Archives de Tag: pornographie

Lignes de chair sous le plomb

Fil narratif nourri par : marche nocturne, une usine éclairée, travail de deuil, des images pornographiques – Anselm Kieffer, Für Andrea Emo, Galerie Thaddaeus Ropac – Jean-Michel Sanejouand, Beyond Color, Galerie Art Concept – Tim Ingold, Faire, Éditions Dehors, 2017…

Il quitte la fête, tard dans la nuit, à la manière d’un nageur qui, brassant sous la surface, a un besoin irrépressible et urgent de sortir la tête de l’eau. La porte claquée, il aspire une salutaire goulée d’air frais, il éponge le silence soudain, le vide. Le ciel est étoilé, clair et le sol gelé, les herbes de l’accotement craquent sous le givre, à certains endroits, le pavé luit de verglas. Il s’éloigne par de petites routes, traversant zones résidentielles entrecoupées de passages forestiers et de coins encore ruraux, avec ici et là, des terrains vagues, aux exubérances végétales figées par l’hiver. S’échapper de la sorte, fausser compagnie ainsi, lors des longues fêtes et discussions avinées, était chez lui une pratique courante lorsqu’il était jeune. Il avait l’habitude d’organiser ses disparitions, de se glisser dans des entredeux, hors du temps, hors des radars et, bien entendu, sans que quiconque puisse s’en rendre compte (tout le monde étant généralement trop saoul et excité que pour prendre conscience de l’éclipse de l’un ou l’autre convive). Il y voyait un penchant pour la rupture. Toujours rompre pour reprendre autrement son récit…

A un moment donné, il s’engage dans une allée perpendiculaire, plus sombre et calme, en léthargie, qui lui semble proposer un itinéraire alternatif, inédit, peut-être même un raccourci. Pourquoi est-il appelé vers là-bas au point de bifurquer abruptement, imprévisible ? L’accès à cette voirie est contrarié pour les véhicules par l’installation de structures en béton, déposées plic-ploc. Le revêtement est plus grumeleux, grossier, il résonne autrement sous les semelles. De part et d’autres, les arbres se font plus présents au fur et à mesure qu’il avance, leurs rideaux se rapprochent de la chaussée désaffectée. La séparation entre la terre et le bitume s’estompe. L’herbe envahit la route, ainsi que les tapis de feuilles mortes décomposées, proches de l’humus. Dès qu’il est ainsi seul dans la nuit, ivre, largué, en train de marcher le long d’une route déserte, il est submergé par le besoin de se raconter. La question ne se pose pas, il n’a pas le choix, il se raconte, il reprend pour la millième fois (au moins, c’est beaucoup plus) le récit détaillé des moments clés, depuis sa naissance, il parle tout seul, ou plus exactement, parce que le contrôle de ces bribes de récit lui échappe, est trop organique, ça raconte à travers lui, la façon dont la vie a pris forme singulière au fil de ses faits et gestes, au point de former un être distinct, se raconte, parle, se représente à lui dans un flux de paroles ininterrompu. Une logorrhée qui le (dé)porte. Ces moments clés sont parfois des détails passés inaperçus de tous et qui soudain exigent du souffle, de la salive, des mots et des phrases pour être cernés, prendre le statut de nœuds, de tourbillons d’où procède son histoire. Le flux verbal est à haut débit, même s’il inclut beaucoup de coupures, de bégaiements aussi, pourtant sans cesse il doit chercher ses mots, comme s’il devait traduire en temps réel un langage qui, très intérieur, très enfoui dans ses organes, était avant tout un langage d’images, abstraites, mêlées aux humeurs, ou littérales, photos prises de ces détails de instants phares, et conservées, archivées très profond, revenant alors la surface, au fil de la respiration du marcheur nocturne, exalté par le vin, le brouhaha de la fête qui s’éloigne mais persiste juste un peu dans les brumes neuronales, la clarté étoilée du ciel qu’il est le seul à contempler. Il mêle l’examen recommencé d’événements anciens, à partir desquels il peut sentir que quelque chose a changé en lui, pour lui, aux faits et gestes qui pourraient constituer le signal d’un nouveau départ et, après les avoir ressasser, il élabore les conditions d’une rupture dans sa vie, un changement profond, un déménagement, un nouveau lieu, un nouvel environnement, un tout nouveau début. Tout quitter, tout recommencer, organiser un nouveau départ. Exactement comme il faisait quand il était jeune et qu’il essayait de se représenter la vie qu’il aimerait mener. Il élabore alors des plans de manière assez concrète, selon quel discours et quel processus se séparer des gens avec qui il vit actuellement, pour aller où, en emportant quoi, avec quel argent, quel investissement… Il arrive toujours à un moment où son esprit ne suit plus, ne voit plus ce qui vient après, il s’arrête alors quelques secondes, muet, lève les bras, les laisse retomber, et repart, premiers pas malhabiles, puis réguliers, fermes, et le flux oral (le) reprend. Après quelques ratés, la logorrhée repart de plus belle. Toujours, il replonge dans la dernière nuit du père, telle qu’on la lui a racontée. Son cauchemar de portes ouvertes qu’il faut absolument fermer, qui l’empêche de dormir tranquillement. Il se réveille, croit voir effectivement la garde-robe grande ouverte, son épouse se lève, allume, lui montre que tout est en ordre, ouvre et ferme bien les portes. Il se rendort mais reste agité, fiévreux. Le cauchemar recommence, à l’identique. Ainsi, plusieurs fois, à répétition. Et à la fin, éveillé, adossé à plusieurs oreillers, intrigué, affaibli, toussant, il (se) demande, « pourquoi je fais sans cesse ce rêve ? ». Ils délibèrent, peut-être est-ce l’assistance respiratoire qui provoque ces agitations ? Alors, débranchons ? Il replonge dans le récit de cette nuit qui a vu partir son père, sans qu’il puisse envisager de le saluer, lui dire au revoir, l’embrasser une dernière fois, conclure.

L’émotion le submerge, l’humidité lui borde les yeux, brouille légèrement son regard, ces presque larmes vont-elles geler en cette nuit si froide ? De ses paupières des perles de verre vont-elles glisser ? Un bref instant de silence, de blanc, plus un mot, plus une image. Il entend un grondement lointain, imposant, une respiration machinique. Il relève la tête. Il s’est rapproché des quelques lumières qu’il avait prises d’abord pour celles, éparses et tremblantes dans le feuillage, d’un village. C’est comme si, là au bout de cette jetée entre les arbres, un immense paquebot couvert de guirlandes lumineuses était accosté, attendait ses passagers. Il se souvient en effet que, dans ces parages, une cimenterie est toujours en activité, ronge le sous-sol. C’est donc vers cette grande usine illuminée comme en plein jour et en pleine parade nocturne qu’il se dirige. Fasciné, il se tait et avance bouche bée, sur ses gardes, comme s’il avait rendez-vous avec cette chose en action, au cœur de la nuit, une usine qui transforme la roche, une immense machine qui métamorphose la matière première du sol. S’il avance désormais silencieux, retenant les mots, pour garder tous les sens en éveil, il n’en continue pas moins à produire en grande quantité des images qui racontent ses trajectoires, images qui se transforment en mots qui s’accumulent, attendant que la parole libre reprenne, pour couler, se déverser à l’extérieur. Et cette production de matériaux narratifs empile, agrège, fourmille à la manière dont se forment les tumulus. Il fulmine de mots, d’images, de sons, de souffles, d’onomatopées, de lapsus, de postillons, il est en éruption. De sa tête en ébullition, fermentée d’alcool et de ciel étoilé, jaillit sans cesse des morceaux d’histoires qui retombent sur les anciennes, les complètent, les redoublent, les révisent, les confortent, les contredisent, toutes ces unités narratives glissant les unes sur les autres, les unes dans les autres, comme les grains d’un sablier. Il construit son ensevelissement et sa croissance, simultanément. « Vu de loin, le monticule qui se construit apparaît comme parfaitement conique. A le regarder de plus près, pourtant il est agité de mouvements, chaque particule roulant de-ci de-là à la recherche d’une place en percutant dans sa course toutes les autres. Un examen précis d’un nid de fourmis révèle le même bourdonnement d’activité. (…) Un tumulus n’a pas de fondations, et il n’est jamais non plus achevé. On peut toujours y ajouter de nouveaux matériaux. Au fur et à mesure qu’il s‘élève, il s’élargit à sa base. Mais, même si chaque particule du tumulus vient se poser sur d’autres particules, le tumulus dans son ensemble ne repose pas sur le sol. (…) Le tumulus est fait de la terre même sur laquelle il repose. En fait, sa forme émergente témoigne du processus continu par lequel l’accumulation de matériaux transforme ce qui n’était qu’un dépôt en un ensevelissement. Le dépôt d’un jour devient le substrat du lendemain, enterré sous de nouveaux sédiments. (…) Le tumulus, pourrait-on dire, existe en s’entassant. Ne le voyez pas comme un objet achevé, posé sur ses fondations et bien différencié de ce qu’il y a autour de lui, mais comme un site de croissance et de régénération où la terre se mélange à l’air et à l’humidité de l’atmosphère dans la production continue de la vie. (…) Il est ouvert au monde. Émergeant en permanence de l’interaction des forces cosmiques et de matériaux vitaux, le tumulus n’est pas construit : il croît. » (Ingold, 171-172) Ainsi, il s’ensevelit-croît vers l’usine pavoisée de guirlandes scintillantes. Le grondement qui en émane ressemble au ressac marin, extraction de matériaux, éboulements de tonnes de graviers comme déferlement de vagues, tapis roulant qui précipite du sable dans les bennes métalliques, camions qui versent leurs chargement, chœur chaotique du concassage, concerts de sifflements et jets de vapeurs, polyphonies de moteurs sourds, signaux électroniques de surchauffe, le tout mêlé aux paroles de quelques humains pris dans les rouages, actionnant les différents organes de cette ville-machine. Il est proche. Le grondement devient assourdissant bien que maintenu en régime de sourdine pour incommoder le moins possible le voisinage endormi. Par-dessus les bruits des machines, des ouvriers, des matériaux transvasés, transformés, une sorte de respiration immense qui ne dort jamais, le souffle délirant du rêve industriel, millénaire, qui entend épuiser les ressources naturelles pour ériger la gloire de l’homme. Un souffle dément, paranoïaque aussi, qui dégage un relent de menace. Il voit le charroi des camions somnambules. Les équipes qui s’activent, soumises. Il repense à des scènes de films où, de la même manière, un marcheur s’écartant du chemin ordinaire découvre, à l’écart de toute cartographie, la forteresse-usine où d’innombrables forçats réalisent l’arme secrète d’une puissance démoniaque. La route sur laquelle il chemine conduit à un pont qui enjambe le canal. Une péniche est amarrée, cales grandes ouvertes. S’il franchit le pont, il sera dans l’usine. Peut-il la traverser, rejoindre une autre route ? Au bord du site industriel, comme s’il était un visiteur clandestin, il épie. Il a envie de se jeter dans la gueule du loup, voir ce qui lui arrive. Le laissera-t-on errer sur le site ? Sera-t-il éjecter manu militari ou raccompagner courtoisement à la sortie ? Finalement, il fait demi-tour, repart vers la nuit noire. Mais il se dit que, de même que son père, le jour de sa mort, a rêvé de portes ouvertes qui ne se laissent pas refermer, lui, la nuit où il partira, il rêvera de cette usine illuminée. Elle l’appellera, il devra satisfaire le désir d’y pénétrer, désir qu’il n’aura pas satisfait la première fois qu’elle se présenta à lui. Ce n’était pas le moment.

Un peu à contrecœur, mais satisfait d’avoir vu ça et de s’y arracher, il marche à présent pour rejoindre la route qu’il a quittée il y a déjà longtemps. Enfin, ça lui semble une éternité. Ne va-t-il pas être surpris par le jour qui se lève ? L’allée de traverse lui semble de plus en plus dégradée, l’envahissement par la végétation de plus en plus accentué, comme si cette route à présent s’effaçait sous ses pas. Le grondement, dans son dos, s’amenuise. La luminosité intense de l’usine, maintenant qu’il s’en est détourné, macule ses yeux de taches noires, liquide sombre qui coule, flotte, oscille, points aveugles poisseux qui engluent tout ce qu’il regarde, à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même, se répandent sur ses images internes, ses souvenirs, comme de s’être approché trop près de quelque chose qu’il n’était pas censé découvrir à cet instant, et subissant alors une sorte d’injection de produit cherchant à éliminer toute trace de ce qu’il a aperçu, ainsi que les humeurs, les souvenirs plus anciens contaminés ou réveillés par le spectacle nocturne inopiné. C’est tout le négatif en lui, toutes les peurs, toutes les angoisses de mort qui soudain, exaltées, remontent à la surface, inondent la plage de sa conscience à la manière d’un goudron de marée noire, trouent littéralement le champ de toute vision. Comme si du plomb fondu était déversé et ruisselait sur les myriades d’images superposées, imbriquées en lui depuis qu’il en produit, stockées dans ses milliards de cellules, toutes ces multicouches d’images qui le composent par leurs incessantes interactions et intra-actions avec les nouveaux éléments de récits, visuels d’abord et sonores, textuels ensuite, qui se rajoutent, continuellement, venant de l’extérieur comme du plus profond intérieur. Le plomb aspergé là-dessus, une sorte de black-out violent. Mais tout ce qui ainsi est ravagé et enseveli, à la manière d’une maison hantée cloîtrée, condamnée, rayonne, excite les résurgences, les racontars et les fables. Plus rien ne lui permet de se raconter objectivement, toutes ses archives sont altérées, occultées, brûlées, scellées sous le plomb refroidi, mais il peut tout deviner, recomposer, réinventer, se fier à sa capacité à élaborer une histoire à partir d’éléments défigurés, déplacés, irrémédiablement brouillés, confondus avec leur environnement, décomposés dans l’humus d’autres vies et morts similaires, parallèles, palpitant dans les profondeurs labourées de la poussière illuminée ici ou là, d’un bout de tissu fleuri, un ventricule rougeoyant, un poudroiement solaire, une déchirure safran. Une ombre s’étend, corrosive, émulsionne la part de ténèbres inhérente à tous les souvenirs, les origines, les devenirs. A la manière d’obus qui en tombant et éclatant soulèvent le sol, révulsent les entrailles, mélangent terre, roches, végétaux, sable, eau, bois, animaux, os, fourrures, tripes, objets, briques, ciment, sang, bactéries, cheveux, tuiles, tôles, goudron, ferrailles et, au passage, brouillent les couches géologiques ainsi que les réalisations technologiques qui rendaient compte d’une organisation du temps qui passe, d’un progrès, d’une linéarité. Plus qu’une seule coulée chaotique raclée. C’est comme de tourner les pages d’un album de famille retrouvé dans les décombres d’une maison incendiée, photos partiellement fondues, boursoufflées, agrégeant d’autres matières décomposées, poussières, papiers et tissus brûlés, brindilles calcinées. Comme jamais il entrevoit là-derrière, à travers, des climats, des luminosités, des paysages dont le calme et la plénitude lui sont enlevés, inaccessibles, irrémédiablement. Il avance dans un labyrinthe de vastes panneaux où les manifestations du romantisme et du lyrisme magique – dans les couches agitées palpitent encore les métaphores goethéennes, les marées wagnériennes sulfureuses, les mélancolies vénériennes baudelairiennes, toutes choses dont il s’est nourri -, ont été calcinées, noyées, plongées dans l’acide noir de la désespérance. Le raffinement culturel tourne au cauchemar, au naufrage. Ce sont des couches accidentées et tordues de ruines annonçant le désastre qui vient, total, du capitalocène, une célébration sacrée de la fin. Dans cette menace absolue, donc, du vivant subsiste, démembré, désintégré, en filigrane dans la matière obscurcie, asphyxiée, des cellules éparses de couleurs, des rais lumineux subsistants, résistants, de petites musiques irradiantes, frêles, dans les brumes d’étain. Une culture bactérienne du renouveau, en suspens. Ainsi une grande toile toute en griffures et lacérations, écaillée et brouillée, continuant à rayonner comme un vaste paysage froid et printanier, gris, argent, jaune pâle. Comment ce voile de stries, d’entailles, de biffures, de plaies, d’eczéma irrité, peut-il lui évoquer la fraîche constellation pointilliste d’infimes petits chatons du grand saule au fond de son jardin, à peine éclos, juste l’amorce de plumets soyeux, tout au long des longues et fines branches souples frémissantes ? Ces délicats boutons ébouriffés, presque immatériels, citron argent, piquetant les fines verges de l’arbre, oscillant et fouettant un ciel d’orage, gris, encre, fuligineux, qui répandent une luminosité végétale fragile, prémisses épiphaniques ? Si la toile est celle d’une destruction, il y prédomine – malgré les couches de traces violentes, entailles paniquées, incisions rituelles, prurit frénétique -, le halo d’une subsistance, une résistance irradiée par la fraîche lumière printanière, végétale, qui tangue dans vide.

S’éloignant de l’usine illuminée – peut-être un mirage -, il traverse ces rideaux de la catastrophe, succession de tableaux sombres. La logorrhée de tout à l’heure est provisoirement tarie. Il s’y substitue, dans un premier temps, par aliénation spontanée, comme chaque fois que se présente un passage à vide, un flux d’images provenant de son addiction à la pornographie. Il s’effraie – ou s’amuse, cynique ? – de constater que c’est là, désormais, que se forment les représentations qui lui tiennent lieu de port d’attache, de foyer, d’apaisement. Pas tellement un défilé de gorges profondes olympiques ni de pilonnages interminables, mais ces longues séquences ahurissantes, faisant office de préliminaires trémoussant, où les femmes font l’article de leurs corps, sont les bateleuses de leurs charmes sexuels, en quoi se révèle toute la violence exercée par la pornographie, ces corps étant alors comme rarement exhibés à la manière de bestiaux désirables, de chair à baiser purement et simplement. Une violence qui fonde le désir des consommateurs et que ne peut appréhender l’acteur bien lourd préposé à la défense de l’industrie du sexe dans les médias. C’est le cas, notamment quand un président attaque l’influence malsaine du porno sur les jeunes générations. Évidemment, il est facile d’arguer qu’il ne sait pas de quoi il parle, ce responsable politique qui, de fait, intervient avec opportunisme, mais lui non plus, avec sa bite laborieuse, ravageuse, qui a usiné chattes et anus durant de très nombreuses heures, il ne sait pas de quoi il parle, même si un ancien journal gauchiste aime lui donner du crédit, faire écho à ses propos, au prétexte que s’en prendre à ce marché du cul se résumerait à un vilain penchant moralisateur… La fonction de ces consternantes litanies corporelles, répétitives et monotones excepté le fait qu’elles entretiennent et tiennent à distance – dévoilant dans une recherche de l’obscène totale mais donnant l’impression par le mouvement hypnotique que la chose même est insaisissable –  une excitation démesurée, est bien d’effectuer une réduction la plus euphorique possible au stade de l’objet. Le corps offert tressaute et le regard le balaie, le foule, à la manière, exactement, d’une chose à assouplir avant usage. Cela peut durer dix voire vingt minutes pendant lesquelles l’actrice masse, libère propulse ses seins, les balance du bas vers le haut comme si elle les lançait en l’air, pour qu’ils retombent et reprennent leur place en rebondissant, tremblant, ou bien elle les entrechoque et les expédie latéralement comme on sonne les cloches, avant d’entreprendre une longue partie de petits sauts sur elle-même pendant lesquels sa poitrine valdingue en tous sens. Elle peut changer de position, se pencher, se mettre à quatre patte, balançant alors tout le torse pour que les nichons libérés dans le vide, semblent jouir seuls, pour eux-mêmes, de leur plasticité. Tantôt le mouvement est en temps réel, tantôt au ralenti pour accentuer la volupté déréalisée, tantôt accéléré, en trépignement d’impatience. Les plis, les élans, les secousses, les replis ont mille nuances qui fascinent. Cela se passe à l’air libre, quelques fois des liquides sont ajoutés, huile ou lait immaculé, parfois la scène est tournée en piscine, pour jouer de l’immersion et du jaillissement, écume blanche et gouttelettes à foison. Après les seins, il s’agir d’exacerber et transcender l’élasticité du fessier, son double rebondi symétrique, la diversité des forces qui peuvent animer cette masse charnelle réputée ordinairement inexpressive, forces tournoyantes, absorbantes, aspirantes, enveloppantes. La croupe, arquée, taille creusée et dressée en l’air, insensée et animale, danse, trépigne, se ferme et s’ouvre, boule ramassée ou largement pétrie dans tout l’espace, épatée, épanouie. Tortillement tantôt lascif, tantôt survolté, déjanté, de popotin parfait. Là aussi, de multiples variantes selon les éléments, elle plonge dans l’eau, trouble sous la surface, bouillonnement de nudité sous eau, puis émerge magnifique, énorme, ruisselante, nacrée, marine, sans cesser le trépignement frénétique ou alangui, incisif ou somnambule. Toujours sur le fil de l’hypnose avec un large sourire car il s’agit de manifester le plaisir suprême que procure de mimer jusqu’à la transe les ondes de choc d’une queue qui va-et-vient, percute les fondements. Se montrer possédée par la seule réelle raison d’être, exprimer l’aspiration la plus impérieuse de femme affolée par l’attente du mâle. Sans reste. Et entre les fesses agitées, comme un papillon aux vastes ailes poudreuses, veloutées, la vulve dilatée, entrouverte, prête à s’envoler, encaisse les secousses amorties de la parade, toute la fente dentelée frémit légèrement, comme à contretemps, protégée dans sa crique, dans un autre monde, disparaissant, apparaissant, louvoyant. Le point froncé de l’anus, dans cette bacchanale de la croupe palpitante, est soit effacé, escamoté ou, soudain, dardé comme une lointaine étoile, improbable. Ca bouge en tous sens et les formes offertes ont ainsi quelque chose de fluide, liquide, qui s’éparpille, ne cesse de partir d’un ombilic ferme, aux contours bien dessinés, pour se répandre dans le flou, corps obsédant à l’état gazeux qui excite donc, à l’extrême, le désir de prendre, de dompter le tremblement – et le prendre en soi comme un don – pour assigner seins, fesses, croupes, ventres, vulves en des formes enfermées, possédées, renfermées dans les poignes propriétaires, pétries par les mains autoritaires qui les remettent dans le droit chemin après l’hystérie, les réintègrent dans une ligne droite, à l’opposé des vibrations en tous sens, échappant à toute orbite, ligne droite qui conduit à satisfaire le destinataire masculin. C’est cela, en vrac, sans aucun arrêt sur image, qui lui défile dans la tête aux traversées du vide, au suspens des pensées. Un flux charnel indistinct, spectral, fait des contours visuels de ces organes pornographiques transis dans les tours de force de l’exhibition, en pleine soumission productrice d’hypnose, d’extase matérielle. Tout cela, mais comme rendu abstrait, zone où la terre et le ciel s’emmêlent, un sol élastique, délicatement spongieux, une forêt aérienne parcourue d’ondes charnelles anonymes où son désir de vivre et son imaginaire abdiquent et s’enfoncent, aimeraient disparaître, vidés de toute substance, fondus dans le magma de mamelles et de fesses charnues.

La route est dépouillée, nue sous la lune. Les villages traversés sont endormis. Il fixe et photographie mentalement des détails du sol, des cailloux, des pierres, des formes non identifiées. Il s’écarte de la route pour marcher dans l’herbe, la terre craquante de gel, s’écarte quelques fois dans un sous-bois parallèle à son chemin où s’amorce, comme on dit, un sentiment de retrouver ses racines, un resourcement. Probablement le rappel d’innombrables heures passées à errer au fond des bois, lorsqu’il était (beaucoup) plus jeune, et que le but principal de sa  vie lui semblait d’arriver à « percevoir une forêt de l’intérieur, (…) s’immerger au sein de ces enchevêtrements incessants de la vie », découvrir et cultiver la faculté de « voir chaque arbre non pas comme un individu isolé et circonscrit, mais comme un bouquet de fibres, bien serrées dans un tronc, se déployant au-dessus du sol jusqu’à la canopée et, en-dessous, par ces racines. » C’était quand il entrevoyait enfin « la forêt non comme une mosaïque d’entités individuelles, mais comme un labyrinthe de lignes », qu’il se sentait le mieux, rassuré pour l’avenir, entrevoyant la possibilité d’un devenir qui lui soit propre. Les larmes aux yeux continuent de lui brouiller la vue, suscitées certes par l’évocation récente de la dernière nuit du père, encore, mais surtout par le fait de revenir « marcher dans les bois, (…), patauger dans un bourbier plein d’arbustes et de feuillages, de brindilles tombées et de feuilles pourries, de terre et de cailloux ». Il a « ainsi toujours l’impression de piétiner une végétation croissante ou quelque chose que le vent ou la pluie a déposé, ou encore qui est tombé de l’arbre juste au-dessus. Le sol » qu’il a « sous les pieds est un tissu de lignes de croissance, d’érosion et de décomposition. Loin de séparer la terre du ciel, le sol est une zone où la terre et le ciel s’emmêlent dans un perpétuel renouvellement de la vie. » (p. 190-191)

Son regard fouille le sol, les herbes givrées, la terre jamais lisse et pleine d’empreintes, les amas de gravier, les tapis de feuilles, les bouts de bois suggestifs, les brindilles, les cailloux solitaires ou regroupés. Il y retrouve une permanence, comme de replonger dans une activité essentielle, parmi les premières auxquelles il se serait adonné en s’ouvrant à la vie, et qui lui aurait permis de dégager un fil à suivre. En même temps qu’il détaille et photographie mentalement les textures du sol, celui-là précisément sous ses pas, il revoit par superposition et ressemblance les configurations d’autres sols, lors d’autres marches, nocturnes ou non, fébriles ou méditatives, euphoriques ou dépressives, raisonnées ou mélancoliques, rationnelles, d’un point à un autre, ou au contraire vagabonde, échappée délirante, sans orientation précise, en plein vague à l’âme. Si bien que ces cailloux, bouts de bois, brindilles, mottes de terre, trous, touffes d’herbes, couches de feuilles, fruits pourris, coquilles vides, bogues séchées, déjections et dépouilles d’insectes et rongeurs, sont les choses avec lesquelles il ne cesse de cheminer, penser, sentir, ce sont les formes qui dessinent ses chemins intérieurs, là où il n’est jamais sur une linéarité entre deux points distincts, mais toujours en permanence engagé en plusieurs directions, essayant toujours plusieurs trajets simultanément. Des choses transitionnelles. Des organes qui flottent en lui et sont des points de communication entre les différents mondes, animal, végétal, minéral, humain. Fabriqués par lui, dessinés par ses entrailles, à partir des composantes hétérogènes du sol, mais ne lui appartenant pas en propre, à la fois à lui et corps étrangers. Ce sont autant des portes d’entrée de l’animal, le végétal, le minéral, vers lui, que des talismans vibratoires lui permettant de s’immiscer un peu dans l’animal, le végétal ou le minéral. Mélange d’oreilles, de bouche, de nez, de nombril, de moignons tactiles, panoplie de prothèses, polies par les ans, évoquant l’os, l’ébène ou l’améthyste, mais renfermant des vapeurs nuageuses, ornées de veines de givre, des coulées poudreuses. Et depuis le temps infini que ces choses l’occupent, l’habitent, elles sont les traces fossilisées de ce qui, depuis les temps les plus anciens, ne cessent d’évoluer pour l’équiper intérieurement, psychiquement, formes, objets, outils, inspirés de ce qui compose le sol et qui, dans sa tête, deviennent des images-concepts qu’il manipule de manière différente selon les situations auxquelles il est confronté, chapelets qu’il égrène pour s’y retrouver, chaque fois recréer l’impression qu’il est sur le bon sentier, mais sachant qu’à chaque fois, le sentier est autre, qu’il ne fait suivre que des lignes enchevêtrées, qui ne vont nulle part et que c’est cela qui le rassure, le soigne, le défend d’un environnement corrosif qui entend soumettre tout le monde à une identité et à une destination contrôlées, utilitaires, linéaires comme un bon et sage petit CV. (Pierre Hemptinne)

 

Publicités

La prostitution comme seul horizon

Serbis, Brillante Mendoza (2008, Philippines)

Le cinéma y est comme un grand paquebot échoué dans une ville grouillante d’un pays en voie de développement (entendez, qui court après les mirages naufrageurs de l’économie capitaliste mondiale et qui se débrouille, se débat dans un fatras de désirs de vie forgés sur des standards inaccessibles et absurdes et qui les font paraître du coup comme fantomatiques, dépassés, dépareillés, usés comme des bois flottés et agités artificiellement par une électricité déconnectée). À l’instar de ces vieux paquebots rouillés que l’on expédie en Inde pour qu’ils soient découpés au chalumeau par une main d’œuvre démunie, au summum de l’exploitation. Le cinéma réalité de Mendoza rejoint la parabole : ce qui incarnait la prospérité de l’industrie du rêve est vidé de sa substance, isolé, tombe en ruine et en lambeaux. Bientôt ce ne sera plus qu’un souvenir matériel, une carcasse architecturale incongrue, mais dont les relents immatériels produits par sa décomposition, s’étant substitué à la spiritualité, continueront à guider les aspirations, les pulsions. Cet état social représente-t-il un passé de notre civilisation ou son futur !? – De l’économie individuelle aux économies collectives, l’alternative est la norme. – Une famille est installée (on pourrait dire « retranchée ») dans ce palais fatigué, mélancolique. Elle y organise sa survie. Comme dans d’autres films asiatiques (dont les titres, pour le moment, m’échappent), c’est à travers l’état du bâtiment que l’on constate le délabrement général de la société et des services qu’elle est censée mettre à disposition de ses citoyens. Les sanitaires, l’eau, tout ça fonctionne en régression. On a l’impression que c’est grâce aux systèmes « D » imaginés par les locataires que ces dispositifs continuent à être utiles. Retour vers le grégaire, le bricolage permanent, la débrouille épuisante : rien ne fonctionne de soi-même, il faut toujours intervenir, mettre la main, faire en sorte que « ça marche ». L’énergie et le temps qu’il faut y passer sont considérables, absorbent une grande part des forces vitales et installent un suspens malsain : si la fatigue prend le dessus, avec le découragement, c’est la bascule dans la misère et la crasse. Il y a quelque chose, dans cette animation constante qui s’exprime dans une électricité nonchalante traversant les choses et les gens, qui relève de l’énergie du désespoir. La foule est certes mélangée, elle charrie des existences déjà à l’abandon, qui suivent le mouvement (à l’instar de l’homme de la foule de Poe), d’autres qui ont échappé aux flots et sont à sec, mais la majorité semble se débattre, chercher à être  plusieurs endroits à la fois, de manière à sauter sur toutes les opportunités pour se faire un peu de tune. Et tout ça dans des actions « dérisoires », des gestes élémentaires, une économie de trois fois rien, presque invisible, portion négligeable de l’économie mondiale. La bande-son informe remarquablement sur la situation des personnages. Il semble qu’il n’y ait plus de séparation entre le dedans et le dehors, les rumeurs de la rue envahissent tout, les murs sont poreux, dans chaque pièce, on entend tout ce qui se passe dehors. Même si le corps se soustrait à l’activité de la rue, se cache derrière des murs, le mental est immergé dans le grouillement urbain, cacophonie, chaosphonie, il est toujours ballotté comme un fétu sur les vagues.  L’intensité varie selon les heures, les moments de la journée ou de la nuit, ça vient et ça se retire, mais jamais totalement, ça bruit toujours. La porosité est impressionnante. Les voleurs à la tire sont poursuivis dans les salles et les escaliers du vieux cinéma. Les chèvres font irruption devant l’écran. Une famille, donc, organise sa survie dans ce vieux cinéma, principalement en projetant des films dans l’une des salles et en proposant une cuisine fast-food. Les films sont, indistinctement, des pornos des années 70. On imagine que ce n’est pas par choix esthétique, mais parce qu’il s’agit d’une catégorie au rabais. Comparée à ce qu’elle est aujourd’hui, la filmographie pornographique est bien innocente, disons désuète,  kitsch et quasi romantique, on laisserait presque les enfants regarder. C’est à l’instar de tout ce qui est arrivé à ce qui devrait donner du sens à une vie : en courant vers la brillance occidentale incarnant la liberté des mœurs (l’industrie pornographie a eu ce message), tout s’efface, s’estompe, révélant la nature de leurre des images poursuivies. Mais ça fait toujours office de vitrine pour le commerce du sexe. Ça continue à énerver les pulsions et exciter les envies. Le vaste cinéma, et ses obscurités incontrôlables, est envahi par les franges marginales d’une prostitution de mieux en mieux enracinée dans le quotidien, dans les repères de la population. Autant la frontière entre l’intimité et le public est floue, autant la séparation entre vie affective « normale » et prostitution devient fragile. La jeune fille de la maison apprend à extérioriser sa beauté et sa provocabilité en copiant le manège du sexe commercialisé, là sous ses yeux. Le gamin joue entre la zone familiale et la zone de prostitution en témoin perspicace (la relation à la scène primitive que la psychanalyse étudie beaucoup s’en trouve fortement modifiée, dans le cadre de la formation de la personnalité). Les adolescents « jouent » avec les prostitués, dans le sens où un acte sexuel sur ce terrain n’aurait aucune valeur, ni sentimentale, ni morale : tout le régime d’engagement de soi dans l’autre vacille. On s’habitue dès lors à côtoyer des êtres sans valeur, à être en commerce avec eux, et, en conséquence, à perdre soi-même de la valeur. Qu’a-t-on encore à gagner par le désir ? Dans cette agitation fragile, la mère et la grand-mère semblent n’être jamais en repos, elles incarnent la recherche d’une stabilité, la volonté d’en sortir. La mère a sans cesse l’œil sur ses enfants, elle monte, elle descend les escaliers, elle voit tout, s’esquinte à entretenir une barrière, une enveloppe protectrice, bien souvent symbolique. La grand-mère maintient la présence de quelques valeurs, entretient l’illusion d’une honorabilité, et elle a bien raison. Sa force tient au fait quelle croit encore en quelque chose qui se situe au niveau de leur condition de vie quotidienne. Elle se bat pour faire reconnaître ses droits de femme bafouée par un mari tirant profit de lois à l’avantage de la caste masculine. Elle avance, dans un environnement complètement exposé à une sorte de retour de la loi de la jungle, avec des repères de justice. Alors que les générations suivantes paraissent de plus en plus déboussolées et s’en accommoder d’une certaine manière. Ça devient leur état ordinaire, référentiel. Ce qu’illustre un des derniers dialogues, banal, sur le trottoir, entre un client en recherches de services homosexuels tarifés. Se vendre, inciter un jeune à se vendre, se normalise du fait qu’au moins, ça permet de gagner sa vie. Quelle vie !? La question ne se pose même plus. Et c’est cette absence de la possibilité même de la question que filme Mendoza, sans complaisance, sans en rajouter, tout reste fluide, poétique, dans le sens où « poétique «  est une manière de penser les choses du monde, notamment en faisant apparaître l’importance de ce que l’on ne voit pas, au jour le jour, pris dans la frénésie de la survie. Cinéma essentiel. (PH) – Brillante Mendoza en Médiathèque – Bientôt disponible : Entretien de Brillante Mendoza avec Philippe Delvosalle. –

 

Ado plan cul seringue & photos

Larry Clark, l’exposition, la polémique.

Que dire du battage autour de l’exposition de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de Paris !? Il est vraiment surprenant et déplaisant que la censure vienne sanctionner l’accès à ces images. C’est l’indicateur d’une tendance moralisatrice réelle qui travaille la société, en même temps qu’elle ne cesse de surenchérir en exhibition, par la banalisation de la pornographie, que ce soit dans l’accès de plus en plus facile aux produits de l’industrie pornographique, dans la débauche visuelle « libertine » de la publicité ou dans les discours consumériste qui draguent les pulsions de plus en plus bassement, de toutes les manières imaginables, avec de moins en moins de vergogne, y compris dans la mise en scène de certains jeux télévisuels. Peut-être n’est-ce qu’une maladresse, mais cet acte de censure fait vraiment faux cul. Du genre : tous les débordements de la pornographie industrielle, nous, autorités publiques politiques, sommes impuissants à les réguler, mais là, cette expo, nous avons les moyens de la rogner, nous avons de l’autorité sur cette parcelle de nudité photographiée, alors on y va, tranchons. L’indignation que soulève la censure exercée sur Larry Clark est-elle, pour autant, toujours bien étayée ? Le propos le plus courant : « ils » en voient bien pire n’importe quand, n’importe où, quand « ils » veulent. Et c’est vrai, formellement. Le flux d’images pornographiques accessibles sur Internet épuise en quelques clics les possibles du sexe, du plus beau soft au plus monstrueux, avec une surenchère dans le crade et le violent qui n’était avant que rare au niveau de l’édition (sous le manteau, circuit parallèle) ou le fruit d’imaginations qui pouvaient, le cas échéant, y investir une dimension « politique ». Mais je crois que ce n’est pas comparable, c’est une erreur de mettre en parallèle le travail de Larry Clark et ce que montre l’industrie pornographique (qu’il s’agisse de productions « d’amateurs » ne change rien au fait que cela relève de l’industrialisation de la mise en image du sexe, ces amateurs venant stimuler l’industrie pornographique, comme n’importe quel consommateur mis au travail). Ce faisant, on sous-entend qu’il y a une sorte de continuité entre les deux terrains, comme si l’un restait en deçà de ce que montrait l’autre. Or, il n’y a pas continuité, ce sont des terrains différents. Ce qui fait peut-être que la pornographie peut aussi très bien glisser et ne laisser aucun impact significatif c’est qu’elle est dépourvue d’intention esthétique, elle est superficielle, elle emprisonne les pulsions, elle peut rendre addict par son flot répétitif hypnotique, mais elle n’a aucune profondeur de langage. Ce n’est pas le cas avec des photos soignées, liées à une démarche troublante d’approche des corps photographiés, chargées d’intentions, encadrées et accrochées au mur d’un musée d’art moderne. L’effet de subversion peut se révéler bien plus fort même si l’objet photographié, – la posture, les situations – est bien moins hard que la moindre scène pornographique. Il y a, bien entendu, dans la démarche de l’artiste, la restitution impressionnante d’une foule d’informations à caractère social, économique, politique. La plasticité des corps adolescents en pleine mutation, en pleine hésitation, est superbement rendue. Ce mélange de rage mal employée et d’ennui qui pèse des tonnes. Cet âge qui encaisse beaucoup plus que les autres les anomalies de la société, ses tendances perverses, ses paradoxes, ses constitutions schizoïdes. Ces jeunes qui n’ont rien grand-chose d’autre, pour passer le temps, que d’observer les effets que telle ou telle « substance » ou « affect » entraînent sur leur être, leur constitution, leur métabolisme, leur intégrité. Drogue, sexe, flirt avec la mort. Quasiment sans filtre. La manière très particulière dont le cinéaste a réussi à s’infiltrer dans ces milieux donne une qualité singulière de témoignage à ses photos et ses films. Précisément sur le sexe, où il restitue ce mélange surprenant d’hyper maturité par la contagion pornographique (ils ont déjà vu tous les possibles, sont écrasés par les performances surhumaines de la baise dans la pornographie industrielle) et biologiquement, mentalement, toujours maladroits, malhabiles, fébriles. Mélange explosif, maladif, de cynisme et de naïveté. (Mais de là à prétendre, comme JM Wynants dans Le Soir, que ce sexe est morne…  j’hésiterais quant à moi à affirmer ce genre de chose… comment savoir !?). Donc, il y a cette dimension « révélatrice », indéniablement. Comme dans ses films, comme dans la séquence de Destricted où son dispositif de casting met à jour, chez les jeunes, le conditionnement par la pornographie performeuse de la notion des relations entre sexes (entre genres). Et cela donne aussi des clichés très artistiques dans le cru. Comme ces deux portraits juxtaposés où, dans des poses très différentes, du fait de la différenciation sexuelle des corps, un garçon et une jeune fille contemplent chacun, lui penché vers l’érection, elle en acrobatie cul par-dessus tête pour s’ouvrir un angle de vue qui se refuse (pas évident). Je ne nie pas la dimension sociale et politique de Larry Clark, mais il est difficile de ne pas y voir non plus une part perverse. Qui serait la continuation de ce que l’on peut voir dans les photos réalisées par sa mère, mise en scène de figurines, de Mickey, etc. Il y a dans le regard posé, quelque chose qui échappe à l’objectivité, au reportage, au désir de rendre compte d’une réalité occultée. Il y a une sorte de participation à ce monde de désirs fourvoyés, d’attirance pour les pratiques dangereuses. Quelque chose d’attardé ? En progressant dans l’exposition, l’intensité se dilue, et les portraits qui se multiplient en série ressemblent à ceux d’un jeune amant qui fascine, assumé ou non, qu’importe, la nature photographique, en tout cas, change fortement. Une sorte de coup de foudre a eu lieu, les corps sont photographiés autrement, mais toujours avec la capacité à saisir comment le « peu d’avenir et de perspective » travaille les poses, les attitudes, les creux et les reliefs. Comment la fatigue d’être ado se porte dans les plis du corps. – Larry Clark ne s’est jamais privé, je pense, d’une part de voyeurisme, ces clichés mélangent les genres. Même s’il s’agit d’une autre époque, d’un autre milieu, il n’y a jamais cette part de voyeurisme dans le film On the Bowery de Rugosin (je choisis ce comparatif parce que je viens de le regarder). Si depuis son ouverture et la polémique sur la censure, l’exposition a reçu 19.000 visites, l’impression que j’en ai eu est qu’elle est loin de fasciner et retenir les visiteurs. Il me semble que beaucoup semblaient déçus (tout ça pour ça), refluaient vite avec un sourire léger sur les lèvres, et que c’est toujours sur la série de Tulsa que l’on s’attarde le plus. Elle a une profondeur qui s’étiole vite ensuite.) – Larry Clark en médiathèqueTexte de présentation sur Destricted