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Les écarts, écartèlements et jambes nues

Fil narratif à partir de : David Gé Bartoli, Sophie Grosman Le Toucher du monde. Techniques du naturer. Éditions Dehors 2019 – Tadaschi Kawamata, Destruction, Galerie K. Mennour – Dan Graham, Neo Baroque Walkway, Marian Goodman – Des paysages, des souvenirs, une tempête…

Il y a une ouverture, un instant précis favorable à lancer dans le paysage, à coups de pédalages, un circuit qu’il dessine mentalement depuis des semaines, scrutant une carte, ravivant des souvenirs de promenades dans la région qu’elle représente. Projeter un itinéraire élaboré en lui, tracé et gravé par des cheminements antérieurs, projet d’itinéraire inspiré d’une topographie réelle, transformé par expérience et confondu avec sa chair ? Expulser ce projet de parcours comme on lance une ligne pur voir ce qu’elle va ramener et, d’abord, pour qu’elle épouse et fasse épouser à son propulseur les reliefs d’un paysage, manière d’expulser ce que la construction interne aura agrégé, s’en défaire, un peu comme pour un exorcisme. Mais, aussi, manière de s’apaiser en se prolongeant et se perdant dans quelque chose de concrètement plus vaste, de non assignable à un intérieur. A la fois, en repassant sur un frayage déjà pratiqué dans ces paysages, retrouver un peu de sa mémoire, et indiciblement, aller au contact de ce que ces chemins ont gardé comme autres mémoires, et pénétrer, éprouver ce mélange de mémoires, physiquement, dans l’effort, les muscles au travail, cette sorte d’état d’esprit où, prétendument, « on ne pense à rien », fusionner en de multiples mémoires et voir après, quand on en sort comme d’un rêve, ce que l’on en retient. « En-deçà du symbolique ou du symbolisable, la mémoire spécifique indique un commun qui n’appartient pas à l’humain. Mémoire inhumaine qui traverse l’humain et l’inscrit en résonance avec les existants non humains. » (p.313) Il faut profiter d’une fenêtre météorologique, comme on dit en langage maritime ou aéronautique, pour effectuer cette opération de magie. Saisir l’instant ou jamais. Ce jour-là, la fenêtre est incertaine, tremblante, ça se passe dans une atmosphère pré-tempête. Un crachin parcimonieux mêlé aux auréoles d’un soleil pâle, noyé. Un vent soutenu, mais bridé, qui se retient, décoche juste de temps en temps une rafale. La nature attend, sait que ça va venir, se prépare à encaisser les coups, entre crainte et excitation. La mer au loin secouée, rouleaux de vagues agités, secousses communiquées au sol, aux falaises, aux sols calcaires. Et au départ du rivage, jusqu’aux pieds des maisons, les collines abruptes, accidentées, les champs et forêts rudes, éprouvées par les intempéries. Il s’élance et éprouve rapidement une résistance non prévue, son corps lui-même est essoufflé plus vite que prévu. Il est désorienté quand les routes, pentes et raidillons sévères, disparaissent sous une épaisse glaise glissante ramenée des champs par les engins agricoles, que son vélo devient « autre chose qu’un vélo », recouvert de boue gluante, plus uniquement la mécanique « à lui sous lui », que ses lunettes s’embuent. Où est-il ? Le circuit préfiguré devient presque abstrait, à tracer vaille que vaille parmi les éléments, envers et contre le vent, la terre, la pluie, le paysage qui devient mouvant, presque méconnaissable, qu’il devine sans certitude. Mais son corps, à l’instinct, parce qu’il est déjà installé plusieurs frayages ici et qu’il s’est replongé longuement dans la lecture de la carte, devenue composante de son mental, reconnaît les tournants, les bifurcations, les alternances de villages et campagnes, de champs et zones boisées. Il sait plus ou moins où il en est, sur la carte. Il demeure comme un point spatial à la jonction adéquate entre le circuit dessiné mentalement, sa représentation cartographique, le paysage à l’état brut et la multitude de perceptions éclatées, ouvertes par lesquelles il en fait l’expérience dans l’instant, à chaque coup de pédale, et qui vont, après coup se rassembler. Il désire, au sortir du prochain hameau, le mur qui longe le bois et conduit à point de vue épatant, puis la longue descente où le vent va le déstabiliser, avec l’horizon marin au loin, une grande ville, un parc d’éoliennes, tout en bas, virage en épingle, route cimentée entre hauts talus de ronciers, rentrée dans la forêt, alors la route devient alternative, forestière, puis ressortir dans des champs, atteindre un autre village, une montée raide qui coupe le souffle, retour en forêt, rejaillir en lisière là où des chasseurs font cuire leurs prises, autour d’une baraque sommaire, autre lisière et vent de face, ravageur. Excité par le « dispositif » où tout son organisme, silencieux, langage verbal au rencart, il accumule un « savoir des jambes », comme certains sociologues parlent du « savoir des mains ». Savoirs des jambes, et du rythme cardiaque et des poumons. Un savoir qui s’incarne dans le profilé de ses membres porteurs. Tant d’heures à vélo à « faire paysage » en s’enchevêtrant aux multiples lignes qui sillonnent les campagnes et montagnes avaient-elles d’autre but, finalement que ce bref instant dans une chambre d’hôtel, une « première fois » où, allongé nu sur le lit elle lui dit « quelles belles jambes ! », cette beauté ne venant pas directement de la quantité de kilomètres parcourus – fabrication musculaire -, mais de l’intelligence qu’elles en retirèrent – fabrication de sensible ? Et quand ses jambes nues, à lui, s’entremêlent aux siennes, et qu’elles se caressent, se confondent, galopent au ralenti les unes dans les autres, l’excitation n’est pas qu’épidermique, superficiel, mais provient d’un mélange d’un savoir des lieux, des espaces, des marches, des pédalages, des arpentages, elles échangent et partagent les paysages qu’elles ont assimilés, les tracés, les lignes, les sillages qu’elles ont sécrétés à la manière d’araignées filant leurs toiles, elles enchevêtrent et tissent leurs parcours, leurs errances. Flâneries et cavales qui reviennent ralenties, emmêlées. Les jambes bougent de manière non délibérée, sans calcul, en apesanteur dans leur rêverie commune, hypnotique, soubresauts et foulées comme celles d’un chien endormi qui parcourt ses étendues de libertés. Et cela lui rappelle un dessin d’Emelyne Duval illustrant une phrase de Chavée, « Je me cache sous les couvertures » où les gambettes d’une Hermès se mettent en ménage avec un soleil végétal, sorte de rouage céleste , onirique et qui fait se rejoindre fond du lit et lointains célestes. C’est cette immensité sans bord, cette multiplicité de trajets illimités et qui passent physiquement, charnellement par leurs jambes et remonte, afflue ensuite dans leurs yeux, se reflétant de l’un à l’autre, infini cosmos à explorer en commun, à sillonner de tous leurs baisers et caresses, silences et absences, mots écrits et mots parlés, mélange de fusion et d’écart incommensurable, une chance et une menace.

Mais, en à la sortie d’un hameau, bruit disharmonique de poussières abrasives dans un virage, près d’une maison abandonnée et, vite, quelques mètres plus loin, il sent que ça ne tourne plus rond, son adhérence au sol s’effrite. Il flotte, perd le contact, se perd. IL n’est, par rapport à son projet, ce qu’il allait chercher dans les mémoires des routes pédalées, que fêlure, béance, écart imprévu, douloureux, par où s’engouffrent plein de sentiments partagés, qu’il ne maîtrise pas, qu’il ne trie pas, ne comprend pas, dont il souffre, sur le moment, mais dont il sait, à un moment, pouvoir tirer du reconstituant, sorte de lot de consolations envoyés par ce dont il est en train de séparer, ce à quoi il devine devoir renoncer et qui, aussi, l’attendait. « L’expérience d’un paysage mouvant, l’épreuve de la nature et de la vie comme ce qui toujours déjà échappe.» (p.134) Il décale en jurant, élan brisé, met pied à terre, range son vélo dans les herbes, contre le muret de pierre d’une ferme. Pneu arrière crevé. Il découvre n’avoir pas emporté tout son matériel de réparation. Il bataille, bricole, parvient à rendre la roue arrière opérationnelle avant de constater que le pneu avant est aussi crevé. Impossible d’effectuer cette deuxième réparation. Il doit renoncer. Tout s’effondre, se dégonfle. Quelque chose est rompu. Il ne s’agit pas d’être privé d’une sortie sportive et d’un manque de substances qu’auraient secrétées les heures de dépense physique, selon les « difficultés » offertes par les dénivelés et la météo. Le circuit, ce qu’il projetait de tracer dans le paysage, par monts et par vaux, avec les entrées et sorties de villages, les vitesses et les sur-place, les poumons exaltés ou déprimés, tout cela, extension de lui-même, se détache et flotte comme un membre fantôme. Une amputation. Il se retrouve en suspens, ouvert, débouté, ses flux se répandant dans le vide. Il retourne au rien. « Comme le montre l’anthropologue Tim Ingold, la forme d’une ligne est porteuse d’un monde, elle exprime un mode d’être au monde. » (p.267) Le voilà dépossédé de son mode d’être au monde, du moins d’une partie, rendu défaillant. Tout ce qu’il espérait engranger de tacite, confus, « hors langage », en lançant cette ligne d’heures pédalées dans le paysage, s’évanouit, tout ce qui pouvait survenir du fait qu’il allait «entrer en résonance avec une multiplicité d’autres lignes : un cours d’eau, la crête d’une montagne, le chemin tracé par le déplacement d’un troupeau de rennes, la courbe d’un arbre, le tunnel creusé par une colonne de fourmis, la ligne migratoire d’un oiseau en plein vol, le tracé d’un coquillage, le tissage d’une toile d’araignée, etc. Autant de lignes qui font signe d’une habitation, d’une inscription dans le paysage. Le paysage n’advient qu’à travers l’enchevêtrement de ces lignes, dans la mise en résonance des co-habitations qu’elles  expriment. » (P.267)

Nulle part. Il marche en poussant le vélo, inadapté, les chaussures claquant sur le macadam, il pense aux fugitifs dans les romans de Claude Simon, refluant après les batailles perdues, cherchant le front ou leurs lignes, désorganisés, sans but, en sursis. Il est entre deux. Résigné mais envahi par des pensées turbulences, sauvages et brouillonnes, inchoatives, revenu à un stade très antérieur, avant même toute capacité  à élaborer un circuit à projeter et à réaliser ç coups de pédales (par exemple). Il touche à des forces qui le déséquilibrent, le font choir en-deçà de toute forme, il faut tout repenser avant de pouvoir, un jour, remonter en selle. Ce qui sous-entend le mirage de sa place dans le monde, vers quoi tendre. Mais pour l’heure il est largué, il a perdu sa consistance, il flotte. Par où réintégrer un itinéraire pensé ?  Par accident mécanique interrompant une activité sportive, il se trouve reconduit aux instants où contribuer à ce que surgisse des formes habitables, dans lesquelles il peut s’imaginer se glisser. “En allant chercher en-deçà des concepts et de l’entendement, ce qui se donne à sentir n’est pas le chaos des impressions sensibles, mais le mouvement même de « formation des formes », le mouvement de leur apparaître. Celui-ci ne se livre que parce qu’il y a suspension de la finalité, finalité qui orientait la saisie du phénomène selon un ordre prédéterminé. Le « beau » dit l’expérience d’une formation qui ne s’efface plus devant la présentation d’une fin. Bien au contraire, les formes s’y configurent selon « une fin sans fin », « qui les restitue au libre espacement de l’espace et à la diversité pure constitutive de son unité, irréductible à la mise en image propre à la présentation des concepts ». » (Juan-Manuel Garrido cité dans « Le toucher du monde »).

Le lendemain, il fonce dans la tempête, par instinct, en espérant combler le manque engendré par l’avanie de la veille. Recoller les morceaux. Toute la journée, les oreilles prises par le hurlement du vent. Secoué, déséquilibré, plié en deux. Arpentant un sol crayeux, dur. Sentier entre les herbes. Collines balayées. Plages au sable volant. Bosquet essoré. Vols de grives réfugiés dans les fourrés. Flots mugissants. Embruns et bruines cinglantes. Sentier encaissé, glissant, parcouru plié en deux, comme dans une tranchée. Caravane minable accrochée à la colline, écart où il aimerait tant se réfugier, rester des heures, à regarder, écouter, penser à rien d’autres qu’aux éléments. S’oublier, être oublié, mais en quel observatoire ! Retour à quelque chose de brut, mal dégrossi, mal maîtrisé. En traversant d’anciens villages de pêcheurs où les touristes se rassemblent dans les boutiques et bistrots, faire une station au comptoir, sonné, étourdi par le contraste entre dehors et dedans, avaler quelques bières et repartir, appelé. Ondées et morceau de nuit en plein jour, le pavé des rues luisant. Puis à nouveau la terre et les cailloux, denses et spasmodiques au bord de l’irruption volcanique et, tout autour, l’herbe, feuillages et broussailles, frénétiques, en transe. Les animaux tapis, réduits à des déplacements très courts, approximatifs. Un ramier fuit, emporté par le vent, comme catapulté plusieurs centaines de mètres plus loin dans un autre bosquet. Peu à peu, il exulte, se libère. Ce n’est pas que ça vide le crâne, ça le remplit au contraire, mais de quelque chose qui le dépasse, qui bat à travers lui, de part en part, mais bien en-deçà, bien au-delà. Du grain à moudre, en vrac. Le voilà étreint, déstabilisé, par « la puissance pré-individuelle du non-faire et non-vouloir, puissance d’avant la forme. » (p.321) D’avant sa forme, ses formes à lui, aussi, du coup. « Ce seuil préindividuel s’indique comme écart, mais il n’est pas pour autant pur néant, non-être opposé à l’être. C’est bien plutôt un écart dynamique, un frayage, un espacement différenciant : dehors depuis lequel se déploient les écarts de la différenciation, le dépliement des trames d’espaces et de temps. La joie ressentie dans le sentiment du sublime serait dès lors moins relative à l’idée d’une finalité dans la nature qu’à l’expérience du battement infini des traces en lesquelles pointent de possibles advenues : battement infini du naturer. » (.110) Sur le seuil, du bon ou du mauvais côté ? La tempête n’est pas un élément homogène, elle est pleine de trous, de forces opaques, de passages subreptices qui défilent, se dressent et disparaissent aussi vite que les nuages. Des passages transparents à l’instar de cette espèce de pavillon de verre, déambulatoire, de Dan Graham, vu une fois dans une galerie. Une chicane de verre, une sinuosité aux parois réfléchissantes. Une gorge étroite creusée dans le vide, entre plusieurs vides. En y défilant, le corps se trouve accompagné de plusieurs de ses ombres, il se multiplie, se diffracte, se trouve dispersé en différents endroits. Si on le traverse à plusieurs, les images se mélangent. On peut avoir l’impression d’avoir des ombres qui vont à contre-courant, remonte le temps alors que notre corps suit son corps accéléré. Une certaine désorientation et enchantement en résulte. Mais rien de résolu, de définitif. Juste un flux de suggestions : tous nos chemins pourraient être autres. Des lignes tracées rétractées entre mondes vides. Et puis ? Cette impression d’un choix surabondant où rien ne se peut réellement décider. Les reflets, les ombres coulent comme dans un sablier. Passage entre deux bords invisibles, arbitraires, sans jamais de rivage net, défini, objectif. Dans la tempête, ainsi, balloté, de passage en passage, de diffraction en diffraction, de configuration soudaine d’ombres éparses en configuration impromptu de reflets irrésolus, présents et immémoriaux. Désorientation.

Il se sent envahi par le « retour à la poussière », la dissolution de toutes les formes qui le constituent, reprises dans le bain antédiluvien des informels qui s’accompagne d’un avant-goût de la mort, vue panoramique sur sa fin prochaine. Mais il vit, il respire encore. Et il peut probablement réintégrer le dynamisme d’autres formes, ou voir ressusciter celles auxquelles il s’était habitué depuis tant d’année. Vif, mais entre vie et mort. Sans certitude, douloureux, déchiré. Une collection de pertes. Peur de la mort, peur de la vie. « Le mouvement de vie qui anime un être n’est jamais ressenti de manière aussi intense qu’au moment où il risque de la perdre. La simultanéité de la peur et de la joie serait dès lors relative à la tension paradoxale entre une perte de vie individuelle et un sentiment intense de redéploiement, de réémergence. Dans ce moment de tension, le sentiment d’anéantissement individuel se conjoint à l’expérience d’une possible émergence, d’une possible advenue qui déborde le sujet et l’inscrit dans le mouvement du naturer. » p.110

Et cela dans un environnement qui court à sa perte, de destruction à large échelle de la vie humaine sur terre. Des flux de démantèlement parmi lesquels l’écriture de soi – pas égotiste mais rassemblant tout ce que par quoi on cherche à faire « inscription » dans son milieu et tout ce à travers quoi on s’offre comme surface d’inscription à ce qui nous traverse –  équivaut à l’assemblage de débris, pour des résistances temporaires, éphémères, emportées, puis recommencées. Néanmoins, de ces résistances improvisées découle des sédimentations, des constructions au sein même des fibres anarchiques de la déstructuration. Comme ces tableaux de Tadasho Kawamata à la galerie Kamel Mennour. Des bas-reliefs constitués de cageots démantibulés, concassés, broyés, effilés. Des mondes dénudés laminés, emportés sur les flots, ne surnagent que les débris de bois. Des villes, bidon villes balayés par les tornades. Les tornades ont débité en petits bois les dernières arches de Noé. Il ne reste plus rien. Un monde qui s’est bâti en décimant les arbres retourne à un état de charpie. Des myriades de lamelles de bois emmêlées comme, évoqués plus haut, les jambes d’une première fois à l’hôtel. Raidies, momifiées. Des voies lactées de planchettes déchirées, compressées, comprimées. Des courants invisibles les agrègent. Trames chaotiques de lamelles irrégulières. Quelque chose d’ultime, avant plongeon dans le vide. Dans l’épaisseur des languettes superposées, dans la masse de débris en dérive, des formes surgissent, des silhouettes de façades, le squelette d’un radeau, une étrave de vaisseau spatial, les racines d’une île future, les masses de déchets se structurant en nouveaux astres morts. Et tout défile. Des courants sous-jacents strient les fragments, les lignes brisées, organisent des nœuds, des cœurs, des corps. Effacements et surgissements se figent, indistincts. D’où vient que devant ces tableaux de destruction, prophétiques, il ressent une ferveur cosmique comme lorsqu’il ses yeux redécouvrent la voûte céleste étoilée, dans la nuit retrouvée en Cévennes,  ou embrasse des peintures pariétales au fond de cavernes (reconstituées) ? La destruction fusionne avec des trames de renaissance, immémoriales. L’exténuation des matières vitales jouxte des confins printaniers inespérés. « Comme si, entre les mondes disparaissant et les fragments de monde resurgissant, dans les entrecroisements improbables produits par ces déplacements « sismiques », nous nous retrouvions en situation de traverser les bords échancrés de « mondes » transitionnels en lesquels prolifèrent les êtres ambivalents, indécis, incertains, à l’image des naa’in, ces êtres liminaires ( à la frontière de l’humain, de l’animal et de l’esprit) qui, chez les Gwich’in d’Alaska mettent en péril les relations stabilisées qui constituent leur monde parce que revenus et revenants de l’instabilité métamorphique du temps « originaire » (le temps du Rêve) ». (p.358) Voilà, des radeaux sans vie assemblés avec des bouts de bois industrialisés, morts, où se laisser emporter, advienne que pourra.

Pierre Hemptinne

 

De la selle au balcon, l’absence et le corps.

Revenir encore sur l’extase cycliste! Cet imprévisible – bien qu’attendu, espéré, fabriqué – de l’effort physique quand il conduit à ce point indéfini où littéralement, l’on ne se sent plus enclos dans son enveloppe, où le corps, pourtant pompe et pivot de cette activité, s’évanouit s’épanouit dans quelque chose de plus vaste. L’enveloppe physique reste bien à son poste, vigilante, mais son élasticité prend des proportions inhabituelles et elle en profite pour emprunter des formes ou des non-formes inattendues, tant vers l’extérieur que l’intérieur. Je ne me sens plus être un corps précis dans la nature durant ces heures où le mental prend le dessus pour pousser la machine musculaire et qu’au fil de la cadence hypnotique, mental et muscles se redécouvrent, explorent leurs complémentarités et affinités. C’est de cette fusion de toutes les composantes, je ne dirais même pas du corps mais de l’être, que dépend le bon fonctionnement du moulin des jambes et la production de cette mélodie du pédalage qui engage à se dépasser (en tout cas, chez un non professionnel, non-compétiteur). Les longues ascensions sont propices, par la concentration extrême qu’exige la mobilisation de toutes les énergies, à jouir le plus possible de cette sensation d’être une machine animale qui mouline à plein régime. Alors que je pourrais croire me réduire à un acharnement sportif, ça s’évade vers autre chose. L’espèce d’ivresse dispensée par les substances que le corps sécrète, notamment les injections d’endomorphine, dans ces instants où l’on semble s’arrimer et se faire hâler par un point fixe loin devant, fait que l’on atteint cette capacité de voir, entendre, sentir le paysage par tous les pores. Le corps, libéré dans la sueur de tous les dualismes (âme, viande), rincé de ses préjugés par cette débauche de dépenses caloriques, dépassé, jeté hors de lui, redécouvre la possibilité de voir tout, tout autour, à 360°. Alors qu’avant il ne voyait que selon des habitudes, des trajectoires de vision tracées, son regard abonné à certaines facettes des choses, prédisposé à privilégier certains angles, selon un enchevêtrement complexe d’expériences, de frayages. Les perceptions retrouvent quelque chose de vierge, elles appréhendent les choses sous tous leurs angles, même ceux qu’elles ne peuvent discerner, elles anticipent, elle devinent, elles projettent, elles cherchent à happer la totalité. Ce sentiment est renforcé quand, au-dessus des milles mètres, la route est gazée de nuages, comme un corps dont la tête est cachée sous un oreiller de plumes. Ce que transpire le corps et ce qui goutte de l’organisme nuageux se mélangent en perles argentées sur la peau. Le cycliste progresse dans un cocon brumeux. Quand le soleil répand et diffracte ses rayons dans cette lymphe aérienne qui enveloppe le grimpeur, celui-ci se gorge de lumière, se dissout dans l’éblouissement, il est ailleurs. Ce genre d’ailleurs suspendu – d’arrêt sur image – que l’on connaît dans certains face à face, par exemple entre le cycliste et la montagne, yeux dans les yeux, jusqu’à se confondre et qu’il ne sache plus exactement, lui, à quel endroit précis de la montagne il se trouve. Il pédale dans de la montagne et ça pourrait être sans fin (sauf qu’il s’agit d’une vue de l’esprit, parce que la montagne n’en a rien à faire, ou c’est juste une expression courante dans la bouche de commentateurs sportifs pour héroïser certaines échappées). Cet ailleurs singulier est de même nature, mais l’exemple est plus facile à saisir, que celui produit par deux regards amoureux plongés l’un en l’autre, contemplant sidérés et ravis la superposition parfaite du vide et du plein de leur sentiment qui estompe toute séparation corporelle entre leurs êtres en principe distincts l’un de l’autre. Puis le cocon se déchire, la rosée sèche sur la peau. La forêt resurgit, sombre et prolifique, imprégnée de pluies, de troncs tordus, de mousses grasses, de lichens déchirés, de cailloux et rochers où de l’eau cascade, de troncs, de feuilles en tout sens, fougères et ronces. Tout le contraire d’un cocon accueillant. Cet état initial du corps comme possibilité de tout voir, tout sentir et tout représenter, en tant que lieu organique fabriquant un point de vue total sur le monde, dans ces instants de transparence extatique où il peut coïncider avec l’essence de tout ce que son regard touche, est mis en scène dans l’actuelle exposition du Frac Languedoc-Roussillon Go to The Cold Bed and Warm Thee (« Va dans ton lit glacé et réchauffe-toi »). C’est, nous dit-on, une expression que Skakespeare utilise par deux fois, dans des œuvres différentes, et correspond à une manière de congédier le corps de l’autre. Ce qui ne sera jamais que la meilleure manière de le rendre présent, de se mettre à sa place et accaparer son point de vue sur le monde, se glisser dedans pour voir ce que signifie penser avec le corps de l’autre. Chaque œuvre, de fait, est un dispositif par où s’escamote le corps et, par là, lui fait rejoindre une dimension imaginaire où, le spectateur se le représentant comme le cerveau automatiquement cherche à combler les blancs laissés dans un texte, il se réinvente, corps vide, corps absent. Ainsi, de ce balcon stéréotypé (Perrine Lievens), tape à l’œil, en néons, vide comme une enseigne lumineuse. C’est le lieu où le corps peut observer, voir les autres passer et les imaginer sous tous leurs angles, inventer leur roman, leurs dialogues, s’infiltrer par le haut, par un coup d’œil inégalé sur l’anatomie et l’habillement des passants, leur allure, leurs tics, leurs sons, position de témoin privilégié, presque panoptique. C’est en outre une sorte d’autel où le corps pavoise, où il se sait aperçu mais hors d’atteinte, au-dessus de la mêlée, intouchable. Il faut avoir été dans cette situation, surplombant une rue animée, pour mesurer l’excitation que cela peut procurer, d’être à la fois dedans et dehors, de presque deviner les destinées et de pouvoir en prévenir les intéressés. Le pur balcon, extralucide, suspendu au mur sans possibilité d’y accéder symbolise bien ce mirage d’un point de vue à 360°. Peut-être que pédalant dans le cocon nuage-soleil, me suis-je vu en balcon lumière, lévitant dans la montagne. Même sensation. Face au balcon, vous découvrez une étrange cabine d’essayage (Kogler et West). La tenture qui isole de l’extérieur cet espace où essayer de nouvelles enveloppes est décorée du labyrinthe d’un ou plusieurs cerveaux. Comme à l’infini des chaînes de montagnes enlacées, lovées sur elles-mêmes comme des pelures d’oignons, ou des vallées, des murailles, des fortifications démentes. À l’intérieur de ce réduit psychanalytique, un strict divan recouvert du même imprimé et inoccupé, personne n’est allongé dessus. Cet agencement plastique mais aussi l’agencement clinique qu’il vise (est) construit (sur) du néant. Il représente le cheminement inlassable de l’analyse à travers les arcanes de l’organe central sans jamais déboucher sur de l’être fini, sans jamais produire un corps viable, il n’y a personne dans la cabine, le moteur tourne sot. Ce qui était aussi la manière dont je me percevais, m’abandonnant à l’agencement clinique du pédalage, dans les derniers kilomètres du col de Finiel (Mont Lozère) entrepris après l’Aigoual, sous la drache et épuisé. Vidé, zigzagant dans un labyrinthe, ne comprenant presque plus le sens de cet effort démesuré (à mon échelle). Mais quelques minutes de calme suffisent à se reconstituer et à ne pas en revenir d’être arrivé là (au sommet, pas dans le boudoir psy). Juste à côté de la cabine d’essayage (où la psychanalyse vous essaie pour voir si vous correspondez à ses théories et schémas), on peut apprécier un livre sur Lacan coulé et cuit au chocolat (Denise A. Aubertin). Jamais livre lacanien ne m’a semblé aussi lisible et humain, reconstituant précisément d’être moulé dans cette nourriture perverse qui, solidifiée à travers les feuillets et caractères d’imprimerie, empêche de pénétrer le livre, soudain terriblement corporel. Pour une fois il dit autre chose que Go to thy cold and warms thee. (PH) – Frac Languedoc-Rousillon

Campagne et pédales

Voit-on encore la campagne et comment ? Jusqu’où s’écarter pour la retrouver ? On travaille en ville et l’on habite à quelques dizaines de kilomètres du centre urbain, on dit volontiers « oh moi, j’habite à la campagne ». Mais ce n’est qu’une campagne résiduelle, en lambeaux, elle est encore là sans y être, ce sont des zones résidentielles, intermédiaires. Une campagne de figuration. On y vit presqu’au même rythme qu’en ville, colonisés par des préoccupations urbaines, qu’elles soient culturelles, intellectuelles, consuméristes. Quelques fois, on y va quand même vraiment, à la campagne. En voiture, pour quelques heures, ou dans des sites aménagés pour accueillir des urbains et gérer leur ennui, sans les dépayser. Ce sont des expéditions sanitaires, des mises au vert. C’est trop rapide, sans imprégnation. Chaque année je fais une sorte de pèlerinage à vélo, je rallie un bled éloigné, au-dessus de la vallée de la Semois, ce n’est pas que je me rende à la campagne – le but n’est pas une immersion dans la ruralité -. Je parcours la distance qui sépare un village résidentiel d’un vrai village paysan, durant de longues heures de pédalages, et ça change légèrement la perception du déplacement. La distance ainsi endurée, incarnée, ne se compte pas qu’en kilomètres. C’est incroyable comme l’on se sent fragile à l’égard de tout ce que l’on traverse, le trafic des engins fermiers, les étendues champêtres et boisées, les horizons qu’il va falloir atteindre à la force des mollets, les couleurs, les bâtiments, le vol des insectes, le geste d’un piéton, les éléments naturels, le vent, les nuages, le soleil, tous les incidents (parfois débiles) qui peuvent faire dévier une trajectoire… On est matière impressionnable, toute la lumière et les ombres portées du paysage traversent les ouvertures du corps, les pores, et s’impriment comme à l’intérieur d’un sténopé, tapissant tous les replis momentanés de l’être-vélo, toutes les alvéoles pulmonaires qui pompent avec force et envoient ces images dans toutes les fibres. On ne capte consciemment qu’une partie émergente, des reliefs, des détails, mais plus tard, en dormant, tout est reconstitué, grandeur nature dans tout le corps, on déborde. Rien de commun avec ce que l’on peut voir à travers le pare-brise d’une voiture. Un échange s’effectue avec le paysage. On ne le traverse pas à la manière d’un peloton de professionnels qui file, hermétique comme une armée romaine en position de tortue sous ses casques et boucliers. Une porosité permet de s’y ancrer, et elle se manifeste par toutes sortes de bruits attestant que l’air s’infiltre et qu’on s’accroche à lui, on cherche à se faire tirer, il cherche à sucer notre substance. Comme dit Luc Moullet dans Pédale !/So Foot : « le son insolite de la roue lenticulaire… les terribles utilisations des freins avant… la musique entraînante du K-way dans le vent… ». Mais il n’y a pas que ça, on n’avance pas dans le paysage, on avance avec lui. Surtout quand on n’est pas au mieux de sa forme. Quand on s’élance gonflé à bloc malgré une nuit insuffisante et qu’on projette d’en découdre avec le chrono, le vent de face vous remet vite à votre place, vous n’avez pas les moyens de passer outre, il va falloir composer. L’organisme accuse le coup et, c’est la fin de tout, il ne faut pas attendre une heure pour percevoir la première menace de crampe. Il reste cinq heures à tirer. C’est le moral qui vacille et c’est alors qu’il faut transformer le paysage en allié coopératif. Fixer des points à atteindre, s’oublier chaque fois qu’il y a de belles portions fleuries (vue médicinale), s’extasier sur les grands talus envahis par les épilobes, analyser les formes de nuages et essayer de prévoir la prochaine averse et bourrasque, reconnaître des virages que l’on a déjà épousés l’année passée (procurent-ils la même sensation ?), retenir le plus de détails possible des villages traversés, saluer une futaie, distraire et soutenir ainsi la volonté qui cherche à se voir avancer, mémoriser la silhouette d’une vieille devant sa grange entre baillée ou l’expression d’un visage juché sur son tracteur, la disposition d’un troupeau sous les arbres… Ce faisant, le paysage entre par petits bouts dans le cycliste et celui-ci, enveloppant d’une vigilance égale la moindre manifestation de stress corporel et le fonctionnement des organes du paysagers qui défilent et le font avancer, disperse un peu de sa souffrance dans le vaste décor, c’est un échange, mais évidemment, faut-il le dire, le cycliste du peloton professionnel n’a nul besoin de ses subterfuges. « Le vélo est un sport où tu souffres. Si tu ne souffres pas, tu n’es pas coureur cycliste. » (Eddy Merckx, Pédale !/So Foot) L’éloignement progressif du règne urbain se marque par les accotements de plus en plus généreux envahis de fleurs sauvages. Des espèces rares près de chez nous sont ici amassées en foules joyeuses, diversifiées, parfois à perte de vues jusqu’à la lisière d’un bosquet L’image que peut en capter un GSM n’a rien de comparable avec ce que retient l’œil : il semble, lui, enregistrer chaque spécimen dans sa singularité, comme les visages distincts d’une foule. Par l’espacement de plus en plus prononcé entre les villages et la raréfaction des commerces, on sait aussi que l’on se rapproche de la ruralité profonde. Il y a des repères, désuets et abscons signalant que dans ces espaces plus larges se jouent des glissements de terrain dont on perd la notion en ville (à part le métro, s’imagine-t-on encore que le sol est animé ?). Ainsi, dans la forêt, au bord d’une longue ligne droite de macadam, on croise ce panneau presque surréaliste : «partage des eaux entre Meuse et Seine ». Aucun fleuve à l’horizon, c’est un événement géologique permanent, jamais démodé parce qu’invisible, à l’extrême opposé des régimes d’événementialité urbaine. Ou, plus loin, avant la dernière courbe achevant un faux plat très roulant, l’annonce du point culminant du Hainaut (L’Escaillère). Je m’y arrête quelques minutes, pas un chat, une « aire de repos » à l’abandon, ça sent aussi le dispositif ringard et, en même temps, malgré la petitesse, ça a une gueule de point culminant.

Entre les forêts, les champs sont maigres, les tiges clairsemées et peu fournies. C’est l’impact d’un printemps trop sec qui se voit, ici, à l’œil nu et qui, en ville, est théorique. Au fil des heures, on monte, on descend, on serre les dents, et soudain l’élixir de jouvence apporte le second souffle, on ne sent plus rien. Le mot est exagéré, mais c’est l’instant où le corps s’octroie sa dope, son puissant anti-douleur et déclenche son rêve d’être inoxydable, succédané d’immortalité. Voilà justement la vallée de la Semois et sa route prés de berges, si roulante, ses grimpettes, route si plaisante pour le cycliste qui a reçu sa dose et va s’employer, animal, à remonter sa moyenne. Premier coup d’œil sur un méandre et ses algues, un bout de village, les coteaux boisés, le pays où il va s’engouffrer. Ici, la pauvreté est encaissée, comme sans issue. Au long de la rivière, les hameaux s’étirent sans trop de place, montrant sans pudeur les maisons abîmées, les taudis, magasins fermés, anciennes industries désertées, les boutiques arriérées, les restes branlants de l’âge d’or du tabac et le tourisme de masse qui reste visible semble aussi un tourisme de substitution, réservé à ceux qui ne peuvent partir ailleurs, partir vraiment dans les all in du bout du monde. Les terrasses sont nombreuses occupées par des vacanciers qui s’adonnent au rallye des bières spéciales et cigarettes, teint bistre ou rougeaud, temps libre qui s’évapore en mousses et fumées. Les affiches annonçant des activités festives penchant vers la pornographie ou celles, plus biscornues, invitant à renouer avec des plaisirs d’antan, traditionnels se multiplient : la fête du sabot, la traditionnelle pêche à l’anguille… (Libération de ce mardi 12 juillet consacre un article à ces concours désopilants que l’on organise pour que la campagne reste, aux yeux des urbains, un monde de loufs : « … l’épépinage de groseilles à la plume d’oie en Lorraine, le cracher de bigorneaux en Bretagne, le lancer de bérets en Ardèche, on ne sait plus où donner de la tête. Tiens, fin juillet, à Biscarosse (Landes), c’est le championnat du monde (bien lire du monde) de lancer de pigne. »)  La beauté du site naturel, non dépourvue de sauvagerie, est contaminée par le cafardeux humain, lambeaux de civilisation. C’est à ça que l’on mesure l’écart entre le rural et l’urbain. L’exaltation du beau (la vallée telle qu’en elle-même), le pincement du sans espoir (l’activité humaine comme à l’arrêt, en régression, en cul-de-sac), voilà deux gaz contradictoires qui, respirés conjointement, excitent l’envie de s’en sortir, le trio coeur-poumons-jambes tourne à plein régime. Et voici la route de sortie. Une longue route (5 kilomètres) dans une forêt dense, sombre, humide. Un faux plat sinueux, accueillant. Quelques épingles à cheveux, ça se dégage, du soleil aère et sèche la route. La pente se durcit et petit à petit la forêt lâche du terrain. À gauche s’ouvre une clairière qui se transforme en vastes pâtures. Un appel d’air. Le village est dans le collimateur du guidon. Au bout, la route s’arrête en un trait horizontal, juste en dessous des nuages, juste avant le vide. C’est, en miniature, la topographie d’une arrivée au sommet et, à peu de chose près, la même ivresse d’y arriver, de rallier l’arrivée. Bientôt on va sortir de sa bulle poreuse, de cet échange à fleur de peau avec l’air, les poussières, les images et les ondes paysagères. Décaler ses chaussures et remettre le pied sur le sol ferme. Pressé d’en finir mais on voudrait que la ligne recule. Se voir avancer, regarder son ombre qui file si légère sur le macadam poreux, taché comme champignonné. Aïe, la première vraie crampe. Au final, le Pédale !/So foot est décevant. Le ton est amusant, les légendes de photo poilantes, mais le projet éditorial trop centré sur le peloton et la dimension professionnelle (vélo en vase clos). Rien de bien nouveau. Le plus intéressant se marque par les portraits et interview de quelques champions, magnifiques ou déchus, courtisés ou suicidés, qui rappellent que le peloton est une communauté hétérogène d’individus singuliers, souvent des personnalités qui auraient difficilement trouvé refuge ailleurs. (PH)

Bordures et clé des champs

Les couleurs, les formes, les mouvements et odeurs qui garnissent les accotements, bordures, fossés le long des routes campagnardes participent à la musique du vélo. Ça défile et forme une compagnie, c’est ce que les yeux et le cerveau avalent le plus, courbé sur le guidon (et quand on se relève, le regard fait un saut vers l’horizon, s’échappe, plonge dans une grande flaque de lumière qui floute les champs, au-delà d’un mur de ronces). C’est plaqué par la chaleur ou ondulant sous la bise fraîche, ou tordu par les bourrasques. C’est sombre sous les arbres, surexposé à midi, auréolé le soir (le grand encensoir de Baudelaire), scintillant et fumant de rosée le matin. Sans avoir de turbo, on longe ça assez vite, très près, et c’est incroyable le nombre de formes différentes que l’œil distingue, jaillissantes, ou enfouies dans le fouillis (plus ordonné qu’on ne le croit, c’est ce que l’on se dit à les frôler des heures durant). Graminées, oseille sauvage, boutons d’or, petite ciguë, lamiers, orties, myosotis sont les plus courantes. C’est le premier rideau léger, dont les traits souples lumineux et les taches de lumières s’agrègent à la sueur, aux cellules du cycliste, c’est le premier voile que l’on frôle et par lequel s’effectue une adhérence au paysage, une projection, un échange. Sous le déploiement musculaire, la méditation particulière du sportif atteint une sorte d’hypnose intravertie sous l’effet de la respiration intensifiée par l’effort, méditation paradoxale qui se berce idéalement du défilement de ces plantes sauvages. C’est un public fantôme qui encourage et collabore, être fleuri aide à aller de l’avant, à poursuivre un travail dont l’investissement pourrait quelques fois sembler vain, ridicule. Ça défile et la structure des tiges, grappes, corolles, feuilles se place en résonance – via cet état méditatif enfoui – avec des musiques, des phrases littéraires (leur musicalité aussi), des textures de couleurs et de lumières plastiques que le cerveau rumine, ressasse. Jusqu’à créer un effet d’enveloppement, de concentration et des effets d’emballement et d’ivresse comme de se sentir emporté par une organologie magique, impromptue (un vent dans le dos comme autoproduit !) : le macadam luisant, le pédalier, les roues, le cœur, la chaîne, les bordures fleuries qui masquent, comme une drogue, la douleur de l’effort, la respiration paysagère… Le temps que ça dure, jusqu’au premier carrefour, traversée d’un village, passage à niveau… Je dirais (j’y reviens souvent, ça taraude, c’est pas facile à saisir) que ce sont aussi des états de lecture, des états où l’on exerce son oreille, son sens de la musique, où l’on aiguise le regard de lecture (distinguer le plus de plantes différentes dans les fossés et la vue semble décuplée au fur et à mesure que l’on augmente la rotation des cuisses), c’est comme si on participait à la création d’une musique… (Lors de la dernière Flèche Wallonne, en commentant la victoire épatante de son collègue de peloton, un coureur disait quelque chose du genre: « Vous ne pouvez pas comprendre, faut être coureur pour apprécier ce qu’il a fait, c’est réussir la bonne association de plusieurs éléments, la route, son inclinaison, le souffle, le bon développement » (celui qui permet de décoller)… Il aurait pu ajouter d’autres éléments témoignant que les coureurs, à force de pédalage, sont pris aussi par ces organologies sauvages, impromptues, et que ça les aide à gagner, ça dope sans chimie répréhensible !!) PH

Fabricant de vélo fabriquant

Francisco Lopez, « Machines », (Elevathor Bath, 2010) – composition « Fabrikas ».

C’est une pièce construite à partir de prises de sons effectués à Riga dans plusieurs fabriques, de bière, de chocolat et de vélo. Le son et même le type de cadences ont quelque chose de romantique dans le sens où cela évoque des industries à l’ancienne fonctionnant avec des mécaniques artisanales. Même si l’étoffe machinique a une belle ampleur dans le volume et la trame, ça garde quelque chose d’un peu désuet, ancien. Ça cherche la mémoire. Il est quasiment impossible d’attribuer à ces bruits structurés une identité en fonction de l’objet fabriqué. Rien ne rappelle le vélo, ne fait songer au vélo. Peut-être, à force d’écouter et de chercher – mais alors bien sûr on induit – une combinatoire de couinement discret, en boucle, évoquant un pignon tordu et mal graissé. Ou ici le dérapage accentué de navettes qui rappelle ce que l’on sent dans les jambes – avant de l’entendre – quand le dérailler patine, que la « vitesse passe mal » et casse le rythme. Et puis en associant cette image de machines à l’ancienne et en gardant à l’esprit le sens du vélo, on commence à percevoir cette batterie robotique comme un peloton de machines se faisant la belle et dérivant sur des routes de campagne, s’échappant de l’usine pour suivre ses vélos (très film d’animation). Plus tard on songe aux travailleurs qui ont baigné dans cette atmosphère, ses secousses de manufacture, ses rotatives qui fabriquent d’autres machines d’évasion, tout ce vacarme sériel qui constituait leur paysage sonore mental quotidien –même s’il est ici mis en scène, sculpté, ramassé, et orné de frises en relief qui se rapprochent de choses entendues chez Pierre Bastien où le machinal rejoint le rêve -, l’enveloppe bruitiste qui leur servait d’interface sensorielle et intuitive pour sentir et comprendre le monde. Pour eux, dès qu’il voyait un vélo dans la vie de tous les jours, ou dès qu’ils en touchaient ou s’asseyaient sur la selle d’une bécane, il devait sentir et entendre ce processus de fabrication, ce boucan de mécano vibrer dans tout leur être, plaisir ou nausée. Et finalement, à force d’écouter, on peut se dire qu’en passant des heures régulièrement sur un vélo, dans ce sentiment d’abstraction que procure le paysage qui défile silencieux à la force rotative des mollets, dans le silence du moulinet des jambes, ce qui se trame à l’intérieur, profondément, est probablement ce plain-chant de machine archaïque, primitif, en train de fabriquer l’être-vélo, le devenir vélo de l’aspirant cycliste, fabrication de l’adéquation entre les deux machines, la bécane, l’organisme humain… Joli poème sonore. (PH) – Francisco Lopez en médiathèque