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Le cinéma sans clitoris

Osez « Osez le féminisme » à propos de « Osez le clitoris », campagne de sensibilisation féministe en France. A la française. – L’affaire DSK a conduit l’historienne américaine Joan W. Scott à publier un article dans Libération dénonçant certaines positions complaisantes à l’égard du diplomate français. Elle vise quelques intellectuelles françaises proches des revues Esprit, Commentaire et Le Débat, qui se réclament du « féminisme à la française », un concept surprenant. C’est à vrai dire un bien étrange féminisme évacuant, notamment, toute dimension politique des relations entre sexes et considérant que la galanterie à la française est la meilleure garantie du respect entre hommes et femmes, correspond le mieux à l’aspiration des femmes et évitant la brutalité des moeurs à l’américaine (je raccourcis, mais à peine). Citée par Joan Scott, Claude Habib estime que « la quête de l’égalité des droits individuels pour les femmes a conduit à la « brutalisation des mœurs » ». Autre citation : « Mona Ozouf estime, et s’en félicite, qu’en France (contrairement aux Etats-Unis) « les différences sont … dans un rapport de subordination – et non d’opposition – à l’égalité. » Elle note également (citant Montesquieu) que les mœurs ont bien plus d’importance que les lois. Ceci, écrit-elle, a permis aux femmes de comprendre, à travers les âges, « l’inanité de l’égalité juridique et politique » qu’il faut comparer à l’influence et au plaisir qu’elles tirent du jeu de la séduction. Pour les deux intellectuelles, un féminisme qui réclame l’égalité des droits s’apparente au lesbianisme, une déviation par rapport à l’ordre naturel des choses. » Gratiné. Didier Eribon, dans une réaction publiée aussi dans Libération, est très très gentil de simplement qualifier ce genre de position de « néoconservatisme », disons qu’il garde son calme au profit de l’argumentation, une belle leçon.-  Oser à la française aussi, mais pas les mêmes françaises. – Et pendant qu’a lieu cet échange où l’obscurantisme tente de reprendre en mains les relations homme/femmes, Lucie Sabau, de l’association Osez le féminisme lance l’opération « Osez le clitoris ». L’article du quotidien français Libération titre : « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité ». Voici notamment ce qu’elle explique : « Si les petites filles grandissaient en réalisant que leur sexe n’est pas un trou mais qu’il est composé d’un muscle – le vagin qui enserre -, du clitoris et sa double arche, organe de plaisir, elles ne se positionneraient pas de la même manière dans la société. Ce serait plus facile de ne pas se voir en réceptacle destiné à faire des bébés. » Oui mais, ne faudrait-il pas alors jeter tout Lacan !? Et avec Lacan bien d’autres qui n’écrivent que par lui ? Notamment Slavoj Zizek? Elle rappelle combien les idées dominantes sur la manière dont doivent se passer les rapports amoureux et/ou sexuels sont régies par le plaisir projeté par l’homme et traditionnellement, même si ce lien paraît obscur à certains, fondement de l’ordre social . A la journaliste qui la charrie du genre « oui, mais, on ne vous a pas attendue pour découvrir le clitoris !? », elle rappelle que ce n’est que récemment que les recherches scientifiques ont découvert les spécificités de cet organe (en 1998 et 2005) constitué de 10.000 terminaisons nerveuses. Un record. C’est dire que la science a peu investi pour comprendre la femme et faire la place à son imaginaire érotique, comparativement à ce qui a été fait pour le sexe mâle. – Du côté des hommes. – Un article (beaucoup plus long) publié lui le 6 juin, rendant compte d’une enquête inédite sur la manière dont les hommes parlent de leur plaisir, ne peut que conforter ce que dit Lucie Sabau. Un bref échantillon qui donne le ton consternant : « Le chapitre des préliminaires est l’occasion de plusieurs déconvenues. A quoi servent-ils ? « Je ne sais pas », répond honnêtement l’un des mâles interrogés. « A rien, en tout cas, moi, je n’en ai pas besoin », confirme un autre. « Toute caresse sexuelle manuelle est inutile, le rapport, c’est la pénétration », assène un troisième. « Cela ne sert pas grand-chose dans notre cas, vu qu’elle est déjà excitée dans sa tête avant de commencer », livre un dernier. » Il faut noter que ces témoignages ont été recueilli sur base d’un questionnaire ouvert auquel chacun répondait anonymement chez lui, seul devant son ordinateur. – Désinformation et propagande. – La féministe qui organise l’opération « Osez le clitoris » regrette la « désinformation dans le porno, la pub, les magazines… ». Pour le porno, peut-être faut-il « nuancer » : il y a bien un genre consacré aux jeux olympiques du cunnilingus forcené de vraies épreuves d’endurance et de force à la fois, l’école de l’acharnement. Mais il ne faut pas se contenter de fustiger pub et magazine. Que dire du cinéma !? Je suis depuis longtemps interloqué par les conventions respectées – assénées, devrais-je dire – dans une (très) grande partie du cinéma pour représenter l’étreinte amoureuse ou l’acte sexuel (sans amour) : tu ouvres, je rentre et c’est l’extase, un beau hop fusionnel immédiat, systématique. C’est sans doute pour cette raison que l’on appelle cela cinéma de « fiction » usant « d’effets spéciaux ». Avec quelle facilité une très grande partie du cinéma conforte-t-elle (le terme est faible) une image dominante et biaisée, affirmée comme la réalité convenue, de ce qu’est l’accouplement, tout en prétendant faire de l’amour sont sujet principal d’investigation  sur lequel se spécialise et se fonde le voyeurisme commercial du grand écran et des salles obscures. Si l’on retire de l’histoire du cinéma tous les films qui méprisent la réalité de la problématique sexuelle pour en renforcer le cliché complaisant à l’égard de la partie masculine de la population, tout ce cinéma qui ne se préoccupe donc pas du changement de mentalité que devrait entraîner la décision d’« Osez le clitoris » et notamment dans la manière de scénariser, de filmer, dialoguer cette matière du désir, que reste-t-il !? Ici, le politiquement correct dans la manière de montrer le sexe est destructeur, régressif. Sans oublier que l’on peut encore trier et raffiner la typologie des dégâts à l’intérieur de ce florilège : combien de scènes où l’acte est forcé par l’homme et conduit tout de même, avec la même rapidité, à l’extase (l’homme sait ce qui est bon pour vous, c’est ce qui est bon pour lui) !? Comme constitution latente et prégnante d’un appareil justificatif au viol, on ne fait pas mieux.  Il ne s’agit pas tant de changer la manière de montrer les actes érotiques ou purement sexuels – faut-il forcément les montrer du reste !? – que de problématiser autrement les relations hommes femmes. Parce que cette prise en compte conduirait nécessairement, outre à montrer autrement les éventuelles scènes d’ébats, à d’autres manières de réfléchir sur les relations amoureuses. Il faut noter que cette situation  n’est pas beaucoup plus reluisante pour une bonne partie de la littérature ! – Des médiathèques clitoridiennes. – Dans la perspective où les médiathèques évoluent vers des centres d’interprétation des arts vivants, des lieux où l’on fait parler et où l’on dialogue sur le sens des œuvres, elles pourraient favoriser des relectures intéressantes des musiques et du cinéma sous cet angle d’approche. Selon différentes pistes d’études possibles : démontrer objectivement la récurrence de la propagande de la pénétration ( !), ouvrir des pistes vers des formes d’art qui recherchent la fragilité, contournent ces certitudes et ouvrent la possibilité d’autres terrains d’entente. Quand on parle de rôle éducatif des médiathèques, cela devrait concerner ces matières aussi. (PH) – Osez le féminisme

Piss Christ, Piss Tintin, à chacun sa croix

P-Christ. – L’affaire des œuvres de Serrano vandalisées à Avignon nous rappelle combien les défauts d’éducation ouvrent la porte à l’obscurantisme. J’entendais un catholique s’exprimer à la radio, scandalisé par le geste à l’encontre d’une œuvre d’art mais soulignant que, lorsque l’art s’aventure à blesser des croyants en s’attaquant à ce qu’ils ont de plus cher, il ne faut pas s’étonner d’inspirer des fanatiques. Sans doute oublie-t-il à quel point les professions de foi de l’Eglise, affirmant une conception religieuse du vivant et de la création du monde, chaque fois qu’elles s’expriment sur la place publique heurte et blesse les laïcs dans leurs plus profondes convictions.Ce que révèle l’attentat. – Le plus inattendu est que cette agression iconoclaste, en offrant des tribunes bien médiatisées à l’artiste attaqué, éclaire des dimensions de l’œuvre généralement peu explicitées, peu comprises, sauf si on connaissait l’auteur de plus près (ce qui n’est pas mon cas). Dans Libération, Andres Serrano exprime sa tristesse de chrétien, « Je suis un artiste chrétien. Ma maison est pleine d’œuvres sacrées des XVème et XVIème siècles. Je n’ai rien d’un blasphémateur, et je n’ai aucune sympathie pour le blasphème. » Et c’est vrai que cette photo (qui date de 35 ans), avant tout, est belle, d’une esthétique respectueuse, moyenâgeuse et rayonnante. Ce n’est qu’en lisant son titre que la possibilité d’une dimension blasphématoire interpelle. J’ai toujours été dubitatif, sans conviction tranchée à ce sujet. J’avais tendance à attribuer une signification corrosive à cette image par envie plus que par raison. Parce qu’il ne m’échappait pas que le crucifix ne donne pas l’impression d’être sali, attaqué, rabaissé. Le cliché n’est pas crade, pourri, sordide. Objectivement, le crucifix baigne dans une substance organique, colorée, lumineuse qui en renouvelle l’aura et dégage une impression de miracle : l’urine (re)sublime le Christ, le Christ immergé dans l’urine, la sublime, la religion et les flux organiques mis en contact étroit court-circuitent les (dé)valeurs. « Si en faisant appel au sang, à l’urine, aux larmes, ma représentation déclenche des réactions, c’est aussi un moyen de rappeler à tout le monde par quelle horreur le Christ est passé. » Et de rêver d’être reconnu par le saint-siège au point de se voir commander une grande œuvre pour les églises de la cité pontificale. Nous voilà prévenus. La question de savoir si Piss Christ était une œuvre d’adoration (« je te regarde à travers mes déjections corporelles, je te vois dans ma pisse ») ou de reniement, d’embellissement ou de salissure est tranchée. L’œuvre a perdu son mystère. D’où une certaine déception : je n’avais jamais perçu (voilà le manque d’information dont on se rend coupable) cette vocation chrétienne de Serrano. D’où la confirmation que l’absence d’éducation artistique peut conduire à des comportements aberrants dans les musées. Littéralement, des actes « primitifs » où quelqu’un, quelques-uns s’en prennent à des représentations parce qu’ils les reçoivent comme des images magiques les dépossédant d’une part importante d’eux-mêmes. L’éducation à l’art contemporain, par exemple, familiarise le regard et les sensibilités  à l’usage de matériaux non académiques et au renversement de leurs valeurs : un matériau dégradant peut très bien, en art, prendre du grade, devenir valorisant. La pisse n’est pas forcément de la pisse. – P-Tintin. – Je ne serais pas contre le fait de perpétrer un petit blasphème à l’égard de l’envoyé d’Hergé, son fils envoyé pour nous sauver, Tintin. A priori, je ne lui porte aucune haine. Mais sa présence quasi permanente dans le quotidien Le Soir finit par agacer. Ça tourne à l’obsession, voire plus, à l’adoration, ça sent le culte qui impose l’air de rien ses icônes et ses principes. Je crois que c’est l’être fictif qui fait le plus l’objet d’articles, brefs ou longs, polémiques, historiques, esthétiques ou entrefilets événementiels, comme s’il s’agissait d’une entité toujours vivante, présentée comme présente de manière constante dans notre réalité, même si l’on ne s’en rend pas compte (je parle pour les ignares non tintinophiles). Il y a bien là une dimension religieuse : vous ne le voyez pas, mais il est partout, c’est lui qui soutient en grande partie l’identité nationale, cet esprit qui nous relie, nous fait exister dans le concert des Nations ! Un tel acharnement n’est pas normal, en tout cas, pas désintéressé. Comme pour toute église et religion, cette adoration iconique recouvre un système qui doit transcender la foi en monnaie sonnante et trébuchante. La fondation – secte, empire économique–  Hergé doit être là derrière. À titre d’exemple, on ne compte plus les articles consacrées au futur Tintin de Spielberg avec, dernièrement, une page ou deux sur les démarches princières entamées pour que la première de ce film soit organisée à Bruxelles. C’est présenté comme une affaire d’état, un enjeu national de la plus extrême importance (« La Belgique se mobilise… », voilà, je ne ferais donc plus partie de la Belgique, excommunié) . Dernièrement, c’était l’anniversaire du capitaine Haddock. Je suis admiratif de la manière dont ce quotidien a fêté ce marin barbu : la quantité de signes qui lui a été consacrée est vraiment phénoménale : au moins une page par jour durant 2 semaines (j’ai compté au moins 17 épisodes) !? Ça devrait figurer au Guinness Book. Mais trop, c’est trop, ça prend une dimension qui pourrait inspirer quelques petites manies blasphématoires. Je me verrais bien instituer régulièrement un p’tit Piss Tintin. Le rituel est à l’étude, à mener comme une performance artistique foutraque. Un jour bien déterminé et régulier – disons chaque samedi matin -, je découperais les pages d’un album de Tintin, en recouvrirais le compost au fond du jardin et, après avoir bu force thé vert et Orval fraîche, entreprendrais de les commenter à jets d’urine, en évitant les recouvrements réguliers, mais en provoquant des impacts de toutes formes et intensités, des coulures, des auréoles, des flaques, des calligraphies maladroites (comme quand on pissait dans la neige pour y dessiner ou écrire quelques mots rudimentaires). Ensuite, laisser sécher et conserver dans des portfolios. Ce n’est pas pour détruire mais pour transformer en autre chose. Atténuer le rayonnement à sens unique religieusement organisé au départ d’une communication dûment validée par une instance autoritaire (l’Ordre tintinophile). (PH)

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

Fluxus, Deezer & médiathèque

Geste musical et pognon. – Plusieurs articles récents dans la presse, traitant de la situation des industries musicales ou, en ouverture du Midem, cherchant à détecter l’émergence d’un modèle économique efficace d’accès aux musiques dans l’environnement dit dématérialisé, nous rappellent avec force que la musique, pour beaucoup, est tombée bien bas, est là pour faire de l’argent. Les formules mélangent tout et considèrent que la musique se porte bien si elle se vend bien, ou l’inverse. L’indice de santé du marché musical se confond avec la manière d’évaluer la qualité de la musique, sa créativité. Un titre comme « La musique se porte bien », signifie que les recettes sont bonnes. À l’opposé, on méditera ce magnifique exemple (Le Soir, 21/01/11) : « La musique poursuit son déclin ». Que vise-t-on ? La créativité, l’écriture de composition, la diversité, le renouvellement des idées, la qualité professionnelle des interprètes ? Non, le pognon que rapporte aux filières industrielles un certain type de répertoire dit populaire. Ce répertoire même qui fait l’objet du piratage massif et qui justifie les politiques répressives qui s’ébauchent ici et là, qui sont réclamées par les syndicats des majors. C’est de cela que l’on parle généralement, sous l’intitulé « musique ». C’est dire que la musique, loin d’être dématérialisée, est de plus en plus considérée comme un bien matériel, matérialiste et cette subtile opération trahit une perte d’esprit, une fuite de contenus spirituels.– Le modèle économique qui pointe et Fluxus ricane. – Les faits marquants sont le rapprochement entre sites de streaming et opérateurs de télécommunications (Deezer et Orange, Spotifiy et SFR…). L’objectif reste le même : « offrir à l’utilisateur un accès à la musique quand et où il veut sous n’importe quelle forme » selon une exploitation mercantile d’une pulsion entretenue artificiellement (marketing) à s’entourer régressivement de ses sons/musiques/ritournelles préférés. Fluxus aussi, au tout début des années 60, a développé un fourmillement de gestes musicaux originaux dont le but, d’une certaine manière, était de même nature (« un accès à la musique quand et où il veut sous n’importe quelle forme »), et pourtant déjà à contre sens (en prévision) de ce que l’on appelle aujourd’hui « accès immédiat à ses musiques », pour rechercher et maintenir le contact avec du sens en perdition. Fluxus et la musique d’Olivier Lussac (les presses du réel), 2010) tombe à pic pour nous le rappeler. Il est possible de changer d’échapper à cette rage de vendre de la musique en continu pour soutenir avec rien (trois fois rien, des scies musicales copiées des millions de fois) des taux de profits même pas confortables, non, mais les plus colossaux possible. Pas d’autre solution, dans cette course au profit, que d’amplifier sans cesse la captation du temps de cerveau via les oreilles, ce qui ne s’installe paradoxalement (paradoxe apparent) que par la perte de l’appétit d’écouter lié au désir de silence, au désir d’entendre des sons non fusionnels, soit des organisations sonores que l’on ne peut pas ingérer partout et tout le temps instantanément, ce qui pose la question des relations qualitatives au temps, au corps, au silence, au bruit via les musiques que l’on n’écoute/entend, et c’est bien pour cela que le projet Archipel de la Médiathèque est organisé en îlots Temps, Silence, Bruit… ). Or, cette présence permanente de sons, cette manière fort répandue de s’envelopper d’un cocon tenace de ses musiques préférées, à la fois, doit être addictive et en même temps dégoûter d’encore écouter vraiment de la musique, doit ôter le désir de rompre avec le cocon au risque d’entendre autre chose, de non habituel, de non préféré et donc forcément à rejeter. De cette manière latente s’installe une appréhension ce que l’on n’a pas l’habitude d’écouter et qui sera perçu comme agression, ingérence insupportable dans l’ordre des goûts « personnels ». Et si cette permanence industrielle de sons musicaux ne faisait qu’encourager l’intolérance ? Il est étonnant de constater qu’opposer à tout ça, encore et toujours 4’33 de Cage (et toute sa descendance de musique vide, silencieuse), un blanc invendable, même pas pur, sali, reste toujours dérangeant, scandaleux, incompréhensible, tant d’années après sa création mondiale. Fluxus est une turbulence, une guérilla contre les Beaux-Arts (provoquer leur destruction est écrit dans les textes fondateurs du mouvement qui n’en est pas un) et contre la captation commerciale et capitaliste des cerveaux par les arts dont la musique. Fluxus est un moteur qui a fracturé la position dominante de l’art Occidental, en prolongeant Dada par la constante lucidité à tirer les enseignements de la guerre mondiale effroyable qui venait de s’achever, guerre qui a mis en avant les pouvoirs de la propagande, du marketing de la guerre et de la mort. Fluxus fourbit ses armes dans l’enseignement Zen, le savoir faire non professionnel, l’Orient comme négation constructive de l’Occident, la déconstruction des valeurs, la destruction comme processus de création, l’a-musique, le silence, la performance, l’ennui, le geste immédiat, la rencontre concrète avec les éléments de la vie à l’instant aléatoire où ils basculent dans le registre de l’art, la surprise… – Retour à l’être par le point critique. – Fluxus se lit comme un catalogue épique d’actions, d’événements, de procès des manières convenues de concevoir et recevoir l’art. Mais, par rapport à la situation actuelle de gavage systématique où le marketing cherche à activer la consommation du même sans qu’intervienne dorénavant la possibilité de choisir (perte de temps, ennuyeux, réglons ça une bonne fois pour toute), Fluxus n’a cessé de chercher l’essentiel, l’écoute du minimum, la recherche de la peinture minimum, de la musique minimum, le degré zéro de l’art. À partir duquel on peut basculer dans le manque ou rechercher maladivement le trop. Le point critique. Le remplissage actuel avec ses gestes obsessionnels -écouter ses musiques compulsivement et n’importe où, ne jamais manquer de quelque chose à suçoter, image, son, texto – aurait alors pour but que le plus grand nombre de consommateurs soient conduits à ne jamais rencontrer ce point critique, qu’ils en aient peur comme on peut avoir peur du vide. C’est Ben qui, en écho au Carré Blanc de Malevitch empreint de spiritualisme, réalise Vitrines de magasin (1979-199). « Il s’agit d’une simple photographie, celle de la devanture abandonnée d’un agent commercial de la marque Fiat, badigeonnée de blanc à l’aide d’une éponge. A l’opposé de Malevitch, l’artiste niçois proclame la destruction de l’art et renvoie à un questionnement précis : « existe-t-il dans chaque homme une peinture minimum comme une musique minimum ? » Pour Ben, une peinture minimum est donc une peinture de vitrine passée au blanc d’Espagne ou une « peinture de l’inconscient sans référence culturelle : la peinture 0 ». Mais qu’est-ce qu’une peinture 0 ? Est-ce simplement un monochrome ? » (Olivier Lussac). Mais c’est aussi, dans les années 50, la connexion créative qui s’établit entre Rauschenberg et Cage.C’est en effet suite à sa relation aux White Paintings du peintre que Cage est conduit à penser et écrire 4’33. Voici ce que le compositeur en dit (cité dans Fluxus et la musique) : « Pas de sujet, pas d’image, pas de goût, pas d’objet, pas de beauté, pas de talent, pas de technique, pas d’idée, pas d’intention, pas d’art, pas de sensation, pas de noir, pas de blanc non (et). Après des considérations prudentes, j’en suis venu à la conclusion qu’il n’y a rien dans ces peintures que l’on puisse changer, qu’elles peuvent être perçues sous n’importe quelle lumière et qu’elles ne sont pas détruites sous l’action de l’ombre. Alléluia ! L’aveugle peut de nouveau voir ; la pureté de l’eau. (1953) » La surexposition actuelle de la musique, par exemple, allant jusqu’à une confusion entre le mot « musique » et « argent » que son commerce peut rapporter au commerce, détruit une grande partie des ressources musicales humaines en les plongeant dans l’ombre et l’émoussement de la sensibilité (quand vous écoutez tout le temps la même chose…). Retrouver les gestes simples par lesquels nous faisons du bruit et sommes reliés à la possibilité de l’organisation du son en musique, par lesquels nous nous définissons comme auditeur doté de compétences pour entendre et comprendre la musique. Ces gestes simples qui s’emparent d’objets quotidiens, quelconques, sans valeur symbolique particulière, ces gestes routiniers (ouvrir claquer une porte de voiture), qui pétrissent, altèrent des matériaux, des matières. Ces mises en scène de destruction d’instruments sacralisés, comme le piano, qui ne s’achèvent pas avec la mort de l’objet, mais, au bout du processus, font redécouvrir le piano et posent que les instruments de musiques et les technologies pour en jouer sont toujours à réinventer, à questionner. Et tout ça, avec la possibilité de faire surgir la vaste dimension de rire au sein du désir de créer. La musicalité fluxus est immédiate, on l’a sous la main, on la fait sonner quand on veut, n’importe où, mais elle implique un acte, une décision, une intervention. Ce n’est pas le flux continu musico-technologique qui insensibilise. Ce sont des ruptures qui re-sensibilisent. – Partitions et instructions de redécouvertes – Prenons un exemple  avec Paper Music de Patterson (cité et étudié dans Fluxus et la musique) qui fut un morceau de bravoure des actions Fluxus, repris, répété, interprété avec variantes : « Paper Piece, septembre 1960, Cologne/Instrumentation/ 15 feuilles de papier par exécutant, approximativement/ de la taille d’un journal, qualité variée, journal/ papier de soie, carton léger, coloré, imprimé ou brut/ 3 sacs en papier par exécutant, qualité, taille et formes variées/ Durée : 10 à 12 minutes et demi/ Procédure : / 7 feuilles sont utilisées/ SECOUER/ Briser – les bords opposés de la feuille sont fermement agrippés/ et brusquement secoués séparément/ DECHIRER – chaque feuille est réduite en particules de moins d’un dixième de l’original/ 5 feuilles sont utilisées/ FROISSER/ CHIFFONNER/ METTRE EN BOULE – choc entre les mains/ 3 feuilles sont utilisées/ FROTTER/RECURER/TORDRE – tordre sévèrement pour produire un craquement/ sonore/ 3 sacs sont utilisés/ POUF – gonfler avec la bouche/ PAN !… » Par la suite, la partition se complexifie avec des indications d’intensités, de recoupements, superpositions… On est frappé, 50 ans après, par le mélange de désuet et de sérieux, du côté naïf de cette radicalité. Pourtant, on peut y lire des gestes et une intention fondamentales, toujours nécessaires : préserver les espaces mentaux de production et de réception de la musique, les nettoyer, les dégager. Une sorte d’hygiène gestuelle qui maintient la sensibilité musicale en bon état. – La réduction au plus simple appareil consommant. – Le marché de la musique et sa stratégie à 360° peut donner l’impression d’associer des arts différents, sons, images, théâtre et prétendre au statut d’art total (je l’ai déjà lu, oui), alors que ces techniques différentes sont réunies en un seul faisceau d’uniformisation du produit à vendre et de sa perception. Fluxus a été très novateur, dès les années 50, en termes de pluridisciplinarité, de « poly-art », de polyesthétique, de polysémie… « Fluxus est à l’origine de nombreuses formes d’art contemporain, mais surtout, il a mis en jeu une scénographie sonore tridimensionnelle, en passant essentiellement par les fondements de la Textkomposition comme « superposition de communication musicale, poétique, et d’images picturales, graphique, kinésique ». (Olivier Lussac) Cette dimension tridimensionnelle s’est considérablement banalisée avec les technologies audiovisuelles et informatiques, elle  a été « récupérée » par le marketing pour accroître les forces de séduction. Le marketing, comme on sait, s’est toujours inspiré des innovations des avant-gardes créatives, son but étant de détourner à son profit calculable une créativité qui, au départ, produit de l’incalculable.En se penchant de plus près sur le « tridimensionnel fluxus », on est vite convaincu que les buts ne sont pas les mêmes et c’est toujours bon de le rappeler : « Cette activité polyartistique passe encore par le concept d’intermédia : « La Textkomposition était un territoire intermédia situé aux confins de la musique, de la poétique et des arts visuels », indique Miereanu. Qu’elle soit issue de Cage ou de Young, cette notion suppose un déplacement de frontière entre conception et interprétation de l’œuvre musicale. Il s’agit à l’origine de remettre en cause les modèles de la musique par une attitude transformative, libérant un type spécifique de pluralité artistique. La naissance se fait donc d’abord par l’éclatement de l’espace de l’écriture musicale, impliquant en même temps l’acte même de composer. Ce sont les recherches menées par Young, « minipoèmes décrivant des actions musicales/gestuelles simples, monostructurées et relevant parfois de la contemplation sonore, parfois du happening ». Ces minipoèmes monodynamiques constituent ce qu’on a appelé la musique intuitive ou méditative. (…) La Textkomposition est certes une forme de partition, mais qui, toujours selon Miereanu, « cesse d’être un objet esthétique fermé pour devenir un processus productif. L’essentiel n’est plus l’objet lui-même, mais la confrontation dramatique du spectateur à une situation perceptive. » Si la composition cesse d’être un espace clos, elle peut envisager de nouveaux paramètres sonores, des ouvertures aux domaines du visuel, du théâtral et du poétique, par l’usage de graphiques, de textes, de photographies… devenant ainsi non plus une écriture fixant définitivement les notes, mais une notation paramusicale, ou notation de situation servant essentiellement à la performance. » (Olivier Lussac) Discipline de l’ouverture, de la diversité, de la différence qui touche autant la création que la réception, l’échange entre créateurs et spectateurs, musicien et auditeur, interrogation de la « situation perceptive » comme enjeu social. Cette « situation perceptive », c’est bien ce que les industries de loisir, discréditant les arts contemporains au nom de l’élitisme, entendent régler une bonne fois pour toutes. – Fluxus, médiathèque et Archipel : situation perceptive. – Fluxus a été un moment fort, dont les influences sont toujours perceptibles dans certains champs, certaines ramifications artistiques actuelles. À côté, ou autour, de nombreux musiciens produisent des œuvres qui, elles aussi, ouvrent et questionnent les « situations perceptives » des différents publics segmentés ! C’est bien cela que les médiathèques doivent soutenir, en imaginant des programmes de médiation pour rapprocher le « grand public »  de ces esthétiques dites minoritaires. C’est dans cet esprit que là que le programme Archipel a été conçu et se développera dans les années qui viennent… (PH) – Fluxus et la Musique, Olivier Lussac, Presses du réel Archipel Fluxus en médiathèque (DVD)Fluxus

 

La numérisation du patrimoine culturel européen : pourquoi oublier la musique ?

Dans un article publié mardi 11 janvier 2011, Le Soir rend compte des conclusions d’un rapport de sages déposé à la Commission européenne. La recommandation est claire : il faut investir 100 milliards d’euros pour numériser le patrimoine culturel. Afin que ce patrimoine numérisé reste propriété des pouvoirs publics et au service de politiques culturelles publiques. Les enjeux se situent du côté de la « démocratisation du savoir, d’accès à la culture, à la connaissance et à l’éducation, à tous les niveaux. » Robert Darnton, historien des lumières et responsable d’une grande bibliothèque américaine n’arrive pas à une autre conclusion. Le patrimoine culturel doit rester public pour des actions non-marchandes. La mesure recommandée par ce comité de sages (Maurice Lévy, Elisabeth Niggemann, Jacques De Decker) vise « le contenu des musées, des archives et des bibliothèques des vingt-sept pays de l’Union européenne ». Vous avez bien lu : la musique n’est pas concernée, pas mentionnée, pas intégrée au patrimoine culturel ! Il y a en fait peu de raisons d’être étonné : la musique et ses supports d’enregistrement n’ont jamais été considérés comme outils de connaissance et, d’autre part, on part du principe que toute l’industrie musicale s’est chargée de cette numérisation. Il faut radicalement s’opposer à tels présupposés. D’abord, la musique, et surtout les formes musicales les mieux inscrites dans la modernité et ses continuations, sont des documents esthétiques indispensables pour comprendre notre époque, notre civilisation et se comprendre dans cet environnement. Les musiques sont des « écritures » en création constante de nouvelles narrations et savantisations, elles sont indispensables à consulter. La musique sous toutes ses formes est partie intégrante du patrimoine culturel et pas besoin d’être « sage » pour en admettre l’évidence. Ensuite, que la musique soit pillée sur Internet, exploitée à outrance par les industries qui cherchent à rentabiliser les nouvelles technologies, mises à toutes les sauces numériques, ne signifie nullement que notre patrimoine musical se trouve actuellement numérisé en « lieu sûr », de manière professionnelle et respectueuse, dans un lieu « public », comme patrimoine collectif de l’humanité. On sait que c’est avant tout les patrimoines les plus facilement exploitables qui sont mis en avant. Même si les plateformes commerciales donnent l’impression que tout est disponible sur Internet, c’est faux, ou alors en ordre dispersé, éparpillé, sans appareil critique cohérent, sans catalographie scientifique qui en fasse une ressource incontournable et à l’abri des exploitations mercantiles. Surtout en ce qui concerne les registres moins commerciaux. La musique est massacrée par Internet et les « nouveaux accès » à la culture. Un plan ambitieux de numérisation du patrimoine culturel européen doit prendre en compte la musique. En confiant ce travail systématique aux médiathèques qui ont, le mieux, développer une attention érudite à ces esthétiques. D’autre part, et de manière plus spécifique, ce plan de numérisation devrait permettre à des outils de sensibilisation, de médiation et d’éducation de se développer, en numérisant des répertoires fragiles, indispensable à la concrétisation de la diversité culturelle, et qui seraient accompagnés d’une perspective critique, rédactionnelle et contributive. A titre d’exemple, le projet Archipel de la Communauté française de Belgique. (PH) – PS : le cinéma ne semble pas mériter non plus un investissement public pour numérisation : le commerce, les télécoms peuvent s’en charger, c’est bien assez bon.

Pourquoi Google ne peut se substituer aux médiathèques bibliothèques

L’inquiétude sociale et les médiathèques comme source de consistance et persistance. – Le potentiel des technologies ouvre des voies d’accès toujours plus intimes au cerveau et au devenir des corps, par des savoir-faire qui en complémentent ou en dérivent de plus en plus les facultés, les ramifient vers des libérations ou des aliénations, vers des possibles ou des impossibles lumineux ou obscurs. Cet état des choses alimente de très nombreuses productions intellectuelles, critiques ou non, essayistes ou littéraires (et détermine le climat dans lequel émerge de nouvelles tentatives de populisme comme seules répliques à ce débordement de l’humain par ce qu’il engendre). Il y a, dans toutes ces interrogations qui s’enchevêtrent et qui ont trait partiellement aux dimensions mémorielles des connaissances, des indices clairs que le rôle ancien des bibliothèques et médiathèques est dépassé mais aussi beaucoup de perspectives sans réponse qui justifient de repenser leur rôle et leur utilité sociale. Elles ont incontestablement certaines qualités qui les destinent à se placer au cœur des relations que la chose  publique doit tisser avec la mémoire et les connaissances,   dans un souci de consistance et persistance collective. (Difficile de penser ce genre de chose dans un pays dont la classe politique assène à toute la population d’un pays la violence de son incapacité à gouverner.) Ce sont des institutions utiles à tout système se préoccupant de la circulation du sens critique en régime démocratie, un appareillage qui peut certes tomber dans l’obsolescence, ce qui gâcherait l’énorme investissement qui a été fait dans leur passé/présent, en termes d’argent public mais aussi de contributions des citoyens (les bibliothèques médiathèques existent par le passage des lecteurs et auditeurs) et du travail de son personnel pour donner une âme à ces lieux de connaissance. – La tentation populiste, comment en sortir ? – Dans le cadre d’une interrogation sur le populisme (est-il ou non exalté aujourd’hui ? y a-t-il des risques ?), Libération publiait le 5 janvier un texte de Bernard Stiegler, Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme. Le philosophe rappelle l’importance de l’éducation comme soutien de la démocratie, non pas parce qu’une classe éduquée défendrait mieux l’organisation démocratique mais parce que l’éducation développe le sens critique et qu’il n’y a pas de démocratie si son organisation ne s’endurcit pas sous les feux d’une critique constructive : « Sans ce dispositif éducatif vigoureux, la démocratie réelle devient formelle, se discrédite et se ruine de l’intérieur. » Une dizaine de jours en amont, le même journal publiait des informations révoltantes sur la future diminution du personnel enseignant dans les écoles françaises. Et il n’y a pas de raison que d’autres pays, en recherche d’économie, ne suivent pas la même tendance. Ce qui donne une idée du côté chimérique des efforts que nous investissons dans la philosophie. Un tel désengagement politique public de l’éducation (malgré les déclarations de bonnes intentions) est rendu possible parce que le marché et le « populisme des médias analogiques » se substituent de plus en plus à l’enseignement, à l’éducation, à la culture, à l’autorité et autres institutions prescriptives. Les pouvoirs publics ne luttent plus, ils sont dans la « soumission au court-termisme orchestré par le marketing ». Les bibliothèques, les médiathèques, les musées, en bénéficiant de subventions publiques assorties d’injonctions qui les somment de concrétiser une politique culturelle publique assujettie au court-termisme ambiant (répondre à la demande, obtenir des résultats rapides, remplir les salles, nombre de visites à la hausse sans indicateur qualitatif), doivent organiser, dans les marges de manœuvre qui leur restent, des actions, des stratégies qui puissent freiner la dictature du court terme, en retardent la progression. Cela rejoint ce que je disais déjà de ces espaces où l’on peut réellement se cultiver en les caractérisant comme oasis de décélération, faisant le lien avec le sociologue H. Rosa. Qu’il s’agisse de musiques, de cinéma, de peintures, de littératures, l’important est d’encourager l’apprentissage de la lecture, du temps de la lecture et, par la même occasion, le temps de l’interprétation, qui implique de se libérer de la synchronisation absolue avec l’air du temps. L’alphabétisation culturelle pourrait se résumer à apprendre à perdre du temps. La synchronisation forcée empêche de percevoir, recevoir, démonter, remonter, penser, flâner, il faut coller de suite, être en adéquation aveugle. – Édouard Glissant et l’importance de la lecture : « Dans notre fréquentation de plus en plus accélérée de la diversité du monde, nous avons besoin de haltes, de temps de méditation, où nous sortons du flot des informations qui nous sont fournies, pour commencer à mettre de l’ordre dans nos hasards. Le livre est un de ces moments. Après les premiers temps d’excitation, d’appétit boulimique pour les nouveaux moyens de la connaissance que nous offrent les technologies informatiques, un équilibre est souhaitable et que la lecture retrouve sa fonction de stabilisateur et de régulateur de nos désirs, de nos aspirations, de nos rêves. » (Traité du Tout-Monde. Poétique IV) Et ce partage entre livre et numérique est de plus en plus béant. Si le numérique avec ses « réseaux sociaux » devient une entité qui surdimensionne ce que les médias analogiques avaient amorcé, il ouvre aussi des possibilités de réplique, de contre-pouvoirs, de naissance d’un nouvel esprit critique à quoi peuvent contribuer modestement médiathèques et bibliothèques (si elles évoluent et trouvent des terrains d’entente avec les autres institutions culturelles plus événementielles) comme lieu autant physique que virtuel où l’intergénérationnel peut renouer des contacts culturels innovants. « Quant aux natifs de l’analogique, baby boomers vieillissants du XXIe siècle qui ne sont plus des natifs de la lettre et de l’imprimé depuis belle lurette, devenus acritiques devant la transformation des choses publiques par les publicistes, ils peuvent et doivent compter avec la new generation qui, rejetant le consumérisme en s’appropriant le dispositif de publication numérique, a besoin d’eux dans son cheminement vers une nouvelle critique de la démocratie et de l’économie politique. » (Bernard Stiegler). Un fameux défi qui concerne la place des bibliothèques et médiathèques. Ce que confirment les réflexions de Robert Darnton… – L’usage public de la mémoire, des connaissances doit être régulé par les bibliothèques et médiathèques. – Dans Le Monde des livres de ce vendredi 7 janvier 2011 est recensé un livre qui semble autant fascinant que repoussant, Total Recall de Gordon Bell et Jim Gemmel (Flammarion). D’après ce qu’on peut lire dans l’article, de manière totalement naïve, presque kitsch, les deux auteurs se livrent au « prosélytisme technologique ». Cela semble être une exaltation très premier degré de la possibilité de transférer complètement sa mémoire sur des documents numériques (images, sons enregistrés), c’est le fantasme de la « mémoire totale » qui n’oublie rien, chacun entouré de ses appendices organisés en bibliothèque et médiathèque de soi-même, chacun devenant «le bibliothécaire, l’archiviste, le cartographe et le conservateur de sa propre vie ». L’auteur de l’article, Jean-Louis Jeannelle, rappelle judicieusement une nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire, dont les déploiements ruinent tout l’optimisme simplet des technoïdes, la mémoire complète est une malédiction, une plaie, une paralysie. La mémoire est créative d’oublier, de perdre des morceaux, de devoir chercher, fouiller, trouver, trier, essayer, recoller des morceaux, reconstituer un point de vue cohérent avec des bribes, des sons, des textes, des images, des fantômes qui exigent qu’on leur coure après. Enfin, à lire cet article, on se dit que l’auteur principal de Total Recall, Gordon Bel, avance avec un niveau de réflexion excessivement bas, dangereux. Sa motivation principale est « de se débarrasser complètement du papier » ! Une sorte de challenge dont l’absurdité a le mérite de mieux faire connaître l’ennemi et de ne pas endormir le questionnement sur les supports de mémoire et de connaissance. (Le Monde du 24 octobre 2009 consacrait une page complète à Emmanuel Hoog, PDG de l’Institut national de l’audiovisuel (France), et qui plaidait pour la « mise en œuvre d’une politique de la mémoire face à ce qu’il nomme une « inflation mémorielle » incarnée par Internet : « trop de mémoire tue l’histoire ». (Mémoire année zéro, Seuil)). Preuve que le sujet tracasse, le supplément Livres de Libération de ce jeudi 6 janvier présente, lui, le recueil d’articles (sur dix ans) de l’historien américain Robert Darnton, Apologie du livre. Demain aujourd’hui, hier (Gallimard). Contrairement à Total Recall reposant sur un parti pris idéologique, unilatéral, cette Apologie est un livre scientifique qui examine le pour et le contre, qui ne choisit pas de camp, évite les logiques de face-à-face, recherche l’intelligence de la complémentarité par souci de l’avenir de l’humanité. Robert Darnton est « à la fois spécialiste de la circulation de l’imprimé au siècle des Lumières, âge d’or de la diffusion du savoir, et responsable d’une des plus grandes bibliothèques au monde confrontée à la numérisation de masse de ses collections par Google. » Il n’est pas inutile de rappeler, pour éviter de caler devant les remarques de ceux qui prétendent que « oh, ça a toujours été ainsi », l’accélération foudroyante des techniques qui conditionnent de près ou de loin l’exercice de l’émotion et de l’intellect : « 4.300 ans de l’écriture au codex, 1150 ans du codex au caractère mobile, 524 ans du caractère mobile à l’Internet, 17 ans de l’Internet aux moteurs de recherche, 7 ans de ces moteurs aux algorithmes de Google. » Et de son travail en bibliothèque, aux convergences entre ses recherches et les collaborations avec Google, l’auteur tire tout de même l’une ou l’autre certitude : « les bibliothèques lui paraissent plus nécessaires que jamais pour préserver le patrimoine écrit », ne serait-ce que du fait de « l’obsolescence des médias électroniques », le « papier reste encore le meilleur moyen de conservation » (ce que n’a pas capté l’auteur de Total Recall). Mais surtout, « il vaudrait mieux développer les acquisitions de nos bibliothèques de recherche que de nous fier à Google pour conserver les livres à venir pour les générations à venir » parce que, rapporte Frédérique Roussel dans son article, « il est dangereux de confier le patrimoine écrit à des intérêts commerciaux ». Ce qu’a pu mesurer Robert Darnton est bien la différence de philosophie profonde, entre la bibliothèque et sa vocation d’une part et Google et ses intérêts d’autre part, dans la manière de traiter le patrimoine. « Plus j’apprenais à connaître Google et plus cette société m’apparaissait comme un monopole décidé  conquérir des marchés plutôt qu’un allié naturel des bibliothèques… ». « Le savoir imprimé n’est-il qu’affaire de marché ? ». Voilà de quoi méditer ! Surtout, il faudrait de toute urgence – même si là, une grande partie des dégâts soit irréparable -, transposer la réflexion à la musique enregistrée. Là, le gâchis est déjà énorme parce que la musique enregistrée n’étant pas considérée comme outil de savoir, on a laissé les intérêts commerciaux conduire le massacre comme ils l’entendaient. Il faut néanmoins entreprendre de réparer, soigner, et confier ça aux médiathèques, et c’est par elle que petit à petit doit se construire le « libre accès à l’héritage culturel » que réclame l’historien américain pour le livre. (Revenir sur ce dispositif européen qui interdit la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement numérique). (PH)