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Les écarts, écartèlements et jambes nues

Fil narratif à partir de : David Gé Bartoli, Sophie Grosman Le Toucher du monde. Techniques du naturer. Éditions Dehors 2019 – Tadaschi Kawamata, Destruction, Galerie K. Mennour – Dan Graham, Neo Baroque Walkway, Marian Goodman – Des paysages, des souvenirs, une tempête…

Il y a une ouverture, un instant précis favorable à lancer dans le paysage, à coups de pédalages, un circuit qu’il dessine mentalement depuis des semaines, scrutant une carte, ravivant des souvenirs de promenades dans la région qu’elle représente. Projeter un itinéraire élaboré en lui, tracé et gravé par des cheminements antérieurs, projet d’itinéraire inspiré d’une topographie réelle, transformé par expérience et confondu avec sa chair ? Expulser ce projet de parcours comme on lance une ligne pur voir ce qu’elle va ramener et, d’abord, pour qu’elle épouse et fasse épouser à son propulseur les reliefs d’un paysage, manière d’expulser ce que la construction interne aura agrégé, s’en défaire, un peu comme pour un exorcisme. Mais, aussi, manière de s’apaiser en se prolongeant et se perdant dans quelque chose de concrètement plus vaste, de non assignable à un intérieur. A la fois, en repassant sur un frayage déjà pratiqué dans ces paysages, retrouver un peu de sa mémoire, et indiciblement, aller au contact de ce que ces chemins ont gardé comme autres mémoires, et pénétrer, éprouver ce mélange de mémoires, physiquement, dans l’effort, les muscles au travail, cette sorte d’état d’esprit où, prétendument, « on ne pense à rien », fusionner en de multiples mémoires et voir après, quand on en sort comme d’un rêve, ce que l’on en retient. « En-deçà du symbolique ou du symbolisable, la mémoire spécifique indique un commun qui n’appartient pas à l’humain. Mémoire inhumaine qui traverse l’humain et l’inscrit en résonance avec les existants non humains. » (p.313) Il faut profiter d’une fenêtre météorologique, comme on dit en langage maritime ou aéronautique, pour effectuer cette opération de magie. Saisir l’instant ou jamais. Ce jour-là, la fenêtre est incertaine, tremblante, ça se passe dans une atmosphère pré-tempête. Un crachin parcimonieux mêlé aux auréoles d’un soleil pâle, noyé. Un vent soutenu, mais bridé, qui se retient, décoche juste de temps en temps une rafale. La nature attend, sait que ça va venir, se prépare à encaisser les coups, entre crainte et excitation. La mer au loin secouée, rouleaux de vagues agités, secousses communiquées au sol, aux falaises, aux sols calcaires. Et au départ du rivage, jusqu’aux pieds des maisons, les collines abruptes, accidentées, les champs et forêts rudes, éprouvées par les intempéries. Il s’élance et éprouve rapidement une résistance non prévue, son corps lui-même est essoufflé plus vite que prévu. Il est désorienté quand les routes, pentes et raidillons sévères, disparaissent sous une épaisse glaise glissante ramenée des champs par les engins agricoles, que son vélo devient « autre chose qu’un vélo », recouvert de boue gluante, plus uniquement la mécanique « à lui sous lui », que ses lunettes s’embuent. Où est-il ? Le circuit préfiguré devient presque abstrait, à tracer vaille que vaille parmi les éléments, envers et contre le vent, la terre, la pluie, le paysage qui devient mouvant, presque méconnaissable, qu’il devine sans certitude. Mais son corps, à l’instinct, parce qu’il est déjà installé plusieurs frayages ici et qu’il s’est replongé longuement dans la lecture de la carte, devenue composante de son mental, reconnaît les tournants, les bifurcations, les alternances de villages et campagnes, de champs et zones boisées. Il sait plus ou moins où il en est, sur la carte. Il demeure comme un point spatial à la jonction adéquate entre le circuit dessiné mentalement, sa représentation cartographique, le paysage à l’état brut et la multitude de perceptions éclatées, ouvertes par lesquelles il en fait l’expérience dans l’instant, à chaque coup de pédale, et qui vont, après coup se rassembler. Il désire, au sortir du prochain hameau, le mur qui longe le bois et conduit à point de vue épatant, puis la longue descente où le vent va le déstabiliser, avec l’horizon marin au loin, une grande ville, un parc d’éoliennes, tout en bas, virage en épingle, route cimentée entre hauts talus de ronciers, rentrée dans la forêt, alors la route devient alternative, forestière, puis ressortir dans des champs, atteindre un autre village, une montée raide qui coupe le souffle, retour en forêt, rejaillir en lisière là où des chasseurs font cuire leurs prises, autour d’une baraque sommaire, autre lisière et vent de face, ravageur. Excité par le « dispositif » où tout son organisme, silencieux, langage verbal au rencart, il accumule un « savoir des jambes », comme certains sociologues parlent du « savoir des mains ». Savoirs des jambes, et du rythme cardiaque et des poumons. Un savoir qui s’incarne dans le profilé de ses membres porteurs. Tant d’heures à vélo à « faire paysage » en s’enchevêtrant aux multiples lignes qui sillonnent les campagnes et montagnes avaient-elles d’autre but, finalement que ce bref instant dans une chambre d’hôtel, une « première fois » où, allongé nu sur le lit elle lui dit « quelles belles jambes ! », cette beauté ne venant pas directement de la quantité de kilomètres parcourus – fabrication musculaire -, mais de l’intelligence qu’elles en retirèrent – fabrication de sensible ? Et quand ses jambes nues, à lui, s’entremêlent aux siennes, et qu’elles se caressent, se confondent, galopent au ralenti les unes dans les autres, l’excitation n’est pas qu’épidermique, superficiel, mais provient d’un mélange d’un savoir des lieux, des espaces, des marches, des pédalages, des arpentages, elles échangent et partagent les paysages qu’elles ont assimilés, les tracés, les lignes, les sillages qu’elles ont sécrétés à la manière d’araignées filant leurs toiles, elles enchevêtrent et tissent leurs parcours, leurs errances. Flâneries et cavales qui reviennent ralenties, emmêlées. Les jambes bougent de manière non délibérée, sans calcul, en apesanteur dans leur rêverie commune, hypnotique, soubresauts et foulées comme celles d’un chien endormi qui parcourt ses étendues de libertés. Et cela lui rappelle un dessin d’Emelyne Duval illustrant une phrase de Chavée, « Je me cache sous les couvertures » où les gambettes d’une Hermès se mettent en ménage avec un soleil végétal, sorte de rouage céleste , onirique et qui fait se rejoindre fond du lit et lointains célestes. C’est cette immensité sans bord, cette multiplicité de trajets illimités et qui passent physiquement, charnellement par leurs jambes et remonte, afflue ensuite dans leurs yeux, se reflétant de l’un à l’autre, infini cosmos à explorer en commun, à sillonner de tous leurs baisers et caresses, silences et absences, mots écrits et mots parlés, mélange de fusion et d’écart incommensurable, une chance et une menace.

Mais, en à la sortie d’un hameau, bruit disharmonique de poussières abrasives dans un virage, près d’une maison abandonnée et, vite, quelques mètres plus loin, il sent que ça ne tourne plus rond, son adhérence au sol s’effrite. Il flotte, perd le contact, se perd. IL n’est, par rapport à son projet, ce qu’il allait chercher dans les mémoires des routes pédalées, que fêlure, béance, écart imprévu, douloureux, par où s’engouffrent plein de sentiments partagés, qu’il ne maîtrise pas, qu’il ne trie pas, ne comprend pas, dont il souffre, sur le moment, mais dont il sait, à un moment, pouvoir tirer du reconstituant, sorte de lot de consolations envoyés par ce dont il est en train de séparer, ce à quoi il devine devoir renoncer et qui, aussi, l’attendait. « L’expérience d’un paysage mouvant, l’épreuve de la nature et de la vie comme ce qui toujours déjà échappe.» (p.134) Il décale en jurant, élan brisé, met pied à terre, range son vélo dans les herbes, contre le muret de pierre d’une ferme. Pneu arrière crevé. Il découvre n’avoir pas emporté tout son matériel de réparation. Il bataille, bricole, parvient à rendre la roue arrière opérationnelle avant de constater que le pneu avant est aussi crevé. Impossible d’effectuer cette deuxième réparation. Il doit renoncer. Tout s’effondre, se dégonfle. Quelque chose est rompu. Il ne s’agit pas d’être privé d’une sortie sportive et d’un manque de substances qu’auraient secrétées les heures de dépense physique, selon les « difficultés » offertes par les dénivelés et la météo. Le circuit, ce qu’il projetait de tracer dans le paysage, par monts et par vaux, avec les entrées et sorties de villages, les vitesses et les sur-place, les poumons exaltés ou déprimés, tout cela, extension de lui-même, se détache et flotte comme un membre fantôme. Une amputation. Il se retrouve en suspens, ouvert, débouté, ses flux se répandant dans le vide. Il retourne au rien. « Comme le montre l’anthropologue Tim Ingold, la forme d’une ligne est porteuse d’un monde, elle exprime un mode d’être au monde. » (p.267) Le voilà dépossédé de son mode d’être au monde, du moins d’une partie, rendu défaillant. Tout ce qu’il espérait engranger de tacite, confus, « hors langage », en lançant cette ligne d’heures pédalées dans le paysage, s’évanouit, tout ce qui pouvait survenir du fait qu’il allait «entrer en résonance avec une multiplicité d’autres lignes : un cours d’eau, la crête d’une montagne, le chemin tracé par le déplacement d’un troupeau de rennes, la courbe d’un arbre, le tunnel creusé par une colonne de fourmis, la ligne migratoire d’un oiseau en plein vol, le tracé d’un coquillage, le tissage d’une toile d’araignée, etc. Autant de lignes qui font signe d’une habitation, d’une inscription dans le paysage. Le paysage n’advient qu’à travers l’enchevêtrement de ces lignes, dans la mise en résonance des co-habitations qu’elles  expriment. » (P.267)

Nulle part. Il marche en poussant le vélo, inadapté, les chaussures claquant sur le macadam, il pense aux fugitifs dans les romans de Claude Simon, refluant après les batailles perdues, cherchant le front ou leurs lignes, désorganisés, sans but, en sursis. Il est entre deux. Résigné mais envahi par des pensées turbulences, sauvages et brouillonnes, inchoatives, revenu à un stade très antérieur, avant même toute capacité  à élaborer un circuit à projeter et à réaliser ç coups de pédales (par exemple). Il touche à des forces qui le déséquilibrent, le font choir en-deçà de toute forme, il faut tout repenser avant de pouvoir, un jour, remonter en selle. Ce qui sous-entend le mirage de sa place dans le monde, vers quoi tendre. Mais pour l’heure il est largué, il a perdu sa consistance, il flotte. Par où réintégrer un itinéraire pensé ?  Par accident mécanique interrompant une activité sportive, il se trouve reconduit aux instants où contribuer à ce que surgisse des formes habitables, dans lesquelles il peut s’imaginer se glisser. “En allant chercher en-deçà des concepts et de l’entendement, ce qui se donne à sentir n’est pas le chaos des impressions sensibles, mais le mouvement même de « formation des formes », le mouvement de leur apparaître. Celui-ci ne se livre que parce qu’il y a suspension de la finalité, finalité qui orientait la saisie du phénomène selon un ordre prédéterminé. Le « beau » dit l’expérience d’une formation qui ne s’efface plus devant la présentation d’une fin. Bien au contraire, les formes s’y configurent selon « une fin sans fin », « qui les restitue au libre espacement de l’espace et à la diversité pure constitutive de son unité, irréductible à la mise en image propre à la présentation des concepts ». » (Juan-Manuel Garrido cité dans « Le toucher du monde »).

Le lendemain, il fonce dans la tempête, par instinct, en espérant combler le manque engendré par l’avanie de la veille. Recoller les morceaux. Toute la journée, les oreilles prises par le hurlement du vent. Secoué, déséquilibré, plié en deux. Arpentant un sol crayeux, dur. Sentier entre les herbes. Collines balayées. Plages au sable volant. Bosquet essoré. Vols de grives réfugiés dans les fourrés. Flots mugissants. Embruns et bruines cinglantes. Sentier encaissé, glissant, parcouru plié en deux, comme dans une tranchée. Caravane minable accrochée à la colline, écart où il aimerait tant se réfugier, rester des heures, à regarder, écouter, penser à rien d’autres qu’aux éléments. S’oublier, être oublié, mais en quel observatoire ! Retour à quelque chose de brut, mal dégrossi, mal maîtrisé. En traversant d’anciens villages de pêcheurs où les touristes se rassemblent dans les boutiques et bistrots, faire une station au comptoir, sonné, étourdi par le contraste entre dehors et dedans, avaler quelques bières et repartir, appelé. Ondées et morceau de nuit en plein jour, le pavé des rues luisant. Puis à nouveau la terre et les cailloux, denses et spasmodiques au bord de l’irruption volcanique et, tout autour, l’herbe, feuillages et broussailles, frénétiques, en transe. Les animaux tapis, réduits à des déplacements très courts, approximatifs. Un ramier fuit, emporté par le vent, comme catapulté plusieurs centaines de mètres plus loin dans un autre bosquet. Peu à peu, il exulte, se libère. Ce n’est pas que ça vide le crâne, ça le remplit au contraire, mais de quelque chose qui le dépasse, qui bat à travers lui, de part en part, mais bien en-deçà, bien au-delà. Du grain à moudre, en vrac. Le voilà étreint, déstabilisé, par « la puissance pré-individuelle du non-faire et non-vouloir, puissance d’avant la forme. » (p.321) D’avant sa forme, ses formes à lui, aussi, du coup. « Ce seuil préindividuel s’indique comme écart, mais il n’est pas pour autant pur néant, non-être opposé à l’être. C’est bien plutôt un écart dynamique, un frayage, un espacement différenciant : dehors depuis lequel se déploient les écarts de la différenciation, le dépliement des trames d’espaces et de temps. La joie ressentie dans le sentiment du sublime serait dès lors moins relative à l’idée d’une finalité dans la nature qu’à l’expérience du battement infini des traces en lesquelles pointent de possibles advenues : battement infini du naturer. » (.110) Sur le seuil, du bon ou du mauvais côté ? La tempête n’est pas un élément homogène, elle est pleine de trous, de forces opaques, de passages subreptices qui défilent, se dressent et disparaissent aussi vite que les nuages. Des passages transparents à l’instar de cette espèce de pavillon de verre, déambulatoire, de Dan Graham, vu une fois dans une galerie. Une chicane de verre, une sinuosité aux parois réfléchissantes. Une gorge étroite creusée dans le vide, entre plusieurs vides. En y défilant, le corps se trouve accompagné de plusieurs de ses ombres, il se multiplie, se diffracte, se trouve dispersé en différents endroits. Si on le traverse à plusieurs, les images se mélangent. On peut avoir l’impression d’avoir des ombres qui vont à contre-courant, remonte le temps alors que notre corps suit son corps accéléré. Une certaine désorientation et enchantement en résulte. Mais rien de résolu, de définitif. Juste un flux de suggestions : tous nos chemins pourraient être autres. Des lignes tracées rétractées entre mondes vides. Et puis ? Cette impression d’un choix surabondant où rien ne se peut réellement décider. Les reflets, les ombres coulent comme dans un sablier. Passage entre deux bords invisibles, arbitraires, sans jamais de rivage net, défini, objectif. Dans la tempête, ainsi, balloté, de passage en passage, de diffraction en diffraction, de configuration soudaine d’ombres éparses en configuration impromptu de reflets irrésolus, présents et immémoriaux. Désorientation.

Il se sent envahi par le « retour à la poussière », la dissolution de toutes les formes qui le constituent, reprises dans le bain antédiluvien des informels qui s’accompagne d’un avant-goût de la mort, vue panoramique sur sa fin prochaine. Mais il vit, il respire encore. Et il peut probablement réintégrer le dynamisme d’autres formes, ou voir ressusciter celles auxquelles il s’était habitué depuis tant d’année. Vif, mais entre vie et mort. Sans certitude, douloureux, déchiré. Une collection de pertes. Peur de la mort, peur de la vie. « Le mouvement de vie qui anime un être n’est jamais ressenti de manière aussi intense qu’au moment où il risque de la perdre. La simultanéité de la peur et de la joie serait dès lors relative à la tension paradoxale entre une perte de vie individuelle et un sentiment intense de redéploiement, de réémergence. Dans ce moment de tension, le sentiment d’anéantissement individuel se conjoint à l’expérience d’une possible émergence, d’une possible advenue qui déborde le sujet et l’inscrit dans le mouvement du naturer. » p.110

Et cela dans un environnement qui court à sa perte, de destruction à large échelle de la vie humaine sur terre. Des flux de démantèlement parmi lesquels l’écriture de soi – pas égotiste mais rassemblant tout ce que par quoi on cherche à faire « inscription » dans son milieu et tout ce à travers quoi on s’offre comme surface d’inscription à ce qui nous traverse –  équivaut à l’assemblage de débris, pour des résistances temporaires, éphémères, emportées, puis recommencées. Néanmoins, de ces résistances improvisées découle des sédimentations, des constructions au sein même des fibres anarchiques de la déstructuration. Comme ces tableaux de Tadasho Kawamata à la galerie Kamel Mennour. Des bas-reliefs constitués de cageots démantibulés, concassés, broyés, effilés. Des mondes dénudés laminés, emportés sur les flots, ne surnagent que les débris de bois. Des villes, bidon villes balayés par les tornades. Les tornades ont débité en petits bois les dernières arches de Noé. Il ne reste plus rien. Un monde qui s’est bâti en décimant les arbres retourne à un état de charpie. Des myriades de lamelles de bois emmêlées comme, évoqués plus haut, les jambes d’une première fois à l’hôtel. Raidies, momifiées. Des voies lactées de planchettes déchirées, compressées, comprimées. Des courants invisibles les agrègent. Trames chaotiques de lamelles irrégulières. Quelque chose d’ultime, avant plongeon dans le vide. Dans l’épaisseur des languettes superposées, dans la masse de débris en dérive, des formes surgissent, des silhouettes de façades, le squelette d’un radeau, une étrave de vaisseau spatial, les racines d’une île future, les masses de déchets se structurant en nouveaux astres morts. Et tout défile. Des courants sous-jacents strient les fragments, les lignes brisées, organisent des nœuds, des cœurs, des corps. Effacements et surgissements se figent, indistincts. D’où vient que devant ces tableaux de destruction, prophétiques, il ressent une ferveur cosmique comme lorsqu’il ses yeux redécouvrent la voûte céleste étoilée, dans la nuit retrouvée en Cévennes,  ou embrasse des peintures pariétales au fond de cavernes (reconstituées) ? La destruction fusionne avec des trames de renaissance, immémoriales. L’exténuation des matières vitales jouxte des confins printaniers inespérés. « Comme si, entre les mondes disparaissant et les fragments de monde resurgissant, dans les entrecroisements improbables produits par ces déplacements « sismiques », nous nous retrouvions en situation de traverser les bords échancrés de « mondes » transitionnels en lesquels prolifèrent les êtres ambivalents, indécis, incertains, à l’image des naa’in, ces êtres liminaires ( à la frontière de l’humain, de l’animal et de l’esprit) qui, chez les Gwich’in d’Alaska mettent en péril les relations stabilisées qui constituent leur monde parce que revenus et revenants de l’instabilité métamorphique du temps « originaire » (le temps du Rêve) ». (p.358) Voilà, des radeaux sans vie assemblés avec des bouts de bois industrialisés, morts, où se laisser emporter, advienne que pourra.

Pierre Hemptinne

 

L’ensevelie infinie

Fil narratif tiré à partir de : Zinc d’un bistrot, Albert Renger-Patzsch, Les choses, Jeu de Paume, Ali Kazma, Safe, Past, Clok Master, Jeu de Paume, Jean-François Millet au Palais des Beaux-Arts de Lille, Tadashi Kawamata, Nest, Galerie Kamel Mennour, Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, Odile Jacob 2017…

Un moment de pause au comptoir d’un bistrot. Il capte, sans rien fixer, les gestes précis, rapides, speedés par nature, de la serveuse et du cuisinier, comme des rituels, des collections de gestes répétitifs, à l’infini, dans l’espace confiné où ils doivent servir, cuisiner, débarrasser, laver la vaisselle. Un bruit de fond visuel, une fresque cinétique qui le berce. A droite et à gauche, de petits groupes se restaurent, tranquilles, conversations calmes, plaisir des fourchettes entre assiettes et bouches, des verres levés, secoués à la lumière, portés aux lèvres, du pain rompu sur lequel on étend le beurre prélevé à même la grosse motte sur le comptoir et que l’on mord à belles dents. Des échanges entendus de sourires, de clins d’yeux, entre jouisseurs, amateurs de bons vins et bonne chère. Dans des coupes, des bols, de petites assiettes, ce qui est cuisiné est soigné, inventif, goûteux, et comme singularisé, déposé devant le client comme s’adressant à lui en particulier. Chaque fois, une boule de saveurs qui stimulent les rêveries. Le comptoir est un rivage de délices parcimonieuses, arrivant au compte-goutte, selon le bon vouloir et la créativité du cuistot affairé, jamais au repos, et comme déconnecté de toute commande. C’est dans cette atmosphère, et d’autant plus aspiré vers les mondes intérieurs qu’il vient d’écouter plusieurs conférences qui ont remué ses connaissances, le conduisant à mettre à jour, cahin-caha, de nombreuses perceptions du monde et stratégies professionnelles du savoir, qu’il s’abîme dans la contemplation du zinc. Chaque fois qu’il y repose son verre, il y découvre de nouveaux reflets, il a l’impression d’une surface irréelle qui va absorber le verre et son breuvage. C’est une matière meuble, soyeuse, sans âge, profonde. Revoici le souvenir de rivières ou d’étangs gelés, masse faussement transparente, peuplée d’ombres figées, indéfinies. Une branche, des feuilles mortes, des fougères, des poissons, des écrevisses, des mousses, des bulles d’air, des poussières de vase, des déchets de pique-niqueurs ? Il s’aventurait sur la glace précautionneusement, attendant la première fêlure, cherchant à deviner le point de surgissement de la crevasse originelle, guettant le premier craquement, prêt à rebrousser chemin vers la berge.

La brillance émoussée ravive une admiration inattendue qu’il avait éprouvée pour de vieux couverts en argent, poinçonnés, sur la nappe immaculée, amidonnée du premier restaurant de luxe où il mettait les pieds, intimidé, et créant l’illusion de manger dans une vaisselle de famille. Mais tout autant, ce miroitement métallique a quelque chose de sonore, tintant et papillonnant, renvoyant au passage où Proust évoque l’effet du choc de verre en cristal, presque religieux. Sonneries d’élévation, clochettes de culte qui signalent l’approche de la transe. Déambulations virtuelles dans les airs, suivant des ondes sonores, tintinabulations à la limite du féérique.

Lisse, douce, marbrée et miroitante, striée, piquée et marquée, l’étendue de zinc ressemble à une peau. Dans sa masse changeante, il y reconnaît d’autres surfaces aveuglantes, celle surtout des routes légèrement humides, réfléchissant un soleil bas, quand il roule à vélo vers le couchant lumineux, donnant l’impression que les roues fendent un macadam liquide, irréel. Le mélange d’ombres et d’éclats indirects qui semblent bouger, respirer dans les cellules du métal vieilli, usé, singulier, lui rappelle aussi l’atmosphère d’une chambre en désordre où, parmi les vêtements sur des cintres suspendus à même une barre traversant l’espace, des collections de foulards et voilures hippies, les piles de livres et d’albums photos abîmés, les dessins d’enfants épinglés au mur, scintillaient des bibelots, des pendeloques, coquillages nacrés ramenés de la mer, des fragments précieux dénichés aux puces, morceaux épars de miroir aux alouettes en suspension dans la pénombre, autour du lit, dessus, en-dessous, constellation baroque répondant à la nudité brune, mate, de son premier amour. Est-elle toujours vivante ? Autant que cette chambre, telle une grotte bariolée et votive ou, mieux, un tipi bohème et nomade, dans sa mémoire à lui ? Là au fond, dans tous ces plis et replis, charbonneux, ses yeux dans le plaisir devenaient lave en fusion, inatteignable, et c’est dans cette lave, refroidie, pâmée et mémorielle, que semble avoir été taillé ce zinc. Vautrée sur les draps blancs, sans bijou, rejouant l’odalisque orientale, au naturel, sans volonté d’en faire une réplique, sa nudité patinée, assouplie par le temps, l’usure, les caresses, les épreuves, reste intacte dans son souvenir. Le bouquin posé ouvert comme un toit sur le coussin d’un sein, une cigarette roulée se consume entre deux doigts suspendus dans le vide, rubans de fumée ascendante, seul mouvement dans le tableau. Mollesses hâlées, pattes d’oie parcheminées, ravines soyeuses. « L’étonnant, c’est qu’on ne puisse sans félicité se trouver aux approches de l’Infini. » (H. Michaux) Il avait, sur le moment, embrassé ce tableau d’une félicité inédite pour lui, avec dévotion, le début d’une histoire marquante, une scène originelle dont il serait enfin l’acteur bien qu’absent de la photo. Il continuait à le choyer, ce théâtre d’ombres et lumières, du moins sa reconstitution enfouie en ses couches psychiques, toujours fécond pour revivre la naissance de l’amour et, comme à l’époque, se sentir regardé par la femme qui rendait ce décor vivant, organique, couvé littéralement par les billes brûlantes des yeux, les aréoles larges et grumeleuses des seins, le mont de Vénus ombré, une fente en partie masquée, lisse ou bien dissimulant le tracé de lèvres rentrées, toujours à définir, ligne d’horizon instable. Il sentait l’image, et toute sa charge affective, se muer en peau douce et souple, venant l’envelopper, protectrice, une peau parcheminée égalant la patine du zinc hospitalier où il s’accoude, ce midi, assoiffé et affamé. C’est bien pour cela qu’il sent, exactement de la même manière, les réverbérations habitées de la surface du comptoir rayonner et venir le draper, surface froide et douce au toucher, criblée de pores et cicatrices, évoquant autant la main de cette femme dans la sienne, de plus en plus absorbée par sa propre chaleur et toujours présente en lui après tant d’années, que celle inerte, tant aimée, de son père sur son lit de mort. Sentait-elle encore les caresses éperdues qu’il lui prodiguait en adieux ? Chaque gorgée du vin blanc, blanc de macération, jaune doré et charriant lui aussi des fantômes orange, bleus, aux senteurs d’herbes hautes de vergers où gisent des fruits mûrs ou blets picorés d’insectes, le plonge un peu plus dans cet horizon brumeux, scintillant, où surgissent, de plus loin encore, des paysages constitutifs de son imaginaire, et dont il a vu, il y a quelques heures, des répliques puissantes en visitant une exposition de photos. Le rivage d’une île, au loin, juste une ligne. Une route de campagne enneigée, bordée d’arbres. Un paysage de prairies disparues sous une épaisse couche de neige. La route, probablement gravée lors d’errances oisives, les poches vides, sans avenir dessiné autre que chimérique, excitant ce désir de se retrouver en marge, dégagé, sans attaches, martelant le sol gelé. Sans destination, simplement marcher, regarder, respirer, réduit à l’os. Tournant à vide. La silhouette ultime de l’île, rien au-delà, comme le séjour heureux des morts, réconfortés, presque rien, un mirage à l’horizon. Dans cette photo-là, à merveille, mais plus généralement, les horizons au fond des toiles de Millet (par exemple) tels qu’ils captent toujours son regard. Juste une crête de broussailles et, plus loin encore, un relief de collines émoussées, falaise d’éponge entre brumes et nuages, tout au loin derrière le moutonnement de laines du troupeau. Ailleurs, l’esquisse d’un village avec son clocher tremblant. Le bout du monde, l’endroit où s’arrêter, apprivoiser l’abîme, vivre avec, s’y dissoudre lentement, épouser le bord du paysage, tout au bout des champs, les muscles épuisés. Accoster, s’extraire d’une frêle embarcation pour prendre pied sur l’autre rive, ailleurs, une île, est une gymnastique qui l’a toujours mis en joie, avec le risque de s’étaler dans l’eau.

Le champ disparu sous la neige, absent (Lieu-dit Eichenkamp près de Wamel). Juste les traits des clôtures, la trace d’un chemin perdu, entre deux rangées de piquets. Délimitations épurées. Des arbustes et des arbres répartis entre les pâtures, des buissons que l’on imagine garnir les talus là où le sentier, grimpant la colline, s’encaisse. Des arbres et leurs ramures nues comme des ramifications pulmonaires. En haut, ce qu’il aime par-dessus tout, un bosquet serré, jonction entre la neige étincelante et le ciel gris, bouché. Un groupe d’arbres similaires, dans une toile de Millet, placé presque au même endroit d’une configuration paysagère semblable mais cette fois en été, une ligne de bouleaux clairs, vifs, que l’on devine balancés par le vent, leurs feuillages entre vert et argent, poussant le long de l’enclos d’une pâture, mais là on devine un muret de pierre et terre recouvert de ronces, herbes folles, courant à flanc de colline, bordant sans doute un sentier paysan. Dans une autre toile, une bergère filant assise sur ce genre de muret forment une autre sorte d’horizon, fragment d’une séparation entre mondes différents, grossi par les coups de pinceau, révélant les strates du talus, herbes, pailles, mottes, plis, fils, textures, roches, racines, de manière précise et en même temps comme immatérielle, images mentales du peintre plus que restitution d’une scène réelle, là dans les touches de couleur démarre le fictionnel, les strates du sol se mêlant presque aux plis de la robe, à la féminité tapie sous le tissu, robe du sol, robe du corps, tissus terreaux, tissus humains. Même genre d’image que cette lisière de forêt en hiver où des ombres indistinctes – humains, chevaux, cervidés, autre gibier !?- , à la fois dans le bois et dans le champ, se confondent avec les troncs, représentations de ces zones vitales, intermédiaires, où les organismes vivent pleinement leurs échanges, leurs interpénétrations (intra-actions vaudrait-il mieux dire, tout commençant par une connexion intérieure, par le milieu de l’imaginaire du vivant).

Mais avec l’inondation de la fourrure neigeuse, en plus, il y a cette impression « à perte de vue », immaculé, d’immenses surfaces vierges, apaisantes. S’oublier là. Le tirage argentique restituant à merveille, non une couche lisse, mais cotonneuse, poudreuse, cristallisée. Une page blanche, l’écriture minimaliste des végétations hivernales, calligraphiées, inépuisables. Complexité évacuée, une homéostasie rudimentaire et heureuse, stable, apaisée.  Promesse que tout reste à découvrir, à inventer, à écrire. Mais ses cellules ne peuvent en rester à la stabilité et imaginent des fragments narratifs, raccordent tout ce blanc à d’autres images. Il arrive en haut, à la crête et bascule dans un paysage glaciaire cette fois démesuré, à couper le souffle. Il y entre de plein pied dans une vidéo d’Ali Kazma consacrée à un bunker polaire où sont sauvegardées des échantillons du plus grand nombre possibles d’espèces végétales. Le cube de bêton jaillit, aveugle, abrupte, de la masse neigeuse. Improbable. Fortification militaire ou architecture contemporaine ? C’est un refuge, conservatoire de semences. Un mausolée de la diversité végétale, entre bâtiment scientifique et installation artistique. Bizarrement tout semble à l’abandon, installations qui semblent non fonctionnelles, désertées. A la manière d’un satellite rempli de graines que l’on enverrait tourner dans l’espace, au cas où des extraterrestres s’en empareraient et les testeraient dans leur environnement, avec une caméra mobile filmant sans arrêt l’intérieur de la capsule spatiale, perdue. Toute cette réserve de fécondité potentielle est stockée dans un décor stérile, d’abandon. C’est, pour lui, un gouffre à regarder, un gouffre qui s’ouvre au fur et à mesure qu’il avance dans les images, tunnels, portes closes, salles vides, infrastructures d’air conditionné. Comme d’autres films de cet artiste, c’est une métaphore magnétique, puissante, dans laquelle son histoire singulière fusionne et explose. Le bunker enfoui sous la neige – jusqu’où le travelling insolite s’enfonce-t-il dans les entrailles de la montagne de glace ? -, scellé et désertique, le renvoie à toutes les étincelles de vie, débauche d’énergie foudroyante de son dernier coup de foudre, dans les frictions des corps, des esprits, des imaginaires. Comme si tout cela était rassemblé et plongé dans un souterrain abyssal, une réserve apparemment inépuisable de cellules vivantes qui pourraient, revitalisées, régénérer son imaginaire, aérer son flux d’émotions, de sentiments. Un potentiel créatif excitant et désormais inaccessible, attendant d’improbables nouvelles conjonctions entre leurs trajectoires de vie. Graines dévitalisées, enfouies dans un sarcophage, juste pour les curieux. Mais ce qui semble conservé précieusement là, à la manière d’une prisonnière rare, c’est le vide, l’absence, l’air enfermé dans les volumes de ciment. Ce qu’il visualise à distance est un lieu inlocalisable où son amour enlevé a été enfoui, dilué, fantomatisé. Il voit sur cet écran une image qui revient souvent dans des rêves, celle d’une architecture de survie, labyrinthique, où il a séquestré une jeune amante, juste avant que la vie ne les sépare. Et là, dans cette prison, elle disparaît, elle s’invisibilise, et pourtant elle est là, elle n’a pu s’échapper. Et chaque fois qu’il replonge dans ces tunnels et casemates, il a bien l’impression de renouer avec sa présence/absence, d’en être constitutif. Cela devient une sorte de lieu de culte et chimérique, chapelle où les semences prient pour un renouveau, une future biodiversité paradisiaque, optimale, après catastrophe. Cette forteresse, réelle mais avant tout vue de l’esprit, a son pendant intérieure, dans le monde ancien des viscères, où se trament les images et récits les plus anciens de ce qui le lie au vivant, et c’est là où subsiste, infuse, végète et malaxe tout ce qu’il a ingéré de la femme aimée. Qu’il recycle en permanence en oxygène symbolique. Le bunker est un bout de l’univers viscéral où il balade une sonde audiovisuelle pour capter les dernières vibrations que le passage de l’aimée, dans les moindres fibres de son organisme, y a imprimées. Et à partir de ces vibrations, cartographier des espace-temps secrets, des organes intra-actifs comme dit Citton, où il reste en contact avec elle, elle en lui, lui en elle. Noyau d’où tout reste possible, sauvegardé, laissé en l’état, inerte mais chargé d’une potentielle renaissance. C’est un peu comme devant la chambre-grotte-tipi où il veille les premières cellules de sa fabrique d’images amoureuses, où il entretient la foi. « La nature a commencé par utiliser des images conçues à partir des plus vieilles parties de l’intérieur de l’organisme – les processus de chimie métabolique, principalement réalisés dans les viscères et dans la circulation sanguine, ainsi que les mouvements qu’ils généraient. C’est ainsi qu’elle a progressivement élaboré les sentiments. Elle a ensuite utilisé des images provenant d’une partie moins primitive de l’intérieur de l’organisme – l’ossature et les muscles qui lui sont rattachés – pour générer une représentation de l’enveloppe de chaque vie, une représentation littérale de la structure abritant la vie. » (Damasio, p.113) Au dédale du bunker, parcouru inlassablement par son imagination, correspond une volonté de sauvegarder un espace virtuel de retrouvailles hypothétiques, espace votif, attentionnel, respectueux. Mais son esprit n’en reste jamais à une seule version et il y greffe aussi, influencé par l’atmosphère somme toute assez « cachot et sévices », d’autres images influencées par des ressentiments plus négatifs, la perte, la douleur, le deuil, l’absence, et l’envie, oui, allez, de se venger aussi, un peu. Des images charriées à partir de stéréotypes de dressage et soumission, pornographie invasive. Elle serait bien là, cloîtrée, dans un réduit écarté, encore à trouver, condamnée à l’attendre dans une position fixe, à genou, nue jusqu’à la taille, mains nouées dans le dos, portant de hautes bottes à talons hauts, et vêtue uniquement d’un short en latex, moulant, une ouverture à l’entrecuisse libérant la corolle de l’intime, offerte directement à l’œil et à la main. Peut-être a-t-elle bien été placée en cette position, tellement longtemps qu’elle s’est momifiée dans cette posture, et qu’elle y est toujours, figurine grandeur nature, poupée japonaise de compagnie, statue de sainte martyre en attente du baiser ou de l’attouchement qui la dégèlerait.

A nouveau la bouteille tirée du seau rempli de glaçons s’incline, la sommelière remplit le verre. Paille, pomme, poire, litchi, peau. Le service est calme. Ses yeux fouillent le zinc meuble. Au lointain – de l’église suggérée, tremblante, à l’intersection du champ immense et du ciel bas, ou, plus exactement d’un point indéfini à l’intérieur du brouillard dépoli, zingué – des cloches résonnent, embrumées. Big Ben égrené la nuit dans la maison endormie des grands-parents. C’est une vidéo d’Ali Kazma, un horloger démonte une pendule ancienne pour en nettoyer tous les mécanismes, vérifier le moindre ressort. Plan serré sur les mains qui dévissent, séparent les pièces, les rangent par catégories, les plongent dans un bain. L’œil hypertrophié, prolongé d’une loupe vissée à même l’orbite. Au fur et à mesure que l’horloge disparaît, dispersée, le balancier du temps qui passe s’échappe de sa boîte et s’éparpille dans toute l’atmosphère, colonise les esprits, se fait plus prégnant, obsédant. Il n’y a pas de plan de montage et démontage, les doigts procèdent à l’instinct, on se demande comment est-il possible de démembrer cette machine avec autant de méthode assurée et, ensuite, de la remonter avec précision ! Le plan est intériorisé. L’horloge et l’horloger ne font qu’un, un seul organisme. La fascination pour le « par cœur ». Il aimait quand son père lui racontait la formation des militaires, qu’ils devaient savoir démonter et remonter leur fusil, les yeux bandés. Une forme de savoir qui associe la représentation mentale, le toucher, la coordination d’images intérieures et de gestes précis, concrets. Les doigts s’affairent et les unes après les autres les pièces s’emboîtent, huilées au passage. L’horloger monte et démonte le temps sans empêcher pour autant que les secondes ne filent. Et regardant la vidéo, ou juste l’écoutant, la revivant, il épouse prophétiquement le temps courant de sa naissance à sa mort, il fait corps avec le temps qui le sépare de plus en plus de ce qu’il aime, de plus en plus absent, de sorte qu’il lui reste accolé. C’est comme si, au plus près de l’horloge organique et de sa respiration métronomique, il gardait l’illusion de pouvoir immobiliser l’absence, la séparation, se réapproprier ce qui s’y enfouit irrémédiablement. Ce qu’il voit aussi sur l’écran, concret et rendu presque spirituel, métaphorique, ce sont ses propres rouages, son temps intérieur, son horloge biologique, voire ses viscères, son métabolisme, ses petits arrangement avec le temps, pour y demeurer tel qu’en lui-même, entité singulière s’illusionnant sur son intégrité et sa pérennité, et il lui semble alors que les palpitations modifient leur course, parfois plus lente, parfois accélérée, recherche fébrile de l’équilibre, d’un bien-être relatif. Il s’imagine de la même manière être démonté et remonté par les mains douces et précises qui, bizarrement lui ont toujours semblé mieux le connaître que lui-même.

C’est avec la même passion qu’il se plonge dans une vidéo consacrée aux milles gestes, événements et situation d’un champ de fouille. Des corps agenouillés, ployés, des mains nues ou gantées, des outils percussifs ou brosseur, qui extraient des corps étrangers mêlés à la terre. Etrangers pourtant familiers, existant déjà toujours quelque part dans la mémoire. Par la manière dont la pensée, nourrie d’histoire, se représente le passé et ses vestiges, ce qui subsiste des prédécesseurs. Parfois ces fourmis fouilleuses interviennent après le travail d’une excavatrice qui déblaie le recouvrement superficiel, arbres et racines empêchant d’atteindre certaines couches archéologiques. Gestes patients, délicats, préludant au travail fastidieux de classement, d’identification. Les images montrent le va-et-vient entre les différentes étapes du travail mental, d’une part le nez dans la matière, le « charnier du passé », et les lieux d’archives, de recherche laboratoire, d’expériences. Le montage cinématographique, aussi, passe du micro au macro, de gros plans sur les mains qui auscultent dans la poussière tessons de céramiques, fragments d’os ou métal de monnaie, la caméra s’éloigne, prend de la hauteur, révèle le paysage progressivement vu du ciel. La configuration globale du terrain. Cette configuration globale du terrain, l’environnement, elle a existé, elle a été vivace dans le mental des humains qui ont vécu là et y ont développé l’industrie artisanale comme une manière de comprendre cet environnement et d’y développer un art de vivre. Ce sont les débris de cette industrie, langage sur le l’habitat passé, qu’à présent de nouveaux humains recueillent et auscultent, cartographient, avec bloc note et crayon, avant de tout retranscrire sur ordinateur, d’injecter ça dans d’immenses bases de données démultipliant les possibilités de recoupements, d’interprétations. Travail infini, jamais fini, jamais abouti, toujours de nouvelles pièces resurgissent, modifient le puzzle, conduisent à interpréter autrement la vie d’avant, d’où l’on vient. Toutes ces images montées en récit de la fouille archéologique correspondent point à point, pixel à pixel, à son activité psychique principale : sans cesse maintenir en état de conservation satisfaisant tous les éléments d’histoires amoureuses comme autant d’ouvertures sur des perceptions exaltées et habitées du vivant. Enfoncer dans le substrat mémoriel, identifier des formes, des morceaux spécifiquement liés à cette histoire, les isoler, les extraire, épousseter, gratter, brosser, tamiser finement. En recomposer l’image originelle, la replacer dans un tout, ce tout s’avérant chaque fois plus enseveli, plus infini, plus félicité. Il s’agit de matériaux divers, de provenances différentes. Par exemple, des pensées et sentiments qui sont nés en lui, de manières isolées, individualistes, venant de lui, lors de cette période amoureuse, sans être directement tributaire de la personne l’inspirant. Un livre qu’il a lu durant cette période, qui n’avait rien à voir avec leurs échanges, et qui, longtemps après, ne peut être évoqué sans être associé à certains moments de leur histoire commune. C’est bien entendu ces traces étranges laissées par la façon dont cette personne a vécu dans son esprit, s’est installée dans ses pensées, et qui restent à explorer, à ranimer, à identifier, des parties d’elles qu’elle a oublié en chemin, et dont il ne se rendait pas compte que sa mémoire les enregistrait quelque part. C’est, encore plus étrange, les souvenirs des traces qu’à son tour il laissait, symétriquement, à la manière des portraits de soi que l’on réalise en se laissant tomber dans la neige, dans l’esprit de l’aimée, tous ces sentiments qui refluent parfois et qui le confirment qu’il a vécu dans sa tête à elle, il a été partie prenante de ses activités psychiques. C’est comme de se souvenir d’une autre vie. Il y a les impressions plus physiques, constituées de prélèvements du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, et qui dressent en continu le portrait de l’amante, son corps, son animation, ses chaleurs, ses lumières, ses mouvements. Le corps tel qu’il le touchait, le regardait, l’incorporait, le mangeait, l’accueillait en lui, et cela inséparable des perceptions de son propre corps, touché par elle. Son corps à lui, donc, tel qu’elle le touchait, le reniflait, le regardait, l’absorbait en elle, très différent des images qu’il s’en formait en-dehors des stimuli qu’elle déclenchait. Les vestiges en provenance de ces différentes sources se mélangent, activées sans cesse et, en continu, brassées en séries d’images, en récits jamais aboutis, se défaisant dès que prenant forme satisfaisante, cohérente, revenant à l’état de fragments, recomposés aussitôt selon les mêmes scénarios incluant d’infimes variantes, pour donner l’impression que le film se renouvelle, ne montre jamais exactement la même chose, que l’histoire continue. C’est dans ces matériaux qu’il puise de quoi dessiner, peindre, écrire en lui des images et des mots qui le font se sentir en résonance particulière, intense avec une ligne d’horizon fragile, avec un clocher, les contreforts estompés d’une colline, un bouquet d’arbres, un talus et un bassin charnel sous la robe, la silhouette d’une île ultime, la campagne immaculée sous la neige, les miroitements d’un zinc dépoli, un rideau d’arbres où se faufilent des promeneurs, de quoi s’ensevelir dans ce qui lui tient à cœur. C’est là qu’il ramasse de quoi assembler un filet sensitif protecteur, les milliers de brindilles pour tricoter un vaste nid, protéiforme, qui tient comme par magie. Ce qu’il découvre en visitant la dernière œuvre de Kawamata. Sans réelle surprise mais avec satisfaction, une sorte de retrouvailles, tiens. A travers les pièces blanches, les membranes striées d’un vaste cocon, comme vivantes, palpitantes de lumière, en train de croître, respirer. Les parois d’une grotte aérienne, une bulle dans le vent. Sous la banquise, sous la neige, juste au-delà de la ligne d’horizon, une caverne creusée à même le vide, le néant, tissée de milliers d’aiguilles, cellules qui s’assemblent de manière apparemment anarchique mais programmées pour produire cette dentelle de fines baguettes de bois bien arrimées les unes aux autres, filet robuste mais donnant l’impression d’une fragile illusion, de pouvoir s’effondrer et disparaître en un souffle. Emerveillement de découvrir, au cœur de longues fouilles souvent ingrates, cette construction fantasque, irrationnelle, chambre chaleureuse à l’intersection des mondes, cathédrale extraterrestre au cœur de la terre, architecture viscérale éphémère, gratuite, une yourte organique, baroque, toute en fines lamelles d’or, un système nerveux complet avec cerveau ensevelis qui se seraient ramifié, tissu souple et articulé, de long en large dans toute la matière et la non-matière, à la manière d’une termitière infinie pour offrir un mausolée imaginaire à l’ensevelie infinie, l’envelopper, apprendre à la connaître, vivre avec elle. (Pierre Hemptinne)

Des passerelles entre-mondes

Tadashi Kawamata, DVD de la collection Work & Process.

Un geste artistique, ses lieux, sa réception populaire.

Une spectatrice de l’installation réalisée à Evreux déclare que de loin elle ne voyait pas très bien en quoi c’était artistique mais que, par contre, « une fois dedans », c’est à dire jouant le jeu du dispositif proposé, ça la remue, elle se sent à l’intérieur d’une vision poétique, d’une prise de position artistique, elle fait une expérience esthétique. Une grande partie de l’œuvre de Kawamata appartient à cet art dont on se demande si c’est encore de l’art. Plusieurs personnes à qui les reportages donnent la parole dans ce DVD (série Works & Process), sont des témoins ordinaires, pas des spécialistes, et la plupart manifestent une compétence certaine pour sentir et réagir, appréhender de quoi il s’agit, avoir une expérience sensible. C’est déjà intéressant en soi et il était indispensable de faire entendre cette parole de « l’homme de la rue » s’agissant d’un art qui intervient essentiellement dans l’espace public. Et ce, jamais de manière neutre, il va toucher, faire intrusion dans la représentation intime que chaque citoyen développe et entretien avec son lieu de vie, jusqu’à ne plus le voir. Ce travail sur la délimitation des différents espaces que l’on doit gérer, intérieurs et extérieurs, subjectifs et objectifs, privés et publics, commerciaux et gratuits es au cœur de la démarche de Kawamata, en constitue une clef de voûte. Ces espaces distincts qui se recouvrent partiellement, s’affrontent, collaborent, s’associent, s’hybrident se transforment mutuellement tracent les lignes de structures architecturales mentales, entre soi et les autres, l’individu et le collectif, entre la mémoire et le projet, le passé, le présent et le futur. Ces lignes peuvent être conflictuelles, aérodynamiques, réactionnaires, progressistes et affecter ainsi les formes de vie qui s’organisent à partir d’elles. Le documentaire de Gilles Coudert, organisé en une longue séance rétrospective, ensuite en plusieurs stations approfondies sur une série d’installations, montre bien l’artiste dans son mouvement, dans son processus : il marche, traverse des lieux publics, des villes, des sites. Il s’explique mais sans discours analytique très élaboré, juste la base, les intentions premières. Traversant ainsi les espaces et les environnements qui constituent le matériau de base de son travail, on le voit ainsi en marcheur éveillé, attentifs aux ondes et énergies, positives et négatives, qui émanent des organisations sociales. Et si le débat pour savoir s’il s’agit d’art ou non peut toujours avoir lieu, il n’y a pas de doute que son cerveau et son désir fonctionnent à fond comme un moteur artistique, dévorant. Ce n’est pas le moteur d’un sociologue, d’un homme d’affaire ni d’un activiste politique. Son travail sur les favelas, par exemple, n’est pas déclenché par une pensée politique des bidonvilles. Il est avant tout fasciné par ces habitations grégaires, l’ingéniosité humaine pour construire des abris avec trois fois rien et rapidement, comme par génération spontanée (si la police rase tout, en quelques semaines tout est remonté), ce savoir-faire pratique et créatif pour instaurer et maintenir une barrière entre le privé et le public, cette dynamique structurante minimaliste. Après une confrontation réelle avec les favelas, une autre conscience s’installe dans la manière de positionner son travail, les œuvres qui s’en inspirent. On le voit aussi, dans une autre séquence, parcourir les berges de la Seine, ramasser des cartons et mettre au service des sans abris fantômes qui viennent dormir là, le don extraordinaire qu’il a développé pour assembler des abris de fortune, en quelques gestes de survie selon une manière de venir habiter des gestes très anciens. C’est par des coups d’œil de cette sorte que l’artiste se révèle en permanence en train de travailler, de recevoir des signes extérieurs et de les transformer, d’établir des liens, des connexions, des contacts entre différents domaines de la vie, d’échafauder des plans, des structures dévoilantes reliantes. C’est une respiration. Bien entendu, l’impact politique surgit, inévitablement, du simple fait de rompre l’agencement de la place publique : cette dimension politique est dite par d’autres passants qui ne comprennent pas le bien fondé de ce bouleversement de leur contexte de vie habituel. – Si, au fur et à mesure qu’il progresse dans l’élaboration de sa pensée artistique, les structures se rationalisent, ses premiers jaillissements sont des applications du chaos. Pas du chaos qui serait synonyme du n’importe quoi, mais du chaos comme énergie constructive, vision de la matière qui s’organise selon des lois intrinsèques que l’humain n’a pas encore percées à jour, cherchant à avancer dans toutes les directions – spatiales, temporelles – à la fois. Ainsi de ces assemblages réalisés à partir de poutres et planches industrielles (bois de chantier), contre une habitation privée ou un bâtiment public. Même si l’intention de départ est clarifiée par une maquette, ce qui se passe à chaque instant de la réalisation comme imprévus, impulsions infléchissant les gestes et la dynamique des matériaux, irriguant et innervant la plastique de la forme constituée de planches, représente une quantité d’aléas proprement imprévisibles. On dirait un amas farfelu, de bric et de broc, bois et clous à gogo. Pourtant. C’est l’apparition fulgurante d’un commentaire en trois dimensions sur le sens de l’habitat, celui-là en particulier connecté ensuite à l’habitat en général. C’est rappelé l’alphabet élémentaire de toute construction, l’alphabet de la hutte, de la case. Et comme ces assemblages évoquent aussi les traits virtuels de représentations mentales, on dirait que sort des murs, du volume, le fantasme premier de toute maison, les traits archaïques de son désir, son besoin de continuer à se projeter vers autre chose, d’évoluer, de bouger. Il s’agit aussi d’une sorte de bouquet hétéroclite de droites qui prolonge ou entoure le bâtiment d’un agencement d’aspérités, d’antennes, de traits d’union, pour rompre l’isolement de la maison, l’accrocher à tout ce qui l’entoure, représenter son ancrage qui désindividualise, sans la briser ni la critiquer mais en l’enrichissant, la maison individuelle. Tadashi Kawamata travaille cette idée de connecter des lieux, des logiques, des symboles, des mémoires. C’est pourquoi il va se spécialiser dans la conception et l’implantation de passerelles. Leur parcours, ce qu’elles donnent à voir en ouvrant un nouveau point de vue, les monuments qu’elles relient ou le paysage qu’elles modifient, c’est tout ça qui offre, en partage sur la place publique, une expérience esthétique (avec ses pour et ses contre). Les documents rassemblés dans ce DVD soulignent l’importance de l’ingénierie dans la réalisation de tels projets artistiques : Kawamata a toujours dû rassembler des équipes pour monter les œuvres avec lui. Surtout des groupes d’étudiantes. C’est lui qui dirige, qui sait où il faut aller et comment avancer, mais les autres ne sont pas que des assistants, ils peuvent intervenir, suggérer, agir quelque part sur la manière dont tout cela va tenir (parce que la première impression quand on regarde les assemblages de Kawamata pourrait être celle-ci : mais comment ça tient ?). Au fur et à mesure que la stature de l’artiste se développe et que les sollicitions deviennent plus importantes (comme ces installations qui modifient momentanément la physionomie d’une ville ou d’une partie d’une ville), l’ingénierie prend de l’ampleur : des équipes techniques de montage, des services communaux, des entreprises de construction apportent leur logistique sur laquelle se greffe l’équipe d’intervention plus artistique. Mais ça donne une dimension de « travail collectif ». Même l’ouvrier au départ insensible finit souvent par sentir qu’il participe à quelque chose de différent, il contribue à construire un truc qui n’est pas simplement matériel. Il y a une autre dimension. Cette particularité de l’expérience éclate dans le projet des chaises. « Le passage de chaises » à l’Eglise de la Salpêtrière, et « Les chaises de traverses » dans un hôtel de Metz et la synagogue de Delme. Trois lieux distincts dont les significations et portées historiques et religieuses sont mis en résonance du fait de d’accueillir trois parties différentes d’un même travail (à partir de chaises). Il s’agit d’assembler plusieurs milliers de chaises, en une vaste tour spiralée ici, en plafond suspendu là (entre autres). C’est l’idée, le fantasme. Comment passer à la pratique, comment, en fait, inventer la pratique ? Comment ça s’imbrique des chaises, comment ça se noue, selon quelle histoire et quel signe dont elles seraient investies, de manière à donner l’impression que le mouvement avec lequel elle s’agence est sans fin, peut se continuer  l’infini, tant qu’il y a des chaises. Un des ouvriers le signalera, la beauté finale de l’œuvre tient à cette impression qu’elle ne sera jamais finie, elle est sans fin, elle peut continuer à monter la tour en spirale (Babel). Mais les chaises, ici, ce sont des personnes, des âmes, une infinité d’individus porteurs de prières, qui s’asseyent depuis des temps immémoriaux pour rassembler leurs prières et les faire monter ou espérer un peu s’élever avec elles. Prières, désirs, ici dans des lieux de cultes, mais ailleurs aussi, chaises accrochées dans des abribus, prières/désirs de déplacements, d’ailleurs au quotidien. La construction avance de manière très rigoureuse, les opérateurs découvrent peu à peu l’image finale, que l’artiste a dans sa tête depuis le début. Le résultat coupe le souffle : fragilité grandiose, cathédrale d’ossatures, montagne de squelettes de prières, et surtout une sorte de dentelle solide où se rejoignent chaos irréductible et ordonnancement artistique dans un respect mutuel, vitrail archaïque d’où s’épanchent une religiosité différente. Le document, sans insister, rend présent encore une fois, le commentaire de témoins plus ou moins extérieurs. Comme cette voisine intriguée, visiblement étrangère à l’art contemporain et qui à force de venir, de suivre les travaux, de chercher à comprendre ce qui se passe dans « sa » chapelle finit par être gagnée par la grâce de l’édifice de sièges imbriqués les uns aux autres, vers le haut. (PH) – Plusieurs DVD seront bientôt disponibles en Médiathèque – J’avais vu une exposition de Kawamata, « Tree Huts », en juin 2009