Splendeurs toxiques d’un printemps éclair

Fil narratif : floraisons printanières, jardin, crépuscule – L’Olto, Domaine Caramans – Julien Creuzet, Toute la distance de la mer pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur, Bétonsalon –

Une rafale de journées très chaudes, précoces, anormales, venues de nulle part, ne tenant à rien, un mini-été soyeusement caniculaire qui dérive comme une île, c’est une canicule abstraite qui dépayse, jette les corps hors d’eux-mêmes. Dans la foulée de cette météo miraculeuse, les floraisons explosent, jaillissent, saturent l’air de leurs fragrances et poussières soyeuses, divaguent et envahissent les regards ébahis. Il est dehors, assis sur le banc en bois, à la lisière de l’herbe non fauchée, la journée de travail malaxe encore ses épaules déprimées, affaisse son mental. Face à la nature soudain réveillée spectaculairement, un décalage s’ouvre entre sa déprime et la luxuriance renouvelée qui prend de cours tous les appareils sensibles, et il est comme au bord d’un précipice, un courant où il a envie de plonger pour ne plus revenir, rajeunir galvanisé. Se laisser aspirer par les sèves, s’y diluer. Il espérait s’oindre, se repaître de silence et, une fois de plus, il mesure combien le jardin n’est qu’une enclave dérisoire, juste une illusion, au mieux une fiction protectrice. Parmi les bruits qui débordent et l’environnent, il distingue deux marées continues, très différentes. D’abord, une rumeur grondante, puissante, perturbante et qui enfle, celle de tous les véhiculent qui avalent l’autoroute lointaine, dans les deux sens, et aussi les voitures, camions et motos qui sillonnent les routes secondaires. C’est un bruit récent qui couvre tout le reste, assourdit et exténue, qui est en outre le bruit de fond et la continuation par d’autres moyensde l’œuvre d’abrutissement vécue jour après jour, heure après heure, dans le rythme laborieux, train, métro, bureau, ordinateur. Turbulence nouvelle, autoritaire, conquérante, c’est le brouhaha de l’économie productiviste qui exténue la terre et les hommes, élimine le sens du vivant. C’est, amplifié, le chant des tondeuses maniaques, ivres de raser, d’empêcher la verdure de pousser, de contrarier irrémédiablement la biodiversité comme quelque chose générant jalousie et haine, des velléités à mater. Moteurs domestiques névrotiques que tout le monde actionne aussi souvent que possible, rituellement, pour célébrer sa domination de la nature, se sentir réellement homme. Quand il n’y a pas lieu que je sorte mon tracteur tondeur, je suis rassuré d’entendre celui du voisin, en activité. Et puis il y a, malgré tout, le bruit de ce qui persiste, qui dure depuis toujours, qui existait ici bien avant les routes, les autoroutes et les quartiers résidentiels, le bruit des forêts, des champs, des oiseaux, des mammifères, batraciens, insectes. Cette rumeur de toujours, originelle, s’amenuise et s’épuise, partition pleine de trous, de trames ténues, de silences, de manques, de plus en plus fragile. Un maquis sonore. Pour se rendre compte de ce qui a été perdu, il faut consulter des enregistrements de la clameur d’une forêt vierge et en mesurer la puissance et plénitude initiales, improbables. Ce n’est désormais plus, ici, qu’une évocation lacunaire dont les éléments circulent de bosquets en bosquets, de jardin en jardin, une nature réduite à portion congrue et à des stratégies de résistance, fuyantes. Une bande sonore fossilisée. Au fur et à mesure qu’il se dilue dans la chute du jour, il change d’anxiété, quitte celle engendrée par l’aliénation du salariat et, ne baignant plus que dans cette musique primale, vestige d’un passé, mirage d’une permanence de la nature, endosse l’angoisse de ce qui disparaît. A tout prendre, il se sent mieux de ce côté-ci de la peur du devenir.

Soudain, un coup de vent chaud, les branches du sapin se tordent, les cimes des bouleaux s’essorent, et un épais nuage de pollen doré prend son envol, un rideau de gaze poudreux qui se déplace plissé et occulte provisoirement la lisière du bois et des champs, avec des tourbillons où s’enferment des rayons de soleil couchant. Une taie mordorée. Puis, les pollens retombent, se dissipent, l’air redevient limpide, cristallin. Il essaie de tout voir, tout entendre. Les appels, les répons, les soliloques magnifiques. Il repère les déplacements furtifs des merles, des mésanges, fauvettes, rouges-gorges, pipits, pies et geais, il cherche à en comprendre les logiques. Circulent-ils dans leur petite sphère, isolés des autres, ou bien se préoccupent-ils des déplacements qu’effectuent chacun d’eux ? La zone de nature se réduisant comme peau de chagrin, ils cohabitent comme sur un radeau de la Méduse. Cette condition crée dans l’environnement une atmosphère dépressive qui finit par pénétrer les humains même les plus inconscients de l’évolution des choses. N’empêche, il reste plein de choses à observer, comme si de rien n’était, les animaux donnent le change. Un couple de merles fait systématiquement les mêmes détours avant de plonger, vers débordant du bec, dans un buisson abritant probablement le nid. En fait, une boule de lierre qui a poussé autour et a complètement absorbé une structure métallique en forme de spirale, faite pour accueillir des plantes décoratives grimpantes, et surmontée par la silhouette d’un hameau au faîte d’une colline. Le clocher de l’église est décoré d’une girouette en forme de colombe. Sous l’amas des feuilles grasses, luisantes, il y a donc un village enseveli, évoquant les légendes de villes englouties par la mer et dans lequel se faufile les merles. Il essaie d’enregistrer les trajets, ébauche une cartographie des mouvements, mais jamais en entier, il ne capte que des fragments d’itinéraires. La totalité reste mystérieuse et ne pourrait se révéler qu’au terme d’une vie consacrée complètement à la contemplation. Il scrute les branches aux feuilles naissantes à la recherche du volatile qui module un si beau chant virtuose, complexe, qui ressemble à celui d’hier ou d’autres soirs, sans en être la réplique, semblant chaque fois comme tracé de façon vierge. Il n’en détectera jamais la présence physique, accentuant l’impression d’une manifestation aérienne, d’une apparition masquée, fictionnelle. Il s’entraîne à suivre des yeux les vols de bourdons attardés, de punaises rouges et noires qui évoluent en grappe sur un tronc, la trajectoire improbable d’un hannetons solitaire. Chaque fois, ce sont des tracés qui semblent gratuits, sans justification, et pourtant ils obéissent à des intelligences qui accomplissent ce qu’elles doivent faire. Il guette le troglodyte dont il a récupéré, jeté au sol par la dernière tempête, un nid magnifique. Est-il à sa recherche, en a-t-il fait son deuil, et s’affaire-t-il à une nouvelle construction ? Combien de temps lui faut-il pour tisser aussi habilement une telle quantité de pailles, tiges, branches ? Combien de choses merveilleuses sont, de la même façon, en train de se tisser ou d’être tissées dans ce jardin dont il a planté en grande partie les arbres et semer les fleurs, ou choisi de laisser s’épanouir des individus spontanés, saules, érables, cornouillers, selon un plan instinctif ? Mais ainsi exposé dans le salon, le nid est une chose morte, expulsé du cercle de relations et symboles qui le faisait vivre. Corps inanimé semblables à ces oiseaux que, de temps en temps, il trouve raides, sur la terrasse, rejetés. N’empêche, la contemplation de cet objet magnifique, cette réalisation culturelle ornithologique, lui révèle le jardin en espace matriciel dont il fait partie. De même que le cadavre atteste que l’environnement est possédé par d’autres vies que la sienne.

Tous ces oiseaux, ces insectes, on dirait une belle abondance, mais en fait, il ne reste rien, ce sont de rares survivants. Les rescapés d’un vaste massacre. Un massacre systématique et imbécile des espèces vivantes qui va se muer à la longue en plus grand auto-génocide de toute l’histoire de l’humanité ! Mais tout cela reste diffus dans la splendeur du décor. La quantité d’arbres couverts de fleurs blanches, rayonnantes, atténue la tombée du soir tandis que l’apaisement crépusculaire intensifie la diffusion des parfums, spirituels, capiteux, mélange ceux des glycines et clématites, des muguets et aubépines, des pommiers et cerisiers, tous ensemble ils se fondent en une corporéité enivrante, idéale. Une parade érotique. Tous ces parfums ont rarement été mélangés, il a fallu cette météo exceptionnelle, brutale, pour que toutes les plantes s’ouvrent simultanément, en accéléré. A la manière d’un bouquet final. Une ultime floraison générale, excitante mais flirtant avec des doses suffocantes. Ce qui ne manque pas d’exacerber les penchants mélancoliques. Cependant que manquent les abeilles, certes à l’ouvrage, mais tellement clairsemées, bombardées de pesticides omniprésents dans l’atmosphère. Victimes du laisser-faire politique mondial, de la lâcheté des dirigeants face aux lobby économiques. En reste-t-il seulement assez pour mener à bien la pollinisation ?

Les effluves puissantes – presque fermentées, tournées – titillent le souvenir de ceux, doux et complexes, âpres et changeant, de son amante, qu’il lui semble avoir absorbé totalement, par les mains, la langue, les lèvres, narines, le moindre pore, à tel point que, dès qu’il les convoque avec soin, il lui semble que ces odeurs d’elle, après si longtemps, suintent de son propre corps, le ravissant et l‘effrayant. Il reste habité, attaché, entravé, sorte de prison chimique. Ces signaux odorants de l’aimée qui variaient selon les heures, les activités, les positions et les formes d’étreintes, selon les sortes d’émotions qui la prenaient, qui perlaient différemment selon les zones cutanées, tantôt évanescentes, presque célestes, discrètes et florales, épicées et exotiques, marines et toniques, tantôt sexuelles et canailles, en partie universelles et en partie radicalement singulières, uniques voire monstrueuses, ne ressemblant à rien de déjà connu. On pourrait croire que les parfums humés, avalés en plongeant langue et narines au plus près des parties intimes, au plus près des viscères et des sucs sexuels, se ressemblent tous, une sorte de commun de la chair, et pourtant chaque fois que l’on s’y retrouve conduit avec amour, il s’en dégage un signal jamais perçu ailleurs, un signe profond, ténébreux, d’élection. Et, de fait, au creux du langage amoureux, chaque organisme exprime à sa manière – personnalise – les parfums des quatre éléments, terre, air, eau, feu, sous forme stagnante ou de courants d’air, ce qui représente une façon de se rendre accueillant, fécond pour la rencontre. Comme il a fouillé, reniflé pour identifier, toucher jusqu’à suffoquer la délimitation entre ces zones distinctes, antinomiques et complices, entre la part universelle et la part singulière, du plus animal au plus cérébral ou idéel, comme si une clé de la jouissance s’inscrivait dans cette démarcation flottante, partage entre nature et culture, à même chaque corps, chaque peau! Les odeurs les plus crues soudain partagées, devenant un marqueur d’une histoire commune, ont autant quelque chose de mort que de vif… Elles rendent accrocs à ce qui cherche à se saisir là, le plus nu de l’être, et se dérobe toujours, dans l’incommensurable du cul…  Quand la brise éparpille à nouveau la pagaille des fragrances, en atténue les spécificités, brouille leurs identités, les évocations se troublent, prennent la forme d’un cortège regroupant vaguement l’ensemble des disparu-e-s auxquels il reste attaché, l’ensemble des êtres qu’il rêve encore d’approcher ou de conserver accrochés à son parcours intérieur, tous, flottant en bribes, en ombres olfactives dans l’atmosphère chargée de pollens. L’air devient palpable.

Il part en voiture, il a envie de rouler dans les routes de campagne, fenêtre ouverte pour avaler les bouffées d’aubépines, de magnolias, de pommiers, de paille humectée de rosée. Les phares balaient les allées conduisant à de vieux châteaux avec d’imposantes haies de piquées héraldiquement de fleurs charnues, chandelles échevelées dardées ou des frondaisons de marronniers couvertes de blasons triangulaires, pétales roses et blancs brodés ensemble. Les floraisons dans la nuit, sous la lune, absorbent les rais des phares et restent ensuite suspendues dans la nuit, fluorescentes, comme de l’écume figée. Les vastes émulsions d’infimes corolles de porcelaines vibratiles d’aubépines ou les cascades floues de grappes livides des robiniers voluptueux, dans leur abondance, ne tiennent plus à aucune branche, flottent dans la nuit, sans attache. Pavois chargé de références aux célébrations mariales. S’orientant par impulsion, grisé par un arôme salin que libèrent tous ces pétales, il se retrouve dans des chemins qu’il n’emprunte qu’à vélo, une ou deux fois l’an, pour se rendre à la mer, des chemins qui le relient au littoral. Il souffre soudain de tenir un volant de bagnole au lieu du guidon d’une bécane, de n’être pas, précisément, occupé à pédaler silencieux au long de ces itinéraires qui relient différents paysages qu’il aime traverser, physiquement et en esprit, feuilleter mentalement, dans ses tripes, dans sa tête. Ce feuilletage paysager constitue sa trame vitale.

Le revoici tapi sur la terrasse, à présent emmitouflé dans un plaid, verre de vin à la main. Les bords du jardin progressivement fondus dans la brume, à la frontière d’un infini. Il grignote des fruits secs, des gâteaux, tout son corps toujours ébranlé par un intense effort physique, qui s’éloigne et dont les effets s’atténuent très lentement, plusieurs heures de sport intense au soleil, à avaler le vent. Vidé, meurtri, organisme presque retourné comme une vieille chaussette,  prêt à cracher ses tripes. La tête tourne dès qu’il se dresse trop vite. Peu à peu, absorbant le calme, il se reconstitue, les organes reprennent leur place, retournent à leur fonction normale. Il retrouve consistance et il entre dans ce passage savoureux où la souffrance s’estompe et, amadouée, assignée à une production positive, se métamorphose en bien-être. Il respire, se fait poreux pour mieux capter les émanations bienfaitrices du jardin, brises fraîches qui le strient de consistances nouvelles. Une impression de porosité salutaire qu’accentue le vin rouge qu’il écluse lentement, à petites gorgées distantes, fruité, dont les arrière-goûts libèrent des touches terreuses et florales, une acidité rocailleuse, presque polie, qui le met au diapason de ce qui se dégage de l’ensemble du coin de verdure où il gît – des végétaux printaniers, des couches végétales décomposées au sol par l’hiver, des semences en suspension dans les airs, de la terre retournée du potager, des plumes d’oiseaux et poils de mammifères de passage, des carapaces d’insectes et coquilles d’escargots, d’os séchés de carcasses -, humecté par le soir qui monte. Et cette amorce d’un récit que le vin dépose dans l’arrière bouche répond aux arômes respirés avant chaque goulée et qui le baladent, vaguement, et pourtant avec certitude, dans des forêts d’eucalyptus – ou de bonbons de l’enfance parfumés avec cette essence -, dans des froufrous de pivoines plantureuses, poussées à l’ombre d’autres buissons. Les ivresses mystérieuses, intérieures et extérieures, se rejoignent, s’étrangéifient, plutôt qu’elles ne s’élucident. A travers elles s’exprime une dimension du vivre qui ne s’épuise pas, ne se laisse pas réduire à un principe, à un produit. C’est presque rien, mais toujours immense.

Il est bien là dans son terroir, son territoire. Même si ces grands-parents et arrières grands-parents habitaient d’autres villages, d’autres régions, ce n’était pas tellement loin. Alors que la société est agitée par les démons du lieu de naissance et de l’identité qui s’y forgerait et donnerait droit à la propriété du sol national – source d’un même sang !- , source de la xénophobie attisée inconsciemment par les responsables politiques enivrés par le pouvoir malsain qui consiste à exclure et rejeter de plus en plus, à tour de bras, mais aussi à fignoler mécanismes et procédures qui déclassent des êtres humains en nombre de plus en plus imposant, qu’est-ce que cette immersion vespérale dans ce fragment à vif de son terroir lui procure comme identité ? Comme certitude sur soi et les autres, à quoi se résume la question de l’identité ? Dans ce bout de terroir où les espèces vivantes, animales et végétales, sont soumises à la dynamique négative d’une grande extinction dont la force est la même qui, ailleurs, organise l’esclavage de l’économie de marché et l’exclusion de catégories toujours plus grandes d’humains disqualifiés. Mais, à vrai dire, pour être honnête, rien, ça ne procure rien que méfiance, d’être sur son bout de terre prétendument à soi ! Ca pourrait éveiller le désir d’y rester toujours et de le défendre aveuglément contre toute intrusion étrangère. Il sent que les racines dont il dépend drainent vers lui autant de toxicité que de ressources positives. Dans le calme relatif du soir – aussi une construction culturelle, littéraire, iconographique, ce crépuscule censé être la rivière calme où l’on vient étancher les soifs du jour laborieux  –,il ressent la colonisation capitaliste des moindres de ses espaces intimes, des lieux singuliers de ressourcement, de façon aigue. Il peut comparer son terrain identitaire, son théâtre de souches instables, jamais fixées une fois pour toute, à une surface indistincte où il s’échoue en éléments disparates ou contours d’éléments manquants, revenant sans cesse à la tâche irréaliste de constituer un tout cohérent, fonctionnel, de monter et assembler des éléments provenant d’histoires multiples, issues autant de trajectoires étrangères croisant la sienne que du milieu même de son fil narratif, sa propre moelle, et ça ressemblerait, d’une certaine manière, à une installation de Julien Creuzet, toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur… Se braquer sur cette question d’identité, la voir vraiment, plutôt que la postuler résolue en une affirmation tribale, c’est vivre parmi les débris d’une explosion en plein vol, retombés, charriés au sol par le vent, les inondations, se mêlant à d’autres sédiments, inconciliables, amorçant des combinaisons improbables. Une archéologie de catastrophes dont les restes se combinent, se séparent, se recombinent selon les glissements de terrain. Un milieu où il faut sans cesse procéder au collage-montage de ce qui se présente, comme ça vient, pour qu’un peu de sens se mette à agir, impulser une orientation, au minimum une respiration qui balise un chemin. Des objets industriels, des objets de la nature (au même titre que le nid de troglodyte trouvé au jardin), des objets mentaux, en recompositions comme aléatoire, pris dans des fils, des tentatives de nouages entre l’inanimé et l’animé, matières inertes et tissus vivants, des souvenirs et leur duplication artificielle. Des objets industriels s’agencent et esquissent la possibilité d’une danse, d’une échappée, comme ce vêtement de chantier déployé comme une voile, emmanché à une planche de triplex, incurvée. Résurgence d’un geste sculptural présent depuis des siècles dans l’histoire de l’art, mais dépouillé, interprété avec presque rien, des matériaux sans aucune distinction. D’autres formes se trouvent accolées et affichent la plus grande stérilité, en tout cas momentanée, peut-être qu’au fil des années, quelque chose prendraentre la banquette d’un avion et un corail déraciné, ce morceau d’une machine inventée pour voler et voyager, traverser les airs, exporter ses modes de vies en visitant les contrées lointaines, et ce bout d’entrailles marines malades, contaminées par le tourisme, la consommation polluante qui se répand partout, dans les sillages aériens. Comment vont-ils s’accoupler ? Des fils, des câbles, du taffetas relient les différents bouts de matières rapprochés, évoquant autant l’artisanat que le bricolage professionnel, électrique, électronique. Des sortes d’attèles, de pansements, des circuits comme pour faire passer un courant hypothétique. L’ensemble est une sorte d’ilots qui forment des réseaux indépendants, mais parcourus d’imperceptibles nerfs très fins et souples, colorés parfois. Des mises en réseaux qui peuvent autant guérir, indiquer des agencements régénérateurs que raconter des courts-circuits irréparables, des appariements sans espoir et propager une toxicité endémique, à un niveau ultime, de non-retour, sans déclencher aucune alerte. L’océan qui servait de réservoir de vies pour les cultures qui s’en nourrissaient, entretenaient aussi des existences mortelles, mais qui avaient un rôle à jouer dans l’ensemble de l’écosystème, il s’agissait d’organismes dont le poison instruisait, avec lequel on grandissait, apprenant le récit de leurs forfaits, dangereux ou utiles. Il s’agit du mancenillier et de la galère portugaise, un arbre et un animal prolixes en contes et légendes. Apprendre leur rôle de poison aidait à se représenter un monde différencier. En outre, les racines du mancenillier est très utile pour lutter contre les érosions, maintenir les berges solides. La galère portugaise est un animal marin au venin excessivement dangereux pour les humains. Venin urticant qui, dans son écosystème normal, équilibré, lui permet d’attraper sa nourriture. Ce n’est qu’au contact de l’humain que son outil naturel se mue en problème. Cet animal vit «  en colonies de millions d’individus au gré des vents et des marées. Son nom scientifique physalis, signifie « vessie » en grec, mais elle est bien plus connue par son nom vernaculaire de galère portugaise, réminiscence d’un petit voilier de l’ancien empire maritime. Son corps translucide, de la taille d’une main, sert de flotteur, la maintenant à la surface de l’océan, tandis que ses tentacules plongent à plusieurs dizaines de mètres sous la mer. » (Guide du visiteur). Si ces espèces naturelles, vénéneuses, dans leur environnement normal, sont parties prenantes d’un équilibre entre bénéfique et toxique, l’installation de Julien Creuzet raconte que l’homme, dans la manière de diffuser industriellement ses poisons, a rompu tous ces équilibres et libère les composantes empoisonnantes de la biosphère transformées par ses soins. La mer devient une immensité de plastiques nocifs, striée d’une sorte de système nerveux qui diffuse partout, de rive à rive, de littoral à littoral, le poison mortel de l’exploitation à outrance des ressources naturelles exténuées, malades, ne transmettant plus que maladies. C’est ce qu’évoquent les galères portugaises figurée sen poches transparentes, artificielles, chiffonnées, jonchant le sol de l’espace d’exposition. Leurs filaments se propagent et entreprennent de couvrir toute l’étendue. Invasion impérialiste de déchets préparant le terrain d’une grande extinction. (PH)

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Lignes de chair sous le plomb

Fil narratif nourri par : marche nocturne, une usine éclairée, travail de deuil, des images pornographiques – Anselm Kieffer, Für Andrea Emo, Galerie Thaddaeus Ropac – Jean-Michel Sanejouand, Beyond Color, Galerie Art Concept – Tim Ingold, Faire, Éditions Dehors, 2017…

Il quitte la fête, tard dans la nuit, à la manière d’un nageur qui, brassant sous la surface, a un besoin irrépressible et urgent de sortir la tête de l’eau. La porte claquée, il aspire une salutaire goulée d’air frais, il éponge le silence soudain, le vide. Le ciel est étoilé, clair et le sol gelé, les herbes de l’accotement craquent sous le givre, à certains endroits, le pavé luit de verglas. Il s’éloigne par de petites routes, traversant zones résidentielles entrecoupées de passages forestiers et de coins encore ruraux, avec ici et là, des terrains vagues, aux exubérances végétales figées par l’hiver. S’échapper de la sorte, fausser compagnie ainsi, lors des longues fêtes et discussions avinées, était chez lui une pratique courante lorsqu’il était jeune. Il avait l’habitude d’organiser ses disparitions, de se glisser dans des entredeux, hors du temps, hors des radars et, bien entendu, sans que quiconque puisse s’en rendre compte (tout le monde étant généralement trop saoul et excité que pour prendre conscience de l’éclipse de l’un ou l’autre convive). Il y voyait un penchant pour la rupture. Toujours rompre pour reprendre autrement son récit…

A un moment donné, il s’engage dans une allée perpendiculaire, plus sombre et calme, en léthargie, qui lui semble proposer un itinéraire alternatif, inédit, peut-être même un raccourci. Pourquoi est-il appelé vers là-bas au point de bifurquer abruptement, imprévisible ? L’accès à cette voirie est contrarié pour les véhicules par l’installation de structures en béton, déposées plic-ploc. Le revêtement est plus grumeleux, grossier, il résonne autrement sous les semelles. De part et d’autres, les arbres se font plus présents au fur et à mesure qu’il avance, leurs rideaux se rapprochent de la chaussée désaffectée. La séparation entre la terre et le bitume s’estompe. L’herbe envahit la route, ainsi que les tapis de feuilles mortes décomposées, proches de l’humus. Dès qu’il est ainsi seul dans la nuit, ivre, largué, en train de marcher le long d’une route déserte, il est submergé par le besoin de se raconter. La question ne se pose pas, il n’a pas le choix, il se raconte, il reprend pour la millième fois (au moins, c’est beaucoup plus) le récit détaillé des moments clés, depuis sa naissance, il parle tout seul, ou plus exactement, parce que le contrôle de ces bribes de récit lui échappe, est trop organique, ça raconte à travers lui, la façon dont la vie a pris forme singulière au fil de ses faits et gestes, au point de former un être distinct, se raconte, parle, se représente à lui dans un flux de paroles ininterrompu. Une logorrhée qui le (dé)porte. Ces moments clés sont parfois des détails passés inaperçus de tous et qui soudain exigent du souffle, de la salive, des mots et des phrases pour être cernés, prendre le statut de nœuds, de tourbillons d’où procède son histoire. Le flux verbal est à haut débit, même s’il inclut beaucoup de coupures, de bégaiements aussi, pourtant sans cesse il doit chercher ses mots, comme s’il devait traduire en temps réel un langage qui, très intérieur, très enfoui dans ses organes, était avant tout un langage d’images, abstraites, mêlées aux humeurs, ou littérales, photos prises de ces détails de instants phares, et conservées, archivées très profond, revenant alors la surface, au fil de la respiration du marcheur nocturne, exalté par le vin, le brouhaha de la fête qui s’éloigne mais persiste juste un peu dans les brumes neuronales, la clarté étoilée du ciel qu’il est le seul à contempler. Il mêle l’examen recommencé d’événements anciens, à partir desquels il peut sentir que quelque chose a changé en lui, pour lui, aux faits et gestes qui pourraient constituer le signal d’un nouveau départ et, après les avoir ressasser, il élabore les conditions d’une rupture dans sa vie, un changement profond, un déménagement, un nouveau lieu, un nouvel environnement, un tout nouveau début. Tout quitter, tout recommencer, organiser un nouveau départ. Exactement comme il faisait quand il était jeune et qu’il essayait de se représenter la vie qu’il aimerait mener. Il élabore alors des plans de manière assez concrète, selon quel discours et quel processus se séparer des gens avec qui il vit actuellement, pour aller où, en emportant quoi, avec quel argent, quel investissement… Il arrive toujours à un moment où son esprit ne suit plus, ne voit plus ce qui vient après, il s’arrête alors quelques secondes, muet, lève les bras, les laisse retomber, et repart, premiers pas malhabiles, puis réguliers, fermes, et le flux oral (le) reprend. Après quelques ratés, la logorrhée repart de plus belle. Toujours, il replonge dans la dernière nuit du père, telle qu’on la lui a racontée. Son cauchemar de portes ouvertes qu’il faut absolument fermer, qui l’empêche de dormir tranquillement. Il se réveille, croit voir effectivement la garde-robe grande ouverte, son épouse se lève, allume, lui montre que tout est en ordre, ouvre et ferme bien les portes. Il se rendort mais reste agité, fiévreux. Le cauchemar recommence, à l’identique. Ainsi, plusieurs fois, à répétition. Et à la fin, éveillé, adossé à plusieurs oreillers, intrigué, affaibli, toussant, il (se) demande, « pourquoi je fais sans cesse ce rêve ? ». Ils délibèrent, peut-être est-ce l’assistance respiratoire qui provoque ces agitations ? Alors, débranchons ? Il replonge dans le récit de cette nuit qui a vu partir son père, sans qu’il puisse envisager de le saluer, lui dire au revoir, l’embrasser une dernière fois, conclure.

L’émotion le submerge, l’humidité lui borde les yeux, brouille légèrement son regard, ces presque larmes vont-elles geler en cette nuit si froide ? De ses paupières des perles de verre vont-elles glisser ? Un bref instant de silence, de blanc, plus un mot, plus une image. Il entend un grondement lointain, imposant, une respiration machinique. Il relève la tête. Il s’est rapproché des quelques lumières qu’il avait prises d’abord pour celles, éparses et tremblantes dans le feuillage, d’un village. C’est comme si, là au bout de cette jetée entre les arbres, un immense paquebot couvert de guirlandes lumineuses était accosté, attendait ses passagers. Il se souvient en effet que, dans ces parages, une cimenterie est toujours en activité, ronge le sous-sol. C’est donc vers cette grande usine illuminée comme en plein jour et en pleine parade nocturne qu’il se dirige. Fasciné, il se tait et avance bouche bée, sur ses gardes, comme s’il avait rendez-vous avec cette chose en action, au cœur de la nuit, une usine qui transforme la roche, une immense machine qui métamorphose la matière première du sol. S’il avance désormais silencieux, retenant les mots, pour garder tous les sens en éveil, il n’en continue pas moins à produire en grande quantité des images qui racontent ses trajectoires, images qui se transforment en mots qui s’accumulent, attendant que la parole libre reprenne, pour couler, se déverser à l’extérieur. Et cette production de matériaux narratifs empile, agrège, fourmille à la manière dont se forment les tumulus. Il fulmine de mots, d’images, de sons, de souffles, d’onomatopées, de lapsus, de postillons, il est en éruption. De sa tête en ébullition, fermentée d’alcool et de ciel étoilé, jaillit sans cesse des morceaux d’histoires qui retombent sur les anciennes, les complètent, les redoublent, les révisent, les confortent, les contredisent, toutes ces unités narratives glissant les unes sur les autres, les unes dans les autres, comme les grains d’un sablier. Il construit son ensevelissement et sa croissance, simultanément. « Vu de loin, le monticule qui se construit apparaît comme parfaitement conique. A le regarder de plus près, pourtant il est agité de mouvements, chaque particule roulant de-ci de-là à la recherche d’une place en percutant dans sa course toutes les autres. Un examen précis d’un nid de fourmis révèle le même bourdonnement d’activité. (…) Un tumulus n’a pas de fondations, et il n’est jamais non plus achevé. On peut toujours y ajouter de nouveaux matériaux. Au fur et à mesure qu’il s‘élève, il s’élargit à sa base. Mais, même si chaque particule du tumulus vient se poser sur d’autres particules, le tumulus dans son ensemble ne repose pas sur le sol. (…) Le tumulus est fait de la terre même sur laquelle il repose. En fait, sa forme émergente témoigne du processus continu par lequel l’accumulation de matériaux transforme ce qui n’était qu’un dépôt en un ensevelissement. Le dépôt d’un jour devient le substrat du lendemain, enterré sous de nouveaux sédiments. (…) Le tumulus, pourrait-on dire, existe en s’entassant. Ne le voyez pas comme un objet achevé, posé sur ses fondations et bien différencié de ce qu’il y a autour de lui, mais comme un site de croissance et de régénération où la terre se mélange à l’air et à l’humidité de l’atmosphère dans la production continue de la vie. (…) Il est ouvert au monde. Émergeant en permanence de l’interaction des forces cosmiques et de matériaux vitaux, le tumulus n’est pas construit : il croît. » (Ingold, 171-172) Ainsi, il s’ensevelit-croît vers l’usine pavoisée de guirlandes scintillantes. Le grondement qui en émane ressemble au ressac marin, extraction de matériaux, éboulements de tonnes de graviers comme déferlement de vagues, tapis roulant qui précipite du sable dans les bennes métalliques, camions qui versent leurs chargement, chœur chaotique du concassage, concerts de sifflements et jets de vapeurs, polyphonies de moteurs sourds, signaux électroniques de surchauffe, le tout mêlé aux paroles de quelques humains pris dans les rouages, actionnant les différents organes de cette ville-machine. Il est proche. Le grondement devient assourdissant bien que maintenu en régime de sourdine pour incommoder le moins possible le voisinage endormi. Par-dessus les bruits des machines, des ouvriers, des matériaux transvasés, transformés, une sorte de respiration immense qui ne dort jamais, le souffle délirant du rêve industriel, millénaire, qui entend épuiser les ressources naturelles pour ériger la gloire de l’homme. Un souffle dément, paranoïaque aussi, qui dégage un relent de menace. Il voit le charroi des camions somnambules. Les équipes qui s’activent, soumises. Il repense à des scènes de films où, de la même manière, un marcheur s’écartant du chemin ordinaire découvre, à l’écart de toute cartographie, la forteresse-usine où d’innombrables forçats réalisent l’arme secrète d’une puissance démoniaque. La route sur laquelle il chemine conduit à un pont qui enjambe le canal. Une péniche est amarrée, cales grandes ouvertes. S’il franchit le pont, il sera dans l’usine. Peut-il la traverser, rejoindre une autre route ? Au bord du site industriel, comme s’il était un visiteur clandestin, il épie. Il a envie de se jeter dans la gueule du loup, voir ce qui lui arrive. Le laissera-t-on errer sur le site ? Sera-t-il éjecter manu militari ou raccompagner courtoisement à la sortie ? Finalement, il fait demi-tour, repart vers la nuit noire. Mais il se dit que, de même que son père, le jour de sa mort, a rêvé de portes ouvertes qui ne se laissent pas refermer, lui, la nuit où il partira, il rêvera de cette usine illuminée. Elle l’appellera, il devra satisfaire le désir d’y pénétrer, désir qu’il n’aura pas satisfait la première fois qu’elle se présenta à lui. Ce n’était pas le moment.

Un peu à contrecœur, mais satisfait d’avoir vu ça et de s’y arracher, il marche à présent pour rejoindre la route qu’il a quittée il y a déjà longtemps. Enfin, ça lui semble une éternité. Ne va-t-il pas être surpris par le jour qui se lève ? L’allée de traverse lui semble de plus en plus dégradée, l’envahissement par la végétation de plus en plus accentué, comme si cette route à présent s’effaçait sous ses pas. Le grondement, dans son dos, s’amenuise. La luminosité intense de l’usine, maintenant qu’il s’en est détourné, macule ses yeux de taches noires, liquide sombre qui coule, flotte, oscille, points aveugles poisseux qui engluent tout ce qu’il regarde, à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même, se répandent sur ses images internes, ses souvenirs, comme de s’être approché trop près de quelque chose qu’il n’était pas censé découvrir à cet instant, et subissant alors une sorte d’injection de produit cherchant à éliminer toute trace de ce qu’il a aperçu, ainsi que les humeurs, les souvenirs plus anciens contaminés ou réveillés par le spectacle nocturne inopiné. C’est tout le négatif en lui, toutes les peurs, toutes les angoisses de mort qui soudain, exaltées, remontent à la surface, inondent la plage de sa conscience à la manière d’un goudron de marée noire, trouent littéralement le champ de toute vision. Comme si du plomb fondu était déversé et ruisselait sur les myriades d’images superposées, imbriquées en lui depuis qu’il en produit, stockées dans ses milliards de cellules, toutes ces multicouches d’images qui le composent par leurs incessantes interactions et intra-actions avec les nouveaux éléments de récits, visuels d’abord et sonores, textuels ensuite, qui se rajoutent, continuellement, venant de l’extérieur comme du plus profond intérieur. Le plomb aspergé là-dessus, une sorte de black-out violent. Mais tout ce qui ainsi est ravagé et enseveli, à la manière d’une maison hantée cloîtrée, condamnée, rayonne, excite les résurgences, les racontars et les fables. Plus rien ne lui permet de se raconter objectivement, toutes ses archives sont altérées, occultées, brûlées, scellées sous le plomb refroidi, mais il peut tout deviner, recomposer, réinventer, se fier à sa capacité à élaborer une histoire à partir d’éléments défigurés, déplacés, irrémédiablement brouillés, confondus avec leur environnement, décomposés dans l’humus d’autres vies et morts similaires, parallèles, palpitant dans les profondeurs labourées de la poussière illuminée ici ou là, d’un bout de tissu fleuri, un ventricule rougeoyant, un poudroiement solaire, une déchirure safran. Une ombre s’étend, corrosive, émulsionne la part de ténèbres inhérente à tous les souvenirs, les origines, les devenirs. A la manière d’obus qui en tombant et éclatant soulèvent le sol, révulsent les entrailles, mélangent terre, roches, végétaux, sable, eau, bois, animaux, os, fourrures, tripes, objets, briques, ciment, sang, bactéries, cheveux, tuiles, tôles, goudron, ferrailles et, au passage, brouillent les couches géologiques ainsi que les réalisations technologiques qui rendaient compte d’une organisation du temps qui passe, d’un progrès, d’une linéarité. Plus qu’une seule coulée chaotique raclée. C’est comme de tourner les pages d’un album de famille retrouvé dans les décombres d’une maison incendiée, photos partiellement fondues, boursoufflées, agrégeant d’autres matières décomposées, poussières, papiers et tissus brûlés, brindilles calcinées. Comme jamais il entrevoit là-derrière, à travers, des climats, des luminosités, des paysages dont le calme et la plénitude lui sont enlevés, inaccessibles, irrémédiablement. Il avance dans un labyrinthe de vastes panneaux où les manifestations du romantisme et du lyrisme magique – dans les couches agitées palpitent encore les métaphores goethéennes, les marées wagnériennes sulfureuses, les mélancolies vénériennes baudelairiennes, toutes choses dont il s’est nourri -, ont été calcinées, noyées, plongées dans l’acide noir de la désespérance. Le raffinement culturel tourne au cauchemar, au naufrage. Ce sont des couches accidentées et tordues de ruines annonçant le désastre qui vient, total, du capitalocène, une célébration sacrée de la fin. Dans cette menace absolue, donc, du vivant subsiste, démembré, désintégré, en filigrane dans la matière obscurcie, asphyxiée, des cellules éparses de couleurs, des rais lumineux subsistants, résistants, de petites musiques irradiantes, frêles, dans les brumes d’étain. Une culture bactérienne du renouveau, en suspens. Ainsi une grande toile toute en griffures et lacérations, écaillée et brouillée, continuant à rayonner comme un vaste paysage froid et printanier, gris, argent, jaune pâle. Comment ce voile de stries, d’entailles, de biffures, de plaies, d’eczéma irrité, peut-il lui évoquer la fraîche constellation pointilliste d’infimes petits chatons du grand saule au fond de son jardin, à peine éclos, juste l’amorce de plumets soyeux, tout au long des longues et fines branches souples frémissantes ? Ces délicats boutons ébouriffés, presque immatériels, citron argent, piquetant les fines verges de l’arbre, oscillant et fouettant un ciel d’orage, gris, encre, fuligineux, qui répandent une luminosité végétale fragile, prémisses épiphaniques ? Si la toile est celle d’une destruction, il y prédomine – malgré les couches de traces violentes, entailles paniquées, incisions rituelles, prurit frénétique -, le halo d’une subsistance, une résistance irradiée par la fraîche lumière printanière, végétale, qui tangue dans vide.

S’éloignant de l’usine illuminée – peut-être un mirage -, il traverse ces rideaux de la catastrophe, succession de tableaux sombres. La logorrhée de tout à l’heure est provisoirement tarie. Il s’y substitue, dans un premier temps, par aliénation spontanée, comme chaque fois que se présente un passage à vide, un flux d’images provenant de son addiction à la pornographie. Il s’effraie – ou s’amuse, cynique ? – de constater que c’est là, désormais, que se forment les représentations qui lui tiennent lieu de port d’attache, de foyer, d’apaisement. Pas tellement un défilé de gorges profondes olympiques ni de pilonnages interminables, mais ces longues séquences ahurissantes, faisant office de préliminaires trémoussant, où les femmes font l’article de leurs corps, sont les bateleuses de leurs charmes sexuels, en quoi se révèle toute la violence exercée par la pornographie, ces corps étant alors comme rarement exhibés à la manière de bestiaux désirables, de chair à baiser purement et simplement. Une violence qui fonde le désir des consommateurs et que ne peut appréhender l’acteur bien lourd préposé à la défense de l’industrie du sexe dans les médias. C’est le cas, notamment quand un président attaque l’influence malsaine du porno sur les jeunes générations. Évidemment, il est facile d’arguer qu’il ne sait pas de quoi il parle, ce responsable politique qui, de fait, intervient avec opportunisme, mais lui non plus, avec sa bite laborieuse, ravageuse, qui a usiné chattes et anus durant de très nombreuses heures, il ne sait pas de quoi il parle, même si un ancien journal gauchiste aime lui donner du crédit, faire écho à ses propos, au prétexte que s’en prendre à ce marché du cul se résumerait à un vilain penchant moralisateur… La fonction de ces consternantes litanies corporelles, répétitives et monotones excepté le fait qu’elles entretiennent et tiennent à distance – dévoilant dans une recherche de l’obscène totale mais donnant l’impression par le mouvement hypnotique que la chose même est insaisissable –  une excitation démesurée, est bien d’effectuer une réduction la plus euphorique possible au stade de l’objet. Le corps offert tressaute et le regard le balaie, le foule, à la manière, exactement, d’une chose à assouplir avant usage. Cela peut durer dix voire vingt minutes pendant lesquelles l’actrice masse, libère propulse ses seins, les balance du bas vers le haut comme si elle les lançait en l’air, pour qu’ils retombent et reprennent leur place en rebondissant, tremblant, ou bien elle les entrechoque et les expédie latéralement comme on sonne les cloches, avant d’entreprendre une longue partie de petits sauts sur elle-même pendant lesquels sa poitrine valdingue en tous sens. Elle peut changer de position, se pencher, se mettre à quatre patte, balançant alors tout le torse pour que les nichons libérés dans le vide, semblent jouir seuls, pour eux-mêmes, de leur plasticité. Tantôt le mouvement est en temps réel, tantôt au ralenti pour accentuer la volupté déréalisée, tantôt accéléré, en trépignement d’impatience. Les plis, les élans, les secousses, les replis ont mille nuances qui fascinent. Cela se passe à l’air libre, quelques fois des liquides sont ajoutés, huile ou lait immaculé, parfois la scène est tournée en piscine, pour jouer de l’immersion et du jaillissement, écume blanche et gouttelettes à foison. Après les seins, il s’agir d’exacerber et transcender l’élasticité du fessier, son double rebondi symétrique, la diversité des forces qui peuvent animer cette masse charnelle réputée ordinairement inexpressive, forces tournoyantes, absorbantes, aspirantes, enveloppantes. La croupe, arquée, taille creusée et dressée en l’air, insensée et animale, danse, trépigne, se ferme et s’ouvre, boule ramassée ou largement pétrie dans tout l’espace, épatée, épanouie. Tortillement tantôt lascif, tantôt survolté, déjanté, de popotin parfait. Là aussi, de multiples variantes selon les éléments, elle plonge dans l’eau, trouble sous la surface, bouillonnement de nudité sous eau, puis émerge magnifique, énorme, ruisselante, nacrée, marine, sans cesser le trépignement frénétique ou alangui, incisif ou somnambule. Toujours sur le fil de l’hypnose avec un large sourire car il s’agit de manifester le plaisir suprême que procure de mimer jusqu’à la transe les ondes de choc d’une queue qui va-et-vient, percute les fondements. Se montrer possédée par la seule réelle raison d’être, exprimer l’aspiration la plus impérieuse de femme affolée par l’attente du mâle. Sans reste. Et entre les fesses agitées, comme un papillon aux vastes ailes poudreuses, veloutées, la vulve dilatée, entrouverte, prête à s’envoler, encaisse les secousses amorties de la parade, toute la fente dentelée frémit légèrement, comme à contretemps, protégée dans sa crique, dans un autre monde, disparaissant, apparaissant, louvoyant. Le point froncé de l’anus, dans cette bacchanale de la croupe palpitante, est soit effacé, escamoté ou, soudain, dardé comme une lointaine étoile, improbable. Ca bouge en tous sens et les formes offertes ont ainsi quelque chose de fluide, liquide, qui s’éparpille, ne cesse de partir d’un ombilic ferme, aux contours bien dessinés, pour se répandre dans le flou, corps obsédant à l’état gazeux qui excite donc, à l’extrême, le désir de prendre, de dompter le tremblement – et le prendre en soi comme un don – pour assigner seins, fesses, croupes, ventres, vulves en des formes enfermées, possédées, renfermées dans les poignes propriétaires, pétries par les mains autoritaires qui les remettent dans le droit chemin après l’hystérie, les réintègrent dans une ligne droite, à l’opposé des vibrations en tous sens, échappant à toute orbite, ligne droite qui conduit à satisfaire le destinataire masculin. C’est cela, en vrac, sans aucun arrêt sur image, qui lui défile dans la tête aux traversées du vide, au suspens des pensées. Un flux charnel indistinct, spectral, fait des contours visuels de ces organes pornographiques transis dans les tours de force de l’exhibition, en pleine soumission productrice d’hypnose, d’extase matérielle. Tout cela, mais comme rendu abstrait, zone où la terre et le ciel s’emmêlent, un sol élastique, délicatement spongieux, une forêt aérienne parcourue d’ondes charnelles anonymes où son désir de vivre et son imaginaire abdiquent et s’enfoncent, aimeraient disparaître, vidés de toute substance, fondus dans le magma de mamelles et de fesses charnues.

La route est dépouillée, nue sous la lune. Les villages traversés sont endormis. Il fixe et photographie mentalement des détails du sol, des cailloux, des pierres, des formes non identifiées. Il s’écarte de la route pour marcher dans l’herbe, la terre craquante de gel, s’écarte quelques fois dans un sous-bois parallèle à son chemin où s’amorce, comme on dit, un sentiment de retrouver ses racines, un resourcement. Probablement le rappel d’innombrables heures passées à errer au fond des bois, lorsqu’il était (beaucoup) plus jeune, et que le but principal de sa  vie lui semblait d’arriver à « percevoir une forêt de l’intérieur, (…) s’immerger au sein de ces enchevêtrements incessants de la vie », découvrir et cultiver la faculté de « voir chaque arbre non pas comme un individu isolé et circonscrit, mais comme un bouquet de fibres, bien serrées dans un tronc, se déployant au-dessus du sol jusqu’à la canopée et, en-dessous, par ces racines. » C’était quand il entrevoyait enfin « la forêt non comme une mosaïque d’entités individuelles, mais comme un labyrinthe de lignes », qu’il se sentait le mieux, rassuré pour l’avenir, entrevoyant la possibilité d’un devenir qui lui soit propre. Les larmes aux yeux continuent de lui brouiller la vue, suscitées certes par l’évocation récente de la dernière nuit du père, encore, mais surtout par le fait de revenir « marcher dans les bois, (…), patauger dans un bourbier plein d’arbustes et de feuillages, de brindilles tombées et de feuilles pourries, de terre et de cailloux ». Il a « ainsi toujours l’impression de piétiner une végétation croissante ou quelque chose que le vent ou la pluie a déposé, ou encore qui est tombé de l’arbre juste au-dessus. Le sol » qu’il a « sous les pieds est un tissu de lignes de croissance, d’érosion et de décomposition. Loin de séparer la terre du ciel, le sol est une zone où la terre et le ciel s’emmêlent dans un perpétuel renouvellement de la vie. » (p. 190-191)

Son regard fouille le sol, les herbes givrées, la terre jamais lisse et pleine d’empreintes, les amas de gravier, les tapis de feuilles, les bouts de bois suggestifs, les brindilles, les cailloux solitaires ou regroupés. Il y retrouve une permanence, comme de replonger dans une activité essentielle, parmi les premières auxquelles il se serait adonné en s’ouvrant à la vie, et qui lui aurait permis de dégager un fil à suivre. En même temps qu’il détaille et photographie mentalement les textures du sol, celui-là précisément sous ses pas, il revoit par superposition et ressemblance les configurations d’autres sols, lors d’autres marches, nocturnes ou non, fébriles ou méditatives, euphoriques ou dépressives, raisonnées ou mélancoliques, rationnelles, d’un point à un autre, ou au contraire vagabonde, échappée délirante, sans orientation précise, en plein vague à l’âme. Si bien que ces cailloux, bouts de bois, brindilles, mottes de terre, trous, touffes d’herbes, couches de feuilles, fruits pourris, coquilles vides, bogues séchées, déjections et dépouilles d’insectes et rongeurs, sont les choses avec lesquelles il ne cesse de cheminer, penser, sentir, ce sont les formes qui dessinent ses chemins intérieurs, là où il n’est jamais sur une linéarité entre deux points distincts, mais toujours en permanence engagé en plusieurs directions, essayant toujours plusieurs trajets simultanément. Des choses transitionnelles. Des organes qui flottent en lui et sont des points de communication entre les différents mondes, animal, végétal, minéral, humain. Fabriqués par lui, dessinés par ses entrailles, à partir des composantes hétérogènes du sol, mais ne lui appartenant pas en propre, à la fois à lui et corps étrangers. Ce sont autant des portes d’entrée de l’animal, le végétal, le minéral, vers lui, que des talismans vibratoires lui permettant de s’immiscer un peu dans l’animal, le végétal ou le minéral. Mélange d’oreilles, de bouche, de nez, de nombril, de moignons tactiles, panoplie de prothèses, polies par les ans, évoquant l’os, l’ébène ou l’améthyste, mais renfermant des vapeurs nuageuses, ornées de veines de givre, des coulées poudreuses. Et depuis le temps infini que ces choses l’occupent, l’habitent, elles sont les traces fossilisées de ce qui, depuis les temps les plus anciens, ne cessent d’évoluer pour l’équiper intérieurement, psychiquement, formes, objets, outils, inspirés de ce qui compose le sol et qui, dans sa tête, deviennent des images-concepts qu’il manipule de manière différente selon les situations auxquelles il est confronté, chapelets qu’il égrène pour s’y retrouver, chaque fois recréer l’impression qu’il est sur le bon sentier, mais sachant qu’à chaque fois, le sentier est autre, qu’il ne fait suivre que des lignes enchevêtrées, qui ne vont nulle part et que c’est cela qui le rassure, le soigne, le défend d’un environnement corrosif qui entend soumettre tout le monde à une identité et à une destination contrôlées, utilitaires, linéaires comme un bon et sage petit CV. (Pierre Hemptinne)

 

Cervelle mijotée en son milieu, sans bords

Fil narratif à partir de : Un rêve de cuisine – José Maria Sicilia, La Locura del ver (« Folie de voir ») ; Galerie Chantal Crousel – Yves Citton, Médiarchie, Seuil 2017 – Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses. La vie, les sentiments et la fabrique de la culture, Odile Jacob 2017 – Jacques Rancière, Les Bords de la fiction, Seuil 2017, …

C’est le rêve le plus étrange qu’il fait, depuis longtemps, probablement dans une période agitée où il oscille encore entre veille et sommeil, mélange les deux états, ne sait plus s’il est en train de rêver ou occupé à accomplir réellement, sous hypnose, ce qui s’accomplit sous ses yeux. Plus exactement, ce qu’il se voit faire ! Le rêve se propage sous forme de répliques, variantes, tout au long de la nuit. Car, se levant pour aller à la toilette ou boire un verre d’eau, les images ne s’évanouissent pas, au contraire, elles s’impriment et l’endormissement les ravivent, les propulse en suite encore plus étrange qu’il contemple comme fasciné par l’acquisition d’une œuvre d’art vidéo, unique, jamais vue ailleurs, implantée en ses neurones, ou par la greffe soudaine d’un nouvel organe, d’une nouvelle fonction organique, incroyable, qu’il lui faut chérir. Quelque chose hors de prix.

Il cuisine, affairé, pour des invités qui arrivent au compte-goutte, s’installent dans la maison, pointent leur nez à la cuisine pour voir ce qu’il fricote. Ils ont l’habitude de bien manger quand ils viennent ici, ça les met de bonne humeur. Or, sur le plan de travail, il manipule un cerveau, ce qui suscite une forte incrédulité – difficulté à reconnaître, là, cet organe si intérieur, si sacré, nu dans ces mains qui le malaxent – qui évolue vers une indignation balbutiante qui coupe les appétits. « Allez, bon, bon », dit-il, essuyant les mains sur son tablier, « pourtant, on cuisine et l’on mange fréquemment de la cervelle, c’est un classique de la gastronomie française. » Donc, pour la suite, il dit « cervelle » plutôt que « cerveau ». Pour normaliser ce qui est en train de se passer – manipuler cet organe cru, comme encore vivant – il explique le mode d’emploi pour l’accommoder selon les règles classiques de l’art culinaire. Il se réfère aux livres de recette. Et il semble alors, que, dans sa démonstration, il procède sous les yeux des invités, à la cuisson de plusieurs cervelles, successivement pochées puis poêlées et, éveillé, il lui semblera bizarre que dans cette séquence précise, il soit plutôt fait référence à des ris de veau sous la mère saisis dans le beurre. Mais la texture crue de ces organes, cerveau et ris, n’est pas sans similitude. Et peut-être cette confusion vise-t-elle à attirer l’attention sur ce qui, dans le cerveau, correspondrait à une glande parasitée, maladive ? Tout en s’affairant aux fourneaux, cuisant cervelle après cervelle, il explique qu’elles sont toutes différentes, elles auront toutes un goût unique, singulier, et que ce sera le thème du repas de ce soir. C’est tout un art de choisir les cervelles. Car, ce qui importe n’est pas leur goût naturel, générique, comme on parle du goût de la viande de bœuf, ou de celui du foie de veau. Le goût de ces autres viandes ou tripes peut varier, être meilleur ou moins bon selon la qualité du produit et le savoir-faire du cuisinier, tout en restant génériquement le même. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit avec les cervelles. Car là, le raffinement consiste à restituer les saveurs des émotions, sentiments et pensées qui ont voyagé et imbibé leurs limbes, entre chair et esprit. Voire, peut-être réussir à déguster les images qui de manière continue, à la manière d’un film en train d’être continûment monté, démonté et remonté, a habité et façonné de façon spécifique chacune de ces cervelles. Une cervelle ayant passé beaucoup de temps à penser à telle chose, en aura pris la saveur secrète et la restituera sous le palais de celui ou celle qui la mange. Cette idée, dans son rêve, est sans doute une extension fantasmatique d’une pratique courante de fumigation, imprégner un aliment d’une odeur particulière en le passant au fumoir, en jouant sur les différences de combustible pour nuancer l’effet de fumée, cela avec des chairs de poissons, de volaille ou de bœuf, mais aussi des légumes, divers liquides intervenant dans la composition de sauce, lait ou crème.

Une cervelle dans les circonvolutions de laquelle aura germé, cheminé, se sera déployé tel concept philosophique, ou telle fixation obsessionnelle la plus abracadabrante, en rendra perceptible la nature et compréhensible les développements les plus abscons, charnellement, par les sens, via l’activité des papilles gustatives et l’absorption par le système de digestion. Mais ce qu’il ambitionne de saisir, en cuisinant ainsi les cervelles comme moulage de pensées de toute une vie, est d’arriver à déguster ses propres circonvolutions cérébrales complètement colonisées par les images, les souvenirs de sa maîtresse disparue, et des infinies productions de fantasmes qui en découlent et qu’abritent ses limbes neuronaux. Une sorte d’auto-cannibalisme. Le plus exquis restant probablement de pouvoir accommoder la cervelle même de cette maîtresse, avoir sur la langue, sous le palais, toute l’immensité de ses pensées, rêves, émotions, sentiments, toute sa chair la plus sensible, quasiment abstraite, fondante. Tout ce à quoi elle aura pensé, cet infini sensible, qu’il entrevoyait quelques fois très loin dans les yeux rendus illimités par l’orgasme, et l’aimant lui, toutes les connexions qu’elle aura établi entre ce qu’il représentait pour elle et tout le reste du monde qui lui aura rendu possible de vivre. Gober son esprit et s’y retrouver digéré.

Préparer des cervelles ordinaires, s’entraîner à identifier, au niveau des sensations gustatives, les idées qui les faisaient vivre et palpiter, n’est qu’une phase préparatoire, initiatique, non seulement en attente de pouvoir apprêter « la » cervelle la plus convoitée, celle de cette jeune séductrice, mais aussi, poussant encore plus loin le raffinement, en vue de trouver l’astuce qui lui permettrait de savourer, à travers sa propre cervelle fondant sur sa langue et sous son palais, l’essence d’une femme chérie à travers les innombrables images intimes qu’elle aura laissé infuser en lui, longtemps, avant de se retirer, parsemant son esprit, ses souvenirs, sa fabrication d’images, de coquilles vides, évoquant, sur la plage, ses traces animales de mue, d’habitacle organique abandonnés pour d’autres. Et, parvenant à saisir ainsi, par la même occasion, le goût que lui-même aurait pris à l’intérieur de la cervelle de la femme aimée, s’étant lui-même englouti en elle, ayant été dévoré par elle, l’ayant obsédée aussi, leurs deux cervelles, à présent éloignées et souffrant comme des jumelles distantes, ayant réussis plus d’une fois à ne faire qu’une. Le goût de cette union singulière, vue de l’esprit, pourtant inscrite dans les chairs. Ni plus ni moins qu’une forme subtile de cannibalisme et d’auto-cannibalisme qui ne le réduit jamais à néant – il ne se mange jamais intégralement, mais par petits bouts qui se régénèrent et dont la volonté de vivre le réinventent inlassablement.

Il se réveille, palpitant et humide, coi, aux aguets ; mais non, personne ne le poursuit pour outrage à l’humanité, tout est délicieusement calme, il a bravé les interdits en ne s’attirant aucun ennui, aucunes représailles.

C’est, somme toute, à travers cette image de cuisine et de cerveau, cet acte de manger la chair la plus intime, la plus proche de l’esprit, le siège de l’âme, une aspiration à vivre en se jouant des barrières entre matériel et immatériel, passé et présent, corporéités de catégories différentes. Dans la convocation de telles images culinaires surprenantes, il ne faut pas négliger l’influence des situations érotiques de dévorations réciproques, cette frénésie, cette sorte de focalisation acharnée, absolue, totale, sur les parties sexuelles, avides de jouissances sans fin, qui leur donnaient l’impression quelques fois de s’escrimer dans le vide – mais de mâcher la texture hallucinatoire du vide dans leur excitation mutuelle, de l’incorporer, de faire partie du vide –, de lécher et branler des idées, à même leur pulpe immatérielle, à même la chair dardée, ouverte, dilatée, humide, disparue, en disruption. De disparaître eux-mêmes. De n’être plus que de la matière ondulatoire, l’une dans l’autre, fluant selon les obstacles et les ouvertures, s’échangeant des ondulations. Vulve et bite pris en bouches ou pétris dans les mains, avalés, liquéfiés et circulant dans le corps entier, érotisant la moindre parcelle de peau, l’un l’autre écartelés pour donner à manger à l’autre son cœur amoureux, dilaté, battant à rompre, sortis de sa cage, et leurs entre-deux n’étant plus qu’écume et vagues diffractées, jusqu’à ériger dans ce désordre un « point sans limites, moment sans mesure », une « infinité qui ne s’étend qu’au plus près de ce point final où toute histoire racontée doit s’achever .» (p .183) Dans cette folie de (se) voir toujours plus nus, toujours plus vulnérable à l’autre, un commencement bouleversant accouche de quelque chose de définitif, passage de l’autre côté, libération radicale du temps dominant, imprégnée d’autres temporalités, matrice de récits multiples.

Il s’agit toujours de rendre perceptibles, de matérialiser des entités, des occurrences invisibles, tapies dans l’ombre et dont il devine qu’elles ont des choses à lui dire, voire qu’elles tirent les ficelles de certains sentiments et manières d’être. A propos de quoi il doit réagir, apporter des réponses émotionnelles. Une activité très ancienne, peut-être à l’origine de l’esprit humain. Les premières bactéries déjà, de même que celles innombrables qui nous colonisent, s’adonnaient à quelque chose de ce genre. Détecter des présences dans l’environnement, réagir, pour se préserver et se développer. Au fil de milliards d’années, ces formes primaires se complexifient, deviennent multicellulaires et se dotent (une volonté de se doter qui s’étale sur des milliards d’années) d’un système nerveux pour réagir plus finement à toutes les données à prendre en compte, non seulement pour survivre, mais pour croître, se reproduire, acquérir de nouvelles capacités de développement. Saisir les opportunités. Avant même toute formalisation de la conscience, une capacité à cartographier, à partir des stimuli, les états et circonstances avec lesquelles compter. Du plus profond et lointain de notre être, une fabrique d’images s’est mise en place pour décrire le fonctionnement intérieur connecté à l’extérieur. Depuis le règne des viscères, « le premier et le plus ancien des mondes intérieurs, lié à l’homéostasie de base… « « Dans un organisme multicellulaire, il s’agit du monde intérieur du métabolisme assorti de ses substances chimiques, des viscères (cœur, poumons, intestins et peau) et des muscles lisses (que l’on peut trouver partout dans l’organisme, où ils contribuent à la construction des parois des vaisseaux sanguins et des capsules des organes). Les muscles lisses, en eux-mêmes, font aussi partie des organes ». Les images « de ce vieux monde intérieur ne sont autres que les composants centraux des sentiments. » (p.119) Puis, cet être de viscères va se trouver envelopper d’une « ossature globale » dans laquelle finissent par prendre place des « portails sensoriels, incrustés tels des joyaux dans un bijou des plus complexes. » C’est là que se situent les « sondes sensorielles », chacune se consacrant « à l’échantillonnage et à la description de certains aspects spécifiques des innombrables caractéristiques du monde extérieur. » Plus précisément – et rentrer dans ce genre de descriptif devrait modifier grandement le regard et les attentes portées sur nos expériences esthétiques -, ce sont « des terminaisons nerveuses qui transmettent les informations depuis l’extérieur vers l’intérieur à l’aide des signaux chimiques et électrochimiques. Ces derniers traversent les voies et structures nerveuses périphériques des éléments du système nerveux central inférieur, tels que des ganglions nerveux, des noyaux de la moelle épinière et des noyaux du tronc cérébral inférieur. » (p.118) Cela, c’est pour la mécanique. La récolte d’informations, continue. Mais pour transformer ça en image, c’est une autre paire de manches. « La fabrication d’images dépend toutefois d’une fonction essentielle : la cartographie (souvent macroscopique) – capacité permettant de reporter les différentes données recueillies dans le monde extérieur sur une sorte de carte, un espace sur lequel le cerveau peut retracer des modèles d’activité ainsi que la relation spatiale des éléments actifs dans ce modèle. C’est ainsi que le cerveau cartographie un visage que vous regardez, les contours d’un son que vous entendez ou la forme de l’objet que vous êtes en train de toucher. » (p.118) Et il est intéressant de bien se représenter la manière dont le cerveau fabrique une image en fonction des informations qu’il capte, centralise, recoupe : « Lorsque le cerveau cartographie un objet en forme de X, il active les neurones placés le long de deux rangées linéaires qui se croisent au bon endroit et au bon angle. Une carte neuronale d’un X est ainsi créée. Les lignes des cartes cérébrales représentent la configuration d’un objet, ses caractéristiques, ses mouvements ou son emplacement dans l’espace. La représentation n’est pas forcément photographique, même si elle peut l’être. » (p.110) La quantité de choses ainsi cartographiées par le cerveau, consciemment ou non, en permanence, à tout instant, doit être prodigieuse ! Mais revenons à l’importance de « l’imagerie du vieux monde », le plus enfoui, le plus primal, le plus ancien, celui qui nous rapproche le plus de nos origines viscérales. C’est un « monde de régulation fluctuante du vivant » dont le rôle est fondamental. Cette « imagerie du vieux monde intérieur en action – l’état des organes, les répercussions des substances chimiques – doit être à l’image de l’état (bon ou mauvais) de cet univers interne. L’organisme doit absolument être influencé par ces images. Il ne peut se permettre de rester de marbre, car sa survie dépend de ces images et de ce qu’elles disent de la vie. » (p.121) La production incessante, sans relâche, d’images intérieures – partitions partielles de nos notre voix intérieure -, rassemble et combine les images de différentes origines, des mondes intérieurs chacun en écho d’un stade de l’évolution, du monde extérieur, et « c’est comme si l’on montait un film en sélectionnant des images visuelles et des morceaux de bande sonore, en modifiant leur ordre en fonction des besoins, sans jamais publier le résultat final. Ce résultat survient dans « l’esprit », sur le vif ; il s’évanouit avec le temps, ou laisse la place à un vestige mémoriel sous une forme codée. » (p.128) La production d’images par le vieux monde intérieur – celui qui en nous semble avoir toujours été là, nous avoir précédé et devoir nous survivre -, n’est pas quelque chose qui est supplanté, au cours de l’histoire, par un appareillage plus sophistiqué, des fonctions plus évoluées. Ce n’est pas successif, linéaire, ce n’est pas une série télé. Non, si l’humain s’est bien doté de capacités cartographiques bien plus complexes et perfectionnées, la part primale qui provient du vieux monde intérieur, cette part qui est la permanence du vivant en des formes antérieures, reste toujours à sa place, toujours indispensable. Jusqu’à la nuit des temps.

Dans les étranges compositions de José Marie Sicilia, qui n’ont plus rien à voir avec quelque fonctionnement linéaire de l’entendement que ce soit, quelque chose de ce montage jamais fixé, toujours en suspens dans une spatialité non définie, non finie, se laisse appréhender. Rien n’y est clair de manière évidente, ça brouillonne, foisonne, cacophone. Et, surtout, quelque chose, dans la trame, ressemble à la manière dont on peut se représenter les premières cartographies « mentales », sommaires, plutôt une ébauche de « mentalisation », mais fondamentales à l’établissement d’un métabolisme, quelque chose qui correspond à ce qui guette et interprète en gestes ce qui flue en nous, à travers nous, au départ de nous, en notre milieu, et s’applique à le mettre en formes, tant bien que mal, avec les moyens du bord. Tous ces flux transitoires comme matières informes en migration constante, en tous sens, à travers nos cellules, à l’œuvre dans les milliards de bactéries en nous, et qu’il faut intercepter, formes changeantes qu’il faut transcrire en graphiques, en schémas, en images, en bouts de sons et de mots, pour formaliser des états, satisfaisants ou inquiétants (et toutes les nuances entre ces pôles extrêmes), afin de déterminer, approximativement, où se situer, où aller, comment progresser. S’orienter dans ce que l’on aime, ce que l’on craint, ce que l’on assimile ou rejette, en espérant faire les meilleurs choix de survie. Ce genre de partition ou manuscrit multi-sensoriel, forcément marqué par l’aléatoire, marqué de déchirures, de trous, de volontés parfois rassembleuses, partiellement magnétiques, obsessionnelles, voilà ce qu’évoque les trames immenses, irrégulières et pourtant chorales, non délimitées, de Sicilia. Des constellations de taches de couleurs, de géométries étrangères – géométriques, faisant signe vers notre système géométrique, mais appartenant à une autre tradition géométrique, à une autre représentation géométrique de l’être dans le cosmos -, et qui sont les traductions visuelles, graphiques de chants d’oiseaux. Selon quel procédé ou quel programme informatique, quels algorithmes traducteurs ? Cela n’est pas explicité. Le mode d’emploi n’est pas moins elliptique s’agissant d’expliquer comment telle sculpture est la transcription du niveau de radioactivité à Fukujima (Accidente), ou telle autre immortalise la voix d’une veilleuse se sacrifiant pour alerter de l’arrivée du tsunami (Miki Endo). Et pourtant, soudain, c’est bien cela qu’elles figurent, de façon incontestable : la voix d’alerte face aux éléments naturels destructeurs, le taux mortel de radioactivité, objets à l’esthétique ambigüe qui exhibent les relations frictionnelles entre nature et culture humain en objets « qui ne passent pas », bijoux mortels ressemblant aussi à des formes tordues de munitions ayant percuté et troué leurs victimes. L’intervention d’un appareillage scientifique et technique sophistiqué désacralise la transformation de telle manifestation en données qui, à leur tour, selon tel programme, permettent de donner forme à une matière tangible. Mais, finalement, dans la galerie d’art, cet intermédiaire techno-scientifique n’étant pas assez détaillé, juste évoqué, s’apparente à une formule fictionnelle et protège l’effet magique, interpellant. Cette manière de faire préserve la dimension mystérieuse du processus de transformation, ce qui conserve du vide entre le chant initial de l’oiseau et sa transposition cosmogonique éclatée et colorée sur la toile, un saut dans l’inconnu, la place d’un chaînon manquant qui permet d’interpréter et de réentendre le chant. De sentir la présence de l’oiseau, pas à l’extérieur, pas ailleurs, pas distinct dans un autre plan du vivant, mais par le milieu. Autour, quelque part dans l’espace, en nous, venant à nous tout en étant au départ de nous. Les taches de couleur disposées, n’importe comment, et cependant avec précision, ne sont-elles pas de ces images premières que le cerveau réalise pour prendre l’empreinte des sons indéchiffrables des chants d’oiseaux ? Juste l’empreinte, le moulage, à partir de quoi développer des pensées de chants d’oiseaux, intégrer à nos autres manières de penser, ce langage ornithologique.

Et puis, comme sur un autre plan, mais entrecroisé à celui des chants métamorphosés en paysages graphiques, prennent place des broderies, s’assemblant et affleurant à l’instant, ou, à d’autres endroits, fatiguées, immémoriales, rescapées, abîmés, éprouvées. Mais vivantes, mouvantes. Elles donnent l’impression de continuer à s’étendre, se recouvrir, former des images, dessiner des formes, emprisonner des ondes, des bruits, des chocs, des objets volants dans leurs fils. Continuer une course, vivre en expansion constante. Ici, juste des parasites brodés dans le vide, tremblant. Là, des accumulations de fibres, surabondantes, maladives, portant la trace d’accidents, d’attaques, d’interruption. Des traces de réseaux très anciens, peut-être donc le genre de premier relevé secrété par un système nerveux pour essayer de prendre prise sur ce qui se passe en lui et autour de lui, rien de tel pour cela qu’élaborer une représentation, une image, posséder par l’image, en tout cas, esquisser par là une compréhension des choses et un savoir qui puisse donner un ascendant sur leurs cours. « Il n’y a de vérité du sensible que là où il ne fait rien apparaître, là où il est seulement un bruit, un choc, une saveur détachée de toute promesse de sens, une sensation qui renvoie seulement à une autre sensation. » (Rancière, p.49) Des tissus qui lui parlent, en miroir de ce qui se trame dans ses entrailles, ses abîmes viscéraux. Alors, ces filets vivants, aux structures mouvantes, complexes, sont des interprétations, nous dit le « guide du visiteur » d’une expérience ancienne (1801) dite des « interférences de Thomas Young, observation scientifique à partir de laquelle sera déterminée la nature ondulatoire de la lumière. » Aussi appelée « fentes de Young », nous précise-t-on en note de bas de page, il s’agit d’observer la « diffraction de la lumière ou de la matière face à un obstacle. Ce phénomène est un des fondements de la physique quantique qui a conduit certains scientifiques à remettre en cause la perception de notre réalité quotidienne. » Voilà, ces filets perceptifs, organes ramifiés constitués de ce qui touche la sensibilité et de ce qui réceptionne et organise le sensible en réseaux attentifs, représentent des ruissellements de matières diverses, lumineuses, sonores – la luminosité de chants d’oiseaux, par exemple –, à travers les obstacles que constituent nos corps opaques. Des obstacles apparemment clos, hermétiques mais qui, comme dans l’expérience de Young, présentent des ouvertures, des fentes, des porosités localisées par où s’infiltre la matière ondulatoire, porosités qui sont autant de zones de perception, œil, oreille, muqueuses de la bouche et du nez, peau de la main, organes sexuels… Le style des ondulations, déterminé par la nature de la matière et les caractéristiques de l’obstacle et de ses fentes, dessine des trames singulières aux motifs particuliers, tantôt naturels, tantôt abstraits, évoquant plutôt des entités indépendantes, à l’intersection de plusieurs corporéités, connues, répertoriées ou non. Filets, napperons, toiles d’araignées, infinis de brumes striés de fines écritures en tous sens, indéchiffrables. Ces organes-tissés, surtout, ne sont pas orphelins, indépendants, dérivant dans une réalité hermétique, qui leur serait propre, sans lien organique avec le reste du monde, ils semblent relever de ce qu’il y a de « troublant dans la physique quantique », à savoir « qu’elle s’efforce de comprendre, non une rencontre épisodique entre individus indépendants, mais une inséparabilité inhérente à cela même dont tout notre univers est fait – la matière du milieu qui non seulement nous entoure, mais qui nous constitue. » (Citton p.107) A propos d’une nouvelle de Guimaraes Rosa, La troisième Rive du fleuve, Rancière commente : « la troisième rive, de fait, est bien plutôt son milieu, mais un milieu singulier, devenu bord immobile, le milieu d’une fleuve-étang qui ne se dirige vers aucune mer. » (p.174)

Voilà, ces trames, ces grilles, ces filets, ces œuvres de tisserands inconnus, semblent des structures qui dérivent dans l’illimité, le sans bord et l’insaisissable de la « matière du milieu ». Et aussi, autant de graphiques produits par les ressentis des premiers mondes intérieurs, prolifiques, modelant et tissant sans cesse de nouvelles données où se cherchent l’ajustement vivable entre intérieur et extérieur. Une écriture spatiale, en quelque sorte, qui correspond à ce que Rancière décrit comme « contre-travail de la fiction, parcourant les espaces non pour collectionner les raretés mais pour inventer une autre image du temps : un temps de la coexistence, de l’égalité et de l’entre-expressivité des moments, opposé au temps de la succession et de la destruction. » (p.136) Temps de la succession qui a été celui de la colonisation du vivant et de la nature par l’homme voulant imposer son métabolisme au centre du monde. Tout cela se raconte dans les étranges rideaux tissés par José Maria Sicilia où, associant matériaux de science pure, outils techniques sophistiqués, élaborations imaginaires et pratiques manuelles, il décloisonne et désaxe perception du réel et expérience esthétique, les fait se mélanger infiniment, en de multiples trames, tantôt denses, tantôt lâches, tantôt anarchiques, tantôt mathématiques, organiques ou désincarnées, mais jamais homogène, plutôt fouillis conflictuel autant qu’harmonieux, libéré d’un cours narratif dominateur et excluant les autres, écosystème touffu traversé par « les fils d’une fiction nouvelle» cachés, à débusquer. (p.139) Ou plutôt les fils de fictions nouvelles, pour éviter de créer des courants aspirés par une raison unique. « Le bon fil est à chercher dans une autre cartographie du temps que celle de la succession gouvernée par l’enchaînement des causes et des effets. » (p.137) Ces autres cartographies sont favorisées par les phrases dont les bords ne sont pas délimités, mais ouverts, en points de suspensions. A l’instar des sismographies ondulatoires fluantes, brodées, tissées, florales, animales, minérales, oniriques, de Sicilia. La folie de voir cela laisse sur la langue l’arrière-goût de la cervelle de l’aimée cuisinée et mangée en rêve, et même, plus lointain, subtilement, le goût de sa propre cervelle fondante sur la langue de l’amante, à force de lui avoir vu la langue parcourir sa peau, l’oindre de salive chaude à bulles et laper ses parties intimes, si palpitantes au fond, en tant que portes sensorielles, du désir de vie qui irrigue sa cervelle, son être le plus profond, ses mondes intérieurs les plus anciens, cette dévoration envoûtante lui donnant l’image d’être corps et âme aspiré, dégluti, ingéré, avec délices, abandonné dans le sans-bord, le non-commencé, l’espoir du renouveau, du printemps. (Pierre Hemptinne)

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L’ensevelie infinie

Fil narratif tiré à partir de : Zinc d’un bistrot, Albert Renger-Patzsch, Les choses, Jeu de Paume, Ali Kazma, Safe, Past, Clok Master, Jeu de Paume, Jean-François Millet au Palais des Beaux-Arts de Lille, Tadashi Kawamata, Nest, Galerie Kamel Mennour, Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, Odile Jacob 2017…

Un moment de pause au comptoir d’un bistrot. Il capte, sans rien fixer, les gestes précis, rapides, speedés par nature, de la serveuse et du cuisinier, comme des rituels, des collections de gestes répétitifs, à l’infini, dans l’espace confiné où ils doivent servir, cuisiner, débarrasser, laver la vaisselle. Un bruit de fond visuel, une fresque cinétique qui le berce. A droite et à gauche, de petits groupes se restaurent, tranquilles, conversations calmes, plaisir des fourchettes entre assiettes et bouches, des verres levés, secoués à la lumière, portés aux lèvres, du pain rompu sur lequel on étend le beurre prélevé à même la grosse motte sur le comptoir et que l’on mord à belles dents. Des échanges entendus de sourires, de clins d’yeux, entre jouisseurs, amateurs de bons vins et bonne chère. Dans des coupes, des bols, de petites assiettes, ce qui est cuisiné est soigné, inventif, goûteux, et comme singularisé, déposé devant le client comme s’adressant à lui en particulier. Chaque fois, une boule de saveurs qui stimulent les rêveries. Le comptoir est un rivage de délices parcimonieuses, arrivant au compte-goutte, selon le bon vouloir et la créativité du cuistot affairé, jamais au repos, et comme déconnecté de toute commande. C’est dans cette atmosphère, et d’autant plus aspiré vers les mondes intérieurs qu’il vient d’écouter plusieurs conférences qui ont remué ses connaissances, le conduisant à mettre à jour, cahin-caha, de nombreuses perceptions du monde et stratégies professionnelles du savoir, qu’il s’abîme dans la contemplation du zinc. Chaque fois qu’il y repose son verre, il y découvre de nouveaux reflets, il a l’impression d’une surface irréelle qui va absorber le verre et son breuvage. C’est une matière meuble, soyeuse, sans âge, profonde. Revoici le souvenir de rivières ou d’étangs gelés, masse faussement transparente, peuplée d’ombres figées, indéfinies. Une branche, des feuilles mortes, des fougères, des poissons, des écrevisses, des mousses, des bulles d’air, des poussières de vase, des déchets de pique-niqueurs ? Il s’aventurait sur la glace précautionneusement, attendant la première fêlure, cherchant à deviner le point de surgissement de la crevasse originelle, guettant le premier craquement, prêt à rebrousser chemin vers la berge.

La brillance émoussée ravive une admiration inattendue qu’il avait éprouvée pour de vieux couverts en argent, poinçonnés, sur la nappe immaculée, amidonnée du premier restaurant de luxe où il mettait les pieds, intimidé, et créant l’illusion de manger dans une vaisselle de famille. Mais tout autant, ce miroitement métallique a quelque chose de sonore, tintant et papillonnant, renvoyant au passage où Proust évoque l’effet du choc de verre en cristal, presque religieux. Sonneries d’élévation, clochettes de culte qui signalent l’approche de la transe. Déambulations virtuelles dans les airs, suivant des ondes sonores, tintinabulations à la limite du féérique.

Lisse, douce, marbrée et miroitante, striée, piquée et marquée, l’étendue de zinc ressemble à une peau. Dans sa masse changeante, il y reconnaît d’autres surfaces aveuglantes, celle surtout des routes légèrement humides, réfléchissant un soleil bas, quand il roule à vélo vers le couchant lumineux, donnant l’impression que les roues fendent un macadam liquide, irréel. Le mélange d’ombres et d’éclats indirects qui semblent bouger, respirer dans les cellules du métal vieilli, usé, singulier, lui rappelle aussi l’atmosphère d’une chambre en désordre où, parmi les vêtements sur des cintres suspendus à même une barre traversant l’espace, des collections de foulards et voilures hippies, les piles de livres et d’albums photos abîmés, les dessins d’enfants épinglés au mur, scintillaient des bibelots, des pendeloques, coquillages nacrés ramenés de la mer, des fragments précieux dénichés aux puces, morceaux épars de miroir aux alouettes en suspension dans la pénombre, autour du lit, dessus, en-dessous, constellation baroque répondant à la nudité brune, mate, de son premier amour. Est-elle toujours vivante ? Autant que cette chambre, telle une grotte bariolée et votive ou, mieux, un tipi bohème et nomade, dans sa mémoire à lui ? Là au fond, dans tous ces plis et replis, charbonneux, ses yeux dans le plaisir devenaient lave en fusion, inatteignable, et c’est dans cette lave, refroidie, pâmée et mémorielle, que semble avoir été taillé ce zinc. Vautrée sur les draps blancs, sans bijou, rejouant l’odalisque orientale, au naturel, sans volonté d’en faire une réplique, sa nudité patinée, assouplie par le temps, l’usure, les caresses, les épreuves, reste intacte dans son souvenir. Le bouquin posé ouvert comme un toit sur le coussin d’un sein, une cigarette roulée se consume entre deux doigts suspendus dans le vide, rubans de fumée ascendante, seul mouvement dans le tableau. Mollesses hâlées, pattes d’oie parcheminées, ravines soyeuses. « L’étonnant, c’est qu’on ne puisse sans félicité se trouver aux approches de l’Infini. » (H. Michaux) Il avait, sur le moment, embrassé ce tableau d’une félicité inédite pour lui, avec dévotion, le début d’une histoire marquante, une scène originelle dont il serait enfin l’acteur bien qu’absent de la photo. Il continuait à le choyer, ce théâtre d’ombres et lumières, du moins sa reconstitution enfouie en ses couches psychiques, toujours fécond pour revivre la naissance de l’amour et, comme à l’époque, se sentir regardé par la femme qui rendait ce décor vivant, organique, couvé littéralement par les billes brûlantes des yeux, les aréoles larges et grumeleuses des seins, le mont de Vénus ombré, une fente en partie masquée, lisse ou bien dissimulant le tracé de lèvres rentrées, toujours à définir, ligne d’horizon instable. Il sentait l’image, et toute sa charge affective, se muer en peau douce et souple, venant l’envelopper, protectrice, une peau parcheminée égalant la patine du zinc hospitalier où il s’accoude, ce midi, assoiffé et affamé. C’est bien pour cela qu’il sent, exactement de la même manière, les réverbérations habitées de la surface du comptoir rayonner et venir le draper, surface froide et douce au toucher, criblée de pores et cicatrices, évoquant autant la main de cette femme dans la sienne, de plus en plus absorbée par sa propre chaleur et toujours présente en lui après tant d’années, que celle inerte, tant aimée, de son père sur son lit de mort. Sentait-elle encore les caresses éperdues qu’il lui prodiguait en adieux ? Chaque gorgée du vin blanc, blanc de macération, jaune doré et charriant lui aussi des fantômes orange, bleus, aux senteurs d’herbes hautes de vergers où gisent des fruits mûrs ou blets picorés d’insectes, le plonge un peu plus dans cet horizon brumeux, scintillant, où surgissent, de plus loin encore, des paysages constitutifs de son imaginaire, et dont il a vu, il y a quelques heures, des répliques puissantes en visitant une exposition de photos. Le rivage d’une île, au loin, juste une ligne. Une route de campagne enneigée, bordée d’arbres. Un paysage de prairies disparues sous une épaisse couche de neige. La route, probablement gravée lors d’errances oisives, les poches vides, sans avenir dessiné autre que chimérique, excitant ce désir de se retrouver en marge, dégagé, sans attaches, martelant le sol gelé. Sans destination, simplement marcher, regarder, respirer, réduit à l’os. Tournant à vide. La silhouette ultime de l’île, rien au-delà, comme le séjour heureux des morts, réconfortés, presque rien, un mirage à l’horizon. Dans cette photo-là, à merveille, mais plus généralement, les horizons au fond des toiles de Millet (par exemple) tels qu’ils captent toujours son regard. Juste une crête de broussailles et, plus loin encore, un relief de collines émoussées, falaise d’éponge entre brumes et nuages, tout au loin derrière le moutonnement de laines du troupeau. Ailleurs, l’esquisse d’un village avec son clocher tremblant. Le bout du monde, l’endroit où s’arrêter, apprivoiser l’abîme, vivre avec, s’y dissoudre lentement, épouser le bord du paysage, tout au bout des champs, les muscles épuisés. Accoster, s’extraire d’une frêle embarcation pour prendre pied sur l’autre rive, ailleurs, une île, est une gymnastique qui l’a toujours mis en joie, avec le risque de s’étaler dans l’eau.

Le champ disparu sous la neige, absent (Lieu-dit Eichenkamp près de Wamel). Juste les traits des clôtures, la trace d’un chemin perdu, entre deux rangées de piquets. Délimitations épurées. Des arbustes et des arbres répartis entre les pâtures, des buissons que l’on imagine garnir les talus là où le sentier, grimpant la colline, s’encaisse. Des arbres et leurs ramures nues comme des ramifications pulmonaires. En haut, ce qu’il aime par-dessus tout, un bosquet serré, jonction entre la neige étincelante et le ciel gris, bouché. Un groupe d’arbres similaires, dans une toile de Millet, placé presque au même endroit d’une configuration paysagère semblable mais cette fois en été, une ligne de bouleaux clairs, vifs, que l’on devine balancés par le vent, leurs feuillages entre vert et argent, poussant le long de l’enclos d’une pâture, mais là on devine un muret de pierre et terre recouvert de ronces, herbes folles, courant à flanc de colline, bordant sans doute un sentier paysan. Dans une autre toile, une bergère filant assise sur ce genre de muret forment une autre sorte d’horizon, fragment d’une séparation entre mondes différents, grossi par les coups de pinceau, révélant les strates du talus, herbes, pailles, mottes, plis, fils, textures, roches, racines, de manière précise et en même temps comme immatérielle, images mentales du peintre plus que restitution d’une scène réelle, là dans les touches de couleur démarre le fictionnel, les strates du sol se mêlant presque aux plis de la robe, à la féminité tapie sous le tissu, robe du sol, robe du corps, tissus terreaux, tissus humains. Même genre d’image que cette lisière de forêt en hiver où des ombres indistinctes – humains, chevaux, cervidés, autre gibier !?- , à la fois dans le bois et dans le champ, se confondent avec les troncs, représentations de ces zones vitales, intermédiaires, où les organismes vivent pleinement leurs échanges, leurs interpénétrations (intra-actions vaudrait-il mieux dire, tout commençant par une connexion intérieure, par le milieu de l’imaginaire du vivant).

Mais avec l’inondation de la fourrure neigeuse, en plus, il y a cette impression « à perte de vue », immaculé, d’immenses surfaces vierges, apaisantes. S’oublier là. Le tirage argentique restituant à merveille, non une couche lisse, mais cotonneuse, poudreuse, cristallisée. Une page blanche, l’écriture minimaliste des végétations hivernales, calligraphiées, inépuisables. Complexité évacuée, une homéostasie rudimentaire et heureuse, stable, apaisée.  Promesse que tout reste à découvrir, à inventer, à écrire. Mais ses cellules ne peuvent en rester à la stabilité et imaginent des fragments narratifs, raccordent tout ce blanc à d’autres images. Il arrive en haut, à la crête et bascule dans un paysage glaciaire cette fois démesuré, à couper le souffle. Il y entre de plein pied dans une vidéo d’Ali Kazma consacrée à un bunker polaire où sont sauvegardées des échantillons du plus grand nombre possibles d’espèces végétales. Le cube de bêton jaillit, aveugle, abrupte, de la masse neigeuse. Improbable. Fortification militaire ou architecture contemporaine ? C’est un refuge, conservatoire de semences. Un mausolée de la diversité végétale, entre bâtiment scientifique et installation artistique. Bizarrement tout semble à l’abandon, installations qui semblent non fonctionnelles, désertées. A la manière d’un satellite rempli de graines que l’on enverrait tourner dans l’espace, au cas où des extraterrestres s’en empareraient et les testeraient dans leur environnement, avec une caméra mobile filmant sans arrêt l’intérieur de la capsule spatiale, perdue. Toute cette réserve de fécondité potentielle est stockée dans un décor stérile, d’abandon. C’est, pour lui, un gouffre à regarder, un gouffre qui s’ouvre au fur et à mesure qu’il avance dans les images, tunnels, portes closes, salles vides, infrastructures d’air conditionné. Comme d’autres films de cet artiste, c’est une métaphore magnétique, puissante, dans laquelle son histoire singulière fusionne et explose. Le bunker enfoui sous la neige – jusqu’où le travelling insolite s’enfonce-t-il dans les entrailles de la montagne de glace ? -, scellé et désertique, le renvoie à toutes les étincelles de vie, débauche d’énergie foudroyante de son dernier coup de foudre, dans les frictions des corps, des esprits, des imaginaires. Comme si tout cela était rassemblé et plongé dans un souterrain abyssal, une réserve apparemment inépuisable de cellules vivantes qui pourraient, revitalisées, régénérer son imaginaire, aérer son flux d’émotions, de sentiments. Un potentiel créatif excitant et désormais inaccessible, attendant d’improbables nouvelles conjonctions entre leurs trajectoires de vie. Graines dévitalisées, enfouies dans un sarcophage, juste pour les curieux. Mais ce qui semble conservé précieusement là, à la manière d’une prisonnière rare, c’est le vide, l’absence, l’air enfermé dans les volumes de ciment. Ce qu’il visualise à distance est un lieu inlocalisable où son amour enlevé a été enfoui, dilué, fantomatisé. Il voit sur cet écran une image qui revient souvent dans des rêves, celle d’une architecture de survie, labyrinthique, où il a séquestré une jeune amante, juste avant que la vie ne les sépare. Et là, dans cette prison, elle disparaît, elle s’invisibilise, et pourtant elle est là, elle n’a pu s’échapper. Et chaque fois qu’il replonge dans ces tunnels et casemates, il a bien l’impression de renouer avec sa présence/absence, d’en être constitutif. Cela devient une sorte de lieu de culte et chimérique, chapelle où les semences prient pour un renouveau, une future biodiversité paradisiaque, optimale, après catastrophe. Cette forteresse, réelle mais avant tout vue de l’esprit, a son pendant intérieure, dans le monde ancien des viscères, où se trament les images et récits les plus anciens de ce qui le lie au vivant, et c’est là où subsiste, infuse, végète et malaxe tout ce qu’il a ingéré de la femme aimée. Qu’il recycle en permanence en oxygène symbolique. Le bunker est un bout de l’univers viscéral où il balade une sonde audiovisuelle pour capter les dernières vibrations que le passage de l’aimée, dans les moindres fibres de son organisme, y a imprimées. Et à partir de ces vibrations, cartographier des espace-temps secrets, des organes intra-actifs comme dit Citton, où il reste en contact avec elle, elle en lui, lui en elle. Noyau d’où tout reste possible, sauvegardé, laissé en l’état, inerte mais chargé d’une potentielle renaissance. C’est un peu comme devant la chambre-grotte-tipi où il veille les premières cellules de sa fabrique d’images amoureuses, où il entretient la foi. « La nature a commencé par utiliser des images conçues à partir des plus vieilles parties de l’intérieur de l’organisme – les processus de chimie métabolique, principalement réalisés dans les viscères et dans la circulation sanguine, ainsi que les mouvements qu’ils généraient. C’est ainsi qu’elle a progressivement élaboré les sentiments. Elle a ensuite utilisé des images provenant d’une partie moins primitive de l’intérieur de l’organisme – l’ossature et les muscles qui lui sont rattachés – pour générer une représentation de l’enveloppe de chaque vie, une représentation littérale de la structure abritant la vie. » (Damasio, p.113) Au dédale du bunker, parcouru inlassablement par son imagination, correspond une volonté de sauvegarder un espace virtuel de retrouvailles hypothétiques, espace votif, attentionnel, respectueux. Mais son esprit n’en reste jamais à une seule version et il y greffe aussi, influencé par l’atmosphère somme toute assez « cachot et sévices », d’autres images influencées par des ressentiments plus négatifs, la perte, la douleur, le deuil, l’absence, et l’envie, oui, allez, de se venger aussi, un peu. Des images charriées à partir de stéréotypes de dressage et soumission, pornographie invasive. Elle serait bien là, cloîtrée, dans un réduit écarté, encore à trouver, condamnée à l’attendre dans une position fixe, à genou, nue jusqu’à la taille, mains nouées dans le dos, portant de hautes bottes à talons hauts, et vêtue uniquement d’un short en latex, moulant, une ouverture à l’entrecuisse libérant la corolle de l’intime, offerte directement à l’œil et à la main. Peut-être a-t-elle bien été placée en cette position, tellement longtemps qu’elle s’est momifiée dans cette posture, et qu’elle y est toujours, figurine grandeur nature, poupée japonaise de compagnie, statue de sainte martyre en attente du baiser ou de l’attouchement qui la dégèlerait.

A nouveau la bouteille tirée du seau rempli de glaçons s’incline, la sommelière remplit le verre. Paille, pomme, poire, litchi, peau. Le service est calme. Ses yeux fouillent le zinc meuble. Au lointain – de l’église suggérée, tremblante, à l’intersection du champ immense et du ciel bas, ou, plus exactement d’un point indéfini à l’intérieur du brouillard dépoli, zingué – des cloches résonnent, embrumées. Big Ben égrené la nuit dans la maison endormie des grands-parents. C’est une vidéo d’Ali Kazma, un horloger démonte une pendule ancienne pour en nettoyer tous les mécanismes, vérifier le moindre ressort. Plan serré sur les mains qui dévissent, séparent les pièces, les rangent par catégories, les plongent dans un bain. L’œil hypertrophié, prolongé d’une loupe vissée à même l’orbite. Au fur et à mesure que l’horloge disparaît, dispersée, le balancier du temps qui passe s’échappe de sa boîte et s’éparpille dans toute l’atmosphère, colonise les esprits, se fait plus prégnant, obsédant. Il n’y a pas de plan de montage et démontage, les doigts procèdent à l’instinct, on se demande comment est-il possible de démembrer cette machine avec autant de méthode assurée et, ensuite, de la remonter avec précision ! Le plan est intériorisé. L’horloge et l’horloger ne font qu’un, un seul organisme. La fascination pour le « par cœur ». Il aimait quand son père lui racontait la formation des militaires, qu’ils devaient savoir démonter et remonter leur fusil, les yeux bandés. Une forme de savoir qui associe la représentation mentale, le toucher, la coordination d’images intérieures et de gestes précis, concrets. Les doigts s’affairent et les unes après les autres les pièces s’emboîtent, huilées au passage. L’horloger monte et démonte le temps sans empêcher pour autant que les secondes ne filent. Et regardant la vidéo, ou juste l’écoutant, la revivant, il épouse prophétiquement le temps courant de sa naissance à sa mort, il fait corps avec le temps qui le sépare de plus en plus de ce qu’il aime, de plus en plus absent, de sorte qu’il lui reste accolé. C’est comme si, au plus près de l’horloge organique et de sa respiration métronomique, il gardait l’illusion de pouvoir immobiliser l’absence, la séparation, se réapproprier ce qui s’y enfouit irrémédiablement. Ce qu’il voit aussi sur l’écran, concret et rendu presque spirituel, métaphorique, ce sont ses propres rouages, son temps intérieur, son horloge biologique, voire ses viscères, son métabolisme, ses petits arrangement avec le temps, pour y demeurer tel qu’en lui-même, entité singulière s’illusionnant sur son intégrité et sa pérennité, et il lui semble alors que les palpitations modifient leur course, parfois plus lente, parfois accélérée, recherche fébrile de l’équilibre, d’un bien-être relatif. Il s’imagine de la même manière être démonté et remonté par les mains douces et précises qui, bizarrement lui ont toujours semblé mieux le connaître que lui-même.

C’est avec la même passion qu’il se plonge dans une vidéo consacrée aux milles gestes, événements et situation d’un champ de fouille. Des corps agenouillés, ployés, des mains nues ou gantées, des outils percussifs ou brosseur, qui extraient des corps étrangers mêlés à la terre. Etrangers pourtant familiers, existant déjà toujours quelque part dans la mémoire. Par la manière dont la pensée, nourrie d’histoire, se représente le passé et ses vestiges, ce qui subsiste des prédécesseurs. Parfois ces fourmis fouilleuses interviennent après le travail d’une excavatrice qui déblaie le recouvrement superficiel, arbres et racines empêchant d’atteindre certaines couches archéologiques. Gestes patients, délicats, préludant au travail fastidieux de classement, d’identification. Les images montrent le va-et-vient entre les différentes étapes du travail mental, d’une part le nez dans la matière, le « charnier du passé », et les lieux d’archives, de recherche laboratoire, d’expériences. Le montage cinématographique, aussi, passe du micro au macro, de gros plans sur les mains qui auscultent dans la poussière tessons de céramiques, fragments d’os ou métal de monnaie, la caméra s’éloigne, prend de la hauteur, révèle le paysage progressivement vu du ciel. La configuration globale du terrain. Cette configuration globale du terrain, l’environnement, elle a existé, elle a été vivace dans le mental des humains qui ont vécu là et y ont développé l’industrie artisanale comme une manière de comprendre cet environnement et d’y développer un art de vivre. Ce sont les débris de cette industrie, langage sur le l’habitat passé, qu’à présent de nouveaux humains recueillent et auscultent, cartographient, avec bloc note et crayon, avant de tout retranscrire sur ordinateur, d’injecter ça dans d’immenses bases de données démultipliant les possibilités de recoupements, d’interprétations. Travail infini, jamais fini, jamais abouti, toujours de nouvelles pièces resurgissent, modifient le puzzle, conduisent à interpréter autrement la vie d’avant, d’où l’on vient. Toutes ces images montées en récit de la fouille archéologique correspondent point à point, pixel à pixel, à son activité psychique principale : sans cesse maintenir en état de conservation satisfaisant tous les éléments d’histoires amoureuses comme autant d’ouvertures sur des perceptions exaltées et habitées du vivant. Enfoncer dans le substrat mémoriel, identifier des formes, des morceaux spécifiquement liés à cette histoire, les isoler, les extraire, épousseter, gratter, brosser, tamiser finement. En recomposer l’image originelle, la replacer dans un tout, ce tout s’avérant chaque fois plus enseveli, plus infini, plus félicité. Il s’agit de matériaux divers, de provenances différentes. Par exemple, des pensées et sentiments qui sont nés en lui, de manières isolées, individualistes, venant de lui, lors de cette période amoureuse, sans être directement tributaire de la personne l’inspirant. Un livre qu’il a lu durant cette période, qui n’avait rien à voir avec leurs échanges, et qui, longtemps après, ne peut être évoqué sans être associé à certains moments de leur histoire commune. C’est bien entendu ces traces étranges laissées par la façon dont cette personne a vécu dans son esprit, s’est installée dans ses pensées, et qui restent à explorer, à ranimer, à identifier, des parties d’elles qu’elle a oublié en chemin, et dont il ne se rendait pas compte que sa mémoire les enregistrait quelque part. C’est, encore plus étrange, les souvenirs des traces qu’à son tour il laissait, symétriquement, à la manière des portraits de soi que l’on réalise en se laissant tomber dans la neige, dans l’esprit de l’aimée, tous ces sentiments qui refluent parfois et qui le confirment qu’il a vécu dans sa tête à elle, il a été partie prenante de ses activités psychiques. C’est comme de se souvenir d’une autre vie. Il y a les impressions plus physiques, constituées de prélèvements du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, et qui dressent en continu le portrait de l’amante, son corps, son animation, ses chaleurs, ses lumières, ses mouvements. Le corps tel qu’il le touchait, le regardait, l’incorporait, le mangeait, l’accueillait en lui, et cela inséparable des perceptions de son propre corps, touché par elle. Son corps à lui, donc, tel qu’elle le touchait, le reniflait, le regardait, l’absorbait en elle, très différent des images qu’il s’en formait en-dehors des stimuli qu’elle déclenchait. Les vestiges en provenance de ces différentes sources se mélangent, activées sans cesse et, en continu, brassées en séries d’images, en récits jamais aboutis, se défaisant dès que prenant forme satisfaisante, cohérente, revenant à l’état de fragments, recomposés aussitôt selon les mêmes scénarios incluant d’infimes variantes, pour donner l’impression que le film se renouvelle, ne montre jamais exactement la même chose, que l’histoire continue. C’est dans ces matériaux qu’il puise de quoi dessiner, peindre, écrire en lui des images et des mots qui le font se sentir en résonance particulière, intense avec une ligne d’horizon fragile, avec un clocher, les contreforts estompés d’une colline, un bouquet d’arbres, un talus et un bassin charnel sous la robe, la silhouette d’une île ultime, la campagne immaculée sous la neige, les miroitements d’un zinc dépoli, un rideau d’arbres où se faufilent des promeneurs, de quoi s’ensevelir dans ce qui lui tient à cœur. C’est là qu’il ramasse de quoi assembler un filet sensitif protecteur, les milliers de brindilles pour tricoter un vaste nid, protéiforme, qui tient comme par magie. Ce qu’il découvre en visitant la dernière œuvre de Kawamata. Sans réelle surprise mais avec satisfaction, une sorte de retrouvailles, tiens. A travers les pièces blanches, les membranes striées d’un vaste cocon, comme vivantes, palpitantes de lumière, en train de croître, respirer. Les parois d’une grotte aérienne, une bulle dans le vent. Sous la banquise, sous la neige, juste au-delà de la ligne d’horizon, une caverne creusée à même le vide, le néant, tissée de milliers d’aiguilles, cellules qui s’assemblent de manière apparemment anarchique mais programmées pour produire cette dentelle de fines baguettes de bois bien arrimées les unes aux autres, filet robuste mais donnant l’impression d’une fragile illusion, de pouvoir s’effondrer et disparaître en un souffle. Emerveillement de découvrir, au cœur de longues fouilles souvent ingrates, cette construction fantasque, irrationnelle, chambre chaleureuse à l’intersection des mondes, cathédrale extraterrestre au cœur de la terre, architecture viscérale éphémère, gratuite, une yourte organique, baroque, toute en fines lamelles d’or, un système nerveux complet avec cerveau ensevelis qui se seraient ramifié, tissu souple et articulé, de long en large dans toute la matière et la non-matière, à la manière d’une termitière infinie pour offrir un mausolée imaginaire à l’ensevelie infinie, l’envelopper, apprendre à la connaître, vivre avec elle. (Pierre Hemptinne)

Vulnérable, le plaisir défaillir

Fil narratif à partir de : Camile Henrot, carte blanche au Palais de Tokyo – Sofhie Mavroudis, Métamorphoses (bocaux de verre, bas nylon, mousse polyuréthane) – Alain Supiot, Figures juridiques de la démocratie économique, Collège de France – Maison des arts, Fragile Argile, Schaerbeek – Œuvre d’Alexandre Dufrasne (…)

C’est une déclaration d’artiste, lue rapidement dans un catalogue, tout en flânant dans l’espace large d’une exposition alors que le visiteur se fait enquêteur déboussolé, cherche des indices sur la nature des contextes, les tenants et aboutissants, l’origine de ce qu’il a sous les yeux et dont la part la plus importante lui échappe, inévitablement, ça fait partie du jeu, et qu’il doit reconstituer, serait-ce par le biais d’une activité autofictionnelle. Et c’est ce qu’il garde en tête, comme ce que cette exposition lui a laissé de plus concret et constructif, bien après la visite, ruminant le passage, y revenant comme vers une question à instruire sinon à élucider. “Mes œuvres ne parlent pas avec un haut-parleur ou n’ont pas de message. Elles seraient plutôt comme quelqu’un qui articule mal et qui parle très vite, dont on ne comprend pas forcément tout ce qu’il/elle dit. Ce qui importe, c’est ce qu’on ressent et, plus encore, ce que, dans les jours qui suivent la rencontre avec une œuvre, elle peut provoquer comme sensation, comme réflexion, mais aussi comme embarras. C’est notamment pour cela que ça m’intéresse de travailler sur des sujets plus difficiles. » Voilà ce que dit cette artiste, Camile Henrot. Finalement, rien que de très ordinaire. Depuis que l’art existe, probablement qu’ils sont des milliers à avoir dit ou pensé quelque chose de ce genre à propos de la réception de leurs œuvres. « Ce qui importe, c’est ce qu’on ressent », existe-t-il assertion plus banale ? Insister sur ce qu’une rencontre avec une œuvre peut générer a posteriori comme ressentis, réflexions, images ou idées intérieurs, parfois après plusieurs jours ou plus, rien de surprenant, mais c’est toujours utile de le rappeler. Néanmoins, cette incubation n’est possible que si, au moment de la rencontre, une certaine attention est mobilisée, investie, un accueil minimal est réservé à ce qui est vu, perçu, senti sans atteindre pleinement la conscience et l’objectivation, mis en couveuse. Cette artiste précise être encouragée, dès lors, à s’attaquer à des sujets de plus en plus difficiles. Elle n’hésite pas à s’emparer de matériaux sociaux complexes qui, à travers des couches successives de processus, façonnent le sensible et l’imaginaire. Ces matériaux se prêtent peu à une représentation plastique évidente. L’artiste n’échafaude alors rien d’autre, à travers des installations qui peuvent sembler arbitraires, aléatoires, qu’une plasticité de ces phénomènes, une plasticité qui « articule mal et trop vite », qui fait allusion à tout ce qui se trame de déterminant dans un milieu de plus en plus hybride, aux couches hétérogènes imbriquées, mais sans jamais exprimer quelque chose de précis, de clair. A la limite, ce sont de grands dispositifs ambitieux, un peu vides, ratés, mais qui dégagent quelque chose, un rien qui « accroche », précisément par cette possibilité de sentir comment nous sommes enrobés dans une « plasticité qui articule mal et trop vite » qui nous emporte, nous déplace dans un monde de moins en moins maîtrisable et que nous sommes sommés d’accepter comme tel, tout en consommant de multiples choses. Ou ce sont des paysages de sculptures qui convoquent, bien que parlant de situations qui se veulent perpétuelles mais vues d’un angle actuel, des esthétiques d’une modernité ancienne, dépassée telle qu’on imagine l’avant-garde du début du XXème siècle représentée dans une bande-dessinée « ligne claire ». Il y a une sorte de maladresse, de défaut voulu dans la manière de s’emparer des contenus, recourant à des techniques et un genre de formes inadéquats aux complexités contemporaines, excitées et rapides, un décalage quasi temporel qui, du coup, libère un murmure. Ce sont, ces sortes d’œuvres qui « articulent mal et vite » à propos des agencements hétérodoxes de nos milieux associés contemporains, probablement de beaux endroits, beaux ou fatals, pour éprouver et épouser la fragilité de notre présence, du vivant tel qu’il est aujourd’hui irrémédiablement en danger, tel qu’il est notre lot, aux abois.

L’artiste pourrait aborder, par exemple, la manière dont la mondialisation néolibérale adapte la loi du travail aux profits des entreprises, au détriment du social. Mais, pour s’informer sur ces questions, il permet diriger ses pas vers un autre type d’institution. C’est la première fois qu’il entre au Collège de France. Il y a un portique de sécurité, comme au porche de tout établissement public, mais l’accès est vraiment très simple, bon enfant. C’est à peine si les agents effectuent un semblant de contrôle. Même en ces temps de terrorisme et d’état d’urgence, ici, on entre librement, sans barrière, gratuitement. La salle est vaste comme destinée à héberger des réceptions ou des galas. Elle se remplit lentement, mais inexorablement et n’est destinée qu’à la célébration des savoirs. Beaucoup semblent des habitués qui se dirigent sans hésiter vers leur place favorite. Pour le grand nombre, venir ici semble banal, cela fait partie de la vie ordinaire. Ils n’aperçoivent peut-être plus, comme lui, à quel point il s’agit d’un lieu unique, différent. Un technicien s’approche du pupitre, effectue des essais avec l’ordinateur, vérifie les connexions, fait un signe de la main vers son collègue en régie et repart en coulisse. La salle à présent est comble. L’orateur s’avance sur scène, prend place sans cérémonie au bureau, salue simplement et commence le cours, raccrochant les propos à ceux prononcés la semaine passée. C’est un fil continu. C’est une sommité, un grand spécialiste du droit du travail. Le genre de personnalité qui force le respect, en impose, et semble toujours appartenir à une autre sphère d’intelligence humaine. Il ne lui viendrait pas à l’idée de l’aborder pour lui parler. De quoi ? Il est impossible de verbaliser le genre de truc dont il parle. Il peut le lire, l’entendre. Et, du reste, ce n’est pas qu’un grand spécialiste. C’est quelqu’un qui s’engage, qui cherche à rendre compréhensible ce qui détermine le droit du travail et rendre accessible la possibilité de le penser autre. Le droit, ce n’est pas que pour les juristes, on peut s’en emparer, on peut le modifier, on peut dès lors avoir son mot à dire, conforter le processus démocratique, l’infléchir dans un sens ou dans un autre. La voix est calme, mesurée, suit un plan bien établi, respecte un rythme posé, pédagogique, mais résolu à avancer, ne pas rester en place, ne pas laisser les choses se figer. Il écoute, il note le maximum de choses, il essaie que ses inscriptions, à la volée, rendent compte d’une compréhension structurée des propos. Pas simplement une succession de savoirs. Ce n’est pas évident. Il a souvent suivi des conférences en prenant note, mais il n’a jamais été au cours. Il est totalement autodidacte. Ça lui semble étrange, d’ailleurs, d’être à dans un cours. Mais c’est spécial, ici on vient librement, on retient ce que l’on veut, aucune obligation de prouver l’acquisition de connaissances formatées. L’orateur, comme tous ceux qui donnent des cours ici, appartient à l’élite, ce qui se fait de meilleur dans chaque discipline abordée. Ça s’entend. Ce n’est pas un discours de seconde main. Ce n’est pas quelque chose de figé, mort. C’est une pensée en mouvement qui transmet son activité, le résultat de ses mouvements. Il a peur de gaspiller ces minutes précieuses, laisser passer ce qui pourrait le bouleverser. Il se concentre au maximum. Les sièges sont confortables, la lumière douce, la température chaleureuse. Ces cours gratuits ne se dispensent pas dans des conditions misérables, avec décor chiche. Tout est beau, classe. Il en résulte peu à peu une sensation de bien-être comme il n’en a plus connu depuis des années. Une satisfaction d’être qui se conjugue à une grande détente, toute défense s’évapore, et du coup, aussi, tout effet d’enclosure sur soi-même, tout réflexe de se préserver contre tout. Au contraire, ce bien-être l’ouvre, le prédispose à recevoir et à donner, oint de confiance. Voilà, le genre d’instant qu’il souhaiterait éternel, sans fin, immobile, chassant définitivement les inconforts, les doutes, les tensions. Il paraît que ce désir d’un état stable et sans fin, si euphorisant, sécurisant, flirte avec l’instinct de mort, le seul état ne subissant plus aucune variation. Il observe cette attention phénoménale dont il fait preuve le transformer en organisme transparent, ouvert, traversé, recevant et renvoyant ce qu’il reçoit. Il se dit qu’il est capable de cette attention mûrie grâce, notamment, à une série d’épreuves et expériences précédentes, parsemant sa déjà longue existence. Parmi ces aventures figure en bonne place sa dernière relation amoureuse. Il revoit, en surimpression, au fur et à mesure que se déroule le discours captivant du professeur, toutes les effusions de tendresse, de postures érotiques, d’émerveillement devant le don de l’autre, buvant, cherchant à capter ce cadeau total du vivant et bouleversé de vérifier, malgré son incrédulité concernant ce point, l’objet d’une adoration égale. Et ces évocations ardentes ne le distraient en rien du discours savant, au contraire, elles l’aident à métaboliser les idées, les concepts, à boire le flux spirituel restitué par le chercheur, comme du petit lait. Ces postures d’amour, instinctives, fébriles, inventives lui inculquèrent une capacité d’attention supérieure à ce dont il était capable précédemment, une plus grande réceptivité du sensible. Enfin, elles révélèrent en lui cette capacité attentionnelle, il découvrait, au fur et à mesure que l’effet des caresses se désintriquait de leurs interfaces physiques pour devenir bien immatériel, être doté de ce don de soi, et de cette réceptivité avide du don de l’autre, y compris lorsque ce don s’exprime par des concepts, des constructions dites intellectuelles. S’il voulait être plus précis, mais son esprit, curieusement, renâcle et refuse de pousser l’examen aussi loin, il pourrait dire que la marque laissée par tels éléments de l’étreinte, telle image précise de l’interpénétration de leur corps, l’aide à comprendre conceptuellement telle élaboration philosophique, telle démonstration sociologique. Dans le jeu des corps, les détails changent sans cesse, d’imperceptibles contorsions des chairs avivent le sentiment de se posséder mutuellement, ouvrent vers de nouvelles facettes inattendues de la jouissance. Il s’accroche au déroulé bien construit des idées, limpides, tout en revivant le fil de leurs accouplements, presque sous forme de détails et gros plans conceptuels. D’un côté ou de l’autre, l’aiguillon est l’excitation d’apprendre. Le discours résume des avancées intellectuelles, articule des concepts, emboîte des grandes pensées qui, au fil des siècles, construisent l’histoire d’une vision du monde. Il parcourt la biographie et les bibliographies de philosophes, de juristes, d’économistes, il met en forme, il organise un héritage, il donne une consistance au présent à travers l’évolution du droit du travail. Il en donne du moins une version. Il faut garder dans le coin de la tête que certains, issus d’autres camps, interpréteraient différemment. Mais cette version, celle qu’il entend, lui convient, lui injecte de nouvelles volontés d’agir, d’expliquer, de rayonner. C’est cette mélopée d’un esprit au travail qui l’apaise, l’emporte, le réconforte. Elle surplombe sans imposer brutalement, elle diffuse un ronron paternel, vibrant. Au sein de cet apaisement, éphémère – et mesurant combien il lui devient difficile de se procurer réconforts et regains d’énergie – il ne peut que constater combien sa fragilité progresse, combien tout ce qui le fragilise renforce son emprise sur ce qu’il est, ce qu’il peut encore entreprendre, dire, penser. Tout ce à quoi il s’est livré jusqu’ici n’a, au fond, rien fait d’autre qu’accroître sa fragilité. Il n’a plus envie de quitter la salle. Comment pourrait-il s’accrocher, s’incruster ? Comment devenir réfugié, migrant recueilli et héberger dans la salle de cours ?

Tout ce à quoi il tient est fragile, plus ou moins plastique, résistant, se modulant au gré des humeurs, des pressions, des blessures. Comme cette montagne de poudre rouge brique dans la cour d’une maison, prélude à une exposition de pièces multiformes utilisant, de près ou de loin, la terre comme matériau. C’est une forme qui varie selon les intempéries, plus compacte en temps humide et pluvieux, gravée de ruissellements diluant et emportant sa consistance, la répandant au gré de petits ruisseaux cahotant dans les pavés, ou pulvérulente dans la sécheresse quand des sautes de vent soulève sa surface et la disperse en poussières, comme des pollens. L’ensemble se tasse, se déporte, se recentre, s’étale, accueille des graines, des herbes folles, inattendues en milieu urbain. Et puis il y a le va et vient des passants, attentionnés ou distraits, contournant ou empiétant sur la masse rouge, contribuant à la dispersion aléatoire, à la déconstruction et à la métamorphose. La plupart, circulant régulièrement là par nécessité, machinalement, ne voient plus l’obstacle, leurs pas foulent d’autant plus aisément la terre, ne constatant que plus loin, parfois à l’intérieur du bâtiment, sur un tapis ou sur le bois des marches de l’escalier, qu’ils emmènent avec eux une partie de la masse sableuse. D’autres mettent carrément à l’épreuve la malléabilité de ce qui ne peut qu’évoquer pour eux un château de sable éphémère. Ils vont y planter résolument un pied, y mouler une main, balancer un pavé, enfoncer une branche, essayer d’y laisser une marque avant effacement complet du mont. Petit à petit la construction informelle, mais bien réelle, en plein milieu du chemin, à l’instar d’un matériau déversé là par les ouvriers en prévision d’un chantier, se délite, migre vers d’autres existences virtuelles, série d’images que certains cerveaux, témoins proches ou lointains, vont conserver, mélangées à d’autres clichés de plages, les archivant dans la mémoire d’un smartphone. Tout retourne à la terre, sans disparaître pour autant. Mais ce n’est pas exactement cela qu’il pense en découvrant la montagne de sable rouge, il se dit qu’elle ressemble à la présence des vestiges de son amour en lui, pétris. Le toucher suave du sable doux. Présence, éboulements, déplacements, tout ce qu’il pressentait déjà en pressant dans ses bras, en parcourant de ses mains, les formes malléables, mais pas seulement, mobiles, volubiles, de son amoureuse. Se faisant malaxer par elles. Et puis, là, telles qu’elles sont devenues en lui, piétinées, ravinées, dégringolées, filant vers l’informe. Mais conservées au sein de cet informel sableux, cratère terreux.

La cave et ses bocaux, un univers où l’on conserve des provisions pour l’hiver, où l’on constitue des réserves pour les périodes de disette, de crise, casemate où se réfugier, se replier sur l’élémentaire, le minimum vital, et attendre que « ça passe ». Lieu de conservation aussi de vieilleries, de choses qui, oubliées, finissent par témoigner des besoins et réalités d’une période antérieure, dont il est parfois difficile de ressaisir clairement tous les tenants et aboutissants. Mangeait-on vraiment de ces choses-là ? Quel goût cela avait-il ? A partir de quels ingrédients le fabriquait-on ? Mais dans cette cave, les bocaux sont disposés de façon étrange, dans des niches ou pendus dans le vide. C’est un autre registre d’images qui surgit et se mêle aux premières de garde-manger, celui de la cave d’expérimentation loufoques fantasques, de pratiques peu orthodoxes, de sévices sadiques. Il ne sait pourquoi, il devine instantanément que ce que suggèrent ces objets ne concerne pas des biographies étrangères ou fictionnelles, mais la sienne, directement. Cela tient à l’agencement, à la mise en condition du visiteur, il se sent visé dans sa singularité. Il est brusquement envahi de souvenirs d’instants et circonstances où auraient pu germer un agencement susceptible de renforcer, de former un nœud de soutien entre plusieurs organismes et des choses, d’installer l’amorce d’un partage permanent avec d’autres entités, vives ou inertes, peut-être quelque chose qui puisse rester, s’installer dans l’évolution de son être et qui deviendrait héréditaire. Une sorte de musée d’organes ratés, avortés, de mutations ébauchées et puis s’atrophiant, plasticité d’occasions manquées. Le rêve continu qui aide à continuer de vivre, s’invente sans cesse de nouvelles fonctions, de nouveaux organes grâce auxquels s’adapter aux réalités projetées. Je voudrais devenir ainsi, vivre en harmonie avec tels éléments, avoir avec eux des échanges aussi importants que la respiration qui me nourrit en oxygène, je dois donc développer tel ou tel organe, essayons de le dessiner, essayons de le produire en en donnant l’injonction à mon organisme tout entier… Des histoires, amorcées avec des éléments extérieurs, ont installé le début d’une mutation, des parasites. Et puis, au fil du temps, certains croissant, d’autres se détachant rapidement, mais tous vivant un certain temps en osmose avec l’organisme originel avant de devoir subir l’ablation, ça donne des réserves d’organes orphelins, inexpliqués, abstraits, conservés dans des bocaux. Probablement restent-ils, là, vivables, disponibles à la réanimation ? Bien que l’ensemble ressemble plus à une crypte où pendent des fœtus inanimés, des tumeurs en attente d’autopsie, c’est l’histoire en conserves de tentatives stériles de se greffer les organes imaginaires qui auraient permis d’inventer de nouvelles corporéités, de nouvelles facultés. Un peu sinistre, triste et mélancolique, quoique à force de tourner et méditer sous la voûte des briques, il semble que les bocaux, à certains moments, deviennent luminescents, émettent des signaux. De quoi recommencer à y croire, recommencer à secréter des organes chimériques, rêver à nouveau de changer de peau.

L’herbier et le catalogue de vente de bijoux hors de prix se superposent. Dès qu’il l’aperçoit, étalé sur la longue table, alignement de pages étincelantes dans la nuit, il est frappé comme par le rayon pénétrant et fulgurant d’un phare marin qui le fait se sentir aussi vulnérable qu’un chevreuil devant traverser un espace à découvert. L’alignement des papiers solennels, estampillés d’un cachet végétal, presque vivant, relève d’une parade intime, crépusculaire et mariale, intimidante. Interdit, défaillant. Il songe aux quelques bijoux – modestes – offert pour sceller une union (variation pouvant être poétique autour du thème de « passer la bague au doigt »), une fusion et, parallèlement, à la course joyeuse, délurée mais tout autant désespérée, pour percer le langage des fleurs et en faire la seule langue entre leurs corps épris l’un de l’autre sans jamais parvenir à se le dire, se le faire sentir avec assez d’intensité. Une course entre les champs et le corps de l’amante, lui rapportant les fleurs qui, dans la nature, la prairie ou les talus, lui auront fait penser à elle, éclairant un aspect caché de leurs sentiments partagés ou, entre les boutiques de fleuristes et la chambre des ébats, cherchant, via le parfum de telles ou telles variétés, à établir une conjonction entre le parfum de ce qui le fait défaillir, là face aux bouquets accumulés et leur nuage capiteux, ici dans le lit et les fumets voluptueux… Les feuillets aussi officiels que des diplômes, étalés rigoureusement sur les tréteaux, dressent l’inventaire d’une collection de joaillerie de luxe, probablement des pièces uniques, inaccessibles, complètement abstraites, ayant appartenu à une princesse. Un ensemble prestigieux, digne d’un conte de fée et dispersé lors d’une vente publique. Mais il n’a d’yeux, mouillés, que pour les corolles étalées sur les documents, fleurs séchées, presque diaphanes et terriblement présentes, dépliant leurs troublantes intimités, membranes fragiles, colorées, nervurées, peut-être images de ce qu’ils essayèrent en vain de toucher, de traverser en scrutant l’aimée sous toutes les coutures, une beauté furtive, floraison inestimable. Quand il se penche pour admirer une fleur étalée, séchée et pourtant fraîche et palpitante, il lit inévitablement les mots du document officiel de la salle de vente, le nom du bijou, ses composantes, sa généalogie historique, sa description objective et détachée de toute chaleur, de toute émotion. Il ne voit pas d’emblée l’antinomie, au contraire, il associe les deux couches symboliques, il les met en correspondance. Fleurs, bijoux, les deux régimes se brouillent mutuellement. Un bijou dispendieux, par la manière d’être offert, de venir s’associer au corps, peut effacer son prix dans la beauté du geste, simple, discret et ému ; une fleur trouvée, offerte dans certaines circonstances, dont la singularité fait qu’elle sera le seul réceptacle conservant intactes des moments capiteux et capitaux, sera un trophée hors de prix, glissé entre les pages d’un cahier. Les présents de métaux rares et de pierres précieuses mis en forme par des créateurs visionnaires, fondent un code érotique, bracelets, bagues, boucles, colliers et sont autant de manières détournées, pour l’amant, de s’incruster au corps de sa maîtresse, de s’y exhiber. Et, exhibé, via les parures dont il a fait don, avec abnégation, il disparaît, dissout, il se contemple miroitant sur la peau de ce qu’il aime par-dessus tout, reflets perdus parmi d’autres dans l’infini, cet infini par où il pense s’infiltrer pour mieux posséder et maîtriser. Se rendre incommensurable. Les fleurs, étalées diaphanes comme des bijoux légers, chacune unique, y compris au sein d’une même espèce, parlent de mimétisme, comment la séduction opère en révélant sans pudeur l’anatomie intime de l’appareil reproducteur femelle, tout en le faisant passer pour quelque chose de complètement différent, étranger, que l’on n’est jamais certain d’avoir bien vu, d’avoir fixé une bonne fois pour toutes, malgré les innombrables séances de dévoilement et d’attouchements, sans compter les innombrables photos réalistes et dessins crus. C’est toujours autrement, ailleurs, jamais comme on croyait que c’était, ça change tout le temps, on ne reconnaît jamais vraiment la fleur que l’on préfère, elle revient toujours drapée d’une singularité neuve, déroutante. Ces fleurs nues, collées sur les feuilles dactylographiées où s’étale la description marchande de bijoux presque légendaires, miroitant dans une intimité lointaine, abstraite, ont quelque chose de cadavérique, de chimères qui imitent la mort pour détourner l’attention et, vite, alors, s’envoler, se consumer dans leur vive fragilité et relancer la recherche, la quête épuisante de leur équivalence, pour enfin s’apaiser, se reposer. Partir en fumée. (Pierre Hemptinne)

La main dans l’onde (mycélium mon amour)

Fil narratif à partir de : Candice Lin, Un corps blanc exquis, Bétonsalon – Haegue Yang, Quasi-ESP, Galerie Chantal Crousel – Un prunier, un bain de mésanges – Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. La Découverte 2017 – Yves Citton, Médiarchies, Seuil 2017 – Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard – Anne Dillard, Pèlerinage à Tinker Greek, Christian Bourgois – ETC.

 

Une courte ondée inattendue, dense, fraîche, fouette le jardin. Au-delà des nuages sombres, très localisés, peu étendus, la clarté reste intense, proche. Juché sur une échelle, plus ou moins abrité par arbres, juste éclaboussé, il cueille, mord et suce des prunes bien mûres, fermes, juteuses. Il a mangé les fruits les plus accessibles. A présent, il doit se contorsionner, adopter des positions risquées. Tendre le bras à l’excès. Tirer à lui, précautionneusement, des branches fragiles et chargées, jusqu’à leur point de rupture. Chaque fois qu’il atteint un nouveau trophée en fouillant l’onde des feuilles, à l’aveugle, dans ce désir tendu d’équilibriste, qu’avant même de la voir il palpe la peau nue parcourue d’une fente lisse, puis qu’il sent la prune se détacher et se donner dans sa paume, il pense à l’usage érotique d’utiliser quelques fois « prune » à la place de « con » ou « chatte », diminutif gentil, tendre, fruitier. Il la caresse, retire la fine couche de pruine, la fait luire, ferme et charnue, chaque fois semblable et chaque fois différente, connue et singulière. Il mord et la chair juteuse enchante sa bouche de sa pulpe dorée, sucrée et parfumée. Aussitôt le noyau recraché, l’envie de recommencer lui fait replonger la main dans les branches hautes, bercé par la comptine de Dick Annegarn, Je suis une prune/ Un ovoïde de fortune/ Un avatar de demi-lunes… Il dévore goulu. Soudain, donc, il pleut. Il regarde l’impact des gouttes tantôt désinvoltes tantôt assassines sur les feuilles, les fleurs, la table d’extérieur. Une partie du jardin est tourmentée par le vent, les rafales de pluie, une autre ensoleillée, paisible. Deux saisons simultanées. La diversité météorologique sur un si petit territoire est magique. Véloce, l’averse est déjà loin, le ciel redevient uniforme, inoffensif. Quelques heures plus tard, séché, il est dans son bureau, concentré, au clavier de l’ordinateur, plongé dans les préliminaires d’une écriture, état mental semblable à ces efforts que l’on fait, en tous sens, pour rassembler et mettre en forme des souvenirs insaisissables, indéterminés, mais dont on sent pourtant l’influence, souterraine et persistante, cyclique, sur nos humeurs. Des bruits le perturbent, pas tellement le bruit en tant que tel, mais le fait qu’ils soient difficiles à identifier, propageant de l’inconnu. Même si cela résonne dans des zones liminaires de l’attention, il ne parvient à éclaircir aucune composante de ces bruits, que ce soit leur provenance, leur situation proche au lointaine, qu’ils proviennent d’au-dessus ou d’en-dessous, de dehors ou dedans, qu’ils sortent d’une matière ou soient produits par quelques mouvements contre un obstacle, rien ne convoque quelque chose de connu, une catégorisation disponible. Frottements. Percussions. Froufrou. Cela évoquerait, s’il analysait en détail la nature de ces sons, différents souvenirs musicaux, du temps où son métier était d’écouter d’innombrables enregistrements de toutes sortes, à longueur de journées. Notamment les percussions d’eaux des Pygmées dans la rivière. D’autres dérangements bruitistes. Des dérèglements mélodiques. Mais évidemment, il sait que cela n’a rien à voir avec ce qu’il entend, à cet instant précis, assis à sa table d’écriture. Il lève la tête et regarde par la fenêtre, il ne découvre aucun indice, pourtant il a la conviction que ça se passe là. Juste, il lui semble qu’une très fine pluie rejaillit du toit, alors que l’averse s’est éloignée depuis longtemps. Le vent peut-être soulève au ras des tuiles ruisselantes cette imperceptible dentelle de gouttelettes ? Les bruits continuent. Dispersés, intermittents, affairés et, en quelque sorte, construits, agencés, exprimant une intention de composition. Il regarde de nouveau par la fenêtre et c’est alors qu’il surprend cinq ou six mésanges bleues. Elles prennent leur bain dans la gouttière. Quand elles y sont plongées, elles sont invisibles, mais leurs mouvements génèrent les bruits, pattes, plumes, becs frottent, cognent les parois de métal. Puis quand elles s’extirpent de l’eau et se posent sur le bord pour se secouer, se sécher, s’ébouriffer, lisser les plumages trempés, puis replonger. Il y a du jeu, du rituel, de la parade, du bonheur. Ça dure longtemps. Tous ces instants qui le happent vers la nature, l’animal, la vie végétale, minérale, nourrissent son imaginaire, l’empêche de se sentir enfermé dans l’humain, laisse la porte ouverte aux autres existences en lui, c’est comme de laisser la main flotter dans l’eau, quand la barque avance, et de sentir dans l’onde tous les flux qui le relient à celle qu’il aime, qui les ont reliés, et qui, littéralement, de plus en plus, se diluent dans la nature. C’est-à-dire, ne s’y perdent pas, mais y trouvent une nouvelle liberté, infiltrent d’autres réalités, se transforment, mais ne sont jamais bien loin, jamais tout à fait perdus. C’est là aussi qu’il rejoignait son père dans les conversations mentales qu’il entretenait avec lui, à distance, ponctuées par l’un ou l’autre courrier, et qu’il continue, d’une certaine manière, à entretenir depuis sa disparition. De l’au-delà donc. Quelque chose de ça l’a attiré dans des textes d’Annie Dillard, notamment les nouvelles du recueil « apprendre à parler à une pierre », par sa manière d’évoquer ces relations spéciales avec la nature. Mais le livre que, dans la foulée, il a entrepris de lire est un peu trop académique, longue série de descriptions remarquables mais où il manque ce qui l’intéresse, qui échappe, qui déséquilibre l’observation, fait rencontrer ce qui ne se raisonne pas. Mais quand même, dans certains passages, qui mettent le doigt sur ce qui échappe alors même que l’on croit saisir, qui échappe et pourtant laisse une impression forte et indélébile, qui inscrit le manque dans un mouvement, il ressent vivement ce qui l’excite dans les restes de sauvagerie qui l’animent quelques fois, et qui faisaient qu’elle et lui se retrouvaient en des instants improbables, hors de toute convention, libérés. « La taupe est presque entièrement libre à l’intérieur de sa peau, et sa force est énorme. Si tu arrives à attraper une taupe, en sus d’un bon coup de dent dont tu garderas le souvenir impérissable, elle bondira hors de ta main d’une seule secousse convulsive, et à peine l’auras-tu prise, que déjà elle sera repartie ; on ne parvient jamais à la voir vraiment ; tu ne fais que sentir cet afflux et cette poussée contre ta main, comme si tu tenais un cœur qui battait dans un sac en papier. » A l’intérieur de la peau. Secousse convulsive. Afflux contre la main. Cœur qui bat. Comme quand il faufilait rapidement la main sous ses vêtements, furtivement, « presque pas », pour effleurer la nudité en tous les points tendres et chauds, pour en capturer, voler, une sorte de totalité fluctuante, improbable et bouleversante, une « vue de l’esprit » matérialisée dans la paume, tandis qu’elle faisait de même, les deux corps distincts, tâtés furtivement mais fébrilement, soumis au même désir de pénétrer leur enveloppe, de ne faire qu’un. Tenter, à nouveau, de toucher l’âme et se la faire toucher. « Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes. » (p.386). Il revient aux mésanges affairées, coquettes, volubiles. Pourquoi se sent-il, non seulement captivé, mais sollicité et emporté soudain dans la possibilité d’un autre fil narratif ? Pourquoi regarder ce spectacle et s’y oublier lui fait éprouver la possibilité, par-là, de rejoindre la disparue ou d’habiter ailleurs, un ailleurs où il serait plus plausible qu’elle resurgisse ? Il songe alors à une note de bas de page dans un livre lu récemment, page 250 : « Thom van Dooren (Fligts ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens « d’histoire », de nombreux organismes racontent des histoires… » En regardant les volatiles transformant la gouttière, le toit, l’eau en bains privatifs, ses rêveries dérivaient vers une action similaire à laquelle il avait pris part, à la manière de ces oiseaux, et soudain cela créait un rapprochement avec ces êtres, sa part d’oiseau s’ébrouait avec eux, se faufilait dans leur imaginaire, la manière dont ils tissent leur histoire en se lavant communautairement. C’était le souvenir d’une chambre de maison close, secrète, où, à deux dans la baignoire ils inventèrent, silencieusement, ou dispersés dans un babil très ornithologique, être installés à jamais dans leur maison personnelle, cachée, inexpugnable. Si durant cette expérience il renoue avec un bien-être intense, devenu rare, et qui lui rappelle des félicités anciennes, c’est surtout que tous les éléments, tangibles et intangibles, visuels et virtuels, proches ou imaginés, factuels ou projetés le prennent dans un enchevêtrement multispécifique, pour parler comme Anna Lowenhaupt Tsing, enchevêtrement de plusieurs histoires associant différentes temporalités, différentes choses, espèces et flux, qui lui rappellent forcément les étreintes où soudain tout semblait correspondre, converger en fusion pour ouvrir des possibles inédits, un futur impensé. Etreintes durant lesquelles leurs corps unis n’étaient rien de plus qu’une main traînant dans l’onde, main multifacette, titillée par d’innombrables ombres et impressions, banc de poissons intrigués venant la frôler, la mordiller, fantômes remontant des lits de vase. Ces enchevêtrements, composés comme en laboratoire ou surgissant de manière fortuite, quels que soient leurs leçons ou débouchés, tels qu’en eux-mêmes, font du bien, instaurent des milieux où il lui semble qu’enfin la vie privilégie la compréhension et la co-construction, permet d’élaborer une attention aux choses prometteuse, guérisseuse. Un tel enchevêtrement draine des lumières – tamisées, crues, vives, chaudes, froides, foudroyantes, qu’importe – au cœur des taillis, estompe la violence d’être un individu clos sur lui-même, donne l’impression que le peu d’intelligence détenue n’est qu’une infime partie d’un mycélium qui le traverse.

C’est une dynamique de ce genre que l’artiste Candice Lin trace dans un fouillis de narrations historiques, à priori disparates, non appelées à s’entrecroiser, verrouillées, hermétiques et dont l’inertie contribue à perpétuer la reproduction d’un récit linéaire, autoritaire. L’artiste vient rompre la morgue de cette inertie. Un corps blanc exquis, est le titre de l’enchevêtrement qu’elle réalise à Bétonsalon. Ce corps blanc exquis nomme le bien le plus désirable, indéfinissable par nature, que les colonies incarnèrent dans la chair blanche occidentale. Pour lui, bien après, ça évoque quelque chose confondu dans la lisière d’un bonheur d’ultime, au-delà, tel le corps de son amante qui n’est plus à présent qu’un mirage, décomposé en fine terre onirique, spectrale, féconde. Mais, en l’occurrence, ce blanc exquis est celui de la porcelaine, objet de convoitise intense et violente de la part des forces colonisatrices découvrant ce raffinement technologique et culturel en Chine. La porcelaine devient un espace de change fantasmatique entre civilisations affrontées, l’une cherchant à dominer l’autre, en lui soutirant ses savoir-faire, son génie, sa beauté. Mais au-delà de cette tragédie, les deux cultures se mélangent, se contaminent, dérivent. Pour Louis Pasteur et Charles Chamberland, « les pores si fins » de la porcelaine en font « un filtre performant pour l’étude des bactéries et virus, autres voyageurs clandestins invisibles à l’œil nu ». L’agencement conçu par l’artiste est, de la même manière, un immense dispositif imaginaire de mailles finement croisées, mailles de différents récits et temporalités, de différentes sciences et fabulations à travers lesquelles circulent virus et bactéries minoritaires, recomposant sans cesse la possibilité d’histoires détournées au sein des corps dominants, altérant patiemment leur linéarité insolente, maintenant possible la fabrique de mondes impensés. « Des chercheurs du XXème siècle, en s’alignant sur les prétentions de l’homme moderne, ont concouru à nous détourner de notre capacité à faire attention aux histoires divergentes, stratifiées et combinées qui fabriquent des mondes. Obsédés par la possibilité d’étendre certains modes de vie à tous les autres, ces chercheurs ont ignoré tout ce qui se passait ailleurs. Néanmoins, à mesure que le progrès perd de son attrait discursif, il devient possible de voir les choses autrement. » (p.59) Candice Lin élève une sorte de mausolée bactériologique aux destins de deux personnages historiques, n’ayant pu se rencontrer, car appartenant à des siècles séparés, mais tous les deux refoulés, bâillonnés, tourmentés à cause de leur genre. L’un est l’écrivain James Baldwin, africain américain, homosexuel et en tant que tel discrédité par le mouvement viril des Black Panthers. Forcément peu accepté par les Blancs, moqué par les Noirs guerriers, condamné à se chercher entre deux eaux. Candice Lin en fait aussi la plaque sensible sur laquelle s’est imprimé le massacre des Algériens dans la Seine, à commencer par un effet de vide. Revenant de New York, il remarque avant tout la désertification des cafés arabes, la disparition de nombreux visages qu’il avait l’habitude de côtoyer, avant de découvrir l’horrible explication de cette disparition brutale avec laquelle, en tant que Nègre appartenant à une communauté connaissant esclavage et lynchage, il ne pouvait que résonner. L’autre personnage est une femme, une botaniste, Jeanne Baret, inconnue au bataillon, et pour cause, au XVIIIème siècle, les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Elle a contribué à faire évaluer la connaissance des plantes, dans l’ombre de son « mari et maître », distillant dans la science masculine des savoirs venant de tradition de soins très féminins. Connaissance des simples, infusions et décoctions de « bonne femme ». Elle a participé à la grande expédition Bougainville, accompagnant secrètement son mari, déguisée en homme car les femmes n’étaient pas tolérées sur les navires, par superstition (tout ça, encore, une histoire de menstruation). Une femme, découverte en mer, comme les algériens, était susceptible d’être balancée par-dessus bord. Même engeance.

Au centre de la halle bétonnée, nue, il y a un lit. En porcelaine non cuite. Poreuse, perméable, altérable. C’est la couche d’amants telle que décrite dans un roman de Baldwin, un lieu de confrontations, de germination douloureuse, de pourrissoir sentimental, d’incubateur paradoxal. La chambre est en désordre, un foutoir typiquement bohème qui atteste d’une difficulté à vivre là. Mais de toute façon, le lit, celui-ci ou un autre, c’est toujours un espace d’échanges, de corps à corps qui se refilent leurs fièvres, bonnes ou mauvaises, froides ou torrides. Sueurs, salives, poils, cheveux, pellicules, gouttes d’urine, morve, sperme, cyprine, larme, peaux mortes et quelques fois, suintant d’ici ou là, sang et pus. Et, c’est étrange, ce lit, cette chambre, au milieu du vide, juste délimités par de longues bâches de plastique transparent, donnent l’impression d’un espace confiné, étouffé. Poisseux. Il y a la vasque d’un urinoir, des tuyaux, un alambic, un glouglou fluvial. Une poubelle remplie d’eau de la Seine. Tant que le massacre des algériens ne sera pas reconnu, élucidé totalement, faisant l’objet d’excuses, leurs âmes croupissent dans cette eau. Peut-être est-ce du reste la poubelle remplie de pisse dans laquelle se plongea un Algérien pour échapper à la noyade mains jointes (la prière, l’Eglise n’est jamais loin quand on fabrique des martyrs). Dans cette eau, des plantes séchées, de celles qui furent identifiées par Jeanne Baret pour soigner la gangrène de son époux, sont plongées. Une sorte de soin symbolique pour conjurer la pourriture idéologique que représente la noyade forcée d’innombrables humains, concertée, décidée par les forces de l’ordre. Et puis l’alambic gargouille, en pleine activité. C’est de la pisse. Elle provient des dons des visiteurs et visiteuses. Dans de petits pots, comme lors des visites médicales ou, directement, via l’urinoir disposé à l’entrée. Des pisses-debout sont à la disposition des femmes. Ce mélange d’eau de Seine infusée et de pisse distillée est aspergé sur le lit, via un dispositif similaire aux appareils anti-incendie, la chambre en désordre. La terre non cuite absorbe, réagit, craque, se fend, change de couleurs, verdit, pourrit lentement. « Je pense au liquide, à la condensation, comme à un souffle, comme au halètement nerveux de l’attente, de la tension sexuelle, de la possibilité. Et aussi à la moisissure, à la rosée qui ne peut s’évaporer, qui se condense sous une bâche en plastique ou à l’intérieur d’une vitrine et qui croupit, détruisant les fragiles plantes, faisant pourrir les graines et « saigner » l’encre des archives jusqu’à ce que l’écriture ne soit plus lisible. » (Candice Lin, guide du visiteur) Tout autour, des documents que l’artiste a examinés pour explorer les éléments de son installation, des traces de vie laissées par Baldwin et Baret, des informations sur la vie sur les navires, les explorations botaniques du XVIIIème siècle, des échanges épistoliers, des objets exotiques, le massacre des algériens. Des archives et des tentatives d’appropriation, des dessins, des textes manuscrits, un espace d’étude, de recherche, de compréhension. Aussi, en guise de corps blancs exquis, donc, un urinoir et, épars, des linges de corps, petite culotte, chaussette blanche, chaussures vides abandonnées, raides. Tout cela, un enchevêtrement complexe, avec des lignes directrices, mais surtout une majorité de lignes de fuite, l’ensemble reste difficile à circonscrire dans le profil d’une œuvre uniforme, univoque. Ça déborde de partout, ça fuite, ruisselle. Les textes d’accompagnement, la vidéo, ne proposent aucune synthèse, au contraire, ils ajoutent des couches, des perspectives, complexifient le feuilleté multi-spécifique. Ce n’est pas embrassable d’un seul regard, quel que soit le point d’où l’on se place. C’est un lieu d’études et de recherches, c’est un dispositif flottant comme un radeau pour voyager à travers les non-dits de l’histoire, les versions officielles, les interprétations biaisées, qu’il s’agisse d’histoire des sexes, des colonies, des savoirs. « Les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. » (p.21) La prise en compte des fables, désormais, se répand à tout régime de vérité, non sans susciter de multiples résistances, parfois virulentes. C’est cela aussi, penser, sentir, la main vacante dans l’onde (au sens large, la part d’électricité commune à tout ce qui nous entoure, la circulation de fantômes), antenne ou gouvernail intuitif. Yves Citton ne fait rien d’autre quand, pour mieux penser l’actuelle médiarchie, il plaide pour une archéologie des médias qui exhume les imaginaires les plus loufoques, étudiant quelques textes fantaisistes de siècles anciens qui, sous prétexte d’inventer des machines fantastiques, sans le savoir ni vouloir préfigurer quoi que ce soit, saisissaient le rayonnement envoûtant, toujours déjà là et que captent, instrumentalisent nos médias modernes, via aussi nos ordinateurs ou autres interfaces numériques. Tout est important, « bricolages surprenants », « rêves impossibles », autant de « chiffons palimpsestueux brouillant la succession bien ordonnée des générations techniques ». (p.196) C’est, notamment, la « machine à tisser les flux aériens » décrite, dessinée, conceptualisée par James Tilly Matthews, un britannique interné comme fou. Elle permet de contrôler les humeurs et d’orienter les actes des citoyens par émission de « fluides sympathiques » prenant le contrôle des esprits. « (…) Les « Assassins » – nom par lequel Matthews désigne ces « pneumaticiens » et « magnétiseurs » malfaisants – conspirent à contrôler la vie politique du pays à travers tout un travail de « façonnage d’événements » » et que l’auteur appelle joliment la cerf-voltance. (p.199) Pas besoin de beaucoup extrapoler pour établir un parallèle avec la mainmise de l’environnement numérique sur nos comportements au quotidien, largement synchronisés, rythmés par une politique de l’événementialité grand public laissant de moins en moins de place à tout ce qui est minoritaire. Mais c’est aussi s’intéresser à l’invention de cette « machine universelle d’enregistrement et de programmation musicale » décrite minutieusement, dans les moindres détails techniques, par trois frères habitant Bagdad autour des années 850. Le fonctionnement de cet « instrument qui joue de lui-même » repose sur un principe qui n’est pas sans un air de famille avec nos cartes perforées bien plus tardives. Ces choses circulent, baignent dans des courants d’idées qui nous irriguent tous. Ces élucubrations farfelues peuvent nous faire sourire, elles ont alimenté probablement un courant d’inspirations, d’esquisses, de projets et de désirs qui, à un moment ou l’autre, se concrétisent, s’incarnent de façons plus « plausibles », « réelles ». Cela participe des essais et erreurs d’une intelligence collective appréhendée sur des siècles. L’ubiquité du numérique relève sans doute, pas seulement mais aussi, d’une aspiration lointaine, profonde qui recoupe toutes les histoires de magnétisme, de voyance, de mesmérisme, et cette généalogie explique en partie la fascination qu’exerce cet univers numérique. Machine à tisser les flux aériens, instrument qui joue, enregistre et diffuse de la musique dans les airs, seul, voilà des dispositifs qui invitent à élargir nos connaissances du cosmos dans lequel nous baignons, matrice qui fabrique individuation et transindividuation. Une installation comme celle de Candice Lin est à la croisée de tout ça : restitution véridique de bouts d’histoires, utilisation de fragments machiniques ou morceaux technologiques bien réels et actuels, mais aussi élaboration d’une machine inédite et hétérogène, aux contours et mécanismes insaisissables dans leurs détails, mais lancée, impossible à arrêter, rendue folle, cumulant de plus en plus de vécus et de témoignages de ce qui, autour des histoires soulevées, a été jeté dans l’ombre, occulté, censuré, rectifié, broyé, opprimé, déformé, exterminé. Les liens qu’elle tisse entre tous les éléments qu’elle convoque, matériellement ou non, sont fragiles, pas forcément de l’ordre de l’enchaînement logique ni de l’emboîtement mécanique incontournable, mais inscrits dans une dynamique plus aléatoire, relèvent du saut dans le vide, du « blanc » qui sépare deux sortes d’intitulés ou de marques. En ce sens, même souligner l’absence de lien est une invitation à creuser, à sentir autrement, à se dire que, oui, en grattant on peut trouver qu’une liaison, en fait, passe ailleurs. Ce travail d’artiste ressemble à un mycélium, en fait, qui trame son réseau parfois longtemps sans donner de fruit, et soudain, parfois sans que cela s’explique rationnellement, éclot en fruits rares et épars ou abondants. Cette précarité de la coordination de tous les ingrédients qui font que là, soudain, ça porte des fruits, cette précarité est justement ce qui compte, c’est la trame de l’œuvre (en tout cas tel que lui, en situation, la sent, sans doute est-il particulièrement réactif à ces ondes), la trame que l’on perçoit et qui aide à penser autrement, livré à l’expérience esthétique face à de telles œuvres. C’est ce qu’explique Anna Lowenhaupt Tsing dans son étude sur les matsutakes. En fonction des tailles, des incendies, de l’exploitation forestière qui modifie le biotope, les champignons peuvent ne pas porter pendant plusieurs années. « Le fait qu’il n’y en ait pas pendant de longues années est en soi une qualité : une ouverture à l’irrégularité temporelle des histoires que les forêts tissent d’elles-mêmes. La fructification intermittente, spasmodique, nous rappelle la précarité de la coordination ainsi que tout cet ensemble intriguant de circonstances qui caractérise la survie collaboratrice. » Remarquez que l’histoire officielle de l’homme sur terre essaie de se présenter en texte dense, sans faille, une progression réussie et parfaite, évacuant toutes les irrégularités, toute précarité. Les histoires alternatives incorporent les irrégularités temporelles. Face à une installation artistique à percevoir comme la « fructification intermittente spasmodique » d’un travail souterrain bien plus étendu, il ne peut s’empêcher de vibrer, vibrer à partir de ce qu’il identifie comme le travail souterrain, mystérieux, qui continue à le réunir, malgré tout, sans visibilité pour qui que ce soit, à celle à présent perdue. Le mycélium qui les a réunis, a donné quelques fructifications spasmodiques remarquables, déjà anciennes – courriers échangés, conjonctions écrits et dessins, SMS délirants, échanges de regards, mais aussi ce qui, vu par d’autres, ne serait rien d’autres que déchainement pornographique et leur semblait floraison irréelle de leurs corporéités amoureuses insoupçonnées – , il le pense de plus en plus, avance patiemment, interminablement, se développe, trouve d’autres sols, et inévitablement, un jour ou l’autre, donnera de nouvelles fructifications tout autant intermittentes, coordinations précaires et irrégulières, en un point encore inconnu de la trame tissée souterrainement.

Mais, pour l’heure, tout est dormant, comme l’automne qui s’installe. Comme des scènes de vies hétérogènes immobilisées dans la laque. Les tableaux de Haegue Yang où se figent des configurations « ESP » (« perception extrasensorielle aussi connue sous le nom de sixième sens ou seconde vue »). Des collages de feuilles, de racines, en conjonctions cosmologiques, en suspension dans une épaisse couche de vernis séché à l’air libre, ayant absorbé poussières et insectes. Des assemblages qui vivent, continuent à croître, comme vus sous une couche de glace les protégeant de l’extérieur. Assemblages nés de leurs échanges et représentés, là, in vitro. Se rendre compte que leurs flores et faunes intérieures s’étant mêlés et reproduites a engendré des êtres hybrides qui continuent à pousser, s’enchevêtrer, former le mycélium qui, espèrent-ils, finira par réunir encore, quelque part, des bouts de leurs deux vies. Chaque ensemble évoque un « tout » né d’une bifurcation imprévue, accidentelle, entre animal, végétal, et humain, des instances de mutations poétiques. Des configurations qu’il contemple fixement, intensément, avec l’impression, effectivement, de se déplacer dans l’onde, de changer de place dans le mycélium, se rapprocher de fructifications spasmodiques et éphémères, un jour peut-être, dans une grâce extrasensorielle.

Pierre Hemptinne

Cimetière et perte de centre hospitalier

Fil narratif à partir de : Un village et son cimetière médiéval – Marcel Proust, Le temps retrouvé – Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 Verdier – Smak Gand, Verlust der Mitte et intervention de Christophe Büchel – En vivant, en écrivant, Christian Bourgois

Le village regarde passer le col et, reliant les deux versants de la montagne, surplombe le vide de profondes vallées, l’une comme un couloir de forêts conduisant à de lointains sommets lunaires et ravinés, l’autre dévalant à pic en louvoyant vers de lointaines promesses marines. Il a déposé son vélo au parking près du col et visite le site en pleine sieste. Il s’enfonce dans le lieu, en étranger, flâne dans le dédale des ruelles, labyrinthe accueillant et escarpé. Le village grimpe jusqu’à toucher la base du promontoire rocheux, nu et désertique, coiffant la montagne. Il débouche, inévitablement, comme si le transit dans les venelles tortueuses, les impasses et les placettes ne servait qu’à le rendre là, entre l’église et son petit cimetière. Cimetière à ciel ouvert, presque sans séparation, sans délimitation autre que symbolique, square ouvert, méditatif. Presque effacé et, de cet effacement, tirant toute sa présence captivante, magnétique. Sans âge, tellement, qu’il semble que le contenu des tombes se soit volatilisé, totalement recyclé dans la nature, ne contenant désormais plus rien que l’oubli. Quelques décorations métalliques autour des tombes usées évoquent les structures d’un dortoir à ciel ouvert. L’espace est doux, idéal pour bercer les anxiétés qu’inspire le déclin amorcé, le sentiment de plus en plus vif d’avoir abordé la pente descente de son existence. Ce ne sont pas les tombes de tel ou telle, les morts ici sont lointains, dissous, morts plusieurs fois, lavés, essorés. Ce sont aussi bien ses propres disparus, ses disparitions personnelles qui sont ici signalées, prises en compte. Ce qui fait qu’il déambule dans les sentiers effacés, abstraits, entre les zones d’inhumation, en égrenant le nom de ses morts et mortes à lui, ceux et celles à qui il tient, avec qui il continue, dans la tête, à dialoguer, quoi qu’il arrive, et à faire famille, groupe, association, avec lesquels il entretient une langue commune, un récit partagé à temporalités multiples. Croix esseulées dans des bouts de terrain vague. Berceaux envahis de plantes grasses, signes végétaux exubérants d’une vie ailleurs, ressemblant à des bancs d’algues prospères, ondulant légèrement dans l’onde. Tombes couvertes de graminées sauvages, floraisons buissonnières, triomphe simple de la biodiversité. Bouquets modestes, discrets. Juste un monticule de pierres, silhouette d’une dépouille surmontée d’une croix en bois vermoulu, comme pour un enterrement à la sauvette, en terre inconnue. Des sépultures paisibles qui ressemblent à des parcelles potagères de permaculture. Un majestueux houx au tronc boursouflé, tortueux, étend son ombre, son parasol vivace. Il se réfugie là et y savoure une quiétude disponible. Une rare félicité, lui qui, de moins en moins, se sent gagné par l’insouciance.  Pourquoi la séduction qu’exerce ce cimetière, donnant envie d’y dédier son dernier repos, apaise, atténue ses angoisses de mourir ? L’espèce de bien-être et d’apaisement qu’il y distille une fois en osmose imaginaire avec cet environnement, son milieu d’adoption momentanée, semble la promesse de ce que serait son futur stade de cadavre, état correspondant à ce même sentiment mais transformé en bourdon, stable, immuable, à l’infini, sans plus aucun dérangement, plus aucune épreuve. Il s’éprouve là comme en un point d’éternité, fragile, équilibriste, comme visité, quasiment dans le sens religieux, par ce genre d’analogies qui sont pour le narrateur proustien des capsules à voyager dans le temps, à oublier que le temps s’écoule unilatéralement, sans retour, analogies qui se répètent, flattent et engourdissent les sens qui y trouvent refuge en quelque chose, qui traversent les années en installant une permanence, l’illusion que quelque chose ne s’altère pas, demeure immuable. Du temps pur, la clé de l’immortalité, peut-être. Un enclos hors du temps qui lui rappelle tous les jardins, les petits potagers approximatifs, que, dans chaque endroit où il a habité, il a improvisé et cultivé de manière avant tout instinctive, intuitive. Des jardins où les gestes rituels, répétés chaque année, selon les cycles des semis, des saisons, des météos, des vies de parasites, cultivent le rythme des survivances de tout ce à quoi il tient, mais qui prennent des formes de plus en plus abstraites, immatérielles, spirituelles et qui soutiennent le goût de vivre, comme un chapelet que la respiration primale égrène avec prudence et croyance.

Ces instants analogiques proustiens sont des acmés sensorielles qui – via le goût, la vue, le toucher, l’odorat, un déraillement de motricité – réactualisent des souvenirs précis, jusque-là ensevelis et ressuscités, pas seulement en tant qu’images extirpées de leur gangue, mais pleinement, comme si ce fragment de passé était revécu dans l’être entier, au présent. Atmosphère de renaissance. Pour tout individu, ils forment un cheminement, et ils ne sont pas nombreux, en général, une poignée qui forme constellation, qui se répètent. Une madeleine, un tintement métallique, un linge d’hôtel, un pavé vacillant. Mais ce que, dans le désir de vivre plus fort et plus longtemps, il inhale en ces instants, c’est la conviction de dénicher l’essence des choses, en-dehors du temps, ça l’enivre magistralement, anesthésie les inquiétudes quant à l’avenir et la mort. Mais, ensuite, quand l’excitation retombe, le ruissellement engourdi de la mélancolie gonfle, est en crue. Car ce qui a été respiré de paradisiaque est irrémédiablement perdu, il le sait, bien qu’il l’ait tenu entre les mains. « Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu. » (p.870) Ce petit cimetière hospitalier, où il débouche inopinément, pas du tout au terme d’un pèlerinage préparé, est parcouru de bouffées de paradis perdus. A l’instar du souvenir de certaines cabanes, construites au fond des bois, où il se cachait, protégé de toute ingérence d’autres humains, se projetant dans un avenir à écrire. Se nichant, protégé, hors des flux du présent, et observant le réel à travers les murs en branches tissées, regardant ce que déjà il devient, détaché, en désaccord partiel avec ce destin, hybride, non conforme à ses rêves, cherchant à lui fausser compagnie, désespérément, restant coi, hors du temps, s’imaginant alors intouchable, invisible, imputrescible, protégé de tout vieillissement. Pas né, pas mort. Ces états d’âme cultivés jadis dans ces cabanes bricolées sont réactivés à la vue du petit cimetière. Mais aussi, de manière poignante, inattendue, en lisant les pages où Annie Dillard raconte comment elle écrit dans des cabanes. L’aménagement, la température, les lumières, le temps qui coule, la vue par la fenêtre, l’emploi du temps global dans lequel cette cabane d’écriture flotte, dérive, se fixe. Une stabilité de fortune dans le tourment d’écrire. Un tourment tortueux, avec des instants étincelants, inattendus, cascades ou tourbillons qu’on n’a pas vu venir, ne l’oublions pas, des félicités semblables à celles que provoquent les analogies proustiennes, le propre de l’écriture étant de les déterrer, les libérer, sans pouvoir localiser avec précision leur gisement et prévoir exactement leur explosion. A la manière d’un démineur. « Ma cabane se réduisait à une seule petite pièce bâtie au bord de l’eau. Les murs étaient faits de planches rognées, et non isolées ; en janvier, février et mars, il faisait froid. Il y avait deux petits lits de fer dans cette pièce, deux placards, quelques étagères au-dessus d’un modeste plan de travail, un poêle à bois et une table installée sous une fenêtre, où j’écrivais. Cette fenêtre donnait sur un banc de sable… » « J’essayais de réchauffer la cabane avec le poêle à bois et un radiateur au fioul, mais je n’avais jamais chaud. Je travaillais revêtue d’une casquette de laine, de longs collants en laine, de chandails, d’une veste matelassée et d’une écharpe. » Il a en effet connu des hivers rudes où il écrivait et lisait, sur le petit secrétaire de bois issu des vieilles maisons familiales, des heures, emmitouflé comme s’il arpentait les champs gelés et plein d’écho cristallisé, doubles chaussettes et bottes, pull, manteau, écharpe. C’est lors de ces longues heures dans le froid qu’il a attrapé les douleurs aux genoux, récurrentes, lancinantes. Ce rappel puissant autant qu’inopiné – par le cimetière et la lecture des cabanes de Dillard – d’anciennes disciplines presque monacales, indispensables pour affronter le devenir et survivre, à une certaine époque démunie, disciplines qu’accompagnaient l’ivresse d’exaltations cérébrales et de divagations presque héroïques, suscite après tant d’années, essentiellement, beaucoup de nostalgie et de mélancolie.

Une nostalgie violente, à vrai dire, comme d’avoir été lui-même écrivain de cabanes, d’en avoir été expulsé, cherchant le chemin pour s’y faufiler à nouveau. Ces cabanes hospitalières pour écrire ne sont pas sans évoquer certains édifices du petit cimetière, ou ceux d’autres cimetières plus architecturaux, caveaux meublés sommairement où la mort ne se différencierait pas d’une certaine vie (ou l’inverse). D’ailleurs, les enfants pensent, en voyant ces édicules funéraires semblables à des maisons, des hôtels, de petits palais, que les morts habitent dans les cimetières. En ce qui le concerne, ne pratique-t-il pas dans ses cabanes, dans ses caveaux, dans ses bureaux – où qu’il soit depuis lors, dès qu’il écrit, il reconstruit mentalement autour de lui la structure branlante d’une cabane –, une écriture n’aboutissant jamais au point final, se déroulant en exercice continu, sans cesse recommencé, s’effaçant de la mémoire dès qu’atteignant l’horizon de ce qu’il parvient à saisir avec les mot, refluant alors, instaurant une nouvelle plage blanche, l’investissant alors peu à peu, reprenant les mêmes sujets, repassant dessus, variant les mots et la musique des phrases, ramifiant les images, entre vie et néant, du milieu de la matière où vif et mort se mélangent, où l’esprit continue à rêver, formuler, agencer images, sons, symboles, mais comme en dormant infiniment, toujours déjà un pied dans la tombe. Un flux d’écrit qui passe par lui, vient de lui, qu’il singularise, mais qui ne dépend pas que de lui, s’origine ailleurs, provient d’autres singularités, va rejoindre d’autres points de vie, pris dans le réseau très large de tout ce qui, dans le vivant, socialisé ou non, fabrique des individuations. Quelque chose qui, d’une certaine manière, continuera quand il aura disparu. Dont il n’est qu’un relais éphémère. L’écriture est une manière d’étendre une couverture sur soi pour s’isoler de la réalité tout en la décrivant de manière maniaque voire hallucinée, pour éloigner certaines contraintes que représente vivre dans une société non voulue, les contraintes professionnelles de plus en plus aliénantes, de plus en plus pensées idéologiquement pour insécuriser le citoyen, les déraillement toujours plus nombreux et diversifiés des relations affectives, les éclaboussures de la violence que l’économie exerce sur un grand nombre de fragilisés et retombent sur tout un chacun devenant coresponsable. Ecrire n’est que produire un tissu isolant, sous lequel se nicher en espérant qu’y germe un accord avec une vie mentale choisie, amniotique, synchronisée avec ce qu’il aime vraiment, ce qu’il souhaiterait de meilleur pour tout le monde, un rythme avec lequel il se sentirait en plein accord. Attendre, ébaucher cela en étant recroquevillé au fond de son lit, ses chaleurs, ses douceurs, ses fraicheurs surprises, ses frontières floues entre veille et sommeil.

 

Le petit cimetière, inattendu, qui lui ouvre les bras lui restitue, comme un parfum dans l’air, la sensation d’une nuit magique, il y a longtemps, à l’hôtel. Sensation d’un voyage en tapis volant sous un ciel étoilé, pour recourir à un cliché de bonheur surréel. Dieu sait pourquoi ce souvenir lui revient de manière de plus en plus insistante au fur et à mesure qu’il s’en éloigne irrémédiablement. Après l’amour, ils s’étaient allongés, enlacés. Elle s’était lovée contre lui, prise dans l’anneau du bras, la tête posée sur son torse. Elle avait dit, « ça ne va pas durer longtemps, je ne sais pas dormir avec quelqu’un ». Et lui s’était excuser d’avance : « mon bras va s’endormir, ce sera vite inconfortable, faudra bouger, mais c’est tellement bon pour l’instant. » Ils avaient dormi ainsi, sans bouger, des heures, sans aucun inconfort. Pour la première fois, dans cette position, son bras ne s’était pas engourdi, aucun picotement, aucun sentiment soudain d’un membre mort, perdu dans le vide. Pour la première fois, elle avait sombré sur le corps d’un amant, en complet abandon. Une réelle lévitation défiant le jour et la nuit, la vie et la mort, souffles emmêlés. Une formidable expérience de légèreté à deux. Jamais retour à la surface éveillée n’avait été aussi claire et moelleuse, une réelle aurore douce et progressive, simultanée dans leurs deux corps. Ils ont sombré dans le sommeil après tant de caresses frottis pénétrations enlacements, au point de se sentir intimement mélangés, interchangés, qu’ils se réveillent avec cette sensation que les bords, les frontières de leurs êtres sont encore ouvertes, poreuses, emmêlées, qu’ils ne forment qu’une existence plurielle plutôt que deux vies. Ils émergent des rêves dans une atmosphère de totale hospitalité réciproque, ce qui libère une douce et forte allégresse. Comme s’ils s’échouaient sur les rivages d’une utopie réelle, baignée d’une fraîche régénérescence due aux vertus de cette hospitalité totale, absolue, répartie dans tous les corps, tous les êtres, à la manière d’un bien précieux collectif, universel. Et ce sans-bords mutuels dans lequel, à peine les yeux ouverts, ils replongent à pleines bouches, et qu’ils sentent comme une puissance accueillante qui les transcende, ils voudraient, fidèles aux naïvetés des amoureux qui s’imaginent que la force de leurs sentiments peut transformer le monde, en faire un modèle pour tous les bords qui, chaque jour, sont le motif de drames, tragédies, démonstrations de cynismes, exercices de violences inhumaines. « Notre bord en effet, ce n’est pas seulement une affaire d’espaces, ce sont les barques glissant sur nos côtes, ce sont tous ceux qui arrivent et qui nous arrivent, c’est un bord qui passe au milieu, qui nous divise, nous révèle déchirés et disjoints ; le « nous » et le « dans » interrompus par ce qui vient, le bord faisant « irruption et interruption » en plein centre. Ces bords qui ne sont plus des bords, mais comme des blessures dans la ville, des revers de la ville dans la ville, mais aussi, et encore, des versants de la vie, des côtés du monde, des bons ou des mauvais côtés du monde. » (Macé, p.21)

Alors qu’il travaille en permanence à se créer un milieu hospitalier, pour lui-même, à partir de lui-même, ses idées, ses humeurs, ses désirs, élaborant un récit qui lui laisserait une place décente, vivable et bordée de façon ouverte, sans cesse lui parviennent les signes d’une société de moins en moins hospitalière, de plus en plus discriminante, criminelle. Et exerçant une tension contre ceux et celle qui entendent cultiver délibérément l’hospitalité. L’effort personnel pour maintenir l’illusion de bénéficier d’un cocon protecteur – prêt à en élargir le bénéfice à d’autres fragilisés – s’en trouve plus conséquent, stressant, et probablement condamné à être plus rapidement exténué. Un effort qui se trouve piégé aussi parce que le récit qu’il produit, qu’il doit rendre immanent comme une seconde nature, transforme inexorablement le cocon en quelque chose de clos, dont il est inconfortable de s’extraire pour vaquer à l’extérieur. Involontairement, une dynamique de replis s’installe, qui recrée des micro-pays fermés sur eux-mêmes, des enracinements qui finissent par ressembler à ceux que professent les croyances xénophobes qui prétendent protéger leur pays. Ne pas se laisser piéger donc, il demande désormais cela, aussi, à la manière dont il écrit l’écriture qui le module, une dimension d’hygiène mentale. Toute dimension d’enracinement, dès qu’elle pointe, doit éveiller la méfiance et faire l’objet d’un traitement : « n’est-elle pas contaminée par les histoires de racines nationales ? ». Elle doit être soumise aux techniques complexes d’ouverture, qui se bricolent opiniâtrement plutôt qu’elles ne se prescrivent rationnellement. C’est une condition sine qua non pour maintenir la possibilité de l’hospitalité pleine et entière. « Il faut vouloir définir le pays comme quelque chose que l’on peut quitter, et qui se définit justement par l’infinité de départs qu’il autorise, en pratique, en pensée (et aujourd’hui spécifiquement, c’est si clair : en accueil). Cela fait du bien de pouvoir vivre le pays comme quelque chose que l’on habite d’autant mieux qu’on peut le quitter, et qu’on peut y laisser entrer, rester, bouger, et qu’on peut en laisser sortir. Opposer le dépaysement à l’empaysement, c’est une décision, donc. » (Macé, p.59) Et tout est fait pour entretenir la crainte de partir, de sortir de son pays, la peur de ne plus pouvoir y rentrer, y retrouver son enracinement, pendant que, parallèlement, les louanges de la flexibilité ne cessent de retentir.

Les médias, les politiques ne parviennent plus, ou ne veulent plus, traiter de ce choc de l’inhospitalité envahissante. Ce n’est plus un problème. « Notre politique migratoire est ferme et humaine », dit un premier ministre, et ses propos sont relayés avec « objectivité », histoire de valider somme toute la prétention à rester humain. L’art contemporain aborde ces questions, mais à l’intérieur de circuits économiques et symboliques qui ont peu de retombées sur le réel. Ou, alors, peut-être à long terme ? Parfois, néanmoins, dans une institution culturelle ou l’autre, il se passe quelque chose. La possibilité de. Parce que l’institution, pour une fois, jouant provisoirement le jeu de la radicalité, casse ses bords, mélange les genres, brouille la séparation entre actualité insoutenable et production symbolique haut de gamme. Ainsi, un jour à Gand. Il se dirige vers les salles consacrées à un choix d’œuvres des collections permanentes, intitulé « Verlust der Mitte ». « Perte de centre ». C’est le titre d’une œuvre d’Asper Jorn, membre du groupe Cobra, qui lui-même l’avait choisi en référence au livre d’un historien d’art ayant appartenu au parti nazi, Hans Seldmayer, et plus que probablement pour contribuer à dénazifier l’approche de l’historien d’art. La « perte de centre » peut signifier catastrophe pour les uns, progrès pour les autres ! Mais dès le premier pas, c’est autre chose que l’on voit, qui saute aux yeux, qui fait « œuvre d’art » et « musée ». Et qui, plus que n’importe quelle œuvre d’art, fait exploser le centre de la mondialisation. Tout tourne. Les salles sont occupées, elles ne sont pas les lieux tranquilles où contempler « le patrimoine, les réalisations de nos grands artistes ». Elles sont envahies par des couchettes de fortune. Alignées. Et ces couchettes, même si les personnes ne sont pas là pour le moment, sont occupées. Leurs effets personnels, le peu qu’elles possèdent, sont là. Des sacs, des vêtements, un peu de bouffe, des ustensiles du genre que distribuent les organisations humanitaires, des souvenirs, des peluches, des Gsm. Le musée est transformé en centre d’accueil pour migrants. Pour bien voir les tableaux accrochés, il faut marcher, déambuler entre les matelas. Cela n’est pas sans créer des liens, des turbulences qui raniment certaines œuvres exposées, leur donnent une nouvelle jeunesse. L’agitation des tableaux de Cobra, par exemple, s’accommode bien de ce que signifie ces fantômes migratoires, représentant l’inhospitalité du monde capitaliste, son incapacité à accueillir, à répartir les richesses, en s’appuyant sur des productions de valeurs y compris culturelles (car il faut continuer à tenter de légitimer sa supériorité économique et politique par une soi-disant suprématie culturelle, spirituelle, l’art permettant d’invoquer de manière idéale des prétendues différences « d’essence »). Ou bien, les couches plus minimalistes, ascétiques et grises, presque une épure mentale du lit, s’accordent bien avec le climat de la salle où prédominent les traces de Joseph Beuys. Des écritures fragiles, migratoires, sur matériaux presque envoûtés, maladifs. L’espace muséal est saturé par cette nouvelle vocation de refuge pour sans-abris, sans territoire fixe, rejeté par le système dominant. Au moins les superficies, les volumes, servent à quelque chose. (En contraste avec les salles immenses où Michael E. Smith expose finalement « presque rien », ces immensités réservées pour quelques « petites » œuvres sont disproportionnées par rapport à l’espace vital pour héberger des rejet-é-es. La transcendance artistique s’est déplacée, plus tellement incarnée dans les œuvres elles-mêmes, convoquant des matériaux pauvres et des gestes simples, mais dans les mètres carrés réquisitionnés pour leur exhibition.)

Il faut un peu creuser. Aucun cartel n’explique ce qu’est cette installation. De qui, de quoi. Il s’agit en fait d’une intervention de Christophe Büchel, artiste suisse, engagé comme commissaire par le S.M.A.K. Ce n’est pas qu’un geste artistique. Plusieurs migrants ont été engagé provisoirement par le musée. Ils ont participé à la mise en place du dispositif d’exposition. Près du musée, dans un petit terrain vague, on aperçoit, en partant, un camp de migrants. Une mini Jungle de Calais. On pense à ce qu’en dit Michel Lussault dans son livre Hyper-Lieux : « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitabilité urbaine dans son ensemble. » (p.194) Et le fait qu’il y ait si peu d’explication visible renforce l’impact de ce détournement muséal. Le musée, ses collections et ses missions, semblent vraiment envahis et avoir succombé à une urgence qui supplante la place de l’art. Accueillir et héberger ceux et celles que l’on jette sans scrupule par-dessus bord devient la priorité, vaut tout l’or du monde et tous les gestes esthétiques et richissimes de l’art. (Pierre Hemptinne)