Labyrinthe pétrifié du savoir

Claudio Parmiggiani au Collège des Bernardins, jusqu’au 31 janvier 2009.

 bernardin

Le Collège des Bernardins est construit en 1245 comme lieu de formation intellectuelle pour les moines cisterciens. En l’investissant avec trois installations inspirées par l’histoire du lieu, l’artiste italien, réussit un coup de maître : tirer un trait reliant l’importance intemporelle du savoir depuis les premières vocations du bâtiment jusqu’à aujourd’hui. Les trois œuvres (d’une certaine façon, elles n’en font qu’une) expriment la force du savoir et sa fragilité. Une force suspendue, en attente, en danger, comme attendant d’être remise en mouvement par l’intervention du spectateur. La première impression est de désolation, saccage et pillage est ce qui menace en permanence culture et connaissance (mon filleul m’écrivait, sans dramatiser, qu’à l’école on le traitait d’intello, c’est déjà le début du réflexe de saccager l’intelligence). Mais en se familiarisant avec les images constituées dans ces espaces spirituels, en commençant indistinctement à penser avec elles, j’ai alors plutôt le sentiment que la réflexion et le désir d’apprendre est stimulé par ces bris et débris. D’abord, ce qui frappe est le fantôme d’une immense bibliothèque de 20.000 ouvrages, comme son squelette, sa photo aux rayons X. Il a procédé en fait en exposant la bibliothèque au feu, historiquement élément de l’autodafé, plus exactement la fumée. En retirant les volumes, ce qui subsiste est leurs formes blanches, vides, leurs contenus, leurs sciences parties en fumée. Là aussi, après une impression macabre, la perception évolue vers quelque chose de plus positif, une sorte d’irréductible présence-absence. Une marque. (Plus personnellement, ça m’évoque la quantité de livres avalés depuis que je suis lecteur, dont je ne garde qu’une connaissance approximative, que je devrais relire pour réellement les posséder). La deuxième partie est une sorte de vaste labyrinthe constitué de livres ouverts en verts et copieusement brisé. Encore la violence faite aux livres, la nuit de cristal comme sommet de l’ignorance. Néanmoins, malgré la barbarie, le labyrinthe du savoir reste debout, transparent, magique. Troublant avec ses parties pulvérisées, étalées au sol. Puzzle. Dans l’ancienne sacristie, sont enfin rassemblées une centaine de cloches de toutes tailles. Décrochées, désaffectées, défroquées. Les cloches sont liées au rythme du temps, aux heures d’études et de prières rythmées par les sonneries, elles étaient l’instrument qui réunissait la communauté dans la connaissance des jours et de la nuit. (Il faut lire les pages d’Huysmans sur l’art de la fonderie et de la sonnerie pour se rappeler à quel point elles étaient aussi, en quelque sorte, l’incarnation d’un certain type de savoir.) Ces œuvres sont d’un silence très particulier, on pénètre là juste après la violence faite aux livres, à l’écriture, à l’étude –, – on entend tourner les pages des volumes fantômes, on entend le fracas du verre, on entend les cloches pleurer après leur légèreté sonnante. Un silence tellement imagé avec ses fracas, murmures et sonneries pétrifiés, que cela relève quasiment de l’installation sonore. (Claudio Parmiggiani, né en 1943, proche de l’Arte Povera…) (Autre aspect de l’artiste lors d’une exposition à Bruxelles) (PH)

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