Archives mensuelles : octobre 2010

Temps et poétique de décélération

Sur la table d’une librairie, consacrée aux ouvrages de philosophie et d’économie politique, ce livret bleu, tout simple, ressort comme une évidence et frappe : « La pensée prise au piège ». Comme une évidence, il fait écho à plusieurs lectures récentes et une préoccupation de plus en plus pressante, celle du temps, de la gestion du temps – selon une frontière où le temps intérieur souhaité se bat contre l’invasion du temps extérieur formaté pas toutes sortes de stratégies managériales et marketing. Je fais référence aux ouvrages d’Harmurt Rosa (Accélération) et d’Yves Citton sur l’avenir des Humanités. Tous deux plaident pour l’importance de vacuoles de temps ralenti où se constituer, par la vertu du temps nécessaire à l’interprétation de ce qui nous arrive, ou d’oasis de décélération (individuelles et collectives, personnelles et institutionnelles), ce que Virgina Woolf appelait le « temps à soi ». Dans une économie où le nerf de la guerre devient l’attention des individus qu’il faut capter pour convertir en or, le temps à soi devient une denrée rare, un matériau précieux, une ressource indispensable pour l’avenir de l’humanité et qu’il convient de protéger (comme on le fait pour certaines espèces naturelles). C’est tout ça que, de manière limpide, ce livre qui affiche une simplicité déroutante, rend éclatant dans cet étalage. « La pensée prise au piège » peut s’entendre de plusieurs manières : comment elle se fait prendre au piège et se prive du « temps à soi » ou, encore, comment, en se croyant prise au piège dans quelque chose qui ne peut que lui faire perdre du temps, soudain, elle renoue avec ce temps à soi, là où elle ne l’attendait plus. Prendre du temps, s’offrir une vacuole de temps libre, c’est par exemple lire de la poésie plutôt que de lire et répondre la dizaine de mails qui viennent d’arriver. Et, précisément, en ouvrant La pensée prise au piège, je découvre qu’il s’agit d’un livre de poésie ! Formellement, peut-être s’agit-il d’une erreur de classement (sur base du titre, sans examen du contenu), mais de fait, ce recueil de poèmes se trouve idéalement placé ! L’auteur, Michele Tortorici, s’inspire de la vie sur une île italienne (Favignana) qui devient une métaphore d’un dispositif où se constitue du temps à soi, parce que l’île donne beaucoup de solitude, et d’autres aperçus temporels, mais parce qu’elle est exigeante quant au vécu exigé. C’est selon des trajets, psychiques et géographiques, que se construit ce temps à soi « La métaphore du fil sous-tend l’ensemble du recueil avec des variantes : le village, le sentier, les lignes « tracées au bic sur une carte pour marquer / des routes inconnues », ou, plus abstraitement, « fil distendu au cours du temps », « fil d’obscurité / qui accompagne les pensées ou les disperse » jusqu’à l’image, somptueuse dans son expression, d’un désir inaccessible : Offre-moi un présent qui annelle / le ciel et un fil très long avec lequel je puisse contrôler/ son vol ». (Danièle Robert, la traductrice). Saisi au vol, cet extrait du texte « J’ai fait pousser des arbres » : J’ai fait pousser des arbres qui couvrent/ d’ombres des lieux perdus, sur des routes/ que je ne parcours plus, que je ne saurais : retrouver dans le voyage à travers des pays chaque jour/ nouveaux, chaque fois amas/ inattendus, magazines/ pillés de mémoires ; des pays où le temps/ court comme un fou et que d’infinis retours/ jalonnent d’empreintes incertaines. Je n’ai pas d’autres patrie. J’ai ces racines enfouies qui se nourrissent/ de sédiments et ainsi vivent. Voilà, je me limite ici à l’impression première, devant la table de librairie, à feuilleter le bouquin, lisant quelques passages. – Le choc du temps ralenti. – Dans Point Oméga de Don Delilo, il y a une confrontation remarquablement décrite au temps, plus exactement à l’expérience du temps que provoque l’art quand celui-ci vient, par le biais de l’esthétique, mettre en question le rythme de nos vies. Ce court roman est construit sur la rencontre d’un personnage avec l’installation de Douglas Gordon 24 Hours Psycho, le film de Hitchcock étiré à l’infini. L’installation permet d’appréhender tout ce qui échappe, dans le court normal des choses, à la perception, la multitude de détails dont est construite l’apparence des choses et qui agit sur nous. Le grossissement, le ralentissement, crée chez le personnage principal une sorte de crash hypnotique (mais qui se révélera non dépourvu de dimension morbide). Mais, phénoménologiquement, l’écrivain explique comment ça travaille, dans l’être, quand le temps auquel on est soumis et qui est devenu notre référence, entre en collision avec un autre temps, presque immobile, et qui révèle tous les détails inquiétants de notre rythme quotidien (ce que cache ce rythme). > Citation : « Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. Il profita de quelques minutes où il n’était plus distrait par les allées et venues du public pour regarder le film avec le degré d’intensité requis. La nature du film permettait une concentration totale, mais elle en dépendait aussi. » Et ce qui se passe là, c’est ce que Yves Citton décrit comme le travail de l’interprétation qui a besoin de temps et de distance. Il y a, bien entendu, un descriptif soigné de ce que déclenche comme réflexion le fait de regarder ce film connu, ainsi ralenti, transposé dans une autre plasticité : « Ce qu’il regardait c’était comme du film pur, du temps pur. L’horreur du vieux film d’épouvante était absorbée dans le temps… » Ce qui est fertile est l’espace-temps que ce travail de plasticien instaure entre une nouvelle œuvre et un film connu. Cet espace fait ressortir, fait surgir des impressions, des souvenirs, crée un appel du côté de l’imaginaire, un appel d’air… Ça travaille dans cette zone de l’indéterminé, où le cerveau fouille, cherche, ressasse, rêve, associe, filtre, décompose, recompose et fait sortir un « point de vue », une interprétation, une connaissance sur le vécu… qui remettent en question les « préférences », le connu…La perception est stéréophonique, je regarde le film là devant moi, je regarde aussi, en léger décalage comparatif, le film déjà connu, dont il est une reprise. Cette stéréophonie est source de plaisir. Le personnage central, non identifié à ce stade, observe des visiteurs qui ne parviennent pas à accrocher et imagine ainsi leur difficulté à percevoir ce qui se passe. « Ils avaient besoin de penser en mots. C’était leur problème. L’action se déroulait trop lentement pour s’accommoder de leur vocabulaire filmique. Ils ne pouvaient pas percevoir la pulsation des images projetées à cette vitesse »  Cela demande une adaptation des attentes, des capacités, des compétences culturelles, une aptitude à l’ouverture, c’est une observation intéressante des pratiques en musée … Enfin, une œuvre de cette sorte, ne laisse pas indifférent, elle laisse des traces : il se demande dans quel état il serait s’il se soumettait durant 4 heures, debout, à la contemplation de cette œuvre : « Serait-il capable de sortir et marcher dans la rue après une journée ininterrompue de vie dans ce segment de temps radicalement modifié » ? Cela demande bien un travail, mais un travail lié à du plaisir : « Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. » Et ce travail, enfin, est lié à ce qui se passe dans les vacuoles, dans le temps à soi, il en est même peut-être la condition : La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux. » Allez, collectionnons nos vacuoles de temps libres !! (PH) – Article sur Hartmut RosaArticle sur Yves Citton Michele Tortorici, présenté par sa traductrice

 

 

 

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Paysage bien moulé

Didier Marcel, « Sommes-nous l’élégance », 8 octobre au 2 janvier 2011

Le dispositif a beau être un peu bateau, il fonctionne, – même si c’est à la faveur d’une inattention du cerveau ou faut-il appeler ça une prédisposition maximale où tout peut paraître neuf, imprévu et neuf ? Toujours est-il que durant une fraction de seconde, en découvrant la grande salle de Didier Marcel, composée de rochers moulés (plus vrais que nature), de plusieurs stères de bois alignés, le tout en bordure d’une clôture de TGV imprimée sur le mur, une fraction de seconde, je me suis cru ailleurs (déporté, téléporté). Comme quand on croît s’être trompé de porte, la réalité de ce que l’on trouve dans la pièce ne correspondant pas à ce qu’on s’attendait y trouver et que ça nous semble incongru (indiscret à surprendre). Comme quand des souvenirs étant activés à notre insu par différents facteurs de l’environnement, tout d’un coup, dans un coup de flash dépaysant, on se sent revivre un moment passé dans un lieu jusque-là oublié. À travers l’artificialité totale de l’installation, l’apparition de la nature, la manifestation d’un paysage complet – mais comment est-il entré là ? -, est plutôt bluffante. Je revois des marches en forêt longeant des murs de bois coupés. Plus exactement, sans doute, l’état dans lequel je pouvais me trouver lors d’une marche de ce type, pendant une durée précise, en passant près du rangement de troncs. L’espèce de décoloration due à la blancheur du musée et au matériau utilisé donne cette espèce d’effet flash, lumière blafarde, image figée dans la mémoire, presque morte. La présence du genre de clôture qui sépare les voies ferrées du reste du paysage crée aussi un climat particulier. Du train, on voit souvent les arrières des maisons, le fond des jardins, des zones écartées, fonctionnelles, des bouts de paysage désaffectés, presque des imitations. C’est surprenant, voilà. Pour le reste… La plupart des pièces sont obtenues par moulage, travail d’empreinte, par quoi ces morceaux de nature se rapprochent du monde de l’art. Les troncs d’arbre moulés sont de redoutables copies conformes, fidèles, reproduisant les moindres détails de l’écorce. Mais tout en étant rien d’autre qu’un moulage, une reproduction fidèle, leur ornementation – le dessin, le motif de l’écorce – se transforme en création artistique, les rapproche de la statuaire. Réalisés et érigés dans une blancheur marmoréenne, ils accentuent leur ressemblance avec les colonnes d’un péristyle antique (la comparaison est classique). Ils sont disposés près d’une maquette de bâtiment moderne en ruine, montrant ses entrailles, sa fragilité, alors que les troncs-colonnes se dressent comme des idées inaltérables, éternelles. Impressionnants aussi, les moulages de terre labourée, ici en rouge, et, en association avec un tapis original, constitue un hommage à La charge de la cavalerie rouge de Malevitch. L’artiste a réalisé plusieurs de ces moulages impressionnants, accrochés au mur comme des tableaux, des paysages constitués d’un bout de paysage saisis dans le relief même de ses sillons (là où la main de l’homme, avec ses machines, retourne la terre, transforme, abîme le paysage), autant hommage que blessure, la terre qui se soulève, se contorsionne, grasse, fertile. Eléments de paysage « banals », ordinaires, – terre, roches, troncs -, tels qu’ils se reflètent en nous et recomposent d’autres paysages internes, artificiels. C’est souvent avec ces répliques immatérielles telles qu’elles se trouvent moulées dans notre patrimoine de signes et d’images symboliques (au niveau psychique) que l’on interprète un nouveau paysage, que l’on entre en contact avec les éléments qui le composent. L’empreinte en nous des arbres vus, remarqués, éprouvés, permet un peu d’entendre le langage arbre, à leur contact. (Pour la relation avec les arbres, lire L’orphelin de Bergougnioux.) Entre le réel, l’image psychique, celle-ci extériorisée et matérialisée, moulée à partir d’un original qui lui ressemble, l’espace muséal et le vrai paysage naturel… il y a de quoi s’amuser. Quel est l’original ? Le tronc naturel (le vrai) moulé ? L’idée éternelle de tronc, extirpée de l’inconscient et matérialisée en colonne antique idéale, originelle ? Les cerfs schématiques de La clairière surprennent (on ne s’attend pas à voir surgir la bête d’une silhouette si filiforme et industrielle, mais rien à voir avec l’apparition en chair et en os de l’animal, un dimanche, à l’orée des bois !  Relire aussi le travail de Didi-Huberman sur le processus d’empreinte dans l’art.(PH)

Musée et bonnes manières

Manières noires, BAM (Beaux-Arts Mons), 02.10.2010 au 13.02.2011

Bouffée d’oxygène. – « La manière noire est une technique de gravure qui fait apparaître le motif désiré en clair, avec toute la gamme possible des demi-teintes, sur un fond noir. » (Extrait du Guide du visiteur) C’est un sentiment de fraîcheur que l’on éprouve en abordant les salles du BAM, la sensation d’un espace qui se dégage. Une imperceptible déstabilisation aussi, semblable à celle que l’on affronte en se déplaçant dans l’obscurité lorsque les objets ne se révèlent pas là où nous imaginions les trouver, mais tant pis, on se déleste et l’on avance avec le sentiment de revenir à l’essentiel. Noir et blanc. Blanc et noir. Ça respire. La simplicité inaugurale du discours va se complexifier – se nuancer, se différencier -, au fil du parcours, sans jamais s’embrouiller. L’option bipolaire ne revient pas à décréter que tout est blanc ou tout est noir et qu’il faut choisir son camp, que du contraire. En montrant comment cet archétype de l’antinomie n’a cessé de se diffracter et de s’ouvrir aux multiples manifestations et textures de lumières, d’ombres, de reflets, de contrastes, le dispositif évacue les simplismes, les idiotismes. – Caméra, écritures. – Au premier niveau, la première pièce est une sculpture de Louise Nevelson, assemblage de bouts de bois teints en noir représentant un appareil photo, une chambre noire. Cet objet lustré, sorte d’antiquité qui donne l’impression d’avoir toujours existé, rappelle que l’obscurité totale enfermée dans une boîte est une condition première pour se représenter le monde, engendrer des représentations (métaphoriquement ou mécaniquement, artisanalement ou industriellement). Au deuxième niveau, selon une symétrie verticale, une vitrine semblable offre au regard un objet qui ressemble à celui du bas, un assemblage de petits livres noircis, patinés. La parenté s’installe par l’évocation de la lecture qui envoie dans le cerveau, camera obscura de l’être, des signes, des symboles, des messages codés qui, dans la matière grise, redeviennent images abstraites ou figuratives. La manière dont le cerveau va interpréter, utiliser les informations qui ont été écrites dans les livres, est imprévisible. C’est une installation de James Lee Byars, The Books of 33 Secrets. (Ceci pour illustrer le fait que la scénographie ne se contente pas de juxtaposer des œuvres, tout au long de leur installation, il y a correspondance, interpellation, traits d’union, rejets, ombres portées, fulgurances relayées, on est pris dans un réseau stimulant.)-  – Musique du hasard et constellation. – C’est l’occasion de revoir aussi des classiques dont le sens irradie toute la ramification de la thématique abordée. Ainsi, de l’œuvre que Marcel Broodthaers consacre au poème de Mallarmé, Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, Images (1969). (On reste dans la représentation du monde écrit.) Le regard qui court à la surface des 12 panneaux métalliques où, d’une certaine manière le poème est occulté, chaque vers comme endeuillé, recouvert d’un feutre funèbre, capte l’image originale qui préluda en big bang raffiné à l’œuvre mallarméenne. Soit, dans la nuit infinie de l’ignorance humaine, le jaillissement de dès jetés par une force irrépressible, dans la tentative haletante d’abolir le hasard et s’épuisant impuissants, avalés par les ténèbres. La mise en page du poème est respectée (ici, tout est poème, les espaces, les blancs de la page, tout participe au sens et au rythme), son empreinte est reconnaissable, saute à la figure, sauf que les mots sont remplacés par des rectangles noirs. On dirait une partition graphique, c’est la musique qui subsiste. L’infini, ici scandé graphiquement, s’exprime autrement dans les photos d’étoiles de Thomas Ruff (clichés professionnels qu’il sélectionne, recadre, modifiant ainsi leur fonction et leur rôle esthétique), masse constellée, dynamique insondable gelée où lumières et masse aveugle ne se distinguent plus. Cette œuvre foisonnante, qui donne le tournis de l’espace, se trouve en vis-à-vis avec l’œuvre de John Murphy (Vela) qui joue, schématiquement, naïvement, avec le motif de la constellation. Une toile noire au relief spongieux figé sur laquelle le squelette stellaire est dessiné, scolaire, comme au tableau noir. Le motif de l’écriture, celui des mouvements d’étoiles, se combine dans Composition de Michaux (toujours impressionnant de revoir les originaux, à chaque fois, ça surgit, comme si c’était en train de se faire, de se peindre sous nos yeux.) Que voit-on là dedans ? Une déformation, un déplacement des structures du langage, toute l’écriture en quoi consiste cet être est aspirée, s’en va ailleurs, sans savoir où. L’altération des sens fait bouger, déporte les matières réticulaires qui captent les informations et forment le sens. Les synapses se défont et recomposent d’autres cheminements, il n’y a plus rien de connu, il faut tout réinterpréter. – Collage, scènes et charbons. – Il y a un formidable collage de Pierrette Bloch (et aussi de longues frises de traits, ou de ronds), un grand carton industriel comme enduit de goudron, déchiré, les morceaux recollés maladroitement. Plis, déchirures. L’opacité mate du plan noir qui se craquelle de l’intérieur. Dans les photos fascinantes d’Hiroshi Sugimoto, on voit des théâtres, des salles de cinéma à l’ancienne où les écrans sont ces portes de lumière aveuglante, irréelle, vers l’au-delà, l’ailleurs, une fiction irreprésentable dont les reflets soulignent la disposition des rangées de fauteuils déserts. Les spectateurs ont été aspirés, leur âme sucée par les projections, par la succession d’autres réalités fictives dans lesquelles ils se projettent… (Techniquement, le photographe a procédé avec un temps de pose très lent, calculé selon la durée du film projeté sur l’écran, et cette luminosité vide, fantomatique, est celle produite par la superposition de toutes les images du film photographié au ralenti… !?). Le Tas de charbon de Bernar Venet, brillant, presque voluptueux, vient rappeler bien à propos, à quelques kilomètres du Borinage, la relation au noir, quotidienne, de toute une population vivant de l’activité des mines. Les bonnes surprises sont nombreuses : une série d’Aurélie Nemours, de beaux Dubuffet, les photos presque monochromes de Patrick Everaert (on y distingue un couple figé) et de Dirk Braeckman (impact d’un flash sur une surface peinte, genre de chambranle en bois recouvert de tellement de couches de latex qu’il semble artificiel, plastique), la monumentale reprise de Guernica par Art & Langage, d’autres photos de Thomas Ruff extraites de ce qu’enregistraient des caméras de surveillance en Irak, Les concessions de Boltanski, tout simple, tout choc… – Accessoires, design. – De manière intelligente, le lien est établit entre les œuvres d’art et le noir dans la mode, le vêtement et la parure. La manière de porter le noir. Le noir sur la chair. Et aussi les objets avec lesquels on vit, on crée son décor, son confort et qui entretienne les échanges avec la nuit. Pas de faute note, même le dispositif pour identifier les œuvres est idéal : pas de cartel pénible à lire, elliptique, mais des numéros bien visibles au sol, et un Guide du visiteur pratique, facile à consulter. Une réussite, une des expos les plus réussies du moment qui mériterait un succès de foule. Soulignons encore qu’elle tire parti en grande partie de collections « proches » : IDEA, Musée de la Photographie de Charleroi, Belgacom, Frac de Nord Pas-de-Calais…  Il y a aussi, au sein de l’exposition, des travaux thématiques réalisés par la Maison des Ateliers et l’on peut voir, à l’extérieur, dans la vitrine du Dynamusée, la preuve que les animations avec les enfants creusent la thématique (belle Belgique noire…), ce qui dénote un ancrage dans la créativité locale, non négligeable. (PH) – Article sur l’exposition Miroir Noir à la Fondation d’entreprise Ricard.

Pas vu, pas pris. L’animal du dimanche.

Je dévale un raidillon au macadam boueux, entre des talus hauts et pentus, qui débouche sur quelques maisons alignées près d’une rivière. Elles sont adossées à l’ancienne propriété de l’abbaye de Cambron-Casteau (aujourd’hui Paradiso) et, devant elle, une vaste parcelle boisée. Avant de déboucher sur le hameau, à droite, un champ cultivé court vers la lisière du bois. Le nez dans le guidon (attention au macadam glissant, aux trous dans la roue), gardant un œil sur le ciel bleu peu à peu rongé par le gris et sombre, soudain, une apparition, là à droite, dans le vert du champ. Un cerf !!??? Une voiture passe à cet instant et la bête fait volte face, retourne en quelques bonds vers les arbres. Bien sûr, ce n’est pas un cerf, c’est un chevreuil mâle, avec des bois magnifiques, imposants, je n’en ai jamais vu par ici (des chevreuils souvent, oui). Je largue le vélo et, en habit de cycliste, j’extirpe le Gsm de sa pochette étanche pour essayer de capter une image, une preuve… Je reviens en arrière et rentre dans le champ, longeant les arbres. Il est au loin, à peine distinct, tendu, le museau en l’air, l’arc de ses bois fièrement dressé, il regarde vers la route car, vraiment, il veut la traverser, on lui a coupé son chemin. Et voilà, c’est toujours pareil dans ces instants, le GSM se déclare défaillant du côté de la mémoire. Je n’aurai eu le temps que de prendre un plan large de la lisière du bois où il se tient. L’œil nu le distincte, l’image captée par l’appareil, non. On entend, dans l’enregistrement, une maman demander à son enfant « tu le vois ? ». Et on l’aura bien vu puisque soudain, il se décide, revient vers la route, traverse le champ au galop, sa silhouette se dessine merveilleusement sur le signe. En haut du talus, il hésite brièvement, se précipite, franchit la bande de macadam et se rue dans les champs de l’autre côté vers le couvert d’autres parties boisées. Pourvu qu’il ne croise pas le chemin de chasseurs ahuris qui tirent les faisans remis récemment en liberté. Là, tout près, derrière les vieux murs de l’abbaye, il y a plein d’animaux en cage. Leur spectacle ne provoquera jamais la surprise et l’émerveillement de ce chevreuil patriarche, vénérable en pleine liberté. La preuve qu’il reste là tout près de nous, du sauvage, du non éteint, de la nature intacte, préservée (on se demande comment). D’un tel spectacle, de voir un tel animal, quelque chose passe en nous, c’est curieux, comme s’il portait un message ou transmettait une énergie, une force, une complicité étrange (comme en tout phénomène d’apparition où l’on se sent « élu »). J’ai essayé de pédaler ensuite en respectant la force et la superbe sauvagerie de l’animal qui m’avait fait le privilège d’apparaître. En traçant ma route entre soleil et bourrasque, soleil et cieux d’encre. J’ai ressenti la frustration de n’avoir pu en capter des images que j’aurais exhibées à des tiers. C’est le réflexe (compulsif) youtube, avoir pour tout vécu des images à poster, comme si c’était désormais la seule manière de vivre et d’éprouver les choses. Prend-on encore la peine d’exprimer les choses, de les cerner avec des mots, de vérifier la réalité de leur expérience par l’expression formulée ou suffit-il de publier, dans la voie lactée du tout communicationnel, quelques images approximatives ? Je me dirai finalement satisfait, la défaillance technologique faisant bien les choses, que la rencontre entre le cycliste du dimanche et le cerf-, chevreuil changeant de cachette, ne donnât lieu qu’à un intraitable hors champ. Au moins, il reste partiellement immatériel, intangible, son âme n’est pas enfermée dans les appareils humains à fabriquer des images, et ça lui donne un atout pour échapper aux chasseurs. Mais que cette lisière du bois est belle, habitée, quelle fascinante présence se fond dans sa tapisserie et se détachera vers le spectateur ébahi. (PH) – (Fixer cette lisière du hors champ, c’est là sans y être, tout au bout, dans l’ombre des troncs et du sous-bois, vidéo du rien 🙂



Ado plan cul seringue & photos

Larry Clark, l’exposition, la polémique.

Que dire du battage autour de l’exposition de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de Paris !? Il est vraiment surprenant et déplaisant que la censure vienne sanctionner l’accès à ces images. C’est l’indicateur d’une tendance moralisatrice réelle qui travaille la société, en même temps qu’elle ne cesse de surenchérir en exhibition, par la banalisation de la pornographie, que ce soit dans l’accès de plus en plus facile aux produits de l’industrie pornographique, dans la débauche visuelle « libertine » de la publicité ou dans les discours consumériste qui draguent les pulsions de plus en plus bassement, de toutes les manières imaginables, avec de moins en moins de vergogne, y compris dans la mise en scène de certains jeux télévisuels. Peut-être n’est-ce qu’une maladresse, mais cet acte de censure fait vraiment faux cul. Du genre : tous les débordements de la pornographie industrielle, nous, autorités publiques politiques, sommes impuissants à les réguler, mais là, cette expo, nous avons les moyens de la rogner, nous avons de l’autorité sur cette parcelle de nudité photographiée, alors on y va, tranchons. L’indignation que soulève la censure exercée sur Larry Clark est-elle, pour autant, toujours bien étayée ? Le propos le plus courant : « ils » en voient bien pire n’importe quand, n’importe où, quand « ils » veulent. Et c’est vrai, formellement. Le flux d’images pornographiques accessibles sur Internet épuise en quelques clics les possibles du sexe, du plus beau soft au plus monstrueux, avec une surenchère dans le crade et le violent qui n’était avant que rare au niveau de l’édition (sous le manteau, circuit parallèle) ou le fruit d’imaginations qui pouvaient, le cas échéant, y investir une dimension « politique ». Mais je crois que ce n’est pas comparable, c’est une erreur de mettre en parallèle le travail de Larry Clark et ce que montre l’industrie pornographique (qu’il s’agisse de productions « d’amateurs » ne change rien au fait que cela relève de l’industrialisation de la mise en image du sexe, ces amateurs venant stimuler l’industrie pornographique, comme n’importe quel consommateur mis au travail). Ce faisant, on sous-entend qu’il y a une sorte de continuité entre les deux terrains, comme si l’un restait en deçà de ce que montrait l’autre. Or, il n’y a pas continuité, ce sont des terrains différents. Ce qui fait peut-être que la pornographie peut aussi très bien glisser et ne laisser aucun impact significatif c’est qu’elle est dépourvue d’intention esthétique, elle est superficielle, elle emprisonne les pulsions, elle peut rendre addict par son flot répétitif hypnotique, mais elle n’a aucune profondeur de langage. Ce n’est pas le cas avec des photos soignées, liées à une démarche troublante d’approche des corps photographiés, chargées d’intentions, encadrées et accrochées au mur d’un musée d’art moderne. L’effet de subversion peut se révéler bien plus fort même si l’objet photographié, – la posture, les situations – est bien moins hard que la moindre scène pornographique. Il y a, bien entendu, dans la démarche de l’artiste, la restitution impressionnante d’une foule d’informations à caractère social, économique, politique. La plasticité des corps adolescents en pleine mutation, en pleine hésitation, est superbement rendue. Ce mélange de rage mal employée et d’ennui qui pèse des tonnes. Cet âge qui encaisse beaucoup plus que les autres les anomalies de la société, ses tendances perverses, ses paradoxes, ses constitutions schizoïdes. Ces jeunes qui n’ont rien grand-chose d’autre, pour passer le temps, que d’observer les effets que telle ou telle « substance » ou « affect » entraînent sur leur être, leur constitution, leur métabolisme, leur intégrité. Drogue, sexe, flirt avec la mort. Quasiment sans filtre. La manière très particulière dont le cinéaste a réussi à s’infiltrer dans ces milieux donne une qualité singulière de témoignage à ses photos et ses films. Précisément sur le sexe, où il restitue ce mélange surprenant d’hyper maturité par la contagion pornographique (ils ont déjà vu tous les possibles, sont écrasés par les performances surhumaines de la baise dans la pornographie industrielle) et biologiquement, mentalement, toujours maladroits, malhabiles, fébriles. Mélange explosif, maladif, de cynisme et de naïveté. (Mais de là à prétendre, comme JM Wynants dans Le Soir, que ce sexe est morne…  j’hésiterais quant à moi à affirmer ce genre de chose… comment savoir !?). Donc, il y a cette dimension « révélatrice », indéniablement. Comme dans ses films, comme dans la séquence de Destricted où son dispositif de casting met à jour, chez les jeunes, le conditionnement par la pornographie performeuse de la notion des relations entre sexes (entre genres). Et cela donne aussi des clichés très artistiques dans le cru. Comme ces deux portraits juxtaposés où, dans des poses très différentes, du fait de la différenciation sexuelle des corps, un garçon et une jeune fille contemplent chacun, lui penché vers l’érection, elle en acrobatie cul par-dessus tête pour s’ouvrir un angle de vue qui se refuse (pas évident). Je ne nie pas la dimension sociale et politique de Larry Clark, mais il est difficile de ne pas y voir non plus une part perverse. Qui serait la continuation de ce que l’on peut voir dans les photos réalisées par sa mère, mise en scène de figurines, de Mickey, etc. Il y a dans le regard posé, quelque chose qui échappe à l’objectivité, au reportage, au désir de rendre compte d’une réalité occultée. Il y a une sorte de participation à ce monde de désirs fourvoyés, d’attirance pour les pratiques dangereuses. Quelque chose d’attardé ? En progressant dans l’exposition, l’intensité se dilue, et les portraits qui se multiplient en série ressemblent à ceux d’un jeune amant qui fascine, assumé ou non, qu’importe, la nature photographique, en tout cas, change fortement. Une sorte de coup de foudre a eu lieu, les corps sont photographiés autrement, mais toujours avec la capacité à saisir comment le « peu d’avenir et de perspective » travaille les poses, les attitudes, les creux et les reliefs. Comment la fatigue d’être ado se porte dans les plis du corps. – Larry Clark ne s’est jamais privé, je pense, d’une part de voyeurisme, ces clichés mélangent les genres. Même s’il s’agit d’une autre époque, d’un autre milieu, il n’y a jamais cette part de voyeurisme dans le film On the Bowery de Rugosin (je choisis ce comparatif parce que je viens de le regarder). Si depuis son ouverture et la polémique sur la censure, l’exposition a reçu 19.000 visites, l’impression que j’en ai eu est qu’elle est loin de fasciner et retenir les visiteurs. Il me semble que beaucoup semblaient déçus (tout ça pour ça), refluaient vite avec un sourire léger sur les lèvres, et que c’est toujours sur la série de Tulsa que l’on s’attarde le plus. Elle a une profondeur qui s’étiole vite ensuite.) – Larry Clark en médiathèqueTexte de présentation sur Destricted

Adieu bas, slips, guêpières et strings

Mariana Otero, « Entre nos mains », 2010

Leur savoir-faire brille au bout des doigts routiniers, leur capital est un trésor banal (entre artisanat et industrialisation du geste)dont les mains détiennent les clés, et, le temps du vacillement de leur entreprise, avant l’effondrement, ils et elles tentent de saisir leur sort entre leurs mains. Presque à l’aveugle, comme la caresse d’un ruban de dentelle, l’ébauche d’un rêve, que l’on tente de retenir, saisir, matérialiser. Un désir fugace. Ou comment les désirs abîmés dans la condition de travail, l’abrutissement dans un boulot tout de même pas folichon, ne parviennent pas à se réveiller, à se diriger vers autre, s’emparer d’un nouveau destin. Il y a du somnambulisme social dans cette  « révolte » au sein de l’usine. Mariana Otero avec le tableau sensible et nuancé de cette usine de lingerie féminine, en faillite, et dont le personnel ambitionne, à tâtons, d’en prendre la direction sous forme de coopérative, alimente une réflexion critique sur l’état du capitalisme, loin des clichés. Elle ne s’amuse pas à reproduire le pathos d’une confrontation patron et employés. Ce n’est plus pertinent. Ses images captent les signes d’incrédulité sur les visages quand ils se sentent happés par la faille économique au fond de laquelle le chômage ouvre la gueule. Ce gouffre qui leur signifie que leur travail ne vaut plus grand chose sur le marché du travail. Rattrapé par un capitalisme à l’ancienne, impitoyable, que l’on disait mort, terrassé par les nouveaux discoures managériaux. Comment lutter, comment résister ? Même s’il s’agit ici de montrer des personnes qui cherchent une forme d’affranchissement, le scénario de la documentariste remet en selle subtilement les formes d’aliénation salariale et ses conséquences. Rien à voir avec ce que l’on a pu connaître dans certaines usines, jadis, où existaient un militantisme et où une telle action de prise de pouvoir par les salariés aurait été conduite avec un discours politique, des slogans, des revendications, une stratégie volontariste impliquant un point de vue global sur la société. Ce n’est pas le cas ici. Quasiment personne du personnel ne semble avoir la maîtrise d’un discours économique et politique. L’idée de reprendre en main l’usine fait lentement son chemin. Par la parole ordinaire, des échanges simples, des questions élémentaires. Dans le personnel, il y a une forte présence immigrée et toutes ces couturières africaines ou asiatiques n’ont pas une maîtrise complète du français. Le projet coopératif fait son chemin par empathie aussi. Rencontrant le doute et les limitations intellectuelles (sans rien de péjoratif, comme signe de dépossession de son destin, disparition d’une culture de l’économie politique sur le terrain). Limitations assumées : « on ne sait pas penser tout ça, faut qu’on nous explique mieux, autrement, comment être sûr de bien tout comprendre, à qui faire confiance ? » La fierté s’éveille dans ce processus car, même si c’est en trébuchant, le sentiment d’avancer, de se réveiller, de voir autrement son travail et son avenir, a des répercussions positives. Néanmoins, la motivation principale reste, quand il est exprimé, l’attachement pour l’entreprise et de continuer à y vivre, de pouvoir travailler le plus longtemps possible. Par « atavisme » resurgissent, certes,  des résidus de lutte de classe, à propos par exemple du patron qui n’acceptera jamais de ne plus être complètement le patron. Mais la lutte qui s’engage pour s’approprier l’usine n’est inspirée par aucun rêve particulier d’un monde meilleur, de la vision idéaliste d’une société autre. L’ambition principale, à la limite, est de substituer au patron incapable pour que les choses continuent à tourner comme elles ont toujours tourné. Ce sont des gens simples dépassés par le contexte économique et on leur présente cette ouverture-là pour continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait. Le film montre bien comment les choses évoluent selon un contexte, un environnement, sans véritable centre de décision, sans véritable tête pensante et agissante, il y a un courant dominant et, perdu dans ce courant, un collectif qui tente de faire corps, d’orienter l’embarcation, en donnant un coup de rame ici, un coup de gaffe là. Cela tient au fait que la direction n’est pas vraiment montrée, qu’il n’y a pas de rôle syndical clairement identifié en tant que tel, et que les consultants extérieurs et les cadres qui tentent de trouver une solution, sont des gestionnaires eux-mêmes un peu limités, bornés par des possibilités d’interventions très étroites. Il est intéressant de faire le lien avec Frédéric Lordon et son livre « Capitalisme, désir et servitude » (La Fabrique, 2010), s’interroge sur la « trivialité » et la « banalité » qui fondent le salariat. « Car c’est finalement une affaire très étrange que des personnes « acceptent » ainsi de s’activer à la réalisation d’un désir qui n’est primitivement pas le leur. Et seule la force de l’habitude – celle de l’omniprésence des rapports patronaux sous lesquels nous vivons – peut faire perdre de vue l’immensité du travail social requis pour produire du « se mouvoir pour autrui » à d’aussi larges échelles. » Il attire l’attention et se propose de penser et soumettre à question un état de fait tellement trivial et ordinaire qu’il passe désormais inaperçu, qu’on ne le scrute plus, on le laisse agir impunément. Cette « affaire étrange », l’impact de cet « immense travail social » sur le quotidien et le mental d’individus salariés, c’est ce que Mariana Otero fait apparaître dans cette situation sans issue. Sans grande théâtralité, sans excès de pathos. Presque sans fièvre, tout comme le personnel avance vers une solution sans vraiment y croire (parce qu’ils ne comprennent pas tout). Les personnages du film, alors qu’ils sont saisis en action de revendication, ne cessent de sembler « interdits », « privés de ». Dans cette posture où ils n’auraient pas d’autre désir que d’assumer par eux-mêmes la forme de leur aliénation (et c’est bien dans cette situation que nous sommes quasiment tous). « C’est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l’enrôlement salarial : l’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres – survivre – et, par définition, les tient sous sa dépendance. » Le film montre aussi que, dans le contexte global du capitalisme qui met leur entreprise en danger de mourir (faillite), le temps nécessaire pour trouver la bonne structure, convaincre les indécis, élaborer un plan fiable, rassembler de l’argent, renverser l’image négative de leur marque, que ce temps leur manque, le temps joue contre eux. Ce qui est presque dans l’ordre des choses. « Or, comme l’attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c’est le capital qui a le temps d’attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l’argent lui est très rapidement fatal et ne peut être combattue que par l’organisation de formes ou d’autres de solidarité salariale. » Les images de la réalisatrice réalisent une peinture différenciée, réaliste mais non dépourvue de tendresse et de poésie, de cet état dégradant du travail et de son accommodement pour raison de survie. (PH) – Films de Mariana Otero en Médiathèque

Insurrection qui vient en images (Gorgone et Dream Team politique)

L’activité intense de contestation stimule, en marge des manifestations, une iconographie forte. (Avec effets de nouveautés, certes, en phase avec l’actualité mais aussi cet effet « rémanence » de luttes anciennes, vieux patrimoine de la rue où s’exprime le peuple, résurgence, formes qui transpirent des murs, nouvelles et fatiguées à la fois.) L’atmosphère de critique, quel que soit son niveau, même si ça ne vole pas toujours très haut, ça dégage une force collective qui repense les conditions de vie contre lesquelles les idéaux butent et s’écrasent. Ça dégage un phénomène enveloppant propice à l’individuation créative. Par exemple ce joli blason où les puissants du monde forment un team rayonnant de managers promettant l’avenir radieux. Sauf que leurs dégaines n’a rien d’engageant, transpirent la corruption, le bling bling, l’impuissance. Une démarche intrigante est celle de GRP et de son personnage vert (Gripa), en combinaison protectrice évoquant la corporéité martienne, les homuncules d’autres dimensions, qui s’invitent chez les hommes pour les observer, les commenter, leur tendre un miroir déplaisant. Gripa m’évoque la grippe dans le sens où, venu d’ailleurs et arrivé chez nous sans immunité adaptée, nous lui avons refilé la grippe et dans l’autre sens : il a tout fait pour être pris en grippe, selon l’expression consacrée, d’où son aspect morose, grincheux, isolé dans sa bulle, en quarantaine. Vu sa fragilité immunitaire, il capte tout le mauvais, la pollution sociale se fixe sur son enveloppe, et il devient ainsi un être microbien imaginaire judicieux à examiner au microscope. On peut, cela dit, le surprendre en toutes sortes de postures, médusé simplement dans la maussaderie contagieuse du monde, ou ambigu, pas loin d’opter pour les voies malignes, s’amuser du mal, s’en repaître. Gripa est par ailleurs intégré aux créations du collectif No Rules Corp qui, actuellement, ne passe pas inaperçu. Notamment dans cette figure avec mitraillette en bandouillère, sombre, charbonneuse et en même temps chatoyante, incandescente, intemporelle, dressée comme un reproche éternel, la guérilla sans fin, immortelle. Sa corporéité relève, elle, de l’apparition, sans doute par la maîtrise de la texture déchirée, lacérée. Comme pour cette tête hurlante, jaillissant du mur, propulsée par des traits de papier déchiré, laissant imaginer un corps invisible dans le rouge, dissout dans le sang, transpercé de traits. (Ce sens de l’apparition caractérise aussi la présence d’un grand flic-RATP flanqué sur la façade du Musée d’Art Moderne.) Ces sujets en arme (porteurs d’armes ou criblés d’impacts) croisent un insurgé plus poétique, qui se multiplie dans des pantalons de couleurs différentes, torse nu comme un bateleur de cirque, comme un gladiateur moderne de la rue. Les différentes occurrences se répondent : là, il brandit une tête de Gorgone, ici une tête d’homme qui se cache les yeux (plus précisément : l’image d’un homme qui se cache les yeux), évitant de regarder le monstre. C’est, en deux gestes symboliques, la représentation des forces à surmonter pour manifester contre un ordre établi et se sentir exister, apparaître en individu. Il faut déjouer la violence descendante qui paralyse (méduse). Se fermer les yeux et crier comme signe de lucidité, comme arme pour trancher la tête de Gorgone. Car avant d’agir, encore faut-il remettre en cause une somme épuisante d’évidences dont la présupposée « nature » laisse entendre qu’il est désormais impossible de changer quoi que ce soit, « c’est ainsi, on n’y peut rien ». (PH) – Info sur No Rules Corp