Forêt et musique intime

Fil narratif tissé de : Emmanuel Saulnier, ‘Round Midnight, Palais de Tokyo, 2017 – souvenirs d’un standard de jazz – musiques intérieures – Elliot Sharp, version de Round Midnight dans Sharp ? Monk ? Sharp ! Monk ! (2004) – Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles 2017…

Il s’avance dans la pièce, grande, il met les pieds dans l’œuvre. Cela devient son sol mouvant. Aussitôt les ondes qu’elle dégage, de ses membres disséminés, infiltrent ses organes, elles l’englobent comme si, plongé à mi-corps dans une rivière, le frôlaient des vestiges et corps informes charriés par le courant, défilant ou tournant sur eux-mêmes, dans un tourbillon. Ils éveillent des souvenirs abstraits, des résidus oniriques. Peut-être les silhouettes fuyantes, des formes de vies archaïques, mélange d’humains et de végétaux, de végétaux et d’animaux, imaginées tant de fois en écoutant de la musique les yeux fermés. Il arpente quelque chose qui évoque un site archéologique frémissant de mémoire. Il s’arrête vers le centre… Le centre ? Il n’y en n’a pas, pas de périphérie, pas de murs, ni début ni fin, ni avant ni arrière, c’est un espace dense, en mouvement, sans clôture, autant centripète que centrifuge. Une grande page blanche tridimensionnelle sur laquelle cavalent des traits, des graphes, l’ombre de phrases qui glissent comme, au sol vallonné, l’ombre de nuages. L’impression d’être happé à l’intérieur d’une calligraphie en plein expansion. Vous voyez ? Comme la croissance de l’univers, d’un univers. Il y aurait eu dans le coin de ce grand cube livide, un premier jet d’écriture condensée, fouillée, et il serait, depuis, en expansion illimitée, à l’infini, chaque fragment cursif de cet écrit ramassé se déliant, se déformant, devenant gigantesque, autonome. Et chacune de ces parcelles signifiantes fonctionne comme anneau de Moebius, intersection entre symbolique et représentation informelle du monde. Et lui se ferait inclure petit bout par petit bout dans cette expansion, du fait de partager certains antécédents avec ces choses, d’être porteur des ferments qui les font monter et circuler. Sans que cela soit explicité, une accointance juste ressentie. Il participe au principe de leur mouvement et contre-mouvement. Un air de famille. Une portée. L’ensemble appartient, en fait-il l’hypothèse, aux branches et racines d’un arbre texte géant dont la totalité serait trop vaste pour être embrassée d’un seul regard, d’une seule vie. Il cherche à parcourir plusieurs fois l’articulation organique des éléments épars, l’ensemble de ce qui est visible, là, circulaire et carré, sans y parvenir. Chaque fois des ruptures, des syncopes inhérentes au dispositif font diverger vers autre chose, de l’inconnu inaliénable. L’imperceptible affirme sa présence, douce, sans limite. Chaque fois il faut recommencer, les essais se superposent, bégaient, juxtaposent les panoramas partiels, qui s’embrouillent les uns, les autres, forment une pulsation.

Il y a au mur des repères métronomiques, immédiats, des paires d’aiguilles, en compas serrés ou disjonctés, mais bousculés par des groupes de signes dont les mouvements éveillent des traces sonores, fragments mélodiques qui fuient et resurgissent ailleurs, un ressac graphique animé dont se jouent des tribus d’animaux informes et espiègles. Des esprits d’animaux, d’entités non-humaines. Et cela oriente l’attention vers les musiques intérieures, indéfinissables, mais qui développent des familiarités avec des titres d’airs connus, classiques, populaires, expérimentaux. Il y reconnaît des ressemblances, un fond commun. Mais ce sont tout de même des musiques imaginaires, ou plutôt une seule trame musicale imaginaire, préexistant aux musiques composées et diffusées par la radio et les industries, et ensuite en rattrapant les échos dans les airs et les défaisant, les agrégeant à leurs murmures premiers. Comme on parle d’arts premiers, mais ici à l’échelle d’un individu, et d’un bruissement retenu dans des régions enfouies de l’être, en-deçà de ce qui le singularise, mais qui l’aide à créer de la singularité. Par cela, tout aussi bien arts derniers, avant l’extinction, berceuse. Pas simplement ce que pourraient être ses propres musiques imaginaires, mais le mycélium bruissant auquel elles puisent leur énergie et générant toute imagination musicale. Dont il perçoit un écho, un tremblement, oui, quand il s’écoute, qu’il cherche à identifier de quelle source symphonique immémoriale, ou immanente, son souffle est une partie. De quels touts pulsatiles est-il la brindille ? Toujours soucieux de maintenir une filiation avec quelque chose, pour ne pas être suspendu dans le néant, d’autant plus crucial et périlleux qu’à présent le père est mort, il lui faut réinventer des attaches, les transférer sur d’autres matériaux vivants. Quel ruisseau ou torrent coule là-bas au fond de lui ? A la recherche d’un fil narratif élémentaire, sonore, ténu, diffus, variant au gré des humeurs, des contextes, mais avec une basse continue définie, identitaire, le chant de ses cellules en quelque sorte, comment elles font musique de ce qui les traverse, qui les nourrit, qu’elles avalent et recyclent. Comment elles traduisent l’ajustement de toutes les composantes chimiques et abstraites qui forgent son métabolisme, le labeur de vivre et son chant de travail cellulaire, les efforts inconscients fournis pour flotter dans le vivant, frayer son chemin, avec de continuels arrangements et ratures, réécritures. Ratures, réécritures qui donnent naissance aux bois flottés cosmiques se détachant du bruit de fond de l’entropie et des efforts pour l’enrayer, dans ses fibres, ses tissus fluides. En toute porosité avec la multitude des bruits extérieurs, humains et non-humains. Polyphonie. Ecouter ça comme on écoute les craquements d’un navire ou d’une charpente dans la nuit. En même temps, inévitablement, cet imaginaire musicale, spectral, phagocyte et rumine quelques musiques séminales entendues, ressassées, avec lesquelles il a littéralement fini par faire corps, musiques somatisées, sédimentées dans ses chairs. Il en rejaillit quelques fois les étincelles fugaces d’une rengaine, d’un tube que, littéralement, il réinvente.

Il déambule hésitant dans ce qui ressemble à une sépulture, peut-être espace sacré. Les fragments sont expressifs, noirs, esquifs disloqués, planches et poutres échoués, pelotes de tendons et d’os soufflés, propulsés en tous sens. Ils dessinent des trajets, là entrer dans leur ronde, ici contourner un corps à corps. Ils déploient leur ballet au sol et aux murs. Et une aubade. Incertain, il ne parvient pas à vraiment entendre. Juste un bourdonnement. Quelque chose qui vient. Il se replie alors vers le cartel pour lire la définition de l’œuvre. Il s’agit, à la manière du fameux coup de dés de Mallarmé, de toutes les composantes fantasmées d’un morceau immortel de Monk, Round Midnight, libérées, jetées dans le vide et le silence. Démembrées. Voici l’air de famille, le ferment qu’il pressentait mais impossible à nommer. Il se souvient alors instantanément, comme une évidence, de ce morceau de musique, ça lui revient, avec l’empreinte du temps passé à l’écouter délibérément, concentré, ou du nombre de fois qu’il a pu être surpris par son surgissement, sous de nouveaux traits. Mais, un temps, il peine à le dissocier de ce que ces notes de musiques sont devenues en lui, un peu de sa matière organique animée et inanimée. Tapie dans cette immortalité commune qui n’est pas une qualité intrinsèque à l’œuvre musicale, mais qui est née de sa dissémination inégale en d’innombrables individus, de génération en génération, désormais intarissable, inexpugnable, faite de tellement d’interprétations somatisées, différentes, divergentes, qu’elle retourne à une sorte de brise indéterminée, sans attaque ni conclusion, toujours là, ballotée dans l’histoire culturelle humaine, la débordant mystérieusement, auréolée de silence. Et parfois, soudain, complètement neuve.

 

Il revient vers les gnomes informes et cramés qui farandolent au sol, au plafond et sur les murs du cube blanc. Il écoute revenir les premières notes du thème, trop familières et à la fois oubliées, plus écoutées depuis longtemps. Depuis des années il n’écoute plus de musiques, les appareils sont déclassés, les disques délaissés. A la manière d’un ouvrier qui quitte son atelier en décidant que l’âge est venu de ne plus jamais actionner ces machines-outils. Désormais, elles prendront la poussière et continueront à l’obséder, à travailler mentalement en lui, dans une sorte d’exorcisme, essayant d’atteindre par l’absurde le sens de tant d’heures investies dans leur manipulation aliénante. Il se souvient aussi de cet ancien goûteur de brasserie, à la retraite, et qui continuait son chemin de croix interminable, de comptoir en comptoir de bar, continuant déguster sans cesse de nouveaux brassins inédits, avec des gestes rituels presque déments. En ce qui le concerne, des décennies à écouter comme un forcené, au sein d’une grande médiathèque borgésienne, la quasi-totalité de musiques enregistrées dans le monde entier, presque en flux direct, continu. Et puis arrêtant, déconnecté, ne s’intéressant plus qu’à l’ombre projetée des multitudes écoutées, scrutées de l’oreille, leurs dépôts de plus en plus délavés, épurés, mais toujours réactifs à ce qui frémit et agite le va et vient naturel/culturel ou, aussi, ce qui s’échange entre chaos et pensée. Ce qu’il y avait sous les musiques, entre les musiques et ce qu’elles cherchaient à saisir et qui échappe aux autres langages symboliques. Dans les musiques, il était au plus près des autres langues, de toutes les représentations du monde, animales, végétales et pas uniquement humaines, et c’est ce qui l’aimantait. Il s’immerge dans les traces innombrables, strates successives non classées, déposées par ces années d’écoute. Il ressent tout son organisme, et pas seulement l’ouïe, qui passe au tamis ces rémanences musicales, indéfiniment. Il s’y enfonce à la manière d’un peigne, comme en certaines scènes de jardinage, particulièrement à l’automne, en ces longues heures hypnotiques à ratisser les feuilles mortes. La complainte régulière/irrégulière du râteau, lamellophone guidé par ses bras, frottant le sol, ses tiges souples enregistrent les nuances de résistances des herbes, denses ou lâches, des mousses, de la terre sèche ou humide, et charrient les feuilles, d’abord parsemées, puis amassées, elles-mêmes modulant des murmures et psalmodies diversifiées, âpres ou apaisées, discrètes ou tourmentées. Les feuilles, mortes depuis peu, à peine craquantes, et déjà promises à la renaissance, certaines d’être remplacées par d’autres dans quelques mois, sont là en objets transitionnels associant vie et mort dans le bruit du présent. Chaque année il ratisse des mètres de cubes de feuilles, des brassées sentant bon l’humus, l’oreille aux aguets, cherchant à se souvenir des sons que dégageaient les mêmes gestes, l’année précédente, et cherchant à les comparer, à saisir leur singularité, différencier la manière dont ils se gravent en lui. Question de millésime. Qu’est-ce que chacune de ces versions raconte de particulier sur la saison, l’état d’âme des arbres et de son corps qui actionne le râteau lamellophone de l’automne. Puis, il a perfectionné cette investigation, pour en constituer des archives. Il place des micros sur les mandibules de fer de l’outil, en enregistrant ce qui, à l’écoute différée, évoque l’écoulement temporel des glaciers, l’éboulis des émotions. Il superpose les enregistrements de chaque année, piste après piste. Il y entend, ramené à un stade archaïque, tout ce qui l’a toujours intéressé dans les musiques. Une trame bruitiste touffue qui rend possible le surgissement d’autres formes, permet de penser selon des signes non linguistiques, des formes libérées des systèmes symboliques établis. Une forêt au fond de lui. Pas la forêt sur laquelle l’homme a projeté son savoir. La forêt qui reste inexplorée et qui pense. De cette forêt qui « décolonise les esprits » et enseigne que penser n’est pas nécessairement circonscrit par le langage, le symbolique ou l’humain ». Où les courants musicaux l’ont toujours déportés, dépaysés, par en-dessous, par leurs déterritorialisations sous-jacentes. S’il doit céder à la coutume de choisir un morceau de musique au moment où sa dépouille sera mise en terre, c’est cela qu’il aimerait faire entendre, ces harmoniques abrasives, vierges, de la forêt impensée.

Mais les relents de ce morceau de musique en particulier, les fantômes cumulés, interpénétrés, de Round Midnight sont toujours là, ancrés, encrés, se détachent à merveille de son bruit de fond. Cela s’apparente à des ensembles restreints, minimalistes, juste quelques sons qui coulent comme un premier ou dernier souffle, simples, mais traduisant une musique de l’être toute nue, sans défense, prête à s’éparpiller et se fondre dans la totalité du vivant, miracle banal de la naissance et mystère de la mort. Les deux en un. Dans la même catégorie, il place, à titre d’exemple, la phrase initiale des variations Goldberg, ou les premiers vers de la chanson Rhapsode de Dick Annegarn. Il serait incapable de vraiment les siffloter justes, encore moins les jouer. Ou alors une version approximative, une transposition, des airs leur ressemblant mais autres, adaptés à son oreille, comme inventés par lui. Personne ne les reconnaîtrait s’il les chantait tels qu’ils sonnent en lui, où ils dérivent.

Il se trouve dans une sorte d’alignement éclaté d’objets issus d’une civilisation autre. A l’intérieur de la sienne, la remettant en cause au niveau de ses fixations symboliques, la prédominance d’un langage lettré établi. Il y a un parallèle avec l’énergie émanant d’alignement de pierres levées, par exemple, et qui impose de chercher ses mots, d’autres mots, ou de réintégrer dans les mots usuels des forces non textuelles. Comme s’il y avait là un site ésotérique d’accès à d’autres sensibilités du vivant. Des objets fossilisés d’un monde musical, instruments autant qu’idées sonores, concrétions mentales engendrées par la pratique instrumentale, ou la discipline de l’écoute obsessionnelle. Ce sont des bois trouvés, flottés. Branches, morceaux de racines, bouts de troncs, brindilles, nœuds. De la matière végétale morte en migration vers d’autres formes d’existence. Les bois ont été modelés, frottés, usés, sculptés par le temps et une multitude d’éléments naturels, les courants marins ou fluviaux, courant contraires ou favorables, le ruissellement des pluies, la couverture de cristaux de neige, le vent coulis ou les bourrasques, les contractions du froid et les détentes de la chaleur. Ils ont subis ou joués avec les frictions que, au sein de ces différents courants ou impacts des intempéries, d’autres matières charriées par le temps ont exercé sur leurs écorces et fibres à nu. Sans oublier les insectes xylophages et autres animaux, mandibules, crocs, griffes. Ecoulement, flottement, frottement, mordillement, percussion, immersion, dérive, friction, toutes actions qui modélisent le murmure musical d’un trajet, un cheminement, lui donne consistance dans une mémoire individuelle et collective. Autour de minuit. A tel point que tous ces éléments hétérogènes, orphelins de la forêt, de la forêt musicale de tous les mondes possibles, ont quelque chose de souple, de presque liquide, malléables malgré leur aspect minéral. Des sortes de torchons noués, tordus, étirés, aux extrémités en charpies. Ou des ossements transformés en charbons, brillants, précieux, presque diamantés. Des tripes pétries par un air de musique lancinant, totémique, et ensuite calcinées, échouées. Ils ont été plongés dans l’encre noire, jusqu’à en être imprégnés, comme moulés dans l’encre idéelle, cette masse noire immatérielle qui sert à écrire, à rendre visibles les transcriptions musicales de l’âme. La manière dont le temps a façonné chaque bout de bois de manière originale, tout en leur donnant un air de famille, est la réplique de ce qu’un air de musique, à force de tourner dans la tête d’un amoureux de sa rengaine, va engendrer comme plasticité cérébrale, tournure d’esprit. Et aussi cela représente la manière dont la circulation flottante d’un air de musique dans la société, de tête en tête, de tripes en tripes, de génération en génération, devient à son tour une sorte de matière immatérielle pétrie de toutes les subjectivités qui l’ont épousé.

 

Il est donc à l’intérieur d’une partition graphique, partition paysage, dont il ne peut jamais voir qu’une partie à la fois, chacune se présentant comme angle de fuite singulier où s’engouffrent les signes. Soit solitaires, soit appariés, solidaires, en groupes, articulés, étreints. Une musique que l’on saisit et qui, aussitôt, s’élance déjà ailleurs, stimulant sans cesse les interprétations, l’évocation d’autres choses qui lui ressemblent. On peut penser à ces scènes de dessins animés où les choses et objets valsent et délirent en l’absence d’humain et, soudain, s’immobilisent, en pleine amorce de vortex, dès qu’un homme entrouvre la porte. Arrêt vibrant du mouvement. L’installation invite au recueillement, à la concentration qui permettrait de voir et entendre toutes les ondes, de relier l’impression générale constituée d’une infinité de petits détails, chaque aspérité, chaque saillance ou chaque douceur du bois interagissant entre elles et avec le regard, avec la manière dont l’oreille interprète chacun des organes de la partition, essaie d’associer tels accidents dans l’encre-bois à tel souvenir du thème, ou à tel relent d’une improvisation. Chœur de bois flottés encrés, avec unissons à chair de poule, solos ou petites formes intimistes, en filigrane. Recueillement pour garder le contact avec le silence particulier, pas n’importe lequel, celui que génèrent les éléments de la sculpture, réplique de l’appareil nerveux qui parcourt la musique de Monk, avec des bonds mutiques inattendus, points de bifurcation cosmogoniques. L’impression d’une circularité éclatée. Tous les morceaux sont engagés dans une circumnavigation autour d’un instant hors du temps, au bout de la nuit, avant le petit jour, nulle part, cet instant où l’on remue les ultimes idées, exténuées, presque rien, l’essentiel dérisoire. Minuit et son ressassement lapidaire. Et, inévitablement, connaissant un peu l’histoire du jazz et de ce thème, je reste là, attentif, au milieu d’un flux d’interprétations déjà entendues, mêlées en une sorte de bruit blanc, un grésillement de neige, travaillant sans cesse l’original et le pulvérisant en autre chose, perspective vers l’inouï. Car, cet air unique, s’agissant d’un standard, contrarie toute référence directe et inaltérée à la manière dont Monk aurait joué Round Midnight la première fois. Il n’y a pas de moule unique, inaltéré. L’auteur a lui-même multiplié et diversifié les exécutions. C’est fait pour ça, une pièce à prendre et reprendre. Ensuite, tout le monde s’en empare.  Il y a des dizaines et des dizaines de versions différentes enregistrées, sans compter celles que l’on peut entendre au quotidien, sifflées, musées, par petit bouts, citations abruptes ou approximatives, chantées par plein de gens, proches ou inconnus. Ce que Genette appelle le paratexte. Le déploiement de la partition graphique réalisée par Emmanuel Saulnier rend bien compte de cette expansion d’une œuvre, partant d’un point concentré, l’écriture première, ensuite le déclenchement explosif qui fait qu’elle circule d’esprit en esprit, est reprise, reformulée, repensée, copiée, mutilée, exténuée, abêtie, réinventée. En bloc ou par petit bouts. Un héritage de formes déjà digérées des millions de fois, et sans cesse, en train de l’être. La dynamique du standard. En jazz, la standardisation peut, certes, correspondre à la répétition du même, pour favoriser le commerce d’une ritournelle rentable, un tube, mais elle encourage aussi un autre type d’expérience. Quand chaque interprétation répète l’original, repasse sur la standardisation de l’original, la revisite mais pour le déplacer et l’ouvrir, le démonter et lui greffer d’autres possibles, par métonymies ou métaphores. Alors, l’interprétation d’un standard ne se conçoit qu’en fonction d’un exercice toujours attendu, toujours périlleux, toujours jouissif, de déstandardisation, faisant juxtaposer la présence de l’original et son absence, son remplacement par autre chose. Et dans la jointure entre absence et présence, chaque fois s’inscrit dans l’appareil d’écoute une béance vers la forêt où toutes musiques formalisées se défont, reforment un plan matériel qui repense les musiques imaginaires. L’oxygène. Ce dont la sculpture installée au Palais de Tokyo propose une sismographie.

Le silence sied à cette œuvre qui évoque le tremblement de l’être envoûté par une musique spécifique. C’est le meilleur environnement pour l’entendre. L’état mutique crée une empathie immédiate avec ces organes musicaux rejetés sur le rivage, rappelant l’existence de grands fonds inexplorés où se jouent les musiques imaginaires. Mais s’il devait, à intervalle régulier, et dans une démarche de médiation culturelle, y donner à entendre une version de Round Midnight, il ne choisirait pas un enregistrement historique. Il renoncerait à l’idée chimérique de faire entendre l’original, la première fois. Mais plutôt une de ses multiples dé-standardisation, récentes, probablement celle d’Elliott Sharp, à la guitare acoustique. Déplacement d’instrument. Ce qui, souvent, donne l’impression, en fait, qu’il joue à l’intérieur du piano, avec les cordes, sur la corde, à la corde, sur la structure même du morceau, ces instances de transmission et de coagulation des idées musicales qui le composent, là où le sens se transmet de note en note, de son en son, de bruit à silence, de silence à bruit. Comme on fouille les viscères dans certaines pratiques de divination, pour faire parler les choses. Elliott Sharp a cette faculté, à partir d’un standard archi-connu, archi-saturé de « passages obligés » par tout jazzman qui se respecte et cherche le respect, de s’y perdre littéralement et, par là, de le restituer à l’inconnu. Sans revenir à une prétendue vérité première ou pureté initiale, mais au contraire (il lui semble) en jouant avec le paratexte de ce thème musical, paratexte qui croît au fil des interprétations, des générations d’interprètes, qui finit par doter cette musique d’une sorte d’appareil mental collectif. En incluant dans le corps fermé du thème écrit, tout ce qui lui donne sens, appartenant à d’autres mondes, d’autres registres du vivant, en le révélant comme pièce d’ouverture pour repenser un monde sans cloison. En replaçant l’idée de ce standard dans sa forêt. Et il chemine dans les strates de ce mental buissonnant, parcheminé. En commençant par une approche déstructurée, bancale, déséquilibrée, avant de retomber sur un bégaiement harmonieux du thème. Puis, en convoquant peu à peu tout ce que cette écriture musicale éveille en lui, en lien avec ce qu’elle a pu éveiller chez d’autres et qui lui en aurait transmis la substantifique moelle, mais surtout ce qu’elle suscite d’inédit en lui, de la nouvelle chair, de nouvelles connexions synaptiques. Au gré d’une longue improvisation tendue. Quelque chose qui n’a encore résonné nulle part ailleurs, qui relève de son histoire personnelle, de l’incommensurable, ce qui échappe à toute standardisation mais qu’il parvient à exprimer, en une forme unique, grâce à ce standard. Et nous, à l’écouter, là où l’on croyait avoir tout entendu à propos de ce thème devenu bateau, musique tuée par l’industrialisation de la copie, ou bien imaginant une bonne fois pour toute avoir entendu « la » version définitive, on perçoit que les cordes se dénouent, tout est à recommencer, enfin, l’aventure recommence, la feuille est vierge, on n’avait finalement encore rien entendu. Rien vu.

(Pierre Hemptinne)

Au-delà

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Fil narratif à partir de : William Faulkner, Les larrons, (Gallimard/Pléiade) – Galerie Art : Concept : Whitney Bedford – Palais de Tokyo, Sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce, Mélanie Lund – Galerie Ygrec  ENSAPC, Haunted by Algorithms… 

vase paysage

Il s’arrête devant le grand vase aux flancs paysages, souriant, tout un monde peint, lointain dans la porcelaine cuite, vernie et craquelée, charnelle, et si proche dans ce qu’il représente, le genre de paysage intérieure qu’il cultive et garde toujours sous la main. Une musique intime. Il est face à ce vase monde à la manière dont on aperçoit les détails d’une vallée lointaine, très en contre-bas, et qui pourtant peut être touchée de la main, l’observant avec des jumelles. Il rêvasse un peu, se dit que cela fait des années et des années qu’il aime rencontrer ces rivages bleus, qu’ils lui font du bien, et qu’il ne pourra jamais dire exactement pourquoi. Peut-être devra-t-il commencer par traverser le fleuve et y accoster. Il a un certain âge et ne sait si ses forces et le temps le lui permettront. Et puis il se pétrifie sous une douche de nostalgie. Est-ce cet aspect d’un monde clos sur lui-même, originel et intact, imputrescible sous sa patine, détaché de l’univers? Un désir démesuré, déraisonnable, de rentrer à la maison. Bien que cela ne veuille plus rien dire, la maison, celle où rentrer impérieusement pour échapper à tout, faire en sorte que rien n’ait existé, n’existe plus, la case zéro. Exactement, devant ce vase, écarquillant les yeux pour s’engloutir dans les motifs – regarder par les vitraux, être le pêcheur dans la barque, s’appuyer contre les troncs et s’ensorceler par les reflets du village à la surface de l’eau – sans vraiment y parvenir, restant là impuissant sur la berge, ravagé, il ressent la même chose que le gamin dans le roman de Faulkner, embarqué dans une fugue qui ne tourne pas exactement comme imaginé, forcément, qui vire à l’épreuve au-dessus de ses forces. “Et soudain je me suis senti angoissé par le mal du pays, déchiré, tordu, torturé: être à la maison, pas simplement revenir sur ses pas mais se rétracter, effacer; demander à Ned de reconduire le cheval peu importait où et à qui et comment il l’avait acquis et reprendre l’automobile de Grand-Père et la ramener à Jefferson, en marche arrière s’il le fallait, faire le trajet en sens inverse pour renvoyer, pour replonger dans le Non-être, le Jamais-être, toutes ces routes de campagne, ces fondrières, l’homme et ses mulets daltoniens, Miss Ballenbaugh et Alice et Ephum, et faire ainsi, pour moi du moins, que cela n’ait jamais existé; quand soudain, tranquillement, simplement, quelque chose en moi m’a dit Pourquoi ne le fais-tu pas ? » (Faulkner, p.939) Pourquoi ne le fait-il pas, en effet ? Et au fur et à mesure qu’il énonce ce que cela représenterait, il mesure à quel point le fil narratif qui le charrie est irrévocable, à sens unique. Il intériorise, somatise l’impossibilité d’inverser la narration. Alors, c’est un naufrage dont il voit chaque détail, chaque gerbe d’eau qui submerge le pont comme disséquée, chaque vague tournante accentuant le tourbillon qui aspire le bateau vers le fond. Les mâts nervurés dans le ciel tourmenté et confondu avec les flots, forêts de vergues et de filins, sublimement distincts, presque plus vrais que vrais, la plus petite composante visible à l’œil nu, comme en certains instants tragiques on voit avec netteté chaque instant de sa vie, y compris une foule d’événements secondaires que l’on croyait coulés par le fond, tous ces mats penchés saisis à l’instant même où ils volent en éclats, dernier instant où ils donnent l’illusion de tenir ensemble et pourtant en pleine dislocation. Seule l’embarcation de sauvetage, imperturbable, est inaccessible sur le pont. Il regarde terrifié et émerveillé par la beauté violente, sublime, surpris de s’en sentir une infime victime, le désirant même, amalgamé au vaisseau tourmenté, disloqué dans le déchaînement des éléments, en jouissant désespérément. Exactement comme lorsque l’annonce d’un décès d’un proche, que l’on savait inexorable tout en restant convaincu de son impossibilité –à quel point tout de même, l’être s’accroche aux croyances les plus folles ! – fait suffoquer. Le dernier aîné à pouvoir représenter une origine, dont la compagnie berçait à la manière des premiers paysages matriciels, avec qui rester à proximité de là d’où l’on vient, s’est éteint.

Et cette suffocation fermente, elle vient de loin, et il s’habitue à la voir s’installer dans le décor – que serait-ce sans cela, la mort du proche ! – depuis peut-être la première expérience d’heures vécues comme interminables, à l’école maternelle. L’archive de cette première épreuve temporelle est exhumée, voici, de manière inattendue dans un musée, ce sont ces grandes tentures marquées d’insolation, où se sont imprimées, en d’innombrables passages, les lumières saisonnières, les contrastes entre une météo d’averses sombres ou d’azur dégagé, l’alternance des jours et des nuits, d’encre ou lunaire, qui donnent un rythme singulier au travail du temps décolorant les étoffes. A l’école, donc, d’emblée, la découverte du temps qui ne passe pas, stagnant monochrome. Ces rideaux occultaient les grandes fenêtres durant les moments de repos, couché sur le banc en bois, la tête posée sur les bras pliés, ou bien pendant les bricolages hasardeux, quand il fallait protéger la classe de trop d’ardeur solaire. Une artiste a été les décrocher, ces ready made du temps, et les expose tendues sur des châssis où elles ressemblent à des peintures presque monochromes. Ces toiles sont devenues les photos du temps tel qu’il languit et tourne vinaigre dans les classes de maternel. Elles se ressemblent toutes et sont toutes différentes, elles scandent la même coulée temporelle. « Présentée en série, la quinzaine de tableaux en ligne établit un mouvement ; elle évoque une séquence cinématographique. » La dépigmentation réfléchit le vieillissement de nos propres tissus et, là où prédomine effacement et usure, finit par planer l’apparition d’autre chose, une trame.

Tout imprégné de la chambre mortuaire où, bien que tout soit fini, il ne parvient pas à se résoudre à dire adieu, tant que la dépouille reste là sagement, les heures figées en cet étrange tête à tête avec le mort, il passe dans une galerie d’art, presque par inadvertance, par résignation, parce qu’il ne faut pas s’arrêter de faire ce qu’on a toujours fait, continuer à voir de nouvelles choses, s’intéresser à ce que les humains inventent, faire travailler ses méninges. Et puis, curieusement, quelque chose de la chambre mortuaire semble se prolonger ici. Il a envie de s’incruster, s’éterniser. L’espace était plutôt réduit, évoquant d’anciennes salles de classe transformées en atelier. Ce qui était exposé relevait plus de dispositifs d’expériences pour entrer en contact avec des existences cachées, ou pour démasquer des entités cherchant à nous intercepter l’esprit, sournoisement.

Feuillet du visiteur en main, lisant et relisant plusieurs fois, comme émerveillé par un comte qu’il entendrait la première fois, à propos de choses vieilles comme le monde, il examine et se recueille indéfiniment devant Worms.txt. Dont l’inventeur travaille avec un matériau vivant, des lombrics. Il les implique réellement, il ne les traite pas simplement comme occurrence impersonnelle. Ils sont enfermés et nourris dans une urne remplie de compost. Leurs tortillements naturels « produisent des vibrations électriques qui sont traduites en écriture poétique. » En un an, cela donne plus de 9000 pages. Le circuit est là, sous ses yeux, dans la pénombre, l’urne pleine de vie connectée à la machine complexe, les capteurs et les traducteurs. Sur le mur, des pages et des pages couvertes d’écritures. Ça pourrait n’être que gadgets mais comme n’importe quelle œuvre, celle-ci s’interprète et, du coup, transforme celui qui la sonde, en devient un des lombrics cachés. L’urne, symbole de la mort, contient le vivant au-delà du visible, le vif occulte. Et, quiconque cultive l’habitude d’écrire a déjà été confronté à cette sensation que cette pratique scripturale, obsessionnelle – on est alors toujours un obscur graphomane couvrant les parois d’une caverne enfouie –  fait surgir, de la plume ou du clavier, des mots, des images, des phrases et des musiques, non envisagés, qui surprennent la personne même qui en est le site de résurgence, relevant aussi de la rémanence. Nos vers internes – ce qui nous ronge et fouille cherchant à rassembler des bribes d’autofictions – et leurs secousses électriques produisent en continu du sous-texte qui, à un moment ou l’autre, vient donner corps aux mots conscients qui, alors, émergent en texte approximatif, mal dégrossis, affûtés pour attirer quelques idées fugitives. Et, se met-il à penser, si les vers étaient placés dans un cercueil refermé sur un proche, de la même chair que lui, de celle lui ayant donné vie, se démenant et mangeant ce vif retournant à la terre, leurs circonvolutions électrifiées traduiraient-elles en écriture cabalistique les manières dont le proche expérimente la mort, se dissémine à nouveau, anonyme dans le vivant ? Serait-ce son discours d’outre-tombe ? Ainsi, l’esprit endolori et paniqué, à la manière dont on court en tous sens pour actionner le déclic caché d’un passage secret, inventorie les manières de garder le contact avec le mort, de poursuivre la filiation, ou mieux, élabore d’absurdes stratagèmes pour l’accompagner de l’autre côté, convoquant sans vergogne des schémas surannés de magie. S’attachant à toute promesse de rituel. Il se sent bien dans le cabinet exploratoire où le hasard l’a conduit. La confusion affective dans laquelle il se trouve fait qu’il pourrait se croire dans la cabane d’un fossoyeur, reléguée dans un coin du cimetière, où il collectionnerait des appareils poétiques dédiés à la communication entre espèces, entre choses, une sorte de chapelle de la consolation surmontée d’une discrète enseigne lumineuse Haunted by Algorithms. Ceux et celles qui doivent la voir ne la loupent pas. Les autres ne l’apercevront jamais. La technologie de recommandation numérique comme méthode d’apaisement du deuil ? Le big data comme promesse d’éternité ? En fait, l’immersion dans la plasticité du flux algorithmique et de son influence sur le design de toutes choses, matérielles ou immatérielles, organiques ou inorganiques, est traitée selon diverses configurations hybrides, techniques et poétiques pour échapper à l’enfermement mathématique du conseil, de l’appariement entre choses censées s’aimanter naturellement, selon plus exactement la nature du marketing. L’algorithme et le numérique ne sont pas abordés en entités distinctes, actuelles, mais connectées à des équivalences qui traversent les siècles, replacés dans des narrations plus longues et chaotiques, notamment les échanges avec les mondes parallèles, le dialogue avec les morts et les esprits, la circulation de langues inconnues traversant et perturbant les nôtres. En lieu et place d’un monde que les algorithmes sont censés rendre archi-mesurable et rigoureusement computationnel, quasi fini, le cabinet Haunted by Algorithms met en scène divers processus où, si la machine tourne rond, c’est surtout pour mieux dérailler, s’affoler, restituer de l’imprévu, l’effrayant comme le réjouissant, renouer avec l’indéchiffrable.

Si la manière de se connecter à l’imaginaire est typiquement technophile, comme ces écouteurs reliés à un capteur enfoncé dans le mur, l’histoire que l’on y entend relève d’un genre classique et est représentative en grande partie de l’imaginaire qui baigne l’exposition collective : récit d’un voyage où des explorateurs découvrent une nouvelle espèce et expérimentent la communication inter-espèce. Ce fantasme de la communication inter-espèces est traité par plusieurs des artistes présents dans ce laboratoire. Par exemple, la collection de disques de Gauthier Tassart, regroupant des enregistrements de chants d’oiseaux, des méthodes pour faire parler son perroquet ou comprendre et se faire comprendre par son chien, se construit comme cet étonnant transfert d’une transcription de chants de rossignols édités en 1810 par J.M. Benchstein et qui aurait inspiré Kurt Schwitters dans ses collages et poésies bruitistes. Tout un cheminement qui trace des correspondances entre êtres sensibles de natures différentes. Dans la même lignée, Astrid de la Chapelle établit des tableaux presque cubistes dont les lignes et brisures, les harmonies entre formes éclairent l’action diplomatique des mondes ornithologiques. C’est une transposition graphique d’échanges entre deux oiseaux chanteurs, une fauvette et une rousserolle, dont les propos concernent l’obligation de s’adapter aux dégradations environnementales générées par l’homme. Ce qui nous renvoie à l’obligation de se concerter entre toutes les espèces, et pas seulement entre humains, pour dégager un mode d’être écosystémique capable d’enrayer la catastrophe climatique. La solution ne se trouvera qu’en intégrant les autres espèces au fonctionnement démocratique, grâce à un « algorithme permettant de faire converger captation et transcription spatiale, analyse des expériences subjectives et traduction anti-spéciocentriste ». La technologie n’est plus envisagée pour soumettre la nature mais comme prothèse pour que l’homme puisse échanger et réellement prendre en compte les savoirs et les souhaits des espèces qui l’environnent. Des avancées concrètes en ce sens sont présentées grâce à l’application de Jean-Louis Boissier, #Ubiquité. Celle-ci permet de détecter ce qui nous échappe à l’œil nu, le langage géométrique des plantes. Par exemple, les papyrus émettent des signes « qui renvoient plus fondamentalement à leurs comportements, à leurs échanges, à leurs architectures ». Ces signes seraient perçus directement par le cerveau, alimentent des « systèmes d’intellection distincts des langues » qui échappent aux radars de la conscience tout en participant aux facultés d’écriture. L’artiste s’applique à concevoir des interfaces technologiques pour rendre perceptibles ces systèmes, en isoler les structures rudimentaires, et ainsi élargir l’horizon sensible, augmenter l’empathie avec les plantes qui nous parlent. Souvent, des processus initiés par l’artiste qui signe l’œuvre, semblent vivre de leur propre vie, œuvres connectées. Ainsi cette installation qui retraite en permanence les « titres d’articles » puisés dans la presse spécialisée sur l’art, le numérique et l’activisme et, brassant et mélangeant tous ces énoncés, formule des concepts de création, de manière aléatoire. Les intitulés lumineux, plastiques, tournent, ventilent, crée l’illusion de « pouvoir augmenter les capacités imaginaires » et « d’accélérer les avant-gardes artistiques ». Certains dispositifs offrent de tester concrètement la plasticité de nos récepteurs neuronaux, d’entendre littéralement comment les neurones réagissent, réceptionnent un son, une vocalise, entendre comment ce que l’on écoute, langage ou musique, fait crépiter notre appareil mental. Cela, pas loin d’une mise en abîme sidérante, où des robots filment des animaux qui eux-mêmes, équipés de caméras, filment les robots les filmant. Animaux domestiques et créatures artificielles créées par l’homme. Ce qui engendre une sorte d’effroi entre hilarité et impossibilité de déterminer finalement qui regarde qui et pourquoi, cela renvoyant vers une sorte de métaphore de notre quotidien où des millions d’humains, nantis de caméras et d’objets connectés, filment, échangent, reçoivent et envoient des signaux, machinalement, par automatisme, robotisés. Comment les ordinateurs nous ressemblent de plus en plus, ayant intégré schémas et structures mentales de l’humain, c’est ce que nous montre Dataghost 2, image d’une machine qui, en recherche de conscience, se met à pratiquer l’introspection, cultive frénétiquement la réflexivité sur ses propres activités internes. Elle produit peu à peu une exégèse délirante et infinie des textes codés qu’elle génère, en appliquant au langage informatique des transpositions inspirées de « l’herméneutique de la Kabbale, et plus particulièrement des techniques de la Gematria » (système d’interprétation qui additionne les valeurs numériques attribuées aux lettres et aux phrases, ce qui est une autre sorte d’obsession computationnelle). Les instruments de la rationalité cognitive, les ordinateurs, sont happés par les mystères des premiers textes et l’ensemble se regarde, plastiquement, comme le tableau des circuits jamais au repos de l’insomniaque soumis aux angoisses métaphysiques. Et comment les ordinateurs se livrent finalement aux mêmes rêveries que les nôtres, ou viennent les relancer, leur donner un sens nouveau, c’est ce que laisse entrevoir Faces in the Mist. On a tous rêvassé, allongé au sol, en regardant passer les nuages, essayant d’y deviner des formes, d’y reconnaître des visages. C’est exactement cette activité immémoriale, probablement aux fondements de bien des créations imaginaires de l’homme, que formalise cette application : utiliser un « programme de reconnaissance faciale pour détecter des formes signifiantes dans un flux nuageux informes. » L’outil, très sophistiqué, s’apparente aussi aux bricolages spirites, en vogue dans certains salons du XIXe siècle, pour convoquer les esprits. La machine a intégré une grande quantité d’informations physionomiques issues d’une base de données de « personnages historiques impliqués de près ou de loin dans la manipulation du climat ». Cette interface machinique et poétique va effectivement détecter ces physionomies dans le chaos nuageux. C’est la représentation de son aspiration principale, arriver dans un coin de verdure isolé, où personne ne peut le rejoindre, quelque part en haut d’un col peu fréquenté, éprouvé par l’ascension, laisser le vélo et à l’écart de la route, se coucher dans l’herbe et la mousse, boire l’eau fruitée à la gourde et regarder le ciel, guetter les nuages blancs, attendre que s’y manifeste un visage, une silhouette bienveillante, l’illusion que le disparu s’est transformé en sorte d’ange gardien qui lui adresse, de temps à autre, un signe de connivence.

Exactement comme il regarde le vase paysage, courbe, clos sur lui-même, enserrant le vide. L’embarcation et sa voile gonflée et figée. Un moulin et un beffroi au loin. Le ponton de bois humide, un peu pourri. La promenade sur la berge herbeuse. Les arbres prolifiques, aux racines épanouies dans le fleuve, végétation autant terrestre qu’aquatique. Un village tapis, abandonné dans un coude fluvial, avec ses bâtiments nobles et religieux, sa fabrique de farine, la pêche d’eau douce, un rêve d’autarcie douce. Pas n’importe où, mais au centre oublié du monde. Le soleil joue sur la faïence ronde. Soudain, un éclat dans le coin d’un vitrail se disperse et, à l’avant, dressée verticale sur l’eau, brûlant la berge et éblouissant la barrière et la pierre de la chapelle, une silhouette carrée de feu, une porte de lumière, pour aller de l’autre côté. Combien de fois n’a-t-il pas rêvé courir sur ces berges et dans le dédale de pièces de ces habitations, lacis de galeries et souterrains reliant berges et chambres, passant sous le fleuve et traversant les caves, débouchant sur une place, le chœur d’une église, la salle de banquet d’un château. Des courses pleines de surprises où il tombe dans les bras d’anciennes connaissances, ne les reconnaissant pas de suite, étreignant à nouveau des amies perdues, embrassant ses proches disparus et morts anciens, reprenant d’anciennes conversations interrompues et les reliant à des actualités récentes, avant que tout disparaisse à nouveau, au réveil. Ce sont les mêmes chimères qui l’habitent, au départ d’un rivage capturé et protégé dans la faïence vernie, abstraites, quand il s’abîme dans la contemplation d’une tasse blanche et ses tatouages bleus, de la même marque que le vase, (Boch), où fume le café noir, quelques points constellés, des lignes sinueuses et dérivant dans le vide, des esquisses de corolles, arabesques minimales, frise florale suggestive qui se déroule sans fin en lui depuis la première fois qu’il l’a vue, enfant chez ses grands-parents. Les dessins épurés de la tasse doucement cannelée évoquent en une sorte d’écriture morse la plénitude du paysage sur le vase opulent et tellement grand qu’il pourrait se couler dedans. Tasse ou vase, touchés ou simplement effleurés du regard déclenchent toujours en lui une musique précise, celle des vers baudelairiens de L’invitation au voyage, qu’il récite en vain, jouissifs précisément à cause de cette gratuité, sans lendemain, sonnant dans le vide, sans plus rien attendre, juste flotter sans plus savoir où aller. (Pierre Hemptinne)

vase paysage Naufrage/Withney Bedford Sous le regard de machines pleines d'amour/Marie Lund Marie Lund Haunted by Algorithms Haunted... Diplomatie des oiseaux Haunted... diplomatie des oiseaux Haunted... haunted haunted... haunted... deuil

La fin du jour et ses cristallisations

rideau d'arbres

Librement entretissé à partir de : paysages et brumes, William Faulkner, La ville, Gallimard/La Pléiade, Œuvres de Pascal Convert, Catherine Larrère, Les inégalités environnementales, La vie des idées 2017, Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme postindustriel, Les liens qui libèrent, 2016 – Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil 2017 – Nadine Hilbert, Gast Bouchet, Stephen O’Malley, Metamorphic Earth, BPS22 …
Convert

Dehors les brumes hivernales amalgament ciel et terre, en une seule ouate marécageuse, avec de rares déchirures dues à des coups de vent venus de nulle part et qui surprennent la lune pleine et brillante dans un bout de ciel nu. Malgré les paupières pesantes que le cerveau abruti par les bêtises d’une journée de travail va bientôt clore, il s’enfonce dans le fauteuil usé qui n’est plus que l’empreinte du corps lecteur s’y consumant ou s’y transcendant jour après jour, les sens en vigie rivés sur le défilé textuel, sans fin. Il n’y a nulle part où aller. La maison est assiégée de rideaux d’arbres givrés, tapisseries de grisailles sans début ni fin. Alignement de troncs nus, certains engoncés dans des cascades de lierre couleur cendre, en étain. Le grillage de la lisière, les interstices de la trame laissent surprendre le déplacement furtif du gibier, chevreuils, faisans, sangliers, renards, lièvres, taches rousses, fauves, grises. Quand il y projette le faisceau lumineux d’une torche électrique, il fait apparaître la circulation erratique, prédatrice, d’étranges billes de verre, jaune, rouges. Des yeux sans corps. Va et vient entre le fauteuil et la tenture de velours qu’il soulève pour scruter, si proche si lointain, le sous-bois giboyeux à la Uccello à peine discernable dans le brouillard. Sans cesser d’errer dans le cheminement total et polyphonique du récit faulknérien. Volupté de s’entraver, s’enliser dans l’une ou l’autre description, captif soudain d’un paysage phrasé qui lui semble venir de lui, quand les mots restituent si bien, dans leur manque natif, mieux qu’il ne pourrait jamais le faire, les dernières lueurs du jour et l’installation progressive de la nuit. Si bien que, ne ressentant plus de distance entre le livre ouvert, ses caractères imprimés et des souvenirs enfouis en lui, le texte et la chair, il revit ou devient ces crépuscules particuliers, enchanteurs, devant lesquels ses regards ont langui tant de fois. Il les a épousés de tous ses pores, désirant s’y pétrifier, s’y cristalliser pour ne plus en sortir, ne plus avoir à penser le reste. Rester là pour être redécouvert bien plus tard sous forme de statue ayant presque l’air vivant, prête à s’animer. Dans ces instants magiques du basculement des astres, où durant un instant désagrégé, ils semblent échanger leurs rôles, leurs matières. Ces instants où il ne cesse de croire que tout reste possible, la célébration de l’extinction fondue dans les préludes exultants du renouveau. « La fin du jour n’est plus qu’une immensité glauque, un vaste et silencieux murmure là-bas au nord-ouest jusqu’au zénith. Pourtant on dirait que la lumière n’est pas retirée à la terre, aspirée vers le ciel pour se perdre dans la fraîcheur de cette verte étendue, mais plutôt qu’elle s’est rassemblée, amassée un instant sans se déplacer encore dans les parties basses du sol, si bien que le sol, la terre même est une nappe lumineuse d’où seule émerge, sombre et immobile, la masse noire des épais bosquets. » Oui, de tels décors libèrent les espoirs irrationnels, il se rend compte à quel point, sans même oser se l’avouer, il s’attend sans cesse à ce qu’elle resurgisse. « Alors, comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. » Bouche bée devant l’essaim de bestioles, particules d’or cherchant des sites de réincarnation, comme le lancer de nouveaux cycles de vies, éphémères. « Quoique l’extrême bord du couchant ne soit plus vert et que tout le firmament ne soit plus à présent qu’un arc constellé et sans voiles qui tourne lentement, les dernières lueurs du jour réfugiées au creux de la plaine s’étant évanouies, demeure encore une faible lumière diffuse et partout où vous portez vos regards sur ce noir panorama vous distinguez encore, aussi faible qu’un murmure, le pâle éclat aux contours imprécis du cornouiller rendant à la lumière la lumière qu’il a empruntée comme le feraient des fantômes de bougies. » (Faulkner, p.298, 299, 300) Ah ! mon dieu, oui, ce cornouiller luminaire combien de fois ne l’a-t-il pas contemplé et cherché à le décrire, mais où, quand encore, précisément ? En tout cas, avec une telle insistance répétée, à la manière d’un rêve identique qui revient au long d’une vie d’un individu, qu’il se trouve imprimé vif à l’intérieur de ses paupières, silhouette végétale en néon clignotant.

Les mains déposent le livre, frottent les yeux durant un long bâillement, et s’emparent machinalement du Smartphone. En quelques manipulations automatiques, elles font venir sur l’écran une série de photos reçues récemment, autoportraits d’une jeune fille qui fixe le vide, l’avenir devant elle, ou un passé enseveli dans le futur, enfin, ce qui vient mêlé à ce qui aurait pu être. Elle, se voulant déterminée autant que désemparée, blessée et sauvage. Du genre, « ok, tu vois, j’y vais, je me suis habituée à y aller seule ». Les yeux embrassant le vague le regarde aussi, lui éparpillé, dans cet indéfini. Elle fixe ce qu’elle souhaite être un devenir vierge et s’y présente comme une Vénus naissante, nue. Enfin, autant que peut le laisser deviner la photo. Du côté où le bras, probablement, tient l’I-phone en l’air, la rondeur du sein remonte, l’écume d’une vague qui roule et lève, mue par une force lunaire, à moins que ce ne soit le flanc sphérique d’une montgolfière, palpitant d’air chaud et préparant l’envol. Tandis que de l’autre côté, le ballon revenu du ciel et gorgé de mythes célestes, s’épanche mollement dans l’herbe haute d’une prairie perdue, quasiment hors champs. Le sillon entre les seins est évasif, une trace pâle. Enfin, il y a une ligne suggestive, mais il ne fait qu’imaginer les mouvements dissymétriques probables de la poitrine. C’est de la fiction. Et, face à ce dispositif qui montre beaucoup sans rien dévoiler, les doigts s’empressent de tripoter l’écran tactile, caresser par substitution l’interface qui permettrait de pénétrer la photo, de rejoindre la vraie peau à travers son avatar numérique. Ils zooment jusqu’à ce que l’image semble déborder, s’échapper, et que sur l’écran ne subsistent que des taches de pixels flous, surface d’une planète couverte de cratères vides ou morceaux de pelages sauvages entraperçus entre les troncs du sous-bois givré, aux contours de carte géographiques, pays et régions indéfinissables, inaccessibles. En faisant glisser ainsi l’abstraction du visage et de ses articulations au reste du corps, cou, épaules, haut de la poitrine, les rêveries entièrement emportées par ce fragment charnel de tapis volant dérivent dans un épiderme infini et intimement rapproché, survolent le lac des yeux noirs et y découvrent des paillettes mordorées, des plaquettes d’émaux bleu nuit et indigo. Il se souvient de l’exaltation à décrire ce qu’il voyait dans ses yeux à elle, par nature le genre d’objet toujours changeant dans la fixité biologique et fonctionnelle, où affleurent les milles nuances de la subjectivité que teintent les reflets du milieu, défi pour l’exercice du langage et de l’écriture qui s’y confronte à l’inextricable cœur du désir, bégaiement, impossibilité de saisir avec des mots justes, impuissance à se convaincre de la réalité de ce qu’il voyait. Fouillant métaphoriquement le cristal liquide de ces regards à la manière d’un chercheur d’or dans sa rivière. « Son visage était tourné vers moi pour m’observer en-dehors de la pénombre au-dessus du cercle de lumière du haut de l’abat-jour, avec sa belle bouche fendue, aux lèvres pleines qu’elle n’avait jamais peintes, et ses yeux, non pas de ce bleu cru et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanules et autres. » (Faulkner, La Ville)

Calfeutré dans son cabinet de lecture et écriture, du fauteuil à la fenêtre où il guette les animaux fantastiques du sous-bois giboyeux, il cherche à épuiser, comme un animal en cage, toutes les tensions de l’enfermement. Avant tout, celles du marché du travail. Sans que ça vise précisément les tâches professionnelles réalisées au jour le jour, en conformité avec un contrat signé il y a quelques décennies avec un employeur, de plus en plus abstrait, l’abstraction étant proportionnelle au caractère culturel du métier. Non, pas tellement ça, malgré leur inanité progressive, leur vacuité exponentielle. Plutôt le bombardement incessant de discours moralisateurs et politiques sur le travail, le travailleur, les chômeurs, les profiteurs, les fainéants. Comment ne pas être atteint dans ce qu’il a de plus intime par ces exhortations de gauche comme de droite à travailler plus, toujours plus âgé ? Comment ne pas se sentir attaqué personnellement, dans ses chairs, dans ses neurones, par ce candidat présidentiel français convaincu que le travail c’est la vie, la seule manière de sentir reconnu et valorisé, digne !? N’avait-il pas délégué aux politiques le devoir de faire avancer la société vers plus de bonheur et de libertés, vers plus de légèreté et moins de soumission, vers moins de travail et plus de temps libre ? N’était-il pas convenu que le temps libre individuel et collectif devienne la réelle richesse d’une société moderne, juste, équitable, prospère ? Pourquoi dès lors ne font-ils pas leur job, eux, pour atteindre ce mieux vivre ? Comment ne voient-ils pas que la production de richesses peut prendre mille et une autres voies qui rendent caduque la fiction du salariat ? Ne s’informent-ils pas ? N’étudient-ils pas ces questions ? Leur cerveau est-il captif, capturé par des puissances qu’ils ne maîtrisent pas ? Ne voient-ils pas que leurs discours sur la croissance et l’emploi génèrent une immense démotivation pathologique ? « C’est la conservation artificielle du travail obligatoire qui pousse la société vers cet état dépressif que nous connaissons aujourd’hui. » (Raphaël Liogier, p.114) Ce chœur tant politique que médiatique qui radote continuellement les chiffres du chômage, la création en trompe l’œil d’emplois anémiques, les indicateurs rachitiques de la croissance, implorant sans cesse des signes positifs du ciel, du futur, installe une chape de plomb, un climat de cynisme qui encourage toutes les formes d’incivisme. Comment peut-on encore tout miser sur la croissance ? Que ce soit de la part d’un responsable politique ou des médias qui s’obstinent à évaluer les projets politiques selon leur impact réel ou imaginaire sur cet indicateur, même pas périmé, mais nocif. Comment oser entretenir cette duperie, ce fétiche ? Comment ne pas se rendre compte que cela sape le moral général parce que tout le monde, même les climato-sceptiques, tout le monde sait que l’on va droit dans le mur avec ce scénario. Et qu’il coupe les ailes à toute faculté à imaginer autre chose. « L’augmentation du PIB repose nécessairement sur une consommation accrue de matières et d’énergie, ce qui entraîne une dégradation environnementale dont les effets ne sont ni complètement connaissables, ni intégralement traduisibles en termes monétaires. Perpétuer ce modèle économique fondé sur la croissance n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Cela conduit surtout à aggraver les inégalités environnementales et à perpétuer une forme d’oppression, qui passe par le fait d’imposer le langage de valuation de l’économie pour traduire ce qui fait la valeur de l’environnement. Cette imposition est « une forme d’exercice du pouvoir » qui empêche d’autres langages de valuation de s’exprimer. » (p.66) C’est bien ce qu’il disait, une chape de plomb. Et toute la journée, non seulement à travailler, mais aussi, de manière inconsciente et pleine de salissures invisibles, à défendre son travail, et forcément le défendre contre d’autres, se réjouir d’en avoir par rapport à d’autres qui rament et en sont dépourvus, se réjouir finalement du malheur des autres, de façon détournée, dissimulée, bien évidemment, mais tout ça blesse, abîme, rend complice d’une grande saloperie, d’un grand complot qui nie l’humain et encourage les violences, le chacun pour soi (qui est bien le credo de l’ultra libéralisme, chanté en chœur par toutes les familles politiques mais dont ils n’assument pas les retombées destructrices). Car il y a une sorte d’injonction à jouir de la souffrance de tous ceux et celles qui ne sont pas capables de se trouver un emploi rémunérateur et glissent dans la précarité, l’exclusion. Il y a une injonction permanente à être au diapason de la société dominante qui est une société punitive et non solidaire. Chaque journée est une traversée de cet espace public bombardé, mitraillé, snipé, miné par les tenants délirants du « plein emploi » et de la « croissance », embusqués partout, dont les déclarations péremptoires répercutées par le mille-feuille des médias traversent les corps, transpercent les esprits, trouent les rêves, pourrissent les humeurs. Et cela, par le truchement d’éminents acteurs se parant des vertus du rédempteur courageux, fiers de leur pouvoir déliquescent, courtisant les quelques % les plus riches de la planète. Ayant infesté le mental de toute la société, ils poursuivent chaque laborieux ou désoeuvré des sempiternelles inepties du genre « il faut bien payer les pensions, et pour cela, réformer ». « Le travail est passé frauduleusement pour une richesse à laquelle on devrait avoir droit. Les syndicats se sont appropriés cette inversion caractéristique du monde industriel consistant à faire passer une torture, un mal nécessaire, pour un bien désirable, qu’il faut chérir et défendre précieusement. » (p.103) Au vu des malheurs innombrables, des pathologies lourdes et épidémiques et des suicides que cette idéologie du travail engendre, les responsables politiques ne relèvent-ils pas d’un tribunal des crimes contre l’humanité ? Pouvaient-ils ignorer les répercussions de leurs mots d’ordre aliénants et de la dimension mortelle de cette aliénation ? Non, impossible, trop de recherches, trop de publications sont là pour les éclairer. Ils ne pouvaient pas plus escamoter les navettes éreintantes, le transport des citoyens dans des wagons à bestiaux, assumée par des services publics condamnés aux défaillances, déversant chaque jour des centaines de milliers d’anonymes dans des espaces urbains où ils ne peuvent que croiser des militaires armés, des patrouilles de flics en tous genres, des sirènes de polices continuelles, une sorte d’état de siège permanent qui dit haut et fort le modèle de société clivant, excluant qui s’implante. Employé propre sur lui et à la peau blanche, il n’a pas grand-chose à craindre. Il est du bon côté. C’est précisément le but du dispositif mis en place : faire sentir à qui que soit, de quel côté il se trouve, et qu’il y reste. Mais toute cette façade de surveillance et de contrôle ne lui fait pas oublier ce qu’il devine se passer dans l’ombre, alors même que, passant devant les commandos désoeuvrés, il partage le silence complaisant de la foule, l’assentiment silencieux de tous ceux et celles qui ne font pas partie des plus vulnérables de la population. Le rôle de sécurisation militaire, spectaculaire, justifie en sous-mains une gamme très large d’interventions musclées et banalisées. Car, la fonction punitive de la police, au quotidien « se traduit par le harcèlement, les provocations, les menaces, les humiliations, les insultes racistes, les contrôles indus, les fouilles injustifiées, les contraventions abusives, les menottages douloureux, les interpellations sans objet, les gardes à vue arbitraires, les coups qui ne laissent pas de traces, parfois même l’usage de la torture, toutes ces pratiques documentées étant concentrées sur les segments les plus vulnérables de la population. La banalisation et la normalisation de pratiques punitives extra-judiciaires par les forces de l’ordre sont un fait majeur encore largement méconnu des sociétés contemporaines. » (Fassin, p.54)

Forcément, chaque soir, de retour dans sa niche, il trépigne, épuisé, pas seulement des actes et de la concentration qu’exige le travail accompli jour après jour, mais de cette gangrène du corps social qui asphyxie les ressources intelligentes. Secousses nerveuses. Il s’effondre après quelques verres de vin dans une mauvaise somnolence et émerge plus tard, en plein brouillard, secoue sa carcasse, se débat du livre à la fenêtre, du texte imprimé au sous-bois animalier, du livre au smartphone où caresser les images fuyantes d’une amie lointaine au bord de la nudité. Il recherche les anfractuosités. Par exemple, il se souvient d’une troublante parenthèse, après une errance dans une ville ravagée par la pauvreté, où les militaires n’ont même plus rien à protéger, au creux d’un musée. Le coût nécessaire à réaliser l’installation artistique où il s’abrita contrastait violemment avec la dégradation extrême de l’environnement urbain, saleté, laideur des vitrines, magasins de pénurie et d’ersatz, bistrots glauques, sex-shops incongrus. Enfin, bon… C’est une chambre noire. On y entre, caverne parcourue de filaments anarchiques, vif-argent. Au sol, des taches mobiles, fluides. On pense aux lumières d’un jour d’été vu à travers une canopée. Ou les reflets du soleil parcourant l’eau d’une rivière. Plutôt ça, d’ailleurs, des enfants en visite, traverse cette zone en faisant des mouvements de brasse. Ils y sont immergés. Avant de voir distinctement, on entend, on ressent. C’est une musique de drone, musique d’entrailles, une enveloppe de vibrations rauques qui effritent calmement la tranquillité du corps, la rend grouillante d’idées informulées. Six grands écrans projettent des images en noir et blanc. Six écrans capturent des modalités d’écriture du vivant et du mortel. Ce qui prédomine sont les bourrasques de grêles, de gouttes, de flocons, les rafales de pluies ou d’étincelles, les tornades de poussières, de cendres ou d’escarbilles, en pagaille. Aux approches d’un volcan, d’une forge. Mais dans ces myriades de particules se dessinent des formes, des intentions, des structures cachées. Quelque chose se construit. Ou des ruissellements sur des roches, des filets sombres, le sang de la terre. Des masses gazeuses, des sommets montagneux, se dispersent. Des astres symboliques aveuglent la nuit. Des filaments, des vies sommaires des profondeurs, s’agitent, répètent le même geste, à l’infini. Des tressaillements qui agitent des tissus inertes et inertes, humains ou industriels. Le cheminement des flux à travers la matière noire. À quoi répond le cheminement anonyme d’une foule dans une grande ville brouillée. À l’impression de sentir son regard aspiré par le centre de la terre répond les allées et venues d’un ascenseur extérieur qui surplombe la cité avant de plonger. Aux structures humorales de la roche ou des boues utérines s’oppose le survol de quadrillages de structures métalliques, voire un panorama de circuits numériques. Le regard cherche un point de fuite, une perspective, mais n’en trouve point, impossible de déterminer si ce sont des matières à l’agonie ou en train de palpiter de nouvelles vies qui s’inventent à tâtons. Est-ce la terre en train d’agonir, dévisagée, ou se recomposant ? Il faut rester longtemps, il y a des coussins. C’est en boucle, sans fin, le même, mais jamais pareil. Labyrinthique. Il n’y a plus ni dedans ni dehors. À force de regarder ces membranes lumineuses, de les sentir le traverser, l’effet immersif joue à plein, il est difficile de ne pas avoir l’impression qu’elles se fondent avec notre peau. Ce que l’on voit ainsi germer, fermenter, n’est-ce pas ce le vivant qui traverse nos organes ? L’expérience esthétique, diverse, multiple, que procure cette installation fait éprouver l’absence de séparation entre soi (représentant de l’espèce humaine visitant un musée) et toutes les autres manifestations du vivant. Il n’y a plus de séparation. Tout communique. Dans cette caverne, il n’y a pas de centre à chercher, plus d’anthropocentrisme, emporté par les ruissellements, l’homme doit trouver autre chose. Il sort de là, flageolant, content d’avoir été au plus près de ce qu’il convient de voir avant tout, en filigranes de toute actualité, un ruissellement d’écritures informelles, hésitant entre apparition et disparition.

Rentrer dans sa cellule, se blottir près de la bibliothèque ne suffit plus à le réconforter de manière assurée. D’ailleurs, il lui semble, certains soirs, que la falaise de livres n’irradie plus comme avant. Qu’il n’en jaillit plus, dès que son esprit se connecte à ce qui fourmille en ces milliers de pages, l’envol de lucioles stimulant en pagaille les idées, les désirs. Comme sur un signal, les lucioles –les « mouches de feu », comme disent les enfants du Mississippi – en myriades effrénées, en tous sens, frénétiques, clignotantes ; sans but précis, sans dessein, mais en chœur telles de minuscules et incessantes voix, plaintes ou paroles qui ne seraient jamais apaisées. Quelques fois, même, il n’en émane plus que silence voire désolation gênée, copie de celle qui s’étend partout. L’atmosphère entretenue par la bêtise coupable et lâche des décideurs planétaires a des effets d’autodafé permanent. Des autodafés sophistiqués, transhumanistes, qui n’ont plus besoin d’empiler physiquement les bouquins pour leur bouter le feu. Les livres, le travail de l’esprit imprimé, sont stérilisés dans l’œuf, à distance. Si possible, même, au niveau des traces qu’ils inscrivent dans le cerveau des lecteurs. C’est pourquoi ce qu’il a lu, toujours en instance d’être relu, revivifié, sans cesse ressassé de manière précise ou simplement intégré au métabolisme global de son existence, n’offre plus que peu de recours, ne permet d’amorcer aucun contre-feux ou contre-pouvoir. Ce sont des ressources atrophiées, ce que laissent les livres lus dépérit, se transforme en fragments calcinés. À l’instar des vestiges de bibliothèques de Pascal Convert qui alignent ce qui subsiste, non pas tellement des ouvrages dans le tas de cendres refroidies des bûchers, mais des cerveaux humains qui s’en sont nourris et qui, une fois les textes consumés, s’atrophient, crament à petit feu, pour ressembler à leur agonie. Chaque texte détruit, ce qu’il en reste, est coulé sous vide dans un volume translucide, réplique fantomatique du livre qui en était le support, feuilles de papier, carton, colle, reliure, cuir, encre. Ce qui a été livré à la crémation semble avant tout, ainsi, tout l’esprit et toute la chair qui vivaient dans ce texte, ce que l’auteur y avait introduit, de lui-même, de ses cellules, mais forcément puisant aussi dans de l’esprit et de la chair déjà disponibles et aussi se sédimentant a chair et l’esprit de chaque lecteur et lectrice, les réunissant. C’est pourquoi les résidus des livres fantômes ressemblent à des pétrifications d’organes partagés, feuilletés, composites et pas du tout à des organes individuels. Leur aspect ne témoigne pas d’une fin paisible. Ce sont des agrégats de neurones nécrosés par asphyxie due à un stress trop important, trop constant, arbitraire, irrationnel. (L’organisation mondiale de la santé considère qu’en 2030 le stress sera la cause principale de maladies et de mortalité. Le stress est généré par l’organisation des modes de vie définis par les décideurs économiques et politiques.) Il s’assoupit, il médite, légèrement heureux d’avoir entraperçu le carnaval animalier parcourant le sous-bois. La sauvagerie est restée proche, finalement, il pourra toujours la rejoindre, prendre le maquis, passer de l’autre côté. Rejoindre ces lisières, revêtir une peau de bête. Ses rêveries s’engagent dans le sauvetage de formes intérieures, des formes qui vivent en lui et le rattachent à d’autres vies, d’autres corps. Il plonge et extrait de la vase intérieure les statuettes qu’il aime caresser, explorer tactilement et virtuellement. Jamais définies, sources d’énergies exploratoires. Comment les préserver ? Comment faire pour qu’elles restent toujours là, intactes, hors du temps, toujours disponibles, sources d’envol de lucioles, de surprises et de frayeurs sacrées ? Il lui semble que les formes bien circonscrites dans sa mémoire, qu’il sent même remuer en lui comme des membres intériorisés, vivants, ou comme des locataires se déplaçant dans sa cosmogonie et s’éloignant de plus en plus selon les lois d’expansion de l’univers, doivent faire l’objet d’une opération de sauvetage, de préservation. D’abord fouiller cette sorte de tourbière où gisent ces corporéités complices qui ont révélé sa sensibilité, le constituant littéralement en être sensible. Des instants, des paysages, des œuvres d’art, des amoureuses, des lectures, toutes sortes de choses que la rencontre avec sa lave intérieure ont transformé, cristallisé. Autant de fragments à extraire de la tourbe, nettoyer et couler dans des gangues de protection, avant de les relancer dans la vase. Les transmuter en une matière inaltérable, les protéger du saccage généralisé, préserver ses mannes informelles de la pression iconoclaste ambiante. Tout son attachement pour ces formes de pathos personnelles, en lien avec sa préhistoire, son Antiquité, plongeant dans ses ténèbres, revenant à la surface, à la manière d’un noyé tourbillonnant dans son courant, tout son amour inconditionnel pour elles, se conjuguent alors en un flux solaire-lunaire qui coule et ruisselle, inonde et moule ces silhouettes de l’amour qui le lie au monde, au vivant. À la manière dont le verre en fusion est versé par Pascal Convert à l’intérieur de sarcophage renfermant des objets du passé. Ceux-ci alors voyant leur matérialité originelle fondre et se mélanger avec celle du verre durcissant ensuite en une pâte ferme, sorte de cire compacte, résistante, intemporelle, préhistorique autant que post-naturelle. Mélange de gomme et d’argent. Des flux mouvementés, des moulages des courants tourmentés, ou euphoriques, accidents gais ou sombres, qui ont porté ses expériences, sa somatisation constante du vivant. Les chevelures du temps. Figées, pétrifiées, mais toujours visibles, toujours là, pouvant toujours être reprises, questionnées, ranimées, contribuer à la construction de soi. Tandis que mentalement il fouille la vase, cernant les contours d’une vierge et de sa gangue partiellement éclatée, tissu, grillage, couture, blessures, statue entre deux mondes, deux réalités, ses doigts magnétisés flirtent, réflexifs, avec les pixels d’épiderme à la surface du Smartphone.

(Pierre Hemptinne)

 


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Le télescope dans la porcelaine

Nuit/van den Bergh

Fil narratif tissant librement des fragments de : « Nuit » de Dominique Van den Bergh – Judith Butler, Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard 2016 – Jean-Luc Moulène, Ce fut une belle journée, Galerie Chantal Crousel – Jean-Jacques Wunenburger, L’imagination géopoïétique, Editions Mimésis 2016 – Betty Tompkin, Fuck Painting, 2011 – Lucie Picandet, Elanseigne, Galerie Nathalie Vallois – Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans, 2015 …

Nuit/van den Bergh C’est une météorite de fine porcelaine blanche, placée sous vitrine, qui attise sa convoitise. La petite planète repose dans un écrin transparent. Un ovni placé en chambre de quarantaine. Il convoite cet objet-là, comme si sa vie en dépendait tout à coup, bien qu’il ne l’identifie pas instantanément et soit incapable de déterminer ce que représente convoiter cela. Un porte-à-faux sensoriel. Est-ce un objet naturel, un artefact, du design industriel, de l’artisanat sauvage ? Mais, suscitée par cela, il se laisse embraser par une convoitise générale, indéfinie, profonde et hétérogène, de tout ce qui vient à manquer et qu’il est impossible de répertorier, d’assigner à une liste de choses matérielles, concrètes. Plutôt ce qui manque cosmiquement et qui ne se possède jamais. Ce qui donne lieu à une recrudescence en flèche de sa vulnérabilité, dardée dans le vide, sans réponse, sans solution. Il ramène son attention vers l’objet. La porcelaine, de façon animale, est retournée et montre son ventre, un écran rond. On pourrait croire qu’il s’agit d’une télévision avec une image fixe neigeuse, envoyée de très loin, d’ailleurs, immobile, juste grésillante. Les contours des choses et objets sont rendus indistincts par les impacts d’un infime grésil brillant. Peut-être est-ce le genre d’image médiumnique qui surgit, incertaine, quand on essaie de convoquer quelqu’un de disparu au centre d’une sphère de cristal, et qu’on l’y distingue incertain et lointain se mouvant en des espaces inconnus, dont l’accès nous est incompréhensible. C’est une femme qui surgit, de dos, vêtue d’une robe légère, robe d’été claire. Comme lorsque l’on regarde de vieux albums photographiques, et qu’il est difficile de rapporter les traits enfantins et adolescents à ceux des adultes correspondants que l’on connaît bien, la silhouette lui est familière, sans qu’il puisse la reconnaître précisément. Elle est fragile, incertaine, déséquilibrée. Ce n’est pas qu’elle trébuche, mais l’assise de son pied droit se dérobe, et tout le corps amorce un chancellement. Vraie chute, feintise ou danse improbable ? C’est qu’elle est soudain mue par une force qui se substitue à ses muscles et à ses mouvements volontaires, force qui la dépasse, l’englobe. Elle est juste happée par un courant, un vent puissant. Elle est aspirée littéralement vers le ciel nocturne. La robe fuselée s’apprête à se déployer en parachute ascensionnel. Proximité soudaine avec la chair lumineuse de la voie lactée, la tête dans les étoiles. Ou, dans un climat de fête estivale, lampions et feux d’artifices, d’où elle s’éloignerait un peu ivre, soudain auréolée d’un nuage de lucioles qui l’accueillent et lui ouvrent un accès lumineux vers l’origine de l’ivresse et ses sources permanentes. Hélée, aspirée par l’admiration pour ces firmaments étoilés. Le sol est meuble, fleuve nuageux de courants et contre-courants, d’élans vers la mer et de remontées crémeuses vers la source, garni de buissons mollusques aux valves ouvertes, leurs laitances marines faisant la roue. Et, comme sur un tapis mouvant, ascensionnel, elle est soulevée par de grandes rosaces minérales, rouages fossiles des puissances telluriques qui rêvent, qui montent vers les cieux. L’empreinte de plantes et bêtes fantastiques qui ont grandi au cœur de la roche et qui se révèlent à son passage, la saluent, astres de diamant se libérant de leur gangue. Il a devant lui – de même nature en plus poignant que l’image noir et blanc du premier homme sur la lune – une femme qui s’apprête à s’éclipser. Enlevée. Ou bien fabrique-t-il cette image d’enlèvement qu’il aime tant, qui correspond à son besoin d’une messagère qui fasse navette entre lui et l’ineffable ? Dans un air de féerie, elle se fond dans un tout, dans un imaginaire où elle ne cessera d’être présente, de revenir, mais comme par inadvertance, sans mesurer la dimension en laquelle elle bascule. Tout ce qui l’entoure, là sur l’image, relevant autant de ce qu’il a toujours deviné et vu en elle, ou senti se déposer en lui et élargir son espace intérieur quand elle l’enveloppait de désirs, n’est-ce pas encore déjà sa corporéité dans tout son déploiement ? « Les corps sont toujours, en un sens, en dehors d’eux-mêmes, explorant ou parcourant leur environnement, étendus et même, parfois dépossédés par les sens. » (J. Butler) ». L’image représente de la sorte son corps à elle tel qu’il venait s’accomplir et se perdre en lui, selon le mécanisme de l’abandon mutuel amoureux. « Si nous pouvons nous perdre dans autrui, ou si nos capacités tactiles, motiles, haptiques, visuelles, olfactives ou auditives nous comportent au-delà de nous-mêmes, c’est parce que le corps ne reste jamais à sa propre place, et que le sentiment du corps se caractérise plus généralement par cette dépossession. » (Judith Butler, p. 263) S’éloignant, frayant un passage à travers son au-delà d’elle-même qu’elle avait sécrété pour leur rencontre, qu’elle a puisé partiellement en lui. « C’est donc par là, ainsi, par ce passage, qu’a lieu ce rapt des corps avec lesquels j’ai joui, qui ont disparu, et avec lesquels je ne cesse de vivre, au présent, de faire surgir du présent ? ». C’est à l’instant où elle disparaît que la totalité de l’espace qu’elle occupe et suscite, vaste traîne ou auréole, ou plus exactement l’entièreté de l’espace dont elle procède, qui lui permet continuellement d’apparaître et de surgir, lui est révélé, à travers une brèche momentanée dans le temps, une déchirure de l’opacité par laquelle il aperçoit la touffeur cosmique qu’elle lui offrait en partage. Cette perspective paysagère constituait le repère occulte qui l’aidait à se situer à l’aveugle dans le vivant, le fil poétique érigé, comme l’aiguille d’une boussole pointant vers l’aimant dissimulé et se déplaçant. Et qu’importe si ce paysage peut ressembler à deux sexes interpénétrés, presque abstraits, représentation des failles telluriques, cordillères sous-marines, mouvements reptiliens des plaques tectoniques émotionnelles, sur lesquelles se joue stabilité et instabilité. Qu’importe parce que ce n’était pas le sexuel qui primait. Une force magnétique cachée qui opérait sur lui seul, l’imminence d’une autre relation à l’espace, où se ressourcer, retrouver de l’air pur et l’inspiration pour emprunter d’autres morphologies bifurquées. « Une spatialité non conceptualisable, non identitaire, qui rend compte de l’espace espaçant et pas seulement de l’espace espaçé, et qui légitime à côté d’une approche abstraite et scientifique logico-géographique, une approche imagée, poétique, onirique même. » (J.J. Wunenburger, p.29) Ce qu’une sorte de spiritisme lui dévoile comme ce qui entoure le corps, qui est peut-être aussi ce que tissent les souvenirs, est en outre une fenêtre sur ce qui, à travers l’histoire personnelle et sa mémoire géologique, s’ouvre, recueille, transforme et transmet ce qui relie un être singulier à une histoire plus large, celle de toutes les images mentales singulières brassées en un seul inconscient collectif. L’impression que telle personne nous adresse des messages jamais entendus, et en miroir, la sensation qu’il en va de même pour ce que nous émettons comme signaux vers l’autre, contribue à la conviction de s’engager dans une histoire passionnante, unique, chorale depuis la nuit des temps. Et qui nous concerne depuis ces origines indiscernables, bien qu’elle pourrait se passer de nous, ce qui ne l’empêche pas de nous aspirer dans sa finalité sans fin comme si cela allait de soi. C’est ainsi que la fiction du vif nous intègre. Au quotidien, tout cela est perceptible, déterminant et émoustillant, mais reste codé, masqué.

En lui tournant le dos, en s’éloignant dans un déséquilibre qu’allument et attisent les feux de la nuit, elle lui rend tout cela soudain lumineux. « Nous sommes donc porteurs de messages qui ne nous sont pas accessibles. C’est dans cet héritage que se trouve, par exemple, la mémoire de l’espèce, d’un peuple ou d’une famille, qui font partie du substrat d’où émerge tout souvenir. » (M. Benassayag, p.147)

C’est un écho de cela – une vallée impalpable, un lieu de passage intangible, une transmutation où la part physique du relationnel se laisse submerger par sa part immatérielle, la matrice insaisissable qui la rend possible, cet engloutissement étant compensé par l’émission de messages subliminaux confirmant une perspective de rendez-vous télépathiques éternels–, qui le frappe dans la dernière scène du film « Un jour avec, un jour sans »  de Sang-soo Hong. Un réalisateur célèbre, en déplacement pour donner une conférence dans un festival, croise et aborde une jeune fille avec laquelle il va tuer le temps, et flirter un peu cyniquement. Il s’installe néanmoins entre eux toutes les conditions pour que naisse une histoire d’amour dont ils découvrent les germes une fois que, grâce à l’alcool, ils livrent l’un à l’autre leurs sentiments confus, déjà imbriqués, mélangés. Il doit avouer finalement être marié et père, ne pas pouvoir renoncer à sa famille, et la quitte en lui disant que désormais sa vraie vie sera celle qu’il vivra, mentalement, avec elle, en imagination. Ce n’est peut-être que baratin d’un dragueur imaginé pour les besoins du film, mais, en regardant sidéré cette scène, il se dit que c’est exactement ce qui lui est arrivé, même si la situation factuelle et les mots pouvaient différer. Les deux êtres glissent, se séparent irrémédiablement, et pourtant génèrent le fantasme d’une union qui va vivre sa vie, entité qui se logera en chacun de leur cerveau. Du coup, des fragments de ces deux cerveaux vont former un autre cerveau commun, délocalisé, s’implantant dans le cosmos, hors de leurs organismes individualisés. Ils échangent entre ravissement et effroi le genre de regards bouleversants qu’ont dû se jeter Orphée et Eurydice, se perdant mais sachant que cette perte les scelle dans un amour infini, inaltérable. Au plus fusionnel à l’instant où la tension insupportable d’une vulnérabilité exacerbée fait exploser leurs regards. Il reconnaît dans cet échange de perte et de don, la glissade qui l’emporte, sorte de course en avant sans issue, inaugurée lors d’un baiser qui devient le dernier, ultime étreinte, lointaine, dont il n’aperçoit plus que l’ombre, les contours partiels, erratiques. Course en avant qui devient presque sans objet, inscrite au cœur de ses cellules, dès la naissance, à la manière d’une extase sans cause dont il suivrait les ondes matérielles, pour oublier, se précipitant toujours plus avant, attiré par le déséquilibre et le lâcher prise, tout ce qui décentre, « ce qui s’exprime par le concept de runaway brain, par lequel certains chercheurs tentent d’exprimer la dynamique de course en avance qui est celle de l’évolution neurologique ». (Note p.217, Sloterdijk).

Devenu amateur d’art par besoin compulsif d’objets transitionnels, non pas pour anesthésier mais transformer ses manques et pertes en énergies, en secousses vivifiantes, il traque tableaux, sculptures, installations, performances célébrant, même à leur corps défendant, la perte comme retrouvailles, et l’inverse aussi, les deux de plus en plus indifférenciées. Ce sont des images paradoxales, pas totalement voulues, où s’ébauchent les forces qui sapent dualismes et antinomies. Icônes où la perte représentée comme état d’âme, conjonction de paysages internes et externes, équivaut au mystère d’une vulnérabilité fondatrice. « La vulnérabilité nous implique dans ce qui est au-delà de nous et fait pourtant partie de nous : elle constitue une dimension centrale de ce nous pouvons provisoirement appeler notre incarnation. » (J. Butler, p.186) La vulnérabilité, qui est fragilité et angoisse, est ainsi ouverture d’une chance. Et plonger dans cette vulnérabilité énigmatique au cœur de l’être, la laisser remonter en surface, le conduit de plus en plus à appréhender le nombre incalculable de choses dont il dépend pour vivre, et qui se nourrissent aussi de lui, au passage, bien qu’il ignore selon quel procédé il pourrait subvenir, même aléatoirement, aux besoins de quelque entité vivante ou non-vivante que ce soit. Il a l’intuition de devoir fausser compagnie aux héritages et traditions qui s’acharnent à définir ce qu’est ou devrait être le spécifiquement humain, « car il va sans dire que les humains sont aussi des animaux et que leur existence corporelle elle-même dépend de systèmes de soutien qui sont à la fois humains et non-humains.(…) Nous n’avons plus besoin de formes idéales de l’humain. Ce dont nous avons besoin, en revanche, c’est de comprendre l’ensemble complexe de relations sans lesquelles nous n’existerions pas du tout – et d’en prendre soin. » » (J. Butler, p.259) Avec comme conséquence qu’une part de lui reste en suspens hors de toute coquille, déborde de son organisme et de toute protection, sans abris, exposé hors de toute incarnation, ressentant certes en ce poste avancé de lui-même à quel point la vie ne peut se tisser qu’en instaurant des connexions avec d’autres. Ce décentrement nerveux se situe dans le vide, dans le terrain vague cosmique, là où s’effectue l’interdépendance entre toutes les vulnérabilités pour produire ensemble une vie vivable. Il y est partiellement échoué comme sur une plage abandonnée, ne voyant rien venir, ne le souhaitant peut-être pas vraiment.

Ce sont des concrétions du travail mental pour liquider les formes idéales de l’humain et s’immerger dans l’urgence des relations complexes de soin, façonner des nœuds de communication entre tous les systèmes de soutien, qu’il devine poindre dans certains bricolages d’artistes. Peut-être sans qu’ils aient intégré cela dans leurs pratiques de manière délibérée. La création a toujours été considérée comme préfigurée par des espaces intériorisés, en correspondance avec des architectures cachées du monde, mais souvent englués dans une compréhension anthropocentriste du monde, représentant l’homme en réplique du démiurge créateur. De plus en plus, les courants créatifs, critiques, faussent compagnie à ce programme. Apparaissent des formes qui exposent des parties matricielles de ce qui peut-être deviendra art, mais ne l’est pas encore et ne s’affichera jamais comme le propre de l’homme. Que du contraire, il s’agit désormais de brouiller ce « propre ». Ce sont des reflets et préfigurations d’une intrication nécessaire entre humain et non humain, et qui n’étaient pas prévisibles, inscrits dans aucune sorte d’écriture sacrée prémonitoire. Peut-être même que toute science et texte religieux ont tourné le dos à cette évidence, y voyant le problème à résoudre par l’invention d’un dieu. C’est surtout dans les esquisses, les ébauches, les premiers jets, les modelages primaires de quelques intuitions assemblées, élaborations brutes se gardant de toute finition, gestes arrêtés qui montrent leurs articulations, leur vulnérabilité, conservant tout leur potentiel d’objets pouvant provoquer déraillements et bifurcations de la pensée, basculer d’un sens à un autre, déraisonner. Il se forme ainsi, dans le flux des activités humaines, individuelles et collectives, comme au fond du lit des rivières charriant cailloux et bouts de bois, des objets transitionnels que veinent les frontières entre plusieurs mondes. Ils sont polis par les ressassements qui préludent à l’œuvre qui vient, essayent d’en préfigurer les formes et l’esthétique, délimitent le volume et l’espace qui pourra l’accueillir, cernent l’empreinte de son devenir, la trace qu’elle laisse en remontant lentement à la surface et agrégeant les possibilités de son être. Pièces chues d’une autre cosmogonie. C’est ce que lui racontent certains artefacts, certes assemblés par la main humaine, où la patte de l’artiste est même très présente dans sa singularité, mais qui s’apparentent aux objets ramassés tels quels, au bord des chemins, fruits d’une longue élaboration aléatoires où se croiserait une sélection tant naturelle qu’artificielle. Un mixte de matériaux naturels, de résidus archéologiques de vies humaines, morceaux de prothèses, mentales ou physiques, organes végétaux et animaux, sédimentation de rebuts. Sculptures naturelles et sophistiquées échouées sur les rivages imaginaires, notamment ceux de Jean-Luc Moulène. Si ses pièces abouties, lustrées par l’achèvement presque mythologique de leur morphologie inclassable – elles semblent toutes issues de civilisations perdues dont elles seraient l’unique vestige, l’unique pièce d’un puzzle culturel à reconstituer – sont bien tributaires de ce genre de processus d’hybridation des sources et des faire, c’est surtout les pièces d’atelier, les prototypes intuitifs qui irradient cette énergie originelle.

Il tombe en arrêt devant une masse irrégulière de petits galets pris dans un ciment grossier. Il y devine la forme d’un poing fermé. Une masse d’osselets. Et ça convoque toute une série d’objets similaires, une véritable famille qui rapplique, qu’il est dès lors impossible de congédier. Main gantée tranchée, morceaux d’armures démantibulés, paluches d’un Golem bricolé. Mais aussi boules de déjections animales, tubes en sable et coquilles de crustacés broyés, matières mixtes malaxées distraitement en jouant dans la terre ou à la plage, et débouchant sur des formes de l’informe, qui palpitent entre les mains nues, embryons de réflexions libérées, joyeusement invertébrées, antérieures à tous langages, vierges. Des concepts objets qui, malgré leur matérialité, ne se laissent pas circonvenir, roulent toujours au-delà des mots. Comme ce que pétrissent les doigts au fond des poches, poussières, fragments de cartons, brins de ficelles, tickets pliés jusqu’à l’usure, charpie de mouchoir, miettes de biscuit – qu’il ne se souvient pas avoir grignotés–, poils, ongles, petites peaux, confettis organiques, un presque rien foisonnant et hétérogène qui ne tient presque pas de place entre les doigts mais qui, dans la tête, l’agrégation d’éléments hétérogènes jouant à la manière d’une levure, gonfle en espace fécond illimité. Ce qui forme, mentalement, un outil de méditations et pensées, plutôt une sorte de filet pour attraper de la matière à penser. Infimes balises qu’il sème ainsi en s’enfonçant dans son esprit, à la manière d’un Petit Poucet, pour retrouver le chemin, le début de sa pensée. Quelques pincées de semences qu’il triture mains au fond des nasses de tissu, comme on égrène un chapelet, mais sans début ni fin. Une rumination qui accompagne d’un murmure fertile l’examen d’autres pièces de l’atelier Moulène. Cela peut être l’accouplement improbable entre un bout d’os terrestre et un exosquelette marin, fémur et coquillage emboîtés en un sceptre énigmatique. Ou une boule à facettes préhistorique, bancale, un peu écrabouillée, faite de silex tranchés, révélant en dessous d’une gangue granuleuse leurs centres rugueux et soyeux, parcourus de micas scintillants. Miroirs opaques tournés vers tous les trous noirs de la matière, les points indistincts, indéfinis. Qu’importe. Surtout, ce sont des objets dépourvus de finition qui rendent perceptibles les multiples forces, tensions et dépressions qui les façonnent au cœur d’entrailles, tout à la fois terrestres, aériennes, aquatiques, végétales, minérales, animales, cérébrales, intestinales, métaphysiques. Et ce que génèrent les bactéries de tous ces objets traversant en météorites ses univers intérieurs, percutant au passage les reliefs solides et surfaces liquides des paysages constitués par tous les sédiments du vécu, c’est une grande multitude d’Elanseignes de toutes formes, ces « animaux mentaux aux bois synaptiques » découverts par Lucie Picandet, une faune proliférante, indomptable, incontrôlable, garante de la plasticité des grands gouffres mouvants en son centre de gravité insondable. À la manière de singes parcourant les cimes de lianes en lianes, de branche souple en branche souple transformée en ressort, les « animaux mentaux aux bois synaptiques » sillonnent sa forêt vierge intérieure et y projettent les pointillés de chemins de sens, facultatifs, certains s’estompant très vite, d’autres reliant en toile d’araignée plusieurs spots organiques autour desquels une pensée pourra allumer quelque lumière, au fil du temps, au gré des vestiges qui viendront s’y laisser prendre. Brouhaha, cavalcade synaptique dans laquelle il baigne, provoquée par toutes les perceptions qui l’électrisent, qui lui évoquent ces secondes durant lesquelles il jouait au bouchon au gré du fleuve, plié et roulé comme un fœtus dans le courant mosan, entendant le monde, aquatique, terrestre et aérien lui parvenant sous formes d’ondes brutes, libéré de la véracité du milieu le berçant, perdu dans le grand univers et égaré au sein de son cosmos le plus intime, les deux coïncidant, provisoirement. Aussi longtemps que le permet sa capacité à vivre sous l’eau sans respirer. S’expulsant alors du fleuve, gueule ouverte, râlant, presque déchiré, hébété, suffisamment déporté par le courant pour ne pas instantanément reconnaître le lieu d’émergence et, une fraction de seconde, donner corps à la fiction d’un surgissement de l’autre côté. Les bruits du monde entendus ainsi sous l’eau, jadis, l’environnent à nouveau, par la modulation d’acouphènes presque permanents, vrombissements, ronflements, aigus, sourds, ronds, réguliers, saccadés.

La même hébétude le berce de longues heures dans ce café aux allures de temple urbain, hors du temps, sol et colonnes de marbres, dévorant du regard, incrédule, les déplacements d’une jeune serveuse dont la beauté n’éveille même pas du désir, mais une stupeur, une désorientation. Une apparition qui rime avec commotion et qu’il ambitionne de muer en toutes sortes de divagations nervaliennes. Tellement il aimerait perdre tête et raison. Une jeune prêtresse, manifestement venue d’ailleurs, fine et souple comme un roseau libre, une elfe dotée néanmoins de hanches, fessiers rebondis et d’une abondante poitrine maternelle. Une immense chevelure épaisse, ruissellement de serpents sur ses épaules, copeaux d’ébènes brillants et, sous les mèches, de grands yeux de biches attentifs, interrogatifs. La bouche charnelle, grenat, les pommettes rondes, de neige. Trop poupée de porcelaine. Trop fille irréelle. Elle glisse en tous sens, jamais au repos, plateau vide ou lourdement chargé, de table en table. Sans effort apparent malgré ses poignets et chevilles graciles toujours sur le poing de céder. Une tunique d’un blanc aveuglant laisse ses bras nus énergiques. Les jambes moulées dans des bas chair finement nacrés crépitent légèrement d’électricité statique. À certains moments et à certains endroits, bien campée sur ses pieds, le plateau métallique déposé vertical entre ses pieds comme un astre laiteux, concentrée pour encoder une commande dans l’appareil électronique qu’elle a posé sur la table et vers laquelle elle se penche, entraînée par le poids des cheveux et de la poitrine, les rayons de soleil traversant les fenêtres viennent la saluer, caresser l’intérieur de ses cuisses incrustées d’invisibles mailles réfléchissantes. Une sorte d’éblouissement infini se produit, chaque cuisse se mirant symétriquement, chaque surface de chair parée miroitante se reproduisant à l’infini dans le miroir en vis-à-vis. On dirait de ces brouillards givrés traversés de soleil où les myriades de gouttelettes en suspension scintillent les unes dans les autres. Les miroirs fuselés du télescope charnel sont tournés vers le giron céleste, scrutent l’origine du monde. Son œil s’engouffre là sous la robe sans rencontrer autre chose qu’une atmosphère douce et irisée, un firmament vierge de soie phosphorescente. L’image parfaite de ce qui le happe et vers quoi il engage de plus en plus ses ruminations, depuis qu’elles se substituent aux échanges avec la disparue, image d’une finalité sans fin, une hallucination. Est-il le seul à surprendre ce tableau et à tomber en adoration, gaga ? « C’était plutôt qu’il y avait en elle trop de ce que peut contenir un seul corps de femme quel qu’il soit : trop de blancheur, trop de féminin, trop peut-être de pur épanouissement, je ne sais pas ; si bien que la première fois qu’on la voyait on était bouleversé de gratitude du seul fait d’exister et d’être un mâle au moment et au lieu mêmes où elle respirait et puis, l’instant d’après et à jamais par la suite, on était pris d’une sorte de désespoir à la pensée qu’aucun mâle à lui seul ne serait jamais capable d’être à sa hauteur, de la conserver et de la mériter ; d’un chagrin éternel, parce que jamais à l’avenir on ne se contenterait à moins. » (Faulkner, La ville, p.6) Il reste là, il regarde à vide. Sans intention. Ce qu’il peut identifier dans la grâce de la jeune fille ne l’intéresse que parce que ça lui fait prendre conscience de ce que dégageait de surhumain celle qu’il a perdue. Dans la joie de la rencontre et de l’action, ça ne pouvait pas être capté et engrangé lucidement. Ça sort à présent après une longue incubation. Ça lui est dévoilé là, par une messagère ignorant tenir ce rôle, ingénue, elfe échevelée, ça lui revient en divers arrières goûts, comme un vin dont le corps et la texture ne révèlent de quoi ils sont la métaphore que longtemps après l’ivresse, quand l’esprit réactive, réchauffe les jouissances dont il n’a pas encore assez isolé les différentes composantes. Il revient les boire, doté d’autres manières de sentir, comme dépaysées, hors du corps seul ou de l’intellect seul. Des facultés qui ne tiennent pas qu’à lui, qui flottent dans la zone d’interdépendance, qu’il convoque, greffe provisoirement à son appareil sensible, volatile. Et il reste là, hypnotisé par les allées et venues de cette fille irréelle dont les sillages à la fois déterminés et hésitants, tricotés par les chevilles presque tordues sur les hauts talons, tracent une lisière, l’orée fantomatique d’un autre monde. Ce chaloupement si caractéristique des filles qui s’envolent pour rejoindre lucioles et étoiles filantes. « Lorsque nous parvenons à atteindre cet instant rare où notre œil est en phase avec l’offrande gratuite du monde, nous sommes soudain dans un état de ravissement, qui dans toutes les sagesses constitue la forme la plus proche de l’extase divine. » (Wunenburger, p.276) Juste peur qu’on ne l’embarque pour voyeurisme radicalisé, alors dissimulant. (PH)

 

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Aiguilles et comètes lumineuses

 

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Fil narratif inspiré de : Un article de presse sur Elfriede Jelinek – Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Gallimard la Pléiade– Bharti Kher, Six Womens, Galerie Perrotin, Paris – Hessie, Soft Resistance, La Verrière, Bruxelles – Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? », Les Liens qui libèrent, 2016

Bharti Kher

Surprise, comme de retrouver dans le fatras des gazettes, une présence enfouie, recevoir des nouvelles de ce qui attise sa conscience, apparition d’une figure consistante à travers la trame des faits-divers, de la course journaliste à l’audimat. Ainsi, dans Le Monde, un article qui prétend ne pas être une compilation de déclarations anciennes d’une personnalité retranchée, entretenant un cordon sanitaire avec les médias, mais au contraire la teneur de conversations récentes avec l’écrivaine, replace la colère « intacte et sans bornes » d’Elfriede Jelinek à la surface de toutes choses. « La violence faite aux femmes, les structures inviolables de leur domination sociale, politique et artistique, l’asservissement du corps, le mépris de la pensée, l’interdit de création, rien ne change sur ce terrain-là, et ça rend dingue. […] La femme n’existe que dans le regard de l’homme. Elle est sa créature. Et qu’elle ne s’avise pas d’être autre chose que cela ! L’écrivaine l’a pourtant dit et répété. Cette vérité cachée est la grande obscénité de la société, la véritable pornographie que son écriture cherchait déjà à dévoiler dans son roman Les Amantes… » Sous le titre « Dématérialisée », un portrait de l’auteure accompagne l’article, s’y substitue peu à peu. Le visage a ce luisant des traits éprouvés que l’on voit aux statuettes de saintes, érodées par les saisons, dans certaines chapelles ouvertes à tout vent, dans les campagnes. Usure due aux incessantes supplications, aux flots des misères déversées ou aux couches de couleurs successives. Figure ointe de la sueur mentale, de l’horreur sondée, mesurée, et qui suinte lentement, dessine des pâleurs et des rougeurs, graisse la chevelure, fige l’expressivité. Un visage pris dans la cire de la passion, qui absorbe la haine, la dépouille, lui fait subir un lent et méthodique équarrissage, mais au risque de craquer, perdre ses nerfs, révulsions latentes que signalent les babines légèrement retroussées, prêtes à mordre, yeux aux confins de la compassion hésitant à décocher l’onction d’une fusillade glaciale. Le portrait date de 1996, et tel qu’imprimé sur ce papier journal, il tient plus de la peinture hagiographique que de la photo journalistique, évoque les images pieuses qui récompensaient les bonnes actions dans les écoles de jadis. Ou les portraits de martyres sanctifiées que collectionnerait, sous le manteau, quelque collectionner ambigu. Et d’emblée, cet ensemble, les propos, l’article, la photo, entre en résonance, conflictuelle autant qu’harmonique, avec la fascination du narrateur proustien pour la petite bande féminine, sauvage et évoluant magiquement sur la plage, dans Les jeunes filles en fleur. Plus exactement, entre en conflit ou harmonie avec le ravissement circonvolué et raffiné qu’il éprouve à lire et relire une narration aussi maniaque et tonique, iodée, du champ de la séduction et de ses rituels travestis en lois cosmogoniques. Dans ce texte perce une hypersensibilité à détecter puis à exprimer les nuances les plus délicates de ce qu’éveille la contemplation d’un groupe de jeunes grâces dans la liberté des vacances balnéaires, « qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète » (p.791). Événement astral. Cela traduit, par la précision précieuse du style empreint de dévotion, une sorte de grand respect pour ce que représentent ces adolescentes éveillant le désir, une sorte d’hommage. Mais, néanmoins, cela tisonne avant tout la jouissance exacerbée du regard prédateur qui cherche, dans le flou sensuel qui rend indistinctes les différentes silhouettes, à déterminer avec certitude sa proie préférée. Celle qui correspond le mieux à ses attentes profondes et complexes, lui promet le plus de plaisirs. La conviction d’avoir repéré la bonne cible ne peut s’établir que dans le lent exercice du badinage savant avec chacune des filles, un long marchandage qui ne dit pas son nom, un examen scrupuleux des détails physiques et spirituels comparés, pesant le pour et le contre, permettant d’identifier les configurations sentimentales et physionomiques où s’établit l’alchimie garantissant de retrouver dans le choix unique final celle qui contiendra, non seulement quelque chose d’unique que les autres ne peuvent fournir, mais aussi, au cœur de cette unicité, une part des singularités de toutes les autres. Ce n’est finalement pas telle ou telle qu’il importe d’enfermer dans les filets de l’amour, mais d’y enserrer un précipité de femme le plus satisfaisant possible. Quitte à le fabriquer par le fantasme et le projeter sur celle qui semblera la plus réceptrice, en consacrant beaucoup de soins pour que la greffe prenne. Toutes les problématiques amoureuses remarquablement décortiquées par l’écrivain le sont à l’aune d’un besoin de posséder. C’est une pulsion de possession qu’il convient de conduire et assouvir de la manière la plus efficace possible, en souffrant le moins et en sachant d’avance qu’en la matière, aucune victoire n’est jamais absolue et définitive. Or, au début, ce qui se présente n’est pas matériel, et peu propice à la capture. C’est une sorte de profusion lumineuse, sensuelle, émanant de l’ensemble des corps évoluant comme les rouages d’un seul groupe, qui fixe d’abord le désir. « Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile» (p.790). Ce qui excite l’appétit du chasseur, depuis l’apparition de la « tache singulière » se mouvant au loin, c’est cette beauté fluide et collective, la force mystérieuse qui place entre les corps mobiles « une liaison invisible, mais harmonieuse comme une ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. » (p.793) Le spectateur privilégié reconstruit de la sorte une sorte de harem à sa disposition, bien qu’encore difficile à cerner et immobiliser. Le lecteur ne peut manquer d’établir un parallèle entre le chasseur esthète à l’affût de la petite bande et le visiteur des bordels y marchandant les grâces des filles, les deux réunis dans le narrateur proustien qui, sans amplifier le philtre romantique à travers lequel l’art a souvent montré la prostitution, n’en propose aucune une vision critique, mais plutôt banalisée, allant de soi. Lieu d’apprentissage, acquisition d’une expertise quant à la manière de choisir « la bonne fille », à jauger des charmes des travailleuses du sexe canons, expérimenter là les affres du choix à reporter ensuite en savoir-faire mondain, sur les femmes des salons. Rien à voir avec la vision de l’artiste féministe indienne Bharti Kher où les filles dites de joie sont alignées comme des ouvrières ordinaires, de tous âges, résignées, fatiguées, figées dans une attente absente, les corps blancs se présentant comme des enveloppes vidées, prêtées, leur vraie vie obligée de migrer ailleurs. Ici, les filles qui attendent le client ne sont plus triées sur le volet selon les critères plastiques les plus exigeants, mais elles figurent toutes les femmes qui, du fait de l’existence de la prostitution, se retrouvent réduites à l’exploitation de leur nudité, abandonnées, collection d’objets. Il ne s’agit pas d’interprétations sculptées mais de corps réels, moulés, dans les quartiers de la prostitution à Calcutta. Elles sont vraiment là.

La tactique du narrateur, cette fois éloigné des maisons closes et de ses proies passives, en pleine liberté marine, en se rapprochant et en domestiquant l’ensemble de la petite bande pour s’y infiltrer, consiste à isoler un élément, un corps et de l’extraire de cette beauté fluide à la source d’une sorte d’éternité du désir, et de le conserver à soi, exemplatif de ce qui grouille dans cette ombre chaude. Avoir, en tant que mâle, sa part du gâteau féminin et le garder à soi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’est-ce pas un principe analogue qui forge l’addiction à la pornographie chez l’amateur scrutant la multitude de corps nus sur son écran ? N’est-ce pas la même gymnastique du regard et du désir carnassier ? Version cultivée et lettrée d’un côté et version trash de l’autre ? Dans l’avalanche de corps nus offerts, traqués sur les écrans, et d’emblée possédés par le dispositif d’exploitation, le désir nie la dimension industrielle en s’attachant à des détails, un travail obsessionnel de discrétisation. Tout va très vite dans une sorte d’hypnose, mais il parvient à répertorier et caractériser les formes, une sorte de prouesse jubilatoire, possessive. Il identifie des préférences, celles-ci ne fonctionnant que dans une dynamique de comparaison accélérée, de mise en concurrence et du besoin impérieux de changement, de variante du même pour rester au pic du désirable. Il effectue des choix volatiles pour des fixations temporaires, éphémères, mais sans établissement d’aucune personnalisation, c’est de la chair anonyme qui défile, des variantes de la même, et c’est la liaison invisible entre toutes ces femmes offertes de manière répétitive qui maintient tension et l’érection. Sa permanence associée à une vision du monde qui veut qu’il en soit ainsi. C’est l’illusion de maîtriser cette liaison invisible, subliminale dans le flux pornographique, qui entretient la croyance que les femmes sont toutes disponibles, indistinctement. Il y a là une profusion de représentations sexuelles à laquelle le cerveau a été rarement confronté, même si il pouvait en avoir l’imagination. « Une personne dépendante à la pornographie par Internet peut voir en une seule session, en effet, plus de corps nus que l’un de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en toute une vie (plus même qu’en plusieurs vies). » (M. Benasayag, p.189) Et toutes ces femmes nues soumises sans réserve disparaissent, sont remplacées par d’autres, parfois jusqu’à une satiété nauséeuse. Le désir est comme face à ces immenses bans de poissons homogènes où les milliers d’individus anonymes ne forment plus qu’un seul organisme, une seule entité sans queue ni tête, difficile à appréhender. De tous ces corps qui défilent et s’enfilent, il n’en garde rien de concret, juste du vent, ils s’évanouissent, happés dans la multitude, le regard n’en conserve que ce qu’il peut grappiller comme lorsque, dans le réel, il croise une femme qui lui semble faire signe, et dont il retient un élément fantomatique et fantasmatique dont il se sert pour imaginer de futurs plaisirs, chimériques, et construire, non pas la femme idéale, mais l’objet idéal qui se substitue à « femme ». L’objet qui livrerait la jouissance la plus complète sans pour autant rester, se matérialiser, imposer des contraintes, s’éclipsant, revenant, toujours pareils et entièrement disponibles. « Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle était composée de vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. (…) Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre et, en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les milles ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. » (Proust, p.796) La comparaison avec le poisson sur la table vaut son pesant d’or (même si elle postule une universalité de la recherche désirante et pas exclusivement la pêche à la femme). Mais oui, il doit bien se l’avouer, quand son regard erre et plonge dans la foule, lors des déambulations urbaines, il guette le « remous à la surface », la surprise du « poli d’une chair », la révélation d’une forme indécise… Désespérément ou par ennui, voire par ennui désespéré. Pour entretenir des illusions, s’imaginer que ça peut encore revenir, se produire à nouveau. Bien qu’il sache que sa chance est passée qu’il ne traque désormais que des répliques, des succédanés. Des résurgences de la disparue. Et égaré dans la posture du mateur hagard, il sursaute quand revient le hanter l’effigie de l’auteure en colère. Il se demande jusqu’où faut-il débusquer la trace de la volonté masculine de faire prévaloir sa domination sur le système de représentations sexuelles, de tout ramener à son regard possessif ? Jusqu’où faut-il tout extirper ? Jusque dans les discours bien intentionnés comme celui de Pascal Convert à propos de femmes voilées ? « Le voile, en voulant recouvrir la féminité, l’exacerbe à un autre endroit. Je me souviens d’avoir été frappé dans une sale d’attente à l’aéroport de Kaboul par des femmes qui portaient le niquab, voile intégral noir, mais qui avaient les pieds nus. Depuis Georges Bataille, on sait que le gros orteil peut être fétichisé, de même qu’une femme à la tête recouverte d’une cagoule de cuir sado-masochiste. Le voile est le symptôme d’un refoulement qui fait retour dès qu’on a le dos tourné » (ArtPress p.29) Quel espoir a-t-il d’une page blanche à partir de laquelle il pourrait s’imaginer désenvoûté de tout ce qui attise la colère de la prêtresse écrivaine ? Le repos et l’espérance sont dans la fréquentation des œuvres d’à côté, imprégnées d’histoires parallèles, de vies tapies et tues. Dans ses souvenirs, il sent, de l’ordre du subconscient plus que d’une réelle conscience, qu’il a approché, presque touché comme on effleure la membrane qui nous sépare d’une autre espèce, quelque chose qui désarme les fondements de l’hégémonie masculine. Par rapport à quoi il se sentait tout petit et remis en question. Par exemple, ces lieux où il pouvait humer et caresser, dans les pièces écartées et discrètes, où l’on soigne et range le linge de maison, une sorte du millefeuille réel de ce qui l’enracine dans le vivant. Où il pouvait caresser une autre vie par objets interposés, repassés, pliés. De ces objets qui habillent les événements d’une vie, diurne, nocturne. Grande ou petite chapelle – selon qu’il était chez les parents ou les grands-parents – aux placards remplis de draps, de taies, de nappes, d’essuies, tentures, robes de nuit. Bibliothèque de linges. Tissus de tous les jours ou d’apparats, fibres grossières ou délicates, selon les circonstances à vêtir. Toiles usées, élimées à force de frottement contre les épidermes, mais propres, repassées, impeccablement pliées. Etoffes neuves vierges, comme amidonnées, peaux neuves attendant de rentrer en service. Tissus épais pour l’hiver, flanelles d’été, ils racontaient le cycle des saisons. Il aimait se retirer là, ouvrir les armoires, passer la main entre les feuilles parfumées et les enfoncer entre des plis temporels distincts, depuis la parure de berceau, la soie des noces, jusqu’à la froideur épurée du suaire. Palper et identifier des dessins de fibres très différents, des parties lisses ou reprisées, passer le doigt à l’aveugle sur des trames aux infimes reliefs, racontant des généalogies, des vies enfouies dont il dépendait, liées à son histoire personnelle. Il pénétrait une présence cachée, se faufilait dans une vaste ombre travailleuse qui tisse le quotidien et rend la vie possible. C’était pour lui des sortes de chapelles où écouter et se rapprocher de ces invisibles tisseuses du temps et, surtout, prendre conscience que lui-même maîtrisait finalement peu de choses de son entourage, « ça se passait ailleurs ». Il retrouve quelque chose d’analogue en avançant dans une grande salle lumineuse, entre le hangar industriel et la verrière de grand magasin, où sont archivées et exposées des œuvres de Hessie. Entre la boutique de tissus où sont déballés des coupons, des échantillons pour en faire admirer le motif, et le musée ethnologique où des pièces sont exhumées sous cadres, protégées, attestant de l’intérêt pour des pratiques symboliques anciennes, non encore expliquées. Ce sont de vastes registres brodés, registres de traits, innombrables, semblables et tous différents, rassemblés en nuées et cependant éparpillés, centripètes ou centrifuges. Traits tremblés, secousses filiformes et pointillistes, pluies de flageoles et crochets striant de vastes draps de lits ou leurs vestiges, laissant entendre qu’il s’agit d’empreintes de rêves laissés pour compte. Des tableaux d’éraflures sans âge traversant les siècles, des collections de segments stellaires abandonnés, non explorés, des circuits synaptiques refoulés, méprisés, ayant continué leur activité à l’écart, dans d’autres plans du réel. Petits bâtonnets surfilés, étalés, peuple anarchique de phasmes. On dirait le monde vu à travers une pluie battante, horizontale, qui frappe les yeux de ses aiguilles. Des collections d’alvéoles reproduites à l’infini, travail d’imitation méditatif, signalant une porosité entre la structure mentale de la brodeuse et le modèle animal qu’elle contemple. Des étendues de larmes de sang, réparties sur des zones bien quadrillées, policées, et d’autres plus stressés, discrètement insurgées, prenant la forme de petits pois, de haricot ou cristaux écrasés et, vues de près, d’infimes pansements de fils enroulés sur eux-mêmes, traversant la toile en tous sens. Des toiles criblées de trous, ruinées et dont chaque cratère a été patiemment doté d’un rivage protecteur, surfilages de filins colorés qui empêchent que les béances se propagent. Des siècles de travaux de couture dans l’ombre à entretenir les étoffes, réparer les trames, soigner les déchirures, sont transformés ici en écriture déliée, détachée de l’entrave utilitaire, en broderie poétique. Une poésie sans verbe, sans mot, incarnée dans une calligraphie libre, liée à aucun vocabulaire formalisé en mots. Une myriade de petites coutures qui remontent des générations de pensées ignorées, car ses travaux de Sisyphe réalisés dans l’ombre, dans l’abnégation, s’accompagnent de pensées, une production de concepts sans mot, sans trace, et fondamentale, sans laquelle les autres constructions symboliques prestigieuses, de premier plan, ne tiendraient pas. Quelque chose à découvrir, à condition d’admettre que langage et pensée ne sont pas forcément liés. Comme l’expose ce primatologue habitué des expériences cognitives sur d’autres hominidés : « Je ne suis pas sûr de penser en mots, et je n’ai pas l’impression d’entendre des voix intérieures. (…) Il est aujourd’hui largement admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Nous n’avons pas vraiment besoin du langage pour penser. (…) Au départ, c’était l’absence du langage qui prouvait l’absence de la pensée chez les autres espèces ; maintenant, c’est la présence manifeste de la pensée chez les animaux non linguistiques qui prouve que le langage n’est pas si important. » (Frans de Waal, p.136) Ces tracés d’aiguilles, ces fils qui resurgissent sur les toiles, comme des stigmates, sont les signaux de ces pensées sans langage. C’est la matière de pensées hors langage qui se matérialisent sur les tissus à la manière de signaux médiumniques. Les activités répétitives que l’on décrit en général comme « pendant ce temps-là, je fais le vide, je ne pense à rien », sont en fait des moteurs de pensées, pendant lesquels l’esprit et les sens explorent des gouffres, des altitudes ou des marges que n’atteignent pas les mots. Il se demandait souvent, par exemple, par quel processus cognitif il en vient quelques fois à associer telles saveurs présentes dans une recette avec tel vin, sans qu’il puisse trouver trace d’une délibération intérieure consciente, actée par des mots. Au contraire, soudain cela lui apparaissait comme une évidence, sous forme d’illumination : cette bière complexe, gastronomique, la Noisy pale Ale, accompagnerait parfaitement ce plat de choux de Bruxelles, saucisson et huîtres poêlées. Il se forge une obligation d’involuer, de retrouver en lui les stades de pensée séparés du langage qui développent une performativité symbolique sans commune mesure avec celle des discours balbutiant ou organisés. Peut-être que là est-il possible de nouer ou renouer des mouvements intérieurs et des idées qui ne seraient pas déjà contaminées par la violence symbolique faite aux femmes que véhicule le langage masculin, dominant et contaminé par des siècles de chasses, de poursuites, de jeux possessifs (déteignant sur les jeux de langage). Cela, bien qu’il compte ne pas renoncer totalement au plaisir de guetter le surgissement du poli d’une chair, l’indécision d’une forme qui invite à se projeter à sa suite, voir ce qu’elle cache, ce qu’elle devient… (Pierre Hemptinne)
Bharti Kher Bharti Kher banc de poisson Hessie Hessie

Hessie

Hessie

Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie échappée

 

Corolles et mime dans le sang

coin d'herbe

À propos de : de l’herbe et des paysages – Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, cerveau diminué, la Découverte 2016 – Morceaux de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleur) – Nathalie Blanc, Les formes de l’environnement, MétisPresses 2016 – Cai-Guo, White Tone, 2016 (Fondation Cartier, Le grand orchestre des animaux) – Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, Zones sensibles 2016 – 
coin d'herbe

Dans l’abrutissement de la perte, du renoncement, et l’impuissance obstinée à inverser les courants déceptifs et dépressifs en possibles ruissellements d’oublis que libérerait toute la matière environnante, il expose son cerveau et son corps à d’hypothétiques forces lustrales pour qu’elles les façonnent capables de réinvention. Une stagnation erratique où le mot « corolle » surnage, flotte et survole, tient lieu de mantra, corolle fermée, ouverte, figée ou battant comme un muscle cardiaque, harcelante ou effacée. Le mot régresse, se confond progressivement avec la chose représentée, plurielle et indistincte, quasiment irreprésentable et dépouillée de sens symbolique, perdue dans sa mémoire, peuple d’organes nomades au sein de son propre corps. Un murmure graphique de corolles qui répond polyphoniquement, par la répétition, à l’acuité du manque (de la plus belle fleur de sa vie) et l’engourdit. Ce mot-image, comme les guêpes qui fusent par magie d’un nid caché entre les plantes, prolifère à partir d’expériences gravées en lui. Il fouille sa bibliothèque, ouvre et parcourt des livres, à la recherche de descriptions florales qui l’auraient impressionné dans l’enfance et l’adolescence de sa vie de lecteur, de ces descriptions prises dans un subtil halo érotique et qui, au fil des ans, perdent leur caractère de fiction pour s’assimiler à des réalités vécues, des émotions vives plutôt que littéraires (et finissent, à vrai dire, par désigner des états intérieurs, des formes organiques et des humeurs). Pas simplement comme l’on peut être marqué par la beauté et la justesse d’une description, mais comme l’on peut l’être par la révélation d’un mode d’emploi primordial, vital. Une initiation à un savoir-être qui répond à une aspiration profonde. Il feuillette, tourne les pages, comme l’on revient sur ses pas pour revoir des lieux fugitifs où l’amorce d’une vie plus agréable s’est laissé entrevoir. Comme des coins d’herbes douillets où revenir se blottir en arrière. Se vautrer à rebours. Et, bien entendu, il exhume celle-ci, centrale : « Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières… », avec surtout, à la suite de cette disposition savante des corolles, atour vaporeux, fils de la vierge, brume suggestive, ce surprenant passage à l’acte « … qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. » (p.112) Peut-être, à l’époque, n’avait-il pas bien capté ce qui, aujourd’hui, relisant attentivement, le stupéfie de fond en comble, à savoir cette faculté de mimer la chorégraphie de ce peuple floral, microcosme de rites à observer et à pratiquer en miroir. La seule manière de rentrer en contact, pas avec les fleurs elles-mêmes, mais avec ce qu’il pressent derrière elles, dont elles sont les messagères. Le mime est alors une manière de procéder (peut-il en déduire) face à toute chose de la nature qu’il s’agit d’interpréter, c’est un exercice d’empathie cognitive, mais pas exclusivement, découvrira-t-il plus tard, réservé aux phénomènes naturels. Non pas que cela lui semble incongru, mais parce qu’il y reconnaît les mouvements corporels qui le travaillent chaque fois qu’il regarde, cherche à décrire, identifier tout ce qui, en conjonction avec ses trajectoires, peut générer du sens ou du non-sens, relier ou délier. Cela se passe aux tréfonds de cette corporéité plastique, mouvante. Et cela lui vient-il d’avoir lu ce livre, est-ce dans ces pages qu’il a appris à capturer tout ce qui le fascine, l’intégrant à une sorte de matière première, brute, qui engloutit tout ce qui importe pour lui, dont il ne peut mesurer l’importance ni même la signification, et d’où jaillira selon des mécanismes qu’il ne contrôle pas, des phrases, des images, les fragments de sa production symbolique. Chacune de ces productions venant appauvrir la masse initiale qui doit se reconstituer. C’est un bourdonnement moléculaire, entre matière et esprit, semblable au ballet d’abeilles dansant l’itinéraire pour transmettre aux congénères le plan d’accès à de nouvelles étendues fleuries, encore vierges. Le passage littéraire se termine par une vision établissant une comparaison entre la figure mimée et le mouvement de tête d’une jeune fille adressant une œillade aussi insaisissable que l’efflorescence, apparition qui révèle surtout la prédétermination érotique du coup d’œil, la volonté de traquer en toutes choses les signaux d’approche d’une « blanche jeune fille, distraite et vive ». Que l’auteur aimerait voir tomber du ciel ou prendre forme à partir des sonorités toponymiques des lieux dont la musicalité l’enveloppe, l’imprègne et le fait saliver. Il ne veut pas se laisser surprendre, au cas où elle se matérialiserait dans les giboulées de pollen des grappes fleuries, rester sur le qui vive, mais aussi, ce faisant, cette jeune fille, la construire petit à petit, la faire surgir de sa salive envahie par l’esprit des lieux, en préparer la consistance, la tirer de lui-même. Mais, plus largement, cette agitation mimétique, il la ressent comme permanente, disséminée dans les marges de son corps, dans l’entre-deux des organes, toujours sollicitée par les paysages traversés, les flores et faunes regardées, les situations subies, et correspondant à une fonction de sauvegarde, celle de recomposer sans cesse l’assise niée et minée par la linéarité imposée du réel. Tropisme calme mais persévérant, ténébreux et enragé ! Il lui faut sans cesse éviter que ne s’installe l’équilibre des forces en présence, une expression absolue épuisant l’expérience du réel, la totalité des émotions et impressions finalisées en construction symbolique consciente. Ce vers quoi tend, maladivement, comme vers la plus belle des transcendances, la soif de saisir et de s’approprier ce qu’il découvre. Soif mortelle. Il faut au contraire maintenir un déséquilibre et que la masse de cette matière irreprésentable, produite par le mimétisme animal, soit plus importante que la production symbolique. Maintenir ainsi la ligne de flottaison en laissant l’indicible reprendre le dessus, laisser croître l’opaque, le non élucidé. Il se sentait, non pas comprendre réellement la nature, mais s’y orienter facilement, conduit par de multiples intuitions, en affinité avec ce qui l’entoure, intégré au vivant. Et ce, de petites choses en petites choses, ou parfois, confronté à des occurrences plus vastes, complexes.

Dans son cheminement solitaire par monts et par vaux, autant extérieurs qu’intérieurs, réels et virtuels, ces deux plans en interpénétration constante, il repère régulièrement des coins d’herbe, des tapisseries de foins et de pailles, où il ferait particulièrement bon se coucher, pour peut-être ne jamais se relever, genre dormeur du val heureux, arrivé à bon port, ayant rencontré la balle meurtrière à lui seul destinée, aléatoirement. Enfin, son attention se fixe d’abord comme malgré lui sur de pareils enclos hors du temps. Des coins déjà connus qu’il revisite et d’autres qui sont le fruit d’une prospection, d’une attention particulière aux marges, aux accotements, aux talus écartés. À la manière d’un animal qui saurait, par instinct, que c’est là qu’il doit aller renifler pour trouver la bonne piste. Il les contemple longuement, recherche dans ces pans herbeux indistincts, les contours et les caractéristiques d’une couche où celle qu’il cherche se serait abandonnée et, ce faisant, il mime le dessin et le mouvement des herbes recevant la présence, les graminées mûres et la caresse des plantes qui y accueilleraient l’amie perdue, il épouse mentalement le matelas végétal, le balancement continu des hautes tiges, antennes protectrices, réparatrices. Il mime les existences se coulant dans le lit d’herbes fluides et y créent leur niche. Il crée et consacre ainsi, un peu partout dans les pays qu’il parcourt, des nids pièges où il espère un jour y voir l’oiseau rare qu’il rêve de prendre à nouveau. Des points d’appuis disséminés dans le paysage. Une sorte d’écriture. Mais ce qui l’intéresse le plus en prenant pleinement conscience de cette part du mime, c’est qu’elle signale quelque chose d’aussi voire de plus important que ce qu’il parvient à exprimer ordinairement par les moyens symboliques les plus usuels. Une zone où le non exprimé, le non-formulé, forme un magma vivant, perçue confusément vitale et une sorte d’auge intérieure où il aime se replier dans son mutisme. « Il existe ce que nous pouvons appeler une « intelligence sous-corticale » du mouvement, qui ne dispose pas de représentation explicite et encore moins symbolique, mais qui participe nécessairement de l’émergence de tout niveau symbolique. Dans la production de la pensée symbolique, comme dans ce qui peut s’exprimer conceptuellement, intervient ainsi un substrat présymbolique non codifiable, condition indispensable au développement de la pensée. Tout se passe comme si ce qui a été conceptualisé, ce qu’il y a de plus hautement symbolique, entraînait nécessairement à sa suite des éléments de ce substrat qui donne à la pensée sa substance. » (p.56) Cela le conduit à régresser avec délices, comme trouvant enfin une porte de secours, dans cette substance du présymbolique, le non-représentable accumulé depuis des décennies au cœur même de sa pensée éparse, velléitaire, comme condition de toute tentative d’énoncer ou penser quoi que ce soit, et comme préalable à toute possibilité de rester lié aux contextes simultanés et successifs, superposés, interpénétrés. Pas une poussée régressive tournée vers la fin pure et simple, mais la célébration d’un processus incompatible avec la linéarité comme modèle culturel autoritaire, unidimensionnel, que le management du storytelling, par exemple, propage de manière toujours plus incontournable, forte servitude narrative. Échapper à cela équivaut , selon les normes, à une désertion, qu’il faut au contraire transformer en joie. « La conscience réflexive qui « dirige les opérations » ne fonctionne pas comme une phrase que l’on déroulerait linéairement. Le processus de pensée symbolique, dans son insularité, fait que cette personne combine en permanence un fonctionnement « linéaire » ou « logico-formel » avec des sensations de son corps, des aperceptions par lesquelles elle est affectée et qui ne sont pas représentables. Le corps « s’engage », interfère en permanence. (…) Notre corps, en interagissant avec son environnement, incorpore ainsi des segments non représentables, mais qui sont la condition même de possibilité de toute représentation. » (p.76) Se replier dans le non linéaire, ne plus être soumis à l’unidimensionnel et sa droite de certitudes, c’est comme retrouver enfin sa vraie nature, le rythme qui lui convient, la possibilité de ne plus être complice de tout ce que le linéaire (autre nom du rationnel) signifie en termes de domination, d’impositions de lois arbitraires, d’assujettissement du vivant. Dès lors, ne plus se sentir coincé dans le temps réel et ses calendarités prolétarisantes. « Le propre du fonctionnement du cerveau est au contraire de ne jamais réagir en « temps réel » : le cerveau « sain » prend son temps ; autrement dit, le temps physique linéaire n’est pas le sien. » (p.25) Le mime intérieur, tropisme organique par lequel le cerveau – non localisé, présent dans toutes les parties du corps – imite ce qu’il voit, fabrique de la connaissance tacite sur tout ce qui le touche, correspondant à cette incorporation du non représentable. C’est en restant prioritairement à l’écoute de ces mouvements intérieurs, répliques intestines de ce qui se passe dehors, que peu à peu s’estompent les frontières artificielles et inculquées par l’éducation entre lui et le vivant, lui et les autres espèces. Et la totalité de ce qu’ont engendré ces processus mimétiques, au fil du temps et des trajets, face aux innombrables paysages traversés, se réactive, concentrée en une seule expérience, en quelques secondes foudroyantes, quand son visage s’approche du ventre nu de la jeune fille providentielle, la peau aussi douce qu’un voile immatériel où frémit une brise sans origine distincte, tous ses sens absorbés en ce hors champs incarné, soyeux et parfumé, quasi impalpable, miroir embué de son activité sous-corticale. Il lui semble revoir et humer simultanément, avec une précision effrayante, comme s’il se rappelait exactement les lieux, l’heure, les lumières et la plasticité particulière de chacun de ces écrins de verdures, chacun de ces refuges d’herbes, à priori plutôt banals et impersonnels et revêtant soudain dans son esprit des qualités esthétiques différenciées, personnalisées, en accord avec les rêves de s’y enfouir avec celle qu’il n’a cessé d’imaginer et qui aura changé d’apparence selon les époques tout en restant la même, toute ces variations apparaissant après coup dans les strates des berceaux végétaux, jamais pareils, appartenant à des paysages et des âges distincts, éloignés les uns des autres et pourtant appartenant à la même famille. Le plaisir exquis qu’il a à se vautrer dans ces couches bohèmes n’a d’égal que le plaisir qu’il peut prendre à épouser les méandres de phrases où s’entremêlent des temps différents, des destins croisés, des plis complexes de mémoires, enchevêtrement qui ne prend forme et consistance qu’à force de relecture, qui n’épuise jamais son substrat présymbolique, buisson littéraire où agonise la dictature du simple trait dans laquelle, chaque jour, il dépérit un peu plus, comme un poisson hors de l’eau. Par exemple, en lisant ce passage où le jeune Proust, dans l’ambre trouble de son rêve, compare ce qu’il éprouve dans la réalité de l’intérieur de Madame Swann à ce qu’il en imaginait quand l’accès lui en semblait absolument chimérique et où, de plus, il rencontre les projections de Swann lui-même, à l’époque où ce dernier tentait par tous les moyens de transmuer l’intérieur insolite d’Odette en espace commun. « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s’applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures égales et superposées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même où y touchons – et pour être plus certain que ce soit bien eux – le prestige d’être intangibles. Et la pensée ne peut même pas reconstituer l’état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n’a plus le champ libre : la connaissance que nous avons faite, le souvenir des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus, sont là qui obstruent l’entrée de notre conscience et commandent beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux que sur la forme, restée libre, de notre avenir. (…) Comment aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d’un lieu inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu’émettait à l’infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus lointain, le homard à l’américaine que je venais de manger ? Et Swann avait dû voir, pour ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d’analogue : car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement l’appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre encore, celui que l’amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et à lui qui lui était apparu si inaccessible… » (p.537-538)

C’est pour se sentir tout entier pris dans une économie libidinale produisant du non-linéaire, qu’il a toujours été avide d’échanges à distance, être ici et là-bas, avoir et ne pas avoir, présence et absence simultanées. De ces correspondances qui cultivent la non coïncidence de l’amour, jusqu’à la quintessence. Aussi a-t-il accueilli avec bonheur le message stupéfiant qu’elle lui envoie sous l’intitulé « avant la nuit ». Soudainement, après une très longue période d’absence, de disparition, littéralement de rupture. Comme si, durant ce silence et cette obscurité, ce qui les avait relié un temps bref, n’avait fait que croître, se ramifier, à la manière d’un rhizome souterrain qui, soudain, jaillirait, libérant dans l’atmosphère un nuage de corolles évanescentes, magiques. Tableau d’une intimité offerte, toujours en train de se partager. Ce qu’ils ont initié continue son existence dans un plan parallèle. C’est peu de choses, somme toute, plutôt laconique, et bouleversant. C’est la photo de cet instant féerique avant l’abandon de l’endormissement, fait de lecture à même les pages étalées de la nuit, tout le corps pris dans la lecture, commençant à y faire sa couche, à rêver, dans une sorte d’organologie érotique où la matière lue irrigue tous les sens et se traduit en caresses. La main tapie entre les cuisses prenant le pouls d’une berceuse intérieure. Le cadrage est sommaire, selon les possibilités réduites du selfie, captant le grain particulier de l’heure et les nuances de l’ambiance dans la chambre (à peine entrevue). Du cou aux genoux. Le pull est de ces vêtements que l’on use à force de les porter, tellement on se sent bien dedans, et qui finissent dans une douceur fondante, couleur et textures indistinctes. Presque plus une étoffe, juste une idée, comme ces doudous usés, précieux, parfumés. Il épouse tellement bien le buste que celui-ci semble plus que nu. La jupe courte est déboutonnée et relevée, esquissée. Pull et jupe sont comme des lambeaux nocturnes, des brumes narcotiques qui enrobent le corps, des fragments de paysage vaporeux. Le visage n’est pas visible, coupé, mais la physionomie de ces éléments paysagers fantasmatiques ne le trompe pas, est tout autant expressive et singulière. Les cuisses ouvertes sont, elles, aussi fascinantes qu’un totem illuminant les ténèbres, sous une fine pellicule givrée. Le bras s’enfonce dans les bas transparents, laissant entrapercevoir une fine lisière de ventre lisse. Sous le voile nacré du nylon, fine brume qui s’épanche au point de rosée, les doigts réunis touchent et enveloppent la corolle de l’intime, à l’intérieur d’une gangue précieuse qui protège du temps qui passe. Palpitation d’ailleurs. On dirait un papillon au repos, ailes repliées ; il se souvient l’avoir vu voler, frôler sa peau, butiner sa sueur. À l’arrière-plan et tout autour, presque imperceptibles dans la pénombre, différents reflets dessinent une constellation, un coin du lit, un angle de table de travail, des ciseaux, un bijou, un verre, des formes géométriques blanchâtres. Quand il zoome pour explorer la photo par gros plans, et identifier les planètes lointaines qui scintillent et tournent autour de la lectrice, il devine, très pixellisés et presque indistincts, des détails qui l’aspirent et lui donnent la conviction de se dédoubler, tapi dans la pièce où la jeune fille se caresse. Il croît y être ou y avoir été. Il y a ainsi les signes de sa dernière tentative de partager ce que remuent ses pensées maniaques, répétitives, dans les parages d’un autre être réceptif, capable de lire ce qu’il ne peut qu’ébaucher. Ce sont quelques détails, des restes, des reliefs de leurs rencontres. Presque des débris astraux. Lambeaux surréalistes. Il reconnaît ainsi, sur une feuille volante dépassant d’une colonne de papiers, sa propre écriture, manuscrite, qu’il ne se souvient plus avoir pratiqué pour une autre personne qu’elle (étant tout entier greffé à son clavier). « Ainsi, donc, oui, je lui écrivais, peut-être encore ? » « Ce geste produit des traces mnésiques spécifiques, qui impliquent d’autres dimensions du cerveau que celles mobilisées par la simple frappe d’un clavier. Écrire à la main est une pratique qui territorialise ce que nous sommes en train de penser. » (p.62) Chaque fois que, sur l’écran de son ordinateur ou de son téléphone, réapparaît cette photo « avant la nuit », c’est un choc, le coup de foudre se reproduit, dans une sorte de vide, réalisant que quelque part dans le cosmos, alors qu’il avait l’impression d’être oublié, d’être le seul à entretenir le souvenir, elle n’a cessé de le lire, reprenant ses bouts de textes par intermittence et s’y abandonnant corps et âme. Au point d’en être émue et d’y forger des caresses qui la soutiennent dans l’errance. Il aperçoit aussi, rendus phosphorescents dans la nuit par les attouchements que la jeune fille se donne, des fragments photographiques de choses vues en sa compagnie, des cartes postales de peintures, des bouts de livres et d’objets échangés, des bibelots liés à des lieux où ils se sont tenus et redevenus vides, un herbier collecté lors de leurs promenades. Tout un décor commun par-delà l’absence. Ce qu’il contemple, sidéré, ce n’est pas une histoire qui continue sans lui, dont il aurait été éjecté, mais au contraire qui se poursuit avec des germes de lui, grâce à lui, même si il a dû emprunter, depuis, d’autres histoires et cheminements. Ce qu’il croyait rompu ne l’est pas. Il n’a jamais aussi bien senti ce que signifie mener plusieurs vies simultanées. Elle lui montre comment elle entretient la flamme, comment elle s’immerge dans leur bulle de plaisirs. Comment elle le garde en lui et ne le laisse pas s’échapper. Ses doigts habiles, qui savent où toucher et doser la friction pour atteindre le plaisir seule, là où ils allaient ensemble, le convoquent, le somment de venir. Non, d’être présent à distance, de la visiter et la prendre en fantôme. Elle a capté quelque chose de lui, de cette part non représentable où il sent que sa singularité enfonce ses racines. Elle l’a ingéré et le fait fructifié en elle, c’est un morceau de lui, séparé, qu’il ne pourra jamais réintégrer. Et dont la nature n’est pas non plus de préparer des retrouvailles, une nouvelle union. Néanmoins, il y est impliqué, il ne peut que difficilement se passer d’un lointain droit de regard, il a besoin d’avoir des nouvelles, être informé de ce que ça devient. Et probablement héberge-t-il le même processus à propos de ce qu’il a dérobé chez elle. Il pressent, dans ces étranges phénomènes, un nouveau rapport cognitif au monde visible et invisible, très fécond en nouvelles connaissances dont le fil l’éloigne sans cesse de toute totalité, mais au contraire feuilletées de communications entre de nouvelles parties interconnectées, source de nostalgie. « C’est pourquoi l’on peut parler d’une nostalgie de la connaissance, puisque, en désirant s’unir à la « chose », on n’accède, au cours du processus, qu’à l’interface de la connaissance. Or cette « nostalgie » n’est pas liée à une erreur ou à un défaut dans l’activité de connaître. Si celle-ci ne permet pas de parvenir à la totalité, c’est parce qu’on est toujours dans un processus dynamique de coproduction et non dans un dévoilement du caché. » (p.44) Ce qu’elle montre n’est pas simplement un plaisir solitaire, à distance, jouant avec des images de lui et d’eux, mais une coconstruction dans l’espace, une traînée de vie qu’ils continuent à produire dans le vide. Ce massage doigté est un courant presque figé qui le reconduit aux confins des formes et informes. Pourquoi est-ce beau, de cette beauté d’un amour sans limites   ne cherchant plus la jonction physique pour s’affirmer, de cette beauté éprouvée devant un paysage de champs sillonnés, ponctués de rares végétations expressives et, ici ou là, dans les lignes ou accotements charnus d’herbes, d’un personnage obstiné qui trace sa route ? Il ne trouve plus de mots, la fabrique des idées ou des images, à la manière d’un organisme produisant de nouvelles cellules pour se régénérer, libère des corolles de toutes sortes, métastases de cette image « avant la nuit ». « L’engagement esthétique qui puise dans un fonds ingouvernable de ce qui nous sollicite, génération après génération, individu après individu, vers la possibilité de se confronter ex nihilo à la manière de réaffirmer sa présence, sa possibilité, donne la mesure de la profondeur de l’origine des formes. » (Nathalie Blanc, p. 81) Son origine et sa fin du monde. Il regarde, se désaltère, et pourtant est envahi par l’impression, en frissonnant devant cette preuve d’infinie tendresse dont il ne peut se passer, de contempler une béance aveuglante, terminale. Cratère astral d’où irradie l’absolue énergie, originelle ou apocalyptique, lactée ou létale, non pas de manière éternelle mais s’épuisant, chant du cygne du vivant. Traversant la représentation d’une masturbation spectrale, iconique, il baigne soudain dans l’atmosphère d’une dernière cène, toutes ses composantes paradoxales, ses contraires se réunissent comme une faune plurielle, prédateurs et proies silencieux, cicatrisés, humant et lapant leurs brûlures de vie, à peine nés ou ressuscités, pour s’épancher dans une immense lumière blanche, sans bords, où se réfléchit la frise bleutée, déchirée, d’une biodiversité en sursis, tête en bas. Se sentant ainsi dispersé, fragilisé, incertain. Attendant de passer vers la vie, vers la mort. (Pierre Hemptinne)

coin d'herbe

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lieux-cicatrices transitionnels

cicatrice

Librement divagué à partir de : Vélo en Cévennes et l’Aude – Ugo Rondinone, Becoming Soil, Carré d’Art Nîmes – Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, CRAC de Sète – actualités – Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, Le bord de l’eau 2015 – Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Seuil 1999 – Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, la Découverte 2016 – Achille Mbembé, Politique de l’inimitié, La Découverte 2016…
cicatrice

Longue descente d’un col, route étroite bordée de roches couvertes de végétations rases et hérissées, ou aspirée par le vide, tantôt dans la caillasse vertigineuse, tantôt sous le tunnel matriciel de la forêt, résineux et feuillus mélangés. Le fait qu’il ait déjà pratiqué ce col, l’année passée, et d’autres années encore, et qu’ainsi ce déroulé se soit déjà gravé plusieurs fois en lui, en diverses variantes, lui procure la sensation de parcourir une route intériorisée, de rentrer en lui-même, de sillonner une topographie hybride, physique et mentale. De vivre ou revivre un déboulé biographique onirique. Et, aussi, les temporalités distinctes des différentes expériences de cette route se superposent, se mélangent et installent l’illusion d’une permanence, comme si depuis des années, une part de lui était suspendue dans cette motricité zélée, rapide, nue. En outre, l’alternance de fraîcheur et chaleur, d’éblouissement et d’ombres compose une subtile plénitude. Les lacets lui donnent l’impression de tourner sans fin, de ne plus savoir sur quel versant de la montagne il file, sorte d’anneau de Moebius. Sensation jouissive, euphorie sans fin, illusion presque matérielle d’une évasion réussie. Malgré le besoin d’une vigilance acérée pour éviter la chute, le corps, comme une éponge, se gonfle d’une agréable somnolence après l’exaltation ascétique de l’ascension. Les mains au guidon caressent les freins comme s’il s’agissait d’une gâchette et contrôlent la vitesse vaguement, presque symboliquement, selon la trajectoire. Les doigts fourmillent quelques fois de la tentation de tout laisser aller, jouer l’emballement. Le vent fouette ou caresse le visage, sèche la sueur. Le maillot ouvert, des frissons zèbrent le torse, l’air indomptable des sommets perce la cage thoracique. Tout s’y engouffre, corps avide après avoir entrevu ses limites. La descente – mais est-ce vraiment descendre ou surfer, planer ? – s’effectue dans un mélange de souplesse et de raideur hypnotique, d’abandon absolu, yeux mi-clos, et de reprise de soi, quand il s’agit d’éviter de voler dans le décor. Sur un fil entre éveil et rêverie, hyper conscience et engourdissement savoureux, un tracé presque fictionnel le dévore. Sa tête s’échappe, ses muscles et articulations s’ankylosent. Alerte, une réverbération aérienne, quelque chose de l’ordre du mirage, peut-être juste un parasite dans l’œil ou une hallucination fugitive. Un coin de macadam ruisselle, se dérobe, se met à bouger, miroir frétillant, sol instable. Un glacis écaillé de goudron ramolli par le soleil, scintillant, dangereux. Comme si là, la route se découpait en fines lanières souples, rapides, s’incarnant en animalité insaisissable, tentacules qui tendent leur piège. La surprise évoque celle du tuyau d’arrosage qu’on laisse tomber et que la puissance du jet rend incontrôlable, boyau qui frétille en tout sens et asperge tout azimut. Il songe aussi au retour d’une chevelure électrique, noire et nacrée, qui viendrait le reprendre dans l’ivresse de la descente, l’aveuglant comme un poulpe, se faufilant sous le maillot débraillé et moite, ruisselant sur sa peau nue (souvenir ou fantasme). Un serpent de nulle part traverse, zig zag hystérique, presque invisible, peut-être un nœud de serpents tant il semble y avoir plusieurs corps zélés. « Longue couleuvre ou vipère dérangée ? », s’interroge-t-il pour évaluer le danger. Serpent véloce, traits de métamorphoses balayant le sol, il n’a aucune certitude. À la dernière seconde, d’un étrange sursaut, la chose bascule dans les broussailles, sans laisser de traces tangibles, retourne à l’invisible, l’insitué. Vif argent sombre. Encore un peu il roulait dessus. Comment la bête aurait-elle réagi, se serait-elle dressée et enroulée à sa cheville, emmêlée aux rayons de la roue, paralysant la mécanique et provoquant la chute ? Ce spectacle, somme toute banal, éveille en lui, par l’attente qu’il en a (comme si sans cesse, cette rencontre avec le serpent était désirée, autant que crainte), une excitation jamais comblée, celle de fusionner avec cette plasticité animale trouble. Un point d’intersection énigmatique avec ce qu’il cherche à joindre, avec son esprit, son corps, dès qu’il s’efforce à. Du reste, ce serpent, là, n’est pas un événement factuel, quelque chose d’effleuré et ensuite relégué dans le passé, il l’emporte, le traverse et il s’en trouve irrémédiablement serpent. Continuant sa course, il a immédiatement une sorte de regret, de nostalgie pour ce qui ne s’est produit qu’incomplètement, trop furtif. Une opportunité qu’il n’a pu saisir, mais juste effleurer, une auréole projetée au sol, se matérialisant en quelques corporéités inédites, inclassables, chimériques. Etait-ce réel ou halluciné ? C’est un surgissement qui vivifie le bestiaire fantasque qui prolifère en lui, qui l’anime, créatures hybrides dont l’invention et le contexte, les liens tissés entre elles et lui, génèrent une porosité entre l’humain et les autres espèces. Porosité par laquelle il respire et peut se situer. Ce qu’il a aperçu est un halo où se produisent de ces phénomènes transitionnels qui le plongent entre différents mondes et appartenances labiles, l’engagent dans des états délicieux à rebours, et en équilibre instable. Des sas virtuels de formation et déformation de l’imaginaire, rien n’étant irréversible, où sans cesse s’abolit et se réforme de manière fantaisiste la séparation entre l’extérieur et son intériorité. Ce qu’il emporte de ce choc presque fusionnel avec peut-être un serpent, c’est peut-être une bifurcation, l’engagement parallèle sur le tracé d’un de ces chemins de crête où « le rêve et la réalité sont encore indistincts » (Stiegler, p.336), ou à nouveau indistincts. L’émerveillement et l’émotion de se hisser là, de gagner le droit de jouir des pentes et des prises de vues extraordinaires, abolissent pour un temps la distinction entre dehors et dedans. Ça tremble dans ces lieux-cicatrices où ça ne s’est jamais figé et refermé complètement, des failles qui continuent de travailler et d’où émane la possibilité du jeu. Il continue à dévaler sur ses deux roues fines, espérant secrètement que cette motricité de rêve, faisant corps avec la montagne, ne s’interrompt plus jamais. Il a roulé dans quelque chose qui transforme sa vitesse en force imaginative pure. « (…) Ce qui va fonctionner comme « objet transitionnel » est originairement un pur produit de l’autostimulation endogène de l’enfant. Mais au départ le bébé « ignore » qu’il s’agit d’une extériorisation d’un objet dont l’origine est interne : pour lui il s’agit d’une des multiples constellations représentationnelles investies par des affects et qui peuplent l’univers encore largement non structuré dans lequel il tâtonne. » (Schaeffer, page 177) Et s’il ne pédalait de si longues heures dans la solitude montagneuse que pour visiter ou être visité par ces phénomènes transitionnels, survivance de ces autostimulations endogènes de l’enfance !? Comme un pèlerin cultivant la transe d’une déambulation paysagère, en quête de révélations, de visions ? Il n’y a pas que les reptiles dont des parcelles d’être se projettent en lui, le complètent, le diversifient et l’accompagnent. Dans les garrigues du piémont cévenol d’où il aperçoit les montagnes douces brumeuses, lointaines et comme impénétrables, closes, sans routes ni chemins – et où pourtant il va s’enfoncer dans les multicouches du rêve, sans savoir exactement comment -, dans la lumière orange du matin, rappel de la première lumière du monde, chaque fois qu’il donne le premier coup de pédale qui lui fait inexorablement intérioriser corporellement la première phrase du poème « jamais un coup de dès… », s’envole juste à côté, juste devant ou juste derrière, une ou plusieurs huppes faciès. Une sorte de salut et d’encouragement. La caresse d’une présence qui veille sur lui (caresse offerte ou inventée par lui, fruit de l’autostimulation ?). Le don d’une légèreté pour découvrir les routes, invisibles d’où il démarre, et qui lui permettront de s’élever sur les versants abrupts. Est-ce la bénédiction inopinée d’oiseaux élégants ou l’agitation intérieure d’un ange gardien s’ébrouant ? Manifestation naturelle ou aiguillon fictionnel qui l’aide à se croire capable d’accomplir les ascensions qu’il a projetées en tête ? Le vélo commence sa course silencieuse, sans sillage, dans l’air frais, sous l’auspice d’ailes et de huppes graciles. Comme le reflet à la surface brillante de l’aube, à la manière de cristaux solaires sur le miroir de l’eau, de lointaines étreintes légères, d’œillades amoureuses passées, d’assomptions lapidaires qui ne sont plus, d’extases passagères perdues, mais dont l’écho subsiste, ébouriffement de mèches malicieuses. Des traces qui sont aussi des dispositifs transitionnels, virtuels et à double face, l’une tendant le mirage d’un nouveau départ, l’autre dégageant une puissante mélancolie, associant la tentation de régresser et le désir d’avancer. Là aussi, frontière, vaguement auto-érotique d’indistinction, entre rêve et réalité, savoureuse et dangereuse, avec laquelle il faut apprendre à composer, potentielle réinvention de soi. « (…) Apprendre à faire la différence entre le fantasme enfantin et le mensonge qui est le propre de l’adulte infantile. Le passage par où se fait cette différence – qui est une différance – est l’expérience du devenir adulte lui-même, où les adultes eux-mêmes apprennent à vivre autrement que les enfants, précisément en préservant ces espaces transitionnels pour adultes que sont pour Winnicott les œuvres de l’esprit. Ces œuvres n’oeuvrent qu’en surpassant l’opposition du réel et du fictionnel : leur réalité n’est pas celle d’une existence, mais celle d’une consistance (une idéalité) qui, de ce fait, peut inscrire dans l’entropie du devenir la bifurcation d’un avenir. Tel est le pouvoir du savoir, auquel les gestionnaires de l’impuissance publique ne comprennent plus rien. » (Stiegler, p.398)

Plus la vitesse la gagne, plus l’adhérence au sol diminue, plus le frisson du décollage s’empare de lui, plus la situation lui semble irréelle. Détachée. Ses yeux s’écarquillent pour ne louper aucun détail, depuis la moindre aspérité du revêtement qui pourrait le faire dévier ou perforer la gomme du pneu, jusqu’aux panoramas immenses, à perte de vue, moutonnement de vallées et de sommets accolés comme des vagues, reliefs sur lesquels passe, indolente, l’ombre projetée des nuages. Formes d’anges, silhouettes végétales ou faune fantasmagorique de fumée. Son ombre n’est-elle pas dissimulée ainsi parmi celles des nuages ? Ivresse de l’altitude, de tout embrasser, le réel immense, vierge sans humain visible, et son interprétation dopée par l’adrénaline sportive. Et quand il plonge dans les souterrains forestiers, durant quelques secondes, il ne voit plus rien, le temps de s’habituer à l’obscurité, puis, comme un hyper scanner lancé en bolide à même le tissu des arbres, il enregistre le maximum de détails, dans cette ivresse où la focale n’a plus de centralité mais est submergée par ce que l’attention périphérique, surdimensionnée, ramène dans les filets du regard. La vue passe sans cesse du micro au macro, vice-versa, emmagasine le plus possible d’images, intègres ou en charpies. Les enchevêtrements des branches, comme une tapisserie en profondeur, tissée sur des milliers d’hectares, sans fin. La traversée des entrailles forestières qui couvrent les montagnes. Les troncs qui dansent et se tordent, prennent des poses animales ou anthropomorphes. D’autres, abattus, équarris, révèlent l’âge de leur aubier, en train de pourrir, forés et rongés par les insectes. Certains énormes et découpés, creux, dressent une porte de ténèbres vers l’inconnu, sorte de passage secret fantastique. Les roches dressées, moussues, et les anfractuosités noires rejoignent le réseau de grottes et cavernes, habitats préhistoriques. Dans le fouillis ordonné, de lointaines cabanes improbables, surgies de comtes terrifiants ou promesses d’idylles impossibles, refuges inespérés qu’il aimerait expérimenter. L’entrelacs infinis des racines. Le rideau des lianes. Les touffes de fougères et graminées. Les sols spongieux ou secs, stratifiés comme de l’ardoise effritée. Les champignons, les découpes de feuillages selon les espèces, les écailles caractéristiques des troncs, le territoire de centenaires majestueux et les hordes de jeunes pousses, les clairières inaccessibles, superposition de couches de nature sans âge et très jeune, antique et moderne. Et tout cela, en une seule trame déroulante, décor dans lequel il vole, qui l’environne comme la projection en 3D d’un casque de réalité virtuelle. Tout cela se grave en lui, en petits traits précis, grâce à la vitesse de la descente, dévorante, aspirante, par infimes secousses graphiques qui incisent sa peau et son cerveau, effectuant par une sorte de composition automatique d’immenses tableaux dont il n’entrevoit plus la sortie, à moins d’un déchirement d’horizon. Immenses dessins minutieux, imitation fiévreuse voire délirante du tissu forestier, réel et fictionnel, mêlant indistinctement ce qui vient de l’observation naturaliste rigoureuse et des légendes que la forêt a fait proliférer dans l’imagination humaine. Il se laisse dévorer par ces radiographies fantasmatiques, rideaux transitionnels, comme s’égarant au cœur des grands dessins d’Ugo Rondinone (ZWANZIGSTERJUNIZWEITAUSENDUNDFÜNFZEHN). À vélo, précipité dans la descente, ou au musée, aspiré par le grand format crayonné, c’est la même immersion mimétique, sauf que celle ressentie plié sur le cadre de la bicyclette, est plus physique, faisant vibrer chaque partie du corps, le paysage se transformant à fleur de peau en interface fictionnelle, avec cette impression que le cours habituel des choses hésite, se délinéarise, s’inverse… « L’immersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative. Alors qu’en situation « normale » l’activité imaginative accompagne l’attention intramondaine comme une sorte de bruit de fond, la relation s’inverse en situation d’immersion fictionnelle. » (Schaeffer, p.182). Mais ce qui fouette ainsi les sens quand, dans la chute libre des lacets du col, l’immersion dans le paysage devient autant fictionnelle qu’expérience réelle avec la nature traversée, entraîne une excitation prodigieuse de ce qui est en train de passer, à une vitesse échappant à la pleine conscience, en lien avec ce qui fait écho depuis les limbes de la mémoire, comme extirpée. L’euphorie provient de cette peu ordinaire correspondance entre ce qui se vit et ce qui a déjà été vécu. « Bien que le degré d’immersion fictionnelle soit toujours inversement proportionnel à l’attention accordée à l’environnement perceptif actuel (à l’exception bien sûr des perceptions qui sont le vecteur de l’immersion), cela n’implique pas une coupure entre le monde des stimuli mimétiques et le répertoire des représentations mentales issues de nos interactions passées avec la réalité actuelle. Tout au contraire : les mimènes resteraient radicalement opaques s’ils n’étaient couplés en permanence avec les traces mnémoniques de nos expériences réelles. » (Schaeffer, p.182)

Puis l’altitude diminue rapidement, comme fond une ressource vitale, la pente décroît, l’air se réchauffe, le paysage se domestique, les maisons se multiplient, il se rapproche des hameaux. Le cœur s’étreint, doit réintégrer l’étroitesse de la cage thoracique. Il appréhende la traversée des villages et le déplacement des gens et des touristes, pas tellement eux en tant que tels, mais ce qu’ils déplacent, la part de rumeurs, la poussière de doxa qu’ils transportent dans leurs us et coutumes. Il revient d’un autre temps, entre passé et saut vers le futur. Avant de réintégrer l’atmosphère réelle du présent, il effectue une pause dans un bistrot villageois, entre deux, hors du temps, avec sa tonnelle de glycine que ne perce pas le soleil, les gestes lents, les verres qui se vident lentement, s’évaporent, les sandwichs faits à la main, dans l’arrière-cuisine, comme à la maison, pièces uniques. Hébété par la course, criblé mitraillé par les points de vue inouïs absorbés, essentiels à son bonheur, inaccessibles autrement que par cet engagement physique sur le vélo, lenteur de la montée, précipité de la descente, et qui lui laissent entrevoir le pays sublime où quelque chose de lui reste enraciné, il s’arrête, se relâche, savoure cet étourdissement de la chute, peu pressé de retrouver le climat post-attentats terroristes. Laisser s’imprimer en lui ce qu’il vient de vivre de sauvage et d’inexpliqué pour ne pas le perdre intégralement en percutant ce climat qui taraude tout le corps social, depuis les discours politiques et médiatiques dominants jusqu’aux conversations de comptoirs, chacun apportant sa petite pierre, modérée ou virulente, à l’édifice du clivage, se drapant dans le besoin de frontières protectrices, le désir de barrières qui garantissent la survie, tout un état d’esprit où macère le rejet et l’attachement maladif au terroir, qui doit rester intouché par l’autre. Il rumine. On dirait que, quoi qu’on dise, même en se distançant légèrement, avec tact, parce qu’il ne faut pas heurter l’opinion publique sous le choc, quoi qu’on dise, on contribue au clivage entre eux » et « nous ». Même la tentative de comprendre, de ne pas tomber dans le panneau, renforce le courant dominant, a conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire que sortir les armes. Là, ça sent vraiment le piège. Comme si l’explosion du radicalisme répandait, en retours, dans les organismes susceptibles d’en être les victimes, les germes d’une connerie purulente, se réjouissant d’avoir carte blanche pour saper la démocratie. C’est dans ce genre de configuration que l’on se sent prisonnier d’un modèle, d’un mode de vie que l’on contribue à perpétuer, reproduire. Avoir au jour le jour le sentiment de tourner dans une roue de hamster, au centre d’une société très éthique, accroît les risques de déprime, de découragement, passage à l’acte, les souffrances latentes que pointait Bourdieu dès les années 80. « L’extrême attention éthique portée aux actions particulières va donc de pair avec une déresponsabilisation éthique globale, qui va bien avec le système. L’éthique omniprésente dans notre société est donc cette éthique restreinte, restreinte en ce qu’elle se cantonne à la défense de quelques principes particuliers dont le respect renforce mécaniquement le système qu’ils blanchissent. Superficiellement, on pourrait avoir l’impression toutefois, il est vrai, que, par là, notre société est devenue plus éthique, l’ensemble de nos comportements particuliers étant soumis à des principes moraux contraignants. On a donc sécurisé la roue de hamster : nous pouvons y tourner en toute quiétude. Mais qui critiquera le fait même que nous tournions fans une roue de hamster ? Quelle éthique dénoncera non les imperfections du système, mais le système lui-même et le mode de vie qu’il nous impose ? » ( Hunyadi, p.26) Le déchaînement sécuritaire après le massacre de Nice prend des dimensions délirantes. Il faut lire et écouter tel élu affirmer qu’il est pourtant simple de poster des militaires avec des lances roquettes. On dirait que ce qui se passe est vécu par certains comme une libération : enfin, on peut y aller, plus besoin de mettre des gants. Ce qui excite certains commentateurs, qui parlent de guerre civile, de guerre de religion, c’est l’effet d’aubaine. La provocation, l’attaque produit un tel choc qu’ils peuvent convoquer « leur » guerre de religion, répondre à la provocation sur son propre terrain. Pas grand monde pour prendre de la hauteur, essayer de déplacer la confrontation, élaborer des analyses et prendre des mesures sociétales et civilisationnelles d’envergure, de nature à couper l’herbe sous le pied des extrémismes. Il n’est plus temps, ouf, de se remettre en question, nous sommes en guerre, alors, œil pour œil, dent pour dent. Les erreurs et errements passés, tout ça est oublié, nous sommes attaqués Ce qu’ils nous font subir est trop grave que pour prendre en considération ce qui, venant de nous, participerait à la gestation compliquée de la haine. La binarité revient en force, les bons contre les méchants, sans nuance, et cela justifiant toute l’histoire innommable qui a érigé ce merdier. Au moins, les politiques retrouvent la possibilité d’énoncer des messages, des formules vides, certes, mais dont ils sont convaincus qu’elles délivrent du sens. Ils peuvent ressortir leurs valeurs stéréotypées. Peut-être croient-ils ainsi résoudre la crise du politique ? Sans cela, ils n’avaient plus rien à dire, acculés à la rigueur, à l’absence de perspective. L’horreur les replace dans un rôle de personnalités virtuellement « hommes de la situation », en tout cas gestionnaires de crise, indiquant la possibilité d’une porte de secours. Chef de guerre, un costume parfois commode, opportuniste. Il n’y a plus de dignité qui tienne dans l’urgence, les pires crasses ou lâchetés apparaissent comme des prises de position raisonnables, voire courageuses, en tout cas dignes d’être relayées. On nage alors en pleine décomplexion, désinhibation, les radicaux sont comme des poissons dans l’eau. Ainsi, cette insondable saloperie prononcée par un ministre belge, Théo Francken, contre la proposition d’organiser le droit de vote des étrangers : « les étrangers d’abord, les Belges ensuite ? » Étrange raisonnement réduit à un slogan qui augmente encore plus la confusion et la consternation. Est-ce ainsi que les hommes pensent ? De plus en plus, on assiste à des manifestations où des groupes d’animaux scandent, face à d’autres individus, des cris du genre « on est chez nous » ! Quel culot et quelle incommensurable bêtise. Tout au long de la descente du col et des points de vue qui le transperçaient comme des éclairs, il se reconnaissait comme appartenant à ces lieux, ayant une histoire avec eux, mais il serait bien incapable de s’appuyer sur ce lien en partie fictionnel pour formuler une chose aussi horrible que cet « on est chez nous », primaire confiscation du sol aux dépens d’autres espèces. Le modèle culturel est toujours celui des colonies, de la guerre, de la lutte pour les territoires. Alors que la situation de l’humain sur terre est déjà tellement en péril, fondamentalement, sans cela, et qu’il faudrait traiter avant toute chose cette mise en péril, dans toute sa largeur et profondeur, et que c’est ce traitement patient qui conduira inévitablement à réguler, soigner, effacer les causes et raisons de divers conflits qui ont générés, partiellement, le système d’exploitation de la planète qui nous a acculé à un monde en sursis. Et aussi, par ce travail lent et culturel, assécher partiellement ce qui soutient l’imaginaire terroriste (il en faut bien un pour de tels passages à l’acte). Mais cela signifie de s’engager dans des changements substantiels de système, sortir de la roue de hamster, et, en même temps, changer d’imaginaire, plus exactement retrouver de l’imagination, initialement de gauche. Mais celle-ci se trouve justement, comme le disent Dardot et Laval, en panne d’imagination. « Or, il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire. Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. » (p.219) Nous non plus alors ? Car, se sentant depuis toujours proche de la « main gauche » de l’état, il souffre de cette panne d’imagination généralisée, systémique, qui légitime l’assèchement néolibéral de cette main soignante. Le travail principal devrait être essentiellement un travail de réconciliation pour passer, comme le dit Achille Mbembé, d’un ordre terrestre à un ordre cosmique. Cette réconciliation implique toutes les espèces, entre humains de toutes sortes, mais entre humains et animaux, plantes, choses inertes, et pas seulement à l’échelle de la planète habitée mais prenant en compte toutes les autres planètes…

Reprenant des forces, retrouvant une respiration normale, absorbant eau, protéines et sucre, il s’apprête à reprendre la route, glisser le long des derniers kilomètres de la vallée et revenir complètement dans le présent, et il le vit comme un basculement d’un bestiaire à un autre. Celui qu’il convoque et suscite sur les routes désertes de montagne, dans sa bulle, est une émulation plurielle et bienveillante, une initiation à la multiplicité d’êtres dont les trajets interfèrent pour cartographier une appartenance à un paysage de vie (qui ne confisque et ne privatise aucun des lieux concernés). Il est habité par cet horizon de réconciliation et par cet ordre cosmique à explorer, inventer. Celui qu’il retrouve est hérissé, agressif, survolé d’engins menaçants, furtifs, qui dépossèdent l’homme de tout ciel protecteur. Les cieux sont brouillés, écume et fumigation sales où surgissent comme venant de nulle part, les silhouettes prédatrices d’avions de guerre. Eux-mêmes prêts à se dissoudre dans la masse nuageuse tourmentée. Au sol, un loup renifle les restes d’un désastre. Non loin, l’excitation du rejet de l’autre, au nom des valeurs de la modernité occidentale ou d’une qualité historique supérieure, déchaîne les instincts. C’est une vision de fin du monde. L’impact de l’homme haineux sur son environnement transforme le paradis sur terre, où les animaux parviennent à réguler leur cohabitation, en carnage au finish, toutes espèces se disputant à mort « leur » territoire. (Ce « leur » étant pure fiction, strictement un leurre, dans tous les sens du terme.) À même la pâte picturale, elle-même effrayée par ce quelle représente et le plaçant dans un flou nerveux, hâve et saccadé, c’est l’apocalypse du vivant tel que peint par Yan Pei-Ming dans ses « ruines du temps réel ». L’homme a déjà disparu. Ces ruines, plus il se rapproche du monde « civilisé », plus il les sent dans l’air. Plusieurs heures après, en pleine nuit, le corps comme nettoyé par l’effort et la longue escapade, il tente de se purger de ces visons horribles en s’absorbant dans la contemplation de la voûte étoilée. La nuit est douce, ponctuée par la polyphonie fragmentée des petits ducs et le vol des insectes nocturnes, la cartographie infinie des points lumineux dans l’espace aiguise puis engourdit ses sens. Il s’y noie dans l’incommensurable, refusant de borner, faire entrer dans des mesures ou compréhensions limitatives. Il y retrouve, comme le jaillissement d’un torrent insaisissable, ce que son corps a emmagasiné en pédalant dévalant les montagnes (criblé, mitraillé par les points de vue), poudroiement d’impacts lunaires, lunatiques, solaires, stellaires. Sans que cela, il puisse le cataloguer, le ranger, l’ordonner, le traduire, le dire. Une immensité nue avec des points d’accroche indéterminés et des présences cachées, réelles ou fictionnelles, qui lui sont indispensables à vivre, respirer, bouger, continuer à… (Pierre Hemptinne)
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