Archives mensuelles : septembre 2009

Le PQ a toujours la cote

PQ Les rouleaux de PQ fleurissent sur les murs et vitrines de magasins vides. Je pense avoir vu les mêmes à Paris. Artiste qui voyage, idée plagiée !? Quel est le message ? Que c’est tout ce qui reste à la rue, du papier pour s’essuyer ? Est-ce une réponse graphique à un contexte où les discours « décideurs » peuvent se suivre et se contredire au mépris de toute parole, de toute logique, sans que cela porte à quelque conséquence que ce soit ? Ça glisse. Sans même viser le coup hélas trop classique : politique ambitieuse avant élection, pendant la formation du gouvernement, économie et restriction dès qu’il s’agit de passer aux actes. Trop simple. Mais cet état du discours politique et public qui finit par ne plus rien dire, vous en trouverez quelques beaux exemples dans la préface du livre d’Alain Renaut : « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités. » (Flammarion, 2009) Evidemment, il va chercher des échantillons de déclaration que l’on n’est pas censé retenir, mémoriser, encore moins analyser à tête reposée plusieurs mois après leur formulation. C’est le genre de phrases en principe qui ne font que passer, se noient dans le bruit médiatique, bruit qui déresponsabilise, donne l’habitude de parler pour ne rien dire, sans penser que « ça pourrait rester ». Il faut juste alimenter la machine. Diversité, football. Évoquant les slogans « blacks blancs beurs » qui célébraient la France championne du monde et une société sans discrimination, Alain Renaut revient sur le terrain du foot pour évoquer des faits différents : « A trois reprises, lors de trois matches de football entre la France et l’Algérie (6 octobre 2001), le Maroc (16 novembre 2007), pus la Tunisie (14 octobre 2008), l’hymne national du pays d’accueil a été copieusement sifflé dans un stade portant le nom de ce pays. Phénomène déconcertant, mais qui n’appellerait pas une réflexion spécialement attentive s’il ne s’accompagnait de réactions, de commentaires et d’analyses témoignant que ce qui s’y joue ainsi de façon récurrente engage bien davantage que de simples débordements de supporters. » Échantillon des interventions tonitruantes pour le troisième de ces faits : « La ministre Roselyne Bachelot s’empressa de décréter que « tout match avant lequel la Marseillaise serait sifflée sera immédiatement arrêté ». Son secrétaire d’Etat aux Sports, Bernard Laporte, n’hésita pas à souhaiter que les matchs avec les pays du Maghreb ne soient plus joués au Stade de France, mais « chez eux ou en province ». Quant à la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville, Fadela Amara, après avoir lancé un vigoureux «  Pas de pitié pour ces gens-là ! » (…) ajouta qu’il fallait que l’on prît désormais des « mesures fermes pour priver ces imbéciles du plaisir du sport ». Plus radicale encore, invitée le lendemain au journal de 13 heures de France 2, elle demanda, avec un grand sens de l’élégance dans le choix de sa métaphore, que l’on passât dans cette affaire un « gros coup de Destop » à l’endroit de ces imbéciles. » Et tout ça passe, coule, dans l’indifférence quasi générale, serait déjà complètement oublié si un intellectuel, s’interrogeant sur la question de la diversité dans la société française, ne les ressortait…il ne nous reste que le PQ ! Tout le projet du livre d’Alain Renaut est de démontrer que « Dans la logique de la perception française de la diversité, en tout cas de la diversité ethnique et culturelle, s’inscrit ainsi une propension marquée, quand l’autre refuse d’être le même qu’on lui impose d’être en colonisant son identité, à lui attribuer une altérité irréductible – avec le risque de radicaliser, voire d’exacerber cette altérité et d’hypothéquer ainsi la possibilité même d’un monde commun en ouvrant la voie à la confrontation des particularismes. Tout permet alors de se demander si ce prétendu républicanisme où une partie de la conscience nationale se reconnaît si souvent n’est pas simplement l’autre nom du vieux nationalisme qui érige un modèle identitaire en figure de l’universel – comme si, par une chance inouïe, notre identité, produit d’une histoire sédimentée dans les consciences, avait la fantastique singularité de coïncider avec l’universel. » Une manière dès lors de traiter les questions « d’intégration » de l’identité de l’autre dans le républicanisme français selon la même idéologie qui prévalait dans les entreprises coloniales chargées de civiliser les peuples inférieurs. Tout ça dans une société qui affirme par ailleurs son attachement aux droits de l’homme, à l’égalité… La langue désorientée. Dans le même livre, je relève un autre exemple de discours contradictoires qui, au niveau de l’opinion médiatique et publique, semble avoir le même effet que les injonctions contradictoires : méduser, priver de toute réaction. Il s’agit d’un morceau d’anthologie que l’on doit au président Nicolas Sarkozy et concerne l’adhésion de la France à La Charte européenne des langues régionales et minoritaires. En avril 2007, dans une lettre à la Coordination des Berbères de France, il déroule d’abord son éloquence pour vanter la richesse que représente la diversité des langues pouvant constituer le patrimoine linguistique d’un peuple, il affirme que « la politique de la langue unique est, en réalité, un leurre qui masque la volonté de domination de la pensée unique. » Mais au moment de la conclusion, la volte face est totale mais camouflée comme si elle ne faisait que continuer le sens de ce qui vient d’être formulé : « il n’est pas question de confronter le Français aux autres langues régionales… Je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales… », parce que si c‘est le cas,  « une langue régionale peut être considérée comme langue de la République », parce que la « question des minorités en France n’est pas celle des minorités en Europe » ! Surprenant. Ebahissant. (Je reviendrai sur ce livre et son concept de « décolonisation des identités » qui vient prendre à revers, aussi, les positions arrogantes sur les bienfaits de la colonisation et enjoignant à cesser de culpabiliser, de demander repentance, de proposer des réparations seraient-elles symboliques…  Les thèses développées dans ce bouquin sur colonisation/décolonisation semblent incontournables pour cadrer une médiation en médiathèque sur le patrimoine des « musiques dites du monde »… L’accès aux connaissances, numérique, distraction, bibliothèque. Le manque d’espace critique systématique sur ces paroles publiques qui orientent le « vivre ensemble » appauvrit l’atmosphère, la manière dont la chose publique fait débat, informe, enseigne… Attentif à repérer le plus possible les interventions qui nourrissent la possibilité d’une controverse politique sur les idées reçues d’Internet comme accès à toutes les connaissances, je me plais à signaler ici une intervention de Thierry Klein dans les pages Rebonds de Libération : « Comment Google contribue au rétrécissement du savoir ». C’est le genre de prises de position que les acteurs potentiels d’une politique publique d’accès aux connaissances (notamment les opérateurs de la lecture publique, médiathèque et bibliothèque) devaient collecter, mettre en dossier, creuser… « Une page qui contient de la publicité sur Internet est « probablement » peu intéressante – l’éditeur du site de ces pages n’a pas pour objectif d’augmenter votre connaissance, mais de vous faire cliquer sur un lien sponsorisé. Une page sans publicité a plus de chance d’être intéressante, au sens du savoir. »  Le rappel du fonctionnement du moteur de recherche de Google est toujours bon à faire, à amplifier, et en expliquer les dérives possibles aussi. Le référencement Google fonctionne comme le principe de l’audimat au service de sponsors. « Google vous incite, en moyenne, à aller vers les pages les plus intéressantes pour les annonceurs, qui sont sa source de revenu. Le mécanisme avec lequel il y parvient est presque invisible, mais toujours amélioré car Google, disposant d’un réservoir permanent et infini de statistiques, est capable presque instantanément de déterminer si tel ou tel changement d’algorithme conduit à plus ou moins de revenu. La conséquence en est que vous passez toujours de plus en plus de temps sur des pages générant du revenu pour Google. » Cette méthode est présentée comme celle de la distraction, détournant pas mal d’intentions de recherche sur Internet, en analysant ce phénomène bien connu : je suis allé sur Internet pour chercher telle info, des heures après j’étais passé par des dizaines de sites et de pages qui n’avaient rien à voir avec mon intention première. « Cette distraction permanente est à comparer à son comportement en bibliothèque, isolé, sans rien pouvoir faire d’autre, dans une cellule avec ses quelques livres – l’avantage de la bibliothèque physique sur Google : l’absence de distraction. » C’est à méditer. Mais il est clair qu’il faut organiser autrement l’accès aux connaissances via Internet en y créant un statut particulier notamment pour les opérateurs de lecture publique (littérature, musique, cinéma). Téléchargement et achat de CD. Extrait d’une interview, dans le même journal, de Zak Laughed (jeune musicien) : « Je télécharge illégalement de la musique et j’achète ensuite le CD quand il me plaît. Disons qu’Internet est comme une borne d’écoute, mais que j’attache une grande importance à l’objet. Ne plus avoir que des fichiers, ça démystifie le truc, on confond les titres, les artistes… » C’est un témoignage, ça ne vaut pas charrette, mais c’est plein d’enseignement. D’abord, ça évoque une vieille rengaine : quand la vulgate formatée par les industries musicales accusait la Médiathèque de priver les disquaires de vente. On savait, nous, que les plus usagers les plus mordus, les plus gros emprunteurs de disques chez nous étaient aussi ceux que l’on retrouvait le plus chez les disquaires. Mais ce sont des curieux, ceux-là, qui faisaient vivre les disquaires et les industries les ont dégoûtés. Ensuite, quand ce jeune musicien décrit Internet comme une borne d’écoute, c’est pas mal. Mais là aussi, les médiathèques devraient avoir un rôle spécifique à jouer de facilitateur d’accès aux  musiques dans un esprit non-marchand (pages sans publicité). Enfin, même si c’est bref, ce qu’il dit de l’usage des musiques strictement limité à des fichiers mérite de l’attention. Surtout qu’il s’agit d’un jeune. Depuis que je joue avec un Ipod, que je copie les CD pour les y placer et les exploiter, j’ai parfois aussi cette impression : faire défiler les fichiers disponibles donne un peu l’impression d’une dépersonnalisation. Il reste beaucoup à étudier des pratiques culturelles en mutation, loin des idées reçues placardées, catégoriques quant aux bienfaits de la numérisation. (PH)

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Lumière en gelée

coingsL’arbre était illuminé de fleurs au printemps. À la fin de l’été, il ploie sous les fruits. Il faut rester longtemps sous ses branches traversées de soleils pour avoir cette impression que les coings, jaunes dans les feuilles (vertes, déjà parfois brunes, attaquées par des parasites), fonctionnent comme des ampoules. Sous la peau lisse, ou parfois couverte d’un léger velours, ils sont lumineux.Une voûte végétale et ses lampes, de toutes les formes, belles arrondies ou biscornues, peinte à la Van Gogh. Rassemblés sur la table, les fruits tombés et blessés chauffent, commencent à dégager leur parfum. Très particulier. Un peu piquant, astringent, entre pomme, poire et citron. Fruité. (Et, curieusement, tout semble dit, adéquation parfaite entre le sens et le mot: pour la pomme, ondira ça sent la pomme, pour l’orange, l’orange, pour la prune, la prune, comme qualifiant chaque fois dans un second temps le terme fruité, tandis qu’ici je reste au « fruité », « pur », une sorte d’essence.) En tout cas unique, frais, joyeux au premier coup, puis plutôt nostalgique, mélancolique, un parfum de souvenir. Souvenir de quoi ? De rien de spécial, c’est le parfum même du souvenir, de la souvenance. Autour de l’enfance, ces choses qui ne sont plus que des ombres, déterminantes mais floutées (et l’on pourrait utiliser le même genre de propos pour caractériser la couleur de son jus). Quand on les coupe pour entamer la transformation en gelée, c’est alors qu’ils commencent à libérer leur suc, leur fragrance, en montrant leur drôle de chair granuleuse, grumeleuse (ce n’est même pas ça, c’est une chair secrète – qui cache sa comestibilité -, qui n’aime pas être exposée à la lumière du jour, qui est comme forcée, se rétracte, se réfracte, allergique, chair de poule). Elle est juteuse, on voit que l’été a été beau. Mais ce n’est pas comme pour certains fruits, une source spontanée. Plutôt comme une terre gorgée d’eau et qui la révèle malgré elle. Des bulles discrètes pétillent, glissent sur la lame du couteau. La première cuisson les réduit en compote un peu terne. C’est avec un linge que l’on filtre le jus, tiède et doux, d’une belle couleur, agréable à faire couler de la louche. Celui-ci est porté à ébullition avant d’être mélangé avec du sucre. Nouvelle ébullition. Une fois versée dans les pots, la gelée apparaît pour ce qu’elle est vraiment : le condensé lumineux de l’automne naissant, le souvenir rayonnant fait chair translucide de l’été, quelque chose de presque inconsistant (comme l’air de Paris de Duchamp). Un souvenir vague qui ne s’attache sur aucun fait, geste ou situation particulières, mais un souvenir vague, abstrait de les contenir tous, souvenir de l’air, du soleil, du vent, des sèves, des rosées, des pluies, des températures, des clairs de lunes, de tout ça qui font les fruits. Et qu’on a pu avoir l’impression de mordre à belle dent. Le goût de la saison passée. Gelée songeuse de lumière. Soleil congelé. Par quoi, encore et toujours, on s’installe dans la préparation de l’hiver, on s’installe dans le songe de la lumière. (PH) – Le songe de la lumière, le film

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Le phénomène musicien

monteiro Le rendez-vous, la médiation en médiathèque. En rendez-vous du P44 (médiathèque de Bruxelles centre), Alfredo Costa Monteiro parle de son travail, en dialogue avec Yves Poliart, avant d’exécuter une courte démonstration (improvisation).  L’occasion d’indiquer à quel point « ces musiques là » (une manière de viser de plus en plus largement les formes musicales, même pas forcément expérimentales, mais où s’expérimente encore et toujours, comme au premier jour, la relation au son, à la construction musicale) manquent et souffrent d’espace de médiatisation et de médiation. Les aspects « bizarres », « surprenants », « incongrus » de ces manières de musiquer – et qui, depuis le temps qu’elles existent et où des pratiques similaires dans les arts plastiques ont été reconnues, ne devraient même plus réellement décontenancer – ainsi expliqués, rendus proches, finalement sont susceptibles d’intéresser beaucoup de monde parce qu’ils réactivent la surprise de la musique, le mystère du son qui raconte, la dimension spirituelle de la vibration sonore: typiquement une mission médiathèque ! Le phénomène. Alfredo Costa Monteiro s’est longtemps cherché à travers un apprentissage académique de la musique, accordéon, guitare, clavier, incluant deux années de Conservatoire. Il y découvre la musique électro-acoustique : une grande salle d’écoute, vingt haut-parleurs, des chaises longues. Là, dans l’obscurité, il se rend compte que la musique peut jaillir sans instruments, par voies indirectes, venir de partout et de nulle part, il en ressent aussi la force narrative et la plasticité. Comme un appel ? Il réoriente son apprentissage vers les beaux-arts. Nouveau terrain d’exploration. Comment communiquer aux matières physiques et malléables les formes de ses musiques intérieures, comment nouer les deux chimies, rendre manifestes leurs connivences, convergences ? Il privilégie déjà les matières dites peu nobles, celles du quotidien, les objets banals que l’on ne remarque même plus, les laissés pour compte du monde. Ces choses qui disparaissent sous leur familiarité : cette familiarité signifiant qu’elles ont absorbé beaucoup de nous-mêmes, de notre vie, pour s’en camoufler, s’y fondre. Il cherche à rendre visible ce qui se cache dans cette familiarité, leurs harmoniques (comme on parle d’harmoniques en musique) et surtout de les laisser s’exprimer. « Leur permettre de penser ce qu’elles n’ont jamais pensé par elles-mêmes ». Il jouera avec la transformation des matières, par exemple du bitume enflammé, sculpture de chaleur, de flammes, fumées, avant d’elle-même stopper sa forme. L’idée d’une combustion que l’on retrouve souvent, plus tard, dans ses créations sonores : décanter l’essence sonore d’une chose, d’une matière, en la chauffant jusqu’à la réduire à son idée, en la cherchant dans ses ultimes retranchements, puis la laisser flamber et enregistrer ses flamboyances. Ce qui, dans la manière de faire, instaure un rapprochement avec l’art plastique : chaque fois qu’il va reproduire par exemple sa pièce « allotropie », ce ne sera jamais exactement la même que la fois précédente, il ira chercher forcément une autre version de l’idée, de l’essence, on se rapproche du principe de « pièce unique » sur lequel fonctionne l’économie des arts plastiques. Et qui s’illustre par l’emballage du CD « allotropie », justement, traits de coupe dans le papier étant différents pour chaque exemplaire. Sa formation hybride (conservatoire, beaux-arts) le conduit à poser des questions hybrides (mais sans doute avait-il au préalable une tournure d’esprit qui l’a poussé vers la formation correspondant au désir de vérifier ses pressentiments) : comment montrer le son dans un musée ? Phénoménologie et distances. Il dit souvent penser et faire la musique selon une approche phénoménologique. Petit Robert : 1. Vx Description des phénomènes. 2. Philos. – « La phénoménologie de l’esprit » de Hegel (1807). – Mod. Chez Husserl, Méthode philosophique qui se propose, par la description des choses elles-mêmes, en-dehors de toute construction conceptuelle, de découvrir les structures transcendantes de la conscience (idéalisme transcendantal) et les essences. » En se rattachant tant soi peu à de tels processus de pensée, Monteiro présente surtout la rigueur et la discipline de sa méthode qui est faite de volontés, de projets, de limites. Il prend la définition, mais il l’adapte, la mélange à d’autres logiques. Ce qui le préoccupe est bien la distance entre le son émis et sa réception. L’impact, la nature de la réception, ce que ça fait dans le cerveau. Pourquoi tel son me fait ressentir telle chose, me fait voir du bleu ou du vert, telle forme, tel volume ? La distance correspond ici à la durée, à l’espace nécessaire pour qu’un sens se forme et se transmette. Infime ou immense selon les cas. (« En duo, nous jouons parfois à 10 mètres de distance, parfois ça donne bien, parfois ça rate complètement »). Ce qui n’épuise qu’une partie du « problème » : si j’engendre tel son par telle manipulation, c’est aussi que je cherche cet effet, j’ai envie de le ressentir, il m’aide à exprimer, à raconter ce que j’ai envie de raconter par ces moyens-là (entendu : et qui ne peuvent se raconter par ailleurs, sous une autre forme, il y a toujours une « autre dimension »). On voit la complexité du dispositif par lequel « prendre conscience des musiques de la conscience »… C’est sans doute pour cela qu’il s’emploiera très tôt à « jouer contre l’instrument », non pas pour le déconstruire comme on dit souvent avec une connotation négative, mais pour aller à sa rencontre, découvrir ses non-dits, ses difficultés, ce qu’il voudrait exprimer et ne peut pas, explorer ses limites (de l’instrument et les siennes, instrumentiste avec une conscience, un corps), pour les dépasser ou les intégrer à une sculpture du sonore, installation musiquante. Forcément, « aller contre l’instrument » ne correspondait pas à l’enseignement en Conservatoire (enseignement qui reste absolument fondamental tel quel, d’autre part). Mais, en cherchant les essences musicales qui lui « parlent » et qu’il fait parler/chanter/, Monteiro pose aussi des concepts, il se donne des cadres stricts. Par exemple : accordéoniste au départ, il utilise l’instrument selon la logique de la préparation, c’est-à-dire le faire résonner avec des objets, des outils, des « dérivés » qui transforment, contrarient, dévient, détournent, prolongent, les vibrations sonores « naturelles » de l’instrument. Un instrument réel en engendre un autre virtuel, jeu de métamorphoses. Dans cet esprit, il agençait souvent l’accordéon avec une cymbale et des petits moules à cake. « Objets vibratoires ». Un jour, il a décidé de travailler uniquement les gestes « conditionné » par l’utilisation de la cymbale et des moules  cake, de retirer l’accordéon, et d’enregistrer une œuvre avec « le reste ». Ce qui donne le CD « Centre of Mass » dont les phots de couverture évoquent les élevages de poussières » de Marcel Duchamp. Filaments, vibrisses, poils, fils végétaux, cils floraux, au bord de la masse indistincte, du sombre. Les mains, la pensée, les gestes. Aller contre les instruments, explorer l’envers des sons et des langages, rendre justice aux zones sombres des objets vibratoires, Monteiro aime les contraires (dans le plaisir aussi, il peut donner des concerts sympas et des pas sympas). C’est forcément un monde d’incertitude où il est facile de se tromper, difficile de voir juste, de démêler le vrai du faux ! Lui-même vibrant de passion et d’idées peut se percevoir comme un laboratoire vivant, mobile, nomade (Lisbonnes, Barcelone, Bruxelles..). En travaillant de façon accentuée, profonde, sur le papier, la voix, l’accordéon, il ne cherche pas l’anecdotique. Il explique que les enregistrements ne sont qu’une petite partie de ses travaux, beaucoup n’aboutissent à rien, aucune forme de plaisir, et sont jetés. Il a un projet en suspens qui vise à concilier des inconciliables : réussir une forme de soft noise. À faible volume, ce serait du new age. À volume élevé, ce serait insoutenable. Mais sur ce terrain de l’exploration, de l’essai et des fausses pistes, où le langage sensible doit apprendre à tracer son chemin qui ne soit pas un coup de chance, le fait du hasard mais un chemin qui laisse des traces, forme des signes réutilisables, un alphabet pour continuer le dialogue avec les forces, les énergies, les matières qui restaient jusqu’ici sourdes et muettes, on ne pense pas qu’avec la tête. Le cerveau a besoin d’autres informateurs sensibles. Par exemple, les mains sont primordiales, pour penser, pour former les sons, pour aller chercher les émissions, les vibrations, les recueillir, les modeler, répéter les gestes, les normer, formaliser un alphabet à l’aveugle, apprendre ce langage qui sourd, qui jaillit comme par magie. Beaucoup plus que dans une discipline où les mains et les doigts ont été dressés à exécuter des techniques rigoureuses, ici, s’agissant « d’agiter une possibilité de musique » dans des choses-objets-matières-débris-outils, les mains , le sens tactile est primordial (il a le dernier mot, le dernier son) et rappelle combien la musique est plastique. (PH) – Discographie en médiathèque – Interview

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Onomatopée, tags et blues

trainCertains Thalys reliant Paris à Amsterdam vont être décorés par des tagueurs. Les articles de journaux qui en parlent soulignent le paradoxe: là, on reconnaît, on officialise un art que, d’autre part, on continue à poursuivre et punir quand il s’effectue sauvagement. Ce n’est pas si simple à résoudre. En fait, même si on peut critiquer les systèmes en place, en général quand on lit un livre, écoute une musique, visite une exposition, on peut se dire que l’artiste qui arrive à présenter ses oeuvres ainsi a passé toute une série d’obstacles, de concours, de processus de sélection, incluant le jugement des pairs, des spécialistes, des critiques, des producteurs… et ça ne signifie pas encore que tout est bon et a de la valeur. Dans le street art, je crois erroné de considérer qu’il n’y a aucune instance de sélection. Quelque chose, de plus informel, doit en tenir lieu, ne serait-ce que la rivalité pour occuper les espaces libres, entre bandes, dans les villes les plus actives… Sinon, à priori, tout le monde peut y aller, comment s’y retrouver? Il faudrait instituer par ville des comités qui inspectent, décident de ce qu’il faut conserver, effacer, primer ou punir!!! Il y a quelques semaines, j’avais pu passer à la gare Centrale (Bruxelles) un train à étage complètement recouvert, y compris les vitres. Toutes les voitures. Il y avait une belle unité dans l’ensemble. Le travail avait de la gueule, superbe train fantôme. Evoquant aussi le mouvement, la force motrice du train, il m’évoquait quelque chose de simple à sentir et difficile à exprimer: une sorte de transposition graphique des onomatopées par lesquels les vieux bluesmen chantaient leur relation au cheval de fer, compagnon de leurs errances. Une frise en adéquation avec le support, onomatopée graphique enrichissant l’art ferroviaire, les manières de chanter le train. Je l’ai revu récemment, enfin, en partie, parce que la SNC avait dissocié l’oeuvre, les wagons n’étaient plus ensemble, étaient dispersé en plusieurs rames, bref, l’unité de l’oeuvre n’avait pas été respectée. Ne faut-il pas mettre la SNCB à l’amende? (PH)

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Une langue passe

Angel Vazquez, « La chienne de vie de Juanita Narboni », Rouge Inside Editions, 348 pages, 2009

angelAngel Vazquez, vous le lirez dans les moindres petites notes à son sujet, est le dernier grand écrivain maudit espagnol. Il passe son enfance et sa jeunesse à Tanger, ville au destin particulier, mêlant les cultures arabe, musulmane, judéo-andalouse… Disputée par les Portugais, les Espagnols, les Anglais, les Français, les Allemands, son sort est organisé en 1923 en zone internationale cogérée avec une représentation marocaine. Tanger jouit alors d’un vaste retentissement. En 1956, elle retourne intégralement au Maroc, ce qui est vécu par beaucoup comme une déchéance, retour à la pauvreté. Après avoir baigné dans ce lieu « magique » habité de langues et d’héritages, Vazquez retrouve l’Espagne franquiste où son profil – solitaire, alcoolique, sale caractère, homosexuel – lui garantit une sévère mise à l’écart. Son livre considéré comme principal, celui où il aurait accompli au mieux la singularité de son style, « La chienne de vie de Juanita Narboni » vient seulement d’être traduit en français et il n’y en a pas d’autres. Il est tout de même décédé en 1980. Singulier, ce texte l’est. Du premier au dernier mot, c’est le monologue de Juanita. Les circonstances changent, les époques défilent, elle soliloque. Au début, c’est le monologue intérieur, normal,  d’une personne entourée des membres de sa famille, de ses amies, se livrant aux activités domestiques ou de loisirs, commentant ce qu’elle fait, font les autres, ce qu’elle voit, ressent. Cette sorte de sous-titre interne qui accompagne le moindre fait et geste extérieur. Jusqu’à l’hypertrophie : on finit par croire qu’elle ne s’exprime réellement qu’ainsi. C’est la seule voix où elle se dit telle qu’elle est. Le seul trait d’union avec l’environnement, les êtres, trait d’union bavard à l’intérieur, mutique en façade. Enfin, trait d’union virtuel. Juanita est habitée par une langue extraordinaire, parfumée, colorée, imagée, spirituelle, aux rythmes changeants, complètement habitée d’une langue très riche, variée, mais cette langue ne dépasse pas ses lèvres, elle remplit sa tête, elle s’y enferme comme un enfant autiste dans un linge fétiche, un doudou, une enveloppe en contact avec le monde extérieur mais qui ne conduit qu’à l’isolement. Elle caresse, chipote, tortille, cette langue-doudou dans laquelle elle s’enfonce. L’éclat de cette langue évolue avec le changement de contexte. Au début, évocation des périodes fastes, il est vif, chamarré, enjoué, provocateur, malicieux. Au fur et à mesure que le contexte se dégrade, que l’isolement social gagne du terrain, que les « internationaux » sont de plus en plus perçus comme des étrangers, sans pour autant se sentir espagnols, au fur et à mesure que la vraie patrie s’estompe, cette « zone internationale », la langue est parcourue d’inquiétudes, de raideurs, de peurs, de pleurs, de regrets, de nostalgies, de pauvreté. Ce tissu vivant qui enveloppe Juanita et la couvre d’une interface vivante avec la ville et sa communauté se nourrit de ce qui a dans l’air. Quand la nourriture se raréfie, la vie de Juanita s’atrophie, se raréfie. La solitude poétique du début, pleine de pirouettes, se transforme en solitude d’une grande tristesse, sans ressources. Il ne faut pas craindre l’ennui d’un monologue trop long. Parce qu’il restitue remarquablement la vie, ses bonheurs, ses malheurs, ses rencontres, ses drames, il offre le décalage surprenant et savoureux d’entendre le commentaire irrévérencieux du personnage principal, en même temps que l’on assiste aux scènes ordinaires de Tanger internationale où elle essaie de faire bonne figure. La réalisation littéraire est mieux qu’une prouesse stylistique, elle est un sujet d’étude remarquable pour sentir, mesurer, étudier le fonctionnement du discours intérieur. Comment ça parle en nous, entre nous et les autres, comment ça peut prendre toute la place. Ce discours incessant sur soi et les autres est aussi un livre sur le silence (ou de silence). La traduction française restitue mal, forcément, les caractéristiques du texte initial écrit dans la langue populaire typique du Tanger de l’époque, connue sous le nom de « hakétia ». « Pour les linguistes, c’est un mélange – hautement savoureux à vrai dire – d’ancien castillan et d’hébreu, métissé d’arabe et de portugais. » (Note du traducteur) Angel Vazquez cultivant sa malédiction au sein du régime franquiste, probablement perclus de nostalgie pour un Tanger perdu, disparu à jamais, cherche à la faire revivre par une création linguistique remarquable, boule de cristal à travers laquelle il revoit la ville, son animation, il en entend les musiques verbales, les conversations. Pour ressortir une énormité mais qui a néanmoins du sens ici, Juanita Narboni, c’est lui. En s’immergeant dans la peau de ce personnage qui ressasse de plus en plus le passé, qui s’enfonce sans fin, irrémédiablement dans la reconstitution de ce qui a eu lieu et ne lui a pas apporté le bonheur mérité, escompté, en cherchant à se justifier, à expliquer pourquoi rien ne lui a réussi et que tout et tous l’abandonnent, l’écrivain se drape dans le linceul d’une langue passée dont l’aura l’enchante, qu’il est peut-être le seul à entendre encore avec une telle acuité, en tout cas le seul à pouvoir la restituer et la conserver de cette manière, dans un texte inusable, hors normes. Savoureux, perturbant, poignant. (PH) – FranquismeUn autre écrivain à Tanger

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Calatrava-Guillemins, ouf, un bémol !

guillemins Quel plaisir, dans le déluge de louanges unanimes, de lire un bout de cette voix de la raison qui vient un peu relativiser l’aura de la nouvelle merveille ! L’honneur humain est sauf. Cela se trouve dans une carte blanche publiée dans Le Soir, ce mardi 22/09/09, signée François Schreuer (asbl urbAgora) et Bernard Swartenbroekx (UCL). Merci à eux. (On dirait, et c’est le vrai sujet de ce billet d’humeur, que les choses les plus intéressantes publiées par la presse, se trouve dans les marges : rebonds, cartes blanches, entretiens accordés à des intellectuels, des chercheurs, et qui peuvent exposer une vraie réflexion, mais sans conséquence…) « Que l’on aime ou pas le bijou du sieur Calatrava, la nouvelle gare n’a pas été conçue comme un levier de redéploiement urbain et moins encore comme un outil de mobilité régionale. » Et de rappeler le coût exorbitant demi-milliarddemi milliard d’euros) au regard d’autres priorités pour améliorer la mobilité et l’attractivité des transports en commun. (Juste pour info, depuis le 17 août, le train Soignies-Bruxelles de 7h14 a été supprimé 4 fois, le Bruxelles-Soignies de 17h29, deux fois pour « avaries à l’automotrice »…) Les déclarations de l’architecte sont sidérantes quand il déclare avoir privilégié l’usager d’une part et l’habitant du quartier d’autre part. Pour l’usager : la gare est une aberration, il semble que l’on ait allongé  à dessein les trajets jusqu’aux quais d’embarquement, et entre quais, juste pour faire joli dans son geste architectural. Je n’y passe pas souvent et le matériel est neuf mais j’ai déjà vu les tapis roulants en panne. Quant au quartier, qui mérite certes une rénovation, il est simplement explosé. Comment, face à ces dégâts explicites entonner la rhétorique « il faut des gestes forts de cette espèce pour relancer une vile, une région » ? Le geste fort peut être bien pensé, ça ne gâche rien. Quant à l’aplatissement systématique et idolâtre devant Francon Dragone, il me laisse chaque fois un peu plus pantois. Le respect dû à l’argent ? – Faut le mériter. En ce qui concerne une autre question qui fait couler beaucoup d’encre, la réussite scolaire, là aussi, les approches sont presque toujours les mêmes et finissent par se ressembler toutes. À tel point que, comme pour d’autres sujets importants, il devient difficile de distinguer les familles politiques. Et puis voilà, en tout cas en ce qui me concerne, un entretien avec une sociologue (Marie Duru-Bellat) qui esquisse une toute approche, une bouffée d’air frais, quelque chose qui devrait inciter à reprendre les réflexions à nouveau frais sur la place de l’école dans la société. Voici le titre : « le mérite scolaire, un maquillage moral ». (Libération, 18/09/09) Extrait : « Ce qui est terrible dans notre système, c’est que l’élève qui a raté sa scolarité reçoit un verdict négatif : il n’a pas de qualités, pas de capacités. Et il est voué aux difficultés d’insertion des jeunes sans formation. Il faudrait que les diplômes aient moins de poids pour toute la vie. Mais dans notre pays, on pense que les inégalités engendrées par l’école sont justes – à la différence des inégalités sociales. Or ce n’est pas vrai. L’école mesure un mérite très particulier. On est classé au collège selon son niveau en maths et en expression française. Mais un élève créatif, imaginatif, généreux, passe entre les mailles du filet. S’il n’est pas bon, il va se retrouver sans diplôme, ce qui veut dire chez nous sans qualités. C’est un gaspillage extraordinaire. Il faudrait réfléchir au caractère partial du mérite scolaire. Et faire qu’il soit moins décisif. Au lieu de cela, on le renforce en donnant aux plus méritants. » Elle indique de très bons indicateurs pour différencier une approche de gauche ou de droite de cette question du mérite. Ce qui devrait en inspirer pas mal. Mais elle ne nie pas, pour autant, l’importance du mérite. Simplement, « comme les critères du progrès social, le mérite devrait être l’objet d’un débat incessant. » Ça donne envie de lire son bouquin : « Le mérite contre la justice », Sciences po Les Presses.  Apocalypse. Ou cette fameuse série sur la guerre, recyclage sexy de documentaires, qui cartonne à la télé ! Il me semble n’avoir lu dans les quotidiens, à peu près que du très positif. Enfin, survint Didi-Huberman dans Libération (21/09/09) : « En mettre plein la vue et rendre « Apocalypse » irregardable ». Il revient sur les arguments : « Les réalisateurs nous disent avoir fabriqué un objet capable de « carrément séduire un jeune public », de « bluffer » les spectateurs par leurs techniques de traitement de l’image en sorte que, devant les archives remontées, colorisées, sonorisées, « les jeunes vont s’éclater » (redixit Daniel Costelle). » C’est du Dragone ? Du Calatrava ? « En mettre plein les yeux : c’est le contraire exactement de donner à voir. Mais l’appareil télévisuel, nous en faisons l’expérience chaque jour, fonctionne à la surenchère et à l’autosatisfaction : nous avons réussi à placer huit cents plans par épisode, nous avons ajouté les sons absents des images originales… Autant dire que les documents de l’histoire deviennent des confettis dans un montage qui veut ressembler à un feu d’artifice d’images. » « Coloriser, technique vieille comme le monde, n’est rien d’autre que maquiller : plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. » Didi-Huberman produit une analyse raisonnée, argumentée de ce produit télévisuel : éléments et fonctionnement du montage, association commentaires images (parler du chien d’Hitler sur des images d’un chien bien entendu anonyme), les manières de lier, d’unifier le mouvement de caméra comme un seul témoignage surplombant toute la réalité historique… Enfin, un appareil critique – simplement analyser les composantes des images – que devrait pratiquer n’importe quel journaliste censé nous rendre compte d’une telle réalisation. Au lieu d’effectuer ce travail, il me semble que l’on préfère mettre en avant sans examen l’argument de vente : intéresser les jeunes à cet épisode historique capital. Sur ce bon sentiment, faire monter des arguments de vente. Pénible. Pourquoi ne pas utiliser la pensée et les outils de ces intellectuels – que l’on est capable, et c’est déjà ça, daller solliciter – pour construire un autre journalisme, celui de la profondeur invoquée par Libération dans sa « nouvelle » formule ? Parce qu’on s’en fout des intellectuels.  À moins de les coloriser, de les confier à Dragone… (PH) – Préférer la série The war disponible dans toute bonne médiathèquePrésentation par Catherine de Poortere

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Ce cher mois d’août

Ce cher mois d’août, Miguel Gomez, 2008

novaSi ce film éclate à la figure c’est que le réalisateur n’a pas eu les moyens de tourner le film qu’il avait en tête. En tout cas, tel qu’il l’avait présenté en espérant convaincre les financeurs : avec des personnages bien définis, une intrigue sentimentale pas mal ficelée, un contexte attrayant… Peut-être/sans doute que s’il avait du réalisé cette version « officielle » aurions-nous regardé un gentil petit film bien emballé !? Avec un budget réduit, une équipe limitée, il filme, comme pour un documentaire, les lieux et les personnages où il avait projeté de tourner. Les décors, les situations, les circonstances qui lui avaient inspiré son histoire vont prendre plus d’importance, prendre plus de place dans le champ, se personnaliser. Cela se passe dans la région montagneuse d’Arganil, la période de l’été où les portugais expatriés reviennent au pays. C’est un mois particulier où les liens familiaux sont ravivés, pour le meilleur et pour le pire, fouillent les mémoires, les souvenirs, où les fêtes votives – on revient pour communier avec les traditions, les perpétuer – succèdent aux bals populaires bien arrosés. (J’ai assisté à l’équivalent, plus au nord, dans les montagnes du Douro, dans un minuscule village. Tous les jours, dès l’heure de l’apéritif, les vallées résonnaient de joyeuses pétarades et de flonflons jusque tard le soir. En scrutant les versants montagneux, là où s’élevaient des bouffées de fumée, c’est qu’il y avait un hameau en fête. Je partais promener très tôt, avant les chaleurs, et souvent, en traversant les villages, j’assistais aux préparatifs : les processions rassemblaient leurs pavois et porteurs, les fanfares s’échauffaient, les bûchers pour les barbecues géants étaient dressés…) C’est cette agitation particulière où se réactive pour les anciens tout ce qui a motivé la diaspora, le départ, les séparations, où s’agitent les conflits de génération quand les jeunes commencent à percevoir différemment la relation à la terre natale, et où s’exalte tout l’amour de la terre, du pays, des paysages, de ce qu’elle donne où manger et à boire, exaltation d’un manque que l’on tente d’assouvir un peu durant ce cher mois d’août – c’est cette agitation exacerbée, dionysiaque et tragique, que le film embrasse à merveille. ( Il y a de la frénésie, de la licence dans l’air, vivre au maximum, intensément l’essence portugaise, communier avec l’âme et y plonger les jeunes, les enfants, surtout ceux qui sont nés hors du pays et qui pourraient finir par s’attacher plus à l’ailleurs qu’à l’ici, confondre leurs sols! Et ça se vit en vase clos, entre portugais, presque en consanguinité, les quelques touristes sont à la marge, observés, corps étrangers.) Sans doute parce qu’il se construit en « système D », hors de toute linéarité. Ce qui laisse sortir les forces de manière beaucoup plus sauvage, magnétique. La forêt, les routes, les lumières, la rivière, sans que ce soit un film paysagiste, sont très présentes, charnellement. Les cortèges religieux piétinent dans les ruelles, semblent expédiés en grandes pompes, presque en voie de disparition. Archaïsmes. Les fanfares déboulent tonitruantes, chancelantes. Les tambours, les chants traditionnels participent de ces rituels où un peuple tente de se rassembler, se reconstituer. Les musiques de bals sont omniprésentes dans leur superbe guimauve, et pourtant elles ne prêtent jamais à sourire tant elles sont incontestablement prises au sérieux, au pied de la lettre, les musiciens et les publics s’y engagent tout entier. (À prendre comme un document hors du commun sur ce qui se passe « vraiment » dans ces musiques dévaluées, transcendance stupéfiante du beauvisme ambiant…) Elles sont l’atmosphère amniotique où s’ébauche l’éducation sentimentale d’une jeune chanteuse locale, coachée et couvée par son père jaloux et de son cousin en vacances qui jouera de la guitare dans le groupe. A chaque fois, il y a quelque chose de tellement déchiré et définitif dans ces chansons sentimentales, romantiques que l’on croirait assister au dernier bal, l’ultime slow… (Et ça recommence le lendemain soir dans un autre village.)  Tout en filmant les lieux, les fêtes, les ambiances, le réalisateur a aussi engagé des comédiens amateurs qui esquissent le scénario initial, ce qui lui permet, au montage, de raconter l’histoire, de construire un fil narratif tout en installant ce qu’il y a vraiment à raconter dans le surgissementl des coulisses, les annexes, les accotements, l’immatériel, l’impalpable qui se joue dans les décors, une scène de poulailler, le camion de pompier qui patrouille, le marginal du coin qui raconte ses petits boulots (tellement proche de l’esprit du lieu) et son sport préféré, sauteur du pont du village, dans la rivière… cette aura que l’intention de faire coller des images à une intention articulée verbalement, écrite, ne peut jamais saisir. Il y a eu improvisation, lorsque le réalisateur tournait dans les situations concrètes, il y a eu immersion qui a permis de capter ce que l’on ne peut projeter de filmer, l’imprévisible, ce qui ne rentre que rarement dans le cadre des prévisions, ce qui en général reste hors champs. Ce qui fait de ce film une abondante et captivante friche organisée. Du cinéma en jachère, en phase de régénérescence. (Les bribes du « film dans le film » laissent deviner une part des processus d’imbibation avec le réel, avec l’enchantement du mois d’août.) Le temps et la place accordés pour capter et montrer « abstraitement » (selon le langage informel des choses, des objets, des plantes, des arbres, de l’eau qui coule, des lampions, des états d’âmes, des expressions) les tensions, culturelles, générationnelles, excitées par les retrouvailles entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, et qui justifient, légitiment  l’histoire d’amour imaginée pour construire le film, tout ça fait que l’écran est bruissant de tout ce qui constitue ces temps singuliers des vacances, accumulation de petits riens, de retour du même dans un cycle annuel, un infini d’inénarrable. Comme on regarde le ciel immense, étoilé, illumié de la voie lactée, en pensant et ressentant la dilatation de tous les possibles, l’accomplissement de tous les sentiments paisibles. On sent que la matière visuelle a été travaillée, pétrie, le film a un côté « incarné » vraiment rare, et une « patte » passionnante, comme on le dit d’un peintre qui a trouvé un truc bien à lui pour appliquer les couleurs et restituer le vivant des couleurs, des formes, des lumières… C’est à la fois tourmenté et jubilatoire.  Barbare, savoureux. Réduisez tous les budgets de production. Sur le blog du cinéma NovaMichel Gomez – (PH)

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Culture numérisée, mic mac, confusion des genres

Médiathèques, accès aux savoirs et créativités…

hadopi La numérisation par Google, opérateur privé commercial, des patrimoines des bibliothèques publiques n’a pas fini de faire débat. Bien sûr avec du pour et du contre, mais au moins, à propos du livre, se pose-t-on la question de l’accès aux connaissances, de qui détient les clefs technologiques et pratiques de ces accès et des implications éventuelles sur l’utilisation et la disponibilité de ces connaissances. Pour rappel, la numérisation des supports musicaux n’a jamais ému personne à cet égard. La numérisation, synonyme d’accès rapide et facile aux musiques, était perçue comme un progrès. Le seul problème qui s’est révélé ensuite concerne la rentabilisation de cette technologie pour les industries culturelles et la perception des rémunérations pour les auteurs. Point. La possibilité de transposer, pour la musique, le principe de prêt public dans un environnement Internet a été enterré sous la pression des lobbies auprès du politique européen. Et avec elle, la possibilité que l’accès aux musiques soit considéré comme un bien public collectif, utile et relevant des dispositifs indispensables à l’édification d’une société des connaissances. Sans doute cela vient-il d’une ancestrale tradition qui traite d’une part la musique savante pour elle-même et les plaisirs esthétiques qu’elle procure, fussent-ils élevés, et d’autre part la musique non savante comme un partenaire obligé pour faire la bringue et bouger son corps. Alors, quelles connaissances me direz-vous dans ces formes d’amusette !? Ce sont bien des approches des discours musicaux qui n’ont pas suivi les développements, les recherches, les échanges entre contextes sociaux et formes musicales, les prises en compte des avancées politiques et philosophiques dans les esthétiques sonores ni surtout l’importance de ne pas limiter l’accès aux connaissances aux sens les plus « relationnels », liés au langage formel, parlé et écrit. On apprend par toutes sortes d’autres sensibilités qui donnent du sens, complètent ce qui s’exprime dans le langage articulé. La méprise est loin d’être terminée ! Un groupe de travail constitué par Frédéric Mitterrand autour du PDG de naïve va se pencher pour « présenter des mesures « brèves et concrètes »  susceptibles de permettre aux industries culturelles de développer enfin des activités économiques viables en ligne. » Il est surprenant, tout de même, de constater que l’Etat se charge de trouver des solutions économiques pour les industries culturelles, se reposant sur elles pour rendre effectif une égalité des chances aux contenus culturels sur Internet ! Si le groupe de travail est animé par un représentant des labels indépendants, on sait que la notion « label indépendant » est élastique et concerne, dans l’acception du terme le plus répandu, des labels qui cherchent à découvrir les futurs succès (quitte à migrer alors chez les majors qui laissent la fonction « découvreuse » aux « indépendants ») et n’ont pas forcément une vision de la musique différente des majors (il y a juste une différence de taille économique). Label indépendant ne rime pas systématiquement avec défense des esthétiques indépendantes, créatrices, novatrices, etc. Mais, bref, pourquoi l’Etat se préoccupe-t-il de l’avenir des industries culturelles plutôt que d’investir dans des missions, sur ce terrain, confiées à son réseau de lecture publique, de prêt public ? C’est pourtant bien par ce réseau, recentré sur un nouvel esprit, sur la production de valeurs ajoutées valorisant l’apport de connaissances que distribuent les pratiques d’écoute, de lecture et de cinéma à domicile qu’il est possible de valoriser les créateurs. Les problèmes est l’approche simpliste des décideurs de la question musicale : ainsi, à propos de la loi Hadopi, les interventions de Patrick Bloche ne sont-elles pas dénuées de fondement, mais on sent, entre les lignes, qu’il n’a qu’une idée très vague de ce que sont les musiques actuelles aujourd’hui. Or, le politique devrait se faire donner un panorama complet de cette question : quelles sont les musiques aujourd’hui, quelles sont les genres de créativités, comment et pourquoi lier musiques et connaissances… Cela, ce ne sont pas les industries culturelles, ni majors ni les labels indépendants généralement courtisés, qui vont le leur expliqué. Une association non-marchande comme La Médiathèque, et son expertise des répertoires enregistrés de plus de 50 ans, oui, elle pourrait le faire ! À défaut, même si l’intention est bonne, quand le député P. Bloche déclare : « Faciliter l’accès aux contenus et au savoir doit être l’un des piliers de toute politique culturelle », ça sonne un peu vide. Comme un appel facile à la gratuité qui ne résout rien, absolument rien quant à l’accès aux contenus et au savoir ! Quel mic mac, quel gâchis ! je lisais, parallèlement à ces questions, un article dans Le Monde Education, « La créativité, clé de tous les savoirs ». Dossier très intéressant mais qui, dans son premier article en vient à opposer créativité artistique e créativité scientifique. Ce qui, au regard de pas mal de recherches en la matière, est une belle connerie ! « Être créatif, c’est un peu être artiste. Point final, bien souvent, tant on oublie volontiers que les plus grands créatifs, ceux qui ont su faire les alliances les plus novatrices sont bien souvent les plus scientifiques ! » C’est tout de même un jeu lamentable que, sur ce sujet, ramener l’esprit un peu débile de la compétition « qui a la plus longue » ou « qui pisse le plus loin » ! Est-ce utile, quel est le gain pour la question ouverte sur la créativité ? L’essentiel est d’examiner quels sont les meilleurs dispositifs pour qu’une société fasse preuve de créativité et d’inventivité, individuelle et collective, face à ses défis. Or, beaucoup de recherches attestent que la sensibilité artistique, une culture littéraire ou portée sur d’autres disciplines artistiques,  stimule la recherche scientifique, favorise la créativité scientifique. Dans ce contexte, la disparition (ou réduction drastique)  des cours destinés à éveiller les sens artistiques est dramatique. Un rôle d’excitation des sensibilités artistiques devrait être confié de manière beaucoup plus structurée, déterminée et dotée en moyens, aux bibliothèques et médiathèques. Comme lieu de lectures et d’auditions innovantes, actives, croisées, tournées vers des pratiques non conventionnelles et surtout croisées, permettant de passer des répertoires classiques, historiques, savants, non savants, populaires, expérimentaux, pointus… Il est avéré que la transversalité est favorable à la créativité. Or, un public plus largement ouvert et créatif dans ses pratiques de lecture (livre, musique et cinéma) constitue un terreau plus porteur pour soutenir et porter vers l’audace les créateurs, les chercheurs artistiques et autres. Se sentir porter par un public audacieux et tolérant ne peut qu’inspirer à essayer, prendre des risques. Ce terreau-là, les médiathèques peuvent contribuer à le développer. Reste que dans le contexte de crise où l’on nous promet des restrictions budgétaires à tous les étages, la prise en main d’une politique culturelle publique risque de passer à la trappe. D’où la remise de plus en plus franche entre les mains des industries culturelles de l’avenir de l’accès aux musiques (et autres contenus culturels numérisés). (PH)

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Moi Sophie [je] Calle

Visite à Sophie Calle, Bozar, septembre 09

calleColère artiste, assez de mots. Au cours d’un des barbecues les plus désaltérants de l’été, un ami plasticien, comme soudainement soulevé par un trop plein d’inepties, en un brusque haut-le-coeur,   mitrailla la fin d’après-midi d’une violente diatribe à propos de Sophie Calle. Ça ne perturba pas longtemps les libations. L’attaque visait une place trop importante accordée au mot, au discours, « et de plus en plus », aux dépens de l’image et d’autres langages sensibles moins verbeux, appuyés sur d’autres discours et d’autres connaissances (on parle toujours dans ces cas-là de la connaissance des mains). Je sais évidemment qu’il y a une querelle très ancienne entre la lettre écrite, parlée et l’image Je n’imaginais pas qu’elle fût encore vivace. Par exemple, dans mes habitudes, il m’est impossible de dissocier ces deux manières de représenter. Je vois une image, je contemple du visuel, je suis traversé par une image mentale, je m’en empare avec des mots, je ne la ressens que parce que des mots la « traduisent », spontanément. L’inverse est vrai aussi : je lis, j’entends un texte, du visuel accompagne les mots et les phrases, pas forcément comme les images d’un film, ça peut être des formes abstraites, voire de l’informe en mouvement. En réactivant cette querelle, quelque chose de l’ordre du moderne contre un certain retour à la tradition revient à la surface, avec certaines animosités ou rancœur : les formes d’art liées aux capacités verbales à vendre des concepts (plutôt que la production d’images considérée comme le propre de l’art) sont accusées d’accaparer le marché, au détriment des autres formes qui ne pratiquent pas la démonstration conceptuelle. J’ai ainsi pris conscience que cette confrontation était loin d’être dépassée. Forcément, dans un contexte où l’image est partout, il est intéressant de faire le point sur cette question. Ça peut se faire en lisant l’édition française récente d’un ouvrage américain paru en 1986 : « Iconologie. Image, Texte, Idéologie » de W.J.T. Mitchell. Et c’est en lisant quelque chose comme : « Pour quelle raison éprouvons-nous cette compulsion à concevoir la relation entre mots et images en termes politiques, comme une querelle territoriale ou un combat d’idéologies rivales ? », que je repensai au barbecue. Le livre retrace correctement l’histoire de l’image, qu’a-t-on défini ainsi, comment a-t-on distinguer image extérieure et image mentale ? Il explore, sur le plan théorique, les lignes de force de ce chapitre important, constitutif de notre culture : « Image versus texte. Figures de la différence.». Avant ça, il aura examiné les différents statuts de l’image et notamment cette spécificité importante de la peinture : « On ne comprend un tableau qu’une fois saisie la manière dont il montre ce qui ne peut être vu. » Ce qui est remarquable et qui mérite d’être souligné : « Cette idée de « peindre l’invisible » apparaît moins paradoxale si nous nous remémorons que les peintres ont toujours prétendu offrir « plus que ce qui frappe l’œil », notamment sous l’égide de termes tels que « l’expression ». Et nous avons vu dans notre bref aperçu de l’antique notion d’image comme « ressemblance » spirituelle qu’il y a toujours eu un sens – de fait un sens premier – selon lequel les images devaient être comprises comme quelque chose d’intérieur et d’invisible. » Puis la peinture s’est trouvée submergée par des productions d’images de plus en plus réalistes, « illusionnistes ou naturalistes » et devenant le « foyer d’une idolâtrie moderne et laïque liée à l’idéologie de la science et du rationalisme occidental, et que l’hégémonie de ces images ait généré des réactions iconoclastes en art, en psychologie, en philosophie et en poésie. Le véritable miracle réside dans le fait que les peintres aient pu résister et vaincre cette idolâtrie, et qu’ils aient su, à l’aide de nouvelles ressources, continuer à nous exposer plus que ce qui frappe l’œil. » Quelque chose, susceptible de menacer ce « miracle de la peinture », était sans doute en point de mire de la colère de l’artiste peintre. Donc, Sophie Calle, storytelling. En général, je vais voir Sophie Calle avec des à priori négatifs. Ayant lu l’argument, le descriptif de sa démarche, j’appréhende le fabriqué, le snob. Et je me fais retourné assez rapidement, trouvant la manière de faire, efficace, intelligente, séduisante malgré tout. Fort de ces expériences précédentes, je décidai d’y aller avec une tournure d’esprit favorable ! Je suis toujours étonné par le monde qu’elle attire, public jeune et féminin, rien à voir avec la fréquentation habituelle des expositions d’art contemporain. Ça m’avait déjà frappé, la première fois que j’avais visité une rétrospective à Beaubourg : les visiteurs font la file pour lire toutes les notices, parfois de belles tartines. Ça se vérifie ici à Bozar. On est bien face à déploiement multitextes, jouant sur des démarcations dynamiques, des empiètements d’un medium sur l’autre, une sorte de livre scénographié, exposition mise en page. On circule dans le texte, dans des segments-chapitres qui construisent l’hypothèse d’une expo unique, ça ressemble toujours à un projet, une projection de ce qu’elle pourrait montrer, ce qu’elle a envie de montrer, on déambule dans la manière dont elle se représente son désir de s’exposer. C’est de l’ordre de la matrice à histoires. Disons plutôt, storytelling matriciel, c’est sans doute pour cela et par cela qu’elle fascine ? Ca ressemble à des recommandations de coaching, une méthode de management par l’art, une sorte de power point géant et inventif où elle se raconte en mots et en photos et propose des techniques de narration basées sur les bonnes manières d’agencer les bouts de phrases, les fragments de paroles et de textes qui restent imprimés dans la mémoire, ainsi que les images, les photos, les croquis, les souvenirs visuels (un peu comme ces clubs où l’on apprend à créer des albums photos créatifs, dessins,papiers découpés, photos arrangées…). Ensuite ces matériaux de base sont eux-mêmes mis en scène photographiés… Autre piste pour expliquer la fascination qu’exerce Sophie Calle : son travail de deuil, comme perpétuel, infini, toujours recommencé. Une grande partie de ce qu’elle présente ne sont rien d’autre que les manières, les rituels, les procédés, les ruses avec lesquels elle digère la perte, fait son deuil, cherche à oublier, à user la douleur, à « passer à autre chose », se ressaisir… Un amour qui n’est pas au rendez-vous. Un amant qui la quitte. Sa mère. Des illusions. Elle raconte ainsi des choses qui touchent un vaste public tout en se situant dans un monde amélioré par l’art, proche d’un milieu élite, people. Ses amis sont presque tous des gens connus, célèbres, quand elle salue quelqu’un sur le quai de la gare, c’est Jack Lang… Ça donne une touche roman-photo glamour… Lourdeurs. Quelque chose m’a déplu, « froissé », pris à rebrousse poils dans les deux premières séries : « Lourdes » et « Berk », pas moyen de « rentrer dedans », comme on dit (ce qui ne suffit pas à constituer un jugement négatif à l’égard de ces œuvres). Il s’agit d’expériences conduites avec sa voyance : celle-ci lui donne quelques consignes (des voyages, des choses à exécuter, des gens à aborder un peu comme l’expérience à New York où Paul Auster tenait le rôle de la voyante et lui préconisait une série d’actions « pour améliorer la vie dans la ville »). Sur base de ces amorces d’histoire sortie de la voyance, raconter ce qui se passe, est-ce que le hasard va remettre l’artiste sur ses propres rails, va-t-elle retrouver son destin, découvrir quelque chose sur elle, ses proches, bref, provoquer des signes. Cette façon de chercher une porte de sortie au désarroi et d’organiser le pré-deuil, de se préparer à une disparition est accroché au mur, en frise, un carnet de note géant, un agencement de textes-photos digne d’intérêt, même si, personnellement, je le trouve lourd, limite imbuvable (peut-être une saturation du « principe Calle » ?) Tombeau pour la mère de Sophie Calle. Bien que la matière et la manière soient incomparables, quelque chose, dans la célébration qu’elle fait du dernier voyage de sa mère, vers la mort, me fait penser aux sculptures hyperréalistes de Ron Mueck qui réalisa, du reste, une extraordinaire sculpture de son père mort. Aux premiers abords, on ne sent pas de manière évidente la distance entre ce que l’artiste a vécu, ressenti et ce qu’il exprime. C’est un journal intime. Elle transforme en œuvre ce qu’un public peut avoir envie de connaître de la vie privée, de la biographie de l’artiste. Raconter le voyage dans le Grand Nord pour y conduire l’esprit symbolique de la mère (portrait, bijoux), projeter sur le mur le « film » fixe de la défunte, l’arrêt sur image final, illuminé, transfiguré, comme si elle était toujours vivante, prête à se réveiller et nous parler de Sophie Calle, décliner en lithogravures presque monochrome le dernier mot prononcé, « souci », syllabes presque invisibles, inaudibles et pourtant tellement là, dernier voile ténu reliant la mère au vivant, au langage, aux autres, fine dentelle désincarnée, tous ces éléments soigneusement agencés, ainsi qu’un superbe marbre funéraire « mother » venant « universaliser » la perte et le deuil, constituent une belle suite du passage, du souvenir, du recueillement : ce sont des moments où s’exhale le dernier souffle, il faut tout recueillir, le conserver. Comment l’être cher se transforme en traces, en signes, en textes, en images-mots, en souvenirs visuels, en exhibition artistique…  Voilà, c’est intéressant, en même temps, bof, bof… La suite de l’exposition réunissait des performances précédentes de Sophie Calle, une remontée du temps et des travaux que j’avais déjà eu l’occasion de voir il y a plusieurs années. Il m’a semblé que l’effet, pour la plupart, en était émoussé. Pas très envie de replonger dans le descriptif technique de la démarche (envoyer son lit à l’autre bout du monde pour qu’un inconnu y abandonne son dépit amoureux etc.) et, dès lors, les images ressemblent à des bribes de vieilles histoires, reportages farfelus, canulars…  L’oral en plus. Cette exposition avait ceci de particulier qu’elle était balisée de petits hauts parleurs où Frédéric Mitterand dissertait sur Sophie Calle. De courtes interventions en boucles, d’une belle langue élégante, classique, spirituelle, plaisantes mais pas toujours passionnantes. Il commence par expliquer qu’il na pas voulu ni pu répondre vraiment à la commande (commenter les œuvres exposées), « vous comprendrez mon désarroi » et « laisse le soin aux historiens d’art de m’expliquer ». Il qualifie Sophie Calle de « prédatrice organisée », de « sorcière » et « peut-on aimer une sorcière ? » – Comme ils se connaissent très bien, il est raisonnable d’imaginer que l’artiste savait qu’il « détournerait » la commande, et discourrait de façon plus générale, plus « mondaine » sur sa personne. – Le côté « prédatrice » est intéressant, même s’il est utilisé ici de manière plutôt flatteuse. Mais il y a de ça. Elle transforme tout en histoire qu’elle s’approprie, qu’elle vend. Presque en ligne directe, sans cheminement vers une création distancée.  Les expositions sont captivantes, en même temps, elles me donnent l’impression d’instrumentaliser comme jamais le visiteur. Elles laissent peu de place à l’interprétation personnelle, on peut éprouver des sentiments qui ressemblent à ceux qui sont scénographiés, mais rien à voir avec une appropriation, avec la liberté que donne un autre type d’œuvres (même les réalisations « véridiques » de Ron Mueck). Comme tout est égotiste, tout est froid aussi, donne-t-elle vraiment quelque chose au spectateur ? N’est-il pas un simple élément du dispositif ? Le dernier billet audio de Mitterand enfile une belle série de contraires, en formules fleuries et jolies, expliquant la répulsion et l’attirance qu’elle inspire, sa bêtise et son intelligence, son audace et son conservatisme… C’est encore une manière de flatter, de construire le personnage, mais il y a de ça. C’est brillant comme mise en scène de soi, c’est fatigant comme exploitation continue de son image (aussi rebutant, quelque part, que le système téléréalité qui transforme tout en choses à regarder, c’est un art assez proche de ces mécanismes-là, finalement). Comme dit son commentateur, c’était la meilleure manière d’économiser une analyse… Au prochain barbecue, je jetterai un peu d’huile sur le feu. (PH)

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L’art en guerre

« No Comment », Galerie Jacques CERAMI, du 12 septembre au 17 octobre 2009

ceramiAutre vernissage carolo.. C’est un beau programme, réfléchi, cohérent et engagé, que l’on peut voir chez Cerami sur les relations entre l’art et la guerre. Par le choix ramassé et judicieux, l’exposition actualise de manière efficace des questions du genre : « comment avoir un discours artistique, esthétique, ne reniant rien du beau et du savoir-faire plastique, sur l’innommable, le sans nom, l’horreur ». L’éclairage qui découle du rassemblement judicieux de ces travaux, de fait, redonne du sens à ce genre de questionnement. Plus : une évidence. Encore qu’il ne s’agit pas de traiter frontalement de la béance guerrière. Ce sont les impacts, les retombées, ce qu’il reste après son passage, la destruction. Les ruines physiques, les vies ravagées, les traces qui s’impriment pour longtemps, qui s’installent indélébiles pour toujours, des horizons traumatiques, devenus familiers, quotidiens, sur les écrans de télévision. Tout ça est connu, trop connu, insoluble, on y devient résigné voire indifférent. Or la dimension artistique et ses subtilités à sonder et révéler les impacts de la guerre, en recourant à des codes esthétiques où l’on préserve les valeurs civilisationnelles de toute déchéance, infiltre le terrain symbolique et révèle l’ampleur des mécanismes culturels qui nous rendent complices des guerres que l’on ne voit plus. Le côté artistique, sophistiqué dans sa démarche et ses techniques, est utile pour ouvrir les yeux, recommencer à sentir que l’horreur est là, sur tous les écrans et nous concerne. C’est l’occasion aussi d’interroger l’importance du photojournalisme dans l’émergence d’une photo artistique renouvelant le regard sensible sur les réalités des pays ravagés, détruits par les conflits. Plusieurs des artistes présentés ont été ou sont encore des photos journalistes (Kadir van Lohuizen, Jan Grarup…). Si l’on peut identifier un passage du photojournalisme à la photo d’art (ce n’est pas évident), cela concerne probablement, après un travail de terrain qui sensible, la volonté de montrer autrement, d’accorder un autre type d’attention, de dépasser la photo qui émeut dans les pages d’un journal ou un magazine. Du haut de ces ruines, des siècles nous contemplent… Les photos (noir et blanc) de van Lohuizen sur le Tchad, montrant la vie précaire dans des camps, dans des ruines, relèvent certes du reportage mais atteignent un tout autre statut, révèlent d’autres dimensions. Elles acquièrent l’aura d’un art soigné, travaillé, ce qui confère aux sujets traités une sorte de permanence, un dérangement insoutenable qui dure et va encore durer, se transforme en normes de vie. Même chose pour ses clichés libanais : les amas de gravats en prenant une surprenante beauté, loin de perdre tout mordant dénonciateur, frappent de manière inattendue, à retardement. En effet, se surprendre à conférer à ces « installations de ruines » une sorte d’immanence artistique, comme s’il s’agissait de la réalisation de monuments immenses, exceptionnels, conduit à mieux en mesurer la charge insoutenable. C’est bien le monument qui ressemble le mieux à l’esprit de notre civilisation.  La grande photo de Jan Grarup enfonce le clou de faon spécifique : sur fond de ciel biblique de plus en plus envahi par la noirceur en mouvement, dynamique, la carcasse d’un grand immeuble, juste des cases défoncées, décharnées, empilées, vacillantes. Ça ressemble au squelette d’un jeu de construction, mais on ne construit que des structures démolies, calcinées, des épaves. Les couleurs, la perspective, les ombres, l’emphase pervertie, les silhouettes éparpillées, la théâtralité brutale et sommaire : ici on est au pays des ruines éternelles. Bienvenue à Gaza. L’exposition « No Comment » ouvre un accès à des œuvres moins connues de Nina Berman dont les travaux sur les mutilés américains de la guerre en Irak ont été très médiatisés (surtout cette photo vue dans tous les journaux du mariage d’un défiguré, à son retour de guerre). Jacques Cerami en présente trois grands formats surprenants, confondants : ce sont les marges de la guerre, les à côtés, les moments de détente (!!), les phases de rémission, ces moments où temps de guerre et temps normal se confondent, se partagent l’espace, le territoire. Confusion. On peut constater que l’artiste a développé une science peu ordinaire de la scène de guerre, ce coup d’œil qui, en situation, va capter les scènes où l’histoire et la biographie des gens ordinaires se retrouvent pris dans des dispositifs de guerre. Interpénétration des imaginaires et des perspectives. Des photos dotées d’une profondeur incroyable, dégageant des possibles narratifs presque angoissants : vous avez 5 minutes pour comprendre ce qui se passe dans ce coin de paysage et empêcher que la machine infernale explose. Ça se passe entre un enfant sur la pelouse, sous la main d’un adulte arrêté dans son geste, l’enfant regarde vers une rangée d’arbres où affluent des civils, des militaires, et encore plus loin, sur une autre diagonale anxiogène, une escadre d’hélicoptères. Ou, sous une netteté colorée, radieuse, bonne enfant, qui peut peut-être évoquer les scènes classiques de l’enfant innocent, une scène d’une noirceur insondable, un soldat détendu laissant un gosse toucher, jouer avec son arme. Certaines compositions, travaillant avec des plans opposés, tranchés et auréolés ou continus selon des nuances de netteté, de brillance, d’ombres et d’impression de luminosité suspendue, traçant un réseau de lignes dont les convergences, divergences, recoupement creusent le champ de vision en espace à facettes, en implicites tapis, ce qui confère à l’ensemble un halo mystérieux, tirant vers l’iconologie religieuse, comme ces tableaux traitant de l’annonciation. Collision entre guerre et quotidien, contre pied même du politiquement correct qui dénonce la guerre: dans ses gestes et tableaux ordinaires, elle s’inscrit et alimente le besoin de sacré et d’interdit. La machine infernale a déjà explosé. Enfant soldat. Enfance de l’art. Ce dont témoigne peut-être « Bombchild » de Ronny Delrue. Son installation est constituée d’étranges poupées, mal dégrossies, évoquant des fusées ratées, abîmées. Entre le monde de l’enfance et l’arsenal. Des corps anonymes transformés en bombes prêts à se faire exploser. Des enfants missiles. Des bébés explosifs. Des mouflets kamikazes. Placés sous des globes en verre. De ces globes familiers, qui recouvrent plus souvent des statues saintes, des objets de prières, de petits sanctuaires, des bibelots de dévotion. Une sacrée substitution qui dérange. Cela ressemble aussi à un élevage aussi, de petits être atrophiés, mis sous cloche, enrubannés, corsetés pour qu’ils ne grandissent plus, qu’ils ne pensent qu’à voler en éclat, culture de la haine. En accrochant au mur les dépouilles du guerrier, comme un fétiche, et en plaçant au centre de cet attirail une petite console pour regarder DVD et jouer (notamment aux jeux de massacre), Johan Muyle place en abîme malicieux les relations entre la guerre et les enfants, interroge ce grand mystère : « pourquoi les enfants jouent-ils si souvent à la guerre », ce qui perpétue, de génération en génération, une familiarité culturelle avec la guerre. C’est aussi l’occasion de rappeler l’utilisation des enfants-soldats : sur la console, deux petits films, l’un est un extrait d’une gaudriole de cape et d’épée, l’autre l’interview d’un officier africain qui essaie de faire croire que, lui, n’a jamais envoyé des enfants au front (il leur a donné une formation d’adulte, donc ce n’était plus des enfants)… Sans oublier le travail impressionnant d’Anne Wenzel : ses céramiques précises, méticuleuses, restituent la plasticité tragique, sans issue, des voitures piégées après explosion (couverture d’Art Press, mars 2009). Placées sous verre, il s’agit d’une vision étouffante. L’effet n’est pas provoqué que par la précision plastique de la réalisation de ces « maquettes » : mais c’est que, pour y parvenir, l’artiste a intériorisé de façon précise, réaliste, vivre et revivre en elle l’impact de ces pièges meurtriers, aveugles. Par ce cheminement qui implique l’imagination et le savoir-faire pratique, le travail de la main, en regardant semblable reconstitution, il est possible de « ressentir », de se saisir de l’horreur de manière plus matérielle, intériorisée, charnelle. Mieux que devant le spectacle télévisuel, sans recul, jouant bêtement la plongée dans le réel. L’art retrouve comme une sorte d’enfance, de fraîcheur, de raison première. Dans le recul où, finalement, il reste énormément à montrer, à révéler.  La richesse des réflexions que ces œuvres inspirent est due à leur qualité artistique, esthétique, à la diversité de leurs langages sensibles. L’art est utile, il n’est pas condamné aux futilités des industries culturelles. (PH)

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