Archives de Tag: moulage

Paysage bien moulé

Didier Marcel, « Sommes-nous l’élégance », 8 octobre au 2 janvier 2011

Le dispositif a beau être un peu bateau, il fonctionne, – même si c’est à la faveur d’une inattention du cerveau ou faut-il appeler ça une prédisposition maximale où tout peut paraître neuf, imprévu et neuf ? Toujours est-il que durant une fraction de seconde, en découvrant la grande salle de Didier Marcel, composée de rochers moulés (plus vrais que nature), de plusieurs stères de bois alignés, le tout en bordure d’une clôture de TGV imprimée sur le mur, une fraction de seconde, je me suis cru ailleurs (déporté, téléporté). Comme quand on croît s’être trompé de porte, la réalité de ce que l’on trouve dans la pièce ne correspondant pas à ce qu’on s’attendait y trouver et que ça nous semble incongru (indiscret à surprendre). Comme quand des souvenirs étant activés à notre insu par différents facteurs de l’environnement, tout d’un coup, dans un coup de flash dépaysant, on se sent revivre un moment passé dans un lieu jusque-là oublié. À travers l’artificialité totale de l’installation, l’apparition de la nature, la manifestation d’un paysage complet – mais comment est-il entré là ? -, est plutôt bluffante. Je revois des marches en forêt longeant des murs de bois coupés. Plus exactement, sans doute, l’état dans lequel je pouvais me trouver lors d’une marche de ce type, pendant une durée précise, en passant près du rangement de troncs. L’espèce de décoloration due à la blancheur du musée et au matériau utilisé donne cette espèce d’effet flash, lumière blafarde, image figée dans la mémoire, presque morte. La présence du genre de clôture qui sépare les voies ferrées du reste du paysage crée aussi un climat particulier. Du train, on voit souvent les arrières des maisons, le fond des jardins, des zones écartées, fonctionnelles, des bouts de paysage désaffectés, presque des imitations. C’est surprenant, voilà. Pour le reste… La plupart des pièces sont obtenues par moulage, travail d’empreinte, par quoi ces morceaux de nature se rapprochent du monde de l’art. Les troncs d’arbre moulés sont de redoutables copies conformes, fidèles, reproduisant les moindres détails de l’écorce. Mais tout en étant rien d’autre qu’un moulage, une reproduction fidèle, leur ornementation – le dessin, le motif de l’écorce – se transforme en création artistique, les rapproche de la statuaire. Réalisés et érigés dans une blancheur marmoréenne, ils accentuent leur ressemblance avec les colonnes d’un péristyle antique (la comparaison est classique). Ils sont disposés près d’une maquette de bâtiment moderne en ruine, montrant ses entrailles, sa fragilité, alors que les troncs-colonnes se dressent comme des idées inaltérables, éternelles. Impressionnants aussi, les moulages de terre labourée, ici en rouge, et, en association avec un tapis original, constitue un hommage à La charge de la cavalerie rouge de Malevitch. L’artiste a réalisé plusieurs de ces moulages impressionnants, accrochés au mur comme des tableaux, des paysages constitués d’un bout de paysage saisis dans le relief même de ses sillons (là où la main de l’homme, avec ses machines, retourne la terre, transforme, abîme le paysage), autant hommage que blessure, la terre qui se soulève, se contorsionne, grasse, fertile. Eléments de paysage « banals », ordinaires, – terre, roches, troncs -, tels qu’ils se reflètent en nous et recomposent d’autres paysages internes, artificiels. C’est souvent avec ces répliques immatérielles telles qu’elles se trouvent moulées dans notre patrimoine de signes et d’images symboliques (au niveau psychique) que l’on interprète un nouveau paysage, que l’on entre en contact avec les éléments qui le composent. L’empreinte en nous des arbres vus, remarqués, éprouvés, permet un peu d’entendre le langage arbre, à leur contact. (Pour la relation avec les arbres, lire L’orphelin de Bergougnioux.) Entre le réel, l’image psychique, celle-ci extériorisée et matérialisée, moulée à partir d’un original qui lui ressemble, l’espace muséal et le vrai paysage naturel… il y a de quoi s’amuser. Quel est l’original ? Le tronc naturel (le vrai) moulé ? L’idée éternelle de tronc, extirpée de l’inconscient et matérialisée en colonne antique idéale, originelle ? Les cerfs schématiques de La clairière surprennent (on ne s’attend pas à voir surgir la bête d’une silhouette si filiforme et industrielle, mais rien à voir avec l’apparition en chair et en os de l’animal, un dimanche, à l’orée des bois !  Relire aussi le travail de Didi-Huberman sur le processus d’empreinte dans l’art.(PH)

Publicités

« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

Georges Didi-Huberman, « La ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte » Editions de Minuit, 2008, 379 pages

Georges Didi-Huberman explore le monde de l’empreinte, les techniques, les savoir-faire, l’imaginaire : qu’est-ce que l’homme à chercher à étreindre en pratiquant le moulage ? « En quoi cette technique, qui d’abord suppose le contact, transforme-t-elle les conditions fondamentales de la ressemblance et de la représentation ? »

Pratiquée depuis la préhistoire jusqu’aux formes les plus actuelles de l’art, la technique de l’empreinte est une sorte d’anachronisme qui permet de développer une archéologie nouvelle de l’art contemporain,

La première partie décortique la place de l’empreinte dans l’art classique. Pratique d’étude incontournable mais rabaissée : le moulage est une pratique mortifère (d’ailleurs utilisée pour les masques mortuaires), alors que l’art, en reproduisant l’empreinte idéale que les choses impriment à même l’imaginaire de l’artiste, donne la vie.

Sur la dialectique féconde que l’empreinte stimule entre copie du réel et création artistique, Didi-Huberman fonde une approche remarquable du travail de Marcel Duchamp trop systématiquement réduit à un seul ready made (l’urinoir), accusé d’évacuer le savoir-faire, de remplacer la main à la pâte par le n’importe quoi.

Or, se concentrant sur les œuvres principales de l’artiste, Didi-Huberman rappelle à quel point il a maîtrisé de multiples techniques pour réaliser ses machines esthétiques hybrides.

Essentiellement, il s’attache à démontrer à quel point Duchamp pousse le génie du moule comme esprit dialectique de l’art, comme outil de connaissance par l’art et comme accessoire de l’érotisme du geste artistique.

Echantillon :

« On ne s’étonnera pas que Marcel Duchamp ait pensé, un jour, à prendre au mot le jeu des multiples mots et des multiples choses réversibles contenues dans chaque moule. Prendre au mot, pour le sculpteur qu’étai Duchamp, cela impliquait de s’engager dans une chaîne opératoire assez complexe –elle garde, aujourd’hui encore, une bonne part de son mystère- consistant à mouler une « moule », c’est-à-dire à produire le « moule » d’un sexe de femme. » (A propos de Feuille de vigne femelle)

« Feuille de vigne femelle se présente, à bien des égards, comme un défi lancé à la notion de sculpture. Défi qui passe par la rencontre, érotique et technique, d’une « moule » et d’un « moule ». Défi qui passe par l’hypothèse selon laquelle l’empreinte offrirait, mieux que toute autre, la possibilité de renverser l’objet de la sculpture… »

 

La sensibilité et la capacité d’analyse sont extraordinaires, les hypothèses audacieuses, les démonstrations remarquables tout autant que la langue précise et si peu jargonnante. C’est un régal. Qui se termine par une « ouverture », au lieu d’une conclusion, intitulée « Sur un point de vue ichnologique » (science des empreintes) où l’on peut lire des choses comme :

 

« Nous devrions accepter de nous placer devant une sculpture de Donatello, de Rodin ou de Marcel Duchamp, comme devant une empreinte de main préhistorique. Devant une telle empreinte, en effet, nous ne savons rien à l’avance, u alors nous devons critiquer tout ce que nous savons déjà par un examen toujours plus approfondi du matériau lui-même : l’image formée, le substrat, la nature du pigment, les traces de processus, la situation dans la grotte, etc. (…) le préhistorien peut offrir à l’historien de l’art l’exemple salutaire d’un regard plus désorienté, plus dénudé, mais plus resserré aussi (donc capable de problématisation) sur la teneur matérielle et processuelle des images. »

Luc Lebrun, avec qui j’évoquais ce livre, soulignait à quel point ce genre d’étude innovante et pénétrante manque à l’analyse des musiques actuelles qui utilisent aussi beaucoup des techniques d’empreintes (ne serait-ce que dans les field recordings…)