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Cartographie et endettement (Parenthèses oscillantes, 2)

 

A propos de JR, William Gaddis (Plon 2011), La Fabrique de l’homme endetté, Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2011), Restless, Gus Van Sant, 159/295 de Lyndi Sales, Codificado : impressâo transparente de Diogo Pimentâo, Contributions d’Alain Bubblex, Geographical Analogies de Cyprien Gaillard, Vidéocartographies : Aïda, Palestine de Till Roeskens, Shadow Sites II de Jananne Al-Ani.

Parenthèses, corps du texte, entropie. – Les reflux qui m’installent entre parenthèses varient quant à leur nature. Ce n’est pas toujours aussi coussindairisé que l’enclave virtuelle et ange gardienne où jouir d’une réceptivité exacerbée, polyvalente et heureuse, à 360° et multi genres (voir article précédent). Il est des parenthèses rudoyantes qui isolent et bâillonnent, ce qui ne revient pas à empêcher de penser et formuler mais en déplace l’action, au cachot, au gueuloir enfoui. On ne se raconte plus d’histoire, dans le sens où, en temps normal, on cherche à inscrire les flux aléatoires des sensations dans une narration instinctive, immédiate où se projeter, s’emparer des choses et se situer par rapport à elles. On constate que n’existe plus l’intention de retenir et donner forme à ce que l’on voit et entend et qui surgissent des murs, des fenêtres, des passants. Au contraire. On laisse aller. Même pas, on continue d’absorber la multitude de signes visuels, sonores et olfactifs non pour construire une représentation des lieux successifs où l’on marche au hasard, mais bien pour démonter tout le perçu, le désagréger et, comme affecté d’un point de côté, plier vers l’abandon, détaché. On entend en soi, quelque part, comme une rivière lointaine qui cascade, un lieu où tout se désorganise, tombe en ruine (et cela inclut tout le romantisme des ruines distillé en si peu de traces), se déconstruit, part en chaos. Une ligne d’horizon où l’on pousse toutes choses que les sens enregistrent, pour qu’elles y basculent et disparaissent, se terminent (et en terminer). Une source bouillonnante d’entropie, au nombril. Ce n’est ni sinistre ni même négatif, pas même assombrissant, ce n’est pas broyer du noir. C’est ouvrir la bonde pour que se détricote l’intertextualité qui m’imbrique au monde et qu’elle s’écoule comme on aimerait parfois s’évacuer en même temps que l’eau du bain. C’est lustral, les énergies s’évadent dans l’hémisphère contraire et se reconstituent. Il faut de ces nettoyages pour repartir, recommencer à penser et désirer que, de cette ligne d’horizon intérieure, réapparaisse autrement, ailleurs, ce qui s’y est englouti. Pourquoi en venir à ressentir ce point d’entropie de manière si organique et puissante, soudainement ? C’est une affection de lecteur, fiction emmêlée au réel. Parce que, depuis des semaines j’évolue dans le roman de William Gaddis et qu’au fil du temps je fais corps – ou je produis un corps gaddis qui double le mien – avec cette musicalité plurielle que relève Jean-Philippe Rossignol dans ArtPress (peut-être est-elle décrite facilement) : « Imaginez un livre qui ferait se croiser Beethoven, Stravinsky, Webern et « We Are the Robots » de Kraftwerk, le groupe allemand de musique électronique. Fermez les yeux et observez bien ce livre à venir. Cette impression puissante que l’écrivain a ressemblé, sur la page, des univers musicaux aussi singuliers, opposés, inventant au fil du temps des associations inédites. Symphonie, trio à cordes, concerto pour clarinette, fugue, sarabande, Requiem. L’ivresse des grammaires s’engendre elle-même, comme Gaddis sait écouter la cadence de la lecture. » Il y a de ça, oui. Une cadence de lecture qui fait éprouver corporellement l’unité cacophonique d’un flux de musiques soit systémiques, capitalistes, idéologiques, soit intimistes, idiosyncrasiques, solitaires ou collectives, dans leurs multiples croisements et décroisements. Dans cette phénoménale collision textuelle du JR de William Gaddis – innombrables écritures qui s’incarcèrent les unes aux autres -, le point central est un fabuleux pôle d’entropie, d’abord ténu, anecdotique puis qui s’élargit de plus en plus et aimante l’ensemble des destinées, des personnages, des objets et des projets. Une chambre, sorte de garçonnière louée dans le haut de la ville qui cumule et les usages et les locataires. Elle héberge, autre nœud déphasé du roman, un compositeur en recherche perpétuelle d’une activité rémunérée qui lui permettrait ensuite de se consacrer pleinement à la musique, Bast. « Mec genre ne le laisse pas commencer je veux dire quand il commence à expliquer genre pourquoi il ne peut pas faire le truc avant d’avoir fait cet autre truc qu’il ne fait pas non plus parce qu’il y a genre quelque chose d’autre qu’il doit faire dès qu’il aura terminé cet autre truc je veux dire tu peux bouger ton pied… ». Il est principalement l’associé involontaire du gosse qui a entrepris, en une préfiguration géniale de hackers du monde boursier et bancaire, de construire un empire financier à partir de rien. Ce bout d’immeuble, cette cabane urbaine et son bric-à-brac s’instituent siège social d’une entreprise bizarre qui semble se baser sur des farces de potaches (un gosse téléphone à des patrons et des avocats en changeant sa voix, en se faisant passer pour un autre), des échanges absurdes, des simulacres de transactions, des rebuts de marché, un jeu d’enfants singeant le monde des affaires des adultes et sur le point de le supplanter. Petit à petit, un courrier monstrueux s’y déverse que personne ne lit vraiment, mais suffit à tracer les contours d’un négoce réel. Les stocks de produits dérisoires ou improbables, pacotilles en provenance de sociétés en faillites rachetées on ne sait comment, s’y accumulent, entrepôt délirant. De cette accumulation bricolée à l’instinct, une fortune réelle émerge – enfin, à la manière dont on parla de la première vague de la nouvelle économie virtuelle, bulle qui se dégonfla brutalement -, mais le siège social, doublé néanmoins d’une suite au Warldorf, reste tel quel, avec la porte hors de ses gonds, l’électricité coupée, la crasse épaisse. Les robinets ne ferment plus, l’eau coule en permanence. Une affaire construite sur le gaspillage, énorme, sur l’énergie du gaspillage, sur l’illusion que, dans ce qui passe et s’échange vite, il y a de l’or à attraper. Supercherie. C’est un capharnaüm et un bordel invraisemblables. Les individus s’y croisent et dialoguent sans fin sans jamais réellement arriver à dire ce qu’ils cherchent à dire et, pourtant, ils se comprennent, se meuvent, viennent, repartent, pollenisent. Dans cet indescriptible désordre qui brouille toute écriture, le compositeur Bast, exploitant les moindres intervalles inactives, parvient tout de même à remplir ses portées, « paraissant écouter comme des bribes de sons s’échappaient de séparations sporadiques de ses lèvres, gribouillant une clé, des notes, un mot, une courbe, continuant à pêcher des pages blanches comme la lumière gelait les feuilles obliques du store, écroulé sans mouvement comme elle réchauffait l’abat-jour crevé et finalement le projetait en ombre, revenant brusquement à lui et au torrent du lavabo avec le slap, slap de la pantoufle en paille de retour pour poser la tasse en balançant la ficelle du sachet à thé… » C’est de ce lieu où rien ne tient à part les déviations désirantes de quelques vies qui se cherchent, déconstruisent des voies toutes tracées et produisant de la destruction, génèrent malgré eux les forces que capitalise la JR Corp., succes story d’un adolescent doué pour magouiller et prendre au mot les mécanismes de la spéculation, grâce ou malgré la compréhension approximative qu’il en a, ce qui lui donne une sorte d’ingénuité du mal. Un lieu d’où rayonne toute la dynamique du roman : « Foutrement malin si vous voulez savoir, pouvait pas arrêter le lavabo alors il a ouvert la baignoire pour répartir toute cette foutue entropie un peu mieux, passez-moi cette bouteille voulez-vous Bast ? » C’est parce que la multiplicité dont je procède ruisselait dans le corps textuel de Gaddis que je me rendis compte, avec une surprise certaine, à quel point j’abritais semblablement un siège social de l’entropie – dont je reconnus la musique particulière de cataracte déséquilibrée au cœur de mon fouillis organique, organologique (on est toujours son corps et déjà l’organe d’autres environnements, paysages, machines, corporéités, technologies et pouvoirs !)-, et que ce siège traitait directement les perceptions du monde extérieur, avant même que je ne puisse envisager construire quoi que ce soit avec ce qui de la vie dérivait en moi. C’était somme toute apaisant comme lorsque je campai la dernière fois au bord d’une rivière – le flux ininterrompu n’est pas uniforme, il est fait de courants contraires, les cailloux, les branches, les accidents des berges incorporent d’inlassables contrariétés dans le chant de l’eau -, n’était la détresse renvoyée par le décor urbain. – La dette personnalisée. — Les rues de la ville, en-dehors des zones économiques puissantes, ne respirent jamais la paix, la pauvreté affleure partout ainsi que l’incompréhension de ce qui arrive et le mépris pour le sort subi. C’est le décor d’un endettement incommensurable et occulte et, en arpentant ces lieux dans un état d’esprit gagné par l’entropie interne et transformé en éponge provisoirement dépouillée de libre arbitre, juste avaler machinalement, on en vient à coïncider avec le portrait de l’homme perdu dans sa dette que Maurizio Lazzarato présente dans « La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale. » (Editions Amsterdam, 2011). Essayant de démasquer l’hypocrisie et le cynisme politiques actuels, l’auteur prend la mesure démente de l’endettement des Etats souverains, que l’on nous présente comme un moment de crise, mais qui est bien systémique, relevant d’un système délibérément choisi, anti-démocratiquement. L’assujettissement des Etats aux banques qui leur prêtent de quoi gérer l’intérêt des prêts consentis précédemment résulte bien d’un choix idéologique, néolibérale, et non d’un accident. C’était prévisible, c’était écrit, c’était même voulu. Les plans de rigueur qui en découlent visent à démanteler ce qui subsiste de l’Etat Providence, les services publics, les politiques sociales (culpabiliser le sans emploi et le traiter comme un délinquant qu’il faut suivre). Sans oublier que c’est toujours les vivres des politiques culturelles publiques et de la recherche désintéressée que l’on réduit en premier, affaiblissant les capacités de résistance, de penser des itinéraires bis. Le tableau, même aussi sommaire, révèle bien comment cette gestion délirante de la dette publique poursuit un objectif clair : maîtriser au mieux la production des subjectivités au sein de la population. C’est le bio-gouvernement de Foucault mais à un niveau que lui-même n’envisageait pas. Souvent, dans mes errances urbaines, j’atteins une sorte de nausée, je peux me sentir perdu, fragilisé par ce qui me traverse à seule fin d’alimenter la source d’entropie, ce foyer d’antiproduction, de gaspillage qui génère une part de l’énergie nécessaire à continuer – expérience qui rappelle un besoin inné de négativité -, il n’y a rien où se raccrocher si ce n’est cette culpabilité larvée, sournoise, par laquelle on endosse le rôle de l’endetté. Nous sommes dirigés par l’économie de la dette. « Si les mnémotechniques que le gouvernement néolibéral met en place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et l’esprit la « culpabilité », la peur et la « mauvaise conscience » du sujet économique individuel. Pour que ces effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité de l’usager fonctionnent, il faut sortir de la logique des droits individuels et collectifs et entrer dans la logique des crédits (les investissements du capital humain). » Et s’installe un système où la production est sur le même pied que la destruction, ce qui est illustré par le nucléaire, par l’industrie qui produit des biens de consommation et la pollution, l’agriculture intensive qui nourrit et empoisonne, et « le capitalisme cognitif détruit le système « public » de formation à tous les échelons ; le capitalisme culturel produit un conformisme qui n’a pas d’égal dans l’histoire ; la société de l’image neutralise toute imagination, et ainsi de suite. » Ce binôme production/destruction que Deleuze et Guattari conceptualisent en antiproduction, force d’autodestruction indispensable au nouveau capitalisme  « L’antiproduction se charge de « produire le manque là où il y a beaucoup trop », c’est-à-dire que la croissance (le « trop ») est une promesse de bonheur jamais réalisée, ni réalisable, puisque l’antiproduction se charge de produire le manque dans n’importe quel niveau atteint par la richesse d’une nation. »  – Le chemin des crêtes. – A certains moments de déréliction où, à l’échelle de son propre fonctionnement on se trouve hésiter entre production et construction, interpréter la vie ou céder à sa source interne d’entropie, dans des phases déchirantes d’empathie avec les signes de pauvreté et de colère qui sourdent des murs, des façades, des trottoirs, des fenêtres, des gouttières, on se sent endetté « cosmiquement », sali par ce système de la dette colossale et sans issue dans laquelle le politique nous a engagés et nous rend complices de tous les empoisonnements de la planète, du corps et de l’esprit. Les restes d’affiches témoignant du récurrent simulacre démocratique, élections ou autres sollicitations à donner son avis, claquent comme de la provocation, surtout dans certains quartiers – ceux où le pouvoir envoie aujourd’hui des « patrouilleurs », le terme évoque bien la guerre civile -, et foutre la haine. Encore heureux quand elle se contente de chanter comme ce dessin poème sur le M.U.R. Pour ne pas sombrer complètement dans cette disgrâce d’endetté qui remplace les anciennes promesses du progrès, je ne peux opposer, dans un premier temps, que des émotions ponctuelles, qui raniment un peu la fierté d’être humain et que procurent des rencontres, des œuvres, dessinant un chemin de crêtes par où respirer. Il y a ainsi des sanctuaires oubliés toujours capables de régénérer. Ils rappellent certaines propriétés dont nous étions dotés et que la dette recouvre de son avilissante anxiété. Dans le roman de Gaddis, à un moment donné, le compositeur Bast, énervé, secoue le morveux JR qui ne sait faire qu’une chose, penser aux mille manières de produire et reproduire du fric, prototype exemplaire d’antiproducteur, et veut l’acculer à entendre une musique : « C’est ce que j’essaie de, écoute tout ce que je veux que tu fasses c’est d’arrêter de penser à ces déductions de cinq cents ces actifs matériels nets pendant une minute pour écouter un morceau de grande musique, c’est une cantate de Bach la cantate numéro vingt et un de Johann Sebastian Bach bon dieu J R tu ne comprends pas ce que j’essaie de, de te montrer qu’il existe une chose comme comme, des biens incorporels ? ce que j’essayais de te dire cette nuit-là le ciel tu te rappelles ? en revenant de cette répétition cette impression de, de pur émerveillement dans le Rhinegold tu te rappelles ? » Restless de Gus Van Sant nous prend la main pour un bouleversant retour sur soi-même, où reprendre toute la mesure intransigeante de l’incorporel qui nous a construit –notre point de départ d’amour – et nous est indispensable à vivre, même recouvert par des couches et des couches de calculs et procédures, même renié et trompée tous les jours. Les larmes qui acclament silencieuses le film ne sont pas que compassion pour l’amour si beau et éphémère, sans lendemain et regardant la mort dans les yeux, des deux adolescents Annabel et Enoch. Cet amour qui ne calcule rien, qui donne tout malgré les obstacles et sourit à ce qui va le détruire demain – ce qu’il crée est éternel -, nous en avons été capables, nous sommes passé pas loin, il nous en reste quelque chose, qu’en avons-nous fait, qu’en faisons-nous ? Au moins une provision d’incalculabilité, d’innocence et de virginité qui inspirent des géographies imaginaires, des territoires d’expériences inexplorés où déjouer la main mise sur nos subjectivités par la dette universelle que le politique a contractée pour nous et contre nous. C’est une de ces géographies fragiles que représente 159/295 de l’artiste sud-africaine Lyndi Sales, assemblage de papier, images pieuses, cartes à jouer, papier jos chinois, baguettes de bambou, fil et bobines de coton. Une fine membrane colorée, enjouée et colorée – s’envole-t-elle ou se pose-t-elle en messagère d’un autre monde ? –, constituée de 159 petits cerfs-volants. À mes yeux qui, la veille, ont dévoré le film de Gus Van Sant avant de s’y noyer, cette structure m’évoque instinctivement ce que le film suggère sans montrer (et pour cause), comment les âmes d’Annabel et Enoch, séparées par la mort terrestre, se renouent après une transition indéterminée entre ciel et terre et s’unissent en quelque chose d’immatériel, capable de voler et de traverser les âges et les matières. L’œuvre de Lyndi Sales en forme de Phoenix chatoyant évoque « les 159 personnes du vol n° 295 de South African Airlines tombé dans les abysses de l’Océan indien en 1987 et connu par la suite sous le nom de Helderberg ». Apparemment très éloigné de cette atmosphère délicate, quelque chose de semblable m’effleure en poussant la porte de la galerie Schleicher + Lange, environnement blanc et gris, presque médical, une atmosphère de rareté, juste quelques discrètes interventions qui attestent toutes du désir d’entretenir un contact ténu avec l’immatérialité qui donne sens aux techniques du dessin, l’indéfinissable qui conduit les gestes à extraire des matières, papier, graphite, des traces, des indices de vie qui nous regardent, éclats de miroirs. Des presque rien dont l’explication conceptuelle peut sembler soit irrémédiablement tordue, soit renouant avec une simplicité désarmante et écarquillée du faire au sein d’un trop plein maladif, revenant à des presque rien illuminés, petits gestes livides de passion artistique exsangue. Extrait du feuillet : « frotter, avec un fragment de plastique d’emballage de feuilles, un dessin au graphite. Le fragment en question est devenu la pièce Codificado – impressâo transparente (2011). Ses doigts y laissent une empreinte par la pression du frottage sur le plastique transparent où les informations techniques et commerciales, en noir sont imprimés. Côte à côte se trouvent donc les empreintes des doigts et le code barres, deux sortes d’informations codées portant la trace identitaire du sujet et de l’objet. » Comme j’aime les passages du coq à l’âme, j’aimerais une fois trouver les mots pour expliquer pourquoi, la vue d’ensemble de cette galerie occupée par le travail de Pimentâo et celle de la vitrine poussiéreuse du restaurateur de tableaux, certain jour et compte tenu probablement de dispositions précises à définir, me font le même premier effet. Par des chemins différents, l’un semé d’invisible à rendre visible et l’autre par une métaphore involontaire indique des lieux où soigner ses relations à l’image (la société de l’image neutralise l’imagination, voir plus haut)– Des cartes et des bombes. – Ne pas se laisser assigner dans un territoire d’endetté à qui l’on dit qu’il n’y a rien d’autre à explorer que les pulsions consuméristes, mais à rebours, revisiter les cartographies, ouvrir les champs topographiques, pas mal d’artistes s’y attachent, ouvrant des possibles ou construisant des dispositifs critiquant tout ce qui enferme et clôt la compréhension de nos espaces de pensée. C’est le cas d’Alain Bublex (Galerie Vallois) qui se livre à une discipline de voyageur frondeur et met à l’épreuve le discours des nouveaux urbanistes qui construisent le Grand Paris au « long des voies du ERE et des lignes de tramway ». Il donne ainsi un visage aux nouveaux territoires impersonnels de la ville, selon un protocole rigoureux. Chaque jour, en pratiquant de manière serrée les horaires des transports en communs, il visite plusieurs gares, « nouveaux points de centralité de la métropole », et en photographie les abords, jamais plus d’une demi-heure, le temps de repartir dans une autre direction avec le train ou tram suivant. L’exposition présente les plans d’interventions, schéma des voies ferrées et, par jour, les points d’intervention ainsi que le résultat photographique de ces explorations, sans ordre préétabli. « Pas de non-lieux, seulement des lieux communs, lieux de l’expérience partagée, de la quotidienneté, mais aussi des lieux de banalité » (Raphaële Bertho, texte de la galerie). Néanmoins, ce travail sur la banalité, par la vitesse d’exécution et l’accumulation de clichés crée une sérialité « qui fonctionne comme un dialogue entre les parcelles d’un territoire souvent considéré comme éclaté. La stratégie mise en place aboutit à un panorama à la fois fidèle et surprenant : une forme urbaine affleure à la surface des flux. » Il y a des choses à voir, des esthétiques, des dynamiques, des mouvements même dans ces lieux considérés comme non remarquables, qui ne seront jamais visités par les touristes affluant à Paris, et l’étude de ces nouvelles topographies urbaines est importante, il s’agit de ne pas abdiquer notre droit de regard sur la fabrication des environnements périphériques. — Cyprien Gaillard, prix Marcel Duchamp 2010, expose à Beaubourg ses Geographical Analogies, une centaine de vitrines où plonger, fragments kaléidoscopiques de nos ruines et atlas, dans un agencement de 9 polaroïds. Des paysages célèbres ou anonymes, des ruines quelconques ou historiques, des végétations hantées et des banlieues quelconques, des monuments et des détails architecturaux banals, des colonnes de Buren et des entrées de grottes, des têtes préhistoriques et un urinoir. « Parfois évidents, les rapprochements sont aussi souvent secrets » (guide du visiteur). C’est l’alliage entre évidences et secrets qui conduit le visiteur à attribuer, devant chaque agencement, les neufs fragments polaroids à un seul territoire homogène fantasque, paysages monstrueux faits de vestiges intangibles et d’actualités fugaces, géographie traversant plusieurs temporalités, dramatiques et labiles. Et l’on sent bien alors que, mentalement, nous sommes tapissés d’un semblable atlas en 3D aussi fantaisiste et saugrenu où prédominent les « rapprochements secrets ». – C’est de manière sidérante que Till Roeskens, dans Vidéocartographies : Aïda, Palestine, fait apparaître la construction de topographies individualisées à la fois comme résultat d’une pression annihilante et comme moyen de la contourner. Chemins réversibles. Il a demandé à quelques habitants du camp Aïda à Béthléem de raconter leurs trajets quotidiens contrariés par les dispositifs d’enfermement et les contrôles de sécurité, machine de guerre israélienne qui les dépossède de leurs territoires et de leur identité. On entend les témoins invisibles raconter quelques-uns de leurs parcours quotidiens pendant que, sur un écran, une main dessine le plan de leurs pérégrinations absurdes, dessins de tortures infligées au corps et à l’esprit, cartographie de maladies mentales inoculées par la vexation militaire. Et, en même temps, tracé obstiné d’une résistance opiniâtre souterraine. « Car ces Palestiniens, quels que soient leur âge, leur sexe, leur culture, racontent toujours, très simplement, prosaïquement, sans que jamais la colère n’affleure, à quoi ressemble une journée de leur vie justement privée de toute liberté. Comment, pour rendre visite à un membre de la famille, pour aller à un rendez-vous amoureux, pour circuler entre le domicile et le lieu de travail, tout est conçu par l’armée israélienne pour transformer ces voyages minuscules qu’implique le quotidien en parcours d’obstacles, d’humiliations et de retards. Et ce qu’ils esquissent pour témoigner de leur quotidien le plus banal, en tant que civils, prend étrangement la forme de plans de bataille, de notations d’ordre stratégique. » (Jean-Yves Jouannais, Topographies de la guerre, catalogue d’exposition). – Dans son film Shadow Sites II, Jananne Al-Ani survole en avion des énigmes géographiques. Il est difficile de déterminer avec certitude s’il s’agit de sites militaires camouflés, de vestiges archéologiques révélant dans le paysage l’empreinte de desseins guerriers, de réserves ennemies de nourritures camouflées dans les reliefs du sol, de marques extraterrestres sur l’immensité désertique, d’enclaves industrielles ultra-secrètes, de stries agricoles agencées pour communiquer avec l’armée de l’air. La beauté de ces vues aériennes subjugue et, pour peu que l’on se souvienne de l’analyse par Farocki des images prises pendant la guerre au-dessus des camps, on regarde cette beauté avec une défiance toute paranoïaque. Et dans la situation déréalisante de vol aérien où l’on se trouve face à l’écran, le regard accompagne avec ivresse le mouvement de la caméra qui, ayant une fois cadré et fixé un motif intriguant et louche, plonge vers lui avec détermination, à la vitesse d’une bombe se rapprochant de son objectif. Le regard est dans la bombe, le regard s’attend à exploser/explosé, regarder égale détruire. Dans le film, l’impact ne se produit jamais, disons qu’il reste en suspens, cut. Dans les parenthèses des mauvais jours, c’est un peu ainsi que je survole les paysages codés que les émotions – en provenance de souvenirs, de présences tenaces, de manifestations dans la rue ou d’œuvres d’art exposées en galeries ou musées -, impriment dans mes territoires de brouillard, dessins à déchiffrer que le regard cherche à percuter pour y fusionner avec un mystère qui ne cesse de me parler. (Disparition dans les abysses d’un Océan). Percuter. Comme cette mappemonde en béton que Jean Denant défigure en la martelant sauvagement, superposant à la représentation dominante du monde une géographie d’impacts et de blessures, mise entre parenthèses rudoyantes de l’occidentalicentrsime. (PH)

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Mickey et les tireurs fous.

Même si, sur la photo de famille des puissants de ce monde, chaque gentil décideur est affublé d’un masque de méchant, ce n’est qu’un méchant connoté Walt Disney, c’est juste pour rire, on sait que le gentil triomphe toujours. Cette image est saisissante, elle dénonce, met en scène l’hypocrisie en révélant l’antinomie entre la respectabilité et la responsabilité au niveau de l’état catastrophique du monde et, dans un même mouvement, signale l’impossibilité de dénoncer. On a beau leur mettre des gueules de méchant, qu’est-ce que ça change ? Même chose pour les troupes armées passées en revue par un officier à tête de Mickey ou la petite fille emmenée par deux militaires cachés sous le même masque bon enfant jusqu’au malaise. J’ai aperçu aussi, de la même série, mais en lambeaux, la photo d’un corps supplicié, mourant de malnutrition et, lui aussi, dissimulé sous les traits de la même créature optimiste, increvable, à tel point que l’on en oubliait presque de regarder le corps anémié, tordu, au profit du masque, par contraste, monstrueux. L’industrie des dessins animés hollywoodiens continue ses bonnes œuvres, inculque ses scénarios répétitifs et massivement normatifs qui brouillent la relation au réel car, à force d’être plongé dans l’écran omniprésent de ces scénarios, on doit s’imaginer vivre dans ce genre de construction, on pense à la manière de ces structures narratives. C’est un camouflage systématique des points de tension politiques, de tous les malaises dans la civilisation néolibérale. C’est une politique de la diversion permanente. Il n’y a pas d’un côté l’organisation du contrôle voire de la répression et de la terreur, les appareils de pouvoir imposant des politiques destructrices et, de l’autre, les industries de loisirs avec ces produits du divertissement toujours renouvelés et toujours semblables. Tout cela se tient et fonctionne ensemble. C’est ce que mettent en scène ces papiers collés où l’irruption des visages de dessins animés dans des images du réel inquiétant – l’armée toujours massée aux portes de l’événement, prête à intervenir, une poignée de décideurs pour la planète entière, quoi de plus angoissant ? – désamorce toute critique, désagrège la responsabilité. Ce cul-de-sac de la dénonciation, comment n’éveillerait-il pas le désir d’en finir, de passer ou de faire passer de l’autre côté ? Regardez ce squelette rose épousant la grille d’un caniveau ou la silhouette de ce bonhomme comme casqué d’une bombe à retardement. Du côté des dynamites-sardines, ficelées en botte et placées à l’angle de plusieurs rues courues, le compte à rebours a commencé. La bombe blanche collée au mur, en arrêt. Regardez ce singe rouge braquer son arme, de sang froid et mélancolique, vers tous ceux qui descendirent de lui. C’est l’origine qui vient clore un futur catastrophique, mieux vaut le descendre avant, ne pas prolonger les souffrances d’un présent abîmé. Le grand guerrier issu de jeux vidéos n’y va pas par quatre chemin : cette créature 3D des hommes se retourne contre eux, renvoie la folie du massacre à l’expéditeur. Monsieur que offre une vision soft, décalée parce que presque mondaine et évoquant les boudoirs, des rapports de violence entre femme masquée et séducteur à tête de mort. Le trottoir assène un verdict sans appel : il te faut du vice pour supporter ta nullité ! La création colorée de Macay, nuage de fleurs et de bouches cantatrices, laissant flotter deux femmes épargnées, l’une dans la pesanteur d’un rêve clos, l’autre enfermée dans une sensation de douceur, souligne par son vaste fond rouge combien, là, il manque de fleurs, de chansons et de femmes sachant rêver et capter la douceur. Les contrastes entre rouge, gris, quelques autres couleurs primaires et la disposition suspendue, sans ancrage, accentue l’impression qu’apparaît là, sous formes de stigmates oniriques, la représentation d’un manque. Et toutes ces images transperçantes, aperçues en rue récemment à Paris, j’en revis le dard pénétrant dans le regard factice de sculptures, à Namur. Notamment dans les pupilles fixes de cette meute de loups rouges de Sweetlove, attendant le visiteur derrière la porte, chaussés de basket aux pattes de devant et portant des bidons d’eau. Porteurs d’eau pour l’humanité qui aura dilapidé ses réserves. Ces animaux en voie de disparition, bafoués par l’homme, lui pardonnent et lui apportent le précieux liquide indispensable à sa survie. Belle leçon. (PH) – Vidéo Macay fait le mur – Exposition Sweetlove

 

 

 

 

Gruyère.

Prison, recto verso. – Michael Beerens investit Le M.U.R. avec un cliché toujours bienvenu. De loin, un mur de prison, surmonté de caméras de surveillance et de barbelés, et on se situe à l’extérieur du mur, confronté à l’inconnu du carcéral, voilà une image qui éveille la conscience. En fait, ce n’est pas une prison de ce genre-là, c’est un mur de protection, le système de surveillance est dirigé vers l’extérieur et, à l’intérieur les rats nantis ont plein de gruyère à becqueter. Hors les murs, il n’y a aucune protection, les rats démunis crèvent la dalle. Là, la séparation entre extérieur et intérieur est claire. Et l’on comprend que, pour la plupart, nantis, nous sommes à l’intérieur et regardons les individus libres, à l’extérieur, râler au sol. Il n’en va pas autant de cette intervention sur la burqa, autre séparation cultuelle/culturelle entre « dedans » et « dehors ». – Burqa, oui ou non ? – Il n’est pas évident d’avoir le fin mot de ces images collées dans la rue : « La Burqa pansement », « La Burga Taxi », (« La Burqa parapluie » existe aussi, je ne l’ai pas vu en situation). Quel est le message et l’intention ? Sur le site Internet, aucun texte, aucune explication, juste quelques photos. Pansement, taxi équipé de voiles, parapluie couvrant, est-ce une manière d’indiquer les milles et une manières de remplacer la burqa interdite par des voiles autorisés ? Rappeler toutes les façons, courantes, de se dissimuler son identité, de passer inaperçu? Y a-t-il intention de rire de la burqa, telle qu’elle est, telle qu’elle pose problème à certains ? – Positions désirables. – Le grand placard de majorettes brandissant, dans tous les cas de figure imaginables, leur bâton rituel et festif, intitulé « Postures », rappelle combien les fantasmes collectifs, organisés par les divertissements populaires – et dieu sait si les majorettes ont été objet de fantasmes, dans les conversations, les chansonnettes -, peuvent avoir l’air, après coup, dérisoires, complètement désuet. Ces jeunes filles étaient considérées comme adeptes de l’exhibition érotique organisée, familiale, folklorique. On se sent plutôt dehors, peu concerné, sauf à le prendre comme sujet d’étude. – Nostalgique et rebelle. –  La pépée évoquant une héroïne de vieilles BD montre du doigt – c’est sa fonction de présentatrice -,  un super héros convaincu d’être beautiful. Elle plante le décor des notions dépassées dans lesquelles on s’enferme par goût (besoin, tel que le mot apparaît, en français, dans un morceau de Prince, entre sexe et Batman)) des nostalgies romantiques. La rue, c’est plein de vœux pieux, on est volontiers bravache quand il s’agit de pocher un message sur la brique. Ainsi : « Don’t follow leaders », avec une silhouette connue, proche de Dylan (il me semble, ou un sosie), mais est-ce « leaders » qu’il est écrit ou « leakers », ou y a-t-il bien une confusion volontaire entre les deux mots, « leaders » devenant l’équivalent de « fuite », fuitard, auteur de fuites ? Est-on leader ou leaker, comment décider, où se situe-t-on ? Ou ce dessin nous situe-t-il ? Du même calibre, cet autre pochoir « n’être/naitre esclave 2 personne ». Les yeux du visage proférant ce précepte sont comme des grillages de prison. Où sont l’intérieur et l’extérieur de cette prison ? Dans la tête du personnage représenté ? Partout autour sauf dans sa tête ? – Palimpseste et croûtes. – A l’entrée de certains passages ou immeubles, les « communs » sont tellement recouverts de signes, signatures, taches, marques, traces, projections, autocollants, pochoirs, graffitis, en superposition, en imbroglio de messages sommaires (codés ?), qu’on ne distingue plus rien, c’est sale et brouillé, couche sur couche, est-ce encore un boîtier d’électricité, un alignement de compteurs recouvert de déjections de signatures (des paraphes, des ébauches, des postillons, des esquisses, des bribes de graphes, négligés, postillonnés) ? Est-ce encore la rue ou un intérieur tapissé de couleurs et de formes ? Un pan de mur fonctionnel ou bien une surface tellement imprégnée et saturée de projections humaines qu’il conviendrait de la découper et de la transplanter vers un musée, tel quel. Extérieure au système des musées et galeries, elle peut à présent y rentrer, par défaut. Elle est devenue autre chose. Quoi ? A chercher, à examiner selon autopsie. Sardine Animal continuerait à croire qu’il est possible de traverser tout ça grâce à la transmission de pensée mais le personnage qui interroge «me reçois-tu ? » ne semble pas forcément fréquentable, un peu caractériel, dissimulé sous un vague bandeau (loup), il chercherait sournoisement à pénétrer le gruyère mental de tel ou telle pour en prendre possession que ça ne m’étonnerait pas. (PH) – Michael Beerens La burqa/de Lode Kuylenstierna

 

Des limbes de l’animal…

Les limbes du mal. – Il y a toujours bien, quelque part, un dessin de « Tristan des limbes », collé sur un mur. On finit par tomber dessus et l’on se demande où commence l’histoire, où finit-elle, ce n’est jamais juste un dessin ainsi. Il y a un avant et un après. Des sortes de gueules cassées aux orbites démesurées, vides, impavides. Gueules cassées évoquant celles qui traînaient dans les rues, après la grande guerre et que Dada ou des peintres comme Dix prirent comme modèles dénonciateurs. Ici, c’est une autre sorte de guerre qui casse les gueules, selon d’autres techniques, plus sournoises, intérieures. C’est la guerre de la communication, des flux de loisirs et de biopouvoir qui convoitent le temps de cerveau disponible des citoyens. Les personnages de Tristan des Limbes sont volontairement malsains, mal dans leur peau, habités par des forces qui les dépassent, les dépossèdent et dont ils cherchent à mettre la main dessus en se fouillant dans de délirantes démangeaisons. Cela peut aller jusqu’à s’ouvrir la cage thoracique pour dissiper l’oppression, donner de l’air aux organes vitaux. Ou s’étrangler de peur que ne s’échappent des mots contraires à ce que l’on veut dire, « va mourir » au lieu de « je t’aime ». Ce sont des questions de face perdue, de mauvais masques, de vide charnel, de corps sans substance, sans épaisseur, sans vie intérieure, plus rien où faire mijoter son vivre (« j’ai regardé en dessous/ En dessous il n’y avait rien/ J’ai enfoncé mes doigts dans la chair/ Et dedans il n’y avait rien »). C’est aussi un grassouillet en slip, souplement tordu dans une décharge – on peut croire qu’il danse, sumo rockabilly -, doté de nichons très féminins et dont l’un, caché sous la main gauche, pourrait bien être « percé » par le pouce ; la bouche a la haine, ne semble pas supporter le partage masculin/féminin. Tous ces êtres brisés, dont plus un seul ne semble intègre, sont en pérégrination dans les limbes de la souffrance, des limbes à l’envers où ils régressent vers une totale dissociation des tissus, fluides et organes qui les composent. Il faut aller sur le site de cet artiste pour découvrir la dimension d’un projet, une discipline de travail, des carnets, de la suite dans les idées, une pratique du mail art, un niveau d’intervention en perspective. – L’animal sardine. – C’est tout petit, anodin, un bout de papier avec le dessin d’une grosse molaire et, dans un phylactère, un « aïe » retentissant que l’on connaît tous. La signature tape dans l’œil : « sardine animal ». Trois fois rien, l’image de la perte, l’expérience la plus banale que nous puissions faire d’un bout de nous-même arraché, soustrait, désensibilisé, retournant au néant. Un peu plus loin, un personnage aplati contre le mur, un pendentif tête de mort, une sorte de tunique d’indien ornée de triangles (nucléaires ?), et sur le bas-ventre une inscription « ytrid » (quand il se penche vers son nombril, il lira « dirty », référence à…). Le visage est tourné vers le haut, en attente d’un visiteur de l’espace, un sauveur, la bouche grande ouverte manifeste de la surprise, la crampe de la déception ou, simplement, cherche de l’air. Immobile, tétanisé, concentré pour garder la tête hors de l’eau. Là aussi, ce sont de petits indices et, quand on tire dessus on se retrouve sur un site très personnel où l’on découvre un travail en profondeur, foisonnant, diversifié, plein d’humour et d’acide, traits économes, aux raccourcis corrosifs. Des dessins, mais aussi des publications (où l’on trouve des choses désirables comme « C’est qui Joni Alidé? »), des sténopés, des mix sonores.  – Grand smash. – Plus loin, on déguste le soleil en terrasse et les reflets d’une grande création abstraite de Smash 137, les yeux sur quelques affiches annonçant une soirée musicale « Danse avec les loops » ou des prestations de « Minitel Rose, « Botox » … (PH) – Le site de Tristan des limbes. Le site de Sardine Animal.Le site Smash 137 Smash 137, vidéos

L’invasion marrante, mais pas que (THTF, mars 2011)

Un vrai jeu de piste, une frise dispersée, une BD à reconstituer, case après case, une invasion des créatures domestiques THTF. Enfin, une drôle d’engeance, grouillante, lutinesque, il en sort de partout, génération spontanée, dérivée, dégénérée pokemonesque. Des êtres qui prennent l’apparence d’animaux de compagnie, de mascottes sympathiques, mais qui nous regardent d’un drôle d’air. Bestioles qui se glissent entre nos pieds, nous emboîtent le pas ou, passant juste le haut du crâne d’un trou noir, de leur houppe et yeux nous épient. Étranges piafs téléguidés. Particules inanimées devenues bonhommes, pièces de machines humanoïdes, formes molles au modelé de plasticine carnée, fossiles d’ectoplasmes réincarnés. Ce sont des hybrides, porc-épic échassier, mouton ourson, chien marcassin musaraigne, teckel marsupiau forme à gâteau, brebis baudruche nuage en pleine ascension murale, cochon poussin ouistiti. Ils jouent avec l’angle des murs, les bornes en pierre, glissent furtivement hors l’ombre de tuyaux (sur un skateboard), font mine d’aller se cacher dans une poubelle. Cela peut être tout aussi bien des êtres géométriques, des édifices ou édicules initiatiques (évoquant certaines représentations de tours ornées d’oriflamme dans l’horizon symbolique des paysages du Moyen-âge), des armes absconses s’engouffrant dans un puits sans fond pour subir une métamorphose radicale (détournement de finalités), un bouquet de baguettes surmontées de cristaux abracadabrantesques, étincelles et gamettes. Entre martiens et Ribouldingue. Que de croisements possibles! Ils sont partout, facétieux, familiers ou craintifs, se multiplient selon une plasticité cartoonesque. Un couple de mages – un ours et un humain cagoulé en autruche chèvre -, portant des insignes cabalistiques incompréhensibles de ce côté-ci du miroir (bien que ça nous parle), suggèrent une hiérarchie chaotique structurant ce peuple, un mystère à percer. Il faudrait avoir le temps de tout recenser, relier, placer sur une carte, ne pas en rester à quelques fragments, essayer de comprendre. C’est l’intrusion d’innombrables formes de vie qui tracent leurs lignes de fuite dans notre gruyère de vie figée, livrée pieds et poings liés à l’économie de marchée, avec de moins en moins d’échappée, d’autres mondes possibles. Comme les rongeurs facétieux de certains films, ils invitent à les suivre, vers d’autres dimensions, d’autres filières. Il faudrait toujours rester disponible pour des contacts, avec des émissaires improbables, garder l’esprit en alerte. Parce que toutes ces apparitions dessinées sont certainement échappées d’une Arche de Noé faisant escale dans le coin.(PH) – Autre article sur THTF à LyonBlog THTF Une vidéo pour petits et grands

 

Regarder le ciel


Regarde le ciel, oui, alors que les murs sont envahis de grandes feuilles blanches avec, en leur centre, des flashcodes qui nous épient. Sont-ils en activité, je n’ai aucun moyen de le vérifier, je n’ai pas d’engins qui lise ce genre de signe. Je les prends dès lors comme une manifestation graphique dont l’intention est d’afficher un symptôme, un chancre, représentation de l’abîme dans lequel le monde plonge son regard : l’infini labyrinthique et cryptographique de la technologie qui happe vers l’entendement. Toujours la même merde. Rêver d’ouvrir le cadenas. Avoir toujours, dès qu’on ferme les yeux, imprimée sur l’écran granuleux des rétines, la silhouette noire d’un appareil photo qui vous fixe, rémanence panoptique. Fantasmer une jolie poubelle à frites et Mc Do, en pochoir. Toujours la même merde, il faut bien le dire. Plein de gorilles robocopisés, certains jouant au skate, d’autres pas, en parade à proximité de cœurs blancs, éparpillés sur le trottoir comme des pétales. Non loin, un obsédé a semé des silhouettes de pin-up à bottes bien talonnées. Sur le M.U.R. la représentation déprimante, frontale, des cités dortoirs, autre dérivé de l’architecture panoptique. En surimpression, deux trois humains colorés, normaux, qui continue de respirer et avoir des rêves, là-dedans. Les petits animaux de Portok galopent au-dessus du parement gris vert (chiens, chevaux, hyènes, panthères, félins, enfin, c’est du galop ?). De lui aussi, un noctambule hirsute, halluciné, ne sachant plus où il est, et des nus, paumés, sans identité bien marquée, jeté à la rue ou couché sur le trottoir (comme déposé pour une mise au tombeau ou une résurrection), on dirait de la chair à Saint-Sébastien, attendant les flèches. Toujours la même merde. (PH) – Sam PortokJana & JS

De la télé aux flashcodes de rue

La télé dans la rue. – Un grand panneau de photos en noir et blanc, des gueules fameuses, on passerait presque devant sans les reconnaître, juste un imperceptible sentiment de déjà-vu, mais au fond « qui est qui est qui et qui faisait quoi ? ». Cette interrogation retient l’attention. Ce sont des portraits réalisés par un anonyme sur les plateaux de la première et deuxième chaîne française, entre 1977 et 1981. L’impact du « trente après » est implacable. La télé a bien changé et de ces/ses célébrités, d’ailleurs, beaucoup ont disparu. Les anciens mettront un nom sur quasiment tous les visages, artistes, politiques, médiatiques, people, comme on le fait en feuilletant un vieil album de famille, en reconnaissant par intuition plutôt que par une méthode rationnelle. Même en ce qui me concerne, alors que je n’avais pas la télévision, il me semble avoir passer beaucoup de temps devant ces émissions. La petite lucarne a immortalisé des types. Pour les jeunes, c’est presque de l’archéologie, il faut expliquer « qui était qui ». Ils ont entendus parler, ils peuvent connaître phonétiquement  les noms sans pouvoir les identifier,ils sont  alignés ainsi comme des inconnus à la morgue.  Ces tronches, leurs attitudes, leurs tics, on s’en rend compte, alors, font partie de ces signes que l’on collectionne (parmi d’autres et par défaut, tellement ils sont « imposés » par répétition, par prégnance) pour conserver l’atmosphère d’une époque, rester en contact avec, garder des clés pour la comprendre, entretenir ses souvenirs. En passant là-devant on mesure à quel point on peut avoir un lien affectif avec une époque, une période, et que cet attachement est saugrenu, on n’en peut rien. Même ceux que l’on détestait (appartenant à un camp opposé)deviennent sympathiques, familiers, anecdotiques. Album de famille élargie.  – La rue enchantée. Autre chose que nous avons tous en commun, ce sont les fables et les histoires dont les personnages sont des animaux qui jouent aux hommes. Ils s’habillent, ils parlent, ils ont les mêmes ennuis, bonheurs et rêves que les humains. Et s’ils étaient toujours parmi nous ? Comme ces chiens de prairie géants, dressés, cachés derrière les éclairs du papier lacérés ? Beaucoup plus loin, pas de doute, en voici deux en pleine promenade, l’un fume même la pipe, ils vont se rencontrer, peut-être se cogner parce qu’ils animent à merveille l’angle de deux rues, l’angle comme événement, lieu de rencontre impromptue, début d’histoire et d’aventure (souvent il faut se cogner). Ce monde enchanté collé de cette manière en grands formats et en traits vivants donnent l’impression que les ombres des mondes enchantés de l’enfance continuent de nous accompagner, de marcher en parallèle, dans l’épaisseur des murs.  – Streetart, technologies et marketing. – Le streetart évolue aussi avec les technologies. Regardez bien ce collage de FLKDS (artiste connu et coté) : il comporte un flash code près de la signature. Ce n’est pas une imitation utilisée comme élément du collage. Si vous possédez l’appareil adéquat vous pouvez vous connecter et visionner une information qui vient compléter l’image collée sur le mur. Certains des masques de Gregos sont aussi pourvus de cette technologie. Gregos, c’est celui qui colle sur les murs les multiples répliques d’un masque qui est le moulage de son visage selon différentes humeurs – souriant, fermé, facétieux (langue tirée) – et qui en passe par toutes les couleurs (vraiment). Plusieurs de ces artistes donnent rendez-vous sur Internet où ils offrent des produits à vendre : des illustrations sur différents supports (posters, T-shirt). Vous pouvez certainement ainsi avoir la face de Gregos dans votre salon et en changer tous les jours selon votre disposition. Pourquoi pas, tout art doit bien trouver des moyens de subsistance. Certains se moquent aussi des flashcodes et y introduisent des virus qui pourraient nous en débarrasser. (PH) – Sur GregosFKLDSite de Gregos Sur FKLD