , refait surface, il s’arrange un isoloir léger, recourant à d’anciennes étoffes, tentures, couvre-lits, nappes, tapis lui rappelant les diverses maisons de sa vie, depuis les premières de l’enfance, celles de ses grands-parents, celles où grandirent ses enfants. Il puise aussi parmi des vestiges retrouvés dans les greniers de maisons familiales à vider, où resurgissent couvertures, draps, foulards que lui-même avait « détournés », enfant, pour ébaucher des tentes de bédouins, derrière les fauteuils du salon des grands-parents. Différentes couches. Il les fixe à un dispositif de câbles tendus entre le mur de façade, les troncs de quelques pins voisins, la structure métallique de la treille. Il peut en jouer à la manière des rideaux de scène ou d’éléments de décors légers, les abaisser, les relever, les faire froncer. Une cabane de tissus qu’il peut ériger pour une après-midi, une soirée, ou laisser en place plusieurs jours, plusieurs semaines. Mais rien ne reste statique, il déplaçe les étoffes selon son humeur, selon l’envie d’associer momentanément leurs couleurs, leurs textures et odeurs, les souvenirs dont elles sont imprégnées, fragrances délavées, presque volatisées. Un collage. Composition de drapeaux symbolisant différents territoires de son existence, trophées de terres disparues, englouties, transformées en protocoles mémoriels Une cabane dont les parois l’enveloppent d’un labyrinthe sans qu’il cherche à élucider, clarifier, non, simplement ressentir les différentes peaux, les différents lieux vécus, les différentes temporalités. Et chaque fois qu’il  joue avec ces tissus, adoptant malgré lui des tournures ritualisées, composant un patchwork éphémère le protégeant des regards indiscrets, ou organisant leur éventuel glissement furtif vers quelques détails choisis, il revit aussi – et non en amateur d’art revenant sur ses esthétiques -, les moments qu’il affectionnait jadis, dans son autre vie, face et dans les œuvres d’Ulla von Brandenburg, artiste dont il avait suivi, plus ou moins, l’évolution, depuis sa première exposition dans une galerie parisienne, le conduisant un peu plus tard, intrigué, à visiter le résultat d’une résidence dans un lieu autant marginal que pointu, laboratoire artistique installé dans une ancienne maison de maître abandonnée, dans l’esprit du squat artistique mais en plus sélec.

De même que l’installation sur la terrasse évoque une lanterne magique exhibant pour les estomper peu à peu toutes les ombres de sa vie, celles qu’il n’a cessé de poursuivre ou de fuir ou de retenir, avec lesquelles il n’a cessé de s’emmêler, cherchant à les identifier, à les fixer, à étreindre en elles quelque chose de vivant et d’immuable, mais toujours fuyantes, fluides, de même il avait pénétré la dernière grande exposition de l’artiste qu’il avait pu voir, une sorte de grande boîte à images faite de voiles, de drapés– appareil photographique métaphorique – donnant sur le vide, tournant à vide, capturant le vide, pénétrant donc un millefeuilles d’enveloppes, tangibles, consistantes, sans qu’il puisse établir quel en était le contenu. Était-ce l’atmosphère post-confinement, le fait que cette exposition avait été enfermée durant des mois, restée sur place pour personne, emmurée, et à présent accessible dans un musée quasiment désert ? Tout semblait « avoir eu lieu », ne restait en place qu’une série d’accessoires que l’imagination pouvait actionner, en s’aidant des cartels, exposition à jamais confinée.

C’était comme de parcourir des ruines fantomales de membranes chatoyantes. Rêver d’une promenade dans le dédale archéologique d’une ville disparue, dont les vestiges de pierre se seraient transformés en tissus, figés, insensibles à la brise. La reconstitution d’un appareillage interrompu, déserté. A l’intérieur de ces chambres et couloirs théâtraux, des objets sont éparpillés, non pas au hasard, leur place semble choisie avec soin et exprimer, ensemble, un message. Amorcer un discours. Il est inutile, cependant, de chercher à élucider ce qu’il peut bien être.

La meule de foin, construction utilitaire immémoriale, universelle, et à ce titre forme primaire, sculpture originaire, sorte d’architecture brute revêtant une connotation quasi religieuse, et mystérieuse (imaginons des êtres débarquant sur terre, ne connaissant rien à l’agriculture, découvrant un champ parsemé de ces meules). A l’ombre de ces clochers ovoïdes de foin, bien des siestes, bien des troubles, bien des rêveries ont germé. Les formes géométriques en osier, éloge des premières particules d’une science de l’espace, structures cosmogoniques, évoquant ces constructions dans lesquels se faufilent des humains pour incarner des géants carnavalesques, ici des géants aux silhouettes abstraites. Squelettes de manière de penser le monde, à l’abandon, nasses pour attraper concepts et idées. Des cannes à pêche en bambou transformées en totems, décorées de signaux de couleurs – un langage codé – reposent ici en brassée au sol, là disposés méticuleusement avec des arceaux, plus loin sont alignées contre la paroi. Il songe aux balades d’André Cadere, le bâton peint sur l’épaule. Des cordages tombés des cintres s’enroulent comme des serpents. Ailleurs, un alignement de cordes emmêlées, sortes de fœtus desséchés figurant différents noyaux vitaux, nœuds singuliers au centre de chaque destin, le dessin des errements sur soi-même en quoi souvent se résume une biographie réelle des entrailles, là où l’homme s’imagine avoir effectué une ligne droite, discontinue. Des sculptures d’étoffes ressemblent aux silhouettes d’humains agenouillés, en prière, enfermés dans des couvertures chrysalides, espérant leur transformation, leur envol dans la foi.

Les draps suspendus dessinent des ouvertures et annoncent des arrivées qui ne viendront pas, encadrent des perspectives de départs, de pertes que rien ne viendra combler. Tombés de rideaux, levés de rideau, entrée et sortie de scène, courants d’air. Certains tissus sont exposés comme des peintures, suaires imprégnés du temps qui passe, palpable dans la trame même. Plusieurs orgues portatifs, indiens, à même le sol, soupirent à intervalles déterminés, laissent échapper une vapeur musicale, elle aussi fantomale. Silhouette sonore que l’on aimerait suivre, qui se faufile insaisissable dans les coulisses.

Une trace filmographique de tout ce qui a eu lieu ou pourrait avoir lieu dans ces chambres d’étoffe est diffusée dans une salle de projection. On y voit des hommes et des femmes chanter, danser, se mouvoir, interpréter divers personnages symboliques ou incarner des principes vivants, gesticuler, moduler leurs mouvements selon des sources mentales communes, restaurer ou inventer un folklore, organiser des rites et des cérémonies, brassant les récits et images qui fluent et inspirent largement la plupart des théâtres par lesquels entrer en contact avec les forces du vivant pour se les rendre favorables, par quoi l’humain tente de s’assurer le meilleur ancrage dans son territoire naturel. Performer un brassage, un mixage de résidus rituels de tous les temps, toutes les régions, un répertoire de traditions synthétisées réinterprétées à l’infini (il songe au jeu du téléphone arabe où il ne s’agirait plus de répéter à l’oreille de son voisin de droite ce qui a été soufflé à l’oreille de gauche, mais de transmettre en geste et paroles récitées une tradition racontée, transmise oralement, d’individu à individu, depuis des millénaires, voilà, c’est toujours ça, mais c’est essoré, ça ne ressemble plus à rien). La machine rituelle tournant à vide, creuse, plus rien ne parvient à s’accrocher, à donner du sens, à justifier un mode de vie, cela ne suffit plus, l’homme a détruit son environnement, tous ses points d’ancrage. Ces mimes mythologiques ont quelque chose de désespéré, ils ne parviennent plus à inventer et à faire croire en une quelconque « origine ». Il y a quelque chose de zombie, ça brasse du vent. Le film est tourné dans un théâtre dans les Vosges. On reconnaît les objets qu’ils manipulent : nasses d’osier, cannes, meule, étoffes. Ils sont là, dans l’exposition, ils sont l’exposition, coquilles vides vibrantes. Ce vide et ce creux désignés ainsi de façon aussi poignante, comme réuni dans un mausolée léger, éphémère, dit assez l’urgence de trouver d’autres formes de vivre ensemble, de « faire société ».

Ainsi, sur sa terrasse, se sent-il enveloppé d’étoffes légères, lui-même de plus en plus assemblage de « tissus » au vent, découvrant que son passé, finalement, constitué de toutes sortes de connexions avec le vivant, en tant que concrétion personnalisée, se résumait à vraiment peu de choses. Sa vie désormais avec ce passé – son corps, finalement –  se borne, jour après jour, dans le « revécu » mental, déambulation assez courte à travers quelques chambres, vagues et séminales, brouillonnes et embuées, limpides ou absconses, de l’ordre du caravansérail onirique. Il lui reste à feinter, trouver une manière de disparaître tout en continuant à jouir de la vie, semer la fatale poursuivante, à la manière d’un vol d’oiseaux décrit par Juan Benêt : « As-tu déjà remarqué le vol de cette bande d’oiseaux qui évolue dans le ciel automnal en décrivant des cercles en tous sens, et qui du sol paraît animé d’une joie capricieuse mais qui en réalité obéit à une discipline stricte et secrète à laquelle se soumettent tous ses éléments pour se préparer à l’imminente et longue croisière qui les attend? As-tu observé comment une formation serrée est capable en un clin d’œil de disparaître du firmament, en tournant simplement ses ailes vers l’angle de la lumière qui les récompense d’un raccourci invisible, pour réapparaître aussitôt en un autre point comme s’il s’agissait d’une autre bande ou comme si dans le temps de son invisibilité elle jouissait de la faculté de rompre la continuité de l’espace et amorçait par cet artifice une trajectoire impossible à suivre de la terre, peut-être pour échapper à ses menaces ou peut-être seulement pour jouer avec cet œil terrien si maladroit? Il en va de même pour moi, en ce moment : l’ensemble de ce que j’ai observé pendant tout ce temps peut disparaître de mon champ en un clin d’œil, mais qui peut m’assurer que tout cela réapparaîtra, et où? »
(Page 198) Se mouvoir, sans limite bien définie, sans but précis, jouant avec cet art de la disparition, s’habituer à, performer parmi ses objets, vestiges de tout l’accumulé. (Pierre Hemptinne)

Caresse symphonique et cosmos d’objets bouleversés (Redites)

Fil narratif à partir de : confinement, déconfinement, crise sanitaire Covid-19, lectures, paysage, symphonie pastorale, Evelyne Grosman, La créativité de la crise, Editions de Minuit 2020, Latifa Echakhch, The Sun and The Set au BPS22, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise Gallimard 2017, Kenzaburo Oé, M/T ou l’histoire des merveilles de la forêt, Gallimard….Coupé de toute relation sociale, enfermé, privé de sorties culturelles, confiné à la maison et au jardin, l’écoute des fibres intimes de l’imaginaire prédomine, disproportionné. Ecouter son pouls. Qu’est-ce qui caractérise son battement, son rythme, sa tension, depuis le « début » ? Qu’est-ce qui se maintient et pourrait figurer une permanence, une ligne de repli acceptable voire féconde ? Quelle origine lui est-il rendue perceptible par cette attention ? Comment cette fréquence vitale a-t-elle évolué au fil de ce qu’il a capté, assimilé, désiré ?  De quelles musiques son souffle se sustente-t-il ? Un air lui trotte dans la tête, connu et indéfini, depuis des jours et il émerge, se clarifie et surgit de façon nette lorsqu’il arrive dans les dernières pages de la relecture – oui, relire, ré-écouter, autant d’activités de tissage – d’un roman de Kenzaburo Oé, « M/T et l’histoire des merveilles de la forêt ».

Le narrateur explore sa relation avec sa grand-mère qui, lui racontant les contes et légendes à l’origine de leur village dans la forêt, tissés aux faits historiques réels, a forgé sa sensibilité et son imaginaire, le destinant à, lui aussi, entreprendre ce récit inlassable, échappant à toute fixation définitive, des origines singulières. Dans ces racontars, les « merveilles de la forêt » sont souvent citées sans jamais pouvoir être objectivées, rationnalisées. C’est le point d’origine même qui inspirent les mythes du début, ceux qui fondent la vie entre les humains, à cet endroit de la forêt vierge, là où nature et culture s’entretissent. C’est « notre source à nous-mêmes qui naissons, vivons et mourons sur cette terre. » C’est de là que rayonne aussi la nostalgie originelle. Beaucoup plus tard, le fils du narrateur, autiste mais grand mélomane, passe quelques jours chez son arrière-grand-mère qui recommence pour lui la généalogie fantastique du village. Après coup, elle craint de l’avoir ennuyé jusqu’au jour où elle reçoit, sur cassette, une œuvre originale enregistrée pour elle. C’est une composition de son arrière-petit-fils, Hikari, inspiré par les histoires entendues. (Hikari, le fils de Kenzaburo Oé est réellement autiste et musicien). La vieille dame est bouleversée parce que cette musique donne vraiment forme à l’essence de ce que son récit labyrinthique tend à enclore et que les mots ne font qu’effleurer. « J’ai fini par penser que, dans un passé très lointain, lorsque j’étais dans les « merveilles de la forêt », j’écoutais cette musique. » Une musique qu’il nous semble nous avoir touché  avant même de savoir entendre ! N’est-ce pas le meilleur lien possible à explorer et renforcer avec ce qui, de nos fibres intérieures, ne se laissent pas confiné, résiste, continue à nous aérer sans frontière ? Un fil de résistance ?

« Je crois qu’en ce qui me concerne, les premières mesures de la sixième symphonie de Beethoven, voire tout le premier mouvement, ont un peu ce statut magique. « Allegro ma non troppo. Éveil des impressions joyeuses en arrivant à la campagne. » Je ne peux plus en dater la première écoute. Cela faisait partie des quelques disques qui passaient de temps en temps en famille. Dans une atmosphère d’enfance heureuse qui, forcément, évoque d’autres temps, à jamais inaccessibles. C’était avant. La force descriptive de la musique m’a été peut-être transmise par quelques commentaires du père, succincts, reprenant les propos du livret. La musicologie est précise sur la manière dont le compositeur « peint »  les caractéristiques d’un paysage. Mais ce n’est pas ce vocabulaire savant qui m’a transmis ce qui me transporte dans cette musique, plutôt la musicalité de la voix qui les traduisait en mots de tous les jours, surtout le fait qu’elle est devenue la musique de ces instants de quiétude parfaite et perdue. Les propos suggestifs du père relevait, comme une évidence, la puissance descriptive de la musique, elle nous transportait dans la nature, près des arbres, des champs, de la rivière. Chaque fois que je me sens porté par les relations harmonieuses avec un paysage, avec l’espace, les couleurs, les rythmes du dénivelé, le déroulé du chemin, les sons, les reliefs végétaux, les ombres et la lumière, la fluidité des mouvements de mon déplacement, l’hospitalité qui est faite à ce qui en moi diffère, ce n’est pas que j’entends cette musique, elle est simplement là, organique, sans même que j’en prenne conscience, sans même qu’elle affleure nécessairement sur les lèvres. Elle porte. Par contre, je la convoque et la joue dans ma tête si, enfermé, j’ai envie de renouer avec cet unisson avec un coin de nature, d’y puiser de l’énergie caressante. Pour sortir, pour retrouver le dehors, pleinement, elle me semble tout indiquée, avec l’amplitude symphonique calme, posée, qui évoque et porte le besoin d’épanchement, sans restriction. J’aime assez la version d’Harnoncourt, avec le Chamber Orchestra of Europe, effectif réduit centrée sur la générosité et la clarté, certes moins expansive que certaines entendues autrefois, mais privilégiant un pathos allégé, favorable à une relecture, une redécouverte, un recommencement, limpide. »

Ainsi en cette journée de printemps resplendissant, alors qu’il pédale, transporté, dans un paysage très familier, qu’il traverse une fois par semaine et qui, cette fois, lui semble nouveau, en tout cas différent, comme s’il s’ouvrait sous ses roues et dévoilait un autre horizon. Quand il arrive là, long faux plat roulant ou éprouvant selon la météo, surtout par vent  favorable, « l’allegro ma non troppo » de la « Pastorale » le porte. La route est comme une grande lettre labiale tracée en cursive parmi les labourés et pâtures qui épousent la pente d’une colline douce, dont la crête est couverte d’une forêt, avec les lignes de différents monts qui se rejoignent, forment un giron où s’engouffre un chemin. Plusieurs rideaux de peupliers, en ligne, rythment l’espace, séparent plusieurs logis flanqués d’étables et prairies clôturées et créent des jeux d’ombres, des effets de profondeur, comme lorsqu’on regarde couler une rivière. Parfois troncs clairs sur terre sombre, parfois troncs sombres sur herbes ensoleillé, claire. Une brise légère le pousse, les jambes moulinent avec gourmandise, les poumons et le cœur s’enivrent, l’harmonie corps et machine est voluptueux. Il avale le faux-plat, véloce, et peu à peu, son regard sous le casque va chercher tous les détails du paysage. Les boules de gui désorganisent les silhouettes longilignes des peupliers, introduisent une esthétique parasitaire piquante. Cette fois, l’impression de « passer au travers » du paysage, pourtant si bien répertorié dans sa tête – il en enregistre une « photo » à chaque passage, les vues se superposant semaine après semaine, devenant une sorte de millefeuilles, chaque feuille distinguée par d’infimes variations -, correspond, le temps de quelques secondes à peine, au fait de se sentir non plus à vélo, là, dans ce coin campagnard, mais couché dans une chambre d’hôtel, lumineuse, rideaux blancs tirés, bruits amortis de la ville, draps et édredon tout en douceur, blottie contre lui, entourée d’un de ses bras, l’amante nue, la caressant d’une main, sans bouger, juste ce que ses doigts peuvent atteindre, l’épaule, le bras, la nuque sous les cheveux, le piémont d’un sein, la combe des reins, le début de croupe. Comme un mantra. Après les caresses de la transe, de la possession, des attouchements presque désincarnés, somnambules, comme on suivrait du doigt, très loin, les lignes de crête d’un paysage brumeux. Elle-même lui caressant carcasse et contours, « distraitement », de cette distraction bienveillante par laquelle les corps s’imprègnent mutuellement. Sa présence féminine fraiche, chaude, soyeuse, rayonnante, tout en silence. Plénitude dans une bulle. Il s’ébroue, se retrouve bien en selle, secoue le guidon, fait une embardée, reconnaît la route, le paysage. Pourquoi s’est-il de la sorte « absenté », senti littéralement transporté dans ce souvenir ? Sans doute parce qu’à ce stade du printemps naissant toutes les couleurs, sous le soleil, sont si évanescentes, là et pas encore là, tout est aérien, immatériel, inespéré, même les parfums ne sont que présences suggestives, réelles effluves captées par la bouche ouverte dans l’effort réveillant les fragrances charnelles, subtiles, quand des peaux se touchent, se joignent, se reconnaissent dans un instant hors du temps ? La brise le caresse épouse ses mouvements comme des draps de lin. Un même vertige vaporeux que dans la chambre d’hôtel, ce matin. (Avec l’âge, ce genre de syncope devient plus fréquente, failles ou parenthèses enchantées dont il craint, toutefois, de se trouver un jour résolument prisonnier, ne pouvant plus en sortir, perdu.)

Un jour, dans son isolement sauvage et mutique – fourmillant de vie, plus exactement de brindilles de vie, minérales, cristaux de son parcours, capitalisés – il reçoit un inattendu avis de caresse. Comme tombé du ciel. C’est le message d’une femme perdue de vue depuis des années, sans plus aucun contact, avec qui un embrasement exceptionnel, fulgurant, à la manière dont les chairs peuvent brûler leurs vaisseaux une fois étreintes, s’était produit. Devenant après coup un mystère ressassé sans cesse, situé dans le temps sans repère précis, sans borne, comme une origine flottante, déterminante pour tout ce qu’il fut, est et sera. Rejoignant le « noyau littéraire » qui organise sa discipline de vie, dans les termes dont en parle Kenzaburo Oé : « Choisir pour noyau littéraire de ton existence, quelque chose comme une lueur de cette vie qui a précédé ta naissance ici au milieu de la forêt, et qui, après avoir été émoussé par les souffrances d’ici-bas, te survivra, quand tu seras mort comme individu…» La magie consistant en ceci que cette « lueur ayant précédé sa naissance » coïncide avec cet événement amoureux tardif. Une fois de plus, voilà, à partir de ce pivot sexuel, d’autres perturbations temporelles comme celle vécue en traversant à vélo un paysage qui le téléporte dans une chambre d’hôtel, plusieurs années en amont. Vit-elle encore ? Le croit-elle encore vivant quelque part ? Un tel message est-il autre chose qu’une bouteille à la mer ? «  Cette nuit, pensé à nous, me suis caressée et donné du plaisir en revoyant des images de nos rencontres. » C’est à partir de ça qu’il reprend conscience, néanmoins, d’être vivant quelque part. Par cette parcelle de vie qui palpite de temps à autre, évolue, « vit sa vie » dans un autre être qui continue à le choyer, au gré des humeurs, des mouvements d’images et des traces intérieures ravivées par telle ou telle occurrence du présent. Avoir enfanté, donc, dans la chair de l’autre, encore mieux, dans sa chair-esprit, dans son désir, en amont de la chair. Le jour suivant, la même personne lui envoie des photos de ces caresses « en souvenir de », où la main masturbatoire rentre en transe, habitée par sa main à lui. Les photos, avant tout, balaient ce moment intime dans la nuit, interruption du sommeil, draps rejetés, parties du corps dénudées, pénombre, lampe de chevet, les préliminaires incertains d’un instant d’amour solitaire, quand monte le désir, les sens peu à peu submergés par l’évocation de leurs scènes amoureuses, les formes alanguies, abandonnées à l’esprit qui vient la posséder, son regard femelle éperdu qui veut aller plus loin dans l’abandon, se sentir prise à distance, les cuisses ouvertes, genoux éloignés le plus possible, pieds joints, bas ventre touffu tendu, fondu dans la nuit. Et puis le flou, un large papillon nocturne, ébloui voletant agité sur place au-dessus du con, sous la toison, visitation vibratoire, l’absence – la sienne, juste invoqué à distance – qui se matérialise dans le tremblement des doigts, la main envahie par le battement d’ailes d’un ange qui rentre en elle et la fait jouir. La main qui branle dans l’obscurité, figée floue dans les clichés envoyés, convoque  la phalène racontée par Didi-Huberman, « créature du passage et du désir, du mouvement et de la consumation. » L’envoi de ces photos intimes le replonge dans une relation faite d’apparitions – mille et un gestes, sons, couleurs, textures, banales, et pourtant autant d’apparitions – et qui ne cesse, depuis, de nourrir son imaginaire, ses questionnements sur la vie,  « Toute apparition serait donc à regarder comme une danse ou une musique, un rythme dans tous les cas, un rythme qui vit de s’agiter, de battre, de palpiter, et qui meurt, plus ou moins, pour la même raison. » (p.10) Oui, ça subjugue, cette main féminine, connue autrefois, redevenue en partie inconnue, qui palpite et bat l’entrejambe, se donne du plaisir pour rejoindre celui qu’ils se donnaient mutuellement, du plaisir actuel donc, nouveau, traversé par la rémanence de jouissances passées. Comment regarder ces formes tremblées, arrêtées dans l’image, comment, de ça, fixer quelque beauté, de cette exhibition de forme et d’informe « comme autant « d’énergies visibles » – énergies de l’apparition, du désir, voire de la mort – communes à l’art et à la nature ? » La main qui branle, saisie, transformée en image fixe, ressemble à une chrysalide, quelque chose qui se transforme, qui mène une métamorphose dont tout le processus est invisible, est de l’invisible. Quelque chose de considérable. « On a souvent l’impression que, dans une métamorphose, l’essentiel nous manque aussi, l’essentiel de la durée, du changement, de la plasticité et du dépli des formes. Pour l’approcher, il devient alors nécessaire d’articuler le voir et l’imaginer, selon la rigoureuse définition baudelairienne qui fait de l’imagination une faculté « qui perçoit tout d’abord (…) les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et analogies… » » (p.20) Il revient sans cesse à ces photos comme en attendant un envol à venir. Le « considérable » est aussi de l’indiscernable. Au contraire des usages pornographiques, presque rien n’est explicite. L’indiscernable évoqué par Barthes  répondant à la question « Pourquoi écrire, » et cité par Evelyne Grossman : « Parce que l’écriture décentre la parole, l’individu, la personne, accomplit un travail dont l’origine est indiscernable. » L’origine mystérieuse de cette caresse et le point de chute invisible de cette caresse, même si on sait de quoi il retourne,  amplifie le poids de l’indiscernable. Evelyne Grossman commente : « Au-delà du thème de l’époque (le décentrement du sujet), j’y entends un motif pour moi essentiel : parce qu’on ne sait jamais au fond qui écrit ; non pas qui suis-je moi qui écris mais qu’est-ce qui, en moi ou hors de moi, écrit ? Question vertigineuse, à la limite de la folie, que reprendra entre autres, Samuel Beckett. » (p.49)  Voilà, caresse, écriture, indiscernable, vertige. La main qui branle, étrangère, comme indépendante de tout corps, au-delà de ranimer les instants où sa propre main, ainsi, caressait il y a longtemps, lui rappelle sa main qui écrit, à travers quoi ce qui écrit en lui passe sur la feuille, se change en texte. « Si je regarde ma main, en train d’écrire, dans un moment précis, elle est posée, distincte, entière, bien attachée au bout du bras. J’imagine la même main agitée par l’ensemble de tout ce qu’elle a écrit depuis que je vis, littéralement en train de tracer tout ce qui à travers moi s’est écrit et qui revient, à chaque fois que me vient un nouveau bout d’écriture, alors cette main n’est que tremblement, organe flouté, branleur, agitation de l’indiscernable ».

« J’épouse donc encore de temps en temps une onde en elle. » Se raccrocher à cette infime et émouvante preuve d’existence, inattendue, nimbée d’une sorte de résurrection. Il pense alors à une gravure envoyée par un ami où la mise à nu de l’appareil respiratoire d’un arbre, de son réseau nerveux et système circulatoire vital – onirisme séminal que dessine la sève dans le bois vivant -,  révèle l’existence de voies lactées forestières.

Au bout du confinement, tout son cosmos d’objets familiers, routiniers, bouleversé par une courte confession inaugurant le récit d’une autre relation aux choses – ce qui échappe au procès rationnel des échanges et continue à vivre, proliférer -,  il sort pour la première fois au soleil, pas celui du jardin, mais celui des routes, des villes, des trottoirs, des places vides, des gestes barrières, il quitte l’entre-soi saturé, s’éloigne de chez lui, redécouvre la longue distance  et, à peine descendu de voiture, pressé par le rendez-vous fixé avec la billetterie, il longe le grand bâtiment industriel, impavide, bordé d’herbes sauvages et rentre, pour la première fois depuis des mois, dans un musée, enfilant le masque obligatoire, s’aspergeant les mains de gel. Il sait qu’il va y retrouver les œuvres de Latifa Echakhch. Une belle opportunité de questionner, précisément, la relation aux choses, aux narrations qu’elles charrient, aux histoires qui se tissent avec elles, pour se fourvoyer ou se libérer. Le retrait, le régime de l’inactivité du confinement obligatoire l’a empêtré dans tout ce qu’elles racontent et disent de lui, en partie indépendamment de toute volonté consciente de sa part, s’intégrant à son métabolisme. Sur le mode ressassement, vase clos.

Il n’y a personne, pas de visiteur, contrairement aux files qui ont marqué la réouverture de certains commerces, il se dit que la période de crise a réussi à faire entériner par les usages la démarcation entre essentiel et superflu. Néanmoins, le nombre de visiteurs potentiels admis dans l’espace étant limité, il est décidé à ne pas traîner. Il s’engouffre dans la première salle, vaste, haute, est plongée dans l’obscurité. Trois grandes images, rondes comme des astres, sont projetées sur les murs. Elles font partie des murailles qui délimitent l’actuelle cosmogonie de crise. L’une est une échappée lumineuse vers un ciel bleu moutonnant de nuages. Mais le sol est jonché de débris. L’échappée tourne mal, avorte : le ciel réel, notre horizon naturel, s’effrite, attaqué de partout par la pollution, il n’est qu’un champ de ruine aérien. Une autre rassemble dans son orbe plusieurs scènes fragmentaires de colères et révoltes, puisées à différents endroits et époques de la planète. Rappel d’une contestation et d’une action d’alerte confinées dans l’impuissance, qui s’épuisent et ne peuvent éviter l’engloutissement. La troisième est plus mystérieuse, c’est une vaste membrane de feuilles carbones bleu assemblées, évoquant la technique des stencils qui servait à dupliquer des documents surtout utilisés au niveau de l’agitation politique pour diffuser idées et slogans révolutionnaires, sous formes de tracts, de pétitions, de cahiers revendicatifs ou théoriques. L’œuvre s’appelle « A chaque stencil une révolution », référence à Yasser Arafat et, telle quelle, magnifique comme un soleil bleu profond et brouillé, elle évoque un romantisme de la révolte en rade, cul-de-sac des espoirs de monde nouveau. Entre ces trois images fortes, cartographie sensorielle d’un »air du temps » au bord de la catastrophe, de la perte de sens universel,  des objets usuels posés sur des socles noirs, eux-mêmes imbibés, englués dans de l’encre noire. Un album photo, un foulard, des livres de la collection Arlequin, des soldats de plomb, des flacons de parfum, une toile peinte, objets quelconques sur le point de disparaître et dont le dernier bout encore visible, identifiable s’accroche au visiteur, suscitant de vagues empathies (par le biais d’autres objets tout aussi quelconques, similaires, que l’on a bien été amené à manipuler, utiliser).

La production artistique s’attaque à ce que véhiculent les « choses » qui ne cessent d’accompagner nos gestes, modéliser nos « faire ». Elles sont d’emblée partie prenante de dynamiques narratives qui s’immiscent dans nos histoires. C’est ce que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre étudient dans leur livre « Enrichissement. Une critique de la marchandise ». La narration produite par le commerce  des objets, pour les décrire, les comparer, donner envie de les consommer et de les inscrire dans notre quotidien « permet d’associer la description de la chose et l’évocation des situations dans lesquelles la chose est, ou a été plongée et celle de personnes qui sont, ou ont été, en relation avec elle, qu’il s’agisse , par exemple, de personnes qui l’ont confectionnée ou de personnes qui l’ont possédée ou qui, actuellement, la possèdent. (…) La narration incorpore une orientation chronologique qui rend ce mode de représentation particulièrement apte à la prise en charge du passé, c’est-à-dire non seulement du passé de la chose elle-même, mais aussi de la prise en charge des situations, des événements et des personnes avec lesquels la chose a pu être autrefois en contact. Dès lors, celui qui acquiert une chose dotée d’une telle présentation s’inscrit à son tour dans la narration qui lui est associée : en entrant en possession de la chose, il peut introduire le récit de sa vie dans celui de la chose. » (p.168) En parsemant son travail artistique d’objets liés à son histoire personnelle, ou simplement trouvés, évoquant des souvenirs, Latifa Echakhch ne prolonge pas la tradition des ready made transformant le banal en œuvre d’art. Elle cherche à mettre en suspens, à interrompre cette narration implacable que véhicule le système des choses et qui, au-delà de l’intimité partagée avec eux – et qui peut être créative, disruptive, poétique -, nous inscrit de force dans un marché, un commerce (dans tous les sens du terme) déterminé. Suspendre ces fils narratifs, y réfléchir. C’est pourquoi les objets tels qu’elle les exhibe ont quelque chose de déconnecté, privés de leur habituelle raison d’être, ruinés, « sol jonchés d’épaves et de déchets ». Ils sont en attente, éventuellement, de nouvelles narrations, mais en rupture avec leur passé, ils attendent autre chose, ils éveillent le manque, ce manque qui signale le besoin d’autre chose et qui reste en rade. De façon peut-être encore plus poignante en ce début de déconfinement où « l’après » pourrait être l’occasion d’une vaste bifurcation sociétale (que l’on sent être mise progressivement, méthodiquement, au placard).La petite théière au sol, contre le mur, est comme un réconfort en trompe-œil. L’objet lui-même évoque le bien-être, le plaisir de boire le thé, mais tout le dispositif censé amener le liquide dans ce contenant agréable, égare la moindre perspective de satisfaction : une gouttière interminable qui récolte l’humidité à l’extérieur sur les toits. Or, signe de changement climatique, nous sommes en période de sécheresse, pas la moindre goutte ne parvient dans la théière. Le réconfort est différé, aléatoire, la distance entre extérieur et intériorité comme démesurément élargie.

Le paysage de la grande salle restitue l’amplitude de ce manque « photographié » en un instant crucial : peut-être est-ce déjà trop tard, peut-être tout reste-t-il possible. C’est figé, entre effondrement irrémédiable et ultime sursaut. Tout peut encore basculer d’un côté ou de l’autre. On songe en ces temps lointains où la disparition du soleil derrière la ligne d’horizon pouvait être perçu comme définitive. Sur de grandes toiles sont imprimées des photos prises par l’artiste, fragments de ces paysages crépusculaires où il semble que l’instant nous parle à l’oreille, où une fusion avec l’environnement reste possible, évoque une harmonie perdue. Ces images-voiles sont affalées, pleines de plis et de fronces, dégonflées, elles marquent une irrémédiable dissociation entre ce que l’on est et ce que l’on voit, ça ne colle plus, il n’y a plus d’adhérence et du coup, on ne voit plus que l’envers du décor, un paysage de choses finies, épuisées après usage, paysage de ce qui a eu lieu. Esthétique de la désynchronisation. Le sol est parsemé de choses-fantômes, on dirait que là, il y a peu de temps, se trouvait un être qui s’est désintégré, ne laissant que quelques effets formant rébus ou constellation métaphorique. Ailleurs, ce sont des sédimentations historiques profondes, conflictuelles, qui surgissent de débris rassemblés comme par hasard, à la manière de ce tas de verres à thé marocains, fracassés par l’artiste, rassemblés sur un tapis de marchand à la sauvette, sous l’intitulé « Fakir. » Voilà la dimension « fakir » de la relation à cette mémoire culturelle, au passé colonial, aux traditions de « l’hospitalité et du rôle domestique de la femme » (guide du visiteur), à tout ce qui relève des questions complexes d’identité, d’origine, d’appartenance, de domination, de blessures.

Proches de la sortie, une série de tapis, seuls, en prière. Ils sont étalés aussi pour recueillir les restes d’intimité de personnes disparues, avalées par ce paysage mental d’une société en ruines. (En panne d’imaginaire, de nouvelles croyances, de nouveaux récits…) Ce sont autant d’espaces de survie limitée. Les tapis sont imbibés d’encre noire, saturés, de même que les quelques objets éparpillés sur leur laine encrée et qui attestent des diverses manières de s’accrocher à la vie, en fumant, en buvant, en écoutant de la musique… Tous les objets sont « renversés », englués, saturés de leur vécu sans issue, au bout de leur vie. Seule subsiste un espace vierge, rond, silhouette d’une île où recommencer, réinventer, peut-être juste une illusion engendrée par un projecteur. Levant les yeux, à l’opposé vers la grande verrière, il la découvre sillonnée de traits sombres, coulées d’une pluie noire, « enluminure » négative qui accentue l’éblouissement venant de l’extérieur, d’entre les coulures parallèles, laissant l’espoir qu’il reste possible d’aller vers la lumière, d’y amorcer un nouveau tissage avec le réel. Conserver la faculté de s’éblouir comme en découvrant les photos de la main qui branle, si proche si distante, qui « entre-caresse » passé et présent d’un amour, donnant forme de caresse à la créativité telle que reprise par Evelyne Grosman, lisant Foucault, Blanchot, Deleuze, Guattari, dans le but de remplacer l’archétype du créateur démiurge par les communs de la créativité. Jamais l’écriture de tel ou tel mais toujours déjà de l’entre-écriture. Par le fait que tout s’écrit avec ce qui s’est écrit et avec les innombrables interprétations que les lecteurs font circuler. « De quoi s’agit-il ? D’une forme originale d’amitié créatrice, écrite à distance, sans partenaires individués, dans un style qui mêle l’impersonnel de la critique philosophique ou littéraire et l’intimité subjective d’une émotion privée. Je trace les contours d’un espace que je rassemble ici dans la disparité, pour indiquer ce que pourrait être la crise créatrice du sujet à l’œuvre dans cette entre-écriture, l’étonnante plasticité de son mouvement instable. » Entre-écriture, entre-caresse, être « faiseur d’histoire » réinventant nos relations aux choses, aux objets, aux marchandises, à tout ce avec quoi nous faisons commerce. (Pierre Hemptinne)

 

Le confiné poreux et ses protocoles de réconfort

Fil narratif à partir de : confinement avril 2020, soleil et ombres, jardin et printemps, neige d’hiver et neige de pétale, paradis perdu, Kenzaburo Oé, Laurent Becquaert et Gilles Delhaye (peintures), l’harmonium et Zameer Ahmed Khan, James Blood Ulmer et guitare décoloniale, Dick Annegarn et le chant des incomplétudes, Steve Lacy et les fantômes monkiens, Betty Davis et la différence raciale, Frances-Marie Uitti et l’organologie absolue, Guy Klucevsek et la respiration accordéon…

Il y a dans le confinement, des choses qui lui conviennent parfaitement. Des bouts de lui-même, peut-être, ne pouvant s’épanouir qu’ainsi ? Des bouts vivants, sortes de ver de terre de son organisme, tout au long de la pression subie par le temps accéléré, le rythme du travail salarié qui pressure le temps à soi, ils tracent des cheminements d’aération des profondeurs, ils maintiennent en vie l’humus par lequel il se sent rattaché au sol. La retraite devenue la règle, il apprécie une relative dilution de soi dans l’impression du temps encalminé. (Un mot qui l’a très tôt impressionné, lors de ses premières lectures.) Une perméabilité plus grande, dans le silence, aux autres formes de silence environnant. Une fusion dans une multitude de silences. Entre objets, entre l’humains et le non-humain. Une forme d’existence qui l’attire depuis toujours, n’être qu’une présence versatile, ne puisant ses consistances que de ce qui la traverse. Hypothétique. N’être qu’un corps vide et observer à l’intérieur les ombres et les lumières du jour et de la nuit qui se succèdent. Rien d’autre. Se replier en soi et lire les silhouettes, les formes suggestives qu’y projette son passé, ce qu’il a vécu, de réel, ou de fantasmé, du monde en chair et en os ou de celui immatériel, onirique, imaginaire. Contempler les taches de soleil sur le mur, lumières qui apportent l’empreinte partielle d’arbres mixée à la trame ou motif d’une tenture, peut le combler durant des heures. Ces apparitions ne se produisent qu’au matin et en fin de journée, aux heures les plus mélancoliques. Sur le papier peint les contours d’une région lointaine. Un champ de colza d’or et soyeux en forme d’aile Delta encastrée à l’orée d’un bosquet vert sombre. A certains moments, des mouches, errant sur la vitre, se retrouvent en ombres chinoises traversant le flou de ces contrées fictives. Elles s’incrustent dans la sorte de cinéma  mental qu’il était en train de se faire en jouant avec la force suggestive de la tache lumineuse. Comme lorsqu’un diptère s’introduisait dans un projecteur et envahissait l’écran (est-ce encore possible avec le numérique !!). Son regard est ainsi, un soir, attiré par un rais lumineux, où dansent les poussières, qui avance vers le dessus d’une armoire. D’anciens jouets y sont remisés, des objets liés à l’histoire familiale, des ébauches d’art, des vestiges d’une époque où il dessinait à la plume tous les paysages de son quotidien, et puis, en fonction de la saison et de l’heure, voici, à travers les ramures d’arbres du jardin, la lumière du soleil transforme tout ça, provisoirement, en théâtre d’ombres, en film muet projeté sur le mur, au ras du plafond, et puis la pellicule casse, arrêt sur image. Les tentes d’indiens immobiles, inaccessibles, figées dans le passé. Combien d’heures a-t-il joué avec ça, déplaçant des figurines, inventant leurs mobiles et dialogues, combien de fois a-t-il placé un personnage dans l’une de ces tentes, pour qu’il dorme, et l’y oubliant parfois longtemps. Il aimerait être une de ces figures qu’un enfant imaginatif coucherait sous le tipi, à jamais, paisible.

Il passe – séjourner, est mieux dit – beaucoup de temps au jardin. Comme un prolongement de la maison. Pas forcément pour jardiner. Ce que l’on entend souvent par-là est l’exercice de domination du naturel à l’échelle domestique. Exercer sur son lopin de terre, ses quelques plantes et ses arbres, l’esprit extractiviste. Regardez, partout, l’acharnement à arracher la moindre mauvaise herbe, comme un rite qui rassemble. Des familles entières accroupies, appliquées à extraire le moindre brin de travers. Entendez le bruit exacerbé des machines, tondeuses, tronçonneuses, taille-haies, au-delà des limites du raisonnable, pour compenser, se soulager, souscrire à un modèle qui, au niveau macro, détruit l’équilibre entre l’humain et le reste du vivant. Non, être au jardin pour être jardiné par ce qui s’y passe, de lent, de cyclique – mais sentir que le cycle dévie, peut dérailler, capter sa fragilité – et de profondément non-linéaire aussi, comme l’activité des insectes, des oiseaux, des rongeurs. Glisser dans cette conscience que ce n’est pas « mon jardin » mais « leur jardin », la conviction d’être chez eux, hébergé par eux, observé par eux, pensé par eux. Il approche de l’âge de la retraite anticipée et, après une longue « vie active » d’employé, il ne se souvient plus avoir eu l’occasion – la chance, un facteur de confort de vie – de vivre au jour le jour, quasi heure par heure, la floraison des fruitiers. Quel préjudice irréparable ! Depuis le premier bouton jusqu’au bouquet final. Le poirier. Le prunier. Puis le pommier. Puis le cerisier. Chaque arbre selon sa temporalité. Dans le cerisier, ce sont d’abord des poignées de perles nubiles parmi le vert tendre des feuilles. Les grappes florales mûrissent, pas toutes en même temps, selon leur exposition au soleil, comme de petites ruches de dentelles, immaculées. Il faut un peu plus d’une semaine pour la totalité de l’arbre soit en fleurs. Marial, aveuglant. Chaque rameau pavoise chargé de fleurs. A peine la floraison à son apogée, pleinement épanouie, elle s’étiole. D’abord un ou deux pétales discrets. A la manière des premiers cheveux blancs qu’on néglige, qu’on oublie vite. Puis, l’image somptueuse largue ses pixels de façon plus significative, par poignée, sans impact encore perceptible sur l’ensemble. Quelques heures plus tard, coup de vent, voilà une comète de pétales qui fuse et s’évanouit. Le soleil les transforme en larmes de métal en fusion. Elles évoquent les fines braises brûlantes que le vent arrache au feu de camp brasillant. Ou, à contre-jour, elles pointillent le ciel de taches noires, comme lors d’un vertige, une baisse de tension, l’annonce d’un fléchissement, d’une chute éparpillée. L’air se réchauffe, les parfums se répandent, d’abord discrets, en provenance des fruitiers, plutôt une odeur de pollen frais – équivalent de l’iode qui caractérise l’air marin -, puis de plus en plus nets, insistants, avec l’arrivée du muguet précoce. La vie passe. Le printemps déjà décline avant même d’avoir atteint son plein développement. La fine poudre d’or des pollens recouvre la table du jardin. La fuite des pétales déshabille l’arbre, ici. Ils migrent et reconstituent, ailleurs, la transcendance du cerisier pavoisé, nuptial, cette image, cette idée ne disparaît jamais, elle doit toujours rayonner quelque part. La pluie de pétales légers suggère un effeuillage céleste, une nudité aérienne, inaccessible. Proche de ce qu’il éprouvait, chaque fois, en atteignant la nudité de son amante et qu’il basculait dans l’insatiabilité, le sentiment  que ce n’était jamais assez nu. Ses pensées alors dérivent vers un point du passé, qui ne cesse d’être disruptif, dans ce même jardin, souvenir d’une échappée érotique, étreinte nue, tentative partagée de rejouer l’enlèvement d’une jeune nymphe, pour s’enfuir et rejoindre un jardin hors du temps, enlacement brulant en plein hiver, sous une fine neige, flocons fondant sur leurs peaux chaudes, sexes obstinés à fendre l’interdit. Insatiabilité presque prise de cours, haletante. Le goût de la peau mêlé à celui de la neige élargit l’enlacement à tout ce qui fait frissonner leurs corps. Les gestes de l’amour à nouveau hésitants, comme à réapprendre. La poudre blanche se pose dans ses cheveux, sur ses cils, ses lèvres, couvre ses seins en douceur, son ventre, sa toison, se transforme en eau pure ruisselant finement, larmes délicates, tandis que d’autres blancheurs floconneuses atterrissent et affolent ses caresses. Ce mélange de peau et de neige, de froid et brûlant, excite l’impression de fusionner plus radicalement. Enfants, ils aimaient courir bouche ouverte langue tirée pour attraper les flocons, excités par la sensation des légères pelotes de cristaux se posant sur la langue, nano crépitements et fonte douce. Ici, ils réaniment le jeu, langues mêlées, exposant toute l’ouverture de leurs organes amoureux, se touchant l’une l’autre, là,  chaque fois qu’une blancheur floconneuse vient se fondre en eux. Leur corps à corps, ballet sous la neige, s’effectue dans une sorte de glaise séminale, leurs deux êtres de plus en plus poreux, perméables, restitués à l’ensemble des éléments. Depuis lors, ce jardin où il rêvasse est un jardin d’Éden, un paradis perdus. Il y reste, comme dans la maison, à saisir au fil des heures, les traits de lumière entre les branches, le surgissement lent et inexorable des fleurs et feuillages, tout un jeu de résurgences au gré de la course du soleil dont le projecteur met en évidence telle zone, tel rameau, ces quelques brindilles, cette corole et plonge dans l’ombre tel massif, parterre, tronc, touffe, tige, écorce, bourdon.

Retour près des livres, des disques dispersés dans l’ensemble des pièces, recouvrant une majorité des murs. Prendre un livre au hasard, lire quelques phrases, quelques pages d’un texte lu il y a parfois trente, quarante ans (ou plus), sélectionner un disque plus écouté parfois depuis plus de vingt ans, autant d’images, de sons, de signes qui éveillent des choses lointaines en lui, jeu d’ombres et de lumières, juste des formes qui passent, impressionnent, s’estompent, reviennent. Annoter. Il lui semble en toucher les traces, les cicatrices qui se sont formées là où ces sons, images, mots, signes, se sont greffés à son organisme. Là où, d’une manière ou d’une autre, ça soignait quelque chose. Il pense à , et retrouve ce passage d’un roman de Kenzaburo Oé où une grand-mère raconte des histoires à son petit-fils : « « Dès qu’il ne restait plus gère d’onguent dans la grande marmite, disait ma grand-mère, elle en refaisait et refaisait. Tu sais, l’onguent qu’on vous met, quand vous, les enfants, vous avez une brûlure, a été fait en ce temps dans la grande marmite ! » Justement j’avais alors une brûlure au genou, qui venait de guérir. Je me souviens d’avoir écouté ma grand-mère en caressant de mes doigts la surface lisse – l’onguent du village était réputé, dans les environs, pour ne pas laisser de cicatrice sale même en cas de brûlure grave – de ma ‘cicatrice parfaite’ rose pâle. » (p.64) La lecture actuelle recouvre celle éloignée qui l’avait déjà impressionné.

Ce qui lui manque, peut-être ? Pas les grandes sorties culturelles, on y renonce assez facilement, elles s’inscrivent trop dans la transe consumériste. Non, d’autres surprises de l’art. Comme ces toiles de Gilles Delhaye, rassembles, à peine déballées, à peine si leur disposition est destinée à être vue. Un cadeau. De fil en aiguille, il se rappelle des peintures qui, lui semble-t-il à présent, restituent assez bien la trame ressentie des jours confinés. Il exhume des photos dans la mémoire de son appareil et, en fouillant, le carton de la galerie l’aide à retrouver le nom de l’artiste, Laurent Becquaert. Ce sont des trames assez frustes, répétitives, frontales et brutales, des planches de bois perforées de trous réguliers, alignés, mais sauvages, avec dérapage et emporte-pièce sans fioriture. Ca doit être fait avec une machine percussive, une défonceuse de chantier. Ca sent aussi l’énervement, la perte de sang-froid, le défouloir, le jeu de massacre. Tir en rafale, coups acharnés au même endroit. Grilles qui arrachent mais qui, aussi, curieusement, avec l’effet de répétition, de déclinaison obsessionnelle, apaisent, réconcilient avec l’enfermement au cœur de ses propres marottes et pulsions inavouables ! Ces séries ou constellations rythment des monochromes, des états d’âmes abstraits, des fragments paysagistes, des grossissements d’épanchements sanguins, des floculations virales, des matières mimétiques, des lumières rouillées, des détails insolites, flore et faune de salpêtre sur des murs d’abandon, détails grossis et déformés de sujets standards, académiques récurrents dans la peinture, formes de pathos iconographique dézinguées.

Retrouver des morceaux de musique, superposés l’écoute d’aujourd’hui à celle enfouie profondément, parfois quasiment effacée. Réapprendre à écouter. Une discipline de l’attention. Pendant plus de vingt ans, ce fut son métier, l’essentiel de son job. Y revenir, dans le cocon confiné, ajoutant à l’interprétation des sons tels que diffusés par l’appareil, rejouant mécaniquement la musique fixée sur le support, l’interprétation de l’écoute passée, archéologique et constatant combien tout ce qui s’est passé entre la première et la nouvelle écoute, que ce soit relevant du vécu intime ou de la lecture continue de textes sur des questions recoupant les enjeux de ces musiques, cou encore d’œuvres vues dans les galeries et musées, combien de tout cela modifie et enrichit la capacité de « dire des choses » à partir de ces musiques. Autant de protocoles de réconfort, journalier. Le réconfort ne consistant pas à écouter une musique qui apaise, apporte du confort, mais au contraire, stimule souvenirs et pensées, soumet à la question tout ce qui, dans le confinement, pourrait stagner, se figer, tourner à l’aigre.

Réconfort, Zameer Ahmed Khan, « Inde du Nord : Harmonium »

Il y a toujours eu un harmonium dans la famille. Il a changé de place au gré des héritages. Mon grand-père l’avait récupéré, en fin de vie, patraque, dans une église. La pédale, le ressort grinçant, l’aspiration-expiration du soufflet asthmatique, les touches d’ivoire usé, les sons modulés, ce fut mon premier contact avec un instrument de musique. Première fois que j’en touchais un sans réserve, l’explorant librement… vu son état, je ne risquais pas d’abîmer quoi ce soit, et quand bien même, il ne valait plus rien. Le bruit du mécanisme me fascinait. Je rêvais d’en tirer un jour des musiques inouïes issues de contrées intérieures jamais explorées. D’inventer un langage complet à partir d’un harmonium déclassé, tirant parti de tous ses défauts. Avec l’intuition – évidemment informulée à l’époque – que ces défauts permettaient d’exprimer tout un registre de l’inexprimé et correspondaient à mes défauts personnels d’où découlait une difficulté à dire aux autres qui j’étais vraiment, ce que je ressentais réellement. Orgue du pauvre dans le culte catholique, les missionnaires l’apportent en Inde. Il séduit et vit là-bas une série de pérégrinations et mutations absolument passionnantes. Puis il revient un jour, si familier, si étrange, bouleversant.

J’avais déjà entendu l’harmonium dans les musiques indiennes. Mais en 2005, avec cet enregistrement de Zammer Ahmed Khan, c’est la première fois que je l’entends si affranchi de son rôle Initial de tapis volant sous la voix. Il est devenu le chant principal. De manière tout à fait semblable à ce qui se passe quand Anthony Braxton formalise la première musique pour saxophone entièrement solo (1968). Il y a une amplification et une complexification jubilatoire de ce qui jusqu’alors ne pouvait sortir qu’accompagné. Le récit musical jaillit avec une fougue irrépressible, crée de toutes pièces de nouveaux registres tant expressifs que techniques : explorer et occuper peu à peu des territoires sonore vierges. L’harmonium me revenait avec une amplitude mâture et moderne impressionnante, libérant et organisant les univers fantasques que confusément je cherchais d’atteindre en triturant l’ancêtre déglingué chez mon grand-père.

Le premier morceau – celui qui à l’époque me foudroya – commence telle une aubade claironnante, une adresse à la germination universelle de la nature. C’est un air traditionnel, qui célèbre les gestes du labour et ce qu’enfante la terre fertile. Quinze ans après, l’effet « première fois » est renouvelé. Comme si tous les neurones miroirs faisaient, qu’écoutant cette musique, j’effectue en pensée les gestes du laboureur et devient humus d’où sortent fruits, fleurs, légumes, herbes, arbres, céréales…

La musique se précipite avec un appétit insatiable de tout dire, tout chanter, tout décrire. D’apporter le renouveau. Elle projette d’abord son thème clair, cristallin. Le musicien l’explore, le souffle comme du verre, le singularise. Des phrases longues et agiles, « proustiennes », lâchées, reprises, multiplient les incises, les bifurcations, les plis et déplis soyeux, faisant germer les réminiscences lumineuses, les emboîtant en poupées russes, s’élevant, pavoisant, puis chutant, dispersées comme mercure, se rassemblant, relançant les lignes tout azimut, en spirales. Techniquement, le musicien invente des chemins inédits du populaire au savant.

Tout en se jouant : vois, je n’ai encore rien dit de l’infini ! Sans doute est-ce lié à ce phrasé et à la virtuosité prolixe, étourdissante et au fait de revivre un moment d’écoute rare mais, surtout, à l’instrument et son appareil respiratoire très charnel : mais soudain, sous l’expansion émotive, les murs s’évanouissent.

Réconfort, James Blood Ulmer, « Black Rock » Bonne pioche pour un lundi matin, me dis-je, le plein de vitamine assuré. Ca va dégommer et réveiller nos talents pour l‘air guitar. Très vite, l’évidente filiation hendrixienne re-éclabousse l’oreille. Et je revis le fait qu’il s’agit d’autre chose que de guitar hero. De cette guitare puissante, écartelée, en déséquilibre, passe-muraille, tantôt ancestrale, tantôt visionnaire, autre chose ruisselle, autre chose remonte. L’ensemble tourbillonne, brasse et fouette blues, soul, funk, rock, jazz, free, toutes les Afriques.

Des thèmes lumineux, d’une volupté loquace, sans âge, voire post-apocalypse. Puis le magma. Puis des gimmick black futuristes très « art premier », enfance de l’art, et fourmis dans les jambes, irrésistibles. James Blood Ulmer pratique l’ « harmolodique » d’Ornette Coleman dont le principe est que les musiciens entrelacent simultanément la même mélodie à différentes hauteurs et différentes tonalités, mais ensemble. Un enchevêtrement primesautier où le fond et le premier plan s’entremêlent. On lit parfois que dans cette dynamique l’improvisation doit aller aussi vite que la pensée. Entendez la pensée avant qu’elle se fige dans le linéaire, mais faite de digressions, de recherches, d’associations libres. D’où changement de rythmes, collisions, propulsions accidentelles, cadavres exquis. Le dualisme « blanc » entre tête et corps est largué, ici cérébral et tripes sont noués. L’harmolodie me fait penser à un groupe de copains et copines qui sautent, s’entrechoquent dans un trampoline, valsent, se cognent, tombent, rebondissent dans un mouvement perpétuel qui tourne à la transe, parce que le désarticulé fait jaillir une cohésion anarchique et euphorique.

L’exubérance bigarrée rime avec rage et désespoir. Exorcisme de la désespérance. Fuite en avant. Entre les points de chute très mélodiques, apaisants, « sages », c’est un précipité d’émulsions répulsions. Avec bassistes et batteurs monstrueux. C’est une musique où effondrement et résurrection ne cesse de se passer le relais, en petites fractures, déchirures, lignes de failles. Chaos et orgasme.

Avec cette folie d’inventer, d’aller toujours plus loin dans l’excellence d’un langage spécifique, de rivaliser avec l’Occident qui n’a cessé de prendre de haut la prétendue « absence d’histoire de l’Afrique ». La course poursuite guitaristique, orgiaque certes, mais très sombre aussi, me fait penser à l’obsession d’effacer la « condition nègre » née avec l’esclavagisme et le colonialisme. Sans cesse, la guitare d’Ulmer (et d’autres) lacère cet enfermement persistant. Puis, James Blood Ulmer éparpille dans le déluge chatoyant et parfois, dépressif, de petites phrases raffinées, ciselées, des thèmes piqués de mélancolie, ressemblant à ces araignées qui plongent sous l’eau avec des perles d’oxygène, nacrées.

Du coup, je fouille l’étagère, me souviens vaguement avoir d’autres disques de lui, je déniche notamment « Tales of Captain Black » (1978) avec Ornette Cileman et « Harmolodic Guitar with String » (1993) où il sublime, en lévitation inquiète, cette apnée mélancolique dans l’histoire, superbe lamento pour l’histoire des africains-américains, accompagné d’un quatuor à cordes. Un fil d’écoute qui va occuper la journée et bien au-delà…

Réconfort, Dick Annegarn au Cirque d’hiver

C’est un enregistrement public, avec la captation de cet échange entre la scène et la salle, l’artiste et les gens réunis, attentifs. Ce ne sont pas que les applaudissements mais une sorte de communauté momentanée  captée par les micros, l’aura du récital « présentiel », pas virtuel. La présence en public semble si lointaine en confinement !

Cette communion commence par l’hymne aux êtres perdus, égarés, aux existences abandonnées pour cause de différence, « Bébé éléphant ». Le chant est une plainte, un appel au secours. La musique est paradoxale, tonique, entre tristesse et furetage joyeux, détresse et cabotinage malin. Voilà le fil consistant : au départ est un manque, qu’est-ce qu’on construit avec ?

Cette recherche détermine tous les climats des chansons : pas seulement la gloire du cycliste Agostinho, mais aussi sa peine, ses douleurs, la dureté solitaire de la course. « Au passage de pic à col, la caravane caracole/ la caravane crie et passent des agneaux des rapaces/ à cause d’un chien on peut tomber, à cause d’un chien on peut chuter. »

Et de manière constante, une attention aux fragiles, aux marginaux. Que ce soit « Robert Caillet », sans domicile, qui plongeait dans le Doubs pour quelques centimes. Que ce soit « Albert », le merle maudit et la fabuleuse rencontre avec une fleur, voilà, on passe du désespoir à l’invention de coexistences nouvelles contre les exclusions. Que ce soit avec le saule pleureur personnifié, traité comme un humain, « Voûte l’épaule/ pieuvre de gaule/ pieuvre de bois/ bois le calice/ calice propice/ aux ombres d’eau. »

Pour les amateurs d’Annegarn, le côté inusable tient au mélange de chatoyant et de rugueux, d’exubérance généreuse et de rudesse, de pathos libéré assumé en même temps que moqué. Et au fait que la langue reste étrangéifiée, jouant de ses défauts, restant toujours à traduire. Une poésie et des images ostensiblement taillées à coups de serpes, mais ensuite reprises, polies, raffinées. Il cultive l’empathie et la tendresse abrasives.

Depuis toujours, contre les certitudes, il fait danser et chanter nos incomplétudes. Ce qui fait que ces propos d’Yves Citton et Jacopo Rasmi*, en 2020, disent beaucoup de ce qu’apportent les chansons de Dick Annegarn depuis les années 70 : « Ce devenir-queer nous aide à prendre la mesure des bizarreries et des richesses contradictoires de notre incomplétudes individuelle, pour faire de nos inconsistances internes des occasions de rencontres avec des compléments externes, présents dans notre surround humain et qu’ humain. » Depuis 50 ans et les premiers avertissements de « crise écologique », Dick Annegarn tisse fables et valses pour dépasser l’effondrement en cours.

Profitant de se produire dans un Cirque, il s’offre un tour de piste facétieux, chamanique, au xylophone et termine par une formidable ritournelle pour rêver à l’après confinement : « Quelle belle vallée ». Là aussi, super entraînant, à chanter et mimer avec des enfants, mais avec cassures, ruptures, respirations et pas anarchiques. La meilleure manière d’avancer.

Réconfort, Steve Lacy, « More Monk »

Un disque qui lui rappelle de nombreuses introspections (re)constituantes. Une musique elle-même toute de dialogue intérieur, dépouillé autant qu’élaboré, par lequel s’établit le contact soutenu avec un esprit inspirant, tutélaire.

Steve Lacy commence à apprendre le jazz en 1950. De 1953 à 1959, il joue avec Cecil Taylor qui lui apprend tout et lui fait découvrir Thelonious Monk. A partir de ce moment, jusqu’en 2004, date de sa mort, il n’a cessé de remettre Monk sur le métier, selon différentes formations et plusieurs fois, en solo.

L’exercice solo, s’agissant ici de restituer un ressassement spirituel, a quelque chose de religieux, dans le sens où en parle Bruno Latour : « La religion ne fait rien d’autre que designer ce à quoi l’on tient, ce que l’on protège avec soin, ce que l’on se garde de négliger. »

Steve Lacy étudie et joue les thèmes de Monk. Inlassablement. A partir de ça, il crée un jardin de circonvolutions sonores sans fin. Une vision du monde où le dernier son n’existe pas. Où le même, sans cesse repris, régénéré, engendre du neuf. Alors, le standard n’est pas un air popularisé que l’on reproduit, mais un pattern à travailler, qui permet d’explorer sa propre musicalité, ses propres mélodies et harmonies avec le vivant. Apprendre à vivre.

Les airs de Monk sont magiques. Je pense que même quelqu’un qui n’a jamais écouté du jazz a quand même du Monk dans la tête. Venu de nulle part, la nuit des temps, de l’imaginaire collectif. Diamants inusables sans âge. Steve Lacy en retrouve le « brut » et en fait son écriture musicale de chevet. Lecture, relecture, lecture de relecture… Il décortique, déconstruit, sans jamais briser l’enchantement initial.

Il traque et essaie de transcrire toutes les images, les idées, les ombres, les ondes que l’écoute de la musique de Monk a essaimé en lui. Tout ce que Monk fait bouger en lui, continuellement, il le cartographie au saxophone soprano. Formes et informes qui bougent, s’approchent, s’éloignent, durcissent, se diluent, partent, reviennent.

Voilà l’infini métamorphique de l’interprétation décliné en journal intime. Chaque reprise apporte des perspectives nouvelles, des pistes inédites pour atteindre le cœur du thème. Capter de nouvelles réverbérations jamais encore ouïes. C’est cela qui fascine : connaître par cœur et constater que, toujours, une part échappe. L’incommensurable qu’aucun algorithme ne peut prendre en compte.

L’élégance du style de Lacy peut sembler aride, il reste néanmoins au plus nu de l’émotion. Il accentue la ponctuation accidentelle du déroulé monkien. (J’ai toujours eu l’impression que chaque thème de Monk, véloce et fluide, s’organisait autour d’infimes accidents, de ce qui brise le linéaire, de l’intérieur). Les interprétations de Lacy ont l’immobilité de l’idée fixe, la fulgurance de l’évanouissement. Les bouts de phrases principales du thème originel et les points forts de l’improvisation qu’il en tire – diffraction du standard dans sa subjectivité changeante – sont assemblés, dans le vide, à la manière de mobiles de Calder. C’est beau, c’est fin, ça s’écoute sans fin.

Réconfort Betty Davis, “They say I’m Different”

Longtemps j’ai cru que la musique qui secoue était faite par des mecs agitant leur trompette sax ou manche de guitare.

Puis par hasard – enfin, intrigué par des allusions, des commentaires presque cryptés qui font « tilt «   quand je découvre la pochette de « Theys ay I’m Different », à la médiathèque de Namur, années 70 -, je « tombe » sur Betty Davis. Ah ! les choses ne sont pas si simples. L’impression d’entendre « le fond », ce qu’il y avait derrière de nombreux musiciens que j’écoutais alors, fond sur lequel ils se détachaient, captaient la lumière, mais sans lequel ils n’auraient pas beaucoup de signification.

Le fond matriciel.

Je crois que j’ai été submergé, suffoqué. Pas à cause d’une dose d’inaudible. J’avais déjà écouté des trucs assez corsés, dissonants. Non, à cause d’une « charge » que je ne n’étais pas prêt à recevoir.

Trop matriciel, trop sorcière, trop black pour un p’tit blanc.

C’est de l’excellent funk, rutilant, en fusion. Tous les ingrédients pour remuer. Tout est connu, y compris la suggestivité sexuelle. Le tout porté à une extravagance brutale, limite dérangeant. Dès lors, ça devient « en avance sur son temps » comme disent beaucoup de chroniques consacrées à ce disque.

De fait, quand elle chante être considérée comme un morceau de sucre de canne, il n’y a rien de lascif. Il faut entendre : « tu me traites comme un consommable parmi d’autres de tes plantations de canne qui t’ont bien enrichi. Et bien, je vais t’en foutre, du consommable, jets de lave dans tes oreilles. »

L’explicitation sexuelle de ses textes-musiques – elle avait été très attaquée pour son premier album – atteint une dimension « politique », par la surenchère, que je ne pouvais appréhender à l’époque.

Cet album fait partie de ceux qui m’ont inciter à écouter autrement, à ne pas en rester aux évidences, à essayer d’entendre  les charges sous-jacentes.

Les réminiscences de cet album m’apporte aussi, allez savoir pourquoi, des vestiges de Salammbô, oui, celle de Flaubert, dessinée plus tard par Druillet. Peut-être que ça vient de convergences capiteuses, somptueuses et guerrières, en miroir, tout en étant fondamentalement différentes ? Et du style précieux, toute carapace de joaillerie avec lequel Flaubert construit un imaginaire carthaginois, sensuel, confrontation d’une civilisation raffinée, épuisée avec l’éternel barbare ?  Quelque chose, là, se répétant dans les design afro-futuristes ?  Voilà un sujet séduisant de divagation, d’évasion, autre chose que « profitez-en pour ranger et récurer ».

Chaque fois que cet album m’est revenu : l’effet de bombe. Inusable. Pas une ride. Le magazine The Wire le classe parmi les « 100 disques qui ont mis le monde en feu (alors que personne n’écoutait ). »

Le funk hargneux, en ébullition, ressac jouissif presque malsain, flux de fleurs du mal, brutes, crues, black, sophistiquées.

Ils disent que je suis différente. Parce qu’elle écoute : Elmore James. John Lee Hooker. BB King. Jimmy Reed. Big Mamma Thornton. Lighting Hopkins. Chuck Berry. T. Bone Walker. Muddy Water. Sonny Terry. Brownie McGhee. Bessie Smith. Bo Diddley. Lillte Richard. Robert Johnson. Voilà, et elle mange avant tout des “chitlins », préparation de tripes de porc, considérée comme de la bouffe pour pauvres. Voilà, elle vient de là, de la plantation, de l’esclavage. Un choc qui vibre et vrombit à jamais dans son plexus solaire. C’est le « la » de ses musiques incroyables. Le plus sordide de la condition noire y est vomi tout au long d’échappées sexo-galactiques, à la poursuite de rédemptions luxuriantes, toujours possibles.

Réconfort Frances-Marie Uitti

Elle est vraiment phénoménale, Frances-Marie Uitti.

Elle est née en 1948 (Chicago). Pour appréhender sa vie, il vaut mieux quitter les sentiers battus de la musicologie et emprunter ceux d’un « devenir violoncelle », multiple, imprévisible, selon la philosophie deleuzienne.

Beaucoup de grands compositeurs classiques contemporains ont écrit pour elle. Elle a entretenu un travail plus soutenu avec Giacinto Scelsi. C’est dire si son expertise et son tempérament ont enrichi la littérature pour violoncelle. Elle a enseigné dans de grands conservatoires. Elle a pratiqué assidûment l’expérimentation non-classique. Elle a pulvérisé nombre de frontières. Elle a créé une fondation pour protéger l’héritage musical du Bouthan.

J’ai pioché un CD édité par le label BVHAAST consacré à l’improvisation, elle est seule. Je replonge prioritairement dans les plages les plus méditatives (« Choral spectra (To JH) », « Double choral (For Louis A) »,  « Rolf’s chorale »), qui m’ont toujours impressionné. Au fond, par leur simplicité abrupte et progressivement complexe. Une complexité qui nait de l’entrecroisement de lignes et vibrations simples. C’est une vague d’énergie pure, introspective, qui descend, descend toujours plus profond et éveille de plus en plus de fibres résonantes, infimes mais têtues, qui s’entrecroisent. Comme dans un récit choral où les destinées, bien distinctes, se croisent, s’influencent réciproquement sans s’en rendre compte. Ici, le chœur est ample, crépusculaire, charriant d’innombrables micro-récits intérieurs. Une multitude grouillante. Et au bout de cette multitude, il n’y a plus de barrière, plus de mur, plus de confinement, les fibres se connectent à d’autres multitudes.

Dans un contexte de retraite, d’appauvrissement d’incidences extérieures, comment, sans cesse, entendre sourdre du nouveau, de l’inentendu, depuis nos musiques intérieures… Cette capacité à éveiller une telle richesse de sensations, la musique de Uitti ne la doit pas à une grâce arbitraire mais à un travail impressionnant. Ce labeur s’illustre par une transformation ininterrompue tant de l’instrument que de l’instrumentiste, oui, une sorte de pacte avec le diable (à la Paganini, version moderne) !

En effet, avec Uitti, l’organologie devient aventure autant spirituelle que biotechnologique. Il faut reposer les termes élémentaires de l’échange. Cela pourrait donner ceci : « Je choisis de jouer de cet instrument parce qu’il convient à ce que j’ai besoin d’exprimer de ma vie intérieure. Mais l’instrument joue de moi aussi. Il laisse entrevoir des régions, des fibres de mon intériorité dont je ne soupçonnais pas l’existence. Afin de les effleurer, d’en recueillir les vibrations, je vais perfectionner mes techniques relationnelles avec l’instrument, mentales, physiques. Puis je vais élargir encore les possibles expressifs en recourant à d’autres technologies, transformer l’instrument, organe parmi mes organes. » Et cela dans une longue quête du sensible.

En la découvrant en duo explosif avec Elliot Sharp, dans un lieu improbable près de la Porte de Namur (Cyber Café ?), j’avais mesuré combien l’appétit d’invention d’Uitti est sans limite, sans tabou. Flamboyante dans sa tenue de cuir très SM, elle jouait et improvisait en coexistence volcanique avec les savoirs artisanaux luthiers les plus ancestraux, les laboratoires électroniques les plus débridés, les écritures de soi les plus intimes, les formes narratives les plus innovantes, les alchimies charnelles les plus bouleversantes.

La force de ces morceaux méditatifs tient à l’usage du double archet, technique corporelle qu’elle a inventée. C’est cela qui permet d’éveiller simultanément plusieurs sortes de son, plusieurs formes de récits musicaux des entrailles, des sonorités jusque-là inaudibles. Des effets de réverbération qui font miroiter l’infini dans des agencements très simples, presque instinctifs. Le catalogue des inventions organologique dues à Uitti est impressionnant : développement de résonateurs pour capter la « part fantôme » des tonalités, version toujours plus sophistiquée du violoncelle électronique jusqu’à l’usage de cordes virtuelles, évolution des formes d’archet…

La délivrance de parcelles polyrythmiques, polyphoniques cachées au cœur du moindre son apporte la richesse des vertus méditatives de ce violoncelle : il joue avec la dimension « pharmakon » de la musique : tout à la fois, elle soigne, en transportant, et elle tourmente, avivant la mélancolie de l’instant. Frances-Marie Uitti joue sur ce fil, en amplifie et en collecte toutes les oscillations qu’elle rassemble en une narration chorale. (Il y a sur l’album d’autres plages plus lyriques, frictionnelles, discordantes, dramatiques, liturgiques… Les registres de Uitti sont innombrables.)

Réconfort Guy Klucevsek and Ain’t Nothin’ But A Polka Band, “Polka Dots & Laser Beams”

Ca sent la guinguette printanière, les guirlandes nacrées, les bretelles de lampions, la salle de bal, les miroirs dorés, la mousse fraîche. Ca sent bon le plancher des vaches. Tout est plus vrai que vrai. On se dit « y a un truc, ça va pas durer ». Et en effet, peu à peu, il y a des feintes, des supercheries, des rafales facétieuses, des acrobaties décoiffantes. Mais où est-on ? D’où vient cette étreinte entre accordéon et guitare hawaïenne ? Dans l’univers polka de Guy Klucevsek.

Né dans les années à New York, communauté slovène. Il découvre l’accordéon à 5 ans. L’instrument est très populaire à la télévision. Pendant des années, il jouera dans les fêtes populaires, assimilant le répertoire traditionnel. Il fait des études de musique « sérieuse ». L’accordéon étant mal vu au Conservatoire, il se consacre surtout à la théorie et la composition. Il redécouvre la polka au début des années 80, via des enregistrements de Flaco Jimenez (Tex-Mex) et de Nathan Abshire (Cajun). Partie de Bohème, puis d’Europe centrale, la polkamania du XIXème siècle a en effet envahi le monde.

Il invite plusieurs compositeurs contemporains à écrire leur vision de la polka (certains ne s’y étaient jamais intéressés). En 1985, il participe au projet Cobra de John Zorn, s’emballe pour de nouvelles manières d’improviser et se lie avec la scène avant-gardiste new-yorkaise. Il va, là aussi, propager la polka et en recueillir de nouvelles versions, exubérantes, décalées, explosées, répétitives, minimalistes. Surtout très toniques et très drôles.

Chaque compositeur puise dans des références musicologiques, historiques, mais aussi dans des souvenirs, mélange des sources, y compris plus idiosyncrasiques, la polka se glissant et perturbant leurs univers mentaux. Rien à voir avec la défense d’un terroir, d’un territoire, d’une forme dont il faudrait préserver la « pureté ». Que du contraire, à bas la pureté : pour ranimer et vivifier la polka, multipliez-là, déformez-là, tordez-là dans tous les sens, faites-lui franchir toutes les frontières, tous les styles, tous les genres, allez, découvrez la polka mimétique.

Ou la polka qui se cache et soudain jaillit des notes éclatées, lunatiques, en criant coucou. La polka urbaine, pressée, aux basques d’un accordéon fantasque, brassant, mixant un nouveau style international. Ou encore explorant ses affinités avec le square dance, les rythmes gaëliques. La polka sérielle, toute en lignes pointillistes, graves, flûtées, hautes, basses, bourdonnantes ou aiguës. En voici une en patchwork électronique, organisme hybride de rémanences, collage et montage allumé d’archives. Sillons rayés. Fanfare d’outre-tombe. Bien secouée. Ou celle-ci, retrouvée chez Ellington. De bout en bout, le bastringue est bien là, les films muets, la poésie burlesque, les chapiteaux, la chaleur humaine, le tourbillon à deux. Juste que la kermesse fait le yo-yo entre populaire, musique savante et expérimentations épicées. La polka se déplace, mute, n’est jamais là où l’on croit. Plus elle est autopsiée, plus elle vit, se multiplie, procrée, prolifère.

Les coups de folies désorientent, complexifient le modèle. Mais, décomposée, désarticulée, démembrée, déconstruite, revisitée, la polka reste néanmoins le ruban  qui fait tenir l’ensemble en un formidable recueil d’histoires mouvementées, portées par des musiciens extraordinaires, inventifs, précis, incisifs, transgressifs, puissants.

De la dentelle. Une simple cellule musicale assez basique se révèle ainsi à même d’être conjuguée  en d’infinies variantes reflétant tous les états du monde et des psychismes qu’elle traverse. Et Guy Klucevsek est un virtuose et un grand érudit, profitons-en pour revisiter sa vaste discographie. Des décennies à œuvrer pour démonter les stéréotypes qui collent à la peau de l’accordéon. Dans les années 90, nous l’avions invité à Mons. Pour la sortie d’un catalogue discographique consacré à toutes les musiques d’accordéon (Le monde en accordéon, La Médiathèque). Il n’avait encore jamais vu un répertoire aussi complet consacré à son instrument. Le concert avait lieu dans la grande salle de l’hôtel de ville. En première partie, les élèves de la classe d’accordéon du Conservatoire de Mons avaient interprété quelques transcriptions classiques. Klucevsek s’était avéré un personnage simple, attentif, engagé, pratiquant à propos du réel préoccupant  un humour noir, élégant, qui ressemble assez à ces embardées-polka, jubilatoires.

Pierre Hemptinne

 

Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

Soixante et des poussières, âge des redites

Fil narratif à propos  : coupures de presse, l’actualité, le virilisme, la réforme des retraites – la relecture de Joris Karl Huysmans – des œuvres de Kiki Smith vues au Centre de la gravure (La Louvière) – Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Les empêcheurs de penser en rond, 2020…

Politique, existence, milieu

Le fil d’actualités des unes et des brèves, des dossiers et des buzz à propos des discours et décisions politiques, des révoltes et manifestations qui tentent, sur de multiples front, d’enrayer le capitalisme, reste profondément imbibée de virilisme. L’atmosphère délétère rend difficile de déterminer s’il s’agit de mâle apothéose ou de ses débâcles apocalyptiques. Mais c’est là, comme une insistance malsaine, quelque chose qui s’obstine à poursuivre dans la même voie catastrophique, en dépit de tous les signaux d’alerte, de tous les indices sanitaires révélant des pathologies dépressives de plus en plus répandues, pugnaces, innovantes. A contresens de toutes les exhortations à changer d’imaginaire. (voir plus loin). Que ce soit au niveau méta, international, national, local ou, tout simplement à l’échelle des relations de pouvoir au sein de l’entreprise où il travaille. Tous ces virilismes d’ampleurs différenciées se renforcent, imbriqués les uns dans les autres, cette intrication les dotant d’une sorte de cuirasse naturelle. « C’est ainsi que la nature l’a voulu. » Et il pense, avec une pointe de cynisme, qu’il y aurait une formidable business à inventer, un formidable plan de rééducation à élaborer, selon des dispositifs de débats démocratiques, démultipliés à tous les étages. Comme au Rwanda après le génocide quand il s’est agi de réconcilier victimes et bourreaux. C’est une bien belle source d’inspiration, à méditer ! Mais on n’y est pas. Le virilisme, même s’il commence quelques fois à être décrié, y compris dans les grands médias, via les propos d’une personnalité engagée, suinte entre les lignes, est désigné à la rigueur comme un travers, rarement comme la cause de bien des maux actuels. La vague féministe ne conduit pas les uns et les autres à tirer toutes les conséquences qui s’imposent, juste à aménager certains rapports de parité. Jouer sur les apparences, les design. Ainsi, dans le journal Le Soir, un entrefilet de petite gazette, informant qu’un corps militaire d’élite allait mener des expériences extrêmes dans le Grand Nord, précisant que pour ces gens-là, la mort d’un de leur collègue fait partie des risques normaux du métier. Relayant le style désincarné d’une dépêche, la dépêche irradie l’admiration à l’égard de héros qui vont endurer des expériences inaccessibles pour nous simples mortels et qui devraient déboucher sur des découvertes et des inventions, utiles en priorité pour la guerre, pour la société civile dans un second temps (comme une majorité des innovations technologiques), et donc pour nous. Ces brutes se sacrifient pour nous, voilà le message ! Mais cela peut prendre parfois, encore, la dimension d’une célébration involontaire, mais combien révélatrice, étalée dans tous les médias, ressassement obstiné, sordide vertige de l’auto-célébration de l’éternité testosteronée. Images archétypes du radotage de genre. Comme à l’occasion du décès de Kirk Douglas. Quasiment toutes les photos exhibées en une, rappelant ses rôles emblématiques, révèlent comment le cinéma s’est emparé de son physique pour lui faire endosser le rôle du mâle exemplaire, singulier et, par le truchement des films, mâle transcendé, incarnation de la virilité universelle. La personnification de la plastique énergique et virile comme ferment essentielle de toute histoire, de toute aventure humaine, voire de tout récit digne de ce nom. Sans que l’on puisse pour autant affirmer que c’est ce que l’acteur souhaitait exprimer. Il a fait, selon sa constitution, son talent, ses relations, ce que la machine hollywoodienne a voulu faire de lui. Comme avec beaucoup d’autres. Heureusement, l’effet implacable du temps fait que certains clichés, où le personnage pose pour la presse people en athlète providentielle, à l’écran comme à ville, lui donne aujourd’hui l’allure désuète, pour ne pas dire ridicule, d’un matamore de foire dans son slip d’un autre âge.

L’enfance, l’héritage, le jardin

Il prend un café avec un ami croisé par hasard. Rare moment de détente, faciliter de parole pour aborder tout, sans réserve. Plaisir d’échanger même si leurs mots, leurs phrases s’entraident à caractériser le plus justement possible la gravité de la situation écologique, le cynisme des inégalités sociales. Tout ce qui plombe de plus en plus le moral des jeunes. Le leur aussi. Mais, dit alors l’ami, « j’ai l’avantage d’avoir eu une enfance heureuse », cela tient à une conjonction complexe alliant données familiales, lieu de vie, tournure d’esprit personnelle, et ambiance d’époque (années 50/60). Mais ça aide pour endurer, amortir les coups. Oui, lui aussi, a eu une enfance absolument heureuse, sans tache. Et il en sent chaque jour la force continuée. Même si, cette fois, ces ressources s’épuisent, vacillent quelques fois, attaquées de toutes parts, détruites par diverses relations toxiques. Comme si le développement de la société, désormais, voulait éradiquer ce genre de bonheur, immatériel, non marchandable, par le biais de l’esprit de lucre, d’envie, par le sadisme de quelques personnes affiliées au mal. Il tente de préserver ou reconstituer modiquement ce capital initial de bonheur en s’oubliant au jardin, rassembler en tas les bûches d’un élagage (discret, pour perturber le moins possible le trajet des oiseaux).

L’imaginaire, l’aliénation, l’engagement

Virilisme aussi, mais de quelle autre amplitude – mais encore une fois, ils se tiennent et se soutiennent – , à l’œuvre dans le bras de fer entre opposants à la réforme des retraites en France et le pouvoir macronesque. Le virilisme capitaliste, incarné par le gouvernement En Marche, est déterminé, cette fois, à ne pas faire marche arrière, à tout écraser sur son passage pour, enfin, avancer dans son plan ambitieux de contre-réforme, de détricotage de l’État social. Il a assez cédé, reculé, par le passé, lors de tentatives précédentes.Ca suffit. Ce dont il s’agit dépasse le stade national d’un pays réformant, en toute souveraineté, son modèle de droits à la pension. Ce qui se joue là est un basculement de société et peut faire tache d’huile bien au-delà de la France. Comme jadis où les luttes s’internationalisaient, il se dit qu’il serait utile de se soulever ailleurs, aller manifester en France, soutenir les citoyens et citoyennes qui contestent, et encourager les syndicats dans leur recherche d’alternatives. Le ton général des médias et commentateurs les plus visibles, plutôt conservateur, est celui de compte-rendu d’un match où il importe surtout de compter les points pour déclarer, le moment venu, le vainqueur incontestable. C’est pourtant quelque chose de grave qui est en train de se passer, comme l’écrit Alain Supiot, limpide et essentiel comme toujours : « Les politiques néolibérales conduites en France depuis une vingtaine d’années ne se sont donc pas seulement traduites par la privatisation de nombreux services publics, mais aussi par une étatisation de la sécurité sociale. Elles tendent à faire disparaître le « tiers secteur » hérité du consensus de 1945, régi par la démocratie sociale et la paritarisme. L’étatisation en cours de l’assurance vieillesse par l’anéantissement des régimes de retraite propres aux différentes professions est le préalable à la mise en œuvre des recommandations formulées dès 1994 par la Banque mondiale : substituer des cotisations définies aux prestations définies * et irriguer les marchés financiers par une épargne rendue inévitable par la paupérisation des systèmes par répartition. Cette évolution est liée à la primauté acquise par le secteur financier (banques et assurances) dans la direction économique du pays. (*Tandis qu’un système à prestations définies garantit au travailleur un taux de remplacement de son salaire, un système à cotisation définie lui attribue des « points » dont la valeur liquidative n’est pas garantie. » (Alain Supiot, La force d’une idée, Les liens qui Libèrent, 2010, p.44) Jacques Rancière, philosophe prenant la parole devant les cheminots le 16 janvier, enfonce le clou : «  C’est cette réalité concrète du collectif solidaire dont les puissants de notre monde ne veulent plus. C’est cet édifice qu’ils ont entrepris de démolir pièce à pièce. Ce qu’ils veulent, c’est qu’il n’y ait plus de propriété collective, plus de collectifs de travailleurs, plus de solidarité qui parte d’en bas. Ils veulent qu’il n’y ait plus que des individus, possédant leur force de travail comme un petit capital qu’on fait fructifier en le louant à des plus gros. Des individus qui, en se vendant au jour le jour, accumulent pour eux-mêmes et seulement pour eux-mêmes des points, en attendant un avenir où les retraites ne seront plus fondées sur le travail mais sur le capital, c’est-à-dire sur l’exploitation et l’autoexploitation. » (Le Monde). Dans le même journal, un collectif d’intellectuels (Benasayag, Méda, Stiegler…) explique que ce «  ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang », et explicite l’ampleur du basculement civilisationnel qui cherche à se rendre effectif et inéluctable, aux dépens du plus grand nombre et de la démocratie. « Nous pensons, au contraire, qu’il faut réinventer la démocratie, alors que l’on est en train de la miner par une perversion des usages gouvernementaux et par la désespérance des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires. Seule une véritable démocratie peut redonner aux citoyens et citoyennes le sens de leurs  responsabilités, mais aussi refonder notre communauté politique pour œuvrer à un monde plus humain, plus juste et plus respectueux de l’environnement. » Même si les journaux donnent la parole aux manifestants, aux syndicats, ouvrent leurs tribunes à quelques penseurs engagés, le ton général reste celui d’un climat où l’on compte les points, où il suffit d’arbitrer et s’assurer que c’est bien le plus fort qui l’emporte. Pour rendre sa victoire objective, incontestable. D’où ces titres qui ne cessent d’ausculter le nombre de participants aux cortèges, aux piquets de grève. Comme si l’essentiel du ressenti, de la raison de s’opposer à ce qui vient, résidait dans ce quantitatif visible. Combien sont-ils, K.O., dans leurs quotidiens fragilisés ou dans leurs luttes sans écho, à entendre l’énonciation des chiffres qui célèbrent la loi du plus fort ? Combien sont-ils à attendre que les discours qui conditionnent les agendas politiques, et les médias qui évangélisent cet agenda social, leur prodiguent l’accès vers d’autres imaginaires ? Dos au mur de chaque problématique inextricable – le climat, les inégalités sociales… -, l’incantation à « changer d’imaginaire ». parcourt la société. François Jarrige, historien des techniques, ne dit pas autre chose dans son interview à Libération, concernant les défis technologiques liés aux énergies qui fondent nos modes d’existences : « Le renouvelable est donc un équipement matériel qui accompagnera notre transformation pour que le monde reste vivable, mais ce n’est pas la solution ; c’est est une, parmi une multitude d’autres. Il faudrait d’abord un changement d’imaginaire global de notre rapport au monde, de notre notion de confort, ou de mobilité. Ce n’est que parallèlement à une transformation massive de cet imaginaire et de nos pratiques que le renouvelable peut trouver sa place. » Par où œuvrer à un changement « massif » d’imaginaire !?

L’exercice, l’horizon, le maillage

Comme beaucoup d’autres, il cultive des exutoires dérisoires. Depuis des années, tous les dimanches,  il traverse ce village comme sur des rails, pris dans un circuit automatique. Il longe la propriété du château, chicane sur la place où, généralement, quelques habitants astiquent leur voiture, coup d’œil à travers les grilles vers la demeure seigneuriale, les serres, le parc, ses vieux arbres, les douves, puis l’abris forestier, les daims qui broutent. Petite bosse, tournant à droite, faux plat rectiligne vers le clocher du village voisin. Le village est tapi au pied d’une butte qu’il masque de ses habitations si bien que, défilant la, dans son costume de cycliste, à la manière d’un coureur égaré de critérium de kermesse, courant derrière un peloton hypothétique, il ne fait jamais qu’effleurer le mont. Il le sent. Ce dimanche, juste avant d’obliquer, l’effet « circuit automatique » se désagrège, sous l’effet d’un léger heurt, il hésite inexplicablement, reste en équilibre un temps sur les deux roues, frappé par un panneau qu’il n’avait jamais vu, à gauche, un indiquant le chemin vers un hameau au nom inconnu. Une route dérobée par l’angle des maisons. Il a une très brève hésitation, quitte la voie habituelle et s’engage dans cette ruelle intrigante. Une sorte de déraillement qui le propulse au cœur de la butte. D’un coup, après une courte montée qui masque l’horizon et une forêt insoupçonnée protégeant une contrée de toute curiosité, de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, une respiration plus large. Comme si la toile de l’horizon engluée dans les formes bâties du village et son château, se déchirait et révélait un nouvel horizon, plus lointain, libre, un vrai horizon inaccessible. La route semble s’inventer sous les coups de pédale et le mouvement des roues, selon son désir, à la manière de celle qu’il dessinait à la main, à la plage, dans les tas de sable, avec une sensation grisante de pouvoir tout inventer. Jambes, poumons, matière grise, accord avec la machine cycliste, tout s’excite comme devant des étendues vierges. Il renoue avec l’exaltation des premières échappées à vélo quand, enfant, on a soudain l’impression de maîtriser un moyen pour aller plus loin, plus vite dans le monde alentour. Il sait où il est, il pénètre dans le territoire d’une colline qu’il a souvent grimpée et descendue par les deux routes principales situées sur d’autres versants, éloignés. Là, il s’aventure sur les flancs, il découvre l’intérieur de la colline, un lacis de chemins parmi fermes, bosquets, pâtures, chapelles, manoirs et hameaux, un vrai diorama de rêve, un décor de jouets comme il en créait pour ses réseaux de petits trains électriques. Un sourire naïf lui revient aux lèvres, un appétit insouciant, toutes les tensions de la vie se relâchent (sans disparaitre). L’enchantement atteint son comble quand, quittant quelques logis campagnards agglutinés, une côte raide gardée par les vaches, se termine près du ciel gris et que de l’autre côté, la plongée abrupte révèle de voluptueux coteaux, la route sinueuse dessinant des ellipses et enfilant des tournants de montagne russe, l’ensemble barré du nord au sud par une aérienne et double muraille de peupliers plantée sur un talus vert de chez vert. La route franchit d’un zigzag le rideau des arbres – dépouillés de leurs feuilles à cette saison, donc presque fantomatiques –  près d’une métairie blanche qui, avec ses dépendances, évoque un ermitage perdu dans la verdure, au pied d’une nouvelle ascension verticale. La succession de descentes et montées l’enthousiasme, le happe, c’est le genre de configuration où l’on est pris par le paysage et ses reliefs, ses formes intimes, on les épouse dans la vitesse du pédalier, dans l’impression de voler (même lentement), et cette frontière d’arbres avec son bâtiment de douane encastré dans l’alignement des troncs lui imprime assez, dans les fibres, la conviction d’avoir traversé un nouveau pays et de réintégrer, après dépaysement, sa région de résidence. Il reconnaît la flèche du clocher qui pointe au-delà le dernier promontoire. Il se sent, après, comme ayant accroché de nouveaux organes, vierges, non circonscrits, mais flottants, des limbes qui peuvent ou non évoluer, maturer, prendre des formes, des possibilités de développements aléatoires, des réserves d’évolutions. Soudain, des zones de replis le lestent agréablement, comme d’avoir repéré des contrées où fuir, s’installer, recommencer sa vie, avec le fantasme que ce recommencement comporterait une réelle remise à zéro du compteur des années. Le fait d’avoir traversé ces paysages en avalant beaucoup d’air, avec une ventilation maximale des poumons due à l’effort cycliste, renforce la consistance aérienne, éolienne, voire onirique des images retenues des étendues entraperçues, beaucoup plus que s’il y avait été marcheur, plus lent, plus en osmose, moins « survolant ». Ces instants de grande ventilation où, comme jamais, son organisme se manifeste pluriel, ouvert, sans enveloppe fixe et protectrice, perméable, toujours en train de se construire – ce fil de construction ayant débuter dans le ventre maternel, constituant toujours ce trait d’union improbable, non connaissable du passé-présent-avenir -, se tissant maille à maille, se maillant de tout ce que ses cellules attrapent, celles des yeux, des muscles, des oreilles, de la peau, où il se sent baigner, physiquement et émotivement, charnellement et conceptuellement , dans « les mailles élémentaires de tout ce qui se fait, ou se tricote, et chaque maille met en jeu ce sentir très particulier qu’est le devenir problématique de toute continuité. Pas de rupture ici, mais le retour perpétuel de la question « comment ? ». Comment prolonger, maille sur maille ? Comment hériter ? Comment faire sien ce qui est donné ? Comment faire compter ce à quoi nous avons affaire ? ». (Stengers)

L’ange, la vierge, l’originale

Parfois, ce maille à maille dérape. Ou ce sont d’autres sortes de mailles, non formatées, imprévues, non compatibles directement avec ce qu’il a déjà tramé. A force d’effectuer régulièrement le même circuit dans la même campagne, il lui arrive que, plongé dans l’effort, harmonisant respiration et engagement musculaire, vide reposant intérieur, écoute de ses fibres et fluidité des mouvements cadencés, il ne sache plus exactement à quel endroit de sa boucle coutumière il se situe. Il est quelque part dans le circuit habituel, mais où ? Depuis combien de temps ? Il pédale à vide dans une sorte de néant, un décor vierge, neutre. Atomisé. Le mouvement rythmé est sa seule consistance. Idéelle. C’est une sorte de chute, de même nature que celle que prodigue – rare mais radicale – la beauté de jeunes filles dont la grâce, lumineuse, a quelque chose d’extraterrestre, de « venu d’ailleurs », sans attache, sans compromis. Des présences tellement attirantes et intouchables articulées sur des colonnes vertébrales éthérées, échappant à la science, à ce que la biologie dit des corps. Il se souvient d’une jeune philosophe, fraîchement diplômée, postulant pour un emploi social. Il siégeait dans le jury. Il avait été subjugué par le « à côté de la plaque », de la jeune femme, relevant plus de la candeur que de l’incompétence. De cette candeur capable, finalement, de tout réussir. Et  alors que l’on jugeait son aptitude à correspondre aux cases d’un profil d’employabilité, systématiquement, elle répondait en-dehors des schémas, elle démontrait son étrangeté, avouait sans trouble ne pas détenir les compétences requises, mais se mettait à réfléchir, amorçait des solutions, des plans B. Elle était à contre-emploi et y marinait savoureusement. C’était sans doute cela l’essentiel de son travail. Tellement, finalement, sans doute qu’embauchée, elle aurait pu répondre aux attentes et réinventer le job à sa manière. Peut-être. Sans jamais se laisser démonter par la béance qui s’installait entre sa personnalité, son désir de travailler et le dispositif d’embauche, avec son obsession de détecter le bon sujet, rationnellement, elle affichait une volonté candide, elle transfigurait la totalité de la situation. « Erreur de casting » dit-on en pareille situation. Là, devant lui, une sorte d’ange, voilà, de la chair irriguée d’imaginaire alternatif. Et ça balbutie, forcément, c’est tendre, peu affermi, chancelant, mais radieux. Ca s’invente. Face à ce qui se présente comme un accès au marché du travail, dont elle a besoin pour vivre – ce qu’elle précisé en évoquant qu’après ses études, à peine terminée, il lui fallait reprendre contact avec le réel -, elle ressemble à l’amarante qui, nous apprend Isabelle Stengers, a su déjouer le Roundup. « Ne pas s’adapter à un milieu où l’usage de Roundup est devenu systématique est, pour les amarantes, synonyme d’éradication, et c’est bien, d’ailleurs ce que vise l’herbicide. La variante résistante a profité du milieu ravagé par l’intervention humaine pour proliférer. Elle n’a pu le faire  que parce qu’elle a déjoué la visée éradicatrice, a répondu de manière nouvelle, originale, à ce qui aurait dû lui être toxique. » (Stengers, p.140) Il aurait tout donner pour encourager cette authentique originale, se lier, devenir un soutien, créer un lien qui permettrait d’accompagner ce devenir biche d’une autre espèce, jamais vue, jamais entendue. Il la déclinerait volontiers dans une iconographie infinie de nouvelle Vierge. Le fruit de ses entrailles étant imprévisibles. D’autant qu’elle parlait volontiers, sans rougeur, de sa militance en faveur des sexualités alternatives. Des modes de reproduction florale à découvrir, encore ignorée par la science. Il sortit de la confrontation, mal assuré, vieilli, secoué. Il avait beau se creuser les méninges, scruter ses tripes, cela ne ressemblait en rien à un simple attrait pour une jeunesse. Ce qu’il percevait de vibrant dans la jeune philosophe n’était pas un rappel mélancolique des amours de son jeune âge. Pas une simple attirance de vieux pour la jeune  chair. Quelque chose d’autre pointait à travers cette présence de femme, nouvelle, la gestation précisément d’autres imaginaires. Désopilant, déconcertant, désorbitant. A commencer par la manière de penser la relation au travail, la façon de mettre son corps, son esprit au travail à l’occasion d’un entretien d’embauche. Il n’empêche, tout ça, y compris la dimension asexuée de son attirance le conduisit, maladivement, à la déshabiller du regard, à ameuter tout son imagination pornographique, aliénante. Un grand désarroi, alors, face à l’irruption d’un être avec qui il serait possible de réapprendre à vivre, autrement, sans passer à côté de l’essentiel, en restant au plus proche du don de l’enfance heureuse.

La relecture, l’endurance, la baignoire

Cette obsession de « retour à », recommencer, revenir sur ses pas, regagner du temps, se marque dans ses lectures récentes. Ou plutôt de relecture. Ressassement commémoratif. Pulsion à remanger les nourritures spirituelles déjà avalées, peut-être  régurgitées au fil des années, affadies par l’âge. Il revient dans des livres lus, il y a longtemps, du temps où il se formait, où des choses prenaient forme à travers lui. Quand le bonheur de l’enfance entamait sa collision sans fin avec le réel, les faits hostiles. Il relit les romans et nouvelles d’un auteur qui avait été une révélation, une ombre protectrice,  une présence. Il éveillait des sentiments ambivalents sous une attirance indéfectible, la reconnaissance de proximités troubles, même si cela se traduisait dans des formes, des prises de position qu’il ne pouvait forcément faire siennes, il y avait un « sensible » qui lui ressemblait, qu’il partageait, une chair commune, une palpitation avide et inquiète. Il reconnaît tout ça, au fil des pages, les personnages, les faits et les situations, le rythme du récit, les trames si particulières. Il se souvient y avoir adhéré. Les temps de lecture, celui d’autrefois, celui d’aujourd’hui, se mélangent, se brouillent. Il se revit, il éprouve les flux entre passé et devenir, ce qui était possible, ce qui a été choisi au détriment de diverses autres voies, ces possibles qui restent, sédimentent la mélancolie. Ce bazar à travers lequel il a tout de même maintenu, produit une continuité, vaguement perçue comme colonne vertébrale éthérée, qu’il aurait bien du mal à définir rationnellement. Est-ce la sienne ? Celle d’autres instances à travers lui ? Et comment les possibles qui n’ont pas été choisis continuent à l’alimenter ? Au fil des choix qu’à tout instant il a effectué, des pistes sont exclues et ce processus d’exclusion « laisse une marque, qui est sa contribution au processus de détermination : elle donne à la décision une teneur émotionnelle par où insiste ce qui aurait pu être, mais n’est pas. » (Stenger, 88) Que ce soit lors de la lecture où, à chaque mot, chaque phrase, chaque idée et image, des compréhensions et interprétations sont posées, se nouent les unes aux autres, dessinent des généalogies partagées entre l’imaginaire de l’auteur, de tout ce qui l’inspire et celui du lecteur, de tout ce qui le traverse et vient se glisser dans le texte, que ce soit dans la transe cycliste où chaque coup de pédale correspond à l’effort pour se maintenir en équilibre au gré des dénivelés, tracer son sillage en absorbant tout ce que le paysage extérieur, la nature, mais aussi venant de l’intérieur, l’agitation permanente de l’itinéraire biographique, les espoirs et les craintes devant l’avenir, les blessures infligées par le climat politique, social, économique absolument délétère, les anxiétés inoculées par les virilismes malsains, les vexations sidérantes propagées par le chef au boulot, ce qui prédomine est le soucis de renforcer son endurance, de se maintenir la tête hors de l’eau, au juste milieu entre exaltation et désespérance, apprendre à supporter l’instabilité, à en jouir, parce que jamais rien ne se stabilisera comme étant « la » bonne position, le bon maintien, la permanence. Tout est sans cesse remis en jeu par la stimulation des occasions, des sollicitations les plus diverses. « Le maintien d’un caractère ne répond pas à un pouvoir de se maintenir, mais à concours de décisions occasionnelles, dont toutes sont l’affirmation d’un « ainsi » qui aurait pu être autre. » (Stengers, 99)

Mais ce n’est pas tant le récit retrouvé, revécu tel que la première fois après tant d’année, qui provoque ces flux temporels entre ce qu’il fut, ce qu’il est devenu, ce qu’il devient, entrevoyant à présent entre toutes les lignes le terme de l’existence, ce qui restait très abstrait il y a 40 ans. Ce sont plutôt des détails, des zones hypersensibles du texte, soudain en miroir avec les mêmes zones, excitées dans son cerveau. Des descriptions qu’il aurait été bien en peine de se remémorer, et qu’il redécouvre avec la même surprise, le même émerveillement qu’initialement, qu’à la première fois. Cela peut être de courts fragments extrait d’une image fouillée d’une table où s’apprêtent à manger les personnages : “Près des filets luisants des couverts et des lames claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le pied où elles s’arrêtaient scintillant en un point vif. » (En ménage, page 469, La Pléiade) Cette coulée de jour ! N’a-t-il pas appris par ce genre de lecture à regarder comme un peintre, avec attention picturale et musicale, et un désir inassouvi de recherche du mot juste, n’est-ce pas cela qui a conditionné la manière de se construire, d’essayer de se fabriquer une chair d’enfance heureuse au-delà de l’enfance, bien au-delà, insensément ?

Ou, à la manière d’une mise en abîme, le récit d’une plongée dans une baignoire de bains publics, replis dans un refuge amniotique, où les bruits du monde s’éloignent, l’illusion d’être à l’abris, d’avoir mis de la distance entre sa vie et les menaces extérieures, à la manière dont, souvent, les effets de la lecture ont joué sur sa perception d’être au monde, protégé, dedans mais à l’écart, jouissant de la faculté de tout entendre et voir à travers des filtres protecteurs, mais sans rien perdre de la saveur dérangeante des choses, les vivant de l’intérieur. Voluptés étranges, maladives, d’un instant reclus. « Il se blottissait dans l’eau chaude, s’amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maelstroms. Doucement, il s’assoupissait, au bruit argentin des gouttes tombant des becs de cygnes et dessinant de grands cercles qui se brisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant, alors que des coups furieux de sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claquements de portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine, voilée d’une vapeur d’eau, il rêvassait et ses pensées s’opalisaient avec la buée, devenaient affables et diffuses. » (A vau-l’eau, p.506) N’a-t-il pas, en permanence, au cœur, aux tréfonds, une part de lui-même qui barbote dans cette baignoire oubliée, enfouie, préservant un nœud de pensées opalisées de buées, à la manière de ces noyaux de vide dans les niveaux à bulle ?

Les parents morts, les fleurs, la langue

Des bulles où il échange, plutôt qu’avec les portraits emblématiques d’acteurs virilisés, avec des images telles qu’elles peuvent le surprendre, le désarmer puis l’enchanter, par exemple dans une exposition de Kiki Smith. Les fleurs ou l’image de la dame à la main tendue vers une trinité de paons, leurs roues telles des cosmogonies de corolles entre animal et végétal, paraboles d’analogies féériques, libératrices. Parce qu’avec les fleurs, ou n’importe quoi, elle replace le cours de nos vie dans des temporalités « autres », soucieuses de tout ce qui n’est pas nous, tissées de ce qui nous échappe, qu’on ne cesse d’agripper par ailleurs, par subterfuge, pour avancer, aller de l’avant, prendre des années, ressembler de plus en plus, finalement, aux fleurs qu’il aime depuis la première fois où il les vît. Où il commença à prêter attention à ses propres devenirs fleurs. Bébé, dans l’herbe, touchant pissenlits et pâquerettes ? Au printemps, partant cueillir lilas et jonquilles pour revenir fleuri sa mère ? Avec d’emblée ce sentiment diffus de transfert : dans ces brassées de fleurs, fourmille quelque chose de moi qui, sans cela, ne pénétrerait jamais l’autre aimé. Communion florale. Les fleurs de Kiki Smith ne sont pas des objets étrangers, distants, merveilles d’une nature différente que la nôtre. Elles sont faites des mêmes tissus que nos floraisons. Elles expriment les mêmes sentiments que les humains. Elles semblent jouer de la musique, exhaler leurs fragrances comme on muse une mélodie intime. Il voit s’échapper de leurs pétales emmêlés, comme un souffle, une âme s’extirpant d’une dépouille, un halo déjà séparé, expulsé, mais flottant près des tissus, imperceptible transfiguration. Comme ce qu’il vit et respira aux chevets de sa mère, de son père. Quelque chose de transmis dans la mort. Derniers souffles qui migrent vers les organismes affinitaires les plus proches. Ce qu’il admire chaque fois qu’il passe devant la vitrine du fleuriste de la rue Racine où les bouquets ne sont pas présentés comme des choses à emporter chez soi, objets neutres et inanimés, mais l’ensemble agencé en théâtre de fleurs qui meurent pour nous, magnifiques dans leurs derniers instants en vases, certaines, là, ouvertes à l’extrême sur de raffinées confessions insaisissables, les pétales près de chuter, révélant l’inexprimable que l’on transfère dans le langage symbolique des fleurs, chair substituée à la chair.

Ces études de fleurs, ces hommages aux fleurs, parloirs cosmiques où entendre encore les sons des disparus les plus chers, prolongent, renforcer la célébration sans fard de l’agonie maternelle. Reconnaître cette agonie singulière, celle de la mère de l’artiste, comme celle de sa propre mère, telle qu’elle fleurit, fane, fleurit, fane, cycle ininterrompu en lui. Au fond d’une chapelle, c’est un vaste retable contemplatif, un faisceau de lignes sans cadre, du néant à la vie, de la vie au néant, entre mort et résurrection. C’est un groupe de 12 gravures sur bois, « tirées en noir sur un délicat papier japonais », bien alignées sur deux rangs superposés. Leurs rectangles noirs se reflètent dans le sol luisant, ainsi que les points lumineux qui les éclairent, astres lointains. L’ensemble s’intitule « Mortal », cartographie toute l’attention happée par le visage, les mains, les pieds, peu à peu métamorphosés par la mort, le retrait de la vie, l’entre deux (où l’on espère encore tellement le miracle). Le regard sur ce qui s’éteint exprime la fascination, l’amour et la tristesse, restitue toute l’expérience confuse, bouleversante de la contemplation de la disparition progressive des proches indispensables, la transcendance des liens, le rappel de tout ce qui a été tissé de l’une à l’autre, l’impression que quelque chose survivra à la mort. Ce que l’artiste traduit par un évident mimétisme. Combien se reconnait-on dans ce qui, si proche, surtout quand il s’agit d’un parent qui nous a donné naissance,  meurt sous nos yeux ? L’agonisante est au cœur d’un écheveau de lignes, celles du visage, des mains et des pieds, celles de ce qui l’entourent, les plis de draps et d’oreillers. Ces lignes se rejoignent, établissent des réseaux communs. Cette cartographie de lignes s’élargit, évoque les structures mémorielles intérieures, les paysages autant mentaux qu’environnementaux qui constituaient l’ancrage de la personnalité moribonde, tracés des subjectivations qui ont fait de ce parcours de vie un itinéraire personnel, singulier. Mais ces lignes, denses, vives, touffues évoquent aussi le vivant « indistinct » auquel retourne l’être incarné, dessinent une continuation dans le grand tout, mais aussi, tout autant, représentent les fils arachnéens traversant le néant, d’où surgissent les naissances. L’interdépendance totale, inéluctable, bienfaisante. A partir de là, il n’y a plus de linéarité évidente dans la suite de gravure, conduisant à l’image finale, où tout finit, mais un récit à double tête, se dirigeant autant vers la mort que la résurrection. Le mystère de l’origine – d’où venait ma mère ? – se fond dans le mystère de la destination – que reste-t-il après la mort ? L’ensemble parle de la migration de ce qui, pendant un certain nombre d’années, a été « ma mère », vers d’autres existences, et d’abord se nichant dans l’imaginaire de l’artiste qui le dissémine en chaque visiteur recueilli. Et cela, à la manière des pissenlits, par ailleurs si bien représentés par l’artiste, fantomatiques, crépusculaires, parcourant les abysses du vide, propageant des brins de vie, semences de lumière, que l’on croit intarissable, ayant existé de toute éternité mais qui, au contraire, aujourd’hui résonne lugubrement dans la crainte de la sixième grande extinction. Tiens, pour de futurs enfants et petits-enfants, l’envol des graines de pissenlits ne parlera plus. Plutôt que la figure de Ben-Hur ou Spartacus, héros confirmant le muscle mâle comme fibre principale des solutions contre les jougs quels qu’ils soient, la main tendue d’une femme, vers les parades mystérieuses des oiseaux étoilés, humble, à l’écoute des interdépendances. Des imaginaires, à ce stade, difficilement conciliables. Une rupture est indispensable ou, pour certains, un effondrement.

Pierre Hemptinne

La danse rituelle des poumons à l’agonie

Fil narratif réflexif à partir de : la maison de Gainsbourg à Paris – Marguerite Humeau, The Dead (A drifting, dying marine mammal), Prix Marcel Duchamp, Centre Pompidou – Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud 2019 – Mircea Cartarescu, Solenoide, Éditions Noir sur Blanc 2019 – David Gé Bartoli, Sophie Gosselin, Le toucher du monde, Éditions Dehors 2019 – Frédéric Lordon, Vivre Sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique 2019…

Il arpente la ville sans but précis, juste pour arpenter. Se mouvoir dans l’espace, le vide. Capter et s’arrêter pour contempler, dans un angle mort, d’imposants astres floraux, ectoplasmes de papiers ventousés sur le mur, s’y décomposant, absorbés par le ciment abrasif, ingurgités dans la mémoire des murs, dessins d’hortensias, de dahlias si coutumiers, si « compagnons/compagnes » de son histoire, si branchies vitales de son imaginaire (depuis le premier jardin, celui du grand-père). C’est un hiver anormalement, peut-être maladivement, doux. Il porte la veste sur le bras et, malgré ça, transpire. Impression de décalage. L’atmosphère urbaine est particulière. Du fait des grèves, il y a peu de monde devant les grands musées, les métros sont fermés, une grande manifestation se prépare. Ce qui couve dans la grande ville, dans la société est la livraison corps et âme du système de pension aux fonds de pension privés et leur logique de profit. On imagine les catastrophes, les misères énormes que cela peut générer dans le futur en cas de nouvelles crises bancaires. C’est aussi la volonté que la gestion du temps des gens, ce dont ils disposent pour occuper leur temps de vie, soit assujetti à cette logique de fonds privés, capitalisés au profit de la caste des actionnaires. Il y a longtemps qu’il n’est plus venu dans ces quartiers. Le dédale des vielles rues, néanmoins, réveille des sensations, des souvenirs. Le dédale est une sorte de mémoire extérieure, brute, une substance enveloppante qui le soigne. Histoires d’enveloppes. Dans une ruelle perpendiculaire, là plus loin, il sait, il se rappelle soudain avoir découvert, dans une galerie, les toiles pliées, enfouies, enterrées, déterrées, déployées de Hantaï. Accompagnée du texte bouleversant de Didi-Huberman. C’était la première fois depuis longtemps que ce peintre montrait des œuvres récentes. Et la dernière fois. Tout ça lui était étranger. Même entrer dans une galerie d’art l’intimidait. Était-ce pour lui ? Depuis, cela fait partie de son territoire. La galerie n’existe plus en tant que telle. Mais ce qu’elle fut au moment où il y rencontra ces toiles reste intact dans sa mémoire, grotte où irradie toujours l’initial bouleversement suivi de ravissement jusqu’alors inconnus. Il s’égare plus loin dans une rue parallèle, vaguement attiré par un mur bariolé, il y reconnaît rapidement le frontispice déjanté, désordonné mais traversé d’une même ferveur dédiée au chanteur disparu. A son adresse, terrestre et éternelle. Pour en convoquer l’esprit, là, une surface où continue à vibrer ce qui se passait entre lui et ses fans. Et au-delà. Le mur d’un mausolée. Peintures, taches de couleurs, graffitis, portraits collés, images iconiques, pochettes d’albums, déclarations, slogans, rengaines graphiques, sculptures, art brut, street art, ça évoque autant les inscriptions séditieuses de pissotières que les fresques murales révolutionnaires de pays imaginaires, autant les croquis et vers licencieux de murs de prisons que l’accumulation d’ex votos sauvages, autant la chambre d’adolescent couvertes de posters que les bas-reliefs mystiques et vandalisés de chapelles baroques. Des messages vers l’au-delà, vers l’éternité fantasmée de ses chansons, des déclarations d’amour, des rages et des manques, le scandale toujours vif de sa mort, des interprétations de bouts de chansons, telles qu’elles se sont greffés à jamais dans les cerveaux qui ne veulent plus s’en séparer. Une  mosaïque représentant le filet tressé de fumées exhalées, dispersion ascendante de l’âme, avec la citation « Dieu est un fumeur de havanes ». Et puis, plein d’autres choses, des graphes déconnectés, le mur résonnant attire d’autres messagers, d’autres confidences, d’autres cris, couche après couche. Il n’a pas changé depuis la première fois où il est tombé dessus, par hasard, il y a dix ou vingt ans. Il est rituellement respecté, entretenu, objet de dévotion, bien commun. Façade d’un mausolée. Mais sans cesse actualisé, comme si la disparition du chanteur datait d’hier. Il y a la grille, le vestibule, le parlophone, la porte d’un immeuble, mais l’impression première est que derrière ce mur peint, il n’y a plus que du vide et deux grands arbres. Des personnes défilent, se recueillent. Il lui revient en tête les nombreuses ritournelles, créées par ce chanteur, et qui n’ont cessé, disparaissant, revenant, s’effaçant puis surgissant à nouveau sous la forme de zinzins, de baliser ses cheminements, dispersées à la manière des miettes d’un Poucet. Il ne se met pas à fredonner un air précis. Rien de net. Il entend plutôt un mixte de tous les airs, paroles et musiques, qu’il a régulièrement chantés, murmurés, musés, ou simplement ressassés mentalement. Un bourdonnement. Cette constellation de bouts de chansons, qu’au gré de ses émotions, de ses joies et peines, il a incarné, qu’il s’est approprié, lui reviennent, non plus comme sortant de haut-parleurs, reproduisant la voix du chanteur, mais matières sonores produites par son itinéraire sensible, matières mélodiques, mystérieuses, en suspension dans son présent et charriant toujours des poussières, des cristaux de moments de vie, des instants, des lieux, des personnes, des proches. Tout du long du temps qu’il a parcouru, toutes ces années vécues, accumulées, et leurs événements égrenés, sédimentés dans le vide, dans l’espace, au point d’y installer son existence, son réseau respiratoire, ses traces mémorielles, ces bribes chantées faisaient partie de ses marqueurs, sonores, qu’il n’a cessé de répéter en certaines circonstances similaires, en accompagnement d’affects saisonniers et insistants, pour baliser des promenades, éclairer la nuit, rythmer des récits, lancer des appels, répondre à des signaux entendus de lui seul, retenir des larmes, larguer des joies, diffuser ses sentiments, en tinter l’atmosphère proche, les lancer, façon bouteille à la mer, dans les lumières ambiantes et dérivantes, les ondes voisines, les étoffes et les membranes imaginaires dont il cherchait la protection, le réconfort. Face au mur, il embrasse le temps et l’espace de sa vie à présent déjà longue et pesante sous l’angle de cet entrecroisement de chansons d’un tiers devenues siennes quelques fois. Il entend comme si autant d’oiseaux y chantaient et s’y répondaient, à partir de ses états d’âmes passés qui dessinent une permanence tortueuse jusqu’à son présent, une multitude de spots mélodiques, clairs et perchés ou diffus et tapis dans les taillis, chaque instant empathique où cette chair chansonnière particulière lui est venue aux lèvres, seul ou en compagnie. Il entend comme si toute la traîne charnelle et spirituelle de sa vie s’était transformée en bande d’oiseaux voletant, circulant et chantant en des points précis de sa cartographie cosmogonique. Une vision panoptique et impromptue, en quelque sorte, sur l’espèce de territoire qu’il a dessiné sans s’en rendre compte et sur, plus troublant, ce qui représente une extension de son appareil corporel. Dans ces instants, rares, il se sent en effet soulagé et inquiet de constater que son être est toujours plus immatériel que matériel, que la part spirituelle, indestructible prend de plus en plus le pas sur l’autre partie, fragile, putrescible, lui échappe de plus en plus, se transforme en éléments volatiles de son écosystème. Soulagé, cela confère une impression d’immortalité, de liberté par rapport aux temporalités humaines, ces cellules s’éparpillent et intègrent d’autres formes de vie. Angoissé parce que cela signifie qu’il est en train de glisser de l’autre côté, il quitte déjà son enveloppe terrestre. Il migre. Ca migre. Son territoire empiète sur ce qu’il deviendra outre-tombe, des particules dans l’atmosphère. Il est possédé par le territoire outre-tombe, il en est bien la propriété. « Si le chant de l’oiseau est une extension du corps de l’oiseau, l’oiseau, pourrait-on dire, est chanté par son chant, comme le corps de l’araignée devient toilé et entre dans de nouveaux rapports avec ce qui l’entoure (…) Le chant de l’oiseau serait, alors, puissance expressive, puissance « extensive », et il n’est pas impossible que la puissance de ce chant, son rythme et son intensité déterminent en partie l’extension possible de ce qui devient territoire, tout comme doivent le faire les possibilités d’arpenter une certaine surface. En d’autres termes, le chant de l’oiseau fait corps avec l’espace. » (p.124) Ce maillage de ritournelles recouvrant sa corporéité peut se représenter par la cartographie de tous les souffles, respirations, expirations, qui ont guidé ses choix de chaque instant, selon le vent.

Son erre corporelle est constituée, notamment, de toutes les chansons fredonnées, de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les configurations et contextes qui l’ont vu et entendu entonner les refrains et rengaines qui, à force, forment une sorte de répertoire personnel. Un réseau de résonances, prolongement spatial de son système nerveux.

S’il pouvait introduire dans un ordinateur toutes les informations concernant les caractéristiques de ces chansons fredonnées, leurs airs, leurs paroles, leurs rythmes, ainsi que toutes les indications sur les états d’âme récurrents, correspondant au surgissement sur ses lèvres de ces bribes mélodiques, pour déterminer des régularités, des « logiques », avec en sus toutes les données sur les lieux et les instants où chacune de ces chansons « identitaires » reviennent à travers lui, pourrait-il obtenir une description précise de qui il est et du territoire qu’il a dessiné, qui lui revient et qu’il doit défendre, peut-il savoir enfin tout ça sans le moindre doute et avoir la paix ? Est-ce que cet ordinateur pourrait lui raconter d’où il vient ? En vivant dans un monde tellement envahi par la puissance des algorithme qui quadrille tous les usages quotidien, la tentation d’une telle élucidation mathématique de soi ne devient-elle pas obsédante, la seule qui soit salutaire, plus que ça même : naturelle ? Ne devrait-il pas confier toutes ses ondes musicales intérieures, son millefeuille bruissant de mille musiques, aux plateformes de streaming et leurs logiciels hyper puissants autant qu’intimidant, mystifiants ? Il n’a vraiment aucune envie d’en passer par là, de voir les choses de sa vie rendues calculables, sans reste. S’il parvient au contraire à trouver un peu de quiétude, éphémère, certes, c’est au contraire dans le reste indomptable,  quand une sorte d’équilibre fragile s’établit entre la profusion de lignes mélodiques qu’il a suivies, comme s’il avait mené plusieurs vies parallèles (fragmentaires), tisser des fils narratifs pluriels et, malgré ces preuves qu’il vient bien de quelque part, le sentiment d’être sans origine, suspendu entre deux points indéfinis. Soit, même si les bords en sont quelques fois douloureux, préférer « laisser persister en chaque être l’énigme d’une inorigine, la trouée du dehors qui l’ouvre à la rencontre. » (Le toucher du monde, p.278) Le plaisir, le désir se maintenant, avec l’âge, des quelques déséquilibres qui se produisent et du travail (pénible) pour rétablir le calme. De même que l’on se bat aujourd’hui pour défendre la biodiversité, au nom de ce qu’elle est, bien entendu, mais de ce qu’elle peut devenir et qui est encore non défini, il juge primordial de sauvegarder la structure labyrinthique de chaque être, malgré les souffrances que « vivre avec » engendrent inévitablement. « Le tracé – les choix qui sont faits pour nous à chaque instant, à chaque respiration, battement de cœur, goutte d’insuline sécrétée, pensée, amour, éclipse et orgasme – sur lequel nous avançons dans le maquis de la vie comme dans un rêve se solidifie et devient histoire, c’est-à-dire mémoire, alors que l’énorme réservoir de nos virtualités, comprenant toutes celles qui étaient possibles mais sont irréalisées, tous les milliards de sosies de nous-mêmes (ceux qui, instant après instant, ont pris à gauche quand nous prenions à droite) forment sur le squelette de la réalité, sur la solidification de notre ossature de temps, les organes hyalins qui nous sont montrés dans les miroirs ou en rêve, les spectres portant notre visage, le plérôme moelleux, abstrait, recourbé sur nous comme le globe du pissenlit. Pour l’œil divin qui nous regarde par en dessus, ce tracé accidenté et en zigzag dans l’immense labyrinthe, la ligne qui mène de la périphérie au centre, ce n’est pas ma vie : pour lui, je suis le labyrinthe lui-même, car il en existe un pour chacun d’entre nous, construit inconsciemment par nous-mêmes, tout comme l’escargot sécrète sa coquille calcaire, tout comme nous-mêmes sécrétons, sans savoir de quelle manière, notre crâne et nos vertèbres. » (p.473) Cette configuration est primordiale et exprime autant ce qui, dans la vie, est source de souffrance et d’espérance, les deux allant de pair.

C’est peut-être le pressentiment que, dans cette pièce insolite, se jouait une « trouée du dehors » qui le fit revenir sur ses pas et considérer autrement les quelques grandes sculptures posées entre les murs blancs. Elles ne lui avaient absolument rien dit, lettres mortes, à la limite ils les avaient trouvé laides, inutiles. Formes abstraites, échevelées et lisses, couleur vineuse de tripes bleuies, de méninges grises et violettes. Ballet d’encéphales figés. En y revenant, hésitant, il perçoit des drôles de sons, des ondes le touchent qui ressemblant à ce que l’on entend quand on nage sous l’eau. Émanent-elles des organes-sculptures ? Il lit le cartel expliquant la démarche de l’artiste. Il a du mal à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, une attraction brute aiguise et malmène sa curiosité dans le sens où « l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive. » (Foucault, La pensée du dehors) L’artiste Marguerite Humeau, sur base d’études scientifiques, postule, chez les animaux, l’apparition de comportements religieux suscités par les extinctions de masse en train de se produire. Elle invente des formes pour sensibiliser à ce drame en cours. Pour faire prendre conscience de la dramaturgie religieuse, spirituelle s’emparant des organismes non humains, réagissant à l’impact de la destruction de la nature par l’humain. Anthropomorphiquement, il discerne des silhouettes, des attitudes, des figures et des gestes de danseurs et danseuses, souvenirs de spectacles de danse contemporaine (dont certains, probablement inscrits dans des mouvances critiques, dénonçaient tout ce qui menace et submerge l’humanité, habité par l’esthétique du désespoir). Ces corps-hydres en plein spasmes désespérés, galvanisés d’effroi et d’extase dans leur prière, sont inspirés par les systèmes respiratoires de créatures marines et ils dansent leur empoisonnement. Ils racontent la pollution irrémédiable des océans. « Les poumons se gonflent et se dégonflent, finissent par exécuter un premier rituel dansé non humain en direction de la lune ». (Livret du visiteur) L’ébauche de récit le fascine, plus exactement l’intention, quand il imagine les étapes que l’artiste a dû suivre, la documentation, les techniques utilisées, le tout conduisant à être capable de donner forme à ces moulages d’organes imaginaires représentant de vrais systèmes respiratoires mutant et agonisant sous la pollution, leurs pulsations maladives, moribondes effectuant un ballet désespéré, appel au secours vers les cieux, vers la Nature au-delà de l’humain. Même si le résultat artistique, exposé, le laisse mitigé, perplexe, sorte d’étranges labyrinthes hermétiques, lisses, clos sur eux-mêmes, asphyxiés. Qu’importe, c’est une invitation de plus à raconter autrement nos histoires, à changer de point de vue et varier les « points de voir ».

Devant la façade votive entretenant la mémoire de divers liens établis avec l’être d’un chanteur, si l’écho éparpillé de toutes les chansons interprétées maladroitement par sa bouche, chaque fois à l’intersection de paysages intérieurs et extérieurs, au croisement d’un tropisme intime et d’un fait imperceptible ou traumatisant se produisant dans le réel, lui permet d’appréhender une sorte de territoire tracé par ses itérations vocales et itinéraires sensibles, c’est probablement parce qu’il passe toujours beaucoup de temps à entendre et écouter les chants d’oiseau dans son jardin. Il vit avec, preuve vivante d’échanges entre espèces. Même si tout ça reste informel. « Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l’importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d’une certaine attention et d’une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l’espace – parfois des interstices, mais ils sont importants – pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles. » (Habiter en oiseau, p.155)

Peut-être est-ce important pour ouvrir plus d’espace à cela – en prélude à des manœuvres plus importantes – de rompre avec une bonne part de la publicité consacrée aux créations humaines, au marché de l’art et de la culture de loisir. Il est du coup très sensible au personnage inventé par Mircea Cartarescu, écrivain qui n’écrit que pour lui, écrivain sans lecteur. « Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. » (p.267) Une voie unique pour se rendre perméable à tout le non-humain qui nous détermine, échapper à l’anthropocentrisme et capable de raconter autre chose que soi (ayant été au bout de soi-même) ? « J’aime mon geste jusqu’au-boutiste consistant à écrire ici, et plus il est jusqu’au-boutiste, dépourvu de sens, anonyme, égaré dans la boue des siècles et des millénaires, des galaxies et métagalaxies, plus il m’apporte de plaisir. » (P.472) Il pressent qu’il est nécessaire de s’égarer – que l’on n’accédera pas aux registres salutaires d’autres récits historiques rien qu’en écoutant les merles du jardin -, d’aller au bout de la déconstruction du sbire transcrivant la version officielle des faits : « Puisque je ne suis pas écrivain, j’ai le privilège insondable d’écrire de l’intérieur de mon manuscrit, entouré par lui de toutes parts, sourd et aveugle à tout ce qui viendrait me distraire de mon labeur de forçat. Je n’ai pas de lecteur, je n’ai pas besoin d’apposer ma signature sur un livre. Ici, dans le ventre du manuscrit, errant dans ses intestins enroulés, écoutant ses borborygmes, je sens ma liberté, je sens aussi sa compagne obligatoire : la folie. » (p.476) Et par ce biais de l’écriture-folie, rendre le cerveau disponible, le remettre en jeu, le proposer en offrande, en organe à repenser pour que s’y inscrivent les autres possibles. « Mandala des mandalas, rose des roses, pensée de la pensée. Je voudrais pouvoir ouvrir les os de mon crâne pour que tu l’aperçoives posé là, mou et lourd, sur les ailes de papillon multicolores de l’os sphénoïde. Je dépose à tes pieds cette hyper-architecture molle, ce divin mollusque. Il n’y a que par ce frontal que l’on peut voir l’éclat de l’autre côté de la réalité. Comme c’est par les yeux et seulement par les yeux que pénètre la lumière. Mon crâne est la paupière baissée sur l’œil qui permet de voir le champ logique, tout comme l’œil projette devant lui un champ visuel. Reçois l’offrande de mon cerveau, la perle unique et splendide de la coquille du monde. » (p.375) Les moulages de poumons d’animaux marins ont quelque chose de « divins mollusques », « hyper-architectures molles » solidifiées, de coquilles de mondes en voie de disparition, gelées dans la pollution. Ils ont la silhouette de personnages intérieurs invisibles, ou d’êtres virtuels tourmentés, implorants, des formes vivantes avec lesquelles on vit, qui nous hantent, des avatars de nous-mêmes ou d’autres, des enfants avortés qui auraient pu être les nôtres, autant de présences qui devraient nous inciter à raconter les choses autrement.

« Mais me revient en mémoire cette insurrection magique contre les grandes épopées viriles, cet antidote au poison épique de l’homme conquérant fabricateur d’armes que fut la nouvelle d’Ursula Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, que l’on peut traduire par La théorie de la fiction-panier. Le Guin y plaide pour d’autres histoires et, notamment, des histoires d’inventions de « contenants », d’enveloppes, ces choses précieuses et fragiles qui permettent de garder, de transporter, de protéger, d’apporter quelque chose à quelqu’un: « une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conteneur. un contenant. Un récipient. » Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. » (« Habiter en oiseau ») Ca lui parle immédiatement. Oui, ici ou là, s’ébauchent des courants de modification du sensible et des sensibilités pour s’extirper du linéaire historique viril. Mais, à ce rythme, combien de temps cela prendra-t-il ? Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux publicités les plus visibles couvrant l’actualité cinématographique « grand public », ou plus « innocente» encore, l’imagerie vendeuse de nouvelles automobiles, l’exploitation des schémas et des caricatures de cette « grande épopée virile » tourne à plein régime, reste massivement prédominante. Les conséquences en sont dénoncées, par exemple, aussi dans cette campagne sauvage de collages parisiens contre les féminicides (papiers collés souvent arrachés, griffés, lacérés, témoignages de ceux qui veulent taire cette dénonciation). Il commencerait bien une histoire alternative, très minoritaire, à partir précisément des enveloppes et emballages incroyables, chaque fois différents, faits mains, bricolés pendant des heures, ruminés peut-être des jours et des jours, collages et sculptures à la fois, dans lesquels elle lui envoyait des lettres constituées de petits textes assemblés, d’images découpées, de pétales de fleurs, de gadgets de pacotilles mais qu’elle chargeait de symboliques empathiques. Ces enveloppes – à relier sans hésiter au mail art – faisait en sorte qu’il n’y avait, dans l’envoi, plus de distinction entre intérieur et extérieur, le courrier se composait de toutes ces faces, plus d’écart entre le message et le contenant. Chacun de ces objets, par cela même, était chargé de soins (aussi pour celle qui les inventait, les assemblait, se chargeait de faire prendre en charge par la poste ces colis atypiques, non conventionnels). Oui, à partir de là, d’une expérience singulière, contribuer à une histoire universelles des soins à distance que l’on s’adresse pour aider à supporter la condition d’être soumis, malgré soi, à la figure dominante de « l’épopée virile » qui, seule, aurait fait le monde, construit la civilisation, domestiqué – hélas- la nature. Pour autant, s’il faut bien entendu encourager ces écritures dans les marges en faveur d’autres histoires, que peu à peu, c’est l’unique façon de constituer une force d’individuation, il se garde d’être naïf et d’imaginer que ça suffira à changer le monde.  Et à propos de Marielle Macé, son apologie des cabanes, de Vinciane Despret et l’éloge du merle, il est salutaire, sans pour autant réduire leurs propos à rien, d’entendre ce qu’en dit Frédéric Lordon dans un livre récent d’entretiens : « Entends-moi bien : j’ai le plus grand respect pour ceux qui construisent des cabanes et qui y vivent. Comme je te l’ai dit, le devenir zadiste des Gilets Jaunes, qui se sont mis à monter des cabanes qu’on croyait réservées à Notre-Dame-Des-Landes, m’a semblé une des choses les plus enthousiasmantes, émouvantes même, de ce moment. Si la sédition contemporaine commence par des cabanes, rien que de très réjouissant. Ce ne sont donc pas aux vrais habitants des cabanes que je pense – pour ma part, je sais que je n’y vivrais pas, ce qui signifie que je mesure ce qu’il peut en coûter d’y vivre. Non, je pense plutôt à cette frange caractéristique de la vie culturelle parisienne, qui n’y vit pas davantage que moi mais s’est empressée d’en faire un motif permettant de toucher à tous les guichets : les profils symboliques de radicalité doublés par les tranquillités institutionnelles d’innocuité. C’est qu’entre les cabanes des ronds-points et les guillotines (pourtant en carton…) des mêmes ronds-points, le sens pratique de l’intellectualité radicale-chic sait très bien lesquelles célébrer et lesquelles ne pas. Faisons l’apologie de la forêt, des huttes et, dans la division du travail, laissons les voitures brûlées à d’autres. (…) A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de voir dans le motif des cabanes aux mains des intellectuels autre chose qu’une sorte d’aveu projectif, involontairement autoréférentiel : la cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître du tragique de l’histoire, de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination.

(…) Spectaculaire mise en regard : d’un côté les forces de l’histoire, de l’autre la poésie des cabanes. « De cette façon un oiseau répond, en donnant ses raisons, même si on ne lui a rien demandé (…) Il répond en particulier à cette question aujourd’hui ineffaçable : pourquoi vivre autrement ? Parce que l’oiseau (…) Pourquoi lutter ? Parce que l’oiseau ». = Échantillon de philosophie politique des cabanes. A coup sûr, Bolloré et Niel sont décomposés. Expérience de pensée : imaginer un Lénine lisant ça. » (« Vivre sans ? ») Suivre un tracé qui tienne compte de ces tensions différentielles, en évitant les travers polémistes qui prospèrent en excitant le « pour » et le « contre » dans l’esprit de reproduire un petit bout d’épopée virile (contribuant à la reproduction « bourdieusienne » des hiérarchies que ce principe d’épopée institue), de se mesurer dans un micro-duel dont la multiplication médiatiquement banale, à l’infini, jusqu’à la nausée, perpétue bien le même sens unique de l’histoire faite d’hommes « conquérants fabricateurs d’armes. »

Pierre Hemptinne