Archives mensuelles : décembre 2008

Mer du Nord en hiver.

Des couleurs, des lumières, une texture d’horizon (tessiture d’infini aussi) qui, à priori, m’ont toujours aidé à ouvrir une parenthèse, lâcher prise, couler dans d’autres pensées (souvent pas du tout intellectuelle, pensées manuelles, physiques comme des heures passées à faire des châteaux de sable), il y a sur les rivages une autre vie de substitution, en principe proche de substances légères, essentielles et pourtant impalpables. Liées à la mémoire de tout ce qui de l’espèce vient de la mer!? Quand cet écosystème fonctionne bien sur l’esprit et les humeurs, on y abandonne pas mal de ses habitudes, de ses rythmes, de peaux mortes, avant de les réendosser avec de nouvelles chances, nouvelles pistes (les vertus régénératrices du littoral venteux, salin, séminal)! Je m’y suis accommodé de divers naufrages aussi. C’est un des rares endroits où j’aime réellement courir, aussi loin que possible, comme si cet exercice avait là un sens particulier (la compagnie des vagues, le contact du sable, des coquillages)… Lire des heures face à la mer dans un silence d’écume, le cerveau baigné par ces lueurs caractéristiques d’eau, de ciel et de sable, reste un fantasme de longue date, régulièrement approché et entamé, jamais assouvi, noyé dans l’infini rivage abstrait.

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Menu de Noël (en cuisine)

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J’ai choisi, dans mon livre de cuisine « référence » (pour le moment), des recettes qui m’attirent depuis longtemps, que je n’avais pas encore osées ou eu ni le temps, ni la circonstance qui semble ad hoc. Elles m’attirent par leur processus de transformation lente des aliments, quelque chose qui oblige soi-même de rentrer dans une dimension temporelle particulière, absorbante et qui relève de l’alchimie. Par exemple la soupe au potimarron (à l’origine de citrouille et à servir dans la citrouille même !). La première opération consiste à confire la chair du légume, en le décapitant, lui retirant sa masse de graines, en le fourrant de graisse de canard, ail, laurier, trois heures au four basse température. Trois heures durant lesquelles, quelque chose, dans le cerveau, qui, pour la circonstance, s’identifie au potimarron, se confit lentement, se transforme, exclut tout autre pensée. Ensuite, extraire la chair tendre, parfumée, à la cuillère, la hacher finement, la passer au tamis pour obtenir une purée très lisse. Pendant ce temps, un bouillon de volaille tire à petit feu. Ces deux cuissons lentes permettent de mettre en avant l’essence des saveurs, celle du potimarron, celle des carcasses de volailles. Le fumet qui s’en dégage a quelque chose de spirituel qui se marie à la dimension goûteuse, charnue, du produit final, la soupe qui rassemble les deux, la purée, le bouillon. (Finition : faire bouillir, y ajouter de la crème montée, sel et piment d’Espelette, servir avec quelques champignons des bois.) Je servais ensuite une crème brûlée de foie gras, pistaches torréfiées et sorbet de pommes vertes dont j’ai déjà parlé, mieux réussie que les fois précédentes, plus de corps, les différents goûts plus relevé, un équilibre plus puissant. Je m’attaquais ensuite à une recette qui me fait envie depuis deux ans, la poule aux morilles de Darroze. (Malheureusement avec des morilles séchées, mais bon.) Attiré d’abord par la préparation, la manipulation, le rapport direct à la bête ! Je confectionne d’abord une farce de morilles, jambon de Bayonne, mie, crème, vin blanc, persil, sel et piment. Ensuite j’empoigne les poulets, et, les doigts trempés dans la graisse de canard, j’entreprends de décoller la peau de la chair. Au début, prudent, on y va mollo, faut pas déchirer la peau ! Ensuite, plus franchement, ça va tout seul, la main y entre complètement, jusqu’aux cuisses, et c’est là qu’on glisse la farce, entre la chair et la peau. Une fois introduite, on masse les poulets pour répartir la farce au contact de toute sa chair. On les cuit au four, à la graisse de canard, en même temps que des pommes de terre, des échalotes, des morilles. Et en arrosant presque sans arrêt. Pour diversifier l’accompagnement de légumes, quelques asperges vertes poêlées et arrosées de fond de volaille. (Le poulet a ainsi vraiment une saveur exceptionnelle. J’aurai un regret : ne pas avoir préparé plus de légumes.) Entre la crème et le poulet, j’aurai poêlé quelques tranches de foie gras (au mélange d’épices de la Maison Thiercelin) servies avec du chutney carottes/mangues. En dessert, un classique, la mousse au chocolat, recette Wynants. (PH)

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Recyclage de sons usés

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Günter Müller (ipods, electronics), Jason Kahn (analog synthesizer), Norbert Möslang (cracked everiday-electronics).

mkmSix moments musicaux extraits d’une tournée en Amérique latine : Mexico, Bogota, Santiago de Chili, Rio de Janeiro, La Plata. Des musiques qui évoquent la machinerie déraillée des grandes mégalopoles et la clameur des insomnies, des traques, des poursuites angoissées de plaisirs et d’illusions, cacophonie désirante qui tourne à vide, sordide, sans transcendance. Sans rêve, sans perspective. Machinerie en panne et qui, dans l’espace déglingué et hyper complexe (celui de ces villes, de ces populations, de ces cerveaux), essaie de réparer ses accès de déséquilibre morbide. Ce sont des bouts de continuum sonores urbains. Sans uniformité ni monotonie, plutôt des espaces striés, hachurés, chiffonnés, bouchonnés, ligotés, violentés. Des morceaux de sons lents, tenus, immobiles, vrillent en zen névrotique et d’autres éclatent comme des pétards, partent comme des fusées, rentrent en narcose, taraudent. C’est plein de dissensus bruitistes qui partent dans des directions opposées, c’est un flux d’hétérogénéités et le sentiment d’une musique organisée provient des milliers de petites surfaces qui s’entrechoquent, se griffent, se mordent, se lacèrent les unes contre les autres et, ainsi, arrondissent leurs angles, s’agglomèrent dans le mouvement attractif, répulsif. Coupures, irruptions, interruptions, festival de pulsations contrariées, giratoires, mal dans leurs peaux, sous jacentes ou en éruption introspectives. Échos malsains des nouveaux tribalismes paumés, cul-de-sac. Drones rouillés, dérangés. Des interférences de réseaux, des ondes qui s’entrechoquent, échangent leurs particules, chantent l’hybridité neuronale. Mélange de sons chauds, de sons froids, de présences et d’absences, de sons diurnes et de sons nocturnes, de vitesses qui rivalisent, se neutralisent. Agitation de sons usés à la mémoire fatiguée, sur le point de disjoncter. Dance floor mutant, corrosif, pour jungle urbaine en décomposition, poisseuse, étouffante, aux proliférations (béton, métal, plastiques, chair, implants, déchets) incontrôlables. Remarquable design sonore par trois pointures en parfaite complicité sur un label qui reste une référence (for4ears) (PH). Un texte de Günter Müller. Discographie:  de Günter Müller , Jason Kahn,  Norbert Möslang.

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(R)évolution culturelle en cours/catch, grimaces, rock et syndicats

« D’une révolution à l’autre », Carte blanche à Jeremy Deller, Palais de Tokyo.

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Il faut peut-être commencer par avoir une idée de qui est Jeremy Deller. A priori, pour les non-initiés (dont je suis), ce n’est pas évident quand on débarque dans cette « exposition ».  Jeremy Deller est un artiste anglais né en 1966 qui réalise surtout des vidéos dans lesquelles il explore ce qui, dans la créativité populaire spontanée, émerge et fait sens, alimente en énergie toute une création contemporaine. Entre art et anthropologie par l’image, il explore de façon originale les contextes sociaux, politiques, économiques, industriels des mouvements d’art, des croyances en l’art. Il constitue ainsi une certaine mémoire alternative de tous les matériaux « non-nobles » qui rentrent dans la composition imaginaire des réalisations culturelles les plus nobles. En procédant selon des méthodes non scientifiques (il n’est pas historien), mais par intuition, en mettant à l’épreuve des méthodes historiennes qu’il transforme en formes d’investigation artistiques. Il est donc beaucoup plus libre. (Notice à lire). Il ne présente pas au Palais de Tokyo ses réalisations mais un ensemble de matériaux qu’il rassemble, qu’il étudie, qu’il consulte en préalable à la réalisation de ses propres œuvres. Il montre, en fait, sa méthode de travail, à partir de quelles « traces », quels rapports au monde qui l’entoure, il nourrit sa pensée et son désir de créer. Il lève un voile sur le fonctionnement de son cerveau, comment celui-ci s’arrête sur tel ou tel événement, telle pratique, suscite tel rapprochement, telle « correspondance » pour utiliser un terme baudelairien. De façon exemplative, on peut illustrer ça par la magnifique liaison qu’il organise entre un tableau du XIXème siècle, « La Forge », de James Sharples, représentation romantique du travail industriel (qui se signalait comme l’espoir d’un nouveau monde) et la photo de Denis Hutchinson qui montre « Le catcheur Adrian Street et son père, mineur de fond » (1973), dans un contraste incroyable entre la misère du mineur et l’apparat kitsch et transformiste du catcheur, manifestation extrême des voies à emprunter pour « sortir de la misère », se transformer, vendre son corps et sa force de travail dans des catégories d’exercices spectaculaires. Ces deux images sont intégrées dans une section qui s’attache à expliciter les relations entre culture populaire, misère industrielle et développement des cultures rock et pop en Angleterrre. Cette section s’intitule « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée », titre inspiré du Manifeste du Parti Communiste et couvre la période 1760-2008, histoire des changements de société en profondeur et des mouvements musicaux (artistiques) qui s’y greffent. – Ailleurs, il consacre une large place aux interventions de l’artiste Ed Hall qui réalise des bannières à l’ancienne, évoquant les blasons héraldiques mais aussi les banderoles à contenus populaires accompagnant certaines processions populaires, confréries ou autres associations dont l’identité s’affichait dans une devise, une image… Sauf qu’Ed Hall transpose ce genre de bannière dans le monde des luttes syndicales, combats des minorités, des activistes de tout genre. Une manière d’inclure les engagements politiques actuels dans une tradition collective. – Une même logique conduit à présenter une grande sélection des dessins de William Scott, « Good Person ». Il s’agit d’un artiste travaillant au sein d’une grande association américaine (Oakland) pour adultes handicapés (art brut). Il trace le portrait des personnalités de son environnement social et s’attache aussi à redessiner le plan de son quartier marginalisé, pour le rendre plus beau, plus accueillant et confortable, plus digne. – La démarche plus documentaliste de Jeremy Deller est incarnée avec les pièces du « Folk Archive » qu’il rassemble avec Alan Kane. Ce sont des photos sur des pratiques populaires très diverses, voici un extrait de l’explication dans le catalogue : « D’un éléphant mécanique à une banderole syndicale, d’une course de barriques en feu à un concours de grimaces, de la broderie de culottes de lutte à la réalisation de gâteaux pour le soutien d’une action associative, large est le spectre des activités. Bien que contemporaines, nombreuses d’entre elles font partie d’une tradition ancestrale. (…) Ces courants populaires témoignent d’une vie créative au Royaume-Uni, en réaction à un mode de vie actuel devenant de plus en plus privé. »  – « Son Z » est un autre élément de cette carte blanche qui prend l’allure d’investigations documentaires très poussées. Il s’agit d’explorer et de mettre en connexion le maximum de données politiques, scientifiques, économiques et culturelles, dans l’Union Soviétique des années 1917-1939. Et de montrer ainsi comment c’est bien la mise en liaison d’une grande diversité de paramètres, dans des disciplines très diverses, qui impulse des progrès et des inventions importants, inspirent des utopies engendrant le désir d’aller plus loin. Il y avait ainsi toute dynamique inventive qui donna, entre autres, naissance à un instrument révolutionnaire, le Theremin. La plupart des pièces exposées proviennent du Centre Theremin de Moscou et sont montrées, en partie, pour la première fois en Europe.  – Jeremy Deller applique aussi son esprit de recherche à la naissance du rock en France, en réunissant une série d’archives sur le Golf Drouot, la période yé-yé. Reconstituant aussi une cave rock alternative, lieu de répétition à Nancy. Il répercute en fait les travaux de Marc Touché, anthropologue des « pratiques relatives aux musiques amplifiées ». Bon ! La matière, intellectuellement, est excitante, exaltante, mais cela fait-il une bonne expo ? Faut-il présenter ces documents sur des cimaises, comme des œuvres (ce qui ne fait pas problème avec les bannières, les dessins de William Scott) ? Ne vaudrait-il pas mieux organiser l’ensemble comme un réel centre de documentation, avec des tables, des conditions confortables et attrayantes de consultations des textes, des photos, des fichiers images et sons (qui pourraient être en plus grand nombre) ? Ce qui serait, de plus, une manière de faire évoluer le concept de salle de documentation vers quelque chose de plus dynamique, créatif, entre lieu d’expo, performance dans laquelle chacun s’inscrit et grande salle de lecture d’une bibliothèque. Dans l’introduction à l‘exposition, il est bien dit qu’il s’agit « d’un projet inclassable où les protagonistes échappent parfois à la définition d’artiste et où les objets présentés ne s’appréhendent pas toujours en tant qu’œuvres d’art. » Mais la forme qu’il convient de donner à l’ensemble n’a pas été trouvée. On ne reste pas debout à contempler des photos qui instruisent une certaine relation entre différentes informations sociales et culturelles comme on peut le faire devant une représentation picturale. Cela demande de réfléchir, s’arrêter autrement, brasser, feuilleter. L’objet de l’exposition concerne un comportement d’artiste par rapport à ce qui l’inspire. Le dispositif de l’exposition devrait beaucoup plus permettre de mettre à l’essai, sur place, le genre de comportement proposé. Il est important de développer un genre de dispositif scénique qui ouvre des portes quant à l’attitude et la relation cognitives à l’art. « D’une révolution à l’autre » est quasiment entièrement un projet pédagogique qui, au lieu d’être créatif dans l’invention de la mise en scène de nouveaux principes de médiation culturelle, adopte un principe classique d’exposition d’œuvres. Le magazine Palais / est un bon support, un peu pauvre du côté des rebonds, appareil critique bibliographique, filmographique et discographique. (PH)

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Labyrinthe pétrifié du savoir

Claudio Parmiggiani au Collège des Bernardins, jusqu’au 31 janvier 2009.

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Le Collège des Bernardins est construit en 1245 comme lieu de formation intellectuelle pour les moines cisterciens. En l’investissant avec trois installations inspirées par l’histoire du lieu, l’artiste italien, réussit un coup de maître : tirer un trait reliant l’importance intemporelle du savoir depuis les premières vocations du bâtiment jusqu’à aujourd’hui. Les trois œuvres (d’une certaine façon, elles n’en font qu’une) expriment la force du savoir et sa fragilité. Une force suspendue, en attente, en danger, comme attendant d’être remise en mouvement par l’intervention du spectateur. La première impression est de désolation, saccage et pillage est ce qui menace en permanence culture et connaissance (mon filleul m’écrivait, sans dramatiser, qu’à l’école on le traitait d’intello, c’est déjà le début du réflexe de saccager l’intelligence). Mais en se familiarisant avec les images constituées dans ces espaces spirituels, en commençant indistinctement à penser avec elles, j’ai alors plutôt le sentiment que la réflexion et le désir d’apprendre est stimulé par ces bris et débris. D’abord, ce qui frappe est le fantôme d’une immense bibliothèque de 20.000 ouvrages, comme son squelette, sa photo aux rayons X. Il a procédé en fait en exposant la bibliothèque au feu, historiquement élément de l’autodafé, plus exactement la fumée. En retirant les volumes, ce qui subsiste est leurs formes blanches, vides, leurs contenus, leurs sciences parties en fumée. Là aussi, après une impression macabre, la perception évolue vers quelque chose de plus positif, une sorte d’irréductible présence-absence. Une marque. (Plus personnellement, ça m’évoque la quantité de livres avalés depuis que je suis lecteur, dont je ne garde qu’une connaissance approximative, que je devrais relire pour réellement les posséder). La deuxième partie est une sorte de vaste labyrinthe constitué de livres ouverts en verts et copieusement brisé. Encore la violence faite aux livres, la nuit de cristal comme sommet de l’ignorance. Néanmoins, malgré la barbarie, le labyrinthe du savoir reste debout, transparent, magique. Troublant avec ses parties pulvérisées, étalées au sol. Puzzle. Dans l’ancienne sacristie, sont enfin rassemblées une centaine de cloches de toutes tailles. Décrochées, désaffectées, défroquées. Les cloches sont liées au rythme du temps, aux heures d’études et de prières rythmées par les sonneries, elles étaient l’instrument qui réunissait la communauté dans la connaissance des jours et de la nuit. (Il faut lire les pages d’Huysmans sur l’art de la fonderie et de la sonnerie pour se rappeler à quel point elles étaient aussi, en quelque sorte, l’incarnation d’un certain type de savoir.) Ces œuvres sont d’un silence très particulier, on pénètre là juste après la violence faite aux livres, à l’écriture, à l’étude –, – on entend tourner les pages des volumes fantômes, on entend le fracas du verre, on entend les cloches pleurer après leur légèreté sonnante. Un silence tellement imagé avec ses fracas, murmures et sonneries pétrifiés, que cela relève quasiment de l’installation sonore. (Claudio Parmiggiani, né en 1943, proche de l’Arte Povera…) (Autre aspect de l’artiste lors d’une exposition à Bruxelles) (PH)

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Chercheur en médiation culturel!

Jacques Rancière, « Le spectateur émancipé », La Fabrique éditions, 140 pages, 2008

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Voici un petit ouvrage tonique, regroupant la matière d’une série de conférences données durant les 4 dernières années (dont une à Bozar). Le thème général en est la place de l’art dans les systèmes de socialisation en examinant la fabrication et la position du spectateur (du public au sens large), des artistes, des médiateurs de toutes sortes. En tant que tel, c’est un merveilleux recueil de réflexions pour animer le débat controversé au sein de tous les responsables des politiques culturelles. Cette prise de distance philosophique qui introduit du dissensus au niveau de pas mal d’idées reçues est salutaire pour maintenir une dynamique de remise en cause, ne pas laisser dormir la machine. Dans l’état actuel de la crise sociale (pour certains, il ne s’agit que d’une crise économique, mais celle-ci est à prendre comme une réelle crise de régime), mieux s’armer pour repenser la politique culturelle est indispensable pour refonder le capitalisme culturel. – Voici le titre des chapitres : « Le spectateur émancipé », « Les mésaventures de la pensée critique », « Les paradoxes de l’art politique », « L’image intolérable », « L’image pensive ».  À propos de « spectateur émancipé » : Si l’ensemble des institutions de programmes culturels se sent de plus en plus fragilisé par rapport aux impacts des industries culturelles, en misant sur la « médiation culturelle », force est de reconnaître que ce concept reste relativement flou (ou plutôt, au stade actuel, il est possible d’y fourrer à peu près tout ce que l’on veut). Pour certains, « médiation culturelle » semble n’être rien d’autre qu’une adaptation de ce que, dans les industries culturelles, on appelle le marketing, même si ce déplacement n’est pas opéré forcément de façon consciente, délibérée. Pour d’autres, et c’est la majorité comprenant probablement l’institution dans laquelle je travaille, la médiation est une méthode de socialisation à partir de l’art qui tend à expliquer ce que telle ou telle expression signifie. C’est une démarche explicative, en quelque sorte, entre quelqu’un qui sait et quelqu’un qui doit apprendre. Ce qui renvoie clairement à une relation que Jacques Rancières a beaucoup étudiée (une grande partie de son travail en découle), celle qui s’établit entre le maître et l’ignorant, comme modèle de la relation pédagogique fonctionnant grâce à une distance entre les deux pôles, distance qu’il faut maintenir et qui consiste à la part d’abrutissement dans les processus d’apprentissage cognitif. « Ce qui lui manque, ce qui manquera toujours à l’élève, c’est le savoir de l’ignorance, la connaissance de la distance exacte qui sépare le savoir de l’ignorance. » « C’est d’abord cet écart radical que l’enseignement progressif ordonné enseigne à l’élève. Il lui enseigne d’abord sa propre incapacité. Ainsi vérifie-t-il incessamment dans son acte sa propre présupposition, l’inégalité des intelligences. Cette vérification interminable est ce que Jacotot nomme abrutissement » (page 14-15). Quand nous parlons d’autonomie du spectateur (des publics de l’art en général) comme objectif idéal de nos missions publiques, il nous faut rechercher une autonomie qui échappe à ce cycle de l’abrutissement ainsi décrit. Ce n’est pas ce que font toutes les démarches pédagogiques qui instruisent hiérarchiquement sur les contenus de l’art, ce n’est pas ce que recherchent les pratiques qui entendent rendre les spectateurs « acteurs actifs du spectacle qu’ils contemplent », ce qui fonctionne en conservant toujours cette distance abrutissante, ce n’est pas non plus ce que favorise tout le marketing journalistique qui tourne en copiés collés à partir des dossiers de presse où est dit comment il convient de comprendre l’intention de l’artiste. Jacques Rancières propose de rechercher légalité des intelligences. Cette égalité est possible selon lui parce qu’il n’y pas d’ignorant qui ne sache déjà quelque chose. Et, « de cet ignorant, épelant les signes, au savant qui construit des hypothèses, c’est toujours la même intelligence qui est à l’œuvre, une intelligence qui traduit des signes en d’autres signes et qui procède par comparaisons et figures pour communiquer ses aventures intellectuelles et comprendre ce qu’une autre intelligence s’emploie à communiquer. » C’est dans la passivité supposée du spectateur que réside son rôle actif, l’exercice de sa sensibilité, son imaginaire, son intelligence. Ce qui revient à exercer son pouvoir « de traduire à sa manière ce qu’il ou elle perçoit, de le lier à l’aventure intellectuelle singulière qui les rend semblables à tout autre pour autant que cette aventure ne ressemble à aucune autre. Ce pouvoir commun de l’égalité des intelligences lie des individus, leur fait échanger leurs aventures intellectuelles, pour autant qu’il les tient séparés les uns des autres, également capables d’utiliser le pouvoir de tous pour tracer leur chemin propre. » Ce qui est une autre manière de décrire les contextes favorables aux phénomènes d’individuation individuelle et collective de Simondon, travaillés ensuite par Stiegler. C’est donc à l’exercice de mise en commun de cette égalité des intelligences que les institutions de programme devraient œuvrer dans leurs politiques de médiation. Ce qui les conduira d’autant plus à travailler avec des typologies d’esthétiques qui favorisent aussi cet exercice de l’intelligence individuelle et collective. Le dernier James Bond, par sa vitesse, l’enchaînement se son scénario, sa volonté de chasser l’ennui et donc de gérer le temps du regard, offre moins d’inventions personnelles d’histoires que le dernier film d’Harmony Korinne. Si Jacques Rancières n’exclut probablement, par principe, aucune œuvre, il fait des choix, et est capable de présenter des exemples d’esthétiques plus propices à l’émergence de la condition de « spectateur émancipé » (quand il parle des films de Pedro Costa). J’ai du mal à comprendre son rejet du travail des sociologues comme Bourdieu : en ce qui me concerne, sur le terrain, ces deux types de travaux et d’approches sont complémentaires. Leur confrontation est utile : parce qu’à penser strictement en philosophe, Jacques Rancières parle de l’ignorance comme d’une essence, un peu comme un principe égalitaire dans une tradition de pensée humaniste. Or, il s’agit alors d’une ignorance idéale et la société a différencié et complexifié aussi les niveaux d’ignorance. Il est difficile de nier la réalité de destruction non pas seulement de l’intelligence, mais de cette « bonne » ignorance préalable à l’intelligence, ce que Bernard Stiegler présente comme les nouveaux cas de « prolétarisation ». Sans doute que Rancières devrait mettre ses idées à l’épreuve des différentes formes de l’ignorance contemporaine. Dans le cas de cette prolétarisation, il devient difficile d’envisager cette description presque idyllique : « Nous apprenons et nous enseignons, nous agissons et nous connaissons aussi en spectateurs qui lient à tout instant ce qu’ils voient à ce qu’ils ont vu et dit, fait et rêvé. Il n’y a pas plus de formes privilégiées que de point de départ privilégié. Il y a partout des points de départ, des croisements et des nœuds qui nous permettent d’apprendre quelque chose de neuf si nous récusons premièrement la distance radicale, deuxièmement la distribution des rôles, troisièmement les frontières entre les territoires. Nous n’avons pas à transformer les spectateurs en acteurs et les ignorants en savants. Nous avons à reconnaître le savoir à l’œuvre dans l’ignorant et l’activité propre au spectateur. » La faculté de lier ce que l’on voit à quelque chose de déjà vu ou rêvé ou lu, de manière  ce qu’un début de nouvelle connaissance se noue, il est probablement utopiste d’imaginer que tout le monde conserve, aujourd’hui, cette faculté. Si l’on est d’accord avec le fait que cette capacité doit permettre une certaine élévation, compréhension du monde, etc. Le présupposé de Rancières est qu’il faut déjà avoir vu, lu, rêvé. Si l’on est d’accord avec le concept de prolétarisation culturelle, ces présupposés n’existent plus chez tout le monde. (La fracture culturelle et scolaire existe bien.) Mais je reste persuadé que, compte tenu de ces réserves et de la nécessité de joindre Rancières à, si pas Bourdieu, disons Bernard Lahire, que la philosophie de travail qu’il propose est la bonne pour cadrer les missions de médiation culturelle de nos institutions publiques. Du reste, nous avons bien défini La Sélec dans cet esprit-là, non pas un choix recherchant l’autorité prescriptive, mais un ensemble de « points de départ, des croisements et des nœuds qui nous permettent d’apprendre quelque chose de neuf », pour que chacun, à partir de La Sélec s’invente d’autres points de départ, de nœuds… (Très important aussi ses considérations sur l’évolution de la pensée critique –loin d’être inutile ou dépassée mais qui doit réinventer ses modes d’interventions et, dans la continuation, puisqu’il s’agit de critique sociale effectuée par le biais de l’art, ses réflexions sur l’actualité du concept d’art politique. Matières tout autant primordiales pour cadrer et encadrer des missions de médiation culturelle. Le genre de penseur avec lequel travailler pour redéfinir les axes d’institutions culturelles en difficulté, ou imaginer un programme pour l’ambition européenne d’une capitale culturelle régionale, exemple Mons 2015.) (PH)

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Sexe amnésique, amnésie sexuelle

Danielle Arbid, « Un homme perdu », VX2056

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Thomas Koré est un photographe un peu jeté, fasciné par les femmes et le sexe, une sorte de queutard extrême qui cherche la confrontation au plaisir dans des contextes difficiles. Par exemple dans les pays arabes où les femmes sont loin d’être libres, l’accès au sexe libre bien surveillé. Il parvient néanmoins, dans la nuit des villes, à dénicher les lieux de débauche, les réseaux souterrains de la prostitution pour assouvir ses fantasmes. Ses partenaires ne sont peut-être pas toutes des prostituées, peut-être y a-t-il aussi dans le lot des filles proches de ce milieu par besoin de vivre des expériences, de se libérer. Ce baroudeur du sexe a bien entendu la passion de photographier ses rencontres, ses séances de cul, les filles qui le fascinent, en poses étudiées ou, dans le feu de l’action, au jugé, en « tir automatique ». Voilà le portrait d’un occidental qui cherche méticuleusement à se perdre, s’oublier dans les femmes d’un monde fermé où l’interdit est puissant. Passion qui lui vaut de temps en temps une bastonnade, mais il est costaud, il encaisse bien. C’est par le biais d’une femme anonyme que son chemin croise celui de Fouad Saleh, un Libanais errant, fier, arrogant, écorché et sans mémoire. De quoi exciter l’objectif du photographe : un homme à la dérive qui entretient, manifestement, des relations difficiles aux femmes. Dans un schéma d’attirance et de rejet, il va s’attacher les services de l’homme perdu et chercher à percer son secret. Ce n’est même pas forcément dans le but de rendre service, non, simplement un but stimulant. Comme s’il flairait un bon sujet de reportage ou de livre. De fil en aiguille, il élucidera le mystère de l’homme à la dérive. Sans dévoiler toute l’intrigue, cela tourne autour d’une violence faite à une femme (à toute la condition féminine), au point de déranger la mémoire et l’identité du mâle. Ce qui, au fond, brosse un portrait sans appel: l’étranger qui vient les baiser pour ses photos et son égo (même si c’est présenté de façon poétique comme une sorte d’amour absolu du sexe féminin), de l’autre un représentant du sexe fort indigène qui tape dessus. Entre le marteau et l »enclume, tringler ou trinquer… Et la conclusion du film laisse entendre que cette intrusion-ingérence du touriste érotico-photographe dans la mémoire d’êtres meurtris (et dans leurs femmes) aura comme conséquence de réactiver le drame et pour un dénouement radical. Si j’ai un petit ton critique pour évoquer le personnage principal, il n’en est rien dans la manière de procéder de la réalisatrice, qui valorise le sujet de façon intéressante . Elle ne filme pas ça comme du tourisme sexuel, ce n’est pas sordide, elle est surtout intéressée à faire éclater toute la beauté d’un érotisme latent, socialement voilé. En même temps, et sans insister (ce n’est pas un documentaire), le contexte est bien rendu, celui des campagnes, des villes, des routes. Le décalage entre l’orient et l’occident est bien thématisé. L’état de ces pays (économie, mœurs) saute aux yeux. Plus encore dans un film précédent, « Dans les champs de bataille », qui se déroule à Beyrouth, l’histoire d’une adolescente en pleine guerre. Sa famille bourgeoise est, de plus, ravagée par un père pris par la passion du jeu et ne propose aucun accompagnement à toutes ses interrogations. Son éveil à l’amour et au sexe s’effectue surtout avec la bonne de sa grand-mère, en partie dans les caves lors des bombardements. Les tracas, les drames, les passions continuent sous les bombes. Le sujet du film n’est pas Beyrouth en guerre, néanmoins, là aussi, le décor est prégnant, le climat explicite, les images de la ville et les scènes d’extérieur restituent bien la situation générale d’une société en panne, mutilée, balafrée. (PH)

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Un ignorant chez Mark Manders

Mark Manders, « The Absence of Mark Manders », S.M.A.K., 13.12.2008 – 22.02.2009

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J’ignorais l’existence de Mark Manders, artiste né aux Pays-Bas en 1968 à la carrière bien fournie (d’expositions, de reconnaissances, Venise, Kassel, Sao Paulo), et pratiquant la « sculpture-installation ». Il est bien spécifié dans les brochures d’accompagnement qu’il s’agit d’un artiste majeur peu connu dans les pays francophones, frontière intéressante à examiner (très peu d’infos en français sur le Net ! L’ambiance qui se dégage de l’ensemble des œuvres est très forte et singulière, elle frappe. Sans allégresse, au début, plutôt âcre, âpre. Comme ce paysage peint constitué de vieilles planches, bois et contreplaqué, avec vaguement de la peinture. C’est un univers étrange, ça ressemble à un champ de fouille archéologique représentant l’état mental de l’artiste. Un champ de ruines onirique, entre reflets d’Antiquité, restes de l’industrialisation, neurosciences symboliques. Les matériaux n’ont rien de noble, plutôt vieux, proche de la récupération, portant la trace de l’activité humaine, manifestement pétris à la main, ce sont réellement des objets exhumés. L’exhumation a, bien entendu, aussi, des relents sordides, morbides, qui se trouvent ici intégrés à ce que l’art a à dire sur l’artiste, sur ce qui le lie à ses rêves, ses cauchemars, à son travail introspectif de créateur se mettant en scène, à ce qui le lie aussi à tout ce qui l’entoure de réel. Les corps masculins sont sommaires dans leur idéalité figée, un peu hors du temps, un pied dans un type d’une autre civilisation, érigés en sculptures autour desquelles s’organise une activité. Les corps de femme sont  tout autant d’une sexualité androgyne, peu marquée, et comme des créatures inachevées, en cours d’invention (sculpture de glaise enveloppée de plastique) ou en cours d’ajustement, de réparation, sortes de momies gisant dans des zones laboratoires. Impossibilité d’aboutir à une représentation de femme idéale, objet du désir toujours se dérobant. Substituts de glaise en attente du souffle de vie ? Victimes de rêves d’amour brisés reléguées à la morgue ? Mais toujours placées dans des installations qui leur donnent un environnement mental qui usine leurs images, qui représentent l’investissement du mental qui les pense pour les imaginer, les maintenir en vie par le fantasme. Elles ne sont jamais loin d’une usine (un peu archaïque), prototype de machine fantaisiste à donner la vie ou d’une grande baignoire de glaise originelle pour nourrir, rajeunir leurs formes de chair. Il y a aussi des tuyauteries, des amas de vielles de cordes, des meubles usés, usuels, qui les attendent. Les figures sont très énigmatiques. Par exemple ces hommes raides, coupés en deux dans le sens de la hauteur, chaque partie attachée à l’autre par d’étranges attelles bricolées, vieilles planches, ficelles, terre, exhibées sur des socles, eux-mêmes posés sur des tables évoquant autant un bureau directorial qu’une table clinique. Les deux moitiés des corps sont chaque fois un peu plus qu’une moitié, si bien que cela ressemble à l’union bidouillée d’êtres jumeaux rassemblés en un ou à une manière foutraque de réconcilier  les parties gauches et droites de l’être. Réconciliation qui, vu les techniques utilisées, ressemble à un massacre, le résultat du massacre étant embaumé, transformé en sculpture. L’ensemble est installé avec des objets hétéroclites : les corps, glaises, planches, ficelles, tables, fauteuils : images complexes, troublantes. Avec quelque chose d’étouffant aussi. À l’instar de cette salle remplie de couvertures usagées, décolorées, étendues, superposées avec au centre de la salle, un petit poêle à bois. Le premier coup d’œil capte l’effet bigarré des couleurs et des dessins sur les couvertures. Avant d’être frappé par quelque chose de fragile, de grégaire. La quantité de personnes (symbolisées par les tissus poussiéreux) rassemblée là, autour d’un feu minable, pour essayer de se réchauffer, n’ayant probablement aucun autre refuge. La démarche globale, justement par la manière spécifique de rapprocher des objets hétéroclites (technique bien connue des rêves) qui forment des sortes de réseaux fait évidemment penser à certains textes sur l’art de Deleuze, aux agencements entre l’art et le réel. Mark Manders se révèle d’une grande fécondité pour travailler sur ces principes d’agencement. Ainsi, à voir dans une vitrine, comment un fémur, un sucre et une cuillère tiennent ensemble comme un seul nouvel objet (usage à inventer). Ses croquis témoignent d’une activité cérébrale qui pense en réseau, en manière de connecter, de relier, de joindre, de faire communiquer les énergies contenues dans diverses matières, formes, structures. Circuit de plomberies se continuant par un alignement de crayons puis par des sachets de thé… À partir de là, l’impression générale est moins « souterraine » et c’est le côté dynamique qui prédomine dans la perception de l’ensemble de l’exposition. Un génial inventeur associant des parties mortes et des parties vivantes pour maintenir une dynamique de vie qui soi prédominante (sans jamais censurer les bouts de cadavres d’où une énergie vitale est à extraire aussi). Il y a ainsi le surprenant tambour en forme de clavecin avec toutes ses annexes, ses rythmes vers d’autres sens, d’autres musiques, d’autres époques, d’autres mœurs, d’autres technologies. On peut y voir converger ainsi, à titre d’exemple, la fonction primale du tambour avec dans la partie vitrée des photos d’Indiens, des cadavres de rats ; des reproductions de peintures de la Renaissance, continuation de la cruauté civilisée et de ses musiques de salon ; un appareil à cassettes souvent origine d’irruption barbare de sons rythmés dans la vie collective, le tout tenant ensemble par des bouts de bois, l’ensemble ayant quelque chose de chic, d’incongru, d’improbable, de sophistiqué et perturbateur). Il y a l’extraordinaire machine à écrire. Toute petite, menue, posée devant l’immense paysage mental noir qui lui donne son sens. Une fabuleuse machine qui tient de la minoterie, de la sidérurgie, de l’appareil photographique. Recevoir du grain à moudre, absorber des matières premières, les traiter, retraiter dans l’imaginaire. Ces matières permettent d’engendrer des photos mentales qu’il faut développer, toute cette énorme mécanique de la pensée étant indispensable à ce que la machine à écrire garde son sens, écrire ce que l’on a dans la tête. On revient au vestibule de l’exposition, reliquaire du chiffre 5, réceptacle d’une accumulation obsessionnelle et ludique. Bric à brac fantastique. Coup d’œil sur un autre moteur de l’artiste : l’obsession, l’accumulation, la mise en commun, le génie de relier, établir des liens, rassembler des signes. En même temps, si cette accumulation de 5 est incroyable, elle est tout autant monstrueuse. Ils étaient dispersés, rendus discrets dans leur environnement, là, tous ensemble, les uns sur les autres, il y a quelque chose d’anormal, d’étouffant. Pression. Pression mentale. Heureusement les machines aux hautes cheminées sont là aussi pour lâcher la tension. Pas eu le temps de parcourir les salles présentant un nouveau choix des œuvres permanentes, ni l’exposition du peintre belge Werner Mannaers. Dommage ! (PH)

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Le chef et le philosophe, 2 systèmes de soins

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Je me suis offert une pause dans un bistrot de chef (un des premiers à avoir lancé cette formule), « Chez l’Ami Jean ».  L’établissement ne paie pas de mine, un vieux bistrot de quartier resté tel quel (70 ans). Vieux bois, local un peu sombre, exigu, quelques objets basques accrochés ici ou là, une photo de rugby, une affiche sur la ville de Ramuntcho, un gant de boxe dédicacé, ça fait cantine sans façon… Un premier contraste avec le look adopté pour le site Internet. Le deuxième contraste est dans l’assiette : ce qui est présenté est bien plus charnel que ne le laisse présager la présentation virtuelle, stylisée. Le raffinement promis est au rendez-vous et le palais explose de plaisirs, tout l’appareil gustatif jubile, matières grises et tripes comprises, au rythme d’un service impeccable, attentionné même s’il est rapide, voire heurté. Mais on est bien dans un esprit bistrot en contraste avec cette cuisine quasiment étoilée. (À certains moments, je doute : n’est-ce pas aussi bien que chez Darroze ?) Pour être plus explicite : en entrée, mis en forme dans à l’emporte-pièce, de l’écrasé de topinambour au beurre demi-sel assemblé avec deux épaisses languettes de saumon au sel, surmonté d’un léger gratin et de pétales de légumes craquant, d’une fine languette de lard croustillant. Les saveurs du tubercule (terre) et du poisson (mère) se conjuguent subtilement. En plat (photo) : coquillettes, joue de veau, émulsion blanche et râpé d’orange, avec une sauce garnie de pleurotes. À chaque fois, l’équilibre des saveurs et des consistances ravit. Tout est juste, pensé en profondeur. Le dessert : mousseline de citron jaune avec un sirop de réglisse…. Mais, en ces temps difficiles, j’aurais mauvaise grâce de ne parler que de bouffe ! Il y a en plus, le spectacle des cuisines. Elles sont plutôt petites et il y a 4 ou 5 personnes qui y travaillent sous la direction du chef (Stéphane Jégo, breton d’origine, formé à la cuisine basque), bien présent, aux premières lignes. C’est un extraordinaire ballet de gestes emmêlés, coupés, recoupés, de corps s’esquivant, louvoyant, sans jamais se percuter et rompre le mouvement du corps collectif qui travaille vers le même objectif : partir de tous les ingrédients dispersés, disparates, préparer, les rapprocher et rendre tout disponible, selon les commandes, pour que le chef finalise, dans chaque assiette, les mets rassemblés selon ses idées (dosage, épices, esthétique). Une tension palpable, très forte, jamais d’énervement. Le chef donne ses ordres, accélère le mouvement, anticipe telle ou telle préparation, contrôle tout sans en avoir l’air (tant le résultat que ce qui y conduit, soit la durée, le temps, le tempo, comme pour la conduite d’une œuvre musicale). C’est le plus impressionnant et détermine l’aura de ce qui arrive dans l’assiette ! Cette capacité à suivre le déroulement de plusieurs plats, plusieurs cuissons, plusieurs agencements culinaires, sur plusieurs fourneaux, pris en charge par plusieurs assistants (chacun leur partie), avoir dans la tête la partition complète et détaillée de l’ensemble des commandes et des plats, avoir le contrôle de tous les savoir-faire qui permettent de mener à bien tout ça dans les temps ! Cette force d’organisation et de concrétisation de quelque chose d’abstrait -une recette, une conjonction de goûts et de saveurs, étant avant tout une sorte de concept, d’idée- est prodigieux, dégage une énergie euphorisante, comme si j’étais en train de me réchauffer à un foyer de forces positives réunissant, rassemblant en quelque chose d’homogène ce que la vie extérieure, médiatique et virtuelle tend à disperser, disjoindre. Ce qui ressemble beaucoup à une autre prestation à laquelle j’assisterai le même soir, celle d’un philosophe jonglant avec des concepts pour proposer précisément une façon d’organiser la compréhension de ce qui traverse notre époque (Bernard Stiegler, séminaire d’organologie, séance sur les nouveaux réseaux de socialisation, Facebook & Cie). Ainsi, même sans tout comprendre, qu’il s’agisse de cuisine ou de philo, côtoyer physiquement un tel chef ou un tel penseur, a des vertus thérapeutiques par « ce qu’ils dégagent » !

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Le soir, donc, au Collège de Philosophie, Bernard Stiegler animait une nouvelle séance de son séminaire. Le voir penser en direct, selon le plan établi de son exposé, puis selon les questions posées par les participants (notamment un Anglais qui cherchera à définir l’angle mort de la pensée de Stiegler, peut-être du côté du concept de « nature » ?),  procure le même confort que la prestation du chef dans sa cuisine. Même si, bien entendu, il travaille des termes, des concepts, des outils bien connus de ses lecteurs, sur la durée, l’impression n’est pas d’entendre la même chose que ce qu’il y a dans ses livres, mais cet effort pour, dans l’instant, cherche à dégager une avancée dans ses idées, aller un peu plus loin, faire surgir une meilleure explication, un agencement plus convaincant. Comme si cet exercice de parole instantanée avait pour but de faire sortir aussi l’imprévu, l’accident, et qui s’infiltre plus facilement dans l’oral, faire surgir tout ce qui peut mettre en danger une pensée arrêtée. Le côté thérapeutique provient d’assister à une tentative d’organiser, dans un appareil conceptuel tournée vers l’action et l’engagement, une foule d’informations qui saturent l’espace public, l’espace médiatique. Informations présentées comme constituant la consistance de l’air du temps, les forces qui déterminent ce qu’il faut devenir. Ces informations, notamment sur les technologies de socialisation ou d’accès à la culture, nous harcèlent de façon autoritaire, jamais expliquée, jamais médiatisée mais toutes entières dans le marketing. Elles harcèlent en ordre dispersé, brutalement, chacune comme un absolu à prendre tel quel. Cette dispersion totalitaire rend difficile la pensée, la réplique, l’échange avec l’environnement et ses outils de contact. La première chose à retenir de ce séminaire est la distinction entre « fait technique » et « tendance technique », c’est tout bête, mais… Généralement, des « faits techniques » nous sont présentés comme équivalant aux « tendances techniques ». Ce qui élimine toute distance, toute capacité de penser en termes de tendance et participe de la « prolétarisation de l’esprit ». Son sens de l’organisation intellectuelle, Bernard Stiegler le pratique comme l’emboîtement des poupées russes, mais ce qui l’intéresse est ce qu’il y a entre chaque poupée, le frottement, la transmission (ou non), la connivence (ou non), la transformation (ou non)… Les nouvelles technologies de socialisation, comme Facebook, ne sont pas critiquées par Stiegler de façon conservatrice, stigmatisées comme le diable. Mais dans le fait technique « facebook », il explique une tendance à provoquer  l’hyper désajustement que ces techniques introduisent entre systèmes techniques et autres systèmes sociaux.  Ce qui est tout le contraire de ce que l’on nous vend. La façon dont ces choses se vendent et se répandent présente des risques importants d’hyper conflit entre les différentes fonctions de l’intelligence humaine. Dans la foulée, il expose sa façon d’expliquer, sur les trente dernières années, le désinvestissement de l’état au niveau du long terme, de la prévoyance, du projet de société, de la stratégie et de l’imaginaire industriel. Toutes choses à restaurer si le but est bien de résoudre la crise qui s’installe comme apothéose d’une économie anti-système de soins. Rien n’est à prendre tel quel, mais entendre ce travail de la pensée qui ramasse, rassemble, organise, s’éloigne des faits pour parler de tendances, c’est stimulant, ça inspire des lignes de conduite pour son propre boulot. (Séminaire enregistré, disponible sur le site d’Ars Industrialis.)

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Tirer la chasse

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Sans doute que les dirigeants et responsables mesurent mal l’ampleur de la crise s’ils ne se fient qu’aux chiffres, aux indices de consommation, etc. Le coup au moral est certainement plus grave et d’une autre nature que simplement dépressive. Le sentiment d’avoir été trompé profondément, cyniquement, dans les grandes largeurs, par tous ceux qui n’ont cessé de certifier, bardés de titres d’experts, qu’il n’y avait pas d’autres voies, que tout allait bien, que tout allait aller de mieux en mieux, ce ressentiment peut devenir incontrôlable. Surtout quand, finalement, aucune décision ne semble venir inverser la vapeur. (Et quand les banques font semblant de s’effondrer, ce sont des infrastructures spirituelles et culturelles qui sont menacées de disparaître, bibliothèques, médiathèques, petits cinémas, télé publique…) Il y a comme des murmures dans la foule qui ressemblent à ces pochoirs relevés à plusieurs endroits anonymes de la ville : des chiottes pour symboliser le désir de tirer la chasse et d’évacuer ceux qui nous chient sur la tête. Quelque chose qui couve et qui s’exprime de façon violente, non correct dans un petit opuscule intitulé « L’insurrection qui vient » et signé par un collectif qui se désigne comme « comité invisible » (La Fabrique éditions). « Ce livre est signé d’un nom de collectif imaginaire. Ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs. Ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte des chambres à coucher. » Autre morceau : « Nous nous y étions bien faits, pourtant, à l’économie. Depuis des générations que l’on nous disciplinait, que l’on nous pacifiait, que l’on avait fait de nous des sujets, naturellement productifs, contents de consommer. Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d’oublier : que l’économie est une politique. Et que cette politique, aujourd’hui, est une politique de sélection au sein d’une humanité devenue, dans sa masse, superflue. » Avec appel à l’organisation révolutionnaire, appel aux armes et cri du cœur : « Tout le pouvoir aux communes ! ». La dissémination d’images clandestines de wc ou de collages intitulés « pq » devrait inquiéter les forces du statut quo, ce sont les images d’un trop plein, d’un inconscient qui ne sait s’il va engloutir ou régurgiter. Mais quelque chose ne passe plus ! (Un blog sur Comité Invisible)

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