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Entre la chute et les remparts, les enclaves

Chute/remparts/enclaves

Librement divagué à partir (notamment) de : Juan José Saer, Grand Fugue, Seuil, 2007 – Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Bruce Nauman, Fondation Cartier pour l’art contemporain – Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, Gallimard, 2015

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Rarement, il n’a trouvé dans un texte une telle coïncidence avec la mort, rarement lu une écriture accompagner aussi résolument le glissement progressif, inéluctable, vers le néant, l’annulation, la négation. Pente nihiliste. Sans effet particulier, sans révélations fracassantes ni rien de sensationnel dans le récit proprement dit. Simplement, un texte imprégné de décomposition, y compris dans l’espèce de joie et d’exaltation, un momentané regain de vie matérialiste accordé au narrateur par un important prix littéraire. Un rebond vitaliste porteur aussi de chaos. L’auteur de ces lignes, pense-t-il, est probablement rongé par ses penchants morbides, cultivés avec soin, et son dégoût de la vie exacerbé par la déchéance physique du grand âge. Il était peut-être, tout en rédigeant ce journal, réellement en train d’agonir à petit feu ou, en tout cas, convaincu de passer l’arme à gauche ; et, en tant qu’écrivain, il s’acharnait à saisir un fil narratif même déconstruit et avait décidé de tout noter, jusqu’au dernier instant de conscience, et même au-delà, s’accommodant à l’avance des incohérences éventuelles. D’une certaine manière s’accrochant à la dimension éternelle qu’il attribue tout de même, certaines fois, à l’œuvre qui s’écrit, à la part des phrases qui nous survivrait et au mythe de l’artiste hors normes comme planche de salut fugitive. Peut-être le personnage tombait-il dans une ostentation littéraire de la dépression, confessant par ailleurs ses penchants à l’apitoiement, au ressassement sombre, mais ayant aussi de bonnes raisons, liées à son expérience des camps et aux progrès d’une maladie dégénérative, d’être affecté par de telles pathologies dépressives. « Silence. Abandon. Cicatrice douloureuse. Ça commence peut-être ainsi… Silence de plus en plus profond. Sentiment croissant d’abandon. Douleur de plus en plus indigne. » (P.255) « Une inertie maladive s’est emparée de moi. Je gémis sous le poids de ma dépression. Bateau à la dérive, je tangue par ci, je tangue par là… Je me réveille tôt et seul. La mort rôde autour de moi, je vis déjà un sentiment de perte : la disparition de Kertész me fait de la peine, il avait encore tant de choses à faire, tant de joie connaître… » (p. 267). « Je ne peux pas mettre un terme… Mettre un terme à l’écriture, mettre un terme à la vie… » (p.268) « J’aurai une mort brouillonne, comme un mauvais employé qu’on a mis à la porte et qui s’en va la tête rentrée dans les épaules, laissant sur son bureau et dans son secrétaire un désordre dans lequel ses successeurs ne se retrouveront pas. » (p. 274) « Confusion, peurs, dépression, impuissance, nullité. Lumbago. Horizons bouchés. Tout simplement, c’est fini… » (p.274) Et puis, ce qui le retient de ranger catégoriquement le livre parmi les recueils de litanies stériles, c’est qu’il ressent quelque chose en lui, une sonde ambulatoire qui se balade dans tous ses centres vitaux et qui sème, chez lui aussi, l’attirance magnétique pour les zones d’échouages. En même temps que l’ensemble de ses forces cherche inlassablement le courant changeant d’un auto-récit – à transformer en texte durant de longues heures d’occupation qui distillent la sensation d’avoir un sens à sa vie -, il sait que ce désir d’écrire est un subterfuge littéraire le dispensant de reconnaître ouvertement ne tenir à plus aucun fil. Ce désir d’écrire, informe et instinctif, est une sorte d’élément ancestral, gélatineux, luminescent, ballotant en ses entrailles intestinales et cérébrales et qui l’aide à expérimenter déséquilibre et équilibre, se projeter vers l’avant ; en quelque sorte, ça ressemble à un grouillement de méduses au fond de son être. « Je me sers des méduses pour comprendre l’ébauche de toute l’évolution. Elles sont extraordinaires car se sont les premières à avoir eu une reproduction sexuée. Les premières à avoir eu l’organe de la vue. Mais le plus incroyable est à venir : la méduse détient peut-être les clés de l’immortalité. Les polypes fixés ne s’abîment jamais. Ils bourgeonnent en permanence, sans que leurs télomères ne s’altèrent. » (Jacqueline Goy, dans Libération, juillet 2014). Il a, plus qu’il ne le voudrait, partie liée avec les fumeroles mortifères, le découragement, la perte de croyance en quelque action que ce soit. Quoi qu’il fasse pour agir, rester vivant, créatif, il contribue malgré lui au processus de transformation du vivant singulier en cadavérique impersonnel. Son être-pour-la-mort prend le dessus. Ne fut-ce que dans le désir de revenir à un degré zéro, un état qui serait celui d’avant la naissance, associé à l’effet de pénétrer nulle part. Ce qu’il éprouve parfois vaguement quand il se trouve exporté dans un coin de terre qu’il ne connaît pas. « Vaguement » comme chaque fois ouvrant ou réactualisant en lui un espace de terrain vague vital autant que problématique, une aspiration à épouser du vent. Au départ, cette impression de ne rien connaître, d’être parachuté dans un pays inconnu, une tabula rasa. Puis, dénicher la carte de cette région, et tenter de l’interpréter, mais avec difficulté, comme si le nom des localités provenaient d’une autre langue, de racines incompréhensibles. Il lui semble presque impossible de les prononcer mentalement, il bégaie, les déforme. Et il s’en rend compte surtout quand, hésitant, mettant pied-à-terre, il accoste un quidam pour demander son chemin  : il bafouille, estropie les syllabes, doit s’y reprendre à deux fois pour se faire comprendre. Il s’attire, au début, l’expression de surprise que l’on réserve aux perdus. S’élançant sur les routes de ces campagnes, alors, comme s’aventurant sur un terrain vierge, dont il ne connaît aucun trait, aucun carrefour, aucune fonction de liaison entre les différents lieux-dits et villages. Au début, progression rompue, avec beaucoup d’arrêts, carte en main et sens de l’orientation tourmenté! Puis, au fil des incursions journalières, des éléments de la carte s’impriment en son cerveau et font la jonction avec l’expérience spatiale que son corps enregistre traversant les paysages et la ramification des routes. Et petit à petit des repères s’installent, les noms de patelins s’inscrivent en lui, leur sonorité devient familière forcément, il repasse plusieurs fois aux mêmes endroits, cela devient un décor amadoué dans lequel il glisse toujours plus loin, en ayant de moins en moins besoin de consulter la carte, intégrant peu à peu la disposition cardinale des sites principaux et la logique des traits qui les relient en réseau polyphonique. Ainsi renaît en lui, mécaniquement, à la force des jambes et du muscle cardiaque, au gré de l’aération que mène une respiration dilatée, la croyance qu’il conserve la faculté d’atteindre de nouveaux territoires, de tout simplement se déplacer, changer de géographie. Surtout, légèrement à l’écart de la mer, mais y conduisant et même s’y jetant, et rompant avec les étendues dégagées de pâtures et de champs labourés qui couvrent les points culminants, il prend plaisir à pénétrer des zones particulières qui se révèlent progressivement des enclaves, vallées larges accueillant fleuves ou rivières. Le cours d’eau est souvent invisible parmi les forêts, les champs et les rideaux de roseaux, sauf quand il franchit un pont inattendu ou se rapproche inopinément d’une berge. Et alors, le courant sombre et brillant, rapide, fuyant, happe son regard, enveloppe son corps d’une fraîcheur minérale. Mais quelle odeur ça a ? Comment saisir le parfum de l’air ? Eau douce, eau saumâtre, parfum de terre ou de vase, arôme de ce qui se décompose et fragrance de cette pourriture raffinée, purifiée dans les rapides ? Là où elle est la plus limpide et vive ne brasse-t-elle pas et ne diffuse-t-elle pas quelques molécules odorantes des cailloux lisses ou garnis d’algues qu’elle déplace et polit sans cesse dans son flux inchoatif ? Lui revient instantanément le souvenir d’une dégustation où un vin l’avait frappé par son goût de terre, d’humus, sans qu’il sache vraiment d’où lui venait cette évidence et si cela correspondait à une qualité ou un défaut objectifs du vin, avant que le sommelier ne recoure lui-même cette comparaison. Ou, à ce restaurateur qui, pour évoquer un blanc régional, avait parlé du goût des pierres de rivières. Mettre des mots précis sur ce qu’il respire si près du fleuve le renvoie à cette fascination pour le vin, le défi sans cesse renouveler de caractériser le goût que ça a. Métaphore d’un terroir, d’une relation plante et sol, d’un climat, d’un travail de la main. Dans le dépouillement d’une gorgée – là, une plénitude et son effacement, presque simultanés -, éprouver la quintessence de la déréliction de nommer, de dire le sens même de sa vie, essayer d’écrire ce qu’il vit. Un voile, juste une ligne d’horizon liquide sous le palais, chargée peu à peu, au fur et à mesure qu’opère la porosité entre tissus et salive vineuse, d’un travail intérieur complexe et ramifié qu’il aime fouiller, mais qui ne dévoile ses rouages que de manière accidentelle. « Dans ses travaux expérimentaux, Rolls a montré que, chez les primates, une émotion aussi élémentaire que le goût n’est générée qu’après un traitement cognitif déjà relativement poussé, puisque même lorsqu’elle a atteint le niveau du cortex primaire, l’information du signal gustatif continue à être décodée sans réaction d’évaluation hédonique. » (JM Schaeffer, p. 135) Ce qui l’incite à courir les cavistes, traquer les flacons qui contiendraient des réminiscences le concernant, c’est-à-dire, des vins dont les cépages, la symbiose entre végétal et minéral, les modes de culture et d’élevage ainsi que l’esthétique de l’emballage, le nom et l’étiquette, vont lui parler, ont des chances de rencontrer ce qu’il attend du boire. En ce qui le concerne, il sera souvent question, humant et s’humectant d’un nouveau vin à découvrir, de souvenirs de fleuve, rivière, vallée et forêt, cailloux, algues, crustacés, vase et humus, berges herbeuses, reine de prés, géranium, enclave. Cela, finalement, en une sorte d’eucharistie, maintenir actuel ce qui s’incarne en lui ! Pour renouveler la sensation de la gorgée primale et absolue, réitérer cette impression d’une gorgée originelle qui s’embrume ensuite dans l’ébriété, diluant la conviction d’avoir réellement vécu cette première gorgée, reconduit au désir d’en recréer les conditions d’apparition, pour plus tard, au risque de l’alcoolisme. « Ce qui lui plaît vraiment, ce sont les soupçons de saveur qui parfois brillent dans chaque bouteille, dans chaque verre, et même dans chaque gorgée puis s’évaporent, pétillement empirique qui suscite des réminiscences d’épices, de bois ou de cuir. Imprévisibles et fugitives, ces étincelles sensorielles qui, paradoxales, rendent plus étrange et plus secret le goût du vin s’allument, soudaines, dans la conscience, promettent une vive évidence, mais à l’instant même où elles apparaissent, très discrètes, s’éteignent. » (Juan José Saer, p. 278)

Sinon, l’eau est omniprésente sous la végétation, derrière les haies, entre les troncs, le fleuve multiplie ses métastases immobiles, d’innombrables étangs de toutes tailles et de zones marécageuses, de flaques et de darses endormies sous les herbes séchées. Du coin de l’œil, il happe avide toutes ces surfaces luisantes, lisses, traversées de tiges, striées de pailles, couvertes de mousses, limpides ou putrides. À tel point que, derrière le rideau de verdure, ténu en ce prélude au printemps, ce n’est plus un fleuve qui se dessine, mais une sorte d’archipel non encore cartographié, incertain, et une espèce de vaste miroir à ciel ouvert, fragmenté en mille éclats. Tout cela aperçu du vélo, soit au ras de la moire fluide quand la route file au même niveau que l’eau, soit en surplomb quand il a fallu grimper une belle côte qui conduit à un hameau, et d’où aussi, il est plus facile d’apercevoir, correspondant aux claquettements entendus quand il filait au plus vite le nez dans le guidon, intrigué par ce bruit qu’il mettra longtemps à plus ou moins identifier, quelques cigognes perchées sur leur nid. L’instant d’apercevoir ces silhouettes blanches et noires, et il a envie de retrouver ces longues heures d’affût à observer dans des jumelles le vol de grands oiseaux, grues ou aigrettes, ou parmi les communautés de canards, quelques avocettes élégantes, sur une patte. Finesse animale, suspendue, lui rappelant la fragilité merveilleuse de certaine nudité féminine qui l’a toujours beaucoup ému. Longues heures durant lesquelles, par la vertu des verres grossissant, les distances disparaissent et il se sent proche, même plus que cela, incorporé comme en rêve dans les formes à plumes qui lui remplissent le regard. Avec l’excitation latente de celui qui découvre au télescope, voyeur, un événement spatial hors du commun, jusqu’ici dérobé, et qui parlerait de la naissance du monde. Comme cette fois où, embusqué dans la cabane de planches, balayant à la jumelle l’herbe d’une rive lointaine, il vit soudain la chute d’un corps, un bolide striant l’air. Un épervier de fondre sur un vanneau presque plus grand que lui et engager un singulier combat. Le rapace s’acharnait sur sa proie, invisible, plaqué dans l’herbe haute, et qui durant de longues minutes chaotiques, tenta quelques sursauts, déployant une grande aile qui cherchait à impulser un mouvement, des secousses pour se dégager des serres, mais en vain. Le nuage de duvet voletait toujours plus dense. Gouttes de sang. Difficile de s’arracher à ce spectacle qui, sans les jumelles, lui aurait complément échappé, se déroulant pourtant dans son champ de vision. « Penché vers le télescope, tout en regardant au travers de l’oculaire et en réglant l’appareil d’une seule main comme pour obtenir une parfaite visibilité, ou un cadrage plus précis, ou une mobilité rapide de l’engin pour pouvoir suivre à tout moment le déplacement routinier des corps qu’il prétendait avec sa main libre il tenait serrés à la hauteur des cuisses les bords de sa robe de chambre (…) En le voyant penché, l’œil collé à l’oculaire du télescope, Tomatis éprouva une violente impression d’obscénité, de perversion torve et satisfaite, comme si Brando avait épié une femme nue, encore que cette modeste perversion lui aurait en tout cas causé moins de répugnance que de le voir fouiller, de son regard indiscret, dans l’intimité des étoiles. » (Juan José Saer, p. 258)

Se faufiler dans ces enclaves géo-esthétiques, c’est comme de changer d’air, traversé par une ventilation agréable. Quand il en franchit imperceptiblement la frontière invisible – simplement il sent que ses mouvements et pensées rencontrent d’autres échos -, il a l’impression de rejoindre un abri, une oasis immatérielle mais charnue. Et cette impression, il le sait, est un charme inépuisable pour autant qu’il ne cesse d’y jouir de la vélocité exaltante de sa mécanique en équilibre, du bon fonctionnement des jambes et du cœur. Comme si, là, il bénéficiait d’une facilité musculaire exceptionnelle, d’une excellence sportive rarement atteinte, comme s’il se retrouvait dans un paradis pour cycliste, au même niveau que n’importe quel champion et que cette vélocité intranquille était la condition pour embrasser l’esprit du lieu, s’y blottir. S’arrêter trop longtemps pour contempler, en s’imaginant prendre racine dans cet enchantement, ce serait risquer l’enlisement dans une faille anachronique, voire archaïque et d’où s’extraire pourrait se révéler périlleux. Les villages ont été construits selon une économie basée sur les ressources du fleuve, poissons, écrevisses, pisciculture, moulin à eau pour produire électricité et moudre les grains (les champs ne sont pas loin), l’élevage d’escargots, l’exploitation gastronomique des grenouilles… L’image d’une certaine autarcie perdure dans l’atmosphère, l’esthétique de ces lieux un peu perdus qui, sur la carte, ont bien la physionomie d’un espace clos, écosystème retranché et qui correspondent aux enclaves mentales où il se coule pour rejoindre et côtoyer, notamment, les souvenirs d’autres nasses de bonheurs ou d’aliénation. Certaines, en effet, frisent parfois l’enfermement et l’obsession maladive, le rituel hypnotique. Comme la bulle pornographique qu’il affectionne, fasciné par les images sur l’écran, flux industriel de sexes. Il y traque, à la manière d’un collectionneur fou et à l’intérieur des scènes répétitives, attentif de manière démente aux morphologies des femmes et à leur manière de se donner et de chevaucher, d’embrasser et caresser, lécher et sucer, au cœur de cette plasticité sexuelle, parmi la tension vibrante des muscles et le roulis soyeux de la chair – le ronron frémissant ou le tressautement désarticulé, arythmique, des ventres, cuisses, fesses, seins réagissant aux secousses intérieures de la queue -, les détails qui vont cristalliser son attention sur d’infimes ressemblances corporelles, revivre virtuellement et inlassablement l’excitation qu’ils partageaient, lui et son amante, et qui était une immense surprise, de l’inattendu et jamais un dû. Il cherche à produire et reproduire cette hypnose à distance, par substitution, dans l’aliénation pornographique et ses milliards de pixels de culs. Un peu à la manière dont il traquerait une sorte de matière noire dont les éléments invisibles, en permanence, continuerait à le relier à son amante perdue, persisterait à faire interagir leurs désirs, dans d’autres dimensions, déterminant par là même la forme qu’emprunteraient leurs vies séparées, les maintenant ensemble, reliés aux mêmes explosions, aux mêmes mystères orgasmiques, enfouis, relégués dans les couches intérieures de leurs cosmos. Il en découlerait ce qu’il aime qualifier de gravitation mutuelle, souterraine. « Voilà en effet une substance dont on ne connaît pas la nature, mais qui représente près de 85% de la masse de l’Univers. Sans elle, les amas de galaxies se disloqueraient, les étoiles s’échapperaient de leurs galaxies. Le grand chaos, en somme. Présente aux confins de l’Univers comme au cœur de la Voie lactée, on ne sait pourtant pas à quoi elle ressemble. On cherche à la piéger au fond des mines, sous les montagnes , dans des détecteurs toujours plus grands… En vain. » (La matière noire, amoureuse d’elle-même. N. Herzberg, Le Monde, 18/04/15). Dans ces enclaves, il lui semble plonger dans des réserves insondables de ces particules où chaque sensation se transforme en signes chatoyants le renvoyant aux effusions amoureuses loin derrière lui, recréant des liens possibles, cryptés, avec le corps disparu.

Il traverse les villages sans s’arrêter. Le regard, photographique, furetant dans tous les coins, à la manière d’un radar. Les volets ouverts ou fermés, les couleurs fraîches ou passées, la disposition de l’église et de la mairie, leurs abords, les drapeaux de la République, les restes d’affiches sur les panneaux publics, les enseignes, les rideaux, les commerces, le mobilier urbain, la statue du Poilu, les jardins, les fleurs, le bistrot, les garages ouverts, les outils, les véhicules d’un autre âge, l’école, les engins agricoles sous le platane, la fontaine, les restes d’un lavoir. Il reste attentif aux signes d’anomie et d’activité, mais préfère continuer sur sa lancée, pieds fixés aux pédales, cul sur la selle, poings au guidon. Un sillage. Les élections sont récentes et leurs résultats, exprimant un penchant sans équivoque vers l’extrême droite et les réflexes nationalistes, ne le mettent pas à l’aise. À ce qu’il ressent en s’immergeant dans le paysage naturel, s’ajoute inévitablement ce qui émane de la vie humaine telle qu’elle s’organise, en symbiose harmonieuse ou dysphorique, dans cet environnement. La pauvreté économique affleure partout, en tout cas, le manque d’aisance et de prospérité. L’aspect « reculé » de paysage partiellement à l’écart de la civilisation (l’autoroute n’est jamais éloignée) est renforcé par la dimension d’abandon social qu’il perçoit dans l’ensemble de la société et qu’il projette ici, en citadin, dans la physionomie engourdie, apathique, des villages campagnards (sachant que la vie agricole est rarement aujourd’hui vecteur de réussite florissante). Le contexte général de la techno-société marqué par l’absence de projet individuel et collectif pour les gens, le manque de perspective et la panne du progrès, la régression des droits sociaux, s’infiltre sournoisement dans les manières d’habiter les territoires champêtres. Il y a une arriération contrainte qui conduit à de multiples replis sur soi, à la résurgence des anciens petits métiers du bois, des champs, de la maraude, du braconnage qui, sous le pittoresque, prennent le statut d’activités qui améliorent l’ordinaire, deviennent indispensables à conduire sa vie de manière décente. Il ne peut écarter, chaque fois que la route le rapproche des habitations, et donc des habitants, d’autres réflexions sur le désintérêt des gens pour la politique dont on parle tant. Une lame de fond qui ne doit épargner aucune enclave, même si, selon leur situation géographique et géopolitique, les impacts seront plus ou moins violents, explicites ou diffus, délétères. « Les populations des pays d’Europe occidentale perçoivent, de façon plus ou moins articulée, l’existence d’une tension entre l’ordre économique capitaliste et l’Etat de droit démocratique. Toutefois, cette prise de conscience s’exprime moins dans des phénomènes de protestation politique que dans un état d’esprit diffus, une sorte d’ « acrimonie » à l’endroit de la politique. Ceux qui entretiennent cette défiance sans objet précis supposent, pas tout à fait à tort, qu’un arrangement informel se dissimule derrière chaque décision n’ayant été l’objet d’aucune procédure démocratique. (…) En effet, les mesures étatiques en question soit ne son absolument plus l’objet du moindre débat au sein des parlements, soit sont justifiées, dans les situations de crise, au motif de contraintes objectives. Mais le simple soupçon, confirmé par des enquêtes journalistiques, que les décisions individuelles des puissances étatiques privilégiant systématiquement les intérêts économiques se multiplient, ce simple soupçon, donc, suffit manifestement aux citoyennes et aux citoyens pour qu’ils se retirent des arènes officielles de la formation de la volonté politique. Les causes d’un tel retrait ne sont pas tant une privatisation galopante ou un désintérêt pour la politique, mais la prise de conscience dégrisante que la liberté sociale de l’auto-législation démocratique ne s’est pas étendue aux organes en question de l’Etat de droit. (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p.497, 498))

Aussi, et dans le même ordre d’idée mais par un autre biais, il ne peut faire abstraction, malgré l’illusion que le cycliste aime entretenir, une fois qu’il est sur sa bécane, d’être seul dans une cosmologie d’espaces naturels préservés, de hameaux et villages typiques, que la relation au réel, à ce qui est, est largement en train de changer, et que c’est probablement perceptible ici aussi, dans ce qu’il prend pour une enclave. En effet, chaque maison, même la plus isolée, est certainement connectée à Internet et nombreux sont les occupants à surfer, à compenser leur isolement géographique par une circulation effrénée dans l’environnement numérique. Où, du moins, ils se sentent accompagnés, pris dans un dispositif qui leur répond, qui interagit, une manière enveloppante de comptabiliser – et du reste aussi « compatibiliser » -le monde et qui peut être rassurante. Ce qu’évoque notamment Antoinette Rouvroy à propos de l’action des algorithmes qui développe une présence agissante semblable à celle de la matière noire dans l’univers ! « Cette mise en nombre de la vie même, à laquelle est substituée non pas une vérité, mais une réalité numérique, une réalité qui se prétend le monde, c’est-à-dire qui se prétend non construite, est un phénomène très significatif de notre époque, bien qu’il paraisse abstrait. On peut avoir l’impression que ça ne nous touche pas dans nos affects quotidiens, mais je pense que c’est faux, et je fais l’hypothèse que c’est d’autant plus efficace que cela paraît tout à fait inoffensif. Dès lors qu’il « suffit » de faire tourner des algorithmes sur des quantités massives de données pour en faire surgir comme par magie des hypothèses à propos du monde, lesquelles ne vont pas nécessairement être vérifiées, mais seront opérationnelles, on a effectivement l’impression d’avoir décroché le Graal, d’avoir atteint l’idée d’une vérité qui ne doit plus, pour s’imposer, passer par aucune épreuve, aucune enquête, aucun examen, et qui, pour surgir, ne dépend plus d’aucun événement. » (Le régime de vérité numérique, dans la revue Socio, Le Tournant numérique et après ? p.118, avril 2015)

Il y connaît ce désir – dans ces enclaves où les routes, répliques de celles qu’il traçait dans le sable pour imaginer des courses de véhicules, invitent à jouer au cycliste sillonnant une réplique de l’univers – de n’en voir jamais le bout, que la succession de virages à angle droit au sortir de petits ponts pavés, de montées raides et de descentes abruptes avant et après chaque chapelle, de faux plats à flanc de coteaux entre chaque hameau, soit sans fin. Pourtant, inévitablement, à force de pédaler et de se dilater dans la joie d’épouser ces routes de vallée, soudain, dans son élan, il franchit la limite dans l’autre sens, expulsé. Il se retrouve sur une route ordinaire, hors des vallées. Et, sur le champ, un peu à court d’haleine, redevenant poussif et asthmatique, la flèche d’une nostalgie puissante le transperce, vive, nostalgie pour l’instant qu’il vient de vivre. C’est à l’instant où cela se produit qu’il mesure combien il évoluait depuis un certain temps, qui n’est pas mesurable, dans un climax heureux, un air lui convenant à merveille, légèrement euphorique. Tissant à coup de pédale et de rythme cardiaque ajusté à l’effort, un état thymique s’épanchant au fur et à mesure de la vitesse du vélo et des pensées qu’il sème en chemin, à la manière dont on décrit l’expansion continue de l’univers, état thymique qu’il sécrète à la manière d’une enveloppe protectrice, savoureuse, dont il pourrait ne plus se défaire. Pourtant, la collision avec un changement inévitable d’environnement rompt le charme, comme lorsque l’on bute sur le point final, ou la suspension définitivement ouverte, d’un texte fictionnel devenu auto-matriciel. « Une nostalgie imprévue de la veille l’assaille et la vision du changement constant, du devenir, s’incarne dans ces nuages qui ont existé et qui, peu à peu, subreptices pour l’œil et pour l’attention, se transformant, se défaisant, ignorés, ont cessé d’être des nuages et ont disparu. Le jour précédent lui semble maintenant avoir été la plus intime de ses possessions dont il se sent soudain dépouillé ; comme il est toujours imprégné de lambeaux frais de sensations, d’expériences, il le ressent plus sien que la totalité de son passé et il sait en même temps que, comme un mort récent, sa présence trompeuse dissimule la distance sans mesure qui sépare l’instant présent de ses prédécesseurs abolis, la substance fossilisée du souvenir de la masse charnue qui bat, entend, voit, palpe, sent et respire. » (Juan José Saer, p. 276) Nostalgie imprévue de l’instant à peine passé qui se transforme en vertige lorsqu’il s’avance sur les remparts de la ville, pris du désir de regarder de haut le pays dont il vient de parcourir les creux et les crêtes, laissant son vélo contre une muraille, empruntant les escaliers de pierre et de terre, malaisément, se dandinant comme un canard du fait des calles placées dans la semelle de ces chaussures cyclistes. Brutal retour au sol, passage rapide du sentiment d’aisance, sur la selle, à celui d’handicap, debout sur la terre. Il embrasse du regard les confins boisés et vallonnés d’où émergent, éparpillés, un clocher, une abbaye, la tour d’un pigeonnier, la cavité d’une carrière. Les forêts sont encore terreuses car les bourgeons à peine entrouverts sont en suspens, néanmoins, cela suffit pour éclairer légèrement la palette des bruns, l’adoucir de l’intérieur. Parmi ces étendues d’arbres, il le sait, se cachent ces vallées où il vient de pédaler des heures, dans un autre monde. Impossible de les identifier, de retrouver leur trace dans le paysage, elles sont comme englouties, disparues dans la masse forestière. Impossible, depuis cette hauteur, de voir les routes empruntées. Monde englouti silencieusement. Et se revoyant y sillonner le ruban d’asphalte étroit et sinueux, son esprit dévie vers d’autres images, plus anciennes, celles de ses promenades en kayak, l’avancée presque aérienne de l’esquif, sillage tranché et éphémère, le lent retour à l’inertie dans le courant, un trait dans un miroir lointain, frôlant les berges de glaise d’où jaillissait parfois un martin-pêcheur. Ce souvenir avive toujours sa mélancolie. De même que, vue des remparts face au couchant, la campagne à contre-jour, envahie par l’humidité du soir, semble réfléchie dans un miroir déformant. Dématérialisée. À l’instar de ces vieilles toiles au vernis jauni et craquelé qui voient leurs paysages ensevelis sous une couche de brume temporelle presque impénétrable.   « Plus d’une fois, ils se trouvaient dans quelque passage inconnu et, cessant de ramer, ils laissaient aller le canot à la dérive, corrigeant à peine de temps en temps sa trajectoire d’un coup d’aviron, sachant qu’à un moment ou un autre ils se retrouveraient dans un endroit familier de cette étendue incessante et déserte d’îles et d’eau. (…) C’était une expérience sans nom, quand la diversité de l’apparence en laquelle le monde se décomposait était réabsorbée par le flux qui, de temps en temps, lui permettait d’onduler pendant une durée incalculable dans l’espace qui lui appartenait, pour l’effacer presque immédiatement. (…) Dans cette immobilité générale, le glissement du canot différait du mouvement habituel, à cause du silence sans doute, mais aussi de la facilité avec laquelle cette substance luminescente, ondulante et vibratoire, qui conférait aux choses un halo supraterrestre, se laissait traverser sans effort, avec lenteur et calme, consentante et propice. » (Juan José Saer, p. 373, 374, 375) Repassant par la ville fortifiée qui domine la région, passage obligé d’un versant à l’autre de la vallée principale, celle qui se transforme en estuaire vers la mer, il grimpe avec délices la route qui monte le long des remparts et puis trace ses lacets pavés dans la ville, débouche sur la vaste place bordée de terrasses de bistrots. Pris d’un désir compulsif, il range le vélo contre la muraille, au fond d’une ruelle, et grimpe un talus herbeux, en canard, la pointe des pieds pointés en l’air, du fait des attaches volumineuses encastrées dans la semelle de ses chaussures cyclistes. Il avance sur ces remparts, sortes de jardins suspendus, hésitant, claudiquant. Bien que ces épais remparts représentent une belle assise pour surplomber le pays, il y avance presque au bord du vertige. Du fait de l’absence de parapet ou d’une quelconque protection, il développe une peur irrationnelle de la chute, pour lui mais aussi pour les autres promeneurs épars. Comme si, à tout instant, un coup de vent pouvait déséquilibrer n’importe quel corps et l’emporter. La chute est imminente, de la chute, quelque chose doit ou va chuter, il a ça sans cesse sous ses yeux, au creux du ventre, la bascule dans le vide. Un point de côté, la conviction que quelque part, quelque chose a chuté et que cela aura pour lui un effet domino. Message reçu, flèche décochée, « Hier, plaisir vélo, 32 kms, chute corporelle. Crise, vomissements, douleurs, écrasements intenses côté gauche de la tête. Jambe gauche bloquée. » Le sentiment de marcher sur un nœud tellurique où tout peut trébucher est accentué par la contemplation des bouquets d’arbres, regroupés aux bords arrondis de la courtine et qui, encore nus, semblent de loin pousser dans le vide ou tomber dans le ciel. Découpés sur l’abîme, ils ont l’ambiguïté des reflets de forêts qui bordent les étangs, sont-ils les vrais arbres ou sont-ils les reflets d’arbres plus grands, placés plus loin, ailleurs ? Racines, dentelles végétales déterritorialisées, perdues dans l’espace. Il calme ce roulis en contemplant aux pieds des murs de la forteresse, les rouleaux et rideaux des lianes, emmêlées, au repos, attendant, comme des nœuds touffus de serpents, de reverdir, de retrouver la circulation de sève pour reprendre leur progression recouvrant tout sur leur passage, ruines, fossés, arbres, clôtures, poteaux électriques. Ou encore, plus reposant, les jardins, les potagers, les gestes lents des corps penchés sur la terre, le manche en bois d’un outil à la main.

Une échappée prend fin et il lui semble retomber dans une ornière. Un rail. Ses instincts animaux frémissaient, frétillaient, s’égayaient, convaincus d’être libérés à jamais et les revoici reconduits à la niche, entravés par le col, traînés en rond, sans fin. Jusqu’à épuisement, perdre leurs poils, leurs muscles, leur sang, n’être plus que des formes, des silhouettes, des imitations, accessoires de théâtre. En cage, en cave. Comme dans cette œuvre de Bruce Nauman, Manège, où le carrousel de quelques corps ou fragments de corps, glissant au sol ou tournoyant dans les airs, mêlés à leurs ombres sur les murs, donne d’abord un sentiment de joyeuseté dubitative avant que le sourire ne se fige vraiment. Les corps ont quelque chose d’excédé et d’exténué, dépossédés et inconscients dans leur douleur écorchée, ce sont des moulages de taxidermie, daim, lynx, coyotes, ours, chevaux, entiers ou tronqués. Juste des restes d’animalité usés jusqu’à la corde. Représentation d’une humanité qui, non seulement extermine les autres espèces, mais extirpe violemment, même en soi, en tout être, les restes de bêtes, les résurgences totémiques, la part animale, ce que j’ai en moi de lynx, de daim, de coyote. Il faut les poursuivre, les persécuter, les torturer, les priver de liberté, les contraindre à l’abdication, la castration. Trophées sinistres exhibés dans les manèges de la pensée, pour la gloire de l’homme triomphant de la nature…

Au fond d’un sac à dos qu’il n’a plus ouvert depuis des mois, il retrouve une serviette en papier pliée, enveloppant deux madeleines séchées, presque momifiées, qu’il avait ainsi emballées pour les manger en guise de petit casse-croûte, lors d’une dernière sortie à vélo dans les montagnes, à la fin de l’été précédent. Touchant viatique pour accompagner les plongées dans les enclaves. Restes de pâtes momifiés imitant des fragments de château de sable, des parcelles de muraille, nourriture oubliée, moulée par le temps passé, l’oubli. Les regardant, les observant comme à la jumelle, les caressant, les roulant d’une main à l’autre, il chute dans le souvenir vague. (Pierre Hemptinne)

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Un ange des Lumières (re) passe

The Limits of Control, Jim Jarmusch, 2009

C’est un film de genre consciencieusement détourné, vidé, plutôt subverti. Un objet étrange, entre deux. Que l’on peut soupçonner d’être un ratage ou un coup de génie. Un peu comme si un film présentait tous les dehors esthétiques et clichés du genre pornographique mais sans jamais rien montrer de sexuellement explicite. On lit alors deux textes simultanés : un qui conduit à reconnaître la présence d’un genre connu, homologué, un autre qui en nie la manifestation pelliculaire. Perturbation. Le cinéma de Jarmusch perturbe la relation au cinéma, le questionne, il en tire fraîcheur et naïveté qui font mouche.  C’est  film dès lors sans genre, non genre, a-genre. Même si ça début comme un début d’action, la mise en place des images dans un lieu de transit, un flux d’échanges et de vies qui se croisent, dans un aéroport, où il est facile de changer d’identité, se confondre, bifurquer, aller ailleurs, fausser compagnie au voyage préétabli. Parmi les premiers gestes filmés, des vêtements que l’on enfile pour endosser la peau d’un personnage, les éléments d’une transaction de type préparation d’un sabotage international entre personnes qui ne se connaissent pas, anonymes et pourtant liés par une même cause, une mission codée confiée à l’un des personnages, le héro. Ca démarre avec des fragments narratifs qui correspondent grosso modo à l’entrée en matière d’un policier, un film d’action et suspens. Mais le rythme est d’emblée étouffé, en tout cas tenu en laisse. Après l’introduction, aucune accélération, « ça ne démarre pas », l’enchaînement des faits reste limpide, banale. Délibérément. Le réalisateur ne veut pas se faire imposer un rythme par des conventions de genre. Ce n’est pas un film dont la respiration va happer le spectateur, lui faire oublier le temps qui passe, le dispenser de penser. Jarmush  freine voluptueusement, regarde autour de l’action, ailleurs, comme il évacue très vite, dans les scènes inaugurales, les deux trois éléments qui contribuent, ordinairement, à « mettre du sel » et speeder écran et images : le sexe, le flingue, la violence.  Alors que ce genre de baroudeur envoyé en mission – certainement en enfer -, travaille traditionnellement sa masse musculaire – boxe, altères, coups et dextérité aux armes -, ici, l’agent mystérieux joué par Isaach De Bankolé cultive la force antérieure, les gestes souples et lents, le taïchi et le vide plutôt que l’assaut et le punching ball. Surtout le silence, le commando est muet comme une carpe, il ne risque pas de trahir quoi que ce soit de l’objectif qu’il doit atteindre et qu’il s’efforce d’intérioriser, de se mettre en parfaite adéquation avec la cible désignée (comme les archers zen qui font corps mentalement avec le centre de la cible avant de décocher la flèche qui trouvera d’elle-même le bon chemin). Son périple se dessine en Espagne et il ne parle pas l’espagnol. Il avance de rendez-vous en rendez-vous où des émissaires lui apportent des informations chiffrées sur la suite de son périple. Un petit papier blanc plié garni  d’une équation mystérieuse qu’une fois mémorisée il avale, arrosé de café noir bien serré. On s’attend à ce que ces points de contact avec les indics déclenchent le suspens, le fil narratif d’un compte à rebours captivant ? Jarmush désamorce méthodiquement cette attente. Par un répétitif de situation, un peu absurde et rituel qui détourne l’attention. Par la qualité poétique de la mise en scène, l’attention portée aux lieux, aux atmosphères des ruelles, aux couleurs et lumières, au pittoresque des terrasses de bistrots. L’identité des endroits filmés est importante, ce ne sont pas des décors destinés à être rapidement traversés par une action aux cascades trépidantes. Ce ne sont pas des décors. La diversité des signes culturelles qui les composent, histoire ancienne, héritage ancien, marques récentes, modernités, pauvreté, instabilité, est soulignée. Il y a un coup d’œil authentique sur Madrid, sur Séville… Le personnage s’en imprègne religieusement. Il regarde. Au lieu d’un film d’action, c’est une fable qui se construit tandis que le ciel est régulièrement traversé par un grand hélicoptère noir, prédateur qui règne sur la terre en maîtrisant les airs.

Les émissaires qui prennent place à la table de l’agent secret Isaach De Bankolé n’ont rien de bandits, de terroristes ou d’activistes d’une quelconque lutte armée. Ce sont des personnalités inoffensives, des fantaisistes, des citoyens au profil artiste, bohème, en tout cas plutôt des rêveurs, des militants d’utopies, qui lui parlent de musique, de science, d’art, d’histoire, ces sciences humaines qui flattent l’imaginaire, entretiennent les facultés d’interprétation du monde… Une sorte de filière humaniste, une chaîne des Lumières contre l’occultisme du pouvoir, l’hélicoptère unique noir. Les éléments qui lui permettent de s’orienter dans sa mission sont enveloppés de culture, de connaissances. Il écoute, il assimile. A chaque étape, on dirait que ce champion ingère un peu plus de détermination culturelle à aller au terme de son contrat.  Il ne fréquente donc ni les stands de tir ni les bars à putes mais le Musée Reina Sofia de Madrid. En connaisseur, chaque fois pour contempler – absorber – une œuvre précise. Comme si cette image unique créée par un artiste lui livrait des indices fondamentaux. Hein, du genre, « allez voir ce tableau et vous connaîtrez votre destination suivante ».  Pas du tout. Ces œuvres, inspirées du contexte et paysage qu’il traverse stimule son imagination, il les contemple pour elles-mêmes, les indices, une fois de plus, sont autant intérieurs qu’extérieurs.  Il s’y ressource. Cette relation à l’art aiguise sa capacité à embrasser la complexité du réel, à le pénétrer par le biais des représentations, dans cette distance où l’imagination invente et interprète le monde et offre ainsi la possibilité de « prendre prise », d’agir sur le réel sans pour autant l’assujettir. Si le héros semble poursuivre un voyage personnel solitaire, isolé dans ses méditations et problématiques singulières, c’est qu’il personnifie la force intérieure de toute la créativité humaniste, cette concentration poétique désintéressée qui se soucie de l’avenir d’un monde partagé à égalité entre toutes les espèces vivantes, sorte de croisé mobilisé contre les forces étroites qui entendent confisquer le vivant à leur profit. Si cet ange exterminateur pacifiste n’exprime aucun désir ordinaire, que ce soit pour la chair ou la bonne chère et la boisson, c’est qu’il incarne (selon le mode naïf de la fable, auréolé dans le film d’un second degré doucement souriant) le désir transcendé de l’art, de la culture, de la science, ce désir hérité des Lumières.

Au moment décisif, l’instant du feu d’artifice où, en général, le héros est à pied d’œuvre pour son épreuve finale et son apothéose guerrière – prouver sa capacité par la ruse et la force à déjouer toutes les forces du mal et les anéantir -, le voici bien scrutant un inexpugnable bunker comme il scrutait au musée une toile ou une photo avec la volonté d’ne percer le mystère de la création (comment ça fonctionne). C’est ici que le grand hélicoptère vient se poser, amène et emporte les personnages qui survolent le monde sans s’y mêler. Le bâtiment stratégique est gardé par une horde infatigable de gardes cagoulés et armés jusqu’aux dents dont les rondes ne laissent jamais tranquille le moindre coin d’ombre. Pas d’angle mort. Comment notre héros va-t-il accomplir son destin, pénétrer ce nid de méchants, avec une simple corde d’acier de guitare légendaire, enroulée autour de son poignet !? C’est sans doute ici que l’on va voir l’utilité de son savoir-faire « oriental », sa souplesse, sa ruse animale, son intelligence occulte capable de mystifier des armées !? Là où le cinéma, en pareille circonstance, place des déluges de forces destructrices, un cirque de corps qui explosent dans tous les sens, un raz de marée d’effets spéciaux pour un massacre gigantesque se posant comme l’essence même du cinéma (si on construit d’énormes multiplex, c’est bien pour vous en foutre plein la vue de cette manière), on ne verra rien. Tour de passe-passe et occultisme. Le cinéma embrouille l’œil, oblige à regarder ailleurs, autre chose, autrement. Jarmush préfère les pirouettes cinématographiques, le trois fois rien magique. La poudre de perlimpinpin qui désarçonne, déçoit et interpelle. Le soufflé qui se dégonfle et instille une critique jubilatoire à l’égard des attentes formatées : ah ah, vous aviez bien envie d’en avoir plein la vue, plein d’esbroufe, vous en avez le besoin ! Mais le héros s’introduit là où il doit aller grâce à son imagination. Il y aura un bref dialogue –enfin le héros parle, dit quelque chose, livre une sentence lapidaire –  avec un des puissants du monde, tenant de la pensée unique. Et c’est bien en tant que tel qu’il est exécuté par un commando porteur de diversité culturelle et de la volonté de soutenir la liberté de l’imagination comme principale ressource humaine pour faire évoluer positivement le monde (les Lumières, toujours). PH – The Limits of ControlJ. Jarmusch en médiathèqueMuseo Reina Sofia –

Pourquoi Google ne peut se substituer aux médiathèques bibliothèques

L’inquiétude sociale et les médiathèques comme source de consistance et persistance. – Le potentiel des technologies ouvre des voies d’accès toujours plus intimes au cerveau et au devenir des corps, par des savoir-faire qui en complémentent ou en dérivent de plus en plus les facultés, les ramifient vers des libérations ou des aliénations, vers des possibles ou des impossibles lumineux ou obscurs. Cet état des choses alimente de très nombreuses productions intellectuelles, critiques ou non, essayistes ou littéraires (et détermine le climat dans lequel émerge de nouvelles tentatives de populisme comme seules répliques à ce débordement de l’humain par ce qu’il engendre). Il y a, dans toutes ces interrogations qui s’enchevêtrent et qui ont trait partiellement aux dimensions mémorielles des connaissances, des indices clairs que le rôle ancien des bibliothèques et médiathèques est dépassé mais aussi beaucoup de perspectives sans réponse qui justifient de repenser leur rôle et leur utilité sociale. Elles ont incontestablement certaines qualités qui les destinent à se placer au cœur des relations que la chose  publique doit tisser avec la mémoire et les connaissances,   dans un souci de consistance et persistance collective. (Difficile de penser ce genre de chose dans un pays dont la classe politique assène à toute la population d’un pays la violence de son incapacité à gouverner.) Ce sont des institutions utiles à tout système se préoccupant de la circulation du sens critique en régime démocratie, un appareillage qui peut certes tomber dans l’obsolescence, ce qui gâcherait l’énorme investissement qui a été fait dans leur passé/présent, en termes d’argent public mais aussi de contributions des citoyens (les bibliothèques médiathèques existent par le passage des lecteurs et auditeurs) et du travail de son personnel pour donner une âme à ces lieux de connaissance. – La tentation populiste, comment en sortir ? – Dans le cadre d’une interrogation sur le populisme (est-il ou non exalté aujourd’hui ? y a-t-il des risques ?), Libération publiait le 5 janvier un texte de Bernard Stiegler, Les médias analogiques ont engendré un nouveau populisme. Le philosophe rappelle l’importance de l’éducation comme soutien de la démocratie, non pas parce qu’une classe éduquée défendrait mieux l’organisation démocratique mais parce que l’éducation développe le sens critique et qu’il n’y a pas de démocratie si son organisation ne s’endurcit pas sous les feux d’une critique constructive : « Sans ce dispositif éducatif vigoureux, la démocratie réelle devient formelle, se discrédite et se ruine de l’intérieur. » Une dizaine de jours en amont, le même journal publiait des informations révoltantes sur la future diminution du personnel enseignant dans les écoles françaises. Et il n’y a pas de raison que d’autres pays, en recherche d’économie, ne suivent pas la même tendance. Ce qui donne une idée du côté chimérique des efforts que nous investissons dans la philosophie. Un tel désengagement politique public de l’éducation (malgré les déclarations de bonnes intentions) est rendu possible parce que le marché et le « populisme des médias analogiques » se substituent de plus en plus à l’enseignement, à l’éducation, à la culture, à l’autorité et autres institutions prescriptives. Les pouvoirs publics ne luttent plus, ils sont dans la « soumission au court-termisme orchestré par le marketing ». Les bibliothèques, les médiathèques, les musées, en bénéficiant de subventions publiques assorties d’injonctions qui les somment de concrétiser une politique culturelle publique assujettie au court-termisme ambiant (répondre à la demande, obtenir des résultats rapides, remplir les salles, nombre de visites à la hausse sans indicateur qualitatif), doivent organiser, dans les marges de manœuvre qui leur restent, des actions, des stratégies qui puissent freiner la dictature du court terme, en retardent la progression. Cela rejoint ce que je disais déjà de ces espaces où l’on peut réellement se cultiver en les caractérisant comme oasis de décélération, faisant le lien avec le sociologue H. Rosa. Qu’il s’agisse de musiques, de cinéma, de peintures, de littératures, l’important est d’encourager l’apprentissage de la lecture, du temps de la lecture et, par la même occasion, le temps de l’interprétation, qui implique de se libérer de la synchronisation absolue avec l’air du temps. L’alphabétisation culturelle pourrait se résumer à apprendre à perdre du temps. La synchronisation forcée empêche de percevoir, recevoir, démonter, remonter, penser, flâner, il faut coller de suite, être en adéquation aveugle. – Édouard Glissant et l’importance de la lecture : « Dans notre fréquentation de plus en plus accélérée de la diversité du monde, nous avons besoin de haltes, de temps de méditation, où nous sortons du flot des informations qui nous sont fournies, pour commencer à mettre de l’ordre dans nos hasards. Le livre est un de ces moments. Après les premiers temps d’excitation, d’appétit boulimique pour les nouveaux moyens de la connaissance que nous offrent les technologies informatiques, un équilibre est souhaitable et que la lecture retrouve sa fonction de stabilisateur et de régulateur de nos désirs, de nos aspirations, de nos rêves. » (Traité du Tout-Monde. Poétique IV) Et ce partage entre livre et numérique est de plus en plus béant. Si le numérique avec ses « réseaux sociaux » devient une entité qui surdimensionne ce que les médias analogiques avaient amorcé, il ouvre aussi des possibilités de réplique, de contre-pouvoirs, de naissance d’un nouvel esprit critique à quoi peuvent contribuer modestement médiathèques et bibliothèques (si elles évoluent et trouvent des terrains d’entente avec les autres institutions culturelles plus événementielles) comme lieu autant physique que virtuel où l’intergénérationnel peut renouer des contacts culturels innovants. « Quant aux natifs de l’analogique, baby boomers vieillissants du XXIe siècle qui ne sont plus des natifs de la lettre et de l’imprimé depuis belle lurette, devenus acritiques devant la transformation des choses publiques par les publicistes, ils peuvent et doivent compter avec la new generation qui, rejetant le consumérisme en s’appropriant le dispositif de publication numérique, a besoin d’eux dans son cheminement vers une nouvelle critique de la démocratie et de l’économie politique. » (Bernard Stiegler). Un fameux défi qui concerne la place des bibliothèques et médiathèques. Ce que confirment les réflexions de Robert Darnton… – L’usage public de la mémoire, des connaissances doit être régulé par les bibliothèques et médiathèques. – Dans Le Monde des livres de ce vendredi 7 janvier 2011 est recensé un livre qui semble autant fascinant que repoussant, Total Recall de Gordon Bell et Jim Gemmel (Flammarion). D’après ce qu’on peut lire dans l’article, de manière totalement naïve, presque kitsch, les deux auteurs se livrent au « prosélytisme technologique ». Cela semble être une exaltation très premier degré de la possibilité de transférer complètement sa mémoire sur des documents numériques (images, sons enregistrés), c’est le fantasme de la « mémoire totale » qui n’oublie rien, chacun entouré de ses appendices organisés en bibliothèque et médiathèque de soi-même, chacun devenant «le bibliothécaire, l’archiviste, le cartographe et le conservateur de sa propre vie ». L’auteur de l’article, Jean-Louis Jeannelle, rappelle judicieusement une nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire, dont les déploiements ruinent tout l’optimisme simplet des technoïdes, la mémoire complète est une malédiction, une plaie, une paralysie. La mémoire est créative d’oublier, de perdre des morceaux, de devoir chercher, fouiller, trouver, trier, essayer, recoller des morceaux, reconstituer un point de vue cohérent avec des bribes, des sons, des textes, des images, des fantômes qui exigent qu’on leur coure après. Enfin, à lire cet article, on se dit que l’auteur principal de Total Recall, Gordon Bel, avance avec un niveau de réflexion excessivement bas, dangereux. Sa motivation principale est « de se débarrasser complètement du papier » ! Une sorte de challenge dont l’absurdité a le mérite de mieux faire connaître l’ennemi et de ne pas endormir le questionnement sur les supports de mémoire et de connaissance. (Le Monde du 24 octobre 2009 consacrait une page complète à Emmanuel Hoog, PDG de l’Institut national de l’audiovisuel (France), et qui plaidait pour la « mise en œuvre d’une politique de la mémoire face à ce qu’il nomme une « inflation mémorielle » incarnée par Internet : « trop de mémoire tue l’histoire ». (Mémoire année zéro, Seuil)). Preuve que le sujet tracasse, le supplément Livres de Libération de ce jeudi 6 janvier présente, lui, le recueil d’articles (sur dix ans) de l’historien américain Robert Darnton, Apologie du livre. Demain aujourd’hui, hier (Gallimard). Contrairement à Total Recall reposant sur un parti pris idéologique, unilatéral, cette Apologie est un livre scientifique qui examine le pour et le contre, qui ne choisit pas de camp, évite les logiques de face-à-face, recherche l’intelligence de la complémentarité par souci de l’avenir de l’humanité. Robert Darnton est « à la fois spécialiste de la circulation de l’imprimé au siècle des Lumières, âge d’or de la diffusion du savoir, et responsable d’une des plus grandes bibliothèques au monde confrontée à la numérisation de masse de ses collections par Google. » Il n’est pas inutile de rappeler, pour éviter de caler devant les remarques de ceux qui prétendent que « oh, ça a toujours été ainsi », l’accélération foudroyante des techniques qui conditionnent de près ou de loin l’exercice de l’émotion et de l’intellect : « 4.300 ans de l’écriture au codex, 1150 ans du codex au caractère mobile, 524 ans du caractère mobile à l’Internet, 17 ans de l’Internet aux moteurs de recherche, 7 ans de ces moteurs aux algorithmes de Google. » Et de son travail en bibliothèque, aux convergences entre ses recherches et les collaborations avec Google, l’auteur tire tout de même l’une ou l’autre certitude : « les bibliothèques lui paraissent plus nécessaires que jamais pour préserver le patrimoine écrit », ne serait-ce que du fait de « l’obsolescence des médias électroniques », le « papier reste encore le meilleur moyen de conservation » (ce que n’a pas capté l’auteur de Total Recall). Mais surtout, « il vaudrait mieux développer les acquisitions de nos bibliothèques de recherche que de nous fier à Google pour conserver les livres à venir pour les générations à venir » parce que, rapporte Frédérique Roussel dans son article, « il est dangereux de confier le patrimoine écrit à des intérêts commerciaux ». Ce qu’a pu mesurer Robert Darnton est bien la différence de philosophie profonde, entre la bibliothèque et sa vocation d’une part et Google et ses intérêts d’autre part, dans la manière de traiter le patrimoine. « Plus j’apprenais à connaître Google et plus cette société m’apparaissait comme un monopole décidé  conquérir des marchés plutôt qu’un allié naturel des bibliothèques… ». « Le savoir imprimé n’est-il qu’affaire de marché ? ». Voilà de quoi méditer ! Surtout, il faudrait de toute urgence – même si là, une grande partie des dégâts soit irréparable -, transposer la réflexion à la musique enregistrée. Là, le gâchis est déjà énorme parce que la musique enregistrée n’étant pas considérée comme outil de savoir, on a laissé les intérêts commerciaux conduire le massacre comme ils l’entendaient. Il faut néanmoins entreprendre de réparer, soigner, et confier ça aux médiathèques, et c’est par elle que petit à petit doit se construire le « libre accès à l’héritage culturel » que réclame l’historien américain pour le livre. (Revenir sur ce dispositif européen qui interdit la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement numérique). (PH)

 

Hold up et marketing

Dans son dernier livre, Bernard Stiegler consacre des efforts conséquents pour expliquer comment et pourquoi le marketing a pris le contrôle de nos sociétés modernes, quelles sont les conséquences et comment réagir (par le biais d’une économie de la contribution). Si le vocabulaire n’est pas toujours évident et semble parfois devenir caricatural, c’est qu’il travaille à élucider des mécanismes enfouis, très pointus – à l’intersection du spirituel et du corporel, de l’intangible et du biologique -, et qui ne se laissent appréhender que par des ressources langagières relativement raréfiées (comme l’on dit de l’air et des espèces vivantes à partir d’une certaine hauteur). Il livre des schémas que tous les acteurs (bafoués, forcément) d’une politique culturelle publique devraient assimiler, reproduire, injecter dans le débat et le combat quotidien (imposer les termes avec lesquels questionner le réel, c’est un acte culturel important) afin d’engendrer peu à peu une réplique au court-termisme qui ruine toute intention à cultiver la société. Il rappelle ce qui s’est passé avec l’industrialisation comme mise en place d’un régime technique de la prolétarisation des savoir-faire, l’apparition du consumérisme « lorsque l’industrie luttant contre la tendance à la baisse du taux de profit organise systématiquement une innovation permanente qui suppose le développement d’une société consumériste et qui repose sur la transformation systématique et continuelle des modes de vie. » Quand le consumérisme rencontre ses limites économiques, « Thatcher et Reagan amorceront la dérégulation, la déréglementation et finalement la liquidation de tous les appareils d’Etat, l’enjeu sera de confier ces processus d’ajustement au seul marché, c’est-à-dire au marketing qui exploitera dès lors lui-même et sans limites les psychotechnologies constituant l’infrastructure des médias – et au service d’un contrôle comportemental narcotique : anesthésique et producteur d’addiction. » Les politiques publiques sont dépossédées de leur pouvoir régulateur, y compris dans la manière dont les nouvelles technologies se répandent et colonisent les cerveaux et les corps au quotidien. « L’innovation technologique est imposée par le marketing comme processus d’adaptation des individus psychiques et sociaux, et non pas appropriée comme valeur d’individuation et processus d’adoption définissant un régime thérapeutique, c’est-à-dire un savoir-vivre (therapeuma et épimelia comme technique de soi et des autres). » Ce qui inclut d’adapter son organisme et toutes ses fonctions à la vitesse du progrès social. Une force est exercée (s’adapter ou être dépassé) qui évacue les fonctions délibératives, les facultés de questionner, de transformer et d’adopter. – Guignol et marketing. – Sur ces entrefaites, Le Soir publie aujourd’hui un long entretien (une page) de Bob Gilbreah, à l’occasion du congrès international de marketing qui se tient à Gand. Le message est clair : arrêtez d’envahir l’espace public avec la publicité ! « Il faut passer à un nouveau modèle de marketing, basé sur le sens ». Le marketing doit apporter aux gens du sens, du savoir, les aider dans leur recherche d’accomplissement. C’est le summum en matière de marketing : « le marketing de l’accomplissement » qui consiste « à aider les gens à s’améliorer eux-mêmes ou le monde autour d’eux » ! On voit déjà que le marketing emprunte un discours « spirituel », sans vergogne. Quelques exemples sont donnés de grandes marques qui innovent dans cette voie : ne pas se contenter d’offrir des recettes mais proposer des cours de cuisine, ne plus seulement vendre des barres énergétiques mais proposer des coachs sportifs (pour des amateurs qui participeront « pour la première fois à des événements sportifs, seront filmés, et alimenteront le besoin de la pub en vidéos « amateurs pour créer du buzz dans les « réseaux sociaux »), vendre des langes en donnant l’occasion aux acheteurs d’offrir des vaccins pour « un enfant dans un pays en voie de développement » (belle marchandisation de la charité)… Et tout ça est débité sérieusement, posément, presque scientifiquement, avec le ton d’un responsable soucieux du bien public, comme si le marketing allait prendre en charge, désormais ou, plutôt, allait faire main basse sur tout « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». En ayant déclaré plus tôt qu’il fallait en finir avec la publicité « invasive », quand il décrit comme une voie diamétralement opposée, ces nouvelles manières d’envahir le mental des gens, cela n’est identifié comme « invasif ». C’est pervers! Pourtant, c’est bien un pas de plus dans le contrôle comportemental qu’accomplit ce marketing de l’accomplissement (hold up sur les mots, une fois de plus : il s’agit plutôt de désaccomplissement). C’est répondre certes à des besoins de sens – dont certains ne sont plus rencontrés, forcément, par l’Etat et les pouvoirs publics -, mais en envahissant le temps de cerveau disponible de manière un peu plus durable qu’une simple publicité, au profit des marques. C’est substituer de manière encore plus profonde la logique court-termiste à tout ce qui devrait pouvoir vivre selon le long terme, le temps du cycle du désir. Ce qui est effrayant est la confiscation réalisée sans complexe de toute une série de termes tel que « donner du sens à sa vie », accomplissement, savoir… Alors que –  mais il faut le rappeler et pouvoir expliciter des mécanismes, les démasquer, grâce à un discours « techniciste » à la Siegler -, le marketing joue et séduit à travers des informations sans savoirs, sans savoir-vivre, sans savoir-faire, ou des formes de savoir qui dépossèdent de l’aptitude à s’individuer et à contribuer à l’individuation des autres. Au final, on individue des marques. Et, alors que les pouvoirs publics s’interrogent encore sur la manière de pousser tout le monde à suivre le rythme de la technologie numérique (ah ! réduire la fracture en prônant ce que le marketing recommande en matière d’adaptation technologique du vivant), le marketing est un coup plus loin, dans le court-circuit juteux entre le monde digitale et le monde réel. L’emprise exercée sur les corps et le mental ne peut qu’en être radicalement plus efficace. Il faut occuper les gens sur le Net et dans la vraie vie. L’exploitation de l’énergie vitale – la captation de l’économie du désir -,  et son détournement au profit de la consommation atteint des sommets. J’ai parfois quelques réticences à l’égard du parti pris catastrophisme et e recours systématique aux termes apocalyptiques, mais le visage lisse et le discours évangéliste de Bob Gilbreath fait froid dans le dos. (PH)

Frédéric Mitterrand et le psychopouvoir

Le cerveau et le cœur. Sous l’intitulé « Je t’ai dans le cortex, mon amour », Libération (4/11/10) rend compte de nouvelles recherches scientifiques qui « prouvent » que c’est dans le cerveau que se déclenche le coup de foudre, la naissance de l’amour. Douze éléments précis du cerveau « qui travaillent de conserve pour libérer en vrac dopamine, ocytocine et adrénaline. Un véritable philtre d’amour composé de substances super euphorisantes qui rendent in love en seulement… cinq secondes chrono. » Le ton général de l’article joue allègrement avec l’antinomie cœur-cerveau, « on pensait que ça venait du cœur, et non, ça vient de la tête », un ton très journalistique, forcément binaire, où l’événement doit venir contredire un état de fait établi (loi du sensationnel), où il faut toujours une « révélation », un vainqueur et un vaincu. Alors que ces découvertes incessantes qui changent notre perception du cerveau et de l’organisme devraient de plus en plus permettre d’en finir avec la binarité du sensationnalisme. Le cerveau, comme certains chercheurs et penseurs l’affirment de plus en plus, n’est pas un organe localisé de manière étroite, stricte. Pour « fabriquer » ce coup de foudre en quelques secondes, par exemple, il a enregistré des informations multiples venant des yeux, de la peau, du nez, de l’oreille… Et ensuite, il se prolonge, il « matérialise » son coup de foudre en le rendant perceptible dans le cœur. C’est lorsque ça s’emballe dans la toquante que le signal est donné, que tout l’organisme sait où il en est. Voilà, on a déjà une constellation d’organes, de transmissions, de symbolisations, ça travaille ensemble et non dans des rivalités et des oppositions. Le plus stupéfiant est que ce genre d’avancées des connaissances qui lient de plus en plus biologie, neurobiologie, culture, milieu, économie, devrait amener une prise de conscience dans un journal comme Libération : il y a de quoi enfin re-politiser leur ligne éditoriale de manière opportune. En effet, en prenant au sérieux cette nouvelle compréhension du cerveau, dans la fabrication des émotions (un lieu de connexions dans une organologie bien plus vaste), on ne parle plus des arts et de leur réception dans le corps et dans la société de la même manière. On peut ne plus parler des médias, des politiques, des luttes sociales, des économies selon le même angle d’approche qui ne conduit nulle part, sinon  entériner le statut quo. On peut informer, apporter quelque chose. – La culture sans tête. – Difficile de juger d’un texte de treize pages par le biais d’un article de plus ou moins 5000 signes dans Le Monde, mais il y a de quoi paniquer en lisant les intentions du Ministère de la Culture français. Et d’abord, treize pages, pour esquisser une politique culturelle d’un grand pays, avec les enjeux environnementaux actuels, ça semble louche ! Le souffle ne peut y être, ou les idées en sont absentes ! Il y a, semble-t-il, une série de constats peu édifiants, mais l’essentiel est dans la volonté d’en finir avec la « démocratisation de la culture » dont, dit le rapport, on peut constater qu’elle ne mène à rien, en tout cas elle n’atteint pas ses objectifs. Et c’est bien vrai. Mais l’analyse de cet échec ne tient pas en treize pages ! la raison principale qui en est donnée semble être l’inspiration élitiste de cette politique de démocratisation. Il faut cesser de vouloir rendre « populaire » les arts « élitistes » (ce qui, dans la production artistique, est considéré comme les meilleures productions de l’esprit), il faut travailler avec la culture de chacun (c’est ce qui est désigné comme la diversité culturelle !). Clairement, l’institution en quoi consiste une politique culturelle publique n’a plus à constituer une offre éclairée mais à répondre à la demande. Ce que fait déjà le ministère avec sa carte de téléchargement pour jeunes : elle n’est porteuse d’aucun message sur la culture musicale, elle ne profite qu’à des offres privées, commerciales, qui draguent la demande ! De cette manière, ce serait abdiquer, organiser le sabordage du « ministère de la culture ». Si on y ajoute la diminution des moyens financiers alloués à la culture, aux arts, à l’éducation artistique, on peut s’attendre à des répercussions graves. Dans son dernier ouvrage, Bernard Stiegler essaie de caractériser et de démontrer le caractère inéluctable d’une certaine « apocalypse de l’esprit ». Même si l’on souhaite (à juste titre), atténuer quelque peu le catastrophisme, il y a quelque chose ainsi qui se trame, et les orientations politiques du genre de celles prises par Frédéric Mitterrand ne peuvent qu’accélérer le mouvement. Il opte radicalement, semble-t-il, pour le circuit court, l’effet direct, immédiat, il faut que la culture soit aussi rentable que les industries culturelles. Mais c’est impossible, sauf à se dissoudre dans celles-ci.  L’Etat dès lors ne joue plus son rôle de soutenir les dispositifs de circuits lents et longs (dont l’esprit a besoin pour apprendre, découvrir, être créatif). Surtout, c’est un rendez-vous manqué, comme celui que j’évoquais plus haut à propos de Libération face à certains progrès des connaissances. Rendez-vous qui manque le nécessaire recentrage d’une politique culturelle publique  qui, dans une société où l’on comprend mieux ce qui s’empare de l’esprit pour l’instrumentaliser, devrait précisément être au centre du soin qu’il faut apporter aux êtres vivants, à leur savoir-vivre, leurs savoir-faire, comme soin dédié au cerveau, à l’organologie générale dont l’avenir dépend et la sensation que « la vie vaut la peine d’être vécue ». À l’encontre des visées marchandes. La culture, décidément, ce n’est pas quelque chose qui règle et s’organise en 13 pages. Monsieur Frédéric Mitterrand n’aurait pas pris toute la mesure de sa charge. « Ce ne sont pas simplement les particularismes culturels qui se sont perdus, devenant soir les objets de la patrimonialisation muséale et de la curiosité touristique (c’est-à-dire de l’intégration dans la modalité « culturelle » du marketing) soit les symboles des luttes dites « identitaires » : ce sont aussi les savoir-vivre les plus élémentaires et les savoir-faire incorporés par les métiers qui se sont dissous pendant qu’étaient également liquidés les savoirs académiques et universalistes issus des processus de transindividuation anamnésiques. La régression des savoir-vivre et des savoir-faire locaux n’a jamais conduit à la progression des savoirs universels : c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. Et c’est ce triple déficit de savoirs que désigne ici le désapprentissage – qui est une régression dans la minorité au sens kantien. » (B. Stiegler, « Ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue », 2010).  Le Ministre de la Culture Frédéric Mitterrand prend le parti de renforcer cette régression, en flattant la demande (quelle demande ? construite comment ?), en abondant dans le sens touristique et la « modalité culturelle du marketing »). Cette orientation politique ne fera qu’affaiblir « les institutions de programme en charge de la formation de circuits longs constitutifs des disciplines et savoirs universels, c’est-à-dire théoriques » au bénéfice des industries de programmes qui savent comment faire pour « répondre à la demande » qu’elles construisent au préalable. Tout ça, encore une fois, en s’inscrivant dans une visée politique électoraliste à la petite semaine, soumise à la logique binaire du succès rapide, en tournant le dos au long terme, à la responsabilité. Car ce qui est derrière ce genre d’orientation, c’est aussi la soumission aux « logiques ascendantes », tout le monde sait tout et peut tout dire sur Internet, contre les « logiques descendantes », celles des institutions qui longtemps, certes, ont pris tout le monde de haut mais qui, néanmoins, ont toujours un rôle fondamental à jouer dans la formation et la circulation des savoirs. Plutôt que de jouer une logique contre l’autre, selon un calcul électoral, il faut inventer des dispositifs pour les faire fonctionner ensemble, les faire collaborer pour innover en termes de « circuits longs ». – Télévision, audiovisuel, infini. – En matière de politique numérique et audiovisuel, la France (mais pas qu’elle, c’est une tendance bien soutenue) a déjà pris position en faveur de tout ce qui contribue à organiser systématiquement la consommation à tous les niveaux de la vie – à l’intérieur pour qu’il en soit de même à l’extérieur -, un systématisme qui implique d’abandonner,  « l’abandon – des objets, des institutions, des relations, des lieux et de tout ce qui peut être pris en charge par le marché, et qui doit donc être abandonné par le symbolique, c’est-à-dire désymbolisé » (B. Stiegler). C’est bien ce qu’est en train de consolider Frédéric Mitterrand, l’abandon d’une politique culturelle basée sur les institutions, en faveur de tout ce qui peut être organisé par le marché. Il désymbolise la culture, les arts, la création. Ça ne fait que renforcer les décisions de Sarkozy en matière de télévision. Télévision dont Stiegler rappelle à quel point elle est un poison (mais pourrait être aussi autre chose) : « C’est la synaptogenèse de l’enfant qui est structurellement altérée par l’immersion de son cerveau dans le milieu médiatique. Cette modification des circuits cérébraux est l’intériorisation d’une modification des circuits sociaux – car tel est le cerveau : un organe relationnel qui intériorise plastiquement les dispositifs relationnels sociaux, qui sont eux-mêmes supportés par les choses, objets et artefacts qui trament le commerce humain comme épreuves de la Chose. » (La Chose, comme l’histoire de l’inconscient de puis Freud, comme ce qui doit rester non élucider, infini, pour entretenir le désir). Frédéric Mitterrand et son ministère font apparemment, en treize pages, un pacte avec le psychopouvoir. Ce qui est dit dans ce document n’est pas neuf, mais c’est peut-être la première fois, à si grande échelle, que la culture est mise délibérément au service du psychopouvoir : « Le psychopouvoirà présent  mondialisé est une organisation systématique de la captation de l’attention rendue possible par les psychotechnologies qui se sont développées avec la radio (1920), avec la télévision (1950) et avec les technologies numériques (1990), se disséminant sur toute la surface de la planète à travers diverses formes de réseaux, et aboutissant à une canalisation industrielle et constante de l’attention qui engendre depuis peu un phénomène massif de destruction de cette attention que la nosologie américaine décrit notamment comme attention dificit disorder. » (B. Stiegler)  – Télévision et roman. -Dans son dernier roman, Gonçalo M. Tavares (Apprendre à prier à l’ère de la technique) décrit au scalpel un personnage de domination entre l’ancien et le nouveau monde. Homme de discipline, de sciences et de savoir – formé par un père militaire supérieur qui lui lègue son pouvoir par le biais d’une formidable bibliothèque -, il officie comme brillant chirurgien, technicien désincarné au service du vivant, avant de souhaiter mettre son intelligence au service de la politique, afin de goûter le plaisir du pouvoir (profil autoritaire, limite dictateur). Sa conversion se déroule sans accroc, avant qu’il ne soit rattrapé par le vivant, une maladie implacable, fulgurante, au cœur de son cerveau. Dans ses derniers instants, on lui impose et il finit par tolérer la télévision. Il s’est tellement dégradé qu’il finit par y voir autre chose (et peut-être, la Chose qu’évoque Stiegler, ce qui soutient le désir, l’infini, l’inconnu). Il n’y voit plus que de la lumière. »En réalité, Lenz Buchmann ne voit plus les images. Ce qui se passe, ce qui est en train de se passer dans ce poste, le contenu proprement dit, il ne parvient plus à le saisir, ni par l’intellect ni même par la vue. Les images diffusées pourraient être celles d’une tragique inondation ou d’un concours pour enfants : il ne saurait distinguer les deux événements. » Jusqu’à se sentir appeler par la lumière télévisuelle jusqu’à, à travers elle, littéralement, passer de l’autre côté. « La lumière qui vient de la télévision est indéniablement une lumière forte, mais le plaisir qu’elle fait naître chez Lenz ne cesse de croître. Jamais il n’a ressenti une telle impression de bien-être, de protection : sous cette lumière, rien ne pourrait lui arriver ». « La lumière, quant à elle, ne cesse de l’appeler. Il voudrait ressentir de la haine, mais n’y parvient pas. Elle l’apaise et l’appelle. » Intéressant mais ambigu quand le fil narratif place les livres du côté du pouvoir affirmé dans sa quintessence élitaire et que la « punition » du personnage principal prend la forme d’une acceptation de la télévision, instrument jusqu’ici méprisé comme trop populaire, au point de passer l’arme à gauche dans sa lumière, de voir son âme migrer dans ce qui émane des tubes cathodiques. (PH) – Tavares – Be

La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard