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Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

En butinant avec les mânes

Fil narratif tiré (notamment) de : Shahpour Pouyan, We Owe this Considerable Land to the Horizon Line, Galerie Nathalie Obadia – Thibault Haelzet, Mars et la Méduse, Galerie Christophe Gaillard – Richard Deacon, Thirty Pieces, Galerie Thaddaeus Ropac – Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Gallimard – Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles …

Dans un geste d’apaisement quotidien du deuil, il sort dans la nuit froide de février s’envelopper du jardin engourdi et s’exposer aux radiations lunaires durant lesquelles d’innombrables particules de son être se téléportent ailleurs, sans qu’il sache où exactement, mais produisant ainsi un allègement bienfaiteur et la sensation d’un entre-deux consolateur, d’une migration de l’âme capable de rejoindre celles qui lui manquent et, plus particulièrement, celle de son père qui vient de partir. A peine pose-t-il le pied sur la terrasse qu’il voit, marchant devant lui, éclairé par les lumières de la maison, un énorme timarcha. Du moins, c’est ainsi qu’il a toujours nommé ce coléoptère, usant du nom générique d’une espèce pour désigner un spécimen précis, probablement le timarcha tenebricosa. Cet insecte, inaccoutumé en cette période hivernale (croit-il faussement, se fiant au fait que lui n’en a jamais vu en hiver), occupe une place de choix dans son bestiaire. C’est un des premiers insectes que son père lui a fait découvrir quand, enfant, il s’absorbait dans l’observation du monde vivant proche, au ras du sol, et entreprenait l’inventaire des plantes et bêtes qui le peuplaient. Sur un mode puéril, revenant sans le savoir aux débuts de la science, les tentatives de classification, les siennes glissant d’emblée vers la poésie. Dans cet univers où fourmillent les petites formes animales, invisibles à l’inattentif, le timarcha faisait office d’individu fantastique, par sa taille, sa carapace noire impeccable, sa démarche déterminée et bancale à la fois. Depuis lors, chaque apparition du timarcha lui a semblé un signe de ces premières années, comme si sa propre route ne faisait que recouper, ponctuellement, celles poursuivies de manière butée et pataudes par les timarchas observés à l’époque (à l’exception de ceux qui finirent dans son tube d’entomologiste en herbe, avant d’être étalés, magnifiés, dans la boîte de collectionneur). Le timarcha tenebricosa est appelé aussi « crache-sang » parce qu’il « présente la particularité, en cas de dérangement, de faire le mort et d’émettre par la bouche et les articulations, un liquide rouge-orangé qui aurait très mauvais goût pour le prédateur » (Wikipédia). Il se souvient que son père s’était arrangé pour que le premier spécimen rencontré fasse la démonstration de ce mécanisme de défense. L’apparition de ce gros insecte, en pleine nuit de février, est une inattendue résurgence. L’animal semble suivre une trajectoire raisonnée, quittant la maison pour rejoindre la nuit et, très certainement, y disparaître et y mourir de froid et d’inanition. Il imite ces trajets de vieillards japonais qui, le moment venu, vont s’éteindre dans la montagne. Emu, il y voit un messager, le signe vivant que la présence de son père se retire peu à peu de tous les foyers de vie qu’elle imprégnait jusqu’à présent. Pour devenir une absence constitutive, fugitive, empruntant diverses formes. Il l’appelle papa, le salue et lui souhaite un bon voyage, les larmes aux yeux. Il évite de le suivre trop longtemps, presque par pudeur, pour ne pas sembler s’intéresser au lieu mystérieux de sa destination, comme quand les enfants craignent de découvrir des secrets liés à l’intimité des adultes (tout en le souhaitant plus que tout). L’insecte-papa trace sa route, entre le lisse de la terrasse et le touffu des herbes, entre la lumière tamisée et l’obscurité totale, le visible et l’invisible, la rumeur infime et le silence, tissant des liens subjectifs entre ces différents domaines, le tracé d’une continuité avec le monde des esprits. Que serait-il sans le dialogue constant avec ces entités absentes qu’il recherche, entretient et qui régulièrement lui parlent ou lui adressent des signes, l’inscrivant dans un lignage réel et imaginaire à la fois ? Le fait que l’apparition de cet insecte lui inspire de telles émotions et considérations le conforte dans l’idée que le père, en se retirant, intercède pour lui avec d’autres espaces de vie, le rapproche de la forêt centrale où il rêve de s’enfouir. « Le domaine des esprits qui émerge de la vie de la forêt, comme le produit de toute une série de relations qui traversent les frontières entre espèces et les unités de temps, est, ainsi, une sorte de continuité et de possibilité ; sa survie dépend de sa capacité à y accéder ; elle dépend aussi des différentes sortes de défunts et des différentes sortes de morts que ce monde des esprits compte dans sa configuration, et qui rendent le futur possible. Celui que l’on pourrait être est intimement lié à tous ceux-là que l’on n’est pas ; nous nous donnons pour toujours à ces nombreux autres qui font de nous ce que « nous » sommes, et nous sommes éternellement en dette vis-à-vis d’eux. » (p.256) La migration du père vers ce côté-là accentue la dimension vitale, pour lui, de ce monde des esprits. Il perd de vue le timarcha mais il sait qu’il continue à arpenter des chemins entre son passé ressassé, son présent et l’au-delà et, où qu’il aille, le coléoptère est dans son sillage, ou lui dans le sien, ou parfois sont-ils sur des trajectoires parallèles. Particulièrement durant les premiers mois du deuil où il convient de parcourir l’espace intérieur, de fond en comble, de tout revisiter et inspecter pour réagencer un cosmos bouleversé par la mort d’un de ces pôles essentiels.

Et ainsi déambulant, somnambule, remorqué par l’insecte médiateur, il entre dans une sorte de chapelle. L’espace réservé au recueillement est occupé par une collection de socles blancs, de hauteurs différentes. Ils sont tous surmontés de petits édifices en terre cuite, modèles réduits de réalités majestueuses. Ils évoquent les configurations innombrables que peuvent prendre, à travers les civilisations qui peuplent le monde, architectures sacrées, forteresses politiques ou casernes disciplinaires. Un rassemblement d’éminences autoritaires, de celles qui se voient de loin, ponctuent le paysage, se revendiquent traits d’union entre régimes terrestres et célestes. Ces pointes et clochers retirés des campagnes et des villes, remisés ici dans cette galerie de rangement, séparés uniquement par du blanc et du vide, c’est la configuration complète de l’empreinte urbaine de l’homme sur la planète qui s’en verrait bouleversée. L’ensemble évoque brièvement les monuments que l’on cherche, quelques fois, à saisir dans le sable, à mains nues, ou à coups de pelle. Ou plus précisément, qui servent de modèles inconscients dans le bricolage façonnage conduisant à l’érection de châteaux de sable. De maritimes pathosformels sans âge qui transitent à travers tous les organes et membres humains et reprennent forme dans les masses de sable modelé, face aux marées. Modèles permanents, pouvant avoir la consistance de représentations abouties, complètes, ou flux de bribes d’images en constantes décompositions et recompositions aléatoires, qui irriguent le mental de quelques archétypes immémoriaux et se déclinent selon l’inspiration de l’instant, dans des réalisations éphémères sur les rivages de l’oisiveté estivale où il nous semble extérioriser une architecture intérieure de nos pulsions. Opposition entre dureté compacte et fluidité du faire humain. Un jeu de tensions au sein desquelles il s’est souvent libéré, y trouvant une parenthèse temporelle, un calme paradoxal au cœur de la tempête, pour y construire des villes fortifiées, chimériques. Le plaisir étant que cela ne peut tenir longtemps, ne tient à rien. Il ne connaît d’autres parenthèses aussi fortes que lorsqu’il cède à la prostitution, ayant plus ou moins choisi une forme corporelle, une silhouette attractive perdue en vitrine parmi des millions d’autres à la surface du globe et attendant, après une transaction rapide, que la fille le rejoigne dans l’alcôve minable mais travestie par la lumière artificielle, colorée, transcendant les tissus en draperies brillantes de culte, les moindres bibelots en d’illusoires trésors, et gommant le défaut des peaux, les rendant toutes bronzées et satinées au grain ultra fin. De ces lumières typiques des lieux nocturnes, qui transforme tout en mirage et étend une sorte de filtre transparent, ineffable sur les corps, les cache, les rend encore plus anonymes malgré l’exhibition sexuelle et l’explicitation mécanique érotique. On ne sait jamais ce qu’on empoigne, est-ce réel, virtuel, hallucination ? Les mains sont dans du sable chaud qui file, échappe dans un froufrou de cristaux remués s’éboulant dans le sablier du désir factice, et elles ne retiendront rien, tout s’évanouit quand la sonnerie résonne et met fin à l’illusion. Lui-même n’est rien, fondu dans une foule qui défile, esclave. Mais, en prélude, un grand calme survient après les ravages du trouble et de la tentation. Il attend dans une résignation coupable, mais d’emblée absout car, cédant à l’addiction, les tensions se dissolvent et c’est le sentiment d’une rémission qui prédomine. Oui je cède, mais je me sens la force de résister la prochaine fois, je m’aguerris. Rémission, résignation elles-mêmes transformées en aiguillons pervers. Pour quelques minutes, il est assuré de jouir impunément, totalement, de nichons, hanches, ventre, fesses, cuisses, chatte…. Il perçoit aussi que cela lui vaut un profond assentiment car il conforte la position dominante du mâle en droit de se payer le corps des femmes, à sa guise. Mais, indépendamment de ces forces contraires, il n’aime rien d’autre que cet instant suspendu, vide, seul et sans rien, laid et dérisoire. Il n’y a pas d’autre situation où il soit plus anonyme, effacé, rayé de la réalité, impossible à localiser par qui que ce soit, hors de portée, dématérialisé dans la cabine sordide maquillée en féérie de pacotille. Retiré de lui-même. Blotti dans un genre de cabane aménagée au bord d’étangs ou de marais où les ornithologues observent les mœurs des oiseaux. Il se rappelle les pages de Proust où, faisant le guet pour voir si l’insecte providentiel viendra féconder les plantes rares pavoisées dans la cour, il découvre d’autres rites sexuels. « (…) Je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l’arrivée presque impossible à espérer (à travers tant d’obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l’insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n’était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s’étaient spontanément tournées pour que l’insecte pût plus facilement la recevoir ; de même la fleur-femme qui était ici, si l’insecte venait, arquerait coquettement ses « styles », et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. » (p.602)

Les fantasmes architecturaux dressés sur les socles blancs, comme sur un roc inaccessible, contiennent cette solitude cellulaire du bordel et l’ensemble revêt aussi l’apparence d’un alphabet à déchiffrer. Quelque chose à lire, une écriture en trois dimensions, cabalistiques. Disons que, vues du ciel ou d’une autre planète, toutes ces constructions pourraient être attribuées, comme aiment le faire les amateurs d’extraterrestres, à d’anciennes civilisations d’aliens ayant domestiqué la terre. Reproductions d’immenses moules qui servent à mélanger la lettre et l’esprit, pour que cela fasse corps. Des couveuses. Et chacune de ces grandes machines a cultivé une manière de faire et de penser ce que doit être un corps dans l’univers d’une façon unique et incompatible avec les autres. Tel bâtiment n’accueille que tel genre d’humain, pour une harmonie coercitive entre le bâti et l’humain. Certains de ces monuments n’ont de raison d’être que par le rejet de certaines catégories d’existences, l’obligation doctrinale de les tenir à l’écart. Ou encore, ne se conçoivent pas sans la volonté d’absorber certaines formes d’humanités, pour les enfermer, les rééduquer, voire les anéantir (fabriques du néant). Chacune de ces églises, temples, autels, ermitages, bunker, palais, pénitenciers semble bien hermétique sur son rocher sans correspondance avec les autres. Splendide isolement totalitaire, sans autre correspondance que l’hostilité. Une hostilité complice. Mais aussi, certaines de ces constructions se lézardent, plus on les regarde plus elles glissent vers le statut de ruines dérisoires et se révèlent vides, sinistrement désertes. Idoles dépouillées d’autant plus dangereuses. Elles ne ressemblent pas tant que ça à ce que l’on croyait. Plutôt des imitations. Des fragments de fortifications, occidentales, orientales, stylisées, épurées, presque dans une ligne poétique. Elles deviennent réversibles et évoquent alors des sortes de coques délirantes dont l’on se recouvre mentalement pour se protéger du dehors, des carapaces fantasques dont on espère qu’elles sauront désarmer les forces hétérodoxes. N’avons-nous pas tous quelque part ce genre de forteresse inexpugnable dans notre ADN culturel ? Cellules de fabrication ou destruction de l’autre ? Ne devons-nous pas l’extirper, n’est-ce pas la cible ambigüe de toutes nos activités culturelles ? Soit protéger, renforcer, ceci impliquant aussi de cacher et dénier, cette forteresse centrale, toutes nos pratiques culturelles y œuvrant comme aux soins d’un héritage présumé universel, soit au contraire la démonter, petit bout par petit bout, et la balancer dans le vide, rejouer la chute de la Bastille. Mais y a-t-il un réel penchant à démonter ce patrimoine qui continue à organiser la mémoire des civilisations, à traverser l’aliénation en conquêtes spirituelles glorieuses ? L’ambiance générale actuelle, politique, économique, encourage plutôt, l’air de rien, à leur renforcement inavouable, massivement. Voici les usines de l’identité à la chaîne. Tours de guet, minarets, beffrois, plantés sur des crêtes, mausolées tant du sublime que de l’effroi. Ce sont des bastions de l’intolérance et de la peur – peur primale, peur de tout, peur de vivre, peur de mourir, aux sources de toute instrumentalisation, rendant capables de croire n’importe quoi – , bastions transcendés dans des esthétiques qui fascinent et émeuvent toujours. C’est notre histoire, entend-on ! Toutes ces constructions d’enfermement, mental ou physique, n’ont de sens pour lui, ne sont regardables que parce qu’elles excitent, selon un faisceau d’injonctions contradictoires, intolérables, le désir de s’en échapper, ce qui fouette sa tristesse et ce désir d’échapper tout court à tout, de dépasser ces enclosures de la croyance en quoi que ce soit. Le timarcha ne se cache dans aucune de ces maisons d’arrêt ou ogives sacerdotales, urnes funéraires du spirituel. Si elles invitent au recueillement, à la manière d’un cimetière avec ses tombes ornées et chapelles privées, il sait qu’aucune de ces urnes ne contient les cendres de son père dont l’esprit s’est élargi ailleurs.

Dans le chagrin, il puise un étrange réconfort s’égarer l’informe. Comme cette zone où tout se désagrège et se recrée, où se conservent les traces chaotiques de genèse et où végètent les formes décomposées de ce qu’il a aimé, en transit vers d’autres incarnations. Aussi est-il attiré par la silhouette dégingandée, tragédienne, d’un pantin qui pérore, d’une courtisane qui racole. Une silhouette pétrifiée qui intrigue et renvoie à des images archaïques de Parques. Cela lui rappelle une hallucination lointaine, lors d’une promenade le long d’un canal, un jour de tempête. Le vent faisait rage, peu de promeneurs n’osaient s’aventurer. Il marchait depuis plusieurs heures, les oreilles pleines de bourrasques, son chien énervé courant devant, derrière, disparaissant dans les champs, revenant ventre à terre, ou à grands bonds par-dessus les talus. Sur l’autre berge, soudain, en haut d’un tertre, près d’une chapelle, deux trois formes se tordaient. Il n’en croyait pas ses yeux. Ses poils se hérissaient. Ils voyaient quelques femmes voilées, silhouettes de nonnes défroquées, en transe, célébrant un étrange culte sacrilège près de la croix et du saint en plâtre. Un branle qui défait l’apparence des choses et à la suite des invocations duquel prime le grouillement des tripes à l’air libre. Grouillement guerrier des organes, grouillement terminal hypnotique. Il lui fallut du temps pour réaliser que ce n’était rien d’autres que des ifs ventrus secoués en tous sens, tantôt propulsés loin les uns des autres, tantôt rassemblés en une seule flamme sombre, opaque, échevelée. Peut-être est-ce, en outre, une autre hallucination toute récente qui a aussi réactivé cette expérience passée. La veille, attendant de pouvoir s’engager sur le quai de la gare, il regarde s’écouler la foule qui débarque, vidant le train dans lequel il doit prendre place. Il reste un couple, âgé, fermant la marche, avançant lentement tout au bout, la femme en avant, l’époux en arrière, claudicant, appuyé sur une canne. Exactement comme mon père, se dit-il. D’ailleurs, il lui ressemble… Et, au fur et à mesure qu’il approche, la ressemble s’accentue, c’est un parfait sosie, en moins âgé qu’à l’instant de son décès inopiné. Mais ça ne peut être lui puisqu’il est enterré depuis quelques jours, il a des photos de la dépouille dans sa chambre, des clichés des funérailles, il se raisonne. Pourtant quelque chose en lui fausse compagnie au rationnel et y croit. Plus le monsieur approche, avec exactement la même démarche balancée que son père, imposée par une jambe invalide, plus il y voit un revenant, au point que tous ses poils se hérissent. Pourtant, il sait. Il reste coi. Ce n’est vraiment que lorsque ce dernier passager le frôle, sans aucun regard, que tout s’évacue, il se rend à l’évidence, il capitule.

Songeant à l’ancienne méprise au bord du canal, et aux autres troubles des sens qui parsèment son parcours, troublé par ce souvenir, il s’engage vers la sculpture. Mais ensuite découragé par son aspect, il va tourner les talons, presque aussi vite que l’élégante jeune fille qui, littéralement, n’avait rien vu. Et par laquelle il aimerait être remorqué, en recherche d’attraction. Mais il reste, il tourne vers l’objet d’art un peu rebutant l’attirance sexuelle pour le galbe des jambes fermes sous nylon et sur talons hauts, pour la propulsion moelleuse et chaude des hanches devinées sous la veste légère, à présent retournées dans la rue. Il regarde, embêté, une fois de plus le scandale du n’importe quoi contemporain. Petit à petit, pourtant, le fouillis corporel le séduit. Enfin, il est plutôt accroché, pris dedans, incorporé. De la charpie organisée. L’être écorché, personnalisant de haut en bas, le chaos organique, véhément, ulcéré, qui rêve d’expansions mutantes et qui se confond, aussi, rien n’est plus univoque, avec une sorte de floraison d’assomption macabre, dévorante, corporéité gerbée, magnifique, qui paralyse par ses beautés purulentes toute vie qui la contemple. Dans le vide, à la manière dont se forme une île dans un fleuve, en agrégeant divers matériaux et sédiments vagabonds transportés par le courant, et qu’un premier tourbillon rassemble, émerge une silhouette faite de rebuts dont on fait les figures d’art depuis des temps immémoriaux. Archéologie brouillée des artefacts de plâtre, terres cuites, chiffons ligotés. On y retrouve « une abondance de substances : céramique, filasse, plâtre, tissus, bois dont on sent l’âge et l’usage ». Tout cela, en formant tissu, a enfermé ou moulé « des gestes aussi, puissants, répétitifs voire compulsifs », ainsi que « des mouvements rapides, plus furtifs, moins appuyés, pour peindre », alentour, « des toiles davantage discrètes. Simples pans de tissus couverts de fines couches de peintures liquides grisâtres, ornementés d’un geste rapide de spray noir ». Ce sont les forces anarchiques qui font tenir le tout ensemble, sans aucune centralité, au contraire ruissellement de cœurs et de centres, conquérant, absorbant le regard de qui s’approche trop près. Toutes ces forces comme des jets internes, conflictuels, en pleine activité, mais se neutralisant mutuellement, débouchant alors sur une stabilité, un équilibre paradoxal. Fatras et gravats répulsifs. Des hommes et des femmes, à la manière des châteaux de sable, ravagés par les vagues et la marée, ayant amalgamé toutes sortes de détritus rejetés sur la grève. A vrai dire, les substances identifiées objectivement, énumérées rationnellement selon la logique du cartel artistique, ainsi mélangées, jetées dans une bataille totale entre les unes et les autres, disparaissent, deviennent d’innombrables matériaux inconnus, bâtards ou complètement rêvés, inventés, poétiques. Naufragés. Ainsi, ces sommités de plusieurs têtes décoiffées, crêtes étincelantes et nacrées de rose, pétales vulves en bouquet éclaté, sont certes en céramique, mais évoquent tout autre chose, précisément de l’innommable.

Après cette puissante agitation extérieure qui anesthésie, en les médusant, ses mêlées  intérieures incontrôlables par lesquelles sa propre vie lui échappe, ne lui pèse plus, il aborde une paix bienvenue, une quiétude telle qu’il n’en a plus connue depuis longtemps, en s’aventurant sous la verrière d’un vaste atelier où sont exposés d’autres fragments non de démembrement mais de remembrement, séminal. Non plus le clos funéraire de tout à l’heure avec les maquettes de dômes et donjons dominant les âmes. Non plus l’exaltation de l’écorchement. Mais autant de pièces déliées, à reconnaître, des rébus, là aussi une forme d’écriture alignant des formules libératrices, des propositions de prothèses esthétiques apaisantes. Un damier fantaisiste, une partie d’échec suspendue. Le protagoniste va revenir, déplacer les éléments, les associer autrement, essayer d’autres combinaisons, le jeu est ouvert, inachevé. Quelque chose est en cours. Beaucoup de ces pièces répondent au besoin d’appariement et au manque, en associant deux morceaux trouvés que rien ne prédestinait à former un couple, inventant des juxtapositions novatrices, ouvrant les possibles, à l’infini. Ce que devient la vie après la mort, quelle vie reste-t-il à ceux qui survivent au disparu ? Voici, de nouvelles compositions, de nouvelles surprises, de nouvelles associations à inventer et à accueillir. Un recyclage permanent. Les souvenirs du mort, ce qu’il aimait faire, son sens de la vie qu’il a transmis, et qu’à présent est tout ce qui reste de lui vivant dans l’esprit de l’endeuillé, vont sans cesse se transformer, engendrer de nouvelles pensées, émotions, actions, relations au vivant. S’atténuer sans pour autant disparaître, simplement changer de nom. Un voyage qu’il emprunte, de manière désormais bien plus nette, vers sa propre mort, et durant lequel vont se produire, selon les aléas extérieures et intérieures, des chocs qui vont réactualiser la perte, qui donneront l’impression que c’est seulement alors, après si longtemps, qu’il mesure l’avoir « perdu pour toujours ». « (…) le mort continue à agir sur nous. Il agit même plus qu’un vivant parce que, la véritable réalité n’étant dégagée que par l’esprit, étant l’objet d’une opération spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de tous les jours…Enfin dans ce culte du regret pour nos mort, nous vouons une idolâtrie à ce qu’ils ont aimé. » (p.770) Ce qu’il a aimé, c’est un certain regard sur les choses, particulièrement les phénomènes naturels, les plantes et les insectes, notre milieu, et à travers cela, scruter, contempler les traces des origines, attentif au récit de leurs évolutions. C’est le même genre de regard avec lequel, en filiation, il balaie ici l’alignement irrégulier d’œuvres créées par un homme, plutôt des agencements impliquant des gestes humains, des prothèses d’âme, divers objets trouvés, modifiés, matériaux transformés, morceaux de nature, épaves industrielles, prototypes mal dégrossis ou ouvragés avec soin. Une tranche de souche, aux contours biscornus, silhouette instable, sur le bois clair et raffiné, des traits imprimés, latéraux et croisés, à peine, peut-être sont-ils générés par le bois lui-même, des lignes immiscées dans l’organisme de l’arbre, et ce morceau de tronc à l’écorce rugueuse est posé en équilibre sur un ensemble de colonnes en terre cuite verte, vernissée. Des carottes de pierre évoquent la composition de profondes couches géologiques. Elles sont en fait constituées de « débris de béton et de pierre provenant des rebuts d’un constructeur professionnel ». Ces déchets, éclats, graviers, poussières sont assemblés, compressés, sculptés, et représentent la manière dont l’artiste imagine que l’empreinte de sa propre vie, avec ses racines dans les vies qui l’ont précédées, avec les influences qui au jour le jour modifient la composition de ses humeurs, avec tout ce à quoi il tient, en termes de choses, animaux, rêves, gestes, habitudes, comment cette empreinte au sens large, profond, circonvolué et stratifié, se trouve sondée et exprimée dans la composition mystérieuse de carottes minérales. Monochromes ou mosaïques. Ces cylindres emprisonnant les humeurs minéralisées ont une extrémité brisée, aux bouts rugueux, surfaces lunaires caillouteuses, comme l’empreinte du rond poussiéreux aperçu tout au fond du trou du forage, de l’autre côté de la terre. Par les traces éparses et multiples, sans bords délimité, de la vie d’un individu, ce sont des sondages archéologiques à même l’enracinement biologique par l’espèce, à même la totalité de ce qui constitue le vivant. Des vestiges de cet individu, de l’ordre de petits cailloux, galets, os calcinés, broyés, mélangés à l’ensemble sableux de ce qui constituait son milieu.

Fabriquées avec ces tôles anti-dérapantes industrielles, que l’on installe neutraliser des marches trop hautes ave un plan incliné, faciliter l’accès à un magasin ou une administration, que l’on déploie pour recouvrir un accident de terrain provisoire, fermer un soupirail ou occulter un puits, voici des formes géométriques fantaisistes, inclassables. Toutes dissemblables mais esquissant une série. Elles évoquent des chaînons manquants, des pièces perdues forgées pour venir enfin combler le vide atypique entre d’autres formes inconciliables (correspond à des conceptions géométriques de l’univers dont les défauts, les manques restent béants). Le regard s’y aventure, l’esprit s’y promène sur toutes les faces, articulations et angles soudés bien apparents, simultanément, de haut en bas, sans vertige, sans glisser, gravi et dévale aussi hardi qu’une mouche au plafond, et il expérimente ainsi d’autres volumes, arpente une spatialité alternative, se livrant à une gymnastique cognitive et esthétique, à même l’articulation multi-facettes de ces parois en acier inoxydable parcourues, striées de petites arêtes, disposés régulièrement, dissémination héraldique d’un motif cruciforme.

Il y a une pierre abrupte, composite, posée sur un lit de lattes de bois tissées, torves. Pierre des torrents, déchets de carrières, pierre organique (à l’instar de ces « pierres aux reins » ou autres concrétions maladives que l’intériorité humaine parfois engendre, cailloux hystérique). Le mouvement horizontal ruisselant, filets rapides sculptés à même l’esprit de l’arbre, évoque aussi ces transports en pirogue de quelque roche sacrée. Non loin et alors sur plan vertical, des maquettes de tours, faisceaux de colonnes droites et courbes, en harmonie malgré les divergences et les torsions, objets qui soudent les contraires en un seul enlacement. De loin en loin, des corolles blanches de bétons réfractaires, évidées. Là aussi, il pense à des tranches de quelque chose, par exemple tranches d’une cheminée, d’un conduit souterrain, d’un os géant blanchi au soleil au fil des siècles, vidé de sa moelle. Les surfaces supérieures de ces osselets sont peintes et vernissées, taches, mousses, lichens, entre pourritures luxuriantes et tapis de fleurs mémorielles.

Il se promène entre ces stèles de pacification, ravi. Sans cesse son imagination forme des hypothèses, des interprétations et des associations différentes, jamais rien de définitif. Selon la place qu’il occupe dans l’ensemble des pièces, vibrantes sur leur table de travail, les possibilités de compréhension changent, les convergences entre elles variant. Entre l’atelier et l’exposition. Le geste initial brille toujours sous la complétude. Il vaque, se laisse féconder par les œuvres. Comme un insecte, se déplaçant de l‘une à l’autre, butinant, il féconde en retour les œuvres entre elles, croisant les tentatives d’explication. Il oublie le deuil et, pourtant, il y travaille tout entier, corps et âme. Il s’oublie là-dedans d’une manière absolue, presque avec abnégation. Toute sa pensée accompagne le mort qui s’éloigne, apprend à penser avec lui et avec son absence, par métaphores, face aux œuvres du vivant, les objets d’art et leurs manières approximatives de donner forme aux flottements entre la vie et la mort, dans cet entre-deux où l’on cherche des arrimages temporaires, des incarnations éphémères, ils soutiennent la recherche, les interrogations, suggèrent des pistes, des traits d’union indispensables bien qu’en suspension (comme les reliefs sur les plans d’acier inoxydable facilitent l’adhérence), ne donnent jamais de réponse, tout est en train de bouger, de toute façon, il faut donner le change. (Pierre Hemptinne)

Sauf les mains

L’orphelin, Pierre Bergounioux, L’Imaginaire/Gallimard, 1992

Naissance de l’orphelin. – Ce n’est pas le portrait d’un orphelin parmi d’autres. C’est l’orphelin même, l’être par défaut, la personnification du défaut par rapport à l’autre, ce défaut indispensable pour se construire, se différencier. Ce défaut qu’il faut transmettre, que les pères doivent léguer. Et d’ailleurs, l’orphelin, ici, c’est autant le père que le fils. C’est toute la question de la filiation rendue chancelante. Cela commence simplement. Le narrateur se souvient de cet instant déclencheur qui libéra un défaut dévorant. Il a treize ans, il est en internat loin de sa famille et il voit, en imagination, son père mort, dans une rivière. Une prémonition. Il n’a aucun moyen d’être pris au sérieux ou de prévenir qui que ce soit pour empêcher que cela se produise. Donc, très probablement, son père est mort. On s’attend au récit d’une enfance bousculée, difficile. Mais tout bascule. Ce qui l’empêche d’exprimer et d’évacuer rapidement, en parlant, cette image du père mort, est une force très ancienne, portée par « les générations sans nombre qui avaient oublié, à cinquante ans, qu’ils avaient été des enfants, jusqu’à l’espèce de singe effaré auquel il prit fantaisie de supposer qu’il était non pas ce que les singes sont – des singes –  mais quelque chose ou quelqu’un dont les rêves, la douleur et l’impossibilité d’y remédier sont, à mille millénaires de distance, la conséquence. » Tout remonte au singe effaré. C’est dire le désarroi vertigineux qu’entreprend de décrire et calmer ce texte surprenant. Abrupt et enivrant. « C’est là-bas que s’est produit ce qui, à treize ans, me mit dans le cas et de voir mon père mort et de rester longtemps, un siècle durant, peut-être, sans savoir si je ne l’avais pas tué. » – La filiation rompue. – Quelque chose dans l’histoire a rompu le cours normal des générations, elles ne s’enchaînent plus, les pères et les fils sont désunis. Le grand-père du narrateur est mort à la « grande guerre » et son père a été privé du sens de la paternité lors de la seconde guerre mondiale. Deux générations de folle extermination qui laissent des « millions de types sans passé ni avenir et nous, quand ce fut notre tour, sans présent. » La paternité comme fondement social n’a plus aucune valeur. « Le monde étant ce qu’il est, il était sans doute probable, sans doute inévitable que le père de mon père disparût, prématurément avec un certain nombre de ses semblables, privant son fils de la capacité de se comporter, le moment venu, comme un père, c’est-à-dire comme quelqu’un qui a un fils, et conduisant, du fond de l’argile à laquelle il était depuis longtemps mêlé, le fils de son fils à se demander ce qu’ils furent … ». « Mon père avait besoin de moi, de mon abolition continuée pour demeurer ce que le sort l’avait fait – un orphelin de la grande guerre, le fils de personne qui ne peut admettre quelqu’un après lui. » Il y a surtout l’examen du poids qu’il y a à vivre après ça. « Le type qui s’amène après ça, il a intérêt à comprendre, d’abord pour rester dans son enveloppe de peau quand il lui semble qu’il s’apparente plutôt à une locomotive emballée qui ne rêve que de s’encastrer dans un arbre ; ensuite et surtout pour épargner un surcroît de douleur à un orphelin. Il peut peut-être comprendre. » – Séparation, destruction, construction. – Orphelin par défaut, il se construit dans la séparation et la destruction. « Le premier mouvement qui me soit propre, le seul que je veuille sans le devoir, c’est la séparation, la fuite. Ce n’est pas que je ne sois déjà séparé. Je n’occupe, du paquet de hardes, que ce qu’il faut pour persuader à un tiers qu’il y a quelqu’un dedans. » Il recherche l’apaisement dans la société des arbres, mais c’est peine perdue, même s’il a presque réussi à pénétrer leur écorce, se fondre dans leur bois. « L’obscurité régnerait de part et d’autre et, avec plus de temps, d’autres saisons, on serait assimilé à l’arbre, ni plus ni moins que les barbelés, clous, ferrailles qu’on leur plante dedans et qu’ils acceptent avec l’inaltérable patience du règne végétal. » Mais il ne peut se laisser sombrer sous l’écorce, ça ne le satisfait pas, il a d’autres poisons à libérer.  « J’envisageai donc insensiblement de me détruire, ni plus ni moins qu’on s’y résout quand on a découvert au jardin une vipère ou un nid de frelons qui grossissent chaque jour. On voit venir celui où le jardin ne sera plus qu’un grouillement d’insectes, qu’un serpent. C’est de ce temps que datent les entreprises au termes desquelles j’ai compté me quitter, disparaître. » C’est en s’échappant de la ville, en parcourant les friches qui les entourent, qu’il tente d’évacuer son trop plein de violence bouillante, en se défoulant sur la nature, jusqu’à l’épuisement. « C’est sur les ombelles mortes, les graminées desséchées par l’hiver qu’il va exercer ses sévices, répandre le contenu de la poche de poison qu’il a, qu’il est. J’allais de la sorte, brisant les tiges grêles, écrasant les genêts, rudoyant les rangs mal formés du gaulis de châtaignier, laissant à chacun des haillons de douleur, des fractions d’énergie. Je m’ouvrais dans le paysage où le soir jetait sa confusion un sillage de désastre et de débris, pareil, vraiment, à quelque machine à feu dévoyée, poussée de l’avant par la surpression des jambes comme des bielles, le souffle profond de la chaudière dans la poitrine, une aigrette de vapeur à la bouche, l’hiver, lorsqu’un rai fugitif de lumière jaune, frisante, perçait entre l’horizon et la sombre coupole de nuées qui avait pesé tout le jour sur la ville. » Il y a quelques pages parmi les plus belles qui soient dans cette tentative de raconter le désir de s’abriter dans l’arbre, sous l’écorce. – Le livre, enfoncer un coin dans le monde. – Il faut se donner une consistance, résister, se construire en l’absence de père mais avant tout construire son père, cet orphelin de guerre. Les livres et la lecture seront la matrice où macérer et maturer. « Je me croyais si étrangement conformé que je ne pouvais aimer que des arbres ou des morceaux de métal, si aimer revient à se tenir près de quelque chose ou de quelqu’un qui empêche qu’on se détruise. C’est pour ça que j’ai mis longtemps, dix-sept ans. C’est pour ça que je me souviens de ce jour, du matin où un livre m’offrit un moyen de durer dans un corps quand je n’envisageais plus d’avenir que dans un aulne, de l’air noir, une pique. Je me vois l’ouvrir d’un geste machinal, vers le milieu. Je me sens encore ouvrir la bouche, me pencher, assurer ma prise sur les plats de couverture et tout oublier, la tête enfouie dans l’espèce de coin engagé dans l’opaque épaisseur du monde… » Le livre qui éclaire progressivement l’opacité du monde mais qui ouvre aussi le lecteur : « Un livre m’ouvrit, comme un coin, à la dernière extrémité, la seule dimension où j’échapperais au dilemme de mes dix-sept premières années : cesser d’exister pour que mon père demeure ou devenir quelque chose qui le privât de repos. »  L’acte de lire est décrit en long et en large comme la confrontation ultime au réel et l’irréel. Une lutte corporelle, pas un repli dans un monde aseptisé des idées, le livre est un outil lourd, la lecture une activité de manœuvre, de terrassier, travailler le sol, déplacer des montagnes, des terres, des cailloux. « Il ne suffit pas d’ouvrir un livre qui a l’air de traîner comme un bout de ferraille, par terre, une miette sur la table. (…) Il doit devenir, entre nos mains, un coin auquel, d’ailleurs, par sa forme, il s’apparente, un outil engagé dans l’épaisseur du monde, l’ultime instrument pour se frayer une issue. Et pour l’empoigner, pour n’attendre plus que d’un peu de papier de ne pas choisir un destin d’arbre ou d’ombre, il faut sans doute qu’il y ait, devant, quelqu’un à qui on ressemble mais dont l’être repose, étrangement, sur notre destruction. » Mais finalement, malgré la première approche, le père n’est pas mort du tout. Il n’a cessé de vivre tout au long du récit, reflet d’une vie à ressasser ce lien au père. Au long du texte, et de sa violence, on n’hésite, c’est ambigu, parle-t-il d’un mort, d’un vivant, d’un mort vivant, l’a-t-il tué dans sa tête, l’enterre-t-il, le ressuscite-t-il !? Dans les derniers chapitres, le climat s’adoucit, le récit se normalise comme quand on s’extirpe d’un accès de folie. « Lorsque trente-quatre ans se furent écoulés et que je marchai à lui parce que nulle chose étrangère ne nous séparait plus, il dressa entre nus l’écran invisible, indestructible du temps. Il m’abandonna les années qui nous restaient, la douceur de parler, les occasions d’agir. Nous sommes restés séparés, différents, opposés. Il fut mon père de bout en bout et non pas, comme j’aurais voulu, comme je devais, un peu moi et moi lui, mon semblable, mon frère, dans la grande temporalité. » À la fin de l’avant-dernier chapitre, la transformation s’opère le narrateur révèle combien il est habité paisiblement par son père. « Je tiens du côté de ma mère. Nous ne nous ressemblons pas, mon père et moi, sauf les mains, qu’on a sous les yeux où elles n’arrêtent pas de passer, de voleter. C’est elles qui tiennent les livres auxquels on a demandé de nous éclairer sur la nature des choses qu’on n’est pas, elles qui saisissent les outils, des pièces oxydées, coupantes, incandescentes auprès desquelles on cherche – quand on n’a pas pu et qu’on ne peut pas vraiment savoir, ne plus vouloir – un brutal et fallacieux repos. Et ces mains qui intercèdent pour moi, que je continue de voir dans la changeante lumière alors qu’il n’est plus là, c’est celles de mon père. » Tout le reste, à rebours, peut être relu comme une description de mains en action. Alternativement étouffant et ressuscitant le père, passant de la haine à l’amour. Comme il n’a cessé de se le représenter mort, depuis l’internat, à treize ans, pour s’habituer à la disparition définitive qui immanquablement doit survenir un jour ou l’autre, pour avoir le plaisir de le faire renaître, de s’imaginer se sacrifier pour le sauver, se détruire à sa place. Et face au masque mortuaire, en quelques lignes, enfin une tendresse aussi immense que la détresse nue, comme une reconnaissance réciproque. Le texte est très dense, d’un style aussi brutal que délicat et soigné (antinomie étudiée pour produire l’effet explosif, terroriste, le plastiquage du père textuel), et aussi déstabilisant. Plus d’une fois, je ne savais plus où j’étais. Il faut relire, revenir sur ses pas, reprendre le livre et se l’appliquer comme un coin. J’ai choisi un certain fil pour rendre compte de ce qui se passe dans l’écriture. Mais il y a d’autres angles d’attaque, l’interprétation ne risque pas de tourner court face à telle complexité limpide condensée en 180 pages. Les commentaires et analyses entame à peine la minéralité brillante et révoltée des phrases, des images, du vocabulaire,de leurs enchaînements et intrication en forme d’armures primitives (un primitivisme fait d’écailles très évoluées)! Par exemple, tout le développement sur Flaubert, point de vue tonique sur la vocation, le style de ce monstre littéraire en lien avec sa relation au père que Bergounioux met en parallèle avec le personnage de son récit, à lui seul, mériterait d’être étudié, exploré, enfin il faut s’y arrêter pour en retirer toute la richesse. Il y avait longtemps que la littérature (encore plus française) ne m’avait fait l’impression d’une telle altérité si proche, presque hermétique, fière de ses aveuglements, altière dans ses obscurités. L’auteur est généralement présenté ainsi : « Pierre Bergounioux, né à Brive, est professeur de lettres modernes ». (PH) – Vidéo : en lecture au théâtre de l’Odéon