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lieux-cicatrices transitionnels

cicatrice

Librement divagué à partir de : Vélo en Cévennes et l’Aude – Ugo Rondinone, Becoming Soil, Carré d’Art Nîmes – Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, CRAC de Sète – actualités – Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, Le bord de l’eau 2015 – Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Seuil 1999 – Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, la Découverte 2016 – Achille Mbembé, Politique de l’inimitié, La Découverte 2016…
cicatrice

Longue descente d’un col, route étroite bordée de roches couvertes de végétations rases et hérissées, ou aspirée par le vide, tantôt dans la caillasse vertigineuse, tantôt sous le tunnel matriciel de la forêt, résineux et feuillus mélangés. Le fait qu’il ait déjà pratiqué ce col, l’année passée, et d’autres années encore, et qu’ainsi ce déroulé se soit déjà gravé plusieurs fois en lui, en diverses variantes, lui procure la sensation de parcourir une route intériorisée, de rentrer en lui-même, de sillonner une topographie hybride, physique et mentale. De vivre ou revivre un déboulé biographique onirique. Et, aussi, les temporalités distinctes des différentes expériences de cette route se superposent, se mélangent et installent l’illusion d’une permanence, comme si depuis des années, une part de lui était suspendue dans cette motricité zélée, rapide, nue. En outre, l’alternance de fraîcheur et chaleur, d’éblouissement et d’ombres compose une subtile plénitude. Les lacets lui donnent l’impression de tourner sans fin, de ne plus savoir sur quel versant de la montagne il file, sorte d’anneau de Moebius. Sensation jouissive, euphorie sans fin, illusion presque matérielle d’une évasion réussie. Malgré le besoin d’une vigilance acérée pour éviter la chute, le corps, comme une éponge, se gonfle d’une agréable somnolence après l’exaltation ascétique de l’ascension. Les mains au guidon caressent les freins comme s’il s’agissait d’une gâchette et contrôlent la vitesse vaguement, presque symboliquement, selon la trajectoire. Les doigts fourmillent quelques fois de la tentation de tout laisser aller, jouer l’emballement. Le vent fouette ou caresse le visage, sèche la sueur. Le maillot ouvert, des frissons zèbrent le torse, l’air indomptable des sommets perce la cage thoracique. Tout s’y engouffre, corps avide après avoir entrevu ses limites. La descente – mais est-ce vraiment descendre ou surfer, planer ? – s’effectue dans un mélange de souplesse et de raideur hypnotique, d’abandon absolu, yeux mi-clos, et de reprise de soi, quand il s’agit d’éviter de voler dans le décor. Sur un fil entre éveil et rêverie, hyper conscience et engourdissement savoureux, un tracé presque fictionnel le dévore. Sa tête s’échappe, ses muscles et articulations s’ankylosent. Alerte, une réverbération aérienne, quelque chose de l’ordre du mirage, peut-être juste un parasite dans l’œil ou une hallucination fugitive. Un coin de macadam ruisselle, se dérobe, se met à bouger, miroir frétillant, sol instable. Un glacis écaillé de goudron ramolli par le soleil, scintillant, dangereux. Comme si là, la route se découpait en fines lanières souples, rapides, s’incarnant en animalité insaisissable, tentacules qui tendent leur piège. La surprise évoque celle du tuyau d’arrosage qu’on laisse tomber et que la puissance du jet rend incontrôlable, boyau qui frétille en tout sens et asperge tout azimut. Il songe aussi au retour d’une chevelure électrique, noire et nacrée, qui viendrait le reprendre dans l’ivresse de la descente, l’aveuglant comme un poulpe, se faufilant sous le maillot débraillé et moite, ruisselant sur sa peau nue (souvenir ou fantasme). Un serpent de nulle part traverse, zig zag hystérique, presque invisible, peut-être un nœud de serpents tant il semble y avoir plusieurs corps zélés. « Longue couleuvre ou vipère dérangée ? », s’interroge-t-il pour évaluer le danger. Serpent véloce, traits de métamorphoses balayant le sol, il n’a aucune certitude. À la dernière seconde, d’un étrange sursaut, la chose bascule dans les broussailles, sans laisser de traces tangibles, retourne à l’invisible, l’insitué. Vif argent sombre. Encore un peu il roulait dessus. Comment la bête aurait-elle réagi, se serait-elle dressée et enroulée à sa cheville, emmêlée aux rayons de la roue, paralysant la mécanique et provoquant la chute ? Ce spectacle, somme toute banal, éveille en lui, par l’attente qu’il en a (comme si sans cesse, cette rencontre avec le serpent était désirée, autant que crainte), une excitation jamais comblée, celle de fusionner avec cette plasticité animale trouble. Un point d’intersection énigmatique avec ce qu’il cherche à joindre, avec son esprit, son corps, dès qu’il s’efforce à. Du reste, ce serpent, là, n’est pas un événement factuel, quelque chose d’effleuré et ensuite relégué dans le passé, il l’emporte, le traverse et il s’en trouve irrémédiablement serpent. Continuant sa course, il a immédiatement une sorte de regret, de nostalgie pour ce qui ne s’est produit qu’incomplètement, trop furtif. Une opportunité qu’il n’a pu saisir, mais juste effleurer, une auréole projetée au sol, se matérialisant en quelques corporéités inédites, inclassables, chimériques. Etait-ce réel ou halluciné ? C’est un surgissement qui vivifie le bestiaire fantasque qui prolifère en lui, qui l’anime, créatures hybrides dont l’invention et le contexte, les liens tissés entre elles et lui, génèrent une porosité entre l’humain et les autres espèces. Porosité par laquelle il respire et peut se situer. Ce qu’il a aperçu est un halo où se produisent de ces phénomènes transitionnels qui le plongent entre différents mondes et appartenances labiles, l’engagent dans des états délicieux à rebours, et en équilibre instable. Des sas virtuels de formation et déformation de l’imaginaire, rien n’étant irréversible, où sans cesse s’abolit et se réforme de manière fantaisiste la séparation entre l’extérieur et son intériorité. Ce qu’il emporte de ce choc presque fusionnel avec peut-être un serpent, c’est peut-être une bifurcation, l’engagement parallèle sur le tracé d’un de ces chemins de crête où « le rêve et la réalité sont encore indistincts » (Stiegler, p.336), ou à nouveau indistincts. L’émerveillement et l’émotion de se hisser là, de gagner le droit de jouir des pentes et des prises de vues extraordinaires, abolissent pour un temps la distinction entre dehors et dedans. Ça tremble dans ces lieux-cicatrices où ça ne s’est jamais figé et refermé complètement, des failles qui continuent de travailler et d’où émane la possibilité du jeu. Il continue à dévaler sur ses deux roues fines, espérant secrètement que cette motricité de rêve, faisant corps avec la montagne, ne s’interrompt plus jamais. Il a roulé dans quelque chose qui transforme sa vitesse en force imaginative pure. « (…) Ce qui va fonctionner comme « objet transitionnel » est originairement un pur produit de l’autostimulation endogène de l’enfant. Mais au départ le bébé « ignore » qu’il s’agit d’une extériorisation d’un objet dont l’origine est interne : pour lui il s’agit d’une des multiples constellations représentationnelles investies par des affects et qui peuplent l’univers encore largement non structuré dans lequel il tâtonne. » (Schaeffer, page 177) Et s’il ne pédalait de si longues heures dans la solitude montagneuse que pour visiter ou être visité par ces phénomènes transitionnels, survivance de ces autostimulations endogènes de l’enfance !? Comme un pèlerin cultivant la transe d’une déambulation paysagère, en quête de révélations, de visions ? Il n’y a pas que les reptiles dont des parcelles d’être se projettent en lui, le complètent, le diversifient et l’accompagnent. Dans les garrigues du piémont cévenol d’où il aperçoit les montagnes douces brumeuses, lointaines et comme impénétrables, closes, sans routes ni chemins – et où pourtant il va s’enfoncer dans les multicouches du rêve, sans savoir exactement comment -, dans la lumière orange du matin, rappel de la première lumière du monde, chaque fois qu’il donne le premier coup de pédale qui lui fait inexorablement intérioriser corporellement la première phrase du poème « jamais un coup de dès… », s’envole juste à côté, juste devant ou juste derrière, une ou plusieurs huppes faciès. Une sorte de salut et d’encouragement. La caresse d’une présence qui veille sur lui (caresse offerte ou inventée par lui, fruit de l’autostimulation ?). Le don d’une légèreté pour découvrir les routes, invisibles d’où il démarre, et qui lui permettront de s’élever sur les versants abrupts. Est-ce la bénédiction inopinée d’oiseaux élégants ou l’agitation intérieure d’un ange gardien s’ébrouant ? Manifestation naturelle ou aiguillon fictionnel qui l’aide à se croire capable d’accomplir les ascensions qu’il a projetées en tête ? Le vélo commence sa course silencieuse, sans sillage, dans l’air frais, sous l’auspice d’ailes et de huppes graciles. Comme le reflet à la surface brillante de l’aube, à la manière de cristaux solaires sur le miroir de l’eau, de lointaines étreintes légères, d’œillades amoureuses passées, d’assomptions lapidaires qui ne sont plus, d’extases passagères perdues, mais dont l’écho subsiste, ébouriffement de mèches malicieuses. Des traces qui sont aussi des dispositifs transitionnels, virtuels et à double face, l’une tendant le mirage d’un nouveau départ, l’autre dégageant une puissante mélancolie, associant la tentation de régresser et le désir d’avancer. Là aussi, frontière, vaguement auto-érotique d’indistinction, entre rêve et réalité, savoureuse et dangereuse, avec laquelle il faut apprendre à composer, potentielle réinvention de soi. « (…) Apprendre à faire la différence entre le fantasme enfantin et le mensonge qui est le propre de l’adulte infantile. Le passage par où se fait cette différence – qui est une différance – est l’expérience du devenir adulte lui-même, où les adultes eux-mêmes apprennent à vivre autrement que les enfants, précisément en préservant ces espaces transitionnels pour adultes que sont pour Winnicott les œuvres de l’esprit. Ces œuvres n’oeuvrent qu’en surpassant l’opposition du réel et du fictionnel : leur réalité n’est pas celle d’une existence, mais celle d’une consistance (une idéalité) qui, de ce fait, peut inscrire dans l’entropie du devenir la bifurcation d’un avenir. Tel est le pouvoir du savoir, auquel les gestionnaires de l’impuissance publique ne comprennent plus rien. » (Stiegler, p.398)

Plus la vitesse la gagne, plus l’adhérence au sol diminue, plus le frisson du décollage s’empare de lui, plus la situation lui semble irréelle. Détachée. Ses yeux s’écarquillent pour ne louper aucun détail, depuis la moindre aspérité du revêtement qui pourrait le faire dévier ou perforer la gomme du pneu, jusqu’aux panoramas immenses, à perte de vue, moutonnement de vallées et de sommets accolés comme des vagues, reliefs sur lesquels passe, indolente, l’ombre projetée des nuages. Formes d’anges, silhouettes végétales ou faune fantasmagorique de fumée. Son ombre n’est-elle pas dissimulée ainsi parmi celles des nuages ? Ivresse de l’altitude, de tout embrasser, le réel immense, vierge sans humain visible, et son interprétation dopée par l’adrénaline sportive. Et quand il plonge dans les souterrains forestiers, durant quelques secondes, il ne voit plus rien, le temps de s’habituer à l’obscurité, puis, comme un hyper scanner lancé en bolide à même le tissu des arbres, il enregistre le maximum de détails, dans cette ivresse où la focale n’a plus de centralité mais est submergée par ce que l’attention périphérique, surdimensionnée, ramène dans les filets du regard. La vue passe sans cesse du micro au macro, vice-versa, emmagasine le plus possible d’images, intègres ou en charpies. Les enchevêtrements des branches, comme une tapisserie en profondeur, tissée sur des milliers d’hectares, sans fin. La traversée des entrailles forestières qui couvrent les montagnes. Les troncs qui dansent et se tordent, prennent des poses animales ou anthropomorphes. D’autres, abattus, équarris, révèlent l’âge de leur aubier, en train de pourrir, forés et rongés par les insectes. Certains énormes et découpés, creux, dressent une porte de ténèbres vers l’inconnu, sorte de passage secret fantastique. Les roches dressées, moussues, et les anfractuosités noires rejoignent le réseau de grottes et cavernes, habitats préhistoriques. Dans le fouillis ordonné, de lointaines cabanes improbables, surgies de comtes terrifiants ou promesses d’idylles impossibles, refuges inespérés qu’il aimerait expérimenter. L’entrelacs infinis des racines. Le rideau des lianes. Les touffes de fougères et graminées. Les sols spongieux ou secs, stratifiés comme de l’ardoise effritée. Les champignons, les découpes de feuillages selon les espèces, les écailles caractéristiques des troncs, le territoire de centenaires majestueux et les hordes de jeunes pousses, les clairières inaccessibles, superposition de couches de nature sans âge et très jeune, antique et moderne. Et tout cela, en une seule trame déroulante, décor dans lequel il vole, qui l’environne comme la projection en 3D d’un casque de réalité virtuelle. Tout cela se grave en lui, en petits traits précis, grâce à la vitesse de la descente, dévorante, aspirante, par infimes secousses graphiques qui incisent sa peau et son cerveau, effectuant par une sorte de composition automatique d’immenses tableaux dont il n’entrevoit plus la sortie, à moins d’un déchirement d’horizon. Immenses dessins minutieux, imitation fiévreuse voire délirante du tissu forestier, réel et fictionnel, mêlant indistinctement ce qui vient de l’observation naturaliste rigoureuse et des légendes que la forêt a fait proliférer dans l’imagination humaine. Il se laisse dévorer par ces radiographies fantasmatiques, rideaux transitionnels, comme s’égarant au cœur des grands dessins d’Ugo Rondinone (ZWANZIGSTERJUNIZWEITAUSENDUNDFÜNFZEHN). À vélo, précipité dans la descente, ou au musée, aspiré par le grand format crayonné, c’est la même immersion mimétique, sauf que celle ressentie plié sur le cadre de la bicyclette, est plus physique, faisant vibrer chaque partie du corps, le paysage se transformant à fleur de peau en interface fictionnelle, avec cette impression que le cours habituel des choses hésite, se délinéarise, s’inverse… « L’immersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative. Alors qu’en situation « normale » l’activité imaginative accompagne l’attention intramondaine comme une sorte de bruit de fond, la relation s’inverse en situation d’immersion fictionnelle. » (Schaeffer, p.182). Mais ce qui fouette ainsi les sens quand, dans la chute libre des lacets du col, l’immersion dans le paysage devient autant fictionnelle qu’expérience réelle avec la nature traversée, entraîne une excitation prodigieuse de ce qui est en train de passer, à une vitesse échappant à la pleine conscience, en lien avec ce qui fait écho depuis les limbes de la mémoire, comme extirpée. L’euphorie provient de cette peu ordinaire correspondance entre ce qui se vit et ce qui a déjà été vécu. « Bien que le degré d’immersion fictionnelle soit toujours inversement proportionnel à l’attention accordée à l’environnement perceptif actuel (à l’exception bien sûr des perceptions qui sont le vecteur de l’immersion), cela n’implique pas une coupure entre le monde des stimuli mimétiques et le répertoire des représentations mentales issues de nos interactions passées avec la réalité actuelle. Tout au contraire : les mimènes resteraient radicalement opaques s’ils n’étaient couplés en permanence avec les traces mnémoniques de nos expériences réelles. » (Schaeffer, p.182)

Puis l’altitude diminue rapidement, comme fond une ressource vitale, la pente décroît, l’air se réchauffe, le paysage se domestique, les maisons se multiplient, il se rapproche des hameaux. Le cœur s’étreint, doit réintégrer l’étroitesse de la cage thoracique. Il appréhende la traversée des villages et le déplacement des gens et des touristes, pas tellement eux en tant que tels, mais ce qu’ils déplacent, la part de rumeurs, la poussière de doxa qu’ils transportent dans leurs us et coutumes. Il revient d’un autre temps, entre passé et saut vers le futur. Avant de réintégrer l’atmosphère réelle du présent, il effectue une pause dans un bistrot villageois, entre deux, hors du temps, avec sa tonnelle de glycine que ne perce pas le soleil, les gestes lents, les verres qui se vident lentement, s’évaporent, les sandwichs faits à la main, dans l’arrière-cuisine, comme à la maison, pièces uniques. Hébété par la course, criblé mitraillé par les points de vue inouïs absorbés, essentiels à son bonheur, inaccessibles autrement que par cet engagement physique sur le vélo, lenteur de la montée, précipité de la descente, et qui lui laissent entrevoir le pays sublime où quelque chose de lui reste enraciné, il s’arrête, se relâche, savoure cet étourdissement de la chute, peu pressé de retrouver le climat post-attentats terroristes. Laisser s’imprimer en lui ce qu’il vient de vivre de sauvage et d’inexpliqué pour ne pas le perdre intégralement en percutant ce climat qui taraude tout le corps social, depuis les discours politiques et médiatiques dominants jusqu’aux conversations de comptoirs, chacun apportant sa petite pierre, modérée ou virulente, à l’édifice du clivage, se drapant dans le besoin de frontières protectrices, le désir de barrières qui garantissent la survie, tout un état d’esprit où macère le rejet et l’attachement maladif au terroir, qui doit rester intouché par l’autre. Il rumine. On dirait que, quoi qu’on dise, même en se distançant légèrement, avec tact, parce qu’il ne faut pas heurter l’opinion publique sous le choc, quoi qu’on dise, on contribue au clivage entre eux » et « nous ». Même la tentative de comprendre, de ne pas tomber dans le panneau, renforce le courant dominant, a conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire que sortir les armes. Là, ça sent vraiment le piège. Comme si l’explosion du radicalisme répandait, en retours, dans les organismes susceptibles d’en être les victimes, les germes d’une connerie purulente, se réjouissant d’avoir carte blanche pour saper la démocratie. C’est dans ce genre de configuration que l’on se sent prisonnier d’un modèle, d’un mode de vie que l’on contribue à perpétuer, reproduire. Avoir au jour le jour le sentiment de tourner dans une roue de hamster, au centre d’une société très éthique, accroît les risques de déprime, de découragement, passage à l’acte, les souffrances latentes que pointait Bourdieu dès les années 80. « L’extrême attention éthique portée aux actions particulières va donc de pair avec une déresponsabilisation éthique globale, qui va bien avec le système. L’éthique omniprésente dans notre société est donc cette éthique restreinte, restreinte en ce qu’elle se cantonne à la défense de quelques principes particuliers dont le respect renforce mécaniquement le système qu’ils blanchissent. Superficiellement, on pourrait avoir l’impression toutefois, il est vrai, que, par là, notre société est devenue plus éthique, l’ensemble de nos comportements particuliers étant soumis à des principes moraux contraignants. On a donc sécurisé la roue de hamster : nous pouvons y tourner en toute quiétude. Mais qui critiquera le fait même que nous tournions fans une roue de hamster ? Quelle éthique dénoncera non les imperfections du système, mais le système lui-même et le mode de vie qu’il nous impose ? » ( Hunyadi, p.26) Le déchaînement sécuritaire après le massacre de Nice prend des dimensions délirantes. Il faut lire et écouter tel élu affirmer qu’il est pourtant simple de poster des militaires avec des lances roquettes. On dirait que ce qui se passe est vécu par certains comme une libération : enfin, on peut y aller, plus besoin de mettre des gants. Ce qui excite certains commentateurs, qui parlent de guerre civile, de guerre de religion, c’est l’effet d’aubaine. La provocation, l’attaque produit un tel choc qu’ils peuvent convoquer « leur » guerre de religion, répondre à la provocation sur son propre terrain. Pas grand monde pour prendre de la hauteur, essayer de déplacer la confrontation, élaborer des analyses et prendre des mesures sociétales et civilisationnelles d’envergure, de nature à couper l’herbe sous le pied des extrémismes. Il n’est plus temps, ouf, de se remettre en question, nous sommes en guerre, alors, œil pour œil, dent pour dent. Les erreurs et errements passés, tout ça est oublié, nous sommes attaqués Ce qu’ils nous font subir est trop grave que pour prendre en considération ce qui, venant de nous, participerait à la gestation compliquée de la haine. La binarité revient en force, les bons contre les méchants, sans nuance, et cela justifiant toute l’histoire innommable qui a érigé ce merdier. Au moins, les politiques retrouvent la possibilité d’énoncer des messages, des formules vides, certes, mais dont ils sont convaincus qu’elles délivrent du sens. Ils peuvent ressortir leurs valeurs stéréotypées. Peut-être croient-ils ainsi résoudre la crise du politique ? Sans cela, ils n’avaient plus rien à dire, acculés à la rigueur, à l’absence de perspective. L’horreur les replace dans un rôle de personnalités virtuellement « hommes de la situation », en tout cas gestionnaires de crise, indiquant la possibilité d’une porte de secours. Chef de guerre, un costume parfois commode, opportuniste. Il n’y a plus de dignité qui tienne dans l’urgence, les pires crasses ou lâchetés apparaissent comme des prises de position raisonnables, voire courageuses, en tout cas dignes d’être relayées. On nage alors en pleine décomplexion, désinhibation, les radicaux sont comme des poissons dans l’eau. Ainsi, cette insondable saloperie prononcée par un ministre belge, Théo Francken, contre la proposition d’organiser le droit de vote des étrangers : « les étrangers d’abord, les Belges ensuite ? » Étrange raisonnement réduit à un slogan qui augmente encore plus la confusion et la consternation. Est-ce ainsi que les hommes pensent ? De plus en plus, on assiste à des manifestations où des groupes d’animaux scandent, face à d’autres individus, des cris du genre « on est chez nous » ! Quel culot et quelle incommensurable bêtise. Tout au long de la descente du col et des points de vue qui le transperçaient comme des éclairs, il se reconnaissait comme appartenant à ces lieux, ayant une histoire avec eux, mais il serait bien incapable de s’appuyer sur ce lien en partie fictionnel pour formuler une chose aussi horrible que cet « on est chez nous », primaire confiscation du sol aux dépens d’autres espèces. Le modèle culturel est toujours celui des colonies, de la guerre, de la lutte pour les territoires. Alors que la situation de l’humain sur terre est déjà tellement en péril, fondamentalement, sans cela, et qu’il faudrait traiter avant toute chose cette mise en péril, dans toute sa largeur et profondeur, et que c’est ce traitement patient qui conduira inévitablement à réguler, soigner, effacer les causes et raisons de divers conflits qui ont générés, partiellement, le système d’exploitation de la planète qui nous a acculé à un monde en sursis. Et aussi, par ce travail lent et culturel, assécher partiellement ce qui soutient l’imaginaire terroriste (il en faut bien un pour de tels passages à l’acte). Mais cela signifie de s’engager dans des changements substantiels de système, sortir de la roue de hamster, et, en même temps, changer d’imaginaire, plus exactement retrouver de l’imagination, initialement de gauche. Mais celle-ci se trouve justement, comme le disent Dardot et Laval, en panne d’imagination. « Or, il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire. Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. » (p.219) Nous non plus alors ? Car, se sentant depuis toujours proche de la « main gauche » de l’état, il souffre de cette panne d’imagination généralisée, systémique, qui légitime l’assèchement néolibéral de cette main soignante. Le travail principal devrait être essentiellement un travail de réconciliation pour passer, comme le dit Achille Mbembé, d’un ordre terrestre à un ordre cosmique. Cette réconciliation implique toutes les espèces, entre humains de toutes sortes, mais entre humains et animaux, plantes, choses inertes, et pas seulement à l’échelle de la planète habitée mais prenant en compte toutes les autres planètes…

Reprenant des forces, retrouvant une respiration normale, absorbant eau, protéines et sucre, il s’apprête à reprendre la route, glisser le long des derniers kilomètres de la vallée et revenir complètement dans le présent, et il le vit comme un basculement d’un bestiaire à un autre. Celui qu’il convoque et suscite sur les routes désertes de montagne, dans sa bulle, est une émulation plurielle et bienveillante, une initiation à la multiplicité d’êtres dont les trajets interfèrent pour cartographier une appartenance à un paysage de vie (qui ne confisque et ne privatise aucun des lieux concernés). Il est habité par cet horizon de réconciliation et par cet ordre cosmique à explorer, inventer. Celui qu’il retrouve est hérissé, agressif, survolé d’engins menaçants, furtifs, qui dépossèdent l’homme de tout ciel protecteur. Les cieux sont brouillés, écume et fumigation sales où surgissent comme venant de nulle part, les silhouettes prédatrices d’avions de guerre. Eux-mêmes prêts à se dissoudre dans la masse nuageuse tourmentée. Au sol, un loup renifle les restes d’un désastre. Non loin, l’excitation du rejet de l’autre, au nom des valeurs de la modernité occidentale ou d’une qualité historique supérieure, déchaîne les instincts. C’est une vision de fin du monde. L’impact de l’homme haineux sur son environnement transforme le paradis sur terre, où les animaux parviennent à réguler leur cohabitation, en carnage au finish, toutes espèces se disputant à mort « leur » territoire. (Ce « leur » étant pure fiction, strictement un leurre, dans tous les sens du terme.) À même la pâte picturale, elle-même effrayée par ce quelle représente et le plaçant dans un flou nerveux, hâve et saccadé, c’est l’apocalypse du vivant tel que peint par Yan Pei-Ming dans ses « ruines du temps réel ». L’homme a déjà disparu. Ces ruines, plus il se rapproche du monde « civilisé », plus il les sent dans l’air. Plusieurs heures après, en pleine nuit, le corps comme nettoyé par l’effort et la longue escapade, il tente de se purger de ces visons horribles en s’absorbant dans la contemplation de la voûte étoilée. La nuit est douce, ponctuée par la polyphonie fragmentée des petits ducs et le vol des insectes nocturnes, la cartographie infinie des points lumineux dans l’espace aiguise puis engourdit ses sens. Il s’y noie dans l’incommensurable, refusant de borner, faire entrer dans des mesures ou compréhensions limitatives. Il y retrouve, comme le jaillissement d’un torrent insaisissable, ce que son corps a emmagasiné en pédalant dévalant les montagnes (criblé, mitraillé par les points de vue), poudroiement d’impacts lunaires, lunatiques, solaires, stellaires. Sans que cela, il puisse le cataloguer, le ranger, l’ordonner, le traduire, le dire. Une immensité nue avec des points d’accroche indéterminés et des présences cachées, réelles ou fictionnelles, qui lui sont indispensables à vivre, respirer, bouger, continuer à… (Pierre Hemptinne)
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Chemins d’écarts et points de suture (dans la multitude passionnelle)

Impenetrable

Librement divagué à partir de : « Imperium. Structures et affects des corps politiques », Frédéric Lordon, La Fabrique 2015 – Mona Hatum, Map (clear) et Impenetrable, Centre Pompidou – Emelyne Duval, Visions rouges, Parcours -40, Mons 2015 – Adrian Ghenie, nouvelles œuvres, Galerie T. Ropac –Oeuvres de Martin Cordiano, Tomas Espina, Diego Bianchi, My Buenos Aires, Maison Rouge –
Impenetrable

Impenetrable

Pluie d’hallebardes ? Combien de fois est-il resté coi devant un tel rideau, ne sachant s’il devait s’élancer, intrépide face à la douche sauvage ou au contraire se replier, se carapacer. La traversée du rideau serait-elle déchirante et fatale ? Et n’a-t-il pas envie de cette éviscération par eau douce ? Puis, quand même, il plonge. D’abord criblé par les gouttes, plissant les yeux, toute sa peau comme rétractile, cherchant à éviter le contact avec les billes aqueuses pour préserver sa surface sèche. Puis les vêtements buvard bientôt gorgés de pluie forment comme un cocon humide. Les mouvements du corps transmettent leur chaleur à cette fine enveloppe ruisselante. Il éprouve un bien-être étonnant, inattendu, coupé du reste du monde, enseveli dans les traits fins chassés par le vent, mains au guidon, plié en avant, l’eau de l’asphalte projetée par les roues chuintantes, les jambes tournoyant comme pour rester synchronisées avec le déluge, l’eau dévalant, transformant la route en rapides striés, dessinés de vaguelettes nerveuses. Cela semble sans fin, un bloc de pluie qui ne se traverse pas, qui est sans autre rive, et dans lequel il ne peut pas faiblir s’il veut en réchapper. Pourtant il sent ses forces fléchir à moins qu’elles ne migrent vers un autre avatar, un être de pluie, lui-même mais qui ne vivrait qu’entrelardé d’averse abondante. Quelque chose de cela se réveille en contemplant, dans un musée, un cube parfait, paisible, constitué pourtant de fils tendus redoutables, tranchants, de ces fils barbelés avec lesquels s’érigent des barrières meurtrières. Et ici, rassemblées en centre géométrique, en pôle cubique et magnétique de toute pensée. En même temps une mire virtuelle du néant, peut-être une illusion d’optique. Holographie électrocutant. Selon l’angle de vision, compacte et puissante ou fragile, presque invisible, mirage suppliciant. Pour en saisir la réalité sous toutes ses faces, le cerveau se contorsionne, active des connexions peu usitées, enfouies, qui déclenchent des sortes d’ondes vibrantes, lointaines, juste quelques froncements aux confins de la douleur et de la jouissance. Un ressenti paradoxal s’amorce entre l’aspect minimaliste, forme épurée suspendue dans le vide, appelant l’état d’âme méditatif et l’horreur qui soulève le cœur quand il imagine son corps, trompé par la douce épilepsie qu’irradie ces alignements de traits noirs en tous sens, enivré même, se projetant dans le volume de stries matricielles, celui-ci se révélant alors un véritable hachoir aérien. Il s’y projette en baudruche de chair, éclatée, aux milles morceaux accrochés aux arêtes et hameçons aiguisés. Salopant la forme pure. Après quelques minutes, l’image de ce supplice ne lui inspire plus aucune douleur ni même aversion. Au contraire, c’est comme d’avoir devant soi une limite que l’on veut franchir, juste pour voir. Mimétisme, empathie avec la sculpture qui le renvoie à la perception de son corps lui-même comme poste frontière vers des ailleurs indéfinis, sans cesse variant selon les mouvements accomplis, à l’instinct, pour coïncider avec ou éviter les mouvements d’autres corps périphériques, de ce monde-ci, ou d’autres mondes. Ainsi retrouve-t-il« la vérité de la clôture en quoi consiste ce corps : c’est une clôture nécessairement relative. On pourrait même dire : c’est une clôture poreuse. » (F. Lordon, p.145) Cela lui rappelle aussi des paysages nus, infertiles, saturés de pylônes et câbles de haute tension courant vers l’infini, et que l’on dit perturbant tos les métabolismes vivants. Il ne peut penser à de tels horizons sans entendre, en version cosmique, le grésillement que produisent ces machines électriques qu’installent certains commerçants – bouchers, pâtissiers – pour y attirer les mouches qui, une fois qu’elles touchent les structures bleu pétrole, crament instantanément. C’est le genre d’horizon quadrillé qui l’aspire, irrésistiblement, malgré les dangers, où il lui semble poursuivre en voletant le souvenir d’une amante idéale, et tous deux progressent, comme aléatoirement, s’évanouissent, disparaissent l’un à l’autre. Inévitablement, ils se cognent à des fils, parfois sans douleur, d’autres fois récoltent des décharges électriques cuisantes, et chaque fois que celle qu’il poursuit reçoit ainsi une telle décharge, elle libère une vision rouge, escarbille neuronale incandescente projetée dans l’éther, dont le halo figuratif reste un instant en suspens, et vers laquelle il se dirige. Le temps qu’il l’atteigne, elle s’est dissipée et il tourne en rond, guettant l’apparition de la prochaine émission d’image rouge, des fois qu’il s’agirait des balises d’un cheminement, genre Petit Poucet. Une fois, demi-visage lunaire, pétrifié, engoncé dans la coque d’une amande, comme mis en veilleuse dans l’attente d’une future germination. C’est, navigant dans les fonds célestes, une sorte de guéridon au plateau duquel pendent les ustensiles du maître du feu, – tison, pelle à cendre, pince à braise – et sur lequel repose, à la manière d’un aquarium, le casque d’un scaphandre où l’on regarde les signes lointains d’une vie qui s’y confine. Voici la tête d’un aristocrate escrimeur, enserrée dans un instrument de mesure – avec des allures de bijou rituel ou d’étançon pour os crâniens déficients – et d’où s’échappent, au sommet, autour d’un long fleuret osseux, de fines végétations sous-marines, appendices qui dispersent dans l’onde le surplus de douleur, filaments nerveux qui ondulent, certains couronnés d’une boule épineuse, fleur d’ail ou de poireau. Une élégante au cou nu cerné de perles, une sorte de sainte aux traits comme vitrifiés – béatitude ou passion. De la commissure des lèvres part une vibrisse grillée, un linéament nerveux qui griffe la joue contractée. La dame est ouverte de la pointe du nez au sommet du front. Une faille qui libère la cause d’une pression insupportable, la matière striée des lobes frontaux en forme de vulve, à ciel ouvert, elle-même surmontée d’une sorte de nœud papillon génital et cérébral, deux grandes lèvres écartées et prêtes à battre de l’aile pour en envol céphalique, espoir d’une délivrance définitive. Antenne encéphalo-vaginale, parabole exfiltrant les mauvaises visions et traquant les visitations rédemptrices. Ce sont des collages et des compositions de corporéités biscornues, pour conjurer les souffrances, les exporter ou les amadouer en leur dédiant des représentations détaillées, reconnaissance de leurs anatomies tortionnaires ou formes de guérison possibles, figures d’exorcisme.

Il a sans cesse de ces instants de perdition où il lui semble être éventré, à ciel ouvert, n’avoir plus rien à lui, n’être plus qu’un ensemble de formes ouvertes, traversées de tout ce qui fait la vie en commun, sur terre, sans aucune restriction. Balayée en tous sens par des vagues d’affects, leurs flux et reflux, leurs sédiments. Ce sont des prostrations qui peuvent durer une seconde, des heures, ou des jours, pendant lesquels il se traîne, à moins qu’il parvienne à obtenir un certificat médical pour rester chez lui, calfeutré. Prostration même pas forcément douloureuse, une sorte de vide au sein duquel il se sent participer, en tant que matière vacante, à tout ce qui s’engendre et à tout ce qui s’épuise et meurt, les multiples flux d’informations qui quadrillent les airs, les innombrables ondes affectives qui modélisent, comme les vagues les rivages de la terre, les manières de vivre de la multitude d’humains et autres êtres vivants. Cela se déclenche souvent suite au malaise vécu au travail, sur les franges du burn out, des pathologies de plus en plus sournoises que les méthodes du management néo-libéral inoculent dans les organisations du travail. D’autant qu’il se trouve lié à l’un de ces gagne-pain qui ont de moins en moins de sens ou d’utilité, qui aliène et ne produise plus que de l’aliénation. « Lui-même, se dit-il, simplement en s’acquittant du mieux qu’il peut des tâches que l’on me confie, je fabrique de l’aliénation pour moi, les autres. « A ainsi été ignorée la dimension anthropologique du travail – entendu dans un sens large et concret d’inscription dans son milieu vital des images mentales qui président à l’action et à la collaboration des hommes. Cette ignorance a des effets dévastateurs aussi bien en termes d’institution de la raison que de créativité et de respect de notre écoumène. La restauration de cadres institutionnels vivables suppose donc de retrouver, d’une part, le sens des limites – limites territoriales, mais aussi limites à l’hubris de l’accumulation et de la toute-puissance de l’homme sur la nature – et, d’autre part, le sens de la solidarité : de la solidarité dans et entre les différentes communautés humaines, mais aussi de la solidarité écologique entre l’espèce humaine et son milieu vital. » (A. Supiot, page 415) Les relations salariales au sein des industries et entreprises où on l’envoie opérer organisent le démembrement de toute solidarité vivante, désarticulent les mouvements qui tiennent le corps en un tout dont les organes inventent de la solidarité «écologique entre l’espèce humaine et son milieu vital ». Contribution à la survivance. Et le voilà de plus en plus souvent rompu, souffrant d’une mauvaise coordination entre toutes les parties, internes et externes, physiques et virtuelles, qui le composent, l’aident à faire corps. C’est alors qu’il se sent rétrogradé ou promu, accédant à un état de révélation, avalé dans l’immense « travail que la multitude continue de faire sur elle-même, travail d’autoaffectation global, échappant à l’intention d’un pôle directeur conscient ; c’est la multitude en son entier qui refait ses manières »,(Lordon, P.73), manières d’être, de penser, de bouger, d’articuler… Un point somatique de rupture où il perçoit la possibilité de se réinventer, ou d’être réinventé plus exactement par toutes sortes de flux, parce qu’il peut s’y réconcilier avec « l’aveu de l’excédence », où il s’accommode de cette « expérience de la vie sociale » qui « ne cesse de lui rappeler tout ce qui lui a toujours échappé, tout ce qui est venu s’imposer à lui ». (Lordon, p.69). Il n’a aucune difficulté à admettre que c’est le façonnage des « hommes en regroupements » qui « les font exister en corps, qu’il y a plus dans leur être-en-corps que dans leur simple juxtaposition et que, de ce supplément-là, par construction, ils n’auront pas l’entière maîtrise. » (Lordon p.70)

La contemplation du cube de pluie barbelée lui évoque autant d’improbables assomptions, par la mortification, que la matérialisation d’un air irrespirable hachant menu la moindre divergence mentale. En revenant au fil des visions rouges qui y distillent leurs impacts, il se souvient des secousses intenses de ses abandons en d’autres corps, rencontrant leurs ondes symétriques le pénétrant à leur tout, et ces évocations matérialisent quelque part dans son cerveau un point de fuite qu’il contemple, désireux de le décrypter et qui l’hypnotise. Un engourdissement orgasmique. Quelque chose des pages lues de « L’infinie comédie » revient à la surface, digression fantasmatique autour d’études scientifiques sur l’épilepsie qui auraient permis de découvrir une technologie imparable pour provoquer à la demande, n’importe où n’importe quand, le plus intense des plaisirs. Une drogue phénoménale, meurtrière, et pourtant disponible sur le déclic d’un simple mécanisme implanté dans le cerveau, un « levier d’auto-stimulation ». « La distillation neuronale de… mettons… l’orgasme, de l’extase religieuse, des drogues hallucinogènes, du shiatsu, d’un soir d’hiver au coin du feu, enfin bref, tous les plaisirs imaginables concentrés en un flux disponible sur simple pression d’un levier. Des milliers de fois par heure, à volonté. » (D.F. Walace, p.645)

Avancer vers une sorte de point aveugle qui promet à tout instant le déclenchement mécanique d’un plaisir total, les pas actionnant à leur insu le levier dissimulé, comme l’on marche sur un piège qui envoie le corps valser tête en bas, suspendu par une corde à une branche. Cela pourrait être aussi avancer sans voir venir le bord extrême de la falaise et, après le mime de quelques pas dans le vide, chuter, vers la plage (peut-être, sans jamais la percuter). Il marche dans un brouillard épais sur le tracé d’une promenade bien connue. Plus que jamais, le paysage extérieur est phagocyté par le paysage intérieur. À moins que ce soit l’inverse ? Ce n’est jamais aussi simple, à sens unique, ça va dans les deux sens. Bien qu’il soit masqué par la purée de pois, il devine la configuration du territoire sous les brumes épaisses. Il en éprouve concrètement, sous les pieds, le relief, la respiration tellurique. Comme quand s’époumonant dans le corps à corps amoureux, il ne savait plus ce qu’il étreignait, baisait, mais que c’était ça, exactement. Tout le reste n’est qu’ouate fuligineuse. Imaginant sans cesse ce que gobe le brouillard, et qu’il désire revoir, déshabiller, il se dilue dans les vapes, peuplées d’autres existences, d’autres corps humains, animaux, végétaux, intermédiaires. Une position idéale pour ressentir à distance, les mouvements probables d’autres êtres, avec lesquels, il a fait corps, physiquement, et continue à faire cosmos. Dans l’étoupe du brouillard, moite de plusieurs odeurs, de labours frais, de marée poissonneuse, d’algues salées, d’herbes mouillées, de gibier en sueur, sous-bois et champignons et, il ne sait pourquoi, de maison éventrée, ciment et plâtre frais – de ces mêmes fragrances et remugles aspirés quand il s’enfouissait entre les cuisses, bouche contre le sexe ventouse –, il est visité par le fantôme des mouvements harmonieux, pénétrants, entre lui et l’amante et qui, au fond, bien qu’appartenant à un autre temps, continuent de se caresser dans le vide, à distance. « Qu’est-ce donc qu’un corps en général ? C’est un ensemble de parties déterminées à rester unies entre elles du fait qu’elles se communiquent un certain rapport de mouvement et de repos. » (Lordon, p.136) Les parties dont ils se composent ne se retrouvent pas strictement enfermées dans son corps physique individuel, celui-ci n’est en fait lui-même qu’une partie, les autres étant disposées en plusieurs points de son histoire, des conjonctions humaines et contextuelles qui se sont incarnées en un milieu qui rend possible son être. Toutes ces parties produisent des mouvements qui s’appellent et se répondent, créent un sillage d’empathie, recomposent une seule entité, constellation, à travers plusieurs enveloppes biologiques. Ce sont des parties de toute espèce. Elles s’allient, se désunissent au gré des circonstances et des enjeux rencontrés. Selon la politique de survivance qu’il convient d’adopter, ajuster. Les parties convergent, divergent, c’est une vie de convergence et de divergence. « Très généralement parlant, un corps – humain ou autre – est une union de parties composées sous un certain rapport (une certa ratio dit Spinoza dans sa « petite physique »). Saisir le corps non par la nature substantielle de ses parties mais par le rapport qui les compose en une union, c’est bien s’en donner une définition structurale.» (F. Lordon, p.22). Et puis le brouillard, poussé par un vent du large, se dissipe, au-delà du champ de betteraves, et révèle les flancs ras et d’un cap cabré entre terre et vide, délimité par l’arête d’une falaise tournée vers l’abîme et la colonne d’un monument ? L’ensemble, comme la proue d’un navire fantôme surgissant de la purée de pois, est à peine fixé, dans des couleurs pâles, presque immatérielles, qui gardent quelque chose du fumigène. Une hallucination dans une déchirure des grisailles. Paysage irréel de ce qui se dresse derrière, en coulisses. À la manière de ces sculptures, dans une salle d’exposition, dérobées, installées derrière une paroi çà et là découpée, donnant à voir les éléments dépareillés d’un débarras, le fatras ordinaire et fascinant d’un cagibi typique, vieux mannequin, bas nylon démodé, tuyaux, bouts de planches, seaux, pieds de chaise, emballages industriels, loques, plats, cordes, lampes. L’ensemble se distinguant comme des natures mortes cadrées par les fenêtres ou les espèces de trappes que l’artiste a scié à même les cloisons blanches. Et il aimait imaginer l’ensemble des salles d’exposition ainsi doublées par une sorte de vide sanitaire où s’amoncelaient des œuvres impromptues, bas reliefs ou moyens reliefs archaïques, bricolés. Les sous-couches. Quand la famille emménageait dans une nouvelle maison, avant que les parents tapissent, les enfants étaient invités à peinturlurer tous les murs, en y représentant leur vision du monde, du moins leur perception enfantine de ce qui les entourait, interagissait avec eux, les questionnait.

Il cède au penchant des fluctuations – l’appel des variantes de soi qu’excitait le pouls poisseux du brouillard –, très élargies aux convergences et divergences, lors des longues heures à vélo, seul. Nomade sur une route étudiée sur carte et qu’il découvre à même le territoire, jamais ferme, gazeux d’innombrables petites réalités happées du coin de l’oeil, mais figés pour ceux et celles qui y vivent, qu’il aperçoit sur le bord de la route, noués dans leur paysage coutumier, et décontenancés quand il s’arrête pour les aborder. Il y est très proche de son occurrence physique, évidemment, très sollicitée, devant gérer concrètement la performance, les forces musculaires à doser, la prise d’oxygène dans l’appareil respiratoire, les ravitaillements en glucose, vitamine et protéines, une popote très concrète qui contraste avec l’effet que cela fait d’être si longtemps en selle, toutes ces heures sur la route, à pédaler, voguant entre deux points incertains. L’exaltation du dépassement de soi, hors de toute contingence matérielle. Il y est complètement dispersé, incertain entre le départ et l’arrivée, augmenté de tout ce qu’il voit, rapidement en passant, et sur quoi il s’appuie pour donner consistance à son trajet, construire un sillage. Sur la selle, attentif à la complicité mécanique avec l’engin qui roule sous lui grâce à l’énergie qu’il lui transmet et qu’il maintient sur une mince crête entre forces centrifuges et forces centripètes – lui, ainsi restitué au rôle d’un infime organisme du vaste paysage –, il doit surtout persévérer dans sa volonté de couvrir la distance envisagée, pour arriver à bon port, ne pas rester en rade, avalé par la carte et le territoire. Risque de se perdre. « En tout cas, la persévérance requiert que le corps « sujet des contraires », c’est-à-dire le corps nécessairement travaillé, tienne en respect les forces centrifuges et les empêche de passer le point critique qui signe sa décomposition. » (Lordon, p.220) Et donc, tandis qu’il chorégraphie les flux musculaires en une cadence souple et constante, cohérente et relativement harmonieuse, il ne cesse d’être tout ce qu’il voit, multitude qui se dénoue en lui, lui-même devenant multiplicité en vrac, humeurs et éphémérides organologiques. Après les premiers coups de pédales, il quitte une bourgade et se retrouve dans les champs et bocages, la route sinue, l’horizon plat lui évoque les polders aux abords du littoral. C’est la plaine de l’Escaut. Il y traverse de petites entités agricoles avant de revenir aux pâtures, les alignements de peupliers ou de saules têtards, les haies de la plaine fluviale, déjà presque marine. Et puis, en continuation, ce sont les champs de la Lys, à perte de vue. Il roule toujours au niveau de la mer. Des arrêts fréquents pour demander son chemin, vérifier sa trajectoire, quand la signalisation fait défaut. Arrêt, déchausser, clipper, relancer. Une vieille fleuriste, des pensionnés jardiniers, une promeneuse de chien, un garagiste à moitié plongé dans le moteur d’un tracteur comme un dompteur dans la gueule d’un fauve, une fonctionnaire communale en pause cigarette. Souvent, des personnes incapables de renseigner le chemin qui mène au village voisin, comme enfermées dans une représentation hermétique de leur localisation. Il frôle les faubourgs industriels d’une grande ville, traverse une banlieue pavillonnaire, ouvrière, doit franchir des nœuds routiers très denses, anxiogènes. Retour progressif au calme, aux oiseaux, au silence. Soudain, entre deux allées de maisons banales et hangars agricoles ou industriels, au-delà d’un passage à niveau, la route se lève. Dans le ciel immense, vers l’Est, s’éloignent des ondées sombres qui ont crevé avant son passage, le macadam est inondé, un vrai torrent. La boue qui déborde des champs recouvre ses jambes, son dos. Au loin, un mont presque incongru dans la plaine, où s’étage une ville forteresse. La route pavée qui y mène lui semble un colimaçon vers le ciel. En haut, vaste panorama sur la Flandre comme saisie par un peintre naïf n’omettant aucun détail, aucune maisonnette, aucun habitant, aucun animal, aucune fleur, aucun arbre, aucun cours d’eau ruisselant vers la mer, aucune mouette ou pigeon. Regarder vite, tout en avalant chocolat et vitamines, mâchant tout ce qu’embrasse son regard, son ouïe, ses cheveux, sa peau nue, ne jamais s’arrêter longtemps, ne pas se refroidir. Il dévale le mont, mains agrippées aux freins, plongée vers une campagne plus vallonnée et garnie de langues boisées. Il quitte le plat pays, il se rapproche d’un horizon en relief, contreforts de collines, forêts profondes. De brefs arrêts, encore, sur les accotements, les trottoirs, pour se sustenter, avaler un fruit, un biscuit, quelques gorgées de liquide enrichi en sels minéraux. Nature et chimie. Incursion rapide dans une épicerie, les pas maladroits et bruyants avec ses chaussures de cycliste, remplir les bidons au pied d’une église médiévale, petites ruelles vers un château. Au bout de la petite place, après l’antiquaire, un large canal rejoint la mer, l’appel buissonnier des berges. Des méandres, il se rapproche de régions buissonnantes, plus sauvages. Il quitte une chaussée roulante, à un carrefour garni de magasins et d’enseignes lumineuses, et s’engage dans une vallée verdoyante, aux versants abrupts où paissent des vaches grasses, suite de petits villages égarés. Après une place pavée et ses petits bistrots, il emprunte une ruelle qui s’éloigne de l’axe principal. Une petite montagne devant lui. Dans la couverture des arbres, levant les yeux du guidon, il distingue des autocars, des camions qui descendent à flanc de coteaux, selon une trajectoire en zigzag. C’est là qu’il lui faut franchir la colline, puisant dans les réserves, petit braquet, souvenir des cols parcourus l’été, tirer la langue le long du macadam qui serpente. Dévaler en tétant la gourde, dévorant du regard le nouvel horizon, l’autre côté de la colline, ce qu’elle lui cachait, hameaux nichés, autre forêt au loin. Monter, descendre, les muscles fatiguent. Il poursuit hagard, émerveillé par le ciel bleu très pâle, groupes de nuages noirs d’encre d’où filtrent quelques rayons bibliques. Un vol de corneilles traverse les traits alignés et acérés d’une giboulée lointaine, sérigraphie dans le ciel. Tout petit sur sa bécane. La couverture forestière n’appartient plus à l’été, mais pas encore totalement automnale, en léthargie, entre vie et mort. Il rétrécit, ses forces s’évaporent. Le soleil rentre dans la zone du couchant, les lumières sont horizontales, elles l’aveuglent, transforment le bitume humide en miroir fluide, ou métal chauffé à blanc. Puis, il reconnaît le pays, il sort de l’inconnu et retrouve des routes où il est déjà passé, son corps se coule dans des tracés dont il a déjà, par le passé, pris l’empreinte. D’un coup, ça lui donne un regain de solidité, il se sent moins submergé par les nouvelles sensations, par le flux d’informations incessantes et vierges que prodige un espace qu’il sillonne pour la première fois. Comme on dit, alors, il sent l’écurie. Après une côte et un plateau villageois vite traversé, une école, la grange d’un manège, un grand chêne, un léger rehaut donne l’impression qu’au-delà il n’y a plus rien, un dégagement presque théâtral. Et c’est l’échancrure, toute simple et pourtant majestueuse, depuis le cœur des vastes labours et des monts crayeux, jusqu’à l’infini scintillant de la mer. Surface micacée, frappée par les traits du soleil, terriblement réelle, matérielle, palpable et en même temps abstraite, d’emblée insaisissable, irréelle. Il la dévore des yeux et pourtant ne peut la fixer sans ciller. Une immense délivrance, l’aboutissement des heures passées sur le vélo, durant lesquelles toutes les forces et tout le ressassement mental ont tendu vers cet instant, cette révélation, cette vision superbe. Tous les muscles, tous les nerfs émus, désarmés, émotions inchoatives dans la poitrine, larmes aux yeux, frissons d’échine sous les couches imbibées de sueur. L’immuable stabilité du spectacle où résonne la chamade de son corps – le rythme cardiaque est très emballé après une telle course–, ne l’installe dans aucune certitude. Au contraire. Les miroitements sur la mer, à peine interrompus par quelques silhouettes sombres de bateaux, où les points dérisoires des adeptes athlétiques de kitesurf, font écho, en lui, aux éclats instables d’une mappemonde en billes de verre, captant les lumières rasantes, les lueurs claires ou noires, et pouvant à tout instant, rouler en tout sens, se reconfigurer radicalement ou n’avoir plus aucune cohérence d’ensemble, désolidarisées, irrémédiablement. Fragilité du monde, fragilité des images. Pendant des heures, simplement posé sur un cadre léger de carbone et fixé à deux pédales, il a palpité au rythme de ses compulsions passionnelles à l’état brut, à l’état vague. Touché par les atmosphères traversées, par ces paysages dont, le nez dans le guidon, il a surtout enregistré des échantillons fugaces de couleurs, de textures, de matériaux, dans la vitesse de défilement des accotements, plutôt que des vues d’ensembles successives ou des coupes analytiques. Les roues véloces l’ont installé dans une empathie avec l’immanence du décor où tout ce qui se modifie – du rural à l’urbain, du campagnard au forestier, du résidentiel à l’industriel, du plat à l’accidenté, du moderne au pittoresque, du cultivé au sauvage – est escamoté dans la perception des détails et du grain des choses, une lenteur au sein de laquelle se fabrique la dissemblance, la différence des milieux de vie traversés, mais imperceptible à l’œil nu qui, lui, savoure l’illusion d’une étrange continuité, paradoxale, fabriquée par le corps du cycliste qui a vécu intensément chaque mètre de la distance entre départ et arrivée. Ce qui fait que, finalement, l’échancrure marine était incluse dès le premier coup de pédale (vice-versa). Dans cette mouvance, il a sans cesse entraperçu les « variables cachées » de son être, médité l’absence d’une substance unique de l’appartenance et écouté, telle une musique intérieure, « les conditions de possibilités inaperçues, des harmonies surprenantes. Inaperçues et exceptionnelles » (Lordon, p.260). Mais en rester là serait trop beau et trop optimiste, il a aussi mesuré l’exact opposé, la possibilité d’avoir épuisé sa capacité à jouir de nouvelles variables cachées de son être, à faire émerger de nouvelles harmonies surprenantes. Et il est là, sur la ligne d’arrivée, chancelant, ne comprenant pas tout ce qui lui arrive, comme devant digérer l’impact de ce qu’il a traversé – disons une performance, à son échelle, une épreuve à laquelle il a soumis toutes les composantes de son organisme et qui porte l’espoir d’un changement, d’une modification salutaire, d’une dynamique modificatrice contre l’isolement et le désespoir –, se recomposer, se réorganiser, physiquement, mentalement. Comment cela va-t-il affecter son ingénierie interne, cela lui permettra-t-il de dessiner une direction si pas une issue ? Evidemment, ça se joue avec lui, mais sans qu’il puisse exercer une maîtrise absolue du processus. L’excédent agit, fait réagir, fermente. « L’ingenium, c’est donc la structure récapitulative de mes manières – manières de sentir, de juger, de penser, de voir même, quand je suis face aux choses extérieures. Et ces manières qui, en tant que telles, déterminent mes modifications au sens faible – mes affects – peuvent elles-mêmes être l’objet d’une modification au sens fort – et je suis modifié dans ma manière d’être affecté. » (Lordon, p.258) Vers quoi dérive sa manière d’être affecté ? De quel côté de la fissure se creusant dans tout ce qu’il a vécu jusqu’ici va-t-il poursuivre ? De quel côté de la rupture ? En quel sens mobiliser sa plasticité ? Il est impuissant à le deviner. Cela reconduit de l’inconnu en lui, de l’obscur et une réserve de surprises, d’imprévisibles. Il ne sait en quel sens il souhaiterait être modifié. Avancer ou régresser ? N’est-ce pas l’occasion de fausser compagnie à la trajectoire jusqu’ici suivie ? Dans cet instant où, perclus, il s’apprête à descendre de vélo, quitter l’insularité du pédaleur, reprendre pied sur terre, où il passe d’une réalité à une autre, il doit « réassembler son moi » pour le mettre en conformité avec la vie ordinaire, faire bonne figure. Mais si on lui tendait un miroir, il se verrait comme ces portraits d’Adrian Ghenie où l’épiderme des personnages explose en surface composite, un ensemble de strates, historiques, factuelles, qui se chevauchent à vif, grouillent, activent leurs accords et conflits. Matériaux antinomiques, tiraillés mais, néanmoins, maintenus ensemble (de loin, on reconnaît une tête, sa morphologie, son identité, son histoire). « La persévérance requiert que le corps, « sujet des contraires », c’est-à-dire le corps nécessairement travaillé, tienne en respect les forces centrifuges et les empêche de passer le point critique qui signe sa décomposition. » (Lordon, p.220) Dans ces peintures, les visages subissent une violence destructrice, absorbée et macérée longtemps, dont les effets a sculpté la physionomie singulière et qui, soudain, rejaillit et est expulsée vers l’extérieur, bouleversant tout dans les tissus organiques, les surfaces cutanées. Quelque chose a perturbé la persévérance, des failles y sont creusées. Le feuilletage se brise, s’ébouriffe. Patchwork de végétal, d’inorganique, de bois flottés, de particules animales, de chair lacérée, d’empâtement brutal, de cristal oculaire, de crins retournés, d’organes transcendants. Durant de trop longues heures, exposée aux vents et aux incertitudes du chemin, comme un pare-brise couvert d’insectes écrasés, sa peau est incrustée des milliers événements infimes, incidents imperceptibles qui ont émaillé sa course. Émanations que libère la force des multitudes, des vies particulières et organisées, des biotopes préservés ou laminés, des contraintes sociales et économiques qui façonnent les territoires et les mentalités régionalistes qui transpirent aux vitrines marchandes, fenêtres privées, cheminées, panneaux d’affichages des festivités locales, hordes de chasseurs, blasons flottant à l’entrée des communes, graffitis sur les murs, bâtiments en friche. Criblé d’impacts. Sa peau bourdonne comme un essaim en migration.

Les rivages qu’il a maintenant sous les yeux, à portée de quelques coups de pédales, lui murmurent des lignes de vie minimales, consacrées à scruter les limites d’où reviennent les restes intimes des apnées amoureuses. L’horizon comme tamis de ce que son expérience a avalé, expédié au fonds des abysses sans frontières, et qu’il restitue par petits bouts et petites perles, au présent. Pièces à conviction qu’il collectionne pour reconstituer « les fluctuations passionnelles que nous infligent les choses extérieures dans leur permanente variabilité. » (Lordon, p.291) Ce qui d’un naufrage flotte à la surface mémorielle. Le plus souvent sous forme de sédiments organiques refaçonnés par les éléments, le poids du vide et de l’absence, les forces du vent et des ressacs, les poussières abrasives, les infiltrations aqueuses. À la manière de cette femme artiste composant certaines œuvres avec des bouts d’ongles, des poils, des boules de cheveux, des tissages de chevelure, détournant sur ces rebuts organiques un peu de l’aura religieuse de l’objet d’art. Ces restes des extrémités corporelles, par où les amants se touchent et s’agrippent, se caressent et se griffent, et qui sont aussi aux premières lignes dans la pratique des tortures – tirer les cheveux, arracher les ongles, brûler les poils – symbolisent l’impur que certaines religions et régimes politiques veulent occulter, réprimer. Ils personnifient aussi ce qui pousse et se modifie au cours d’une vie, une certaine malléabilité du vivant, et qui est ce que répriment les idéologies friandes d’une essence immuable de l’humain. « Contre les récits entraînants des  exaltés de l’identité, il faut armer des contre-récits tout aussi énergiques. Les formes d’histoire dont je parle, celles qui respectent les règles de la méthode en exposant leurs fragilités, doivent reprendre la main. » (Patrick Boucheron dans Le Monde).

À défaut de trancher (vers quel but poursuivre ses modifications), tout ce qu’il touche est atteint du stigmate de l’irrésolu (ce qui lui convient, se rapproche de la gangue de pluie douce quand il pédale de longues heures sous les hallebardes). Traces de clôtures aléatoires à même les objets, balafrés. Cela ressemble à une maison où tout aurait été fendu, cassé, déchiré en deux et puis recollé, recousu. Instantanément. En pénétrant dans la pièce principale, il a l’impression que les protagonistes viennent de s’évader, à peine leur furie destructrice libérée et entrechoquée. Et tous les morceaux, derrière eux, se sont rapiécés. Subsiste, un réseau de cicatrices, lacis qui zèbre toute la surface du design dont l’humain s’entoure. Fines crevasses de séparation violente inscrites comme lignes de vie arrêtées à la surface de chaque matériau, chaque accessoire, vêtement, livre, couvert, vaisselle, cadre, armoire, appareils ménagers. Délicats tracés de points de suture, comme des nervures tremblées. Rupture figée sous la reprise des affaires courantes, ébréchées mais apaisées. Un faire semblant qui dérange ? Camoufler le drame, donner le change ? Ce n’est peut-être pas conforme aux souhaits de l’artiste, mais il ressent là, un apaisement, un amusement, il resterait bien quelque temps. A rêver au projet implicite de « cheminer dans l’écart, dans la réduction de l’écart » (Lordon, p. 330), tout en sachant qu’il en subsiste toujours (de l’écart). Y a quelqu’un ? (Pierre Hemptinne)

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Entre la chute et les remparts, les enclaves

Chute/remparts/enclaves

Librement divagué à partir (notamment) de : Juan José Saer, Grand Fugue, Seuil, 2007 – Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Bruce Nauman, Fondation Cartier pour l’art contemporain – Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, Gallimard, 2015

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Rarement, il n’a trouvé dans un texte une telle coïncidence avec la mort, rarement lu une écriture accompagner aussi résolument le glissement progressif, inéluctable, vers le néant, l’annulation, la négation. Pente nihiliste. Sans effet particulier, sans révélations fracassantes ni rien de sensationnel dans le récit proprement dit. Simplement, un texte imprégné de décomposition, y compris dans l’espèce de joie et d’exaltation, un momentané regain de vie matérialiste accordé au narrateur par un important prix littéraire. Un rebond vitaliste porteur aussi de chaos. L’auteur de ces lignes, pense-t-il, est probablement rongé par ses penchants morbides, cultivés avec soin, et son dégoût de la vie exacerbé par la déchéance physique du grand âge. Il était peut-être, tout en rédigeant ce journal, réellement en train d’agonir à petit feu ou, en tout cas, convaincu de passer l’arme à gauche ; et, en tant qu’écrivain, il s’acharnait à saisir un fil narratif même déconstruit et avait décidé de tout noter, jusqu’au dernier instant de conscience, et même au-delà, s’accommodant à l’avance des incohérences éventuelles. D’une certaine manière s’accrochant à la dimension éternelle qu’il attribue tout de même, certaines fois, à l’œuvre qui s’écrit, à la part des phrases qui nous survivrait et au mythe de l’artiste hors normes comme planche de salut fugitive. Peut-être le personnage tombait-il dans une ostentation littéraire de la dépression, confessant par ailleurs ses penchants à l’apitoiement, au ressassement sombre, mais ayant aussi de bonnes raisons, liées à son expérience des camps et aux progrès d’une maladie dégénérative, d’être affecté par de telles pathologies dépressives. « Silence. Abandon. Cicatrice douloureuse. Ça commence peut-être ainsi… Silence de plus en plus profond. Sentiment croissant d’abandon. Douleur de plus en plus indigne. » (P.255) « Une inertie maladive s’est emparée de moi. Je gémis sous le poids de ma dépression. Bateau à la dérive, je tangue par ci, je tangue par là… Je me réveille tôt et seul. La mort rôde autour de moi, je vis déjà un sentiment de perte : la disparition de Kertész me fait de la peine, il avait encore tant de choses à faire, tant de joie connaître… » (p. 267). « Je ne peux pas mettre un terme… Mettre un terme à l’écriture, mettre un terme à la vie… » (p.268) « J’aurai une mort brouillonne, comme un mauvais employé qu’on a mis à la porte et qui s’en va la tête rentrée dans les épaules, laissant sur son bureau et dans son secrétaire un désordre dans lequel ses successeurs ne se retrouveront pas. » (p. 274) « Confusion, peurs, dépression, impuissance, nullité. Lumbago. Horizons bouchés. Tout simplement, c’est fini… » (p.274) Et puis, ce qui le retient de ranger catégoriquement le livre parmi les recueils de litanies stériles, c’est qu’il ressent quelque chose en lui, une sonde ambulatoire qui se balade dans tous ses centres vitaux et qui sème, chez lui aussi, l’attirance magnétique pour les zones d’échouages. En même temps que l’ensemble de ses forces cherche inlassablement le courant changeant d’un auto-récit – à transformer en texte durant de longues heures d’occupation qui distillent la sensation d’avoir un sens à sa vie -, il sait que ce désir d’écrire est un subterfuge littéraire le dispensant de reconnaître ouvertement ne tenir à plus aucun fil. Ce désir d’écrire, informe et instinctif, est une sorte d’élément ancestral, gélatineux, luminescent, ballotant en ses entrailles intestinales et cérébrales et qui l’aide à expérimenter déséquilibre et équilibre, se projeter vers l’avant ; en quelque sorte, ça ressemble à un grouillement de méduses au fond de son être. « Je me sers des méduses pour comprendre l’ébauche de toute l’évolution. Elles sont extraordinaires car se sont les premières à avoir eu une reproduction sexuée. Les premières à avoir eu l’organe de la vue. Mais le plus incroyable est à venir : la méduse détient peut-être les clés de l’immortalité. Les polypes fixés ne s’abîment jamais. Ils bourgeonnent en permanence, sans que leurs télomères ne s’altèrent. » (Jacqueline Goy, dans Libération, juillet 2014). Il a, plus qu’il ne le voudrait, partie liée avec les fumeroles mortifères, le découragement, la perte de croyance en quelque action que ce soit. Quoi qu’il fasse pour agir, rester vivant, créatif, il contribue malgré lui au processus de transformation du vivant singulier en cadavérique impersonnel. Son être-pour-la-mort prend le dessus. Ne fut-ce que dans le désir de revenir à un degré zéro, un état qui serait celui d’avant la naissance, associé à l’effet de pénétrer nulle part. Ce qu’il éprouve parfois vaguement quand il se trouve exporté dans un coin de terre qu’il ne connaît pas. « Vaguement » comme chaque fois ouvrant ou réactualisant en lui un espace de terrain vague vital autant que problématique, une aspiration à épouser du vent. Au départ, cette impression de ne rien connaître, d’être parachuté dans un pays inconnu, une tabula rasa. Puis, dénicher la carte de cette région, et tenter de l’interpréter, mais avec difficulté, comme si le nom des localités provenaient d’une autre langue, de racines incompréhensibles. Il lui semble presque impossible de les prononcer mentalement, il bégaie, les déforme. Et il s’en rend compte surtout quand, hésitant, mettant pied-à-terre, il accoste un quidam pour demander son chemin  : il bafouille, estropie les syllabes, doit s’y reprendre à deux fois pour se faire comprendre. Il s’attire, au début, l’expression de surprise que l’on réserve aux perdus. S’élançant sur les routes de ces campagnes, alors, comme s’aventurant sur un terrain vierge, dont il ne connaît aucun trait, aucun carrefour, aucune fonction de liaison entre les différents lieux-dits et villages. Au début, progression rompue, avec beaucoup d’arrêts, carte en main et sens de l’orientation tourmenté! Puis, au fil des incursions journalières, des éléments de la carte s’impriment en son cerveau et font la jonction avec l’expérience spatiale que son corps enregistre traversant les paysages et la ramification des routes. Et petit à petit des repères s’installent, les noms de patelins s’inscrivent en lui, leur sonorité devient familière forcément, il repasse plusieurs fois aux mêmes endroits, cela devient un décor amadoué dans lequel il glisse toujours plus loin, en ayant de moins en moins besoin de consulter la carte, intégrant peu à peu la disposition cardinale des sites principaux et la logique des traits qui les relient en réseau polyphonique. Ainsi renaît en lui, mécaniquement, à la force des jambes et du muscle cardiaque, au gré de l’aération que mène une respiration dilatée, la croyance qu’il conserve la faculté d’atteindre de nouveaux territoires, de tout simplement se déplacer, changer de géographie. Surtout, légèrement à l’écart de la mer, mais y conduisant et même s’y jetant, et rompant avec les étendues dégagées de pâtures et de champs labourés qui couvrent les points culminants, il prend plaisir à pénétrer des zones particulières qui se révèlent progressivement des enclaves, vallées larges accueillant fleuves ou rivières. Le cours d’eau est souvent invisible parmi les forêts, les champs et les rideaux de roseaux, sauf quand il franchit un pont inattendu ou se rapproche inopinément d’une berge. Et alors, le courant sombre et brillant, rapide, fuyant, happe son regard, enveloppe son corps d’une fraîcheur minérale. Mais quelle odeur ça a ? Comment saisir le parfum de l’air ? Eau douce, eau saumâtre, parfum de terre ou de vase, arôme de ce qui se décompose et fragrance de cette pourriture raffinée, purifiée dans les rapides ? Là où elle est la plus limpide et vive ne brasse-t-elle pas et ne diffuse-t-elle pas quelques molécules odorantes des cailloux lisses ou garnis d’algues qu’elle déplace et polit sans cesse dans son flux inchoatif ? Lui revient instantanément le souvenir d’une dégustation où un vin l’avait frappé par son goût de terre, d’humus, sans qu’il sache vraiment d’où lui venait cette évidence et si cela correspondait à une qualité ou un défaut objectifs du vin, avant que le sommelier ne recoure lui-même cette comparaison. Ou, à ce restaurateur qui, pour évoquer un blanc régional, avait parlé du goût des pierres de rivières. Mettre des mots précis sur ce qu’il respire si près du fleuve le renvoie à cette fascination pour le vin, le défi sans cesse renouveler de caractériser le goût que ça a. Métaphore d’un terroir, d’une relation plante et sol, d’un climat, d’un travail de la main. Dans le dépouillement d’une gorgée – là, une plénitude et son effacement, presque simultanés -, éprouver la quintessence de la déréliction de nommer, de dire le sens même de sa vie, essayer d’écrire ce qu’il vit. Un voile, juste une ligne d’horizon liquide sous le palais, chargée peu à peu, au fur et à mesure qu’opère la porosité entre tissus et salive vineuse, d’un travail intérieur complexe et ramifié qu’il aime fouiller, mais qui ne dévoile ses rouages que de manière accidentelle. « Dans ses travaux expérimentaux, Rolls a montré que, chez les primates, une émotion aussi élémentaire que le goût n’est générée qu’après un traitement cognitif déjà relativement poussé, puisque même lorsqu’elle a atteint le niveau du cortex primaire, l’information du signal gustatif continue à être décodée sans réaction d’évaluation hédonique. » (JM Schaeffer, p. 135) Ce qui l’incite à courir les cavistes, traquer les flacons qui contiendraient des réminiscences le concernant, c’est-à-dire, des vins dont les cépages, la symbiose entre végétal et minéral, les modes de culture et d’élevage ainsi que l’esthétique de l’emballage, le nom et l’étiquette, vont lui parler, ont des chances de rencontrer ce qu’il attend du boire. En ce qui le concerne, il sera souvent question, humant et s’humectant d’un nouveau vin à découvrir, de souvenirs de fleuve, rivière, vallée et forêt, cailloux, algues, crustacés, vase et humus, berges herbeuses, reine de prés, géranium, enclave. Cela, finalement, en une sorte d’eucharistie, maintenir actuel ce qui s’incarne en lui ! Pour renouveler la sensation de la gorgée primale et absolue, réitérer cette impression d’une gorgée originelle qui s’embrume ensuite dans l’ébriété, diluant la conviction d’avoir réellement vécu cette première gorgée, reconduit au désir d’en recréer les conditions d’apparition, pour plus tard, au risque de l’alcoolisme. « Ce qui lui plaît vraiment, ce sont les soupçons de saveur qui parfois brillent dans chaque bouteille, dans chaque verre, et même dans chaque gorgée puis s’évaporent, pétillement empirique qui suscite des réminiscences d’épices, de bois ou de cuir. Imprévisibles et fugitives, ces étincelles sensorielles qui, paradoxales, rendent plus étrange et plus secret le goût du vin s’allument, soudaines, dans la conscience, promettent une vive évidence, mais à l’instant même où elles apparaissent, très discrètes, s’éteignent. » (Juan José Saer, p. 278)

Sinon, l’eau est omniprésente sous la végétation, derrière les haies, entre les troncs, le fleuve multiplie ses métastases immobiles, d’innombrables étangs de toutes tailles et de zones marécageuses, de flaques et de darses endormies sous les herbes séchées. Du coin de l’œil, il happe avide toutes ces surfaces luisantes, lisses, traversées de tiges, striées de pailles, couvertes de mousses, limpides ou putrides. À tel point que, derrière le rideau de verdure, ténu en ce prélude au printemps, ce n’est plus un fleuve qui se dessine, mais une sorte d’archipel non encore cartographié, incertain, et une espèce de vaste miroir à ciel ouvert, fragmenté en mille éclats. Tout cela aperçu du vélo, soit au ras de la moire fluide quand la route file au même niveau que l’eau, soit en surplomb quand il a fallu grimper une belle côte qui conduit à un hameau, et d’où aussi, il est plus facile d’apercevoir, correspondant aux claquettements entendus quand il filait au plus vite le nez dans le guidon, intrigué par ce bruit qu’il mettra longtemps à plus ou moins identifier, quelques cigognes perchées sur leur nid. L’instant d’apercevoir ces silhouettes blanches et noires, et il a envie de retrouver ces longues heures d’affût à observer dans des jumelles le vol de grands oiseaux, grues ou aigrettes, ou parmi les communautés de canards, quelques avocettes élégantes, sur une patte. Finesse animale, suspendue, lui rappelant la fragilité merveilleuse de certaine nudité féminine qui l’a toujours beaucoup ému. Longues heures durant lesquelles, par la vertu des verres grossissant, les distances disparaissent et il se sent proche, même plus que cela, incorporé comme en rêve dans les formes à plumes qui lui remplissent le regard. Avec l’excitation latente de celui qui découvre au télescope, voyeur, un événement spatial hors du commun, jusqu’ici dérobé, et qui parlerait de la naissance du monde. Comme cette fois où, embusqué dans la cabane de planches, balayant à la jumelle l’herbe d’une rive lointaine, il vit soudain la chute d’un corps, un bolide striant l’air. Un épervier de fondre sur un vanneau presque plus grand que lui et engager un singulier combat. Le rapace s’acharnait sur sa proie, invisible, plaqué dans l’herbe haute, et qui durant de longues minutes chaotiques, tenta quelques sursauts, déployant une grande aile qui cherchait à impulser un mouvement, des secousses pour se dégager des serres, mais en vain. Le nuage de duvet voletait toujours plus dense. Gouttes de sang. Difficile de s’arracher à ce spectacle qui, sans les jumelles, lui aurait complément échappé, se déroulant pourtant dans son champ de vision. « Penché vers le télescope, tout en regardant au travers de l’oculaire et en réglant l’appareil d’une seule main comme pour obtenir une parfaite visibilité, ou un cadrage plus précis, ou une mobilité rapide de l’engin pour pouvoir suivre à tout moment le déplacement routinier des corps qu’il prétendait avec sa main libre il tenait serrés à la hauteur des cuisses les bords de sa robe de chambre (…) En le voyant penché, l’œil collé à l’oculaire du télescope, Tomatis éprouva une violente impression d’obscénité, de perversion torve et satisfaite, comme si Brando avait épié une femme nue, encore que cette modeste perversion lui aurait en tout cas causé moins de répugnance que de le voir fouiller, de son regard indiscret, dans l’intimité des étoiles. » (Juan José Saer, p. 258)

Se faufiler dans ces enclaves géo-esthétiques, c’est comme de changer d’air, traversé par une ventilation agréable. Quand il en franchit imperceptiblement la frontière invisible – simplement il sent que ses mouvements et pensées rencontrent d’autres échos -, il a l’impression de rejoindre un abri, une oasis immatérielle mais charnue. Et cette impression, il le sait, est un charme inépuisable pour autant qu’il ne cesse d’y jouir de la vélocité exaltante de sa mécanique en équilibre, du bon fonctionnement des jambes et du cœur. Comme si, là, il bénéficiait d’une facilité musculaire exceptionnelle, d’une excellence sportive rarement atteinte, comme s’il se retrouvait dans un paradis pour cycliste, au même niveau que n’importe quel champion et que cette vélocité intranquille était la condition pour embrasser l’esprit du lieu, s’y blottir. S’arrêter trop longtemps pour contempler, en s’imaginant prendre racine dans cet enchantement, ce serait risquer l’enlisement dans une faille anachronique, voire archaïque et d’où s’extraire pourrait se révéler périlleux. Les villages ont été construits selon une économie basée sur les ressources du fleuve, poissons, écrevisses, pisciculture, moulin à eau pour produire électricité et moudre les grains (les champs ne sont pas loin), l’élevage d’escargots, l’exploitation gastronomique des grenouilles… L’image d’une certaine autarcie perdure dans l’atmosphère, l’esthétique de ces lieux un peu perdus qui, sur la carte, ont bien la physionomie d’un espace clos, écosystème retranché et qui correspondent aux enclaves mentales où il se coule pour rejoindre et côtoyer, notamment, les souvenirs d’autres nasses de bonheurs ou d’aliénation. Certaines, en effet, frisent parfois l’enfermement et l’obsession maladive, le rituel hypnotique. Comme la bulle pornographique qu’il affectionne, fasciné par les images sur l’écran, flux industriel de sexes. Il y traque, à la manière d’un collectionneur fou et à l’intérieur des scènes répétitives, attentif de manière démente aux morphologies des femmes et à leur manière de se donner et de chevaucher, d’embrasser et caresser, lécher et sucer, au cœur de cette plasticité sexuelle, parmi la tension vibrante des muscles et le roulis soyeux de la chair – le ronron frémissant ou le tressautement désarticulé, arythmique, des ventres, cuisses, fesses, seins réagissant aux secousses intérieures de la queue -, les détails qui vont cristalliser son attention sur d’infimes ressemblances corporelles, revivre virtuellement et inlassablement l’excitation qu’ils partageaient, lui et son amante, et qui était une immense surprise, de l’inattendu et jamais un dû. Il cherche à produire et reproduire cette hypnose à distance, par substitution, dans l’aliénation pornographique et ses milliards de pixels de culs. Un peu à la manière dont il traquerait une sorte de matière noire dont les éléments invisibles, en permanence, continuerait à le relier à son amante perdue, persisterait à faire interagir leurs désirs, dans d’autres dimensions, déterminant par là même la forme qu’emprunteraient leurs vies séparées, les maintenant ensemble, reliés aux mêmes explosions, aux mêmes mystères orgasmiques, enfouis, relégués dans les couches intérieures de leurs cosmos. Il en découlerait ce qu’il aime qualifier de gravitation mutuelle, souterraine. « Voilà en effet une substance dont on ne connaît pas la nature, mais qui représente près de 85% de la masse de l’Univers. Sans elle, les amas de galaxies se disloqueraient, les étoiles s’échapperaient de leurs galaxies. Le grand chaos, en somme. Présente aux confins de l’Univers comme au cœur de la Voie lactée, on ne sait pourtant pas à quoi elle ressemble. On cherche à la piéger au fond des mines, sous les montagnes , dans des détecteurs toujours plus grands… En vain. » (La matière noire, amoureuse d’elle-même. N. Herzberg, Le Monde, 18/04/15). Dans ces enclaves, il lui semble plonger dans des réserves insondables de ces particules où chaque sensation se transforme en signes chatoyants le renvoyant aux effusions amoureuses loin derrière lui, recréant des liens possibles, cryptés, avec le corps disparu.

Il traverse les villages sans s’arrêter. Le regard, photographique, furetant dans tous les coins, à la manière d’un radar. Les volets ouverts ou fermés, les couleurs fraîches ou passées, la disposition de l’église et de la mairie, leurs abords, les drapeaux de la République, les restes d’affiches sur les panneaux publics, les enseignes, les rideaux, les commerces, le mobilier urbain, la statue du Poilu, les jardins, les fleurs, le bistrot, les garages ouverts, les outils, les véhicules d’un autre âge, l’école, les engins agricoles sous le platane, la fontaine, les restes d’un lavoir. Il reste attentif aux signes d’anomie et d’activité, mais préfère continuer sur sa lancée, pieds fixés aux pédales, cul sur la selle, poings au guidon. Un sillage. Les élections sont récentes et leurs résultats, exprimant un penchant sans équivoque vers l’extrême droite et les réflexes nationalistes, ne le mettent pas à l’aise. À ce qu’il ressent en s’immergeant dans le paysage naturel, s’ajoute inévitablement ce qui émane de la vie humaine telle qu’elle s’organise, en symbiose harmonieuse ou dysphorique, dans cet environnement. La pauvreté économique affleure partout, en tout cas, le manque d’aisance et de prospérité. L’aspect « reculé » de paysage partiellement à l’écart de la civilisation (l’autoroute n’est jamais éloignée) est renforcé par la dimension d’abandon social qu’il perçoit dans l’ensemble de la société et qu’il projette ici, en citadin, dans la physionomie engourdie, apathique, des villages campagnards (sachant que la vie agricole est rarement aujourd’hui vecteur de réussite florissante). Le contexte général de la techno-société marqué par l’absence de projet individuel et collectif pour les gens, le manque de perspective et la panne du progrès, la régression des droits sociaux, s’infiltre sournoisement dans les manières d’habiter les territoires champêtres. Il y a une arriération contrainte qui conduit à de multiples replis sur soi, à la résurgence des anciens petits métiers du bois, des champs, de la maraude, du braconnage qui, sous le pittoresque, prennent le statut d’activités qui améliorent l’ordinaire, deviennent indispensables à conduire sa vie de manière décente. Il ne peut écarter, chaque fois que la route le rapproche des habitations, et donc des habitants, d’autres réflexions sur le désintérêt des gens pour la politique dont on parle tant. Une lame de fond qui ne doit épargner aucune enclave, même si, selon leur situation géographique et géopolitique, les impacts seront plus ou moins violents, explicites ou diffus, délétères. « Les populations des pays d’Europe occidentale perçoivent, de façon plus ou moins articulée, l’existence d’une tension entre l’ordre économique capitaliste et l’Etat de droit démocratique. Toutefois, cette prise de conscience s’exprime moins dans des phénomènes de protestation politique que dans un état d’esprit diffus, une sorte d’ « acrimonie » à l’endroit de la politique. Ceux qui entretiennent cette défiance sans objet précis supposent, pas tout à fait à tort, qu’un arrangement informel se dissimule derrière chaque décision n’ayant été l’objet d’aucune procédure démocratique. (…) En effet, les mesures étatiques en question soit ne son absolument plus l’objet du moindre débat au sein des parlements, soit sont justifiées, dans les situations de crise, au motif de contraintes objectives. Mais le simple soupçon, confirmé par des enquêtes journalistiques, que les décisions individuelles des puissances étatiques privilégiant systématiquement les intérêts économiques se multiplient, ce simple soupçon, donc, suffit manifestement aux citoyennes et aux citoyens pour qu’ils se retirent des arènes officielles de la formation de la volonté politique. Les causes d’un tel retrait ne sont pas tant une privatisation galopante ou un désintérêt pour la politique, mais la prise de conscience dégrisante que la liberté sociale de l’auto-législation démocratique ne s’est pas étendue aux organes en question de l’Etat de droit. (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p.497, 498))

Aussi, et dans le même ordre d’idée mais par un autre biais, il ne peut faire abstraction, malgré l’illusion que le cycliste aime entretenir, une fois qu’il est sur sa bécane, d’être seul dans une cosmologie d’espaces naturels préservés, de hameaux et villages typiques, que la relation au réel, à ce qui est, est largement en train de changer, et que c’est probablement perceptible ici aussi, dans ce qu’il prend pour une enclave. En effet, chaque maison, même la plus isolée, est certainement connectée à Internet et nombreux sont les occupants à surfer, à compenser leur isolement géographique par une circulation effrénée dans l’environnement numérique. Où, du moins, ils se sentent accompagnés, pris dans un dispositif qui leur répond, qui interagit, une manière enveloppante de comptabiliser – et du reste aussi « compatibiliser » -le monde et qui peut être rassurante. Ce qu’évoque notamment Antoinette Rouvroy à propos de l’action des algorithmes qui développe une présence agissante semblable à celle de la matière noire dans l’univers ! « Cette mise en nombre de la vie même, à laquelle est substituée non pas une vérité, mais une réalité numérique, une réalité qui se prétend le monde, c’est-à-dire qui se prétend non construite, est un phénomène très significatif de notre époque, bien qu’il paraisse abstrait. On peut avoir l’impression que ça ne nous touche pas dans nos affects quotidiens, mais je pense que c’est faux, et je fais l’hypothèse que c’est d’autant plus efficace que cela paraît tout à fait inoffensif. Dès lors qu’il « suffit » de faire tourner des algorithmes sur des quantités massives de données pour en faire surgir comme par magie des hypothèses à propos du monde, lesquelles ne vont pas nécessairement être vérifiées, mais seront opérationnelles, on a effectivement l’impression d’avoir décroché le Graal, d’avoir atteint l’idée d’une vérité qui ne doit plus, pour s’imposer, passer par aucune épreuve, aucune enquête, aucun examen, et qui, pour surgir, ne dépend plus d’aucun événement. » (Le régime de vérité numérique, dans la revue Socio, Le Tournant numérique et après ? p.118, avril 2015)

Il y connaît ce désir – dans ces enclaves où les routes, répliques de celles qu’il traçait dans le sable pour imaginer des courses de véhicules, invitent à jouer au cycliste sillonnant une réplique de l’univers – de n’en voir jamais le bout, que la succession de virages à angle droit au sortir de petits ponts pavés, de montées raides et de descentes abruptes avant et après chaque chapelle, de faux plats à flanc de coteaux entre chaque hameau, soit sans fin. Pourtant, inévitablement, à force de pédaler et de se dilater dans la joie d’épouser ces routes de vallée, soudain, dans son élan, il franchit la limite dans l’autre sens, expulsé. Il se retrouve sur une route ordinaire, hors des vallées. Et, sur le champ, un peu à court d’haleine, redevenant poussif et asthmatique, la flèche d’une nostalgie puissante le transperce, vive, nostalgie pour l’instant qu’il vient de vivre. C’est à l’instant où cela se produit qu’il mesure combien il évoluait depuis un certain temps, qui n’est pas mesurable, dans un climax heureux, un air lui convenant à merveille, légèrement euphorique. Tissant à coup de pédale et de rythme cardiaque ajusté à l’effort, un état thymique s’épanchant au fur et à mesure de la vitesse du vélo et des pensées qu’il sème en chemin, à la manière dont on décrit l’expansion continue de l’univers, état thymique qu’il sécrète à la manière d’une enveloppe protectrice, savoureuse, dont il pourrait ne plus se défaire. Pourtant, la collision avec un changement inévitable d’environnement rompt le charme, comme lorsque l’on bute sur le point final, ou la suspension définitivement ouverte, d’un texte fictionnel devenu auto-matriciel. « Une nostalgie imprévue de la veille l’assaille et la vision du changement constant, du devenir, s’incarne dans ces nuages qui ont existé et qui, peu à peu, subreptices pour l’œil et pour l’attention, se transformant, se défaisant, ignorés, ont cessé d’être des nuages et ont disparu. Le jour précédent lui semble maintenant avoir été la plus intime de ses possessions dont il se sent soudain dépouillé ; comme il est toujours imprégné de lambeaux frais de sensations, d’expériences, il le ressent plus sien que la totalité de son passé et il sait en même temps que, comme un mort récent, sa présence trompeuse dissimule la distance sans mesure qui sépare l’instant présent de ses prédécesseurs abolis, la substance fossilisée du souvenir de la masse charnue qui bat, entend, voit, palpe, sent et respire. » (Juan José Saer, p. 276) Nostalgie imprévue de l’instant à peine passé qui se transforme en vertige lorsqu’il s’avance sur les remparts de la ville, pris du désir de regarder de haut le pays dont il vient de parcourir les creux et les crêtes, laissant son vélo contre une muraille, empruntant les escaliers de pierre et de terre, malaisément, se dandinant comme un canard du fait des calles placées dans la semelle de ces chaussures cyclistes. Brutal retour au sol, passage rapide du sentiment d’aisance, sur la selle, à celui d’handicap, debout sur la terre. Il embrasse du regard les confins boisés et vallonnés d’où émergent, éparpillés, un clocher, une abbaye, la tour d’un pigeonnier, la cavité d’une carrière. Les forêts sont encore terreuses car les bourgeons à peine entrouverts sont en suspens, néanmoins, cela suffit pour éclairer légèrement la palette des bruns, l’adoucir de l’intérieur. Parmi ces étendues d’arbres, il le sait, se cachent ces vallées où il vient de pédaler des heures, dans un autre monde. Impossible de les identifier, de retrouver leur trace dans le paysage, elles sont comme englouties, disparues dans la masse forestière. Impossible, depuis cette hauteur, de voir les routes empruntées. Monde englouti silencieusement. Et se revoyant y sillonner le ruban d’asphalte étroit et sinueux, son esprit dévie vers d’autres images, plus anciennes, celles de ses promenades en kayak, l’avancée presque aérienne de l’esquif, sillage tranché et éphémère, le lent retour à l’inertie dans le courant, un trait dans un miroir lointain, frôlant les berges de glaise d’où jaillissait parfois un martin-pêcheur. Ce souvenir avive toujours sa mélancolie. De même que, vue des remparts face au couchant, la campagne à contre-jour, envahie par l’humidité du soir, semble réfléchie dans un miroir déformant. Dématérialisée. À l’instar de ces vieilles toiles au vernis jauni et craquelé qui voient leurs paysages ensevelis sous une couche de brume temporelle presque impénétrable.   « Plus d’une fois, ils se trouvaient dans quelque passage inconnu et, cessant de ramer, ils laissaient aller le canot à la dérive, corrigeant à peine de temps en temps sa trajectoire d’un coup d’aviron, sachant qu’à un moment ou un autre ils se retrouveraient dans un endroit familier de cette étendue incessante et déserte d’îles et d’eau. (…) C’était une expérience sans nom, quand la diversité de l’apparence en laquelle le monde se décomposait était réabsorbée par le flux qui, de temps en temps, lui permettait d’onduler pendant une durée incalculable dans l’espace qui lui appartenait, pour l’effacer presque immédiatement. (…) Dans cette immobilité générale, le glissement du canot différait du mouvement habituel, à cause du silence sans doute, mais aussi de la facilité avec laquelle cette substance luminescente, ondulante et vibratoire, qui conférait aux choses un halo supraterrestre, se laissait traverser sans effort, avec lenteur et calme, consentante et propice. » (Juan José Saer, p. 373, 374, 375) Repassant par la ville fortifiée qui domine la région, passage obligé d’un versant à l’autre de la vallée principale, celle qui se transforme en estuaire vers la mer, il grimpe avec délices la route qui monte le long des remparts et puis trace ses lacets pavés dans la ville, débouche sur la vaste place bordée de terrasses de bistrots. Pris d’un désir compulsif, il range le vélo contre la muraille, au fond d’une ruelle, et grimpe un talus herbeux, en canard, la pointe des pieds pointés en l’air, du fait des attaches volumineuses encastrées dans la semelle de ses chaussures cyclistes. Il avance sur ces remparts, sortes de jardins suspendus, hésitant, claudiquant. Bien que ces épais remparts représentent une belle assise pour surplomber le pays, il y avance presque au bord du vertige. Du fait de l’absence de parapet ou d’une quelconque protection, il développe une peur irrationnelle de la chute, pour lui mais aussi pour les autres promeneurs épars. Comme si, à tout instant, un coup de vent pouvait déséquilibrer n’importe quel corps et l’emporter. La chute est imminente, de la chute, quelque chose doit ou va chuter, il a ça sans cesse sous ses yeux, au creux du ventre, la bascule dans le vide. Un point de côté, la conviction que quelque part, quelque chose a chuté et que cela aura pour lui un effet domino. Message reçu, flèche décochée, « Hier, plaisir vélo, 32 kms, chute corporelle. Crise, vomissements, douleurs, écrasements intenses côté gauche de la tête. Jambe gauche bloquée. » Le sentiment de marcher sur un nœud tellurique où tout peut trébucher est accentué par la contemplation des bouquets d’arbres, regroupés aux bords arrondis de la courtine et qui, encore nus, semblent de loin pousser dans le vide ou tomber dans le ciel. Découpés sur l’abîme, ils ont l’ambiguïté des reflets de forêts qui bordent les étangs, sont-ils les vrais arbres ou sont-ils les reflets d’arbres plus grands, placés plus loin, ailleurs ? Racines, dentelles végétales déterritorialisées, perdues dans l’espace. Il calme ce roulis en contemplant aux pieds des murs de la forteresse, les rouleaux et rideaux des lianes, emmêlées, au repos, attendant, comme des nœuds touffus de serpents, de reverdir, de retrouver la circulation de sève pour reprendre leur progression recouvrant tout sur leur passage, ruines, fossés, arbres, clôtures, poteaux électriques. Ou encore, plus reposant, les jardins, les potagers, les gestes lents des corps penchés sur la terre, le manche en bois d’un outil à la main.

Une échappée prend fin et il lui semble retomber dans une ornière. Un rail. Ses instincts animaux frémissaient, frétillaient, s’égayaient, convaincus d’être libérés à jamais et les revoici reconduits à la niche, entravés par le col, traînés en rond, sans fin. Jusqu’à épuisement, perdre leurs poils, leurs muscles, leur sang, n’être plus que des formes, des silhouettes, des imitations, accessoires de théâtre. En cage, en cave. Comme dans cette œuvre de Bruce Nauman, Manège, où le carrousel de quelques corps ou fragments de corps, glissant au sol ou tournoyant dans les airs, mêlés à leurs ombres sur les murs, donne d’abord un sentiment de joyeuseté dubitative avant que le sourire ne se fige vraiment. Les corps ont quelque chose d’excédé et d’exténué, dépossédés et inconscients dans leur douleur écorchée, ce sont des moulages de taxidermie, daim, lynx, coyotes, ours, chevaux, entiers ou tronqués. Juste des restes d’animalité usés jusqu’à la corde. Représentation d’une humanité qui, non seulement extermine les autres espèces, mais extirpe violemment, même en soi, en tout être, les restes de bêtes, les résurgences totémiques, la part animale, ce que j’ai en moi de lynx, de daim, de coyote. Il faut les poursuivre, les persécuter, les torturer, les priver de liberté, les contraindre à l’abdication, la castration. Trophées sinistres exhibés dans les manèges de la pensée, pour la gloire de l’homme triomphant de la nature…

Au fond d’un sac à dos qu’il n’a plus ouvert depuis des mois, il retrouve une serviette en papier pliée, enveloppant deux madeleines séchées, presque momifiées, qu’il avait ainsi emballées pour les manger en guise de petit casse-croûte, lors d’une dernière sortie à vélo dans les montagnes, à la fin de l’été précédent. Touchant viatique pour accompagner les plongées dans les enclaves. Restes de pâtes momifiés imitant des fragments de château de sable, des parcelles de muraille, nourriture oubliée, moulée par le temps passé, l’oubli. Les regardant, les observant comme à la jumelle, les caressant, les roulant d’une main à l’autre, il chute dans le souvenir vague. (Pierre Hemptinne)

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Vacillations du mycélium et fille de l’air

Vacillation/Fille de l'air

À propos de : une course à vélo – un passage de chevreuils – Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Editions Amsterdam, 2009 – un dessin gravé en tête, entêtant (E. Duval) –  des champignons …

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Une route de campagne déroule un long faux plat sinueux au macadam lisse et brillant. Ruban serpentin qui s’hérisse, se rétracte, suinte ou se gonfle comme une peau batracienne au contact du caoutchouc des pneus. À gauche, le fossé surmonté de buissons touffus et d’orties abondantes ourle les restes d’une forêt incluant le panache de quelques beaux hêtres survivants. À droite, l’accotement herbeux récemment fauché caresse les pieds de longues rangées de maïs très haut, alignement rigoureux et sauvage, dont les formes lui évoquent autant l’Afrique – silhouettes tropicales, allures des personnages aux sagaies représentés dans certaines aquarelles colonialistes, habitude de la famille de griller des épis de maïs au jardin, « comme au Congo » -, que l’Antiquité et ses armées épiques en armures décorées de tiges et plumets. Il pédale depuis des heures, concentré, attentif aux signaux qu’émet son organisme et au bruit de la mécanique, à l’affût du moindre accroc technique, vigilant à la fatigue sournoise, dosant les ressources musculaires et pulmonaires pour tenir la vitesse la plus haute (qui peut s’avérer dérisoire). Refusant la greffe d’écrans qui objectivent rythmes cardiaques, état de la tension, capacités pulmonaires et combustion caloriques, il préfère l’artisanat du décryptage à l’aveugle, scrutant au profond de sa matière les indicateurs physiologiques du moteur organique et psychique, entre subjectivité et analyse raisonnante, ânonnant du perçu. Toujours dans un entre-deux troublant entre corps réel et corps imaginaire, viande et symbolique, dure réalité et projection fantasmatique. Et il rentre dans cette transe du cycliste solitaire, vertige de l’équilibre, fragilité de l’être où il jouit d’une force inattendue, réserve de puissance qui semble tout mettre à sa portée, illusion d’invincibilité masquant l’excessive vulnérabilité, un rien pouvant causer défaillance ou chute fatale. Il se demande ce que tout cela est en train de fabriquer, ce pédalage, ces dépenses musculaires, ce ressassement cérébral garant de l’engagement physique total, cette débauche d’énergie de toutes les cellules qui l’extirpe de lui-même, le jette en exil en lui-même, ce travail acharné des articulations pour assurer fluidité des mouvements et pénétration puissante de l’air, matrice aérienne dont il avale le vent et le vide pour le muer en matière psychique et corporelle, flirtant avec la sensation d’avancer dans l’inconnu, le dehors, transformant ce qu’il est en quelque chose de lointain, d’imprévisible, que la langue balbutiante dans le silence tente d’organiser, doit chaque fois retrouver, renommer, « sculpter l’air atmosphérique et lui confier des significations » comme écrit Pierre Bergounioux parlant du langage (chiasme entre l’atmosphère, l’air respiré, l’air du temps, l’organisme, ses chimies de symbolisation). Dans l’exercice enragé de pédaler et de réfléchir en hyperventilation, tout le corps s’engage dans cette sculpture aérienne. « Tout le corps », cela semble encore peu dire parce que s’y engage l’antériorité du corps, ce qui le préfigurait, les premiers sédiments ainsi que tout ce qui lui a échappé, la longue traîne de la perte qui joue par ailleurs un rôle si important dans la sensibilité, dans le fait de sentir les choses. Comme une remise en jeu provisoire de ce qu’il est ou croyait être et qui s’apparent, vulgairement, ni plus ni moins aux formules consacrées et banales souvent utilisées par les sportifs, écouter son corps, aller au bout de soi-même, flirter avec ses limites… Et il éprouve bien quelque chose qui ressemble à ça. Son activité cérébrale se délocalise dans toutes les autres parties corporelles et se morcelle, miroir volant en éclat vers un stade antérieur ou au-delà. Il ressent comme délivrance un effet de dématérialisation et, dans la foulée de cette fuite des corporéités, il distingue ce qu’il croit être un aperçu inattendu de la matière avant la matière – enfin, cette matière du langage – et prête à être touchée vraiment. Les frontières de son corps, en sueur et en tension maximale, surfaces de plus en plus perméables, labiles, absorbant tout le visible et l’audible, l’invisible et l’inaudible, rêvent d’accéder à d’autres morphologies, d’autres désirs, gagnées par une érotique maximale archaïque, non canalisée, « érogénéité qui semble définie comme la vacillation entre parties du corps réelles et imaginées » (J. Butler, p. 71). Toujours, en ces instants, il entrevoit la somme des contraintes, des conditionnements, filigrane têtu de toutes ses sédimentations, ingérence de l’extérieur, s’infiltrant par les ramifications de la symbolisation. Chaque symbolisation introduit un cheval de Troie, qu’il s’approprie, détourne à son profit, plus ou moins, mais surtout, quoi qu’il fasse, le détermine, nomme à sa place (les voix qu’il entend) son rôle de sujet sexué. Être ainsi performé par la loi, les discours qu’il croit les siens et ne sont que répétitions prévues par ce qu’il est, dans les situations qu’il traverse. « Pour que le discours se matérialise en un ensemble d’effets, il doit lui-même être compris comme un ensemble de chaînes complexes et convergentes au sein desquelles les « effets » sont des vecteurs de pouvoir. » (J. Butler, p.191) Son rythme cardiaque accéléré prend possession de cette excitation protéiforme, « cette sorte d’absence ou de perte, comme ce que le langage ne parvient pas à saisir, mais qui pousse le langage sans cesse, en vain, de le saisir, de le circonscrire. Cette perte intervient dans le langage comme un appel ou une exigence insistante qui, tout en étant dans le langage, n’est jamais entièrement constitué de langage. » (J. Butler, p.79) Recommencer quelque chose, une vie, s’emparer de la capacité de se renommer. Et il repense aux premières phrases d’une préface de Judith Butler, qui le fascinent : « J’ai commencé à écrire ce livre en essayant d’examiner la matérialité du corps, mais je me suis bientôt aperçu que la pensée de la matérialité me déportait invariablement vers d’autres domaines. Malgré tous mes efforts de discipline, je ne parvenais pas à rester sur ce sujet ; je ne pouvais pas saisir les corps comme des objets de pensées simples. Non seulement ils tendaient à faire signe vers un monde au-delà d’eux-mêmes, mais ce mouvement au-delà de leurs propres frontières, ce mouvement de la frontière elle-même, paraissait tout à fait central à ce qu’ils « étaient ». Je perdais constamment le fil du sujet. Je m’avérais rétive à toute discipline. Inévitablement, j’en vins à me demander si cette résistance à fixer le sujet n’était pas en réalité essentielle à l’objet que je m’efforçais d’appréhender. » (Judith Butler, Ces corps qui comptent, Editions Amsterdam, 2009, p.11)

Quand surgit à gauche, après un tremblé des buissons et les secousses de quelques majestueuses ombellifères séchées sur pied – témoins fossiles de saisons déjà mortes -, au bord des talus, l’arrière-train encore recouvert par le plissé des feuilles et branches, un groupe de quatre chevreuils pétrifiés dès qu’ils le voient. Leur posture gracile et stressée, mimant l’invisibilité et comme cherchant à annuler le mouvement qui les jetés à découvert (désir de rembobiner le film), les apparente aux antilopes des mêmes aquarelles coloniales. Mais surtout leur regard l’embrasse, le balaie, le renverse, comme s’ils le connaissaient et avaient une requête à transmettre, un signal. Avant de prendre la seule décision plausible, plonger vers le macadam et lui couper la route en quelques bonds, sans le quitter des yeux, frôlant la roue avant du vélo à tel point que ses doigts nus sortant des mitaines auraient pu toucher leur pelage ras, magnétique. Après coup, émerveillé et ébranlé, il a la conviction qu’il les a percutés, collision sans choc, leur animalité s’ouvrant à lui, l’absorbant. Il a traversé les chevreuils. Il les voit, comme en rêve, démembrés puis s’échapper à la manière dont certains films montrent des âmes quitter leurs enveloppes terrestres, un dédoublement fantomatique, une forme restant à terre et l’autre, estompée, s’élevant dans les airs. À peine réels donc, furtifs et inquiétants, ils se faufilent entre les maïs, dont les premiers rangs sont agités d’un frémissement de rideau théâtral, et disparaissent. Évanoui, ni vus ni connus, tu as rêvé. Ces derniers temps, roulant silencieux dans la campagne, il est de plus en plus souvent témoin de passages intempestifs d’animaux (encore) sauvages dérangés par l’extension des zones habitées, l’érosion des parties boisées. Animalité exilée à l’intérieur même de territoires de plus en plus exigus. Apparitions qui parlent de disparitions alarmantes, handicapantes. « Depuis quelques dizaines de millénaires et avec une accélération effrayante depuis moins d’un siècle, Homo sapiens a éliminé les espèces les plus proches de lui en termes de parenté évolutive ou d’adaptation : hier, les autres hommes ; aujourd’hui, les grands singes, nos frères d’évolution. Cela se retourne déjà contre notre espèce puisque les autres peuples dits « autochtones » ou « traditionnels » disparaissent avec leurs écoumènes, leurs langues et leurs cosmogonies. Aujourd’hui, notre succès évolutif efface toute la diversité biologique et culturelle issue de notre histoire naturelle. (…) À force de croire que nous ne sommes pas des êtres de nature, nous continuons de la dévaster et devenons les artisans de notre fin, après avoir été les seuls responsables de notre solitude ontologique. » (Pascal Picq, Il était une fois la paléoanthropologie, p. 284) Mais, il ne sait exactement pourquoi, cette fois-ci le bouleverse comme jamais. Il soupçonne une sorte de mise en scène, de rendez-vous accidentel arrangé avec l’intention de lui délivrer un message. Arrangé par qui, par quoi ? Mains au guidon, il reste longtemps enrobé dans ces yeux sombres et veloutés des émissaires chevreuils, pris dans cette matière insaisissable, rattrapé par la lumière noire par excellence de ce qu’il tente de saisir, de dire, raconter, et ne se peut. Ces yeux de biches immenses qui rejaillissent, insondables spéculaires dont les rives s’écartent au fur et à mesure qu’il y plonge, chaque fois qu’il prend, pénètre un corps amoureux, quelle que soit la partenaire, ce glissement de soi entre les lèvres qui lui égare éclate les chairs et les organes, brouille les pôles, et fait sourdre dans les regards cette immense mélancolie de l’éternité animale dont il procède, au sein de laquelle n’être qu’étincelles microscopiques.

Sur le revêtement ravagé, nef goudronnée s’effaçant entre les futaies clairsemées, levant les yeux vers les brumes étirées au sommet des arbres et des poteaux électriques, bouleversé par la coulée chamoisée des pelages au creux de son chemin, il voit remonter d’autres images de chair dont cet extrait de texte, tatoué en lui, se réveillant chaque fois qu’il en heurte une évocation, directe ou détournée, explicite ou implicite : «la coulée de chair laiteuse aux contours imprécis dans l’obscurité, marquée d’une lune sombre par la large aréole » suivi de « Il se penche brusquement et l’engloutit dans sa bouche. » (C. Simon, Leçon de choses, p.605 Gallimard/Pléiade). Ce fantasme d’engloutissement de laitance lunaire le dévore, lui fait secréter une apparition féminine, projeter une icône lumineuse dans le ciel (tant astronomique que psychique, voûtes confondues), empruntant la forme de ces fuseaux lumineux qui balaient les nuages à proximité de certaines grandes boîtes de nuit, et vers quoi rouler, approcher sans jamais l’atteindre une fille de l’air ou bonne étoile qui recule autant qu’il avance. Une forme en lui. Et, comme dans la scène décrite par Claude Simon où – lui revient le goût fulgurant et fondant de la coulée laiteuse bien lunée -, la pression du but sexuel rend les organismes excessivement attentifs et perméables à tout ce qui jouxte leur idée fixe, sensibilité exacerbée aux bruits, lumières, mouvements, à l’unisson de leurs cœurs et pulsions – avec un effet simultané d’intensification et d’éparpillement -, ses sens excités flairent et fantasment des présences cachées dans les marges de ce qu’il éprouve. « Elle renverse la tête dans un gémissement tandis qu’il l’étouffe sous sa bouche. Le chant puissant des grenouilles relègue à l’arrière-plan le crissement continu des criquets. Quand parfois le premier s’interrompt, la vaste stridulation resurgit, étale pour ainsi dire, sans bornes, comme le bruit même du silence, de la nuit. » (C. Simon, Leçon de choses, p. 605). Baigné de l’écume de la transe sportive, où toutes ses « parties du corps », bien que convergeant en des mouvements harmonieux, « se dégagent de tout sens commun, s’arrachent les unes aux autres, vivent chacune leur vie, deviennent le site d’investissements fantasmatiques qui refusent de se réduire à des sexualités singulières » (Butler, p. 146), il observe le vacillement de ses projections fictionnelles, refusant la fixité des normes narratives, aspirant à flotter dans sa pleine fragilité imaginaire, retour vers les moments vierges, de nouveaux récits de soi, de nouvelles manières de nommer ses désirs. Mais comment ?

Et c’est à partir de souvenirs de chair et de lune, dans les textes lus et les expériences vécues, de bruits et images périphériques aux gémissements passés, qu’il reconstitue une présence dont il souhaite se remplir. Il s’invente l’apparition d’une visiteuse familière, mais qui se serait costumée, déroutante, ancienne amoureuse déguisée en jeune déesse, transportée dans les airs. Le ruissellement de ses cheveux s’échappe d’une coiffe en partie phrygienne – mais en partie casque de jeune pucelle en croisade, ou bonnet traditionnel andin, l’approximation des contours croisant et brouillant les références -, surmontée de deux plumes, clin d’œil aux parures des squaws peaux-rouges, évidemment, mais dont le plissé intérieur évoque autant des oreilles que des vulves. Le visage a cette rondeur ronronnante, éclairante, que confère l’amour reçu et donné, légèrement bouffi de fatigue extravagante, gonflé comme une levure qui monte, voile visionnaire voguant. C’est comme si, des archives complexes où sa mémoire compulse des figures tronquées, des profils estompés, des vues partielles de plusieurs images d’aimées, créant de leurs particularités saillantes un paysage psychique accueillant, protecteur, portraits inachevés, en gestation, ou décomposés, soudain, une figure complète, miraculeusement plus vraie que nature, se levait des brumes du souvenir, faisant l’effet d’une pleine lune à son comble, ultime. Comme peuvent apparaître bouleversante, connue et pourtant tout autre, révélée, la tête d’une amante posée sur l’oreiller de plumes, au lendemain d’une première nuit d’amour. Elle est un croisement fluvial et aérien entre plusieurs métaphores féminines, avec des allures de Junon dont les fluides professent de nouvelles dynamiques de mariages entre les gens, les choses, les objets ; des côtés de Diane chasseresse ayant renoncé à la chasse, privilégiant son goût irradiant pour inciter aux passages d’un monde à l’autre, faire circuler le sens entre univers clos, favoriser les liaisons entre sauvagerie et civilisation, culture et nature. Impulsion que renforce l’espèce de torsion festive qui anime le bassin sous les plis d’étoffe, et le mouvement presque rotatoire des jambes. La tunique sommaire, courte, flottante, est garnie sur l’abdomen de vestiges cuirassés, lanières de cuir et métal, vague rappel d’une aptitude guerrière dénouée. Les seins sont exposés, surtout le droit, le cou orné de colliers jouets, osselets, bonbons, cailloux enfilés et exposant en pendentif la forme d’un cœur découpé à l’emporte-pièce dans une larme laquée d’encre noir. On dirait un pétale. Au bout de ses bras nus, cerclés de lierre tressé, de fleurs ou de coraux, les mains ne serrent aucune arme, arc à flèche ou autre. Rien qui délie la vie de ses attaches. Elles sont plutôt les anneaux vivants à travers lesquels coulisse un long corps sinueux d’anguille ou boa, à la sexualité indéterminée, multiple, et qui danse horizontalement comme la ceinture du monde. C’est un animal d’intérieur, sorti provisoirement du corps de sa maîtresse pour prendre l’air et être caressé, reptile moulé dans les replis du corps féminin, l’utérus labyrinthe mais aussi l’intestin deuxième cerveau, et il danse comme une liane de la connaissance, exhibant le mode de pensée de la fille de l’air. Il se faufile entre les jambes et, à la moindre alerte, il retournera dans ses niches corporelles. Une jambe est nue, sans aucun apprêt, aussi leste que celle d’une bergère anonyme. L’autre plus arquée et stylée, cheville ceinte d’un bijou indien, duvet d’épervier et coquillage, évoque une écuyère mythologique. Le rhizome sinueux qu’elle tient en main – danses serpentines du fleuve Amour – se termine d’un côté par une petite tête de furet et de l’autre, au loin, par des anneaux et tortillons sensuels, nœud illogique et boucles d’infini, sur lesquels repose momentanément une vache sacrée, déesse de la maternité. L’animal ondulant personnifie la puissance d’enlacement de cette ménade songeuse, surprise juste avant ou après la crise bacchanale, et déroulant ses serpentins à travers l’avalanche de signes, il est en outre le moyen de locomotion qu’utilise la belle pour voguer dans l’espace. Leur attelage rappelle le mouvement des balançoires ou l’utilisation de ces boudins gonflables que l’on enjambe pour flotter et barboter en piscine. En prenant du recul, il imagine que cette fille aérienne dérive dans une pluie stellaire, lente et multidirectionnelle, de symboles dépareillés, fragments de mythes en mutation, de cosmogonies éclatées. Ni gauche, ni droite, ni haut, ni bas et ni bords, elle flotte dans cette profusion bactérienne du rêve, choses qui passent et auxquelles, selon le récit qu’elle tisse ou qui se tisse de par les fantasmes extérieurs qu’elle capte, elle va se fixer, lancer une ancre, tout en continuant à flotter et dériver. Occurrences disséminées dans une fresque surréaliste, dépourvues de tout enracinement si aucune histoire humaine ne les agrège en son récit, sans lesquelles nous n’aurions aucune chance de tisser une consistance. Fragilité bouleversante de ces symboles ludions qui semblent remplir un vaste éther immémorial, une éternité de culture et qu’il a l’impression de tenir tous recueillis en une seule petite pelote humide et palpitante, instable, quand il prend une cervelle d’animal au creux de la main, cervelle si proche de la sienne, pense-t-il, fraîche et nue, sanguinolente, qui ne semble pas encore morte, mais en attente de se reconnecter, et qui continue, là dans ses mains, à palpiter, rêver, penser, souffrir, aimer, ruminer, glissant lentement dans une autre vie où elle poursuivra, sous d’autres formes, toutes ces activités poétiques du cérébral. Cela équivaut à toucher de la matière mouillée d’au-delà. Où vogue la fille de l’air. Dans le même ciel, tête-bêche par rapport à la fille, comme dans les cartes à jouer, la statue d’un mâle aux organes extériorisés, chute, espèce de Zeus mal dégrossi, joyeusement défenestré, fétiches et talismans battant la campagne. On dirait que son plongeon disperse divers fluides, vésicule biliaire giclant, prostate laminée, viscères algues. L’espace est quadrillé d’aigle protecteur, de cygne aux ailes déployées, de bélier licorne, hibou sur couronne royale remise en jeu (plus de roi désigné), chacal portant la bague de l’union entre vie et mort, homard scorpion, triton, tête de Pégase, hydre à sept tête avec enfant potelé à son pi, étoiles de ciel et de mer, sextant et proue de navire, chevelure méduse, organes vagabonds tranchés giclant, gourdin courgette à la surface marbrée de voie lactée, bouquet d’achillées séchées brandi dans une poigne virile. Des hommes et femmes nus, perdus dans cette immensité, comme au début du monde, se prélassent au jardin d’Eden ou explorent les abords d’une roche métaphorique. Là au milieu, la fille est en pleine assomption amoureuse et renvoie, songeuse et semi ironique, à toute l’iconographie religieuse de l’ascension de la Vierge ou à certaines naissances de Vénus, mais détournée dans une forme d’affranchissement de la loi dictant les bonnes identifications sexuelles. Elle vogue vers un nouveau monde à découvrir.

L’irruption soudaine, inattendue, à différents endroits du jardin, de champignons, en bouquet, en ligne, en arc de cercle cassé, en ronds de sorcières, lui rappelle la manière dont les éléments de ce dessin ont bourgeonné dans son imagination. Son esprit, dans un moment d’égarement, imagine même que ces champignons surgissent là parce qu’il s’est autant perdu imprégné de ce dessin, relation de cause à effet fantasque. Cela le surprend autant que la proximité impromptue des chevreuils sur la route, en plein jour, frôlant sa roue avant. De la matière charnue, de formes diverses, informe et en mouvement, d’une consistance insondable comme celle des yeux de biche, les teintes des cuticules du même velouté un peu poisseux, d’une première apparence poignante, brillante, puis abîmée, lacunaire, happée par le vide. L’ensemble est une célébration de l’informe et, par ce fait même, de formes en devenir, en mouvement. Presque animale. C’est une variante de la « coulée de chair laiteuse ombrée du passage d’une aréole lunaire », variante éparpillée dans l’herbe, constellation incontrôlable, rattachée à une force cachée, un flux enseveli. Sous le chapeau et son intérieur charnu, l’hyménium, en livre suspendu de lamelles crues où attendent les spores, présente des architectures fantasques, parfois plissées, alvéolées, faites d’aiguillons ou de tubes. Et définir de quelle forme est le chapeau relève déjà de l’exploit : ogival, mamelonné, en forme de pétale, de casque, de cloche, de bouclier doté d’un centre proéminant… Les différentes caractéristiques, au premier abord évidentes, sont de moins en moins tranchées dès lors que l’examen se prolonge. Les contours nets sont rares, l’accouchement de ces choses situées entre plusieurs genres – l’amibe, le végétatif – a été difficile, de nombreux accidents ont déformé la matière. Et, essayant de s’y retrouver, de fixer des noms sur des formes, il s’égare dans les ramifications, il perd le lien entre le nom et ce qu’il nomme, le mot et la chose. Il nage. La marge du chapeau est-elle lisse, ondulée, serrulée (en dents-de-scie) ou pectinée (en dents de peigne) !? Petits lutins ou ovnis mi chair mi poisson parachutés dans les mousses. Un parfum subtil d’humus, profondeur astrale des sous-bois, comme à l’intérieur de cuisses émues dès qu’il en approche les narines. Gravitant autour de ces corps, son corps est perturbé à l’intérieur de ses frontières, il se pense de plus en plus difficilement, happé par des signes qui le déportent hors de son orbite. « Les identifications sont multiples et contradictoires, et il se pourrait que les individus que nous désirons le plus fortement soient ceux qui reflètent d’une façon dense ou saturée des possibilités de substitution multiples et simultanées, chaque substitution étant porteuse du fantasme de recouvrement d’un objet d’amour primaire perdu – et produit – à travers l’interdit. Dans la mesure où une multiplicité de tels fantasmes peut venir constituer et saturer un site de désir, il s’ensuit que nous ne sommes pas placés devant l’alternative de soit nous identifier à un sexe donné soit désirer quelqu’un d’autre de ce sexe ; d’une façon plus générale, nous ne constatons pas que l’identification et le désir soient des phénomènes mutuellement exclusifs. » ( J. Butler, p. 109)  Ce sont des intrus insolites – gnomes – qui s’esquivent vite car, quelques heures après l’apparition dans l’herbe ou les aiguilles de pin, au plus tard le lendemain, la décomposition commence, l’effacement est en cours, l’affaissement, la pourriture orgiaque. Les couleurs ternissent, les tissus se relâchent, montrent de nombreux accrocs, les chapeaux suintent du gluant, la chair se dessèche, se brise, révèle ses alvéoles vides, pillées, inertes. Quelques jours après, plus rien. Sans qu’il s’agisse de disparition ou de mort, mais bien d’effacement provisoire, en accéléré et en attente de nouvelles saisons et de renaissance. C’est une palpitation dans l’air et les herbes, exactement ce qu’il éprouva en voyant débouler les émissaires chevreuils, si près de sa trajectoire cycliste, presque touchés, traversés. La partie visible s’est effacée, rentrée sous terre. Car surtout, dessous ces apparences et présences, ce qui lui communique excitation et fascination, c’est le travail obscur du mycélium, du réseau vital qui donne du sens à ce qui surgit, ici ou là. Ce qui le relie à la matière, ce qu’il aime convoiter, toucher sous différentes espèces, relève de cet invisible-là. Ce par quoi il perd le fil du sujet et, pourtant, est bien ce qui le relie à quelque chose, à quelqu’un, lointain, virtuel, qui constitue le hors frontière à l’intérieur des mots, des images, de l’écriture par quoi il se raconte, se donne une présence (vacillante). Si, lors de ce couchant, les champignons éclos dans sa pelouse le fascinent autant – comme s’ils étaient l’au-delà de corps le regardant, émissaires du sous-sol -, c’est qu’il dessine en quelque sorte la pulsation de son désir. « Le désir voyage au fil de chemins métonymiques, selon une logique de déplacement, aiguillonné et contrarié par le fantasme impossible de retrouver le plaisir entier d’avant l’avènement de la loi. » (J. Butler, p.107) Cheminement. « Le mycélium possède un grand pouvoir de pénétration et de dissémination dans le substrat. Dix centimètres-cubes d’un sol fertile et très riche en matières organiques peuvent contenir jusqu’à 1 kilomètre de filaments mycéliens d’un diamètre moyen de 10 micromètres. Sa vitesse de développement peut atteindre 1 kilomètre par jour lorsqu’il se ramifie dans des conditions optimales. Sa croissance s’effectue toujours en longueur, et non en épaisseur, afin d’augmenter sa capacité d’absorption. Dans le Michigan, aux États-Unis, des chercheurs ont mesuré un mycélium qui occupait à lui seul une surface de 15 hectares, pesait plus de 100 tonnes et était âgé de plus de 1 500 ans.
En 2000, en Oregon, un mycélium d’Armillari ostoyœ, un champignon géant, mesurant 5,5 kilomètres de diamètre et s’étendant sur une superficie de 890 hectares en forêt a été découvert. Le champignon était vieux de plus de 2 400 ans. » (wikipédia) Ecouter ce mycélium, l’enchevêtrement de sa vie, des mots écrits, des symbolisations reçues, détournées, transformées, tout ce réseau de signifiants et signifiés qui forment le parcours d’un corps, qu’il oublie, qui s’enfouit dans le substrat, cela qui devient l’au-delà du corps vers quoi les nouvelles activités font signe et qui nourrissent le présent, le remplit et le marque d’un manque, mouvements au-delà de ses frontières, toujours vers l’au-delà où dérive la fille de l’air. (Pierre Hemptinne)

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Quelques instants déjantés

jante Massy

Surprise devant l’usure des jantes du vélo comme quand on découvre inopinément la preuve d’un contact, révélant que quelque chose a bien eu lieu, d’éprouvant, de bouleversant. On s’en doutait, mais, rien ne venant corroborer ce sentiment, on finissait par croire avoir rêvé, du moins exagéré. L’acier est poli, comme fondu en surface, et partiellement corrodé, attaqué, martelé de petits coups réguliers comme ceux de poinçons, décoré d’éraflures anarchiques, espacées. Une forme d’écriture cryptée en ruban concentrique. Je pense aux carlingues d’engins volants qui gardent l’empreinte de la pénétration dans les couches élevées de l’atmosphère, de la friction puissante entre la surface aérodynamique et la force du vide, ainsi que d’infimes objets percutés, poussières de météorites, débris de satellites. Dessins d’au-delà. Le cercle des roues du vélo, au fil des kilomètres et des heures durant lesquelles je file dans une autre dimension du corps, ventilé par une respiration dévorante dévorée, ne touchant plus le sol des contingences ordinaires, est  égratigné frappé, rentre en collision en chaîne avec graviers, bris de verre, insectes volants (comme cette fois où un gros coléoptère se cogna au guidon et failli déséquilibrer la bécane en pleine descente). Il brasse, dans le mouvement rotatif de ses pneumatiques gonflés à bloc, toute une série de turbulences qui l’affecte au ras du macadam, à quoi précisément il faut s’arracher pour avancer et qui l’use, y gravant d’innombrables piqûres erratiques. Ce sont les témoins indirects de l’adhérence – abrasive car il y a consumation d’énergie de tous les mécanismes – entre la géographie extérieure et celle intérieure du cycliste par le biais de la vitesse attractive, magnétique, que le cœur et les jambes impulsent au vélo, appuyant sur les pédales. Une vitesse qui, poussive ou fulgurante, découle d’un effort qui échauffe et déforme, rend l’organisme vélo malléable, plus sensible aux étincelles des grains de silex entrechoqués et projetés contre la jante d’acier. Probablement donc que le même phénomène se produit, métaphoriquement alors, sur les tissus enveloppant l’imaginaire du pédaleur grimpant et dévalant les paysages qui l’attirent le plus, où il revient régulièrement parcourir les lacets interminables, non pas en une fois, mais se tatouant lentement, au fil des heures et des éclats, des jours et des années de pratique répétée, obstinée, dans les mêmes cols, les mêmes sueurs et extases. Usure de frottement qui, comme sur ces caches qu’il faut gratter pour faire apparaître le chiffre ou le code secret, révèle une frise cabalistique, le symbole archaïque d’une longue course dans le temps et de ses aléas inaperçus, insoupçonnés. C’est la preuve de ces attaques subies qui signent une réelle appartenance à ces paysages, la trace d’un réel échange. Chaque trait – entailles, ridules, stries – se marque en creux, des particules se détachent, s’éparpillent, un début de dissolution, de dispersion, autant de morceaux de soi qui s’évaporent et restent en suspension, contribuent au fait de se sentir attaché à ce territoire ouvert, partie prenante, avec cette sensation d’y avoir quelque chose d’intime qui s’y trouve désormais enseveli, dispersé. Des trous colmatés par des images, des sensations dans lesquelles, une fois revenu au repos, on puise l’illusion de pouvoir retourner y pédaler indéfiniment, échappée sans fin, de vallées en sommets. Et c’est exactement dans ces passages les plus ardus où l’effort requiert toutes les facultés, où la pente interminable fait souffrir au soleil, où l’on maudit la beauté à couper le souffle des étendues abruptes qui se déploient et qui font que ce chemin est si dure à gravir à coups de pédales, c’est là que l’on abandonne le plus de soi, que l’on se vide presque dégoûté, et c’est là que l’on aura le plus envie de revenir, pour se reprendre, irrémédiablement marqué à l’emporte pièce par le théâtre des étendues cévenoles aperçues entre les paupières perlées de sueur ! Mais je pense aussi, en regardant ces effets de l’âge et de l’effort sur le métal du vélo – objet personnalisé, personnifié, à tel point que je perçois ces marques d’usure comme révélant une part de celles que porte mon organisme, mon mental – à un autre frottement lent et sensuel, celui qui distingue ces couverts en argent, anciens, polis par les mouvements, érodés, ayant pris petit à petit le début de l’empreinte digitale des convives qui les ont manipulés, toujours de la même façon, marquant la pression aux mêmes endroits, de manière presque génétique, reflet de leur singulier savoir faire manuel et du plaisir propre à chacun de toucher une matière soyeuse, ferme et onctueuse. Toutes ces manipulations et manies patinent le matériau, lui donne à certains endroits l’aspect de la cire, y imprimant des débuts de traces, l’illusion d’une porosité naissante, des signes ébauchés en creux, des nodosités en relief, lui donnent la consistance d’une peau très douce. L’altération de la jante évoque aussi ces pièces aux motifs estompés à force d’être passé de main en main, devenant une monnaie quasiment symbolique, idéale pour faire sentir que ce qui s’échange, là, dans ces solitudes pédalées éreintantes, n’a plus de prix, c’est une onde qui vient de l’immensité entraperçue des sommets de la Lozère, ou du massif de l’Aigoual bordé de Causses, une onde qui caresse la peau des jambes nues dans l’effort, un encouragement qui électrise les muscles. (Pierre Hemptinne)

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Collision de paysages intérieurs et extérieurs

À propos de : John Dewey, Expérience et nature, Gallimard 2012 – Vera Lutter, Carré d’Art à Nîmes – Vélo dans les Cévennes….

Revivre mentalement une occurrence matinale, traversée presque sans y penser, celle d’un départ, d’un commencement, donc une illusion, un trompe l’œil géant. Et, après coup, insatiablement,  gratter le souvenir de cet instant scintillant, parfait de n’avoir été pratiquement pas défloré, exhumer le plus précisément possible de quoi il était fait – ou de quoi il continue à être fait, sans moi, voici déjà un problème de temps et de conjugaison -, en moi, autour de moi, entre les deux, me rendre compte qu’une photo intense en a été tirée, enregistrant des éléments qui échappent à la conscience immédiate, et qu’elle s’impressionne lentement, photo toujours en train de se faire. Les formes, les ombres, les lumières continuent à bouger matériellement en moi, confondues avec d’autres particules, le précipité n’est toujours pas reposé, définitivement fixé. À chaque fois que j’y reviens, des détails émergent, s’assemblent et font que l’ensemble gagne en netteté, tout en restant inaccessible à une vision exhaustive. À chaque nouveau tirage, l’adéquation avec ce que j’ai éprouvé s’affine en fulgurances partielles, qui peuvent s’exclure mutuellement, êtres contradictoires, j’ai envie de crier « c’est exactement ça, j’y étais, oui » mais la précision de la description devient quasi irréelle, pouvant être soupçonnée d’être inventée après coup, artificiellement. Je bute ainsi sur ce diaphragme entre monde intérieur et environnement, cette zone d’échanges où l’on a l’impression que « ça » pense à travers nous, que les choses vues nous prêtent leur réflexivité, ou qu’elles absorbent et rejettent dans l’atmosphère le même souffle dont sont faits nos propres états d’âme, et qu’ainsi l’on est indubitablement hors de soi dès qu’immergé dans la nature et d’emblée hébergeant d’autres entités, animées, inanimées, mais en tout état de cause, agissantes. Il était tôt à chaque fois – car cet instant est répétitif, multiple – et c’est avant tout un paysage d’ultime endormissement, près du réveil, ces dernières secondes du sommeil où la perméabilité entre rêve et réalité est magique, baignées d’une clarté surnaturelle. Il n’y a que de faibles bruits, presque abstraits, qui crèvent le silence comme des bulles, au fur et à mesure que le rayonnement orange du soleil envahit la garrigue, éclaire au loin les premières lignes des Cévennes, s’étale sur les faces rocheuses, survole les forêts partiellement brumeuses, reflue devant les combes toujours bleues.

« (…) il n’est pas juste ou pertinent de dire « je fais l’expérience de » ou « je pense ». on dirait plus justement, « ça » fait une expérience ou « ça » pense. L’expérience, en tant que cours organisé d’événements dont chacun a des propriétés et des relations spécifiques avec les autres, survient, arrive, advient, et c’est tout ce qu’on peut en dire. Parmi et dans ces occurrences, et non en dehors d’elles ou de manière sous-jacente, se trouvent ces événements qu’on appelle un soi. Dans certaines circonstances particulières et pour des raisons particulières, ce soi, qui peut être décrit objectivement, exactement comme peuvent l’être les bâtons, les pierres et les étoiles, prend en charge l’administration et la maintenance de certains objets et de certains actes au cours de l’expérience. » (John Dewey, Expérience et nature, 1915, Gallimard 2012)

J’enfourche le vélo – mais on pourrait parler d’emboîtement réciproque -, il y a une légère pente, je me laisse aller, ça part tout seul, je me coule dans la position la plus harmonisée avec celle de la mécanique, jambes, bras, nuque, bassin, et ce n’est pas l’image d’une bicyclette que je retiens mais celle du sillage d’un canoë s’éloignant de la berge et pour rejoindre l’ascendance du courant, un continuum. Silence. J’ai en tête le circuit  – mais pas seulement en tête, dans tout le corps dont les tripes épousent anticipativement les méandres cartographiés comme s’il s’agissait d’une énigme à digérer pour accéder à un autre niveau de conscience -, que je veux ou plutôt que je rêve de parcourir et d’avaler, d’incorporer, sans avoir aucunement la certitude de disposer de l’énergie nécessaire pour en venir à bout, sans avoir mesuré si l’objectif était à portée ou chimérique. C’est une inconnue. Chaque tour de roue, comme le fouet dans une sauce à faire prendre, contribue à donner consistance à l’incertitude et à la fragilité qui motivent l’organisme à aller de l’avant. Je ne suis pas sanglé dans un déguisement de sportif qui « va faire » tel ou tel col, étanche à toute logique autre que celle de la performance cycliste. Il y a certes cette dimension que l’on appelle de défi et qui inclut une part de remise en jeu de soi. C’est jouer avec son point d’instabilité. Tirer parti de ce qui va rester stable, acquis, et savoir exploiter, forcément en improvisant, l’énergie brute de ce qui déstabilise, les effets d’un effort trop long et trop conséquent, la fermentation obsessionnelle du mouvement régulier, les imprévus de l’émotion due à la configuration saisissante du terrain, mais aussi, au cours de ces longues heures de face à face où l’on rumine ce dont on est fait, où l’on repasse en boucle les faits saillants de sa biographie, des trouvailles sont possibles, de nouvelles interprétations qui modifieraient points de vue et perception de soi. En s’immergeant dans cet inconnu, pointe l’hypothèse anxiogène autant qu’énergisante d’être bouleversé, physiquement et psychiquement, de voir son paysage intérieur profondément transformé par divers glissements de terrains imprévisibles, selon des causes internes, externes ou conjuguées, vers le bas comme vers le haut.

L’air est frais, une douce humidité invisible pulvérisée par les plantes, c’est un don, un enduit protecteur en prévision des fortes chaleurs qu’encaissera l’organisme au retour, fin d’après-midi. Premier coup de pédale. Deux trois huppes s’envolent du bord du chemin. Les aurais-je vues si elles n’avaient pris la fuite ? Elles louvoient, montent et chutent comme traversant des trous d’air, s’amusant à déstabiliser le regard qui les suit, puis se planquent dans une épine du Christ fleurie, un chêne, derrière une touffe d’herbes rousses. La plus proche, celle qui a démarré quasiment sous mon pneu, perd une petite plume, jetant un regard en arrière, un signe. Je me suis arrêté et baissé pour recueillir l’infime trophée qui ne pèse rien. Ce n’est pas l’élément le plus prestigieux de la parure, juste une petite plume modeste, mais qui me plaît. En d’autres époques et d’autres personnes, n’y aurait-on pas vu un présage ? Même si, évidemment, je ne peux pas croire vraiment en ces transferts irrationnels, je réactive la trace géologique de temps où ces superstitions avaient du sens et, sans pour autant régresser vers ces manières de penser, je me dis qu’elles contenaient une part de vérité et dès lors je sais que, quoi qu’on dise, j’emporte l’esprit de l’oiseau qui m’aidera à voler, à me surpasser et franchir les crêtes montagneuses, très loin là-bas dans le paysage. (« Quand on l’examine à nouveaux frais, la preuve, souvent alléguée, en faveur de l’idée que les animaux inférieurs et dépourvus de langage pensent se révèle la preuve que quand les hommes (organismes dotés du pouvoir de parler) pensent, ils utilisent les organes d’adaptation que les animaux inférieurs utilisent aussi et donc reproduisent largement en imagination des systèmes d’action animale.» John Dewey, Expérience et nature) Sans doute n’étais-je pas le seul ce jour-là à emprunter cette tournure de l’esprit ; à Meyrueis, je vis débouler sur une petite place de la ville, en provenance de l’impressionnant Causse Méjean, un rescapé claironnant du désert là-haut à midi, un cycliste qui avait piqué dans son casque de grandes et fantasques plumes – le volatile ne devait pas être banal -, ça lui faisait un fier et drôle panache de « chevalier «  à la parade, agité par le vent.

« presque à mes pieds un de ces petits oiseaux s’envola me faisant sursauter crrrlirlirlirlui tire-ligne comme une pierre grise filant en ligne droite lancée par une fronde puis son vol s’infléchit remonta s’infléchit de nouveaux deux fois et il disparut » (Claude Simon, La Bataille de Pharsale).

Après coup, ces heures de muscles et de sueur, d’arrêts furtifs à l’ombre d’un arbre pour aspirer un ou deux fruit juteux, de souffles ébahis au bord des précipices, de canettes de soda vidées d’un trait dans le tabac d’un hameau – seules circonstances où ces boissons me sont providentielles -, de solitude idéale dans les chemins en lacets fantasques d’un causse à la fois radieux et tourmenté – parce qu’épousant la dramaturgie d’un terrain accidenté, comme bombardé –, et où je pus lire soudain sur un banal panneau de signalisation ce que je sentais perler enfin en moi, « Le Bonheur », du nom d’une rivière s’engouffrant un peu plus loin dans l’abîme-, sont nettoyées, immaculées, disparaissent et reviennent en plages temporelles d’une pureté inaccessible, de la plus belle eau limpide, comme si, là-bas, là-haut, je n’y avais jamais été autrement qu’en songe, doutant alors toujours de détenir de manière stable, acquise, la force de grimper et parcourir autant de routes pentues (selon mon appréciation et mes limites). Ainsi de la route après Saint-André de Valborgne vers Rousse qui s’élève sur les flancs du massif de l’Aigoual en sinuant jusqu’à faire perdre le sens de l’orientation, comme pour empêcher de retrouver son chemin, de pouvoir revenir et revivre une deuxième fois la respiration ascensionnelle, transformatrice, que la déclivité oblige d’épouser, jusqu’à, donc, ne plus se situer exactement, ne plus en voir le bout (« ça va grimper encore pendant combien de kilomètres ? ») et soudain, en récompense, l’apparition d’un rapace immense, un spécimen rare que je pense être un aigle et dont au fil des jours je vais remettre en question la véracité, « étais-ce bien cela ? », au point de détricoter la réalité même du fait d’avoir été à cet endroit-là, à ce moment-là et d’avoir été visité par oiseau hors du commun. Mais je sais que j’ai mis pantois pied-à-terre pour saluer le spectacle majestueux, admirer l’immense envergure aux rémiges écartées du planeur solitaire, en profiter pour téter béat le bidon, avant de repartir de plus belle. Appartiennent aussi à la matière des songes, l’excitation et l’angoisse en abordant des étendues d’une aridité autant inhospitalière que chatoyante, magnifiques, raides, couvertes de mousses et d’herbes rases jaunes ou roses, hérissées de roches nues et devant quoi je me suis demandé comment, dans un tel décor, une route pouvait subsister au-delà du tournant qui la dérobe et continuer son office, comment surtout oser s’aventurer sur une telle voie où l’on ne peut à son tour que disparaître ? Particulièrement aussi, les stations aux embranchements et carrefours où vérifier, tout en entendant au loin les cloches des troupeaux errants, que ces routes relient bien des points précis, avec des panneaux proposant divers itinéraires conformément à ce que l’on peut lire sur la carte, endiguant le sentiment d’avoir abouti « nulle part »,. Dans le même registre, les répits où l’on regarde en arrière, suivant entre les arbres, sur les versants abrupts, le zigzag vibrant des kilomètres que l’on vient d’avaler et qui rassure quant à la possibilité de pouvoir rebrousser chemin. Et était-ce bien moi sur cette petite place écrasée de chaleur, tous les volets du village clos, où je m’arrête excité et stressé après une descente vertigineuse – les freins serrés à bloc, jusqu’à la crampe, et le vélo continuant à filer dans les virages sans parapets -, sous le platane couvrant le glouglou d’une fontaine et où, devant une maison baptisée « bibliothèque », une femme lit sur un banc, sa petite fille à côté d’elle s’ennuyant de cette sieste, dévisageant l’inconnu muet qui vide sa gourde tiède sans oser interrompre la torpeur ?

L’agitation intellectuelle et émotive suscitée par un paysage ne peuvent se borner à la consommation à distance, pour une jouissance individuelle, circonscrite et instrumentale, d’objets achevés, là une bonne fois pour toutes, passifs. C’est l’interaction avec les formes de la nature, spécifiques à tel ou tel terroir, qui émeut, crée un choc et déclenche ou ravive dans la pensée, quelque chose nous concernant, logé en nous et qui pourtant dépasse notre historicité, quelque chose de bien antérieure et qui nous survivra au-delà de l’imaginable, en se transformant encore, voire devenant méconnaissable. Un continuum et non une image fixe. Et, probablement, même si pour un profane comme moi, cela ne signifie pas grand-chose de précis, est-ce l’histoire de ces formes qui touchent et éveillent les sentiments, communiquent une exaltation diffuse, comme si ces choses étaient toujours en train de bouger, vibrer, évoluer et que c’est cela que réceptionnait notre émotion, des ondes fossiles de ce qui a eu lieu. Nous en n’embrassons du regard qu’une infime étape à leur échelle, sur laquelle notre temporalité accélérée, mesquine, semble surfer. C’est dans Découverte naturaliste des garrigues de Luc et Muriel Chazel que je m’arrêtai de manière plus concrète à cet aspect des choses, parce que j’y reconnus la description d’une part de ce qui m’aimante dans l’apparence des garrigues, ce qui me pousse à les regarder, les parcourir, ce qui me donne du plaisir à en éprouver les accidents qui les délimitent ainsi que les reliefs qui font transition avec les vallées cévenoles, avant de les retrouver aux sommets, selon une version encore plus fascinante, éclatée, celle des causses. Le vocabulaire scientifique, vulgarisé par les auteurs de ce petit guide, rejoignais une partie des mots que je triturais intérieurement pour évoquer l’impact esthétique des garrigues, de la béance entre pic Saint-Loup et l’Hortus, du moutonnement des Cévennes. Le témoignage de ce qui s’y est passé – « la zone des garrigues est aujourd’hui comprise entre des zones d’intense surrection, et posée sur un substratum essentiellement composé de sédiments marins (surtout) et fluviolacustres » -, libérait les ondes de ces révolutions géologiques, climatiques, toujours actives – visibles – dans les composantes du paysage.

« (…) au début du tertiaire, la collision des plaques tectoniques européennes et africaines va produire une nouvelle chaîne de collision, baptisée chaîne pyrénéo-provençale. Cette grande chaîne s’étend vers l’est, bien au-delà de ses limites actuelles puisqu’elle est en connexion avec la Provence et englobe le grand bloc corso-sarde. Dès la surrection, les grandes structures pyrénéennes sont en place, avec la zone axiale constituée de roches métamorphiques, directement issues de l’orogenèse pyrénéenne ainsi que la faille et le front nord pyrénéen constitués par les roches sédimentaires rejetées sur les côtés. Il résulte de ce schéma une grande fréquence des phénomènes dits de « recouvrement ». Les torrents qui dévalent les pentes de cette chaîne vont déposer à ses pieds de grandes quantités de sédiments. Mais du fait de l’existence de grandes fosses marines, la partie orientale de la chaîne pyrénéo-provençale s’effondre comblant les fossés d’accumulations sédimentaires qui atteignent 4 kilomètres d’épaisseur au niveau de l’actuelle Camargue. Dans l’actuelle zone des garrigues languedociennes, on observe des terrains déplacés, surélevés et plissés en vague comme le pic Saint-Loup dans l’Hérault ou le mont Bouquet dans le Gard. » (Luc et Muriel Chazel, Découverte naturaliste des garrigues, éditions Quae, 2012)

John Dewey raconte, au début du XXe siècle, la formation de la vie intérieure, à partir des émotions nées en liaison avec des agents extérieurs, de connaissances qui se sédimentent en habitudes qui doivent être contrariées, confortées, réfutées et transformées pour qu’elles puissent accompagner l’écoulement vital. « Il peut sembler mystérieux que la pensée soit apparue, mais ce qui ne l’est pas est le fait que s’il y a de la pensée, alors elle intègre sa phase « présente » des préoccupations concernant des points éloignés dans l’espace et le temps, concernant même des périodes géologiques, des éclipses futures et des systèmes solaires lointains. » (J. Dewey, Expérience et nature) Et quand il décrit le processus géologique de la pensée, forgeant des sillons qui se déplacent, changer de formes et de directions, se chevauchent ou s’excluent réciproquement, je lis quelque chose qui fait écho à la description (sommaire) du surgissement des chaînes, des flots érodant, des effondrements montagnes et accumulations de sédiments dans les fosses marines, la fabrication d’un paysage sur le très long terme. Et je comprends mieux ce qui me remue mimétiquement quand je suis à l’assaut de tels paysages, le voyant panoramiquement, selon des antennes suppléant à l’handicap de la tête dans le guidon, et l’éprouvant surtout à la seule force des mollets et du muscle cardiaque, en épousant les reliefs, les strates, les odeurs, les bouffées de chaleurs agressives ou les couloirs d’ombrages reconstituants, vivant à son rythme, adaptant la respiration aux réfractions de ce qui fut, ici.

« Il peut sembler paradoxal que l’augmentation du pouvoir de former des habitudes signifie qu’augmentent aussi l’émotivité, la sensibilité, la réceptivité. Ainsi, même si nous pensons les habitudes dans les termes d’un sillon, le pouvoir d’acquérir de nombreux sillons dénote une grande excitabilité et une très haute sensibilité. C’est de cette façon qu’une vieille habitude (ou, en exagérant, un sillon profondément creusé) forme un obstacle pour le processus de formation de nouvelles habitudes, tandis que la tendance à en former de nouvelles scinde certaines des anciennes. Il provient de ces phénomènes de l’instabilité, de la nouveauté, l’émergence de combinaisons imprévisibles. Plus un organisme apprend, plus les premiers termes du processus historique qui est le sien sont conservés et intégrés dans sa phase récente, et plus il a à apprendre, et ce afin de se maintenir en mouvement, afin d’éviter la mort et la catastrophe. Si en outre l’esprit entre en jeu comme processus vital, ou comme instance d’enregistrement de conservation et d’utilisation de ce qui reste des étapes passées, alors il doit posséder les caractéristiques empiriques comme : être en écoulement permanent, en changement constant, tout en ayant un axe et une direction, des liens, des associations aussi bien de nouveaux débuts, des hésitations et des conclusions. » (J. Dewey, Expérience et nature.)

La jubilation de sentir que les jambes et le cœur tiennent le coup – sont faits pour ça -, au fil des kilomètres et des épingles à cheveux, se soutient d’une activité mentale intense, sans langage articulé et raisonné, repliée et répartie en des images auxquelles s’accrocher pour tenir, ralentir la combustion des réserves, une activité qui recherche associations et nouveaux débuts, production d’oxygène, puisant dans des concrétions symboliques semblant être là depuis toujours. Peu de choses, en fait, des vestiges, mais ressassés, examinés sous tous leurs angles, comme des énigmes, les éléments d’une charade, se chargeant de significations explicites passées, présentes et futures. Le souvenir d’une lumière rasante sur les murs crépis d’un village endormi et des ombres qui s’y accrochent. Une feuille suspendue à un fil dans un bosquet et qui tourne comme un pendule, hélitreuillée peut-être par un insecte invisible ou une araignée embusquée. Une guêpe posée sur l’eau, une bulle d’air à l’extrémité de chacune de ses pattes, son ombre évoquant un trèfle porte bonheur. Une clairière et son rideau d’arbres que je pourrais regarder des heures. Dans ces journées intenses où le régime de dépenses physiques me conduit en des états d’exception (selon ma constitution), le corps sportif est doublé d’un corps porté par des ailes, se déplaçant comme un filet à attraper les métaphores, une usine bricolant des conjonctions entre plusieurs autres activités métaphoriques, en ébullition lente, pour échapper au danger d’asphyxie musculaire. Et cette image d’usine, bien que productrice de métaphores, n’est pas qu’idyllique.

Vision d’usine chez Claude Simon surgie de la profonde activité géologique du paysage : « usine qui semblait pivoter lentement sur elle-même assemblage compliqué de passerelles de tuyaux de tours d’acier de poutrelles de cubes et de cheminées le tout d’un brun rouille dans les près verdoyants comme si elle avait surgi entourée de son asphyxiant nuage de vapeurs brûlante et minérale des épaisseurs profondes de la terre dans un sourd fracas de choses concassées calcinées lentement écrasées par le poids de millions et de millions d’années forêts englouties pétrifiées fougères de pierre animaux poissons aux arêtes de basalte obscure gestation dans le ventre de comment s’appelait cette monumentale déesse aux multiples mamelles d’argile et de rochers qui donnait au père dévorant des cailloux enveloppés de langes… » (Claude Simon, La bataille de Pharsale, Gallimard)

Cette perception de l’activité métaphorique du corps se renforçait par la découverte toute fraîche d’une artiste, Vera Lutter, exposée à la Maison Carrée (Nîmes) et qui ne cessait de m’impressionner. Son matériau de prédilection est la photographie selon la technique du sténopé. Cette manière de faire implique un engagement in situ conséquent, une pratique de l’exposition lente et longue, une immersion dans l’image en train de se prendre et, quasiment, le fait d’être traversé par ce qui des choses, via la lumière, migre physiquement vers ce qui devient une photo. Elle installe de grandes boîtes tapissées de papier photosensible dans les lieux qu’elle veut photographier – des usines, des places de Venise, un atelier aéronautique, des monuments -, et lentement, les rais lumineux d’intensité variable selon les surfaces qui les réfléchissent, pénétrant dans ces chambres obscures par les orifices réservés à cet effet, sculptent en négatif inversé, le portrait du lieu. Le processus s’étale sur plusieurs jours, voire plus. L’artiste intervient directement dans la boîte photographique pour occulter les éléments suffisamment révélés, décider de prolonger le travail sur les zones encore trop vagues. Elle a pratiqué de même avec son atelier à New York, chaque fenêtre transformé en sténopé pour enregistrer lentement le rythme urbain et ses changements de visage. Certains de ces travaux sont ensuite redisposés dans les lieux mêmes qu’ils ont captés pour être rephotographiés dans leur contexte, ce qui conduit à des superpositions troublantes d’images et de temporalités qui désorientent le regard. D’autre part, elle a réalisé une installation vidéo, One Day, pour laquelle elle a installé une caméra fixe face à un coin de nature ordinaire, incluant un rideau d’arbres, durant 24 heures, enregistrant le passage du jour et de la nuit, la variation des lumières, des bruits et chants d’oiseaux. Photo et field recording. Parcourant les Cévennes de col en col, je n’ai cessé de ressentir mon organisme comme une articulation de sténopés-organes, sténopé-bras, sténopé-cuisses, sténopé-yeux, sténopé-oreilles, sténopé-mais, sténopé-genoux, sténopé-ventre… captant les lumières qui doivent venir frapper le fond tapissé de cellules sensibles, ces lumières progressant lentement et, avec le déplacement du vélo, se mélangeant, cultivant le flou, n’ayant pas encore toutes atteint leurs objectifs, deux ou trois semaines après. Du reste, cela ne fonctionnait pas à sens unique, de l’extérieur vers l’intérieur comme si le but, trop simple, était de conserver une image fidèle du lieu des vacances. Du centre vers la périphérie, agités par la dépense physique inhabituelle, des flux irradiaient mes organes-sténopés et essayaient de fixer l’image de ce qui s’agite dans les fonds intérieurs. Pus exactement, il y avait une tentative de croiser les deux courants de faisceaux lumineux pour superposer paysages intérieurs et extérieurs. Simultanément aux efforts que je produisais pour impulser le mouvement et rester attentif à la prise d’images, je ne cessais de m’imaginer dans une immobilité improbable,mimant la caméra de Vera Lutter, 24 heures durant, face au rideau d’arbres délimitant ma clairière, dans une volonté de faire corps avec cet espace, m’imbibant fibre à fibre, jusqu’à la pétrification, de ses moindres nuances de luminosité, de couleurs, de musicalité. Être comme ces entrailles profondes de la terre qui absorbent, transforment et recrachent. C’est au cours de ces méditations sur cette clairière, l’enfouissant en moi jusqu’à atteindre un site qui, en miroir, ne cessait de l’appeler. Resurgit alors consciemment le paysage qui, sous-jacent à celui présent sous mes yeux physiques, attisait ma fascination. En plus petit, la clairière et son rideau d’arbres tiré dans la garrigue imitaient le genre d’horizon que j’avais sous les yeux, enfant en Afrique, et qui une fois fut gagné par un feu de brousse au grand émoi de tout le village. (Pierre Hemptinne) – Vera Lutter

 

Du col au ras de la garrigue, par le texte.

Dans l’économie d’endurance pour tenir la distance, on se tient sur un fil, on se résume à quelques fils tendus tout au long des kilomètres d’ascension à flanc de montagne, dans la forêt dense ou les bocages cévenoles, plus aérés, presque oasis insolites – des esquisses de pâtures, quelques fruitiers, une vache ou une brebis, deux rois ruches, une cabane. Dans les descentes, filer en extrême vigilance, les fils se renflouent, se rassemblent en cordages de protection et système d’alarme, repérer à temps les pièges du macadam et les zones à graviers, anticiper les rares voitures à contre-courant, là surtout, dans les coudes superbement profilés en rampes vers le vide… C’est l’exaltation tout au long de cette route de crête, entre col de l’Espinas et col du Pas, déployant un coup d’œil théâtral vers ce lieu magique où les collines et vieilles montagnes douces se rassemblent et se rangent, une réserve où elles s’emmêlent comme un troupeau fantastique protégé de l’homme, leurs échines arrondies se superposant, ou se succédant comme des vagues immenses, figées, un décor qui se referme si tôt qu’il émerveille, dont on ne sortirait plus, otage de ces murailles d’eau verte et crépue. L’opulence sans fin de ces forêts en vastes moutonnements, puis la folie des habitations que l’on découvre nichées en des sites improbables avec leurs jardins en terrasses, embarcations séculaires et précaires dans les cataractes vertes, achèvent de dépayser et d’enivrer, parce qu’on est arrivé à ce point de vue à la force des mollets et des battements de cœur et que ce que l’on y surprend s’immisce en jets soudains, telle une grâce inondante, à la manière d’une voie d’eau dans une coque heurtant un récif. C’est une agitation semblable – celle de gagner quelque chose et d’en être simultanément expulsé -, que j’éprouve au point final d’un texte ou d’une idée qui, pour se laisser coucher par écrit, a donné bien du fil à retordre… Mais revenons à ce qui prélude à cette arrivée au col. Tout en grimpant par l’action circulaire des jambes qui effectuent leur travail d’arpenteur (selon les caractéristiques du braquet poussé, à chaque tour accompli, il est possible de mesurer la distance parcourue), le corps et tous ses logiciels comparent approximativement, je dirais métaphoriquement si le corps entier était capable de métaphoriser, le tracé de la route auquel il se confronte physiquement au dessin étudié préalablement sur la carte géographique lorsque, en préparant la course, il appréciait les distances, essayait de prédire la configuration du terrain, les dénivelés, l’importance des villages avec leur potentiel de ravitaillement, le temps nécessaire à ingurgiter ce trajet et ses paysages. Le corps compare le réel à sa représentation topographique mémorisée, cet effort de mémoire ayant permis de se projeter sur ces routes – de croire capable de les avaler à vélo -,, et il en corrige les informations virtuelles et théoriques en fonction de ce qu’il enregistre concrètement, objectivement et subjectivement. Ce qui ne représente pas un relevé organisé et rationnel mais un amas de perceptions qui se bousculent et devront être décantées (cartographiées par un autre type d’écriture). La carte et son système symbolique sont traduits, déchiffrés – « ah ! oui telle distance à 7%, cela donne ceci » -, et aussi personnalisée, – « cela donne ceci pour moi » et ensuite tatoués dans l’âme. Il faut aussi évoquer l’habitude que l’on se donne des routes, en y revenant, en les soumettant à plusieurs actes de reprise. Elles s’impriment chaque fois en nous sous des jours différents et prennent ainsi tout leur relief. En connaissant mieux une région parce que le rituel des vacances y conduit à intervalles réguliers, il n’est plus autant besoin de se référer à la carte. Elle est assimilée et chaque déplacement corporel dans l’espace réel vient en compléter la gravure sensorielle. Je l’ouvre et m’y réfère pour vérifier, entretenir la vision d’ensemble, vérifier comment ce « pays » est connecté aux « pays » connexes. On pénètre mieux au cœur de ces chemins, on comprend mieux comment ils s’embranchent entre eux et organisent la navigation de village en village, comment ils sillonnent les collines et font passer d’une montagne à l’autre en révélant les caractères distincts de chaque versant, l’un pouvant être caillouteux et aride et l’autre végétal et humide, participant au régime d’une vallée plus encaissée, bénéficiant d’un réseau de sources préservées. Il n’est plus question alors de simplement parcourir telle route d’un point à un autre identifiés sur la carte, mais, dès que l’on pédale là-dedans, où que l’on soit, d’éprouver que les routes constituent un lacis vivant, ramifié comme un texte à déchiffrer, routes rendues vivantes entre autres par les souvenirs antérieurs et par l’anticipation de plus en plus vive des retrouvailles, ces souvenirs qui petit à petit vont à la rencontre de ce qui a donné naissance à ces routes, les trajets des gens qui habitent, circulent, doivent se déplacer, cherchent les meilleurs passages, se relient l’un à l’autre… Précisément, quand on parvient au col – « parvenir » est un terme maigre, je dirais plus volontiers qu’à cet instant la montagne accueille en son col, s’ouvre en un espace accueillant où poser le pied et respirer, elle récompense -, lieu d’échange entre deux vallées, deux régions, deux horizons et vers quoi convergent de nombreuses routes ramifiées, je surplombe brièvement l’ensemble de ce lacis, je jouis d’un panorama textuel tant intérieur qu’extérieur, inscrit dans le sublime du paysage et l’obscur de l’intime, je ressens tous ses reliefs d’écriture en moi, soudés en un seul corps, et c’est par là que se justifie la comparaison avec le plaisir du texte abouti ou d’une idée fulgurante qui se révèle dans son expression parfaite et imprévisible au terme du lent travail de formulation. Quand démarre le travail d’expression, que l’on cherche à faire passer une idée pressentie en quelques mots compréhensibles par autrui, on est bien incapable de deviner ce que cela va donner – quels mots, quelles phrases, quelle mélodie -, et, pour le col, pareillement, les heures passées à scruter les cartes pour se faire une idée de l’organisme à investir, ne permettent pas d’avoir une certitude pensée ou imagée, il faut aller le chercher… En haut, il y a arrêt, suspend hors d’haleine, pas tellement à cause de l’effort consenti qu’à cause de la beauté immédiate retrouvée, presque à l’état pur (là, comment conserver nos réticences culturelles à utiliser le terme « beau » ?). Dans la descente, c’est très différent, on détricote, on lit à l’envers toutes les phrases de l’ascension, les éléments du texte se désolidarisent, flottent, on les prend à rebours, on se les approprie bien mieux, mots et locutions revécus en accéléré, comprimés par la vitesse dans cette distance que l’on prend avec le sommet, mais c’est ce travail de descente qui permet de recomposer de manière plus fidèle l’histoire de la montée, lacet après lacet, d’y revenir à loisir dans sa tête. Cette habitude qui s’instaure au fil des ans, ponctuellement, avec une région, son réseau de routes et ses paysages, fait que, pédalant dans ce lacis textuel, j’y produit une écriture éphémère de moi-même (art modeste), délétère, et que dans l’effort douloureux me rendant malléable, la topographie de ces paysages, par leurs routes comme articulations et schéma nerveux, se grave en moi à la manière de la machine torturante de la Colonie Pénitentiaire, mais selon d’autres finalités (le modèle inventé par Kafka n’est pas dédié uniquement à l’exécution capitale, il peut caractériser, aider à comprendre des processus plus optimistes, de vie)). Néanmoins, dans cette célébration festive des cols – brumes et bruines n’y changent rien -, je me sens visiteur, de passage (c’est le propre du col, de pratiquer l’art du passage). En transit dans la volupté du sommet. Presque un intrus. Là-haut, face au spectacle du fastueux dans sa coïncidence avec l’extrême simplicité, l’essentiel de l’intime reste aride (j’allais dire avare, chiche), attaché au bas, proche de la garrigue, habité par des formes qui peuplent le décor minéralisé de la garrigue d’été, sèche, et que je transporte en moi, qui flottent dans mon être. L’ordinaire contentement viril d’atteindre le sommet bien vissé sur sa selle (le vocabulaire courant parle de « se faire » un col, de « conquérir » un sommet), en pleine possession de ses moyens, n’est qu’apparence, au fond, car c’est crâner de s’imaginer y dominer/posséder quoi que ce soit, on y a chaque fois la révélation de sa fragilité, le texte paysage dans lequel le corps vient de plonger pour se le graver dans les cellules en tatouage identitaire, ne lui appartient pas, il est provisoire et peut s’effacer, s’oublier, rien ne le retient, il faut l’entretenir, il doit rester noué à ce qui l’engendre au risque d’être un texte qui soustrait de l’être plutôt que de fournir un renfort de sens. La promesse d’un autre col à monter, ailleurs, plus tard, le repassage ici, du même col, avec des impressions différentes, il n’y a pas d’écriture acquise sans réécriture. Le lacis – des chemins, des routes, des phrases -, est labyrinthe, une fois dedans on n’en sort plus, il faut continuer – à écrire -, et c’est ainsi seulement, je pense, que l’on se trouve habité d’une écriture… Dans le sentiment inattendu que cela pourrait être la dernière fois que je me trouve là – c’est toujours comme si c’était la dernière fois-, j’enregistre un éboulement en moi, une régression entamée, l’entame d’un recul. C’est dans cette reculade que je retourne à la nudité de la caillasse, parfois couverte d’un réseau de fines tiges élémentaires, vertes ou brunies, ou garnies de motifs de feutre vert, feuilles incrustées dans la terre durcie et qui sont déjà les semis qu’une espèce développe en vue de futures saisons. À cette saison, la garrigue n’est plus que l’ombre d’elle-même, une idée, à bout de souffle. Tout a séché, tout est parchemin effrité. La bourrache n’est plus que minces candélabres spectraux, tiges de poussières où s’accrochent encore parfois des restes fossilisés de fleurs bleues. Les différents chardons – laineux, roulant -, sont aussi brûlés, carcasses rigides démembrées, dispersées avec, ça et là, quelques maigres revenants qui dardent une fleur sphérique, constituées d’aigrettes. Fleur oursine sur la défensive. Les ombellifères résistent quoiqu’elles se momifient inexorablement. Certaines corolles de la carotte se replient en nid, matrice à fabriquer les punaises d’Italie et semblent ainsi de petits jardins clos, suspendus sur leur tige, balancés loin au-dessus de la pierraille chaude. Toutes les semences ont été dispersées, plus un seul akène arrimé à sa base. Les plantes ont fait leur devoir, les gousses sont pillées, les épis vidés, les graines ont été parachutées. Ce qui reste est un monde d’étoupe usée, de pailles usées, de bois livides, d’épines fatiguées, de carton friable, de bractées échouées, déchiquetées, de petits îlots de couleurs réduits à leur plus simple expression, l’une ou l’autre corolle rescapée, lunatique, frêle cerf-volant à ras de terre. La lumière rase traverse le moindre élément, s’empare du moindre tissu rigidifié et embrase profondément les rescapés végétaux de ce décor décharné, en train de se désincarner. Des groupes d’ultimes graminées terminées par des plumeaux élégants, six antennes soyeuses, claires et garnies de fins grumeaux sombres, ondoient gaiement (de cette gaîté équivoque de la dernière danseuse en fin de soirée). Les colonies de plantains clairsemés et leurs goupillons de graines sont encore garnis de chair qui s’effiloche. Quelques bancs de serpolet hâves. Vu de près, on reconnaît tous les éléments botaniques en pièces détachées, laminées, éparpillées –capitules, ombelle, grappes, tiges, feuilles, fruits -, comme les restes de centaines de bagnoles, démantibulées, empilées chez un ferrailleur. Par rapport à la richesse et diversité végétale que l’on peut trouver en garrigue en d’autres saisons et dont on trouve la description dans de très bons ouvrages, tout n’est que cimetière. Charpie. Tout semble en bout de cycle, mais sans aucune tristesse, tout inerte et pourtant l’ensemble semble vivant, en plein travail, attendant que l’été passe la main à l’hiver, que les rigueurs hivernales fassent leur oeuvre et que revienne le printemps. Chaque plante se prépare individuellement à disparaître pour renaître, réduite à sa plus simple expression, et souvent selon des formes dures, pointues, poilues, effilées, guerrières. (PH)