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L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard

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Ma bibliothèque en confettis

Deux étudiants américains inventent la « Twittérature », des « résumés » des classiques de la littérature en format « tweetter », 140 caractères maximum (un roman pouvant « bénéficier » de plusieurs tweets, quand même). Pour le journaliste qui en rend compte dans Le Soir, l’important semble de vouloir trancher : est-ce blasphème, scandale, sacrilège, etc. C’est se reposer sur des antinomies passées, passéistes, paresseuses parce que ça ne présente aucun intérêt d’aborder la chose sous cet angle (publicitaire). Il en faut plus pour scandaliser un lecteur de littérature. Par contre, il y a beaucoup d’autres choses à dire, au-delà du blasphème, sur cette démarche (avouée comme purement commerciale). Et d’abord, il est abusif de parler de résumés. Résumer une œuvre obéit à des règles, exige d’en passer par une lecture profonde et de pouvoir transmettre une compréhension certaine du texte. Dans le cas de la « twittérature », c’est plutôt une succession de saillies, de raccourcis extrêmes et potaches, bien ou mal tournées, qui évoquent certains aspects du livre, certains moments, certains traits des personnages (en puisant dans les clichés). La démarche peut exiger du talent, ce talent peut mériter un coup de chapeau. De là à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, ou de tout gober sous prétexte que la jeunesse et les nouvelles technologies rendent caduque la bataille avec les anciens… L’économie télévisuelle, audiovisuelle et, dans le prolongement, numérique a porté au pinacle la rapidité contre la lenteur, l’immédiat contre le recul, mettant à mal les compétences d’attention pour toute lecture exigeant du temps. André Giffard pose que la lecture numérique est une lecture d’information, de consommation et qu’elle se développe dans les nouvelles générations au détriment de la lecture d’étude. La « twittérature » est l’apothéose de la lecture rapide, destinée par ses auteurs « à tous ceux qui ne vont jamais lire Joyce et Shakespeare et qui seront un peu plus riches, parce qu’ils sauront de quoi les auteurs ont voulu parler. » Dingue ! En lisant quelques « tweetters », on peut savoir de quoi Joyce a voulu parler !! Wouah, alors c’est hyper puissant. Je dois être particulièrement con d’avoir perdu mon temps à lire deux fois Ulysse. Et combien d’heures à patauger dans Skahespeare ! Pauvres crétins de professeurs de littératures, pauvres connards qui écrivez péniblement des études sur ces chefs-d’œuvre… Tweetez bon sang…. Ca veut dire que le temps de lecture – avec ses suspens, ses rêveries, ses retours en arrière, ses longues dévorations, ses égarements, ses passages difficiles à comprendre,  – ne signifie rien pour la « twittérature », n’inscrit pas la lecture dans le corps, l’organisme, la littérature n’est rien d’autre que l’art des belles phrases en société, des citations arrangées pour briller – déjà dans la vie des salons décrits par Proust -. Ici, on brille en accentuant les aspects obscènes, grossiers, « parce que la vulgarité est l’essentiel d’Internet ». Nous voilà prévenus. Si on ajoute la prétention d’actualiser les auteurs tweettés pour qu’ils parlent aux jeunes d’aujourd’hui (tous plus ou moins auront le même style de tweet), voici des étudiants doués, malins, sympathiques et pas du tout prétentieux ! On pourrait passer si ce n’était pas enrobé de bons sentiments à la limite de la malhonnêteté intellectuelle : tout ça peut donner envie de lire, de s’intéresser à la littérature, dit Orsenna, totalement pathétique dans son rôle d’agent légitimateur (ça facilitera les ventes). La vulgarisation achevée est un courant assez puissant qui permet rarement de remonter aux sources, il ne faut pas (se) raconter des bobards. (En plusieurs dizaines d’années, nous avons plus vu en médiathèque, des auditeurs passés de la musique classique vers les grands orchestres de variété que l’inverse.)L’art du tweet peut être aussi brillant que possible, c’est un exercice qui séduit pour des raisons bien précises à l’extrême opposé même du plaisir que l’on peut éprouver dans la lecture longue d’un livre épais, d’un texte complexe. Et même si un consommateur sur dix de « Twittérature » en venait à devenir lecteur – au-delà des vélléités vite découragées par le style, par la longueur, la lenteur, le nombre de pages, l’immobilité, la concentration, tout un paysage complètement évacué, nié, méprisé par le tweet- , ça restera certainement anecdotique, ce n’est pas cela qui restaurera un sens globalement plus répandu de la lecture attentive ou d’étude. Ca ne mérite ni d’être considéré comme blasphématoire ni présenté comme ce qui vient à la rescousse du marché du livre. Si la démarche n’exclut pas l’intelligence marchande et le talent pour les formules choc si possible graveleuses (l’esprit pub et marketing passant au broyeur des pages et des pages de mots et phrases inutiles), si on peut même s’en amuser, ne peut-on pas pour autant dire à ces jeunes délettrés de ne pas raconter de salades, que ce qu’ils ont coincés dans leurs tweet n’a rien à voir avec la littérature même si ça leur rapporte bonbon, que cette lecture hyper utilitariste et rapace qui consiste à lire des auteurs avec le projet délibéré d’en soutirer du fric ne peut que passer à côté et faire passer à côté en s’inscrivant dans une lame de fond privilégiant la culture du rapide ? « Lors d’une conférence récente à Oxford, Jacques Roubaud prédisait que les programmes de numérisation des bibliothèques publiques entraînerait bientôt  la disparition des livres dans ces bibliothèques. Je crains plutôt que les formes actuelles de l’enregistrement numérique des textes et l’inconsistance de la structuration des lectures entraînent la disparition de « ma bibliothèque » ou, du moins, de l’art de la bibliothèque personnelle. » (Alain Giffard). Ce que la « twittérature » fait briller, rend attractif, est bien cette « inconsistance de la structure des lectures », jouant avec les modes de lecture numérique même si leur projet est un livre en papier! Et la bibliothèque personnelle a à voir avec la structuration de la mémoire : « Ma bibliothèque, c’est un ensemble de textes – un corpus individuel – lus et relus; une mémoire qui n’est pas seulement extérieure, où se tisse le lien entre la connaissance des textes et la conscience du lecteur; et un ordre personnel, réel et imaginaire. » Qu’en est-il si l’on réduit « ma bibliothèque » à quelques confettis?Quelle mémoire, quel travail, quelle structure, quelle connaissance !? (PH)

La prévention médiathèque plutôt que la répression Hadopi

La notion floue de pirate. Depuis la mise en application de « Hadopi », loi française pour réprimer le piratage sur Internet, on commence à pouvoir établir des éléments d’évaluation. Le groupe Marsouin, groupe de chercheurs de Rennes-I a effectué une première évaluation. La loi semble largement contournée et si les usages changent, le piratage serait plutôt en augmentation. (Dans Libération du 11 mars : « Hadopi : silence, on contourne »). Le travail d’enquête fait surgir aussi d’autres éléments structurels importants et systématiquement négligés : les « pirates » sont aussi des (gros) acheteurs selon les accès légaux. En leur coupant l’accès Internet pour cause de piratages, les industries culturelles numériques se pénaliseraient de manière significative. Tiens, on retrouve quelque chose que l’on connaît bien sur le terrain des supports physiques : en effet, l’industrie du disque a toujours accusé les médiathèques de leur voler des recettes ! Alors que les enquêtes ont toujours démontré que les amateurs de médiathèques étaient des acheteurs compulsifs en disquaires et que certains disquaires éclairés ont toujours travaillé en intelligence avec les médiathèques. Ce qui est amusant est de voir à quel point les logiques industrielles et commerciales, privées de vue à long terme, dépourvues du souci du bien commun, préoccupées par la seule rentabilité la plus rapide, se tirent systématiquement une balle dans le pied quand elles agitent leurs principes régressifs, tout en causant du tort à l’ensemble de la société. Ce sont des logiques nuisibles et il vaudrait bien mieux imposer aux industries culturelles des principes de politique culturelle publique à long terme, pour le bien collectif et l’équilibre durable même de ces opérateurs marchands. De l’environnement numérique et de la fracture culturelle. Il vaut mieux, quand il s’agit de fixer le cap pour une action culturelle, recouper plusieurs approches et points de vue. C’est une dynamique qui, spontanément, fragilise certaines idées reçues qui, en général, ne sont pas reçues de nulle part (elles profitent bien à certaines visées). Ainsi, soyons attentifs aux propos de Jean-Noël Lafargue, expert en technologies (Université Paris-8 et école supérieure du Havre), qui analyse le comportement des 16-25 face à l’ordinateur (et son champ de vécus chronophages). Ce qui apparaît alors est l’arrivée d’une génération qui décroche de l’informatique, en tout cas ne se soucie plus de maîtriser le bazar, de jouer face à la machine un rôle créatif. L’idée selon laquelle les jeunes qui ont baigné dans les applications informatiques (supposés « digital native ») depuis tout petit vont développer une aisance et une autonomie nouvelles et innovantes a bien du plomb dans l’aile. Cette image de mordus de l’informatique appartient déjà à une génération passée. L’armée américaine elle-même se désolerait de la diminution de hackers à recruter ! Jean-Noël Lafargue parle de « digital naïve » et pointe une passivité de plus en plus grande face au numérique, à Internet qui se consomme de plus en plus comme une télévision « où l’on est quand même actif, mais dont l’activité ne dépasse pas le cadre prévu ». La grande tendance est bien à la passivité : « Le grand public est de plus en plus un consommateur passif. La volonté de maîtriser la machine a disparu. » Ce genre d’étude est important pour le recul et l’ouverture des questions : sans cela, on a tendance à réfléchir sur les usages en fonction de ce que l’on observe autour de soi. Par exemple, si on gravite dans un milieu de professionnels, on aura tendance à observer une complémentarité enrichissante entre lecture classique et lecture numérique. Mais l’important est tout de même d’avoir une idée de ce qui se passe à une échelle quantitative plus déterminante dans la société. Ce qu’expose Jean-Noël Lafargue quant à la montée du comportement passif face à Internet (et donc face à toute la lecture numérique de loisirs, de divertissement, de communication et d’accès à la culture) – et qui se trouve recoupé par d’autres études dont celles de la Fondation Travail et Technologie de Namur – mérite d’être analysé en fonction des travaux d’Alain Giffard sur les modalités de la lecture industrielle. Lecture classique, lecture en médiathèque, lecture industrielle. Rapport rédigé et transmis à l’Etat, textes dans les ouvrages collectifs d’As Industrialis, articles sur son blog, Alain Giffard compare les résultats cognitifs d’une lecture dite classique à ceux des nouvelles lectures industrielles. Voici un extrait pour cadrer son objet d’étude : « Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d’enquête qui permettront de mesurer la distance entre l’institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande. La première différence, si évidente qu’elle en est aveuglante, est l’absence à peu près totale du rôle direct d’une puissance publique dans l’institution du lecteur numérique. Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d’autres époques, jouaient le rôle principal, n’ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l’orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de  » l’alphabétisation numérique  » qui porte si mal son nom. Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d’approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu’elle soit et quoi qu’on en pense. Mais je n’ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l’influence qualitative du contenu des formations publiques sur l’orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l’importance variable des efforts d’alphabétisation numérique. C’est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d’acteurs : les industries de l’information, en tant qu’industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. À leur rencontre s’institue la société des lecteurs numériques. » C’est une entrée en matière, la suite du texte rentre dans le concret des différents processus de lecture. Évidemment, en reliant ce que dit Alain Giffard et ce que fait apparaître l’étude de Jean-Noël Lafargue, on peut dresser un tableau assez sombre. La rencontre de la passivité galopante (crasse) et du caractère  « opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique » est explosive à long terme. D’autant que la passivité générationnelle face aux lectures numériques n’est pas compensée par une activité accrue du côté de la lecture classique. On sait que la lecture de livres, surtout la lecture un tant soit peu savante, ne vient pas contrebalancer l’appauvrissement en provenance du numérique. Nous avons là un terrain d’intervention stratégiquement crucial à confier à toutes les institutions culturelles pouvant constituer, dans le tissu urbain et social, des espaces et des dynamiques partagées de lecture pouvant soigner ces blessures portées au corps lecteur, aux forces lectrices dont la société a besoin pour bien se porter. Et ce, autant en privilégiant les pratiques de lectures classiques – qu’il s’agisse du livre, du cinéma, de la musique – qu’en travaillant à développer des pratiques de lectures numériques plus responsables, autonomes, en restaurant entre lecteurs et le pouvoir des industries culturelles, des intermédiaires publics, des médiations et des conseils, des forces prescriptives publiques, d’inspiration non-marchande, préoccupées par des visions à long terme du bien collectif le plus précieux, le temps de cerveau disponible. (PH) – Alain Giffard, lectures industrielles –