Sociologie de la nouvelle économie



Marie-Anne Dujarier, « Le consommateur mis au travail ».

Les entretiens du nouveau monde industriel, novembre 09

Dans l’examen interdisciplinaire de ce que les « nouveaux objets » font à l’homme, de ce que l’Internet des objets peut lui ouvrir comme possible, il est quelques fois difficile de garder la tête froide. D’abord parce que l’on est tous, à des niveaux divers, pratiquants, déjà colonisés, parler de ces objets c’est parler de soi, ce qui fragilise l’objectivité. Ensuite, certains chercheurs dépendent économiquement de l’expansion de ces objets : en infléchir le cours, peut-être, mais de toute façon « ils » peuvent me faire vivre. Enfin, ils ont quelque chose de magique, ils ouvrent des perspectives excitantes à penser. Il était particulièrement intéressant d’entendre la sociologue Marie-Anne Dujarier établir le tableau clinique de l’impact social des technologies qui relient tous ces objets et leur mode d’emploi. (Elle a dû écourter sa démonstration, je reprendrai quelques grandes lignes, il faut surtout aller livre ses publications !) Le modèle économique qui s’ébauche dans les nouvelles cultures Web se base sur le profil « contributeur » du consommateur, c’est le grand principe du Web participatif. Le contributeur est rarement un professionnel de ce à quoi il contribue, c’est un amateur. Par ces contributions, le consommateur produit du bien, de la valeur qui permet le développement des services en ligne qui vont, de la sorte, pouvoir dénicher des financements. Dans la littérature anglo-saxonne, on parle ouvertement et depuis un certain temps de « mise au travail du consommateur ». Quand consommer devient un travail. Le consommateur qui travaille devient prescripteur, il influence le marketing. Ce sont les éléments d’une relation qui s’intensifient. Le consommateur mis au travail, c’est un rêve : c’est une main d’œuvre gratuite et nombreuse, motivée parce qu’elle n’a as l’impression de travailler. Mais ces quasi-employés soulèvent une série de problèmes aussi : sont-ils compétents, comment les former ? Vont-ils obéir, suivre les injonctions ? Vont-ils prendre soin de l’outil de production ? Tout ce questionnement qui n’est pas inventé par la sociologue, elle rend compte, montre que l’ingénierie de ces nouveaux objets se double d’un discours de management du consommateur-travailleur. La notion de travail active dans ces relations est relativement limitée : il y a travail quand, en plus des tâches prescrites, on y met du sien, on en fait un peu plus ; sont visées aussi les fonctions socialisantes et de production de valeur pour l’entreprise. (Le modèle de travail non-marchand est écarté.) Les formes de mise au travail via les nouveaux objets sont de plusieurs types : autoproduction dirigée (acheter soi-même par Internet ses titres de transport…), coproduction collaborative (par un investissement bénévole je produis de la valeur qui permet à une plateforme Internet d’être cotée en bourse) ; self service (les automates dans les services publics ou grandes surfaces)… Ça concerne les billetteries, les répondeurs automatiques, les services en ligne d’auto-diagnostic administratif.. Tout cela implique une sérieuse standardisation des procédures et des relations. Au passage, tous les outils de contrôle et de traçabilité se perfectionnent, les données collectées sur les consommateurs et le travail qu’ils produisent en consommant s’accumulent, se transforment en nouvelle matière première de la nouvelle économie, « les données ». Le Datamiming est la vente d’informations sur les pratiques des consommateurs, données consciemment ou non, qui alimente le marketing et le management du consommateur. On observe l’extension du principe de l’homme-sandwich (l’homme qui porte ses marques) dans le monde virtuel, par exemple la participation aux buzz… Qu’est-ce qui incite à jouer le jeu ? L’apparence du gratuit, la dimension non utilitariste, l’impression de fournir des contributions utiles, valorisantes, la conviction que développer des compétences dans cet univers contribuent à se valoriser sur le marché de l’emploi… Marie-Anne Dujarier pose ensuite des éléments analytiques clairs pour mettre en doute l’idéal d’un « nouveau monde horizontal », sans hiérarchie. Les stratégies et obligations de « distinction sociale » se déplacent sur d’autres terrains, d’autres compétences et savoirs. Elle examine les impacts sur le monde du travail « normal », traditionnel. Le consommateur mis au travail empiète forcément sur le territoire de professionnels (par exemple les journalistes). Ce qui suscite interrogations, doutes, insécurité chez les professionnels : il ne faut plus faire, mais le faire faire par le consommateur ! Les conséquences entraînent une diminution des emplois de service, une prédominance des capacités à conceptualiser de nouveaux produits, à se recycler dans la surveillance (vigiles…). Du côté du consommateur, les changements sont nombreux et profonds, ils induisent à se professionnaliser en quelque sorte au sein de communautés (réseaux sociaux), à améliorer ses contributions (sa production), ce qui peut aussi déboucher sur du stress et, en tout cas, donner lieu à de nouvelles exclusions : « je suis dépassé ». Les individus, face aux nouveaux objets et leurs technologies, tiennent les mêmes discours que les ouvriers dépassés par la modernisation technologique de leur outil de production, en usine (lors des grandes mutations). Dans un environnement de travail traditionnel, les moyens de résistance existent, ils sont codés, balisés. Quand la relation de travail équivaut à l’activité de consommer, quels sont les recours ? Sortir du marché et du système des objets qui nous y raccorde ? Le discours qui se consacre à l’étude du consommateur et à l’élaboration des stratégies de marketing adapte complètement lexique et syntaxe du « management participatif » pratiqué en entreprise. Preuve s’il en est que, la matière première de la nouvelle économie étant de l’ordre de l’intériorité humaine, la frontière entre travail et vie privée doit s’estomper. Il faut mettre au travail la vie privée, collecter toujours plus d’informations sur ce qui la compose, sur ces pulsions, pour mieux la contrôler, la manager. Le management dans ce cas-ci, avec son capital colossal de données sur le consommateur, exerce une certaine forme de chantage : je sais tellement de choses sur vous, j’ai les moyens de vous faire chanter ! Le centre de « connaissance de soi » se déplace : moins le consommateur dispose de temps pour se consacrer à la lecture, à se donner du soin et de l’attention intellectuelle, plus il fera « confiance » à ce que disent de lui les grands collecteurs de données sur ses envies !? (Cela dit, les choses évoluent aussi : les théoriciens qui prônaient le recours aux ressources contributives au non du growdsourcing n’hésitent plus à parler de stupid sourcing.). Voilà en raccourci ce que Mme Dujarier a, elle-même, présenté rapidement. C’est sans doute de ce genre de lecture clinique du lien « faustien » entre l’humanité et ces « nouveaux objets » qu’il faut partir pour construire la problématique « quels nouveaux objets pour quelle société et quel modèle économique ». (Son exposé était suivi d’un point de vue psychanalytique intéressant mais trop généraliste – Alain Albehauser indiquant lui-même la difficulté de s’exprimer devant un auditoire hétérogène, et, en accéléré d’une approche de l’histoire de l’espace intime par Jean-Paul Demoule, archéologue.) En tout cas, dans la manière dont les services culturels publics doivent évoluer selon la part croissante des nouveaux objets Internet – ce qui devient dans d’autres discours les « nouvelles pratiques culturelles « ! – les réflexions de la sociologie des nouvelles formes du travail devraient pouvoir être intégrées avec les contributions de chercheurs spécifiques. À quoi ouvrent la voie ces « entretiens du nouveau monde industrialisé… » (PH) – Entretien avec Marie-Anne Dujarier« Le travail du consommateur », livre aux Editions La Découverte – Les entretiens du nouveau monde industriel

 

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2 réponses à “Sociologie de la nouvelle économie

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