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Feuilles de mica dans la bouche bée

A propos de : Micachromes d’Evariste Richer (Meessen De Clercq, Bruxelles – Bernard Stiegler, Etat de choc. Bêtise et savoir au XXIème siècle, Mille et une nuits, 2012 – Alvin Curran, Canti e Vedute del Giardino Magnetico…

Micachromes

Revenir sur l’inexprimable, ce devant quoi je reste sans voix, pas du tout pris de court ou privé de répartie, mais au contraire submergé par la loquacité informelle, abstraite des choses, de toutes parts. Chaque fois un moment précis de l’écologie synaptique, interne et externe, qui nous engendre autant qu’on la secrète, chaque fois un moment réfléchissant, au sein duquel revivre un éclat du stade du miroir, un instant inchoatif qui m’évoque aussi la boule coincée dans la gorge, au plus près de l’inarticulable, qui ne se laisse ni avaler ni expectorer. C’est une substance qui, à mon contact, se désagrège et s’agrège en moi, et par laquelle j’essaime à mon corps défendant dès lors que je vis, pense, lis, écris, me souviens, et laisse donc repartir cette substance qui s’est transformée en moi, me transformant. Un instant d’inexprimable ressenti psychiquement et physiquement comme un panorama improbable de tout le senti que l’on aimerait saisir et amener au grand  jour, investir dans l’histoire commune, contribuer à son inachèvement vital. Par exemple, c’est cette parenthèse qui m’éblouit dans une page de Bernard Stiegler, par où je m’échappe, par laquelle s’engouffre en moi tout ce qui me manque et manquera quoi que je fasse : « (ce qui pense le plus loin dans une pensée est l’ampleur de l’inachèvement  – constitutif de tout processus d’individuation – qu’elle rend sensible, que cela soit ou non intelligible pour elle-même) ». Ce plus loin là, cet inachevé, « absolu » entraperçu, perçu comme substance donc, qui englobe, enveloppe et met la chimie mentale au travail, comme ces souris qui semblent inséparables de leur tourniquet qu’elles activent continument, une substance qui correspond  à ce qui transforme un organisme passif en lecteur de philosophie dans le sens où « l’œuvre philosophique vient contrarier une lecture quiète, c’est-à-dire coulant toute seule. Celui qui lit s’y trouve mis au travail, mis à contribution, c’est-à-dire contraint de s’individuer en individuant ce qu’il lit à partir de lui-même, et en se lisant lui-même à travers ce qu’il lit (ce qui est la définition proustienne de la lecture).(B. Stiegler, Etats de choc. Bêtise et savoir au XXIème siècle, Mille et une nuits)

Je suis rentré dans la salle du premier étage, à droite, vide. Elle est blanche et sur ses murs sont alignés des cadres ou des miroirs. Photos ou peintures, je ne peux le discerner d’emblée avec certitude. Inventions chimériques ou archivage documentaire de formes anciennes du vivant, mises au frigo. Ce sont des fonds blancs, aussi, avec des taches, drues ou clairsemées, étudiées ou résultat d’un lent et géométrique dropping. L’exemple parfait de ce que certains qualifient de n’importe quoi quand ils regardent l’art contemporain. Dans l’informe brunâtre – architecture rongée de circuits électriques, cartes mémoires inondées et brouillées -, j’identifie d’autres formes, des traces nettes, des pochoirs en formes de mollusques, de coquillages ou silhouettes d’anémones de mer qui me parlent, par le biais de souvenirs personnels, visuels et tactiles et surtout par la trace des mots que j’essayais de mettre sur ces choses surprenantes, étranges à regarder et à toucher, dont j’ignorais, enfant, l’identité. De plus près, l’impression d’une simple surface peinte s’estompe, j’établis alors une correspondance avec une image-objet vue récemment, des feuilles, certaines individualisées, d’autres en amas indistincts, en suspension dans l’eau gelée d’un seau abandonné à l’extérieur. En m’approchant encore plus – dedans -, intrigué par des profondeurs de blancheurs qui transforment ces tableaux en trompe-l’œil temporel, le fond blanc de l’image se révèle superposé à celui du cadre, et présente l’apparence du marbre usé, patiné, presque transparent et cireux. Fragment de seuil craquelé, moucheté, écorné, d’autel atrophié. Finalement, ni photo, ni peinture, mais autre chose ? Des miroirs télescopiques qui captent au loin, dans l’inachèvement et inexprimable de mes regards, des strates archéologiques insoupçonnées, des fossiles de ce qui pense le plus loin, depuis toujours ? Des traces d’existence entre minéral végétal, animal ? Ce sont des images vues, mais où ? Au microscope, lors d’expériences dans un laboratoire ? Des motifs abstraits, infimes, observés quelque part dans la nature, sur des rochers de rivière, sous des galets de mer, sur la face interne d’écorces mortes et détachées du tronc et ici tellement grossis qu’ils paraissent dénaturés, englobant, matriciels ? Des respirations enroulées sur elles-mêmes et pétrifiées dans le corail ? De ces formes que l’on attribue à certains mouvements de matière, en nous, à l’émergence indécidable de ratures originelles de ce qui devient écriture de soi faisant suite à la lecture des choses et de ces textes qui exigent d’être relus, dont il est impossible de déterminer une bonne fois pour toutes ce qu’ils veulent dire ? Une stylisation des gestes infimes qui se cristallisent dans les actes de symbolisation, en phrases, en schémas de structures. Des lamelles de mémoire à déchiffrer ? Des géographies rupestres ? Des peaux d’animaux ou des pages d’herbier saccagées, recouvertes de poussières de spores ? À l’office, l’hôtesse d’accueil, avant de me laisser circuler librement dans la maison, m’a donné une feuille imprimée. C’est le moment de la déplier et d’y puiser des pistes d’orientation. J’apprends que ce que je regarde sont des Micachromes d’Everiste Richter. Si le descriptif technique reste pour moi quasi lettres mortes, je comprends néanmoins qu’il consiste en manipulations complexes pour capter quelque chose de lointain, relevant de l’apparition du vivant sur terre. Encore cette substance inexprimable indispensable pour (s’)exprimer, représentée à partir de feuillets de mica photographiés. « Fasciné par la qualité transparente de cette roche, l’artiste a utilisé chaque feuille comme positif (il n’y a donc pas de pellicule en soi) et l’a agrandie sur papier Cibachrome (technique en voie de disparition). Ayant joué un rôle non négligeable dans l’apparition de la vie sur terre, le mica est visible ici dans son ‘intimité’ microscopique. »

Voici, quelques informations, rapidement copiées sur Wikipédia, sur le rôle du mica comme transmetteur de vie sur terre : « Helen Hansma, de l’Université de Santa Barbara en Californie, propose l’hypothèse que l’apparition des premières cellules vivantes a eu lieu dans un film d’eau entre des feuillets de mica (« life between the sheets hypothesis »). L’universitaire remarque en effet que les groupements phosphates de l’ARN sont espacés d’un demi-nanomètre, comme la distance séparant les charges négatives sur le mica, et que ses feuillets ont une concentration en potassium similaire aux cellules. Le cycle jour-nuit, en provoquant la dilatation et la contraction thermique des feuillets de mica dans ou au bord des paléo-océans, aurait fourni l’énergie nécessaire pour briser et reconstituer des molécules organiques (ARN et membranes cellulaires) à la surface des feuillets. Cependant, l’observation de la surface de certains de ces feuillets par un microscope à force atomique montre qu’ils ne sont couverts que de molécules organiques simples. Des expérimentations sont conduites sur des feuillets de mica plongés dans un liquide reconstituant les conditions des océans primitifs afin de former des molécules plus complexes2. » La technicité précieuse de cet agencement – feuillets de mica, rythme jour-nuit, dilatation et contraction thermique, production d’énergie, constitution de molécules -, est d’une musicalité fascinante.

Devant les Micachromes d’Everiste Richer, je revis – un reflux de lecture qui donne l’impression d’être lu par le texte quand il revient ainsi, incorporé – un fragment de texte de Stiegler, comme commentaire de l’œuvre, comme texte-image interprétant les photos. De même que les Cibachromes, venant après la lecture du texte, venant à la rencontre de l’empreinte dessinée par le texte, leur fournissent une illustration éclairante, en reproduisent l’impact, après-coup, et par un autre biais, celui de la figuration plastique, sans jamais coincer texte et image dans un jeu de copie ou d’équivalence, de vis-à-vis sec. Leur correspondance renvoie, chaque fois que je la convoque comme expérience à répéter, vers un autre écart à explorer, à mesurer. Voici : « Qui ne sait que le régime (le règne, la souveraineté) animal est une sorte de colonie de diverses végétations cellulaires plus ou moins régies par une organisation neurovégétative, dépendante de divers minéraux – (tels le magnésium et le calcium, dont les carences ou défauts d’assimilation pourraient favoriser le « cafard », ce qui est une question d’organologie vitale de la mélancolie) – colonie cellulaire organisée selon les règles d’une espèce qui, dans le règne animal, serait elle-même l’individu véritable selon Simondon. » (B. Stiegler, Etat de choc. Bêtise et savoir au XXIème siècle, Mille et une nuits, 2012))

L’ensemble des œuvres d’Evariste Richer dans la maison aux pièces blanches sont rassemblées sous le vocable « Continuum ». Ce même continuum, circulaire, que cerne la citation de Bernard Stiegler, comme mode de continuité différante allant du minéral, végétal, animal vers l’individu véritable, en cycle jamais abouti. Et encore une autre version de ce « continuum » dans ce qui dérive au cœur de Canti e Vedute del Giardino Magnetico, composition d’Alvin Curran  enregistrée en 1973. Alvin Curan y joue tous les instruments. Ce sont d’abord des percussions vagabondes, des rites qui se délitent et gagnent des alpages de silence (je le dis parce que la sonorité ressemble à celles de cruches dans certains musiques tziganes et à certaines percussions traditionnelles de cultes), tandis qu’une voix agrandit les fragments d’une aubade, trace une cantilène hésitante, comme une fumée qui reste sur place à défaut de vent et qui dessine des végétation aériennes de coraux, immobiles, en une sorte d’écriture, antérieure ou future. Ce chant déploie à merveille le sentiment du jardinier qui, travaillant un coin de terre et soignant ses plantes, a l’impression d’être ailleurs, d’entretenir un autre jardin dans un autre plan de l’’existence. Cet autre instillant une douce électricité mélancolique aux gestes techniques de son travail sans âge. Cantilène peut signifier chant mélancolique (Petit Robert) et cette partie vocalisée du jardin magnétique amène de l’eau au moulin de cette question d’organologie vitale de la mélancolie dont parle Stiegler. Puis la musique est envahie par les rumeurs du jardin, vent, feuillages, aboiements, bourdonnements d’insectes, toute une brillante émulsion animiste. Environnementale et mentale. Avant de retrouver aubade et cantilène, mais à la trompette, portée par des franges d’écumes micacées d‘accordéon. La conduite est libertaire, lente, sans autoritarisme, avec des formalismes typiques des années 70, des topiques orientaux. Mais elle véhicule une capacité de révélation/révolution inoxydable, un courant propice aux alternatives. Entre les traits de cette écriture musicale lâche mais organique, entre le tuilage des modules sonores spéculatifs des différents instruments dont joue le musicien, on entend bruire l’inexprimable, le ressac de cette substance qui entre en l’auditeur, lui apporte de quoi contribuer à son individuation, et puis se retire, s’en va porter les ferments d’individuation ailleurs, toujours plus collectifs au fil de ses va-et-vient.  Ce continuum d’une substance silencieuse, qui place les éléments du feuilleté organologique dans l’aura d’une transparence sonnante et miroitante, grâce à la liberté de ton du compositeur héraut de cette époque d’aventure et d’audace, évoque le « fond » pré-individuel où l’on ne cesse de se nourrir pour avancer, se vivre comme alternative de l’imposé, comme possibilité d’engendrer de l’autre, du différent. Entre les notes d’Alvin Curran j’entends une trame, la musique des mécanismes de transindividuation tels que « Deleuze parle du processus d’individuation vitale sur le fond de laquelle, à partir du fonds de laquelle et en laquelle apparaît un processus d’individuation d’un nouveau type : l’individuation psychique et collective, qui n’entretient plus le même rapport à ce fond(s) parce qu’il continue précisément un nouveau régime (c’est-à-dire u nouveau règne) d’individuation. » (Bernard Stiegler) C’est ce fond et ce fonds, bien spécifiques, qui chantent dans le jardin de Curran, l’organisation neurovégétative de son système musical. Ce « fonds rétentionnel qui constitue l’individu, sur lequel il enchaîne, dont il a hérité, et qui supporte ses propres rétentions » (B. Stiegler), Alvin Curran le fait chanter, Evariste Richer, scrutant de la roche transparente, en saisit la trame visuelle. –  (Pierre Hemptinne) – A propos d’Alvin Curran

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L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard