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Dire la vérité au journalisme

La presse vs le Web ? – L’association des journalistes professionnels francophones et germanophones a un nouveau président : François Ryckmans. Il devient directeur de cette association dans un contexte difficile où la presse de masse souffre grandement de la concurrence d’Internet. La ligne d’attaque (ou de défense) est simple : eux c’est mal, nous c’est du journalisme de qualité. Trop beau pour être vrai, trop carré pour être juste. Le grand titre d’un article paru dans Le Soir, quand on le lit deux fois, interpelle : « Il faut légitimer le boulot de journaliste ». Pourquoi ce léger trouble, ce sentiment que quelque chose cloche dans cette déclaration ? Peut-être parce que je m’attendais plutôt à lire qu’il faut re-légitimer le journalisme, ce qui laisserait entendre qu’il a souffert d’une perte de crédit et que l’analyse de celle-ci aurait conduit à une autocritique et dégager des pistes d’actions constructives. Non, ce « il faut légitimer le boulot de journaliste » a quelque chose d’imperturbable, d’aveugle, voire de déraisonnable. Ça sonne comme une volonté de promotion sans concession, franche et directe, un appel aussi à la mobilisation de la profession, sans remise en cause de quoi que ce soit. Il y a péril en la demeure. Début de l’entretien : « Je crois que le journalisme est une profession qu’il faut défendre, porter, animer.» Mais peut-être aussi faut-il la repenser, la recadrer, la remettre à sa place !? Je suis convaincu qu’une société démocratique a besoin d’une presse de qualité mais de là à faire comme si tout le journalisme professionnel, actuellement, relevait de cette qualité nécessaire et devait être défendu globalement, il y a un amalgame dangereux. Le journalisme ne peut pas être bon d’un seul bloc et ce qui tend à s’y substituer sur Internet, selon les logiques ascendantes, intégralement mauvais. Une part des pratiques de type journalistique sur le Web ont été inspirées par le niveau très bas du journalisme. Et rappeler les règles déontologiques et les conventions professionnelles ne suffira pas à rassurer ni à légitimer un label de qualité quand on sait que la réalité économique favorise toutes sortes d’arrangements avec l’éthique. – Quelle légitimation pour le journalisme ? – Concernant l’influence d’Internet, François Ryckmans pense que les choses évoluent et que le public a compris « toute l’importance d’avoir des sources d’informations sérieuses, qui offrent une garantie de qualité » même s’il reconnaît « qu’il y a tout un travail pédagogique à mener auprès de la société pour expliquer comment on travaille, quelles sont nos règles, nos méthodes. » L’objectif de cette démarche est de « mettre un terme à cette illusion qui consiste à croire qu’on peut se passer de journalistes rigoureux respectant les règles professionnelles. La légitimation de notre boulot est fondamentale. Par rapport aux éditeurs et au monde politique, je crois qu’on y est arrivé. Par rapport au grand public, il y a encore du travail. » Le travail pédagogique pour expliquer au public le fonctionnement réel de la presse ne peut être pris en charge exclusivement par une association de défense de la corporation. C’est une profession qui semble remarquablement imperméable à l’autocritique. (Bourdieu a pu s’en rendre compte, lui qui a essuyé la rancune tenace et vacharde de quasiment toute la profession une fois qu’il s’était penché sur le fonctionnement du champ journalistique.) La catastrophe de l’absentéisme aux élections ? La faute au politique, jamais à la presse. La poussée de la xénophobie, de la haine et de l’extrême droite ? La faute au politique, à la droite, à la gauche, jamais à la presse. Le niveau de plus en plus bas de l’éducation et de la curiosité culturelle ? La faute au politique, aux enseignants, jamais à la presse. La place de plus en plus exorbitante des sondages d’opinion ? la faute au politique, aux responsables de tout bord, jamais à la presse. Pourtant, le journalisme est bien ce qui fabrique l’opinion publique, il décide des thèmes et « figures » qui vont occuper le mental d’une grande partie de la population et conditionner leur manière de poser les problèmes. À propos d’un thème déjà ancien, le négationnisme par exemple, Gérard Noiriel rappelle que le milieu des historiens n’au jamais prêté le moindre crédit scientifique à ces inepties : « Aucune loi n’a été nécessaire pour invalider leurs thèses dans le monde savant. Ce sont les journalistes qui leur ont donné de l’importance pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science. » Car, contrairement à ce que prétend François Ryckmans, on s’intéresse à la presse, elle fait l’objet d’études et d’analyses qui sont bien nécessaires, en principe, pour la faire évoluer. Dans son petit livre récemment revu et réédité, « Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question », Gérard Noiriel rappelle de façon limpide les fondements historiques du journalisme (de qualité ou non). Et ils me semblent qu’ils sont, dans les grandes lignes, toujours d’actualité. – Quand tout tourne autour du fait divers. – « C’est ainsi que s’impose la rubrique des « faits-divers ». Centrée au départ sur le thème criminel, elle s’étend progressivement à tous les sujets qui touchent à la mort. Les catastrophes, les attentats anarchistes, les conflits sociaux (à condition qu’ils soient sanglants) permettent d’étoffer et de diversifier cette nouvelle rubrique. Mais les techniques du reportage s’imposent rapidement aussi pour rendre compte de la politique internationale (la guerre est ici l’équivalent du crime) et de la politique intérieure (les enquêtes sur les « affaires »). Ce processus que j’ai appelé, dans un ouvrage récent, la « fait-diversisation » de l’information – mais que je nommerai ici, en utilisant un terme à la fois plus simple et plus explicite, la « fait-diversion » de la politique – aboutit à l’invention d’un style proprement journalistique combinant les exigences scientifiques du fait vrai et les exigences littéraires du récit. » La manière dont le journalisme contribue à forger l’imaginaire collectif et façonner l’opinion publique est étroitement liée à ce qui lui assure ses revenus économiques : l’audience, elle-même objet de concurrence. On peut nous enseigner quels sont les codes qui obligent à vérifier ses sources et créer un label de qualité apposé sur tout produit de presse « sources vérifiées », cela ne dit rien des mécanismes, conscients ou non, qui, parmi ces sources, conduit à trier, sélectionner, selon ce qui garantira l’audience. « Les journalistes sont placés dans une dépendance à l’égard de leurs lecteurs comparables à celle des politiciens vis-à-vis de leurs électeurs. Ils doivent agir à distance sur leur public non pas pour les faire voter mais pour les inciter à acheter le journal. Toutefois, comme la plupart des citoyens des classes populaires sont exclus de toute participation effective à la vie publique, la seule façon de capter leur intérêt, c’est de faire en sorte qu’ils s’identifient aux histoires que leur racontent les journalistes, car c’est la condition d’une participation fictive à la vie publique. De même que les politiciens s’affichent comme les porte-parole de leurs électeurs, de même les journalistes créent une connivence avec leurs lecteurs en parlant au nom des victimes et en dénonçant les agresseurs. Cet usage du « eux » et « nous » apparaît clairement dans la façon dont est présentée la politique internationale. Bien que la grande presse ne soit pas explicitement nationaliste, c’est toujours à travers le prisme du « nous national » qu’elle décrit les rivalités diplomatiques entre les grandes puissances européennes. » (Gérard Noiriel) – Le journalisme et la construction du réel. – « La fait-diversion de l’actualité va permettre aux journalistes de construire leurs propres représentations de la société. Contrairement à ce qu’a affirmé Roland Barthes, on ne peut pas réduire le discours journalistique à une pure fiction, à des « effets de réel ». le plus souvent, les individus et les événements que met en scène la presse sont vrais. Le véritable enjeu concerne la sélection des faits. Les journalistes les choisissent en fonction des récits qu’ils vont présenter à leurs lecteurs. De même, les personnages mis en scène dans la presse sont fabriqués en isolant un seul aspect de l’identité des individus réels, ce qui explique la fréquence des stéréotypes qui peuplent la rubrique des faits-divers. » (Gérard Noiriel) Tout est question de nuances, certes, et ces phénomènes qui structurent le métier de journaliste ont des impacts qui varient selon le type de presse, les sujets traités, les publics visés. Mais dans la crise que traverse le journalisme depuis quelques années, la course à l’audience s’est exacerbée et les « ficelles » de la séduction ont été tirées souvent sans scrupule. Un des signes qui ne trompent pas est la manière dont l’information culturelle a été réduite et vulgarisée, de plus en plus racoleuse, en suivant en parallèle la courbe de l’instrumentalisation du culturel par le politique. « Mais les faits qui retiennent l’attention des journaux ne sont pas statistiquement significatifs. Au contraire, pour qu’ils entrent dans l’actualité, ils doivent être spectaculaires, c’est-à-dire exceptionnels.Dans le même temps, il faut convaincre les lecteurs que ces faits hors du commun ont une valeur générale pour les persuader que l’histoire que le journal raconte pourrait leur arriver aussi. D’où l’importance capitale accordée par la presse de masse aux signes. Les journalistes inventent à la fin du XIXme siècle un discours social où le significatif n’est pas d’ordre statistique mais symbolique. Ils admettent que les événements qui les intéressent sont exceptionnels, mais ils les présentent comme révélateurs d’une réalité cachée, ou annonciateurs d’un avenir inquiétant. Ce qui justifie, du même coup, la fonction de commentateurs de l’actualité que s’arroge alors l’élite du journalisme. » – Etats généraux de la presse au Parlement de la Communauté française. – Ces états généraux débutent le 17 mars. Il sera certainement question de mesures à prendre pour « sauver » le journalisme face à la crise, sur base d’une charte de qualités à respecter. L’enjeu est aussi, j’imagine, une aide financière publique pour le secteur de la presse de plus en plus privé. C’est de l’argent jeté par la fenêtre si la rénovation du journalisme à l’ère du numérique n’en passe pas par une sérieuse autocritique menée de concert avec quelques chercheurs capables de secouer la profession en lui tendant un miroir salutaire. Il ne faudrait pas cet investissement subisse le même sort que l’argent englouti par les banques : on les sauve mais on devait aussi les « moraliser ». C’est pas gagné. Je rappelle que tous les métiers de la culture qui militent avec de maigres moyens pour qu’existe une vie culturelle autre que celle promue par les industries souffrent de n’avoir que peu de vitrines médiatiques vers le grand public.C’est une question de salubrité publique qui devrait mobiliser le journalisme de qualité. (PH) – Gérard NoirielDire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Agone, 2010

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Supercherie culturelle sur le Net (Events).

Dans la rubrique « Technologie » du journal Le Soir, on pouvait lire jeudi un article intitulé « Une plaque tournante culturelle sur le Net ». Le directeur de Net Evens détaillait le nouveau développement que sa société allait jouer au sein du groupe Rossel, dont elle est une filiale (et qui détient Le Soir). L’objectif est aussi de montrer le « rôle que peut jouer une entreprise très orientée vers les nouvelles technologies lorsqu’elle est adossée à un groupe de médias ». C’est effectivement intéressant à observer. Voici comment est présenté le rôle de Net Events par rapport à la production éditoriale du grand quotidien belge. « L’un des rôles confiés à Net Events est de centraliser tous les contenus culturels du groupe dans sa base de données et de créer des liens pertinents entre tous ces contenus. Cela va du cahier Culture du Soir au Mad, en passant par Cinenews ou Ticket-Net. » Que faut-il entendre par « liens pertinents » ? ceci : « Si l’on poste une critique du film sur le site du Mad, on va y ajouter la possibilité de voir la bande-annonce, un lien vers la programmation en salle, un renvoi vers l’interview de l’un des acteurs du film sur le site de l’un des titres du groupe (Rossel). Lorsqu’il s’agit d’un événement musical, on peut aussi proposer l’achat du CD sur la boutique du Soir ou l’achat d’un billet pour le concert chez Ticket-Net». Ce qui est décrit finalement ainsi est une habile (ou grossière selon l’angle d’approche) tentative de détourner la logique des réseaux dits sociaux, soit la production de critique (au sens large) ascendante, au profit d’un groupe de presse en difficulté.C’est ce que certains sociologues (Cfr. Mon compte-rendu sur les Rendez-vous du nouveau monde industriel, 2009) appellent l’internaute mis au travail « bénévolement ». Ce qu’il produit gratuitement sur le Net, en écrivant quelques lignes sur un site, en laissant une trace même succincte de son passage sur une plate-forme, est capté, détourné pour valoriser autre chose, se transformer en publicité involontaire pour des contenus déjà existants. Ce genre de contribution, quand elles se multiplient, peut rapporter gros à ceux qui mettent le dispositif piège en place, pas aux contributeurs malgré eux. En effet, plus le volume participatif s’accroît, plus les annonceurs peuvent être intéressés. Comment fonctionne le système ? Je viens écrire un avis (parler de production de critique est souvent un bien grand mot) et pour illustrer mon propos je fais un lien vers un article du journal Le Soir (je n’aurai pas le choix sur cette plate-forme-là, je ne pourrai pas choisir La Libre Belgique), un article qui, fatalement, crise de la presse oblige, a été écrit dans une pression certaine exercée par la recherche d’audimat. Au départ, l’esprit qui consiste à produire son travail rédactionnel critique en toute indépendance sur le Net est de se libérer précisément des contraintes de ce genre d’audimat. En tout état de cause, là où vous pensez être indépendant, vous réalisez une pub pour Le Soir (peut-être recevrez-vous un cadeau…). Vous pouvez aussi pour illustrer votre message, faire un lien vers des images : soit, la bande-annonce, rien d’autre qu’un montage publicitaire. Le nombre de visionnements par bande-annonce, s’il devient conséquent, rapportera peut-être quelque chose au groupe Rossel. S’il s’agit de musique, vous pouvez orienter votre lecteur vers l’achat d’un CD ou d’un ticket de concert (si vous êtes efficace, vous bénéficierez peut-être, après un certain temps, d’un geste commercial, ce n’est pas dit dans l’article, je ne fais qu’imaginer). Qu’Internet inspire de nouvelles stratégies de racolage promotionnel, on ne peut être étonné, on s’y attend. Mais qu’elles se drapent dans l’argument « culturel », c’est dangereux et ne devrait pas être permis. Les pouvoirs publics devraient se soucier de préserver une politique culturelle publique forte et, dès lors, empêcher l’utilisation marchande, dépourvue de la moindre vergogne, de la force de travail spontanée des internautes. C’est de la manipulation. Un dévoiement cynique des efforts que tout un chacun consent pour développer des pratiques culturelles désintéressées sur Internet. Rectifions : »Net Events, une plaque tournante qui convertit votre pratique culturelle en publicité pour d’autres». (PH)

La presse et la culture, fracture?

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca « filtrera » dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

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Michael Jackson, intox & overdose

« Le roi de la pop », cette expression-là, vous l’avez entendue et lue combien de fois depuis quelques jours ? Quel matraquage, jusqu’au gâtisme (chez ceux qui assènent) et la nausée (chez certains qui reçoivent). – Soit dit en passant : Michael Jackson, roi de la pop, Pina Bausch, impératrice de la danse, la presse est très ancien régime. –  Mais qui a décrété qu’il y avait un tel « roi de la pop », intronisé de manière incontestable !? La mort et l’émotion populaire ? Pourquoi la presse, qui est en mauvaise santé et revendique plus d’aide de l’état pour maintenir une information de qualité, n’examine pas ce genre de couronne avec un minimum d’esprit critique ? Loin de moi l’idée de contester les multiples talents artistiques dont était doté Michael Jackson. Mais ils ont été ressassés de manière tellement outrancière qu’il convient de les relativiser un peu. Du talent, de l’inspiration, il en avait, mais il me semble qu’il les gérait (lui et son entourage) comme au sein d’une entreprise commerciale. En sentant le vent tourner, en surfant habilement sur les tendances émergentes, les amplifiant, les personnifiant quelques fois. Son succès commercial immense ne provient pas du seul génie artistique qui l’aurait habité. Il est engendré aussi par la créativité investie dans le marketing et peut-être qu’à partir d’une certain moment, toute sa créativité musicale-visuelle-scénique se confondait avec sa créativité marketing. C’est une génialité comme une autre (et le marketing seul ne suffit pas) ! Que des fans croient qu’il s’agisse d’un pur génie, aient besoin de le croire, pourquoi pas. Mais que l’essentiel de la presse relaie cette opinion, c’est malsain. C’est laissé croire en l’existence de phénomènes qui relèvent du fantasme. C’est tromper les populations sur les modes de fonctionnement des jugements, des mécanismes de fabrication des réputations. Mais, n’oublions pas que la presse, justement, se porte mal et en épousant la ferveur populaire, il y avait de beaux chiffres à réaliser. S’agissant de la créativité musicale, et s’agissant de décerner le titre de « roi de la pop », fallait-il n’examiner que les chiffres de vente ? Est-ce cela le seul révélateur de la royauté créative ? Un artiste comme Prince, sur la même période, et celle courant des albums « 1999 » à « Love Sexy » (et même encore Batman), n’a-t-il pas été bien plus créatif, audacieux, généreux (moins calculateur) !? – A propos des mécanismes qui reconnaissent les talents et construisent leurs réputations, voici une citation de Pierre-Michel Menger : « Examinant les tourbillons spéculatifs du marché de l’art contemporain et les techniques publicitaires d’intox qui visent à gonfler les réputations et les cotes de nouveaux artistes à New York, Becker suggère que les excès de la volatilité réputationnelle ont été rendus possibles par la disparition de la « communauté de goût » qui fixait à la compétition artistique et à la rivalité entre les amateurs d’art des règles stables, porteuses de consensus, et moins soumises qu’aujourd’hui à l’influence directe des opérateurs économiques du marché de l’art ».  (« Le travail créateur », Gallimard/Seuil, 2009). La gestion de l’information autour du décès de Michael Jackson, pour amplifier l’émotion populaire, la canaliser vers le marché de l’information et aussi les « produits dérivés » (CD compilations, souvenirs) opère une sévère incursion dans les systèmes d’évaluation basés sur le « goût », la connaissance, les comparaisons raisonnées etc. et effectue un magistral hold-up du jugement esthétique en faveur « de l’influence directe opérateurs économiques ». Le genre d’opération qui affaiblit les circuits de la culture, les opérateurs de terrain qui oeuvrent comme des fourmis à développer l’esprit critique, l’autonomie et la curiosité culturelles. C’est le genre de gigantesque opération mercantile qui, sur le long terme, nuit à l’avenir de la presse. Parce qu’en étant aussi « en phase » avec l’émoi populaire amplifié par les industries culturelles, elles ne font que décevoir, se dévaluer sur le fond. Si le seul talent et la seule créativité justifiaient de prendre autant de place dans tous les médias, pourquoi ne pas accorder autant de place à la disparition de Pina Bausch. Valait-elle moins ? Ou est-ce que l’exploitation marketing du populaire est plus rentable et s’exerce vraiment sans vergogne ? (PH)

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César Dany

Nous avons été matraqués de ch’tis durant l’année. Les médias ont couvert à l’envi ce gentil téléfilm pour grand écran, en refusant probablement de consacrer de la place à d’autres films et d’autres réalisateurs plus innovants, plus risqués et, alors qu’on pouvait s’estimer quitte, patatras, revoilà biloute, gros titres et pleines pages. Tout ça pour nous dire « qu’il va bouder la cérémonie », mais en fait, cela est-il important !? Vexé de n’être pas mieux nominé aux Césars, pas reconnu par ses pairs à ses justes mérites. (Mais peut-être est-ce finalement un gag, il veut nous faire rire probablement, c’est une feinte dont le comique se révélera lors de la cérémonie elle-même? Parce que d’une part, en faisant le (faux) modeste, il aime insister lourdement sur le fait que faire rire et écrire une comédie, il n’y a rien de plus difficile et d’autre part, il est bien nominé pour ça, pour le « meilleur scénario original », ce qui est un comble soi dit en passant, étant donné que le scénario n’est qu’une habile exploitation de vieux schémas…) . Mais voilà, il a quand même fait « 20,4 millions d’entrées en France » et ça donne beaucoup de droits dans nos nouvelles télécraties… Bon, imaginons l’idéal : les Césars seraient là pour récompenser réellement des réalisateurs, des auteurs, du vrai cinéma. On pourrait dire à Dany Boon : la qualité cinématographique ne se calcule pas au nombre d’entrées. Sinon, plus besoin d’avoir un jury, le box-office fait office de juge, c’est simple. Mais ce n’est pas si facile, ce genre de récompense ayant fait tellement de compromissions entre défendre le cinéma et soutenir l’industrie que, finalement, pourquoi pas les ch’tis dira-t-on !? C’est de manière générale que les critères de jugement basés sur les résultats économiques supplantent un exercice plus « noble » du jugement et brouillent les pistes. On peut lire ainsi un peu partout (ici c’est dans Le Soir) : « … héros national pour avoir boosté le cinéma français en 2008 en l’amenant à 45,7% de parts de marché ». Est-ce réellement un bienfait pour le cinéma français, va-t-il se renouveler, surprendre, oser, créer grâce à ce succès économique ? C’est très bien que ce genre de délassement existe mais ne faut-il pas remettre César Dany à sa place, de temps en temps, en exprimant autre chose qu’une servilité devant les chiffres du succès commercial ? Est-ce en multipliant des pages sur ce genre d’incidents mineurs que la presse va relever le débat, « monter en gamme » comme disait Marcel Gauchet, soutenir la culture, un projet culturel qui peut lui assurer la « reproduction » d’un lectorat autonome dans l’avenir ? – Alors, place au débat de fond: faut-il un César dédié à la comédie? Mais pourquoi pas alors un César par genre, y compris le César « nouvelle vaague », sans oublier le César pour le film au budget communication le plus élevé, le César pour la meilleure campagne de pub cinématographique, le César pour le film réalisant le plus d’entrées (décerné par l’industrie reconnaissante)… (PH)

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Presse et culture: relever le débat et le défi

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Le Monde mobilise Marcel Gauchet comme soutien de la presse écrite, propos recueillis par Josyane Savigneau sous le titre plutôt tonique : « Où sont les lecteurs ? Aux abris en général… ». Bien des passages font plaisir à lire : on dirait qu’il appuie les arguments de fond sur lesquels nous avons (à la Médiathèque) pensé notre nouveau journal : « La Sélec » ! La certitude qu’un public, lassé de la mode zapping et du calibrage décervelant de l’information, est en attente de respect et de lectures consistantes, désireux d’apprendre. La conviction que, dans la débâcle du modèle économique de l’écrit, il vaut mieux se centrer sur les publics exigeants, peut-être moins nombreux mais avec lesquels il est possible d’élaborer de nouveaux projets. L’intuition que si, certes, il faut évoluer avec le contexte et certaines nouvelles habitudes, il ne faut pas sombrer dans le n’importe quoi, ni renforcer la tendance aux produits « survolants » et qu’il vaut mieux proposer du « texte suivi »… Extraits pour donner le ton…  1. Il faut modifier les données du diagnostic qui accrédite trop systématiquement des données biaisées d’offre et de demande, allant dans le sens de renforcer la tendance zapping : « brièveté, proximité, images » : « On est parti d’une définition très étroite de la demande pour constater à l’arrivée qu’elle n’est pas au rendez-vous. On a d’un côté des lecteurs à la recherche d’un contenu qu’on ne leur offre plus, et de l’autre une presse à la recherche d’un public qui n’existe pas. » 2. L’issue qualitative : « Or nous assistons au contraire à un rétrécissement très net du spectre, avec une actualité de plus en plus dépourvue de mémoire et une domination de l’information domestique sur l’information extérieure. Tout cela est provisoire. Je pense que la presse écrite va peut-être devenir, pour un temps, plus confidentielle, mais qu’elle va monter en gamme, de manière à fournir des services plus spécifiques, ce qui ne dispense pas d’une synergie avec toutes les nouvelles technologies. » 3. La complémentarité papier et Internet, le régime de l’intelligence : « Il est beaucoup plus pratique d’avoir accès à certaines données en quelques clics, que d’avoir dix volumes dune encyclopédie chez soi. Mais ces informations ponctuelles ne dispensent pas d’une recherche d’intelligibilité. Celle-ci suppose un rassemblement raisonné des données ou des points de vue, l’analyse, l’argumentation, bref, du texte suivi pour lequel le papier demeure un support privilégié… » 4. La sempiternelle question de l’élitisme (qui en cache bien d’autres plus cruciales) : « Le mot ne me fait pas peur. Que demande quelqu’un qui cherche à comprendre l’actualité ? pas qu’on lui répète ce qu’il peut trouver partout. Il demande de la mise en perspective et du recul… » La posture du philosophe au chevet : c’est clair, le philosophe adopte ici la posture du soutien. Sa pensée semble juste mais, d’une certaine manière, il est là pour dire ce qu’il faut dire en pareille circonstance pour produire une pensée qui justifie l’existence de la presse écrite dans une voie autre que celle de la facilité. Mais il manque, un peu, la critique de ce qui a conduit la presse dans cette impasse et qui ne provient pas uniquement de l’émergence du « tous journalistes sur Internet ». Parce qu’alors, on semble dire qu’il suffit de vouloir pour changer, que tout est facilement réversible, ce qui n’est pas exact. La baisse de qualité du journalisme, imputable aux liaisons entre presse et intérêt économique, a commencé avant l’apparition d’Internet. Le système qu’il convient de rénover vers le haut, pour que la presse écrite « hausse la gamme », comme dit Gauchet, est profondément ancré dans les modes de fonctionnement, les schémas et logiciels cérébraux, il touche toutes les structures de production de l’information. Il ne suffira qu’un groupe de journalistes veuille élever le niveau ! Dans la crise actuelle, il manque, de la part des journalistes et de leurs organisations professionnelles, une part d’autocritique sans laquelle il semble difficile d’élaborer un réel nouveau projet. Mais ce n’est pas simple. Il semble me souvenir que les travaux de Bourdieu sur le champ journalistique (le cinquième pouvoir ?) avaient été plutôt mal perçus, mal reçus et avaient considérablement détérioré les relations entre la presse et le sociologue ! En attendant, question de lire, les principaux quotidiens américains suppriment leur supplément « livres ». Bientôt, les amateurs de « texte suivi » n’auront que La Sélec à se mettre sous la dent… Peut-être que le journalisme souhaité par Gauchet verra le jour dans des collectifs culturels, des communautés d’intellectuels, porteurs de critique à l’égard de la grande presse et détenteurs de savoirs sur la culture, sur les outils de compréhension du monde, de par leur travail, leurs missions, tous ces milieux qui planchent sur de nouvelles pistes de médiations… !? (PH) – Dans la foulée, consulter les actes du séminaire « Crise du jugement, société du savoir, néo-libéralisme » de M. Gauchet, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, organisé par le CEPPECS…

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