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En butinant avec les mânes

Fil narratif tiré (notamment) de : Shahpour Pouyan, We Owe this Considerable Land to the Horizon Line, Galerie Nathalie Obadia – Thibault Haelzet, Mars et la Méduse, Galerie Christophe Gaillard – Richard Deacon, Thirty Pieces, Galerie Thaddaeus Ropac – Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Gallimard – Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles …

Dans un geste d’apaisement quotidien du deuil, il sort dans la nuit froide de février s’envelopper du jardin engourdi et s’exposer aux radiations lunaires durant lesquelles d’innombrables particules de son être se téléportent ailleurs, sans qu’il sache où exactement, mais produisant ainsi un allègement bienfaiteur et la sensation d’un entre-deux consolateur, d’une migration de l’âme capable de rejoindre celles qui lui manquent et, plus particulièrement, celle de son père qui vient de partir. A peine pose-t-il le pied sur la terrasse qu’il voit, marchant devant lui, éclairé par les lumières de la maison, un énorme timarcha. Du moins, c’est ainsi qu’il a toujours nommé ce coléoptère, usant du nom générique d’une espèce pour désigner un spécimen précis, probablement le timarcha tenebricosa. Cet insecte, inaccoutumé en cette période hivernale (croit-il faussement, se fiant au fait que lui n’en a jamais vu en hiver), occupe une place de choix dans son bestiaire. C’est un des premiers insectes que son père lui a fait découvrir quand, enfant, il s’absorbait dans l’observation du monde vivant proche, au ras du sol, et entreprenait l’inventaire des plantes et bêtes qui le peuplaient. Sur un mode puéril, revenant sans le savoir aux débuts de la science, les tentatives de classification, les siennes glissant d’emblée vers la poésie. Dans cet univers où fourmillent les petites formes animales, invisibles à l’inattentif, le timarcha faisait office d’individu fantastique, par sa taille, sa carapace noire impeccable, sa démarche déterminée et bancale à la fois. Depuis lors, chaque apparition du timarcha lui a semblé un signe de ces premières années, comme si sa propre route ne faisait que recouper, ponctuellement, celles poursuivies de manière butée et pataudes par les timarchas observés à l’époque (à l’exception de ceux qui finirent dans son tube d’entomologiste en herbe, avant d’être étalés, magnifiés, dans la boîte de collectionneur). Le timarcha tenebricosa est appelé aussi « crache-sang » parce qu’il « présente la particularité, en cas de dérangement, de faire le mort et d’émettre par la bouche et les articulations, un liquide rouge-orangé qui aurait très mauvais goût pour le prédateur » (Wikipédia). Il se souvient que son père s’était arrangé pour que le premier spécimen rencontré fasse la démonstration de ce mécanisme de défense. L’apparition de ce gros insecte, en pleine nuit de février, est une inattendue résurgence. L’animal semble suivre une trajectoire raisonnée, quittant la maison pour rejoindre la nuit et, très certainement, y disparaître et y mourir de froid et d’inanition. Il imite ces trajets de vieillards japonais qui, le moment venu, vont s’éteindre dans la montagne. Emu, il y voit un messager, le signe vivant que la présence de son père se retire peu à peu de tous les foyers de vie qu’elle imprégnait jusqu’à présent. Pour devenir une absence constitutive, fugitive, empruntant diverses formes. Il l’appelle papa, le salue et lui souhaite un bon voyage, les larmes aux yeux. Il évite de le suivre trop longtemps, presque par pudeur, pour ne pas sembler s’intéresser au lieu mystérieux de sa destination, comme quand les enfants craignent de découvrir des secrets liés à l’intimité des adultes (tout en le souhaitant plus que tout). L’insecte-papa trace sa route, entre le lisse de la terrasse et le touffu des herbes, entre la lumière tamisée et l’obscurité totale, le visible et l’invisible, la rumeur infime et le silence, tissant des liens subjectifs entre ces différents domaines, le tracé d’une continuité avec le monde des esprits. Que serait-il sans le dialogue constant avec ces entités absentes qu’il recherche, entretient et qui régulièrement lui parlent ou lui adressent des signes, l’inscrivant dans un lignage réel et imaginaire à la fois ? Le fait que l’apparition de cet insecte lui inspire de telles émotions et considérations le conforte dans l’idée que le père, en se retirant, intercède pour lui avec d’autres espaces de vie, le rapproche de la forêt centrale où il rêve de s’enfouir. « Le domaine des esprits qui émerge de la vie de la forêt, comme le produit de toute une série de relations qui traversent les frontières entre espèces et les unités de temps, est, ainsi, une sorte de continuité et de possibilité ; sa survie dépend de sa capacité à y accéder ; elle dépend aussi des différentes sortes de défunts et des différentes sortes de morts que ce monde des esprits compte dans sa configuration, et qui rendent le futur possible. Celui que l’on pourrait être est intimement lié à tous ceux-là que l’on n’est pas ; nous nous donnons pour toujours à ces nombreux autres qui font de nous ce que « nous » sommes, et nous sommes éternellement en dette vis-à-vis d’eux. » (p.256) La migration du père vers ce côté-là accentue la dimension vitale, pour lui, de ce monde des esprits. Il perd de vue le timarcha mais il sait qu’il continue à arpenter des chemins entre son passé ressassé, son présent et l’au-delà et, où qu’il aille, le coléoptère est dans son sillage, ou lui dans le sien, ou parfois sont-ils sur des trajectoires parallèles. Particulièrement durant les premiers mois du deuil où il convient de parcourir l’espace intérieur, de fond en comble, de tout revisiter et inspecter pour réagencer un cosmos bouleversé par la mort d’un de ces pôles essentiels.

Et ainsi déambulant, somnambule, remorqué par l’insecte médiateur, il entre dans une sorte de chapelle. L’espace réservé au recueillement est occupé par une collection de socles blancs, de hauteurs différentes. Ils sont tous surmontés de petits édifices en terre cuite, modèles réduits de réalités majestueuses. Ils évoquent les configurations innombrables que peuvent prendre, à travers les civilisations qui peuplent le monde, architectures sacrées, forteresses politiques ou casernes disciplinaires. Un rassemblement d’éminences autoritaires, de celles qui se voient de loin, ponctuent le paysage, se revendiquent traits d’union entre régimes terrestres et célestes. Ces pointes et clochers retirés des campagnes et des villes, remisés ici dans cette galerie de rangement, séparés uniquement par du blanc et du vide, c’est la configuration complète de l’empreinte urbaine de l’homme sur la planète qui s’en verrait bouleversée. L’ensemble évoque brièvement les monuments que l’on cherche, quelques fois, à saisir dans le sable, à mains nues, ou à coups de pelle. Ou plus précisément, qui servent de modèles inconscients dans le bricolage façonnage conduisant à l’érection de châteaux de sable. De maritimes pathosformels sans âge qui transitent à travers tous les organes et membres humains et reprennent forme dans les masses de sable modelé, face aux marées. Modèles permanents, pouvant avoir la consistance de représentations abouties, complètes, ou flux de bribes d’images en constantes décompositions et recompositions aléatoires, qui irriguent le mental de quelques archétypes immémoriaux et se déclinent selon l’inspiration de l’instant, dans des réalisations éphémères sur les rivages de l’oisiveté estivale où il nous semble extérioriser une architecture intérieure de nos pulsions. Opposition entre dureté compacte et fluidité du faire humain. Un jeu de tensions au sein desquelles il s’est souvent libéré, y trouvant une parenthèse temporelle, un calme paradoxal au cœur de la tempête, pour y construire des villes fortifiées, chimériques. Le plaisir étant que cela ne peut tenir longtemps, ne tient à rien. Il ne connaît d’autres parenthèses aussi fortes que lorsqu’il cède à la prostitution, ayant plus ou moins choisi une forme corporelle, une silhouette attractive perdue en vitrine parmi des millions d’autres à la surface du globe et attendant, après une transaction rapide, que la fille le rejoigne dans l’alcôve minable mais travestie par la lumière artificielle, colorée, transcendant les tissus en draperies brillantes de culte, les moindres bibelots en d’illusoires trésors, et gommant le défaut des peaux, les rendant toutes bronzées et satinées au grain ultra fin. De ces lumières typiques des lieux nocturnes, qui transforme tout en mirage et étend une sorte de filtre transparent, ineffable sur les corps, les cache, les rend encore plus anonymes malgré l’exhibition sexuelle et l’explicitation mécanique érotique. On ne sait jamais ce qu’on empoigne, est-ce réel, virtuel, hallucination ? Les mains sont dans du sable chaud qui file, échappe dans un froufrou de cristaux remués s’éboulant dans le sablier du désir factice, et elles ne retiendront rien, tout s’évanouit quand la sonnerie résonne et met fin à l’illusion. Lui-même n’est rien, fondu dans une foule qui défile, esclave. Mais, en prélude, un grand calme survient après les ravages du trouble et de la tentation. Il attend dans une résignation coupable, mais d’emblée absout car, cédant à l’addiction, les tensions se dissolvent et c’est le sentiment d’une rémission qui prédomine. Oui je cède, mais je me sens la force de résister la prochaine fois, je m’aguerris. Rémission, résignation elles-mêmes transformées en aiguillons pervers. Pour quelques minutes, il est assuré de jouir impunément, totalement, de nichons, hanches, ventre, fesses, cuisses, chatte…. Il perçoit aussi que cela lui vaut un profond assentiment car il conforte la position dominante du mâle en droit de se payer le corps des femmes, à sa guise. Mais, indépendamment de ces forces contraires, il n’aime rien d’autre que cet instant suspendu, vide, seul et sans rien, laid et dérisoire. Il n’y a pas d’autre situation où il soit plus anonyme, effacé, rayé de la réalité, impossible à localiser par qui que ce soit, hors de portée, dématérialisé dans la cabine sordide maquillée en féérie de pacotille. Retiré de lui-même. Blotti dans un genre de cabane aménagée au bord d’étangs ou de marais où les ornithologues observent les mœurs des oiseaux. Il se rappelle les pages de Proust où, faisant le guet pour voir si l’insecte providentiel viendra féconder les plantes rares pavoisées dans la cour, il découvre d’autres rites sexuels. « (…) Je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l’arrivée presque impossible à espérer (à travers tant d’obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l’insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n’était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s’étaient spontanément tournées pour que l’insecte pût plus facilement la recevoir ; de même la fleur-femme qui était ici, si l’insecte venait, arquerait coquettement ses « styles », et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. » (p.602)

Les fantasmes architecturaux dressés sur les socles blancs, comme sur un roc inaccessible, contiennent cette solitude cellulaire du bordel et l’ensemble revêt aussi l’apparence d’un alphabet à déchiffrer. Quelque chose à lire, une écriture en trois dimensions, cabalistiques. Disons que, vues du ciel ou d’une autre planète, toutes ces constructions pourraient être attribuées, comme aiment le faire les amateurs d’extraterrestres, à d’anciennes civilisations d’aliens ayant domestiqué la terre. Reproductions d’immenses moules qui servent à mélanger la lettre et l’esprit, pour que cela fasse corps. Des couveuses. Et chacune de ces grandes machines a cultivé une manière de faire et de penser ce que doit être un corps dans l’univers d’une façon unique et incompatible avec les autres. Tel bâtiment n’accueille que tel genre d’humain, pour une harmonie coercitive entre le bâti et l’humain. Certains de ces monuments n’ont de raison d’être que par le rejet de certaines catégories d’existences, l’obligation doctrinale de les tenir à l’écart. Ou encore, ne se conçoivent pas sans la volonté d’absorber certaines formes d’humanités, pour les enfermer, les rééduquer, voire les anéantir (fabriques du néant). Chacune de ces églises, temples, autels, ermitages, bunker, palais, pénitenciers semble bien hermétique sur son rocher sans correspondance avec les autres. Splendide isolement totalitaire, sans autre correspondance que l’hostilité. Une hostilité complice. Mais aussi, certaines de ces constructions se lézardent, plus on les regarde plus elles glissent vers le statut de ruines dérisoires et se révèlent vides, sinistrement désertes. Idoles dépouillées d’autant plus dangereuses. Elles ne ressemblent pas tant que ça à ce que l’on croyait. Plutôt des imitations. Des fragments de fortifications, occidentales, orientales, stylisées, épurées, presque dans une ligne poétique. Elles deviennent réversibles et évoquent alors des sortes de coques délirantes dont l’on se recouvre mentalement pour se protéger du dehors, des carapaces fantasques dont on espère qu’elles sauront désarmer les forces hétérodoxes. N’avons-nous pas tous quelque part ce genre de forteresse inexpugnable dans notre ADN culturel ? Cellules de fabrication ou destruction de l’autre ? Ne devons-nous pas l’extirper, n’est-ce pas la cible ambigüe de toutes nos activités culturelles ? Soit protéger, renforcer, ceci impliquant aussi de cacher et dénier, cette forteresse centrale, toutes nos pratiques culturelles y œuvrant comme aux soins d’un héritage présumé universel, soit au contraire la démonter, petit bout par petit bout, et la balancer dans le vide, rejouer la chute de la Bastille. Mais y a-t-il un réel penchant à démonter ce patrimoine qui continue à organiser la mémoire des civilisations, à traverser l’aliénation en conquêtes spirituelles glorieuses ? L’ambiance générale actuelle, politique, économique, encourage plutôt, l’air de rien, à leur renforcement inavouable, massivement. Voici les usines de l’identité à la chaîne. Tours de guet, minarets, beffrois, plantés sur des crêtes, mausolées tant du sublime que de l’effroi. Ce sont des bastions de l’intolérance et de la peur – peur primale, peur de tout, peur de vivre, peur de mourir, aux sources de toute instrumentalisation, rendant capables de croire n’importe quoi – , bastions transcendés dans des esthétiques qui fascinent et émeuvent toujours. C’est notre histoire, entend-on ! Toutes ces constructions d’enfermement, mental ou physique, n’ont de sens pour lui, ne sont regardables que parce qu’elles excitent, selon un faisceau d’injonctions contradictoires, intolérables, le désir de s’en échapper, ce qui fouette sa tristesse et ce désir d’échapper tout court à tout, de dépasser ces enclosures de la croyance en quoi que ce soit. Le timarcha ne se cache dans aucune de ces maisons d’arrêt ou ogives sacerdotales, urnes funéraires du spirituel. Si elles invitent au recueillement, à la manière d’un cimetière avec ses tombes ornées et chapelles privées, il sait qu’aucune de ces urnes ne contient les cendres de son père dont l’esprit s’est élargi ailleurs.

Dans le chagrin, il puise un étrange réconfort s’égarer l’informe. Comme cette zone où tout se désagrège et se recrée, où se conservent les traces chaotiques de genèse et où végètent les formes décomposées de ce qu’il a aimé, en transit vers d’autres incarnations. Aussi est-il attiré par la silhouette dégingandée, tragédienne, d’un pantin qui pérore, d’une courtisane qui racole. Une silhouette pétrifiée qui intrigue et renvoie à des images archaïques de Parques. Cela lui rappelle une hallucination lointaine, lors d’une promenade le long d’un canal, un jour de tempête. Le vent faisait rage, peu de promeneurs n’osaient s’aventurer. Il marchait depuis plusieurs heures, les oreilles pleines de bourrasques, son chien énervé courant devant, derrière, disparaissant dans les champs, revenant ventre à terre, ou à grands bonds par-dessus les talus. Sur l’autre berge, soudain, en haut d’un tertre, près d’une chapelle, deux trois formes se tordaient. Il n’en croyait pas ses yeux. Ses poils se hérissaient. Ils voyaient quelques femmes voilées, silhouettes de nonnes défroquées, en transe, célébrant un étrange culte sacrilège près de la croix et du saint en plâtre. Un branle qui défait l’apparence des choses et à la suite des invocations duquel prime le grouillement des tripes à l’air libre. Grouillement guerrier des organes, grouillement terminal hypnotique. Il lui fallut du temps pour réaliser que ce n’était rien d’autres que des ifs ventrus secoués en tous sens, tantôt propulsés loin les uns des autres, tantôt rassemblés en une seule flamme sombre, opaque, échevelée. Peut-être est-ce, en outre, une autre hallucination toute récente qui a aussi réactivé cette expérience passée. La veille, attendant de pouvoir s’engager sur le quai de la gare, il regarde s’écouler la foule qui débarque, vidant le train dans lequel il doit prendre place. Il reste un couple, âgé, fermant la marche, avançant lentement tout au bout, la femme en avant, l’époux en arrière, claudicant, appuyé sur une canne. Exactement comme mon père, se dit-il. D’ailleurs, il lui ressemble… Et, au fur et à mesure qu’il approche, la ressemble s’accentue, c’est un parfait sosie, en moins âgé qu’à l’instant de son décès inopiné. Mais ça ne peut être lui puisqu’il est enterré depuis quelques jours, il a des photos de la dépouille dans sa chambre, des clichés des funérailles, il se raisonne. Pourtant quelque chose en lui fausse compagnie au rationnel et y croit. Plus le monsieur approche, avec exactement la même démarche balancée que son père, imposée par une jambe invalide, plus il y voit un revenant, au point que tous ses poils se hérissent. Pourtant, il sait. Il reste coi. Ce n’est vraiment que lorsque ce dernier passager le frôle, sans aucun regard, que tout s’évacue, il se rend à l’évidence, il capitule.

Songeant à l’ancienne méprise au bord du canal, et aux autres troubles des sens qui parsèment son parcours, troublé par ce souvenir, il s’engage vers la sculpture. Mais ensuite découragé par son aspect, il va tourner les talons, presque aussi vite que l’élégante jeune fille qui, littéralement, n’avait rien vu. Et par laquelle il aimerait être remorqué, en recherche d’attraction. Mais il reste, il tourne vers l’objet d’art un peu rebutant l’attirance sexuelle pour le galbe des jambes fermes sous nylon et sur talons hauts, pour la propulsion moelleuse et chaude des hanches devinées sous la veste légère, à présent retournées dans la rue. Il regarde, embêté, une fois de plus le scandale du n’importe quoi contemporain. Petit à petit, pourtant, le fouillis corporel le séduit. Enfin, il est plutôt accroché, pris dedans, incorporé. De la charpie organisée. L’être écorché, personnalisant de haut en bas, le chaos organique, véhément, ulcéré, qui rêve d’expansions mutantes et qui se confond, aussi, rien n’est plus univoque, avec une sorte de floraison d’assomption macabre, dévorante, corporéité gerbée, magnifique, qui paralyse par ses beautés purulentes toute vie qui la contemple. Dans le vide, à la manière dont se forme une île dans un fleuve, en agrégeant divers matériaux et sédiments vagabonds transportés par le courant, et qu’un premier tourbillon rassemble, émerge une silhouette faite de rebuts dont on fait les figures d’art depuis des temps immémoriaux. Archéologie brouillée des artefacts de plâtre, terres cuites, chiffons ligotés. On y retrouve « une abondance de substances : céramique, filasse, plâtre, tissus, bois dont on sent l’âge et l’usage ». Tout cela, en formant tissu, a enfermé ou moulé « des gestes aussi, puissants, répétitifs voire compulsifs », ainsi que « des mouvements rapides, plus furtifs, moins appuyés, pour peindre », alentour, « des toiles davantage discrètes. Simples pans de tissus couverts de fines couches de peintures liquides grisâtres, ornementés d’un geste rapide de spray noir ». Ce sont les forces anarchiques qui font tenir le tout ensemble, sans aucune centralité, au contraire ruissellement de cœurs et de centres, conquérant, absorbant le regard de qui s’approche trop près. Toutes ces forces comme des jets internes, conflictuels, en pleine activité, mais se neutralisant mutuellement, débouchant alors sur une stabilité, un équilibre paradoxal. Fatras et gravats répulsifs. Des hommes et des femmes, à la manière des châteaux de sable, ravagés par les vagues et la marée, ayant amalgamé toutes sortes de détritus rejetés sur la grève. A vrai dire, les substances identifiées objectivement, énumérées rationnellement selon la logique du cartel artistique, ainsi mélangées, jetées dans une bataille totale entre les unes et les autres, disparaissent, deviennent d’innombrables matériaux inconnus, bâtards ou complètement rêvés, inventés, poétiques. Naufragés. Ainsi, ces sommités de plusieurs têtes décoiffées, crêtes étincelantes et nacrées de rose, pétales vulves en bouquet éclaté, sont certes en céramique, mais évoquent tout autre chose, précisément de l’innommable.

Après cette puissante agitation extérieure qui anesthésie, en les médusant, ses mêlées  intérieures incontrôlables par lesquelles sa propre vie lui échappe, ne lui pèse plus, il aborde une paix bienvenue, une quiétude telle qu’il n’en a plus connue depuis longtemps, en s’aventurant sous la verrière d’un vaste atelier où sont exposés d’autres fragments non de démembrement mais de remembrement, séminal. Non plus le clos funéraire de tout à l’heure avec les maquettes de dômes et donjons dominant les âmes. Non plus l’exaltation de l’écorchement. Mais autant de pièces déliées, à reconnaître, des rébus, là aussi une forme d’écriture alignant des formules libératrices, des propositions de prothèses esthétiques apaisantes. Un damier fantaisiste, une partie d’échec suspendue. Le protagoniste va revenir, déplacer les éléments, les associer autrement, essayer d’autres combinaisons, le jeu est ouvert, inachevé. Quelque chose est en cours. Beaucoup de ces pièces répondent au besoin d’appariement et au manque, en associant deux morceaux trouvés que rien ne prédestinait à former un couple, inventant des juxtapositions novatrices, ouvrant les possibles, à l’infini. Ce que devient la vie après la mort, quelle vie reste-t-il à ceux qui survivent au disparu ? Voici, de nouvelles compositions, de nouvelles surprises, de nouvelles associations à inventer et à accueillir. Un recyclage permanent. Les souvenirs du mort, ce qu’il aimait faire, son sens de la vie qu’il a transmis, et qu’à présent est tout ce qui reste de lui vivant dans l’esprit de l’endeuillé, vont sans cesse se transformer, engendrer de nouvelles pensées, émotions, actions, relations au vivant. S’atténuer sans pour autant disparaître, simplement changer de nom. Un voyage qu’il emprunte, de manière désormais bien plus nette, vers sa propre mort, et durant lequel vont se produire, selon les aléas extérieures et intérieures, des chocs qui vont réactualiser la perte, qui donneront l’impression que c’est seulement alors, après si longtemps, qu’il mesure l’avoir « perdu pour toujours ». « (…) le mort continue à agir sur nous. Il agit même plus qu’un vivant parce que, la véritable réalité n’étant dégagée que par l’esprit, étant l’objet d’une opération spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de tous les jours…Enfin dans ce culte du regret pour nos mort, nous vouons une idolâtrie à ce qu’ils ont aimé. » (p.770) Ce qu’il a aimé, c’est un certain regard sur les choses, particulièrement les phénomènes naturels, les plantes et les insectes, notre milieu, et à travers cela, scruter, contempler les traces des origines, attentif au récit de leurs évolutions. C’est le même genre de regard avec lequel, en filiation, il balaie ici l’alignement irrégulier d’œuvres créées par un homme, plutôt des agencements impliquant des gestes humains, des prothèses d’âme, divers objets trouvés, modifiés, matériaux transformés, morceaux de nature, épaves industrielles, prototypes mal dégrossis ou ouvragés avec soin. Une tranche de souche, aux contours biscornus, silhouette instable, sur le bois clair et raffiné, des traits imprimés, latéraux et croisés, à peine, peut-être sont-ils générés par le bois lui-même, des lignes immiscées dans l’organisme de l’arbre, et ce morceau de tronc à l’écorce rugueuse est posé en équilibre sur un ensemble de colonnes en terre cuite verte, vernissée. Des carottes de pierre évoquent la composition de profondes couches géologiques. Elles sont en fait constituées de « débris de béton et de pierre provenant des rebuts d’un constructeur professionnel ». Ces déchets, éclats, graviers, poussières sont assemblés, compressés, sculptés, et représentent la manière dont l’artiste imagine que l’empreinte de sa propre vie, avec ses racines dans les vies qui l’ont précédées, avec les influences qui au jour le jour modifient la composition de ses humeurs, avec tout ce à quoi il tient, en termes de choses, animaux, rêves, gestes, habitudes, comment cette empreinte au sens large, profond, circonvolué et stratifié, se trouve sondée et exprimée dans la composition mystérieuse de carottes minérales. Monochromes ou mosaïques. Ces cylindres emprisonnant les humeurs minéralisées ont une extrémité brisée, aux bouts rugueux, surfaces lunaires caillouteuses, comme l’empreinte du rond poussiéreux aperçu tout au fond du trou du forage, de l’autre côté de la terre. Par les traces éparses et multiples, sans bords délimité, de la vie d’un individu, ce sont des sondages archéologiques à même l’enracinement biologique par l’espèce, à même la totalité de ce qui constitue le vivant. Des vestiges de cet individu, de l’ordre de petits cailloux, galets, os calcinés, broyés, mélangés à l’ensemble sableux de ce qui constituait son milieu.

Fabriquées avec ces tôles anti-dérapantes industrielles, que l’on installe neutraliser des marches trop hautes ave un plan incliné, faciliter l’accès à un magasin ou une administration, que l’on déploie pour recouvrir un accident de terrain provisoire, fermer un soupirail ou occulter un puits, voici des formes géométriques fantaisistes, inclassables. Toutes dissemblables mais esquissant une série. Elles évoquent des chaînons manquants, des pièces perdues forgées pour venir enfin combler le vide atypique entre d’autres formes inconciliables (correspond à des conceptions géométriques de l’univers dont les défauts, les manques restent béants). Le regard s’y aventure, l’esprit s’y promène sur toutes les faces, articulations et angles soudés bien apparents, simultanément, de haut en bas, sans vertige, sans glisser, gravi et dévale aussi hardi qu’une mouche au plafond, et il expérimente ainsi d’autres volumes, arpente une spatialité alternative, se livrant à une gymnastique cognitive et esthétique, à même l’articulation multi-facettes de ces parois en acier inoxydable parcourues, striées de petites arêtes, disposés régulièrement, dissémination héraldique d’un motif cruciforme.

Il y a une pierre abrupte, composite, posée sur un lit de lattes de bois tissées, torves. Pierre des torrents, déchets de carrières, pierre organique (à l’instar de ces « pierres aux reins » ou autres concrétions maladives que l’intériorité humaine parfois engendre, cailloux hystérique). Le mouvement horizontal ruisselant, filets rapides sculptés à même l’esprit de l’arbre, évoque aussi ces transports en pirogue de quelque roche sacrée. Non loin et alors sur plan vertical, des maquettes de tours, faisceaux de colonnes droites et courbes, en harmonie malgré les divergences et les torsions, objets qui soudent les contraires en un seul enlacement. De loin en loin, des corolles blanches de bétons réfractaires, évidées. Là aussi, il pense à des tranches de quelque chose, par exemple tranches d’une cheminée, d’un conduit souterrain, d’un os géant blanchi au soleil au fil des siècles, vidé de sa moelle. Les surfaces supérieures de ces osselets sont peintes et vernissées, taches, mousses, lichens, entre pourritures luxuriantes et tapis de fleurs mémorielles.

Il se promène entre ces stèles de pacification, ravi. Sans cesse son imagination forme des hypothèses, des interprétations et des associations différentes, jamais rien de définitif. Selon la place qu’il occupe dans l’ensemble des pièces, vibrantes sur leur table de travail, les possibilités de compréhension changent, les convergences entre elles variant. Entre l’atelier et l’exposition. Le geste initial brille toujours sous la complétude. Il vaque, se laisse féconder par les œuvres. Comme un insecte, se déplaçant de l‘une à l’autre, butinant, il féconde en retour les œuvres entre elles, croisant les tentatives d’explication. Il oublie le deuil et, pourtant, il y travaille tout entier, corps et âme. Il s’oublie là-dedans d’une manière absolue, presque avec abnégation. Toute sa pensée accompagne le mort qui s’éloigne, apprend à penser avec lui et avec son absence, par métaphores, face aux œuvres du vivant, les objets d’art et leurs manières approximatives de donner forme aux flottements entre la vie et la mort, dans cet entre-deux où l’on cherche des arrimages temporaires, des incarnations éphémères, ils soutiennent la recherche, les interrogations, suggèrent des pistes, des traits d’union indispensables bien qu’en suspension (comme les reliefs sur les plans d’acier inoxydable facilitent l’adhérence), ne donnent jamais de réponse, tout est en train de bouger, de toute façon, il faut donner le change. (Pierre Hemptinne)

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Chambre à coucher dépecée

Le vent d’après, exposition des diplômés 2010 de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, Paris, jusqu’au 10 juillet 2011.

(Version provisoire) – L’exposition des diplômés félicités de l’école de Beaux-Arts de Paris, cette année, est de grande qualité. Tant par le niveau des jeunes artistes retenus que par le travail du jury et par la scénographie de l’exposition confiée en partie à Ulla von Brandenburg. Chaque artiste et chaque œuvre mériteraient d’êtres relevés et commentés. Je m’attacherai à n’en évoquer que trois : Natalia Villanueva, Marcos Avila Forero et Sabrina Vitali.  – Gris-gris de chambre à coucher. –  Je regarde et je ne comprends rien. Il faut chercher et ça commence par le plaisir de papillonner des yeux, verticalement et horizontalement, de bas en haut, de haut en bas et selon de multiples obliques, sur ce vaste nuancier de matières empaquetées de transparence –à une certaine distance, elles se discernent mal, brouillées par les reflets sur le plastique qui les enrobe – et d’objets colorés ou non, alignés par affinités, selon des familles. Une force indistincte s’en dégage, peut-être la représentation maniaco-dépressive d’une vacuité insupportable surmontée à force de rassembler une absurde collection de « trucs » ramassés à gauche à droite, mais peut-être aussi la tentative désespérée d’une narration géologique, couche par couche, plis après plis, d’un moment de vie éblouissant dans sa banalité incompréhensible, répétitive et mystérieuse dans sa manière d’oblitérer ou dégager l’avenir. Il flotte alors autour de ces rangements une beauté mélancolique de mécanique démontée vainement pour en comprendre le fonctionnement. Eparpillée, elle ne livre aucun de ses secrets, ne retrouvera jamais son intégralité corporelle et fonctionnelle, devenue à jamais l’autre morcelé (et on aimera la regarder pour ça). Je pense encore aux tiroirs de ces grandes armoires de quincailleries ou à ces systèmes de rangement de fiches dont l’accumulation tend à regrouper et recouper toutes les informations nécessaires à comprendre le monde, ou du moins, un morceau temporel spécifique du monde. Puis je me retourne, cherchant ce qui manque à la compréhension de ce tableau et, au centre de la cloison blanche en vis-à-vis, je vois une bête photo de chambre à coucher. Alors – et l’effet est très rapide – s’installe un passionnant jeu de miroir puisque, d’une part, la totalité de ce que renferment les sachets obsessionnels est le réel de la chambre, tentative de saisir tout ce qu’elle a pu contenir, et que, d’autre part, cette photo d’une chambre quelconque est l’image de la totalité découpée, émiettée et collectionnée dans les sachets. Tout ce que montre la photo et qui constitue l’ameublement et le décor d’une chambre a été méticuleusement démonté, découpé en portions égales pour pouvoir être enfermé, petits bouts par petits bouts, dans ces sachets industriels de même format dans l’espoir, probablement, de révéler aussi – en tout cas de l’archiver, le conserver, empêcher qu’il s’évapore – l’inmontrable, ce que la photo ne capte pas. Un démontage archivage maniaque impressionnant ! On aimerait voir les outils utilisés, la succession et l’accumulation de gestes depuis le premier jusqu’à la conclusion, regarder un film de cette performance et en connaître la durée. Situé en tant que visiteur entre ces deux représentations qui ne fonctionnent pas l’une sans l’autre, on se trouve pris dans un mouvement de téléportation réciproque, traversé par un mouvement de double translation, dans un sens ça se matérialise, dans l’autre ça se dématérialise, l’un déconstruit et l’autre rappelle l’unité construite, le croisement brouille ces deux pôles – finalement lequel précède l’autre, la photo, les sachets ? -, mais c’est en tout cas un mouvement dans lequel se construit de l’absence et de la disparition car le résultat de l’intervention de l’artiste est que la chambre n’existe plus en tant que telle (je devrais dire plutôt qu’elle change de forme de présence). Elle s’abstrait. Ce qui est ainsi montré plastiquement m’évoque le diagramme d’une écriture, cette pulsion à saisir dans la description textuelle acharnée d’une chambre tout ce qui en compose les caractéristiques et les profondeurs matérielles, jusqu’au moindre ressort et brin de tissu, jusqu’à se perdre dans une catalographie chimérique. C’est la tentation de démontrer par une écriture qui s’enroule sur elle-même que tout influence tout, la couleur, la texture des tissus, la nature du matelas, le dessin dans les tissus, la bourre des oreillers, la sciure du parquet, les fibres des tentures, les tubulures et soquets d’ampoules. Pour décrire le moindre événement  – spirituel ou sentimental, de plénitude ou quiétude, de joie ou angoisse -, qui se serait passé dans cette chambre, sans doute faudrait-il décomposer puis imbriquer dans les mots, phrases et ponctuation tous les rouages de cet événement avec les éléments du décor, leur visible et leur caché, leur structure interne respective. Le grand panneau avec tous les sachets a la gueule d’une énumération « nouveau roman ». Les fonctions principales dévolues à la chambre à coucher – être seul avec soi-même, dormir-rêver, coucher avec quelqu’un, sans doute trois fonctions qui sont liguées de près ou de loin -, sont questionnées par l’installation de Natalia Villanueva au fil d’une froide radioscopie et qui n’est pas sans rappeler l’implacable autopsie proustienne d’un baiser  : que fabrique-t-on dans nos chambres à soi, que signifie dormir rêver et, au fond, c’est quoi coucher avec quelqu’un !? Le dispositif, au fond lui-même onirique – le découpage pourtant bien concret de la chambre continue à ressembler à une vue de l’esprit -, ne débouche sur aucune réponse sinon une dynamique positive dans sa circularité: il est vital de décomposer et analyser, il l’est tout autant de ne pas trouver des explications à tout. La chambre conserve son mystère et ses fonctions principaux. – Miel et cheveux. – La même artiste, Natalia Villanueva, présente une autre installation basée sur la série et l’accumulation : Kill me Honey où elle joue, plastiquement avec le terme « miel » comme nourriture, choisissant de montrer son absence dans une colonne de bocaux vides qui redeviennent disponibles pour enfermer tout autre chose que du miel, recyclage des récipients et motilité des contenants, et métaphoriquement, avec l’utilisation sentimentale du mot anglais, « chéri ». De loin, cette colonne de compartiments d’alvéoles de verre, a quelque chose d’un incubateur d’énergie, la forme d’un réacteur calorique. Quand on s’approche, les bocaux ne sont pas vides, ils contiennent tous une mèche de cheveux. Votive, volée ? Un don de soi, mèche après mèche ou le constat d’un effet de disparition dans l’autre, cheveux après cheveux, dissolution de son être dans honey ? – L’enfance et la guerre. – Sur un tout autre registre, Marcos Avila Forero joue aussi avec le trouble des limites entre territoires et leur contrôle ou effets incontrôlés (c’est bien de cela que traite, sur le terrain de l’intime, N. Villanueva). Son installation A San Vicente, un entraînement, met en scène une trouble interpénétration entre guerre jouée et guerre réelle, entre l’enfance où l’on joue à la guerre et le passage contraint à un vrai rôle guerrier. Dans la forêt, les guérilléros s’entraînent avec des fusils en bois et en faisant le bruit des armes et des combats avec la bouche, comme quasiment tous les petits garçons, hélas l’ont fait et le font. L’important est de s’entraîner d’abord, j’imagine, aux mouvements, au camouflage, aux déplacements stratégiques dont l’efficacité dépend du dialogue avec la forêt déformée en alliée militaire. Ensuite, on leur donnera de vraies armes. L’artiste reproduit ces mitraillettes factices, en brûle le bout du canon pour obtenir du charbon de bois et s’en sert pour dessiner la forêt tout en diffusant l’enregistrement d’une scène de guerre mimée. Dans la vidéo A Tarapoto, un manati, il relate une intervention sur le terrain en Amazonie, entre réel et mythologie, entre monde moderne et monde traditionnel. Le manati, levantin, est un animal quasiment disparu de l’écosystème suite aux diverses exploitations de la forêt. Sa disparition écologique s’accompagne de l’effacement progressif de tous les mythes et croyances qui s’y attachaient. La perte d’un animal entraîne aussi la perte d’une culture, la modernisation brutale altère autant l’extérieur que l’intérieur. Marcos Avila Forero a demandé à un sculpteur du village d’abattre un arbre et d’y sculpter un manami en bois. Un magnifique leurre qui sera envoyé comme message, au fil de l’eau, vers le territoire des Manaties, dans l’espoir de réactualiser les échanges entre mythes et réalité. – Sucre et barque. – C’est aussi à ce genre de bascule, de messages tremblants à faire passer entre des frontières, que travaille Sabrina Vitali. Ce que l’on distingue en premier de son œuvre est, au sol, un vaste gâchis de formes fondues, une mégalopole bigarrée de cire ayant souffert du soleil. Des natures mortes peintes, avalées par un ogre, mal digérées et vomies, mélangées aux sucs gastriques, parce que quelque chose, dans cet informe recraché au sol, m’évoque un vaste patrimoine de toiles, des fruits et nourritures peintes dans leur munificence ou morgue mélancolique. Il s’agit de reliefs  en sucre. La vision de ce désastre se regarde en stéréophonie avec une vidéo où le même décor, replacé dans une pièce d’un bâtiment ancien, plongé dans l’obscurité est progressivement découvert, éclairé par l’artiste qui promène sa main porteuse d’un bougeoir. La flamme fait briller, donne du lustre et du fantastique aux restes fondus qui ne représentent rien tels qu’ils s’étalent à nos pieds. Sur l’écran, grâce à cet art de montrer, on découvre un nouveau tableau, celui d’une décomposition somptueuse, une assomption baroque fascinante. Dans le catalogue de l’exposition, l’artiste a choisi une citation de Jean Rousset : « Le monde est à l’envers ou « chancelant », en état de bascule, sur le point de se renverser ; la réalité est instable ou illusoire comme un décor de théâtre. Et l’homme lui aussi est en équilibre, convaincu de n’être jamais tout à fait ce qu’il est ou ce qu’il paraît être. » (La littérature de l’âge baroque en France, Circé et le paon, J. Corti, 1954) – PH – Le vent d’aprèsSite de l’école des Beaux-Arts, bio des artistes Site de Natalia Villanueva Site de Marcos Avila Forero