Archives de Tag: politique culturelle

Position du lecteur au jardin

Autour de : – Un jardin – Claude Simon, Triptyque, Gallimard – Sense of Place, Bozar, Bruxelles – Philosophie du paysahe de Georg Simmel – Chicago Underground Duo, Age of Energy, Northern Spy Records 2012 – Articles de presse…

 Les jeux d’ombre sur les pages du livre et la peau, produits par les frémissements et murmures que le vent fait courir dans les feuillages, me donnent envie de retourner au cœur de quelques secondes à peine, filmées sommairement avec un GSM – comme si l’appareil s’était déclenché accidentellement – et conservées en poche, à disposition, grâce à cette horrible technologie « smartphone ». Comme dans ces mises en abîme de type vache qui rit, je plonge dans un ballet d’ombres similaire à celui que j’avais sous les yeux, mais légèrement antérieur et situé ailleurs, danse ombrée de feuilles et de fleurs sur les pages d’un autre bouquin depuis lors lu complètement, intériorisé, s’immisçant entre les lignes et les brouillant en un texte tiers, calmement, débordant des pages et livrant l’esprit du lecteur à la stridence phénoménale des cigales. Cet échantillon d’instant long ramassé en une séquence abrupte suggère, à chaque répétition du microfilm accidentel, la torpeur lucide d’un lecteur planqué sous les arbres et qui voit et entend partir une décharge textuelle foudroyante, par conjonction rare d’éléments intrinsèques et extérieurs, déjà là ou survenants. Autant dans ce souvenir filmé qu’au présent, le livre ouvert sous les arbres, les pages et la peau se cherchent une continuité de supports, de textures. Prélassé dans les heures de lecture au jardin – désormais sans cigales mais revivant leur polyphonie stridulante comme la bande son des ombres sur le livre et la musique cérébrale particulière que déclenche un livre qui nous dévore pour qu’on le dévore, dynamique de la pensée en mouvement -, je lis autant les unes que l’autre, les pages et la peau, successivement, simultanément. La peau parce que fortement éprouvée par la déferlante solaire, elle change, accentue ce qui la ride et la tache, ébauche des constellations de tavelures – semblables à celles qui me fascinaient sur les mains d’un de mes grands-pères, faisaient qu’elles étaient incompréhensiblement mains de grand-père -, se parchemine, capte et révèle le texte organique du temps.

 

Si je suis délicieusement écroulé sous les frondaisons – et pouvant sembler sonné me dirais-je plus tard en rencontrant dans ma lecture de Triptyque ce corps de femme que Claude Simon place nu immobile dans une chambre d’hôtel comme « s’il s’était écrasé sur le lit au terme d’une chute de plusieurs étages »  – c’est qu’en cette rare journée de canicule belge, j’ai pédalé pendant plusieurs heures sous le cagnard, dans une campagne le plus souvent très surexposée – presque décolorée sous le midi -et très poussiéreuse, odorante en cette période où tous les fermiers récoltent, ballottent, engrangent la graine, le foin et la paille. Des milliards de débris sont en suspension dans l’air, collent sur la peau suante, assèchent et irritent les muqueuses du nez et de la gorge. Il n’y a pas d’ombre sur le macadam dont le ruban défile lentement. Dans les fêtes locales, les attroupements prennent d’assaut les buvettes de fortune, obstinément, sans liesse apparente, désertant les autres stands d’artisanat, comme si une folie collective, déclenchée par une situation d’alerte, se répandait dans les villages. Dans les villages déserts, il y a regroupement de survie dans les bistrots où la bière coule à flot, celui-ci qui a étendu sa terrasse protégée de parasols et où un guitariste interprète vieux blues et rock’n’roll, ou cet autre où le public regarde à l’ombre, en direct à la télévision le combat de David et Goliath, moment fort du cortège folklorique de la ville voisine. De retour poisseux au jardin, et après élongations et douche, je me suis installé au frais, là où passent la brise, avec à portée de mains tout ce qu’il faut pour rétablir progressivement un niveau optimal d’hydratation, des fruits, de l’eau, des jus, du thé vert, une bière. Stimulé autant que marqué par l’épreuve physique, je vais alterner moments de lectures erratiques, lumineuses ou comateuses, somnolence agitée ou voluptueuse, contemplation désincarnée, voire abrutie ou charnelle – traversée de phrases et de formes qui, dans le jardin, captent l’attention et qui vont s’apparenter ou s’opposer, mais en tout cas se lier -, alternance d’états qui font que je vais me répandre, me cacher particulièrement bien dans l’hétérogénéité du jardin, que je peux autant considérer comme ma création, ayant agencé et planté la plupart des essences qui le composent, que moi comme sa chose, un bout de nature matricielle.

 

Les périodes de somnolence, d’oublis chavirés dans la chaise longue, se changent en émergence languide, jamais brutale ni même franche, dans cette chambre sans murs où les yeux plongent dans le ciel, aspirés par le tracé des lignes d’avions et où l’oreille localise les points vitaux à leurs chants, pépiements, bruits de bec, frou-frou d’ailes. Et cet entre-deux où le cerveau se remet lentement en place dans le réel, ce qu’il élabore pouvant encore n’être que les retombées du rêve, se passe à épier les déplacements d’oiseaux dans l’espace, l’immobilité du lecteur ne pouvant absolument plus les dérouter ; le labeur solitaire des pics, l’organisation collective des mésanges à longue queue, en estafette rapide, progressant dans les arbres comme un groupe de guérillas urbain, d’abord le pommier, puis l’érable, le saule et passage dans le cognassier, et l’on recommence, épouillant les plantes de leurs parasites. Mais aussi, plus individualistes, les sitelles, les discrets troglodytes, les merles, les geais, les tourterelles roucoulantes… Dans le noisetier, on entend le travail consciencieux de l’écureuil qui constitue son silo de fruits secs pour l’hiver… Cette animation animalière qui occupe parfaitement le terrain et qui est la première chose qui gagne l’esprit et les fonctions vitales quand le dormeur revient à la surface fait que ce dernier, de s’être abandonné ainsi dans la nature, a subi un déplacement de son centre de gravité et s’il s’est assoupi sur ses terres, au réveil  ne se sent plus particulièrement chez lui, plutôt en visite, de passage.

 

Les lignes d’avions qui se suivent et se ressemblent au firmament tracent des frontières éphémères qui, tandis que les yeux les contemplent, entretiennent le trouble entre veille et songe. Puis, presque aussi haut que la petite croix brillante d’un avion, un point aveuglant, vif argent et hirsute, vibrionnant et sans plus rien de rectiligne, semblant dévier de l’orbite inaccessible des longs courriers, venir vers moi. Qu’est-ce que c’est comme engin ? Et là, je m’éveille vraiment, en alerte, je cherche à identifier ce projectile qui, soudain, au moment où il s’éclipse, perd toute ressemblance avec un objet volant rendu fou, il n’a plus rien de météorite, probablement un amas de semences transparentes, agitées dans le vent, et de la même phosphorescence instable que le duvet déposé dans l’herbe. De par sa nature et son mouvement, il était en fait insituable, dans un autre plan du visible.

 

Retour au livre étalé sur les genoux où, comme sur les pages de l’écolier séchant sur sa traduction latine, « Les ombres entremêlées des feuilles du noyer balaient la surface du cahier, l’envahissant tout entière, remontent vers le haut, redescendent, puis glissent rapidement en oblique et disparaissent. » (C. Simon, Triptyque), des ombres qui caressent et ventilent la concentration du lecteur. Lire après-coup, ainsi, des passages qui semblent décrire mieux que je ne pourrais le faire ce que je vois ou ce que je ressens dans l’immersion de lecture au jardin, installe une étrange perception temporelle, que rien du perçu, de ce qui se lit là, ne tient en une couche, en une seule ligne du temps. Que les textes et la conscience des choses n’existent que par relecture, recoupement, répétition, superposition de périodes. D’autant que cette impression d’après-coup à la lecture de certains fragments, concerne un texte que j’avais déjà lu il y a plusieurs années et dont les éléments saillants sur lesquels je m’arrête à nouveau, quelque part, étaient mis en veilleuse, et sont réactivés, retrouvés en moi presque comme venant de moi. Et sans doute suis-je depuis toujours attiré par les ombres balayant la surface des choses à lire.

 

Les clôtures sont plus symboliques qu’autre chose, ce n’est pas un jardin muré, c’est une cellule verdoyante connectée à d’autres, une pâture, un bosquet, un autre jardin, un champ, une prairie, un potager, une pelouse, une forêt, ainsi de suite. Un maillage. Fluctuant, résistant. C’est sans recourir à un dispositif de barrières qu’il enlace, protège et conduit à apercevoir avec appréhension, au-delà de son périmètre, la fin des vacances et son corollaire inévitable, l’expulsion du jardin, le retour à un rythme de vie où il est plus accessoire que ressenti, vu de la fenêtre, traversé, entretenu, tondu, taillé, biné… Ce n’est pas tant, d’une manière générale, l’ennui de sortir et de reprendre contact  avec l’actualité quotidienne désespérante qui profile sa menace, comme si je l’avais mise de côté et allais devoir réapprendre à concilier toutes sortes de contingences. Je n’ai cessé de laisser venir les informations, de capter ce qui se passait dans le monde, de prendre une mesure approximative des répercussions du macro sur le micro. Ce sont plus précisément certains aspects de l’actualité à propos desquels se détermine l’engagement que j’assume dans la vie laborieuse, jouxtant les compétences et le terrain d’activité où je dois tenir mon rang, défendre quelque chose. C’est par exemple, étalée en première page de plusieurs quotidiens, cette morgue insupportable d’un président de comité olympique réclamant plus d’argent pour ramener, à l’avenir, une moisson florissante de médailles nationales. Quand on sait que les sommes supplémentaires qui pourraient être investies dans la compétition professionnelle seraient subtilisées à d’autres champs d’activités – probablement la culture et l’éducation -, les réactions sociétales contre ce genre de revendication cynique devraient certainement être plus franches, donner lieu à un tollé. Les effets positifs de la culture et de l’éducation sur l’avenir des collectivités seront toujours supérieurs à ceux de quelques médailles et de leur gloriole olympique. Peut-être peut-on mettre aux crédits des exploits de ces surhommes ou surfemmes le fait d’encourager les jeunes à pratiquer le sport, mais si cela s’assortit d’un esprit de compétitivité exacerbé et d’une mentalité nationaliste, je me demande si le bénéfice n’en est pas mince, biaisé voire pervers. (Il faut stipuler que le ministre des sports a très bien répondu aux prétentions du président du comité olympique.) C’est aussi, un autre jour, le portrait en grand et plusieurs pages consacrées à la réussite exceptionnelle d’un patron, révélant le genre de succès particulièrement adulé et qui symbolise ce contre quoi un travail culturel, au jour le jour, doit combattre, que ce soit en prêtant des livres et de disques, en organisant un spectacle de théâtre, un concert, une exposition. Sans vergogne, la gazette célèbre ce genre d’assomption fulgurante du travail et du fric. Ce milliardaire, donc, autoexalte son profil de self made dans une impudeur rare, presque comique, en tout cas grotesque. Avec la complicité du journaliste, ou complaisance involontaire voire induite par la fascination et le rapport de force social, la dimension « je ne dois ce que je suis qu’à moi-même, mon travail, ma rigueur » est poussée jusqu’à un auto-érotisme sublime et maladif « je me suis enfanté moi-même ». Tellement imbu de sa réussite, dont il est incapable de voir à quel point il la doit à d’innombrables autres personnes, depuis les inventeurs de la télévision jusqu’à ses employés qui subissent son autoritarisme apparemment puéril, ce chef d’entreprise exemplaire s’imagine pouvoir mieux diriger le monde que quiconque et donner des leçons de gestion aux gouvernants qui, certes, du moins certains, en ont besoin, mais à condition que le donneur de leçon n’éclipse pas la complexité qui égare bien des décideurs. Un bel article qui rappelle le régime des vanités qui nous gouverne. Et puis surtout, dans de nombreuses publications, mais très souvent reléguée dans des entrefilets, des pages blanches, des articles qu’il faut chercher dans les dernières pages – comme la programmation tardive des films d’auteur à la télévision – il y a l’expression d’une inquiétude culturelle réveillée, reflet d’un activisme qui cherche des raisons d’y croire, peut-être parce que l’arrivée d’une nouvelle ministre de la culture en France donne de l’espoir à diverses corporations du secteur qui, du coup, s’expriment, interpellent pour attirer l’attention sur leurs problématiques en souffrance. Ce terrain d’incertitude et de grand désarroi quant au devenir culturel donne lieu aussi à la publication d’une tribune d’intellectuels allemands rappelant les idées développées dans leur livre L’infarctus culturel (Le Monde). Et là ce sont réellement, brutalement, le temps de lire ce texte, les affaires courantes qui se pointent dans le jardin, submergent l’attention car il est fait de la matière par excellence qu’il faut traiter, garder à l’œil, endiguer parce qu’elle peut annoncer des changements importants dans la manière de poser une action culturelle, entériner ou initier des déplacements, des déformations, des modifications des pratiques. Il s’agit de la mise en polémique, à grands traits, des problématiques actuelles sociétales et technologiques telles qu’elles semblent signaler la décadence d’une ambition culturelle publique. Il est impossible de partager la totalité de ce diagnostic d’infarctus, mais il est difficile de l’ignorer ou le rejeter en bloc parce qu’on ne peut qu’en approuver certaines observations. Oui, l’argent actuellement investi dans les grandes institutions culturelles n’est probablement pas efficace ; oui, nos cultures occidentales échouent à intégrer activement la créativité des cultures de ses immigrés ; oui, les biens culturels commerciaux, couvrant l’essentiel de la consommation en loisir de la population, ne sont pas conçus et fabriqués en Europe et cela signifie que l’industrie de l’imaginaire, qui devrait aller de pair avec une ouverture sur des produits artistiques plus exigeants, en continuité, nous échappe. Mais faut-il conclure pour autant qu’il est temps d’en venir à une période post-institutionnelle en préconisant enfin la place de l’individu (et donc je suppose les pratiques telles qu’elles s’organisent sur Internet) ? Les auteurs parlent d’interrompre les subventions à ces institutions pour les investir dans « autre chose ». Pourquoi ne pas plutôt réviser profondément les fonctions des institutions et les faire travailler autrement à tout le liant collectif, valorisant l’individu car elles ont une capacité à lier, à faire tenir ensemble, qui ne se trouve nulle part ailleurs ?

 

Rejeter donc ce qui menace tout autour, se blottir encore plus dans la sensualité de l’après-midi, dans les bribes de Claude Simon mêlées aux ombres qui bougent, aux oiseaux, aux odeurs… Fermer et ouvrir les yeux dans le fauteuil, au milieu des airs même et découvrir, étranges, la silhouette frangée des arbres et leurs cimes pointées vers le ciel bleu, les traits blancs vaporeux des avions peignant leur vitesse prodigieuse, et cette infime boule phosphorescente, rapide, agitée (quelle sorte d’engin volant est-ce ? avant de me rendre compte de ma méprise et qu’il s’agit d’une poignée de semence, comme un nuage rapide, une haleine, comment ais-je pu croire qu’il s’agissait d’un engin aussi haut qu’un avion ?). Le ciel vu d’une fenêtre éperdue, sans cadre, étant moi-même une surface fenêtre par laquelle ça regarde. Comme en ces quelques lignes: « Le rectangle de la fenêtre est tout entier rempli par le ciel, d’un bleu léger et uniforme, sans nuage. Dans sa partie inférieure apparaît parfois le sommet d’un palmier balancé par le vent. » (C. Simon, Triptyque) La simplicité de la description est travaillée par les lignes qui précèdent et qui révèlent par qui et pourquoi la fenêtre est ainsi fixée. Le corps nu d’une femme, alanguie, découragée voire ombrée d’amertumes comme après s’être donnée en échange de quelque chose qu’elle n’obtiendra pas, marché de dupes. Une nudité un peu démantibulée, indifférente, impudique. Et si le réveil au jardin, après l’assoupissement de la sieste, confère assez vite la sensation de léviter dans les airs après être tombé de très profond, d’avoir un rendez-vous cosmique à honorer, c’est encore le reflet exténué mais charnel d’une atmosphère que je lis quelques pages plus loin, quand le texte revient sur la femme nue dans sa chambre d’hôtel. Même si les raisons de cette spatialisation sont inversées : elle, par une mise sous vide dans un volume impersonnel, insensible et en ce qui me concerne, tout le contraire, par une dispersion bienheureuse dans l’extérieur fourmillant, sans borne. Mais les contraires se rejoignent et la lecture généreuse en phénomènes d’identification, signalant par là même, au cœur du sentiment de bonheur au jardin, le résidu d’un gisant dépressif ailleurs, et condamné à y retourner, en sursis donc, en suspens. « Une couche uniforme de bleu, comme passée par le pinceau d’un peintre en bâtiment, emplit le rectangle de la fenêtre ouverte. Sauf sa couleur, rien (aucune modulation, aucun accident, aucun nuage suspendu, aucune différence de matière ou de nature) ne le distingue des murs recouverts d’un badigeon uniforme, de sorte que le corps nu et solitaire toujours gisant sur le lit aux draps défaits semble se trouver au centre d’un espace vide, un cube aux parois lisses, clos de toutes parts, et sur les surfaces duquel aucune ombre, aucune nuance de valeur n’indiquent les différentes orientations des plans, comme ces décors d’estampe orientales colorées d’uniformes teintes plates : de simples boîtes délimitées par des cloisons de papier escamotables, qui semblent là, fragiles et comme irréelles, pour simplement enfermer les protagonistes dans un volume symbolique, une dérisoire parcelle d’espace emportée par la gravitation dans le cosmos à des vitesses prodigieuses. » (C. Simon, Triptyque) Des similitudes s’établissent du côté de l’irréalité, de la fragilité, de la dimension escamotable… Mais pour le reste, la mise en l’air provient non pas d’une raréfaction mais d’une profusion contagieuse, d’une multiplicité de modulations, d’accidents, de nuages, de différences. Quand je replonge dans le texte, mon mode de lecture a changé, j’ai l’impression de suivre simultanément plusieurs strates, d’être une multitude de points lisants qui progressent à la manière du groupe de mésanges dans les arbres, avec une attention accrue mais éparpillée dans les lignes, les phrases, les mots et les images à la manière des volatiles dans les branches, inspectant, picorant et organisant une vision d’ensemble segmentée, pointilliste. Une lucidité exacerbée irrigue un engourdissement galvanisé. Un état touffu, proliférant, riche en impulsions et passivités, tout en amorces. De ces instants où l’on voit et sent le paysage d’un intérieur inexplicable et donc très loin de l’unité posée par le texte de Simmel, seul outil théorique accompagnant l’exposition Sense of place au Bozar (Bruxelles), « Or, n’est-il pas déjà, lui aussi, une formation spirituelle ? ». Dès qu’il est représenté, image mentale, dès qu’incorporé, oui, certainement, mais le paysage sans nous !? Chaque paysage étant pour Simmel spécifique, précis, différent de tout autre – probablement le voit-il au naturel en partie contaminé par l’acte du peintre qu’il étudie -, plaçant la sensibilité dans cette expérience où « l’unité de l’existence naturelle s’efforce de nous intégrer à son tissu, la déchirure entre un moi qui voit et un moi qui sent se révèle doublement aberrante» et cela grâce au savoir-faire de l’artiste qui « va complètement absorber la substance donnée de la nature, et la recréer à neuf comme par lui-même, tandis que nous autres, nous restons davantage liés à cette substance et en conséquence nous gardons l’habitude de percevoir tel élément et tel autre, là où l’artiste en réalité ne voit et ne crée que le « paysage » ». Outre que « recréer à neuf la substance donnée de la nature » me semble une vue de l’esprit, un espoir de philosophe, il me semble que les paysages photographiques – et ne résultant pas du geste de peintre dont parle Simmel -, exposés dans Sense of place, ne renvoient pas à « l’unité de l’existence naturelle », cette chose qui serait si je comprends bien la part immuable et permanente de l’existence vue à travers les fenêtres chaque fois singulières des paysages saisis par les artistes, mais plutôt à des réalités composites et instables. Et si la plupart des travaux d’artistes y sont spécifiques, précis, ils s’interconnectent, ils gagnent à être vu ensemble dans une juxtaposition de points de vue qui indiquent où regarder entre eux, pour voir l’instable plutôt que l’immuable. Par exemple les images que Bart Michiels réalise sur les sites historiques de grands massacres guerriers européens – Bastogne, Waterloo, Passchendaele – n’illustrent en rien une unité naturelle, même si elles s’y réfèrent aussi au-delà des éléments historiques et le théâtre d’opérations que ces paysages rappellent par leur absence, leur recouvrement présent. Pour Bastogne, une étendue de poudreuse que l’on peut prendre pour le dôme d’un nuage dont les déchirures laissent voir le sol lointain, bleu, gelé ; le regard ajuste sa focale, il s’agit d’une fine écume grumeleuse soufflée sur le sol, mottes et crêtes de glaise, pailles brisées affleurant comme le squelette du paysage qui a enseveli tant de vies ; à Waterloo, c’est un foisonnement de graminées, couvertes de leurs panaches luxuriants, flamboyants, et dans cette masse de brins verts, la dépression provoquée par la chute corps, l’acharnement d’une trombe d’eau ou d’un vent d’orage, avec à l’avant plan un autre flux de graminées cette fois dépouillées de leurs graines colorées par la déflagration; Passchendaele n’est qu’une vaste terre sombre, parcourue des sillons butés d’une culture légumière rappelant le réseau de tranchées, et, reliées par leurs tiges mortes, brunies, des constellations de potimarrons s’y étalent et ne peuvent que faire penser à des grappes de mines ou à d’innombrables existences fauchées inutilement.

 

L’instant où à force d’imprégnation contemplative, on touche ce point paysager où se dissout toute prétention unitaire que ce soit est aussi celui où l’on découvre être plus profond que soi-même – en fait proprement sans fond -, et contenir plus que soi-même, voire surtout n’être pas tant contenant que divers contenus (pour détourner une formule de Renaud Barbaras à propos de l’être sensible : « il est plus profond que lui-même, contient plus que lui-même »). Un état qui correspond au désir que l’on énonce comme dernière volonté, vouloir que nos cendres soient répandues au jardin. On s’imagine en effet alors continuer à vivre dans le lieu choisi, y rester perceptible pour nos proches à travers l’effet de Stimmung qu’offre la vue du paysage, que nos particules s’unissent intimement au cycle de vie du jardin et poursuivent ainsi une vie au-delà de la mort, une manière de rester que l’on sait être surtout du pathos et de l’illusion, mais quand même. Il n’y a plus d’étanchéité entre intérieur et extérieur, on approche d’un état de matière fantasmatique, originaire, où l’on croit toucher du doigt (mental !) le il y a, où l’on se dit que c’est de que sourd la vie. Et l’on est délicieusement agité comme lorsque l’on se sent atteindre une phase créative. C’est un creuset indistinct où l’on passe du religieux au matérialisme, à l’idéalisme, palpitant d’impulsions, de visions, d’intuitions géniales, mais aussi d’abattement, de renoncement, d’abandon et d’envies de disparitions, le tout sur un pied d’égalité. Une touffeur extralucide insomniaque en pleine veille. On glisse vers les parages de ce qui n’a pas de nom, pas de réponse, pas d’explication, où la pensée se mord la queue, entre la poule et l’œuf, où l’impulsion, dont l’origine est incompréhensible, est dite appartenir à ce qu’elle impulse, où « en tant qu’attestation d’une vie qui est essentiellement auto-affection, en tant que l’élément dans lequel l’œuvre de la vie est sa propre impression, son pouvoir sa propre possession, la chair est essentiellement une chair pulsionnelle. » (R. Barbaras, La vie lacunaire, J. Vrin, 2012, à propos de Michel Henry). Nullement accès à une pure présence de « l’Etre », mais retrouvaille avec l’indéfinissable et jouissive impure présence que j’aime laisser en l’état (comme une aire de pique-nique après y avoir mangé ma tartine). A cela, les cinq premières minutes du morceau de Chicago Underground Duo, Winds and Sleepings Pines, offrent une adéquate bande-son. Une esquisse d’éléments mélodiques synthétiques, incertains, une voix approximative, grégaire et enfumée de brouillard, et des énergies sonores indistinctes, faites d’éléments désuets, kitsch, vieux, futuristes, sans affirmation, juste un mouvement ombré dans les branches, une présence musicale parcourue de non-présence. (Pierre Hemptinne)

              

 

 

 

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

La numérisation du patrimoine culturel européen : pourquoi oublier la musique ?

Dans un article publié mardi 11 janvier 2011, Le Soir rend compte des conclusions d’un rapport de sages déposé à la Commission européenne. La recommandation est claire : il faut investir 100 milliards d’euros pour numériser le patrimoine culturel. Afin que ce patrimoine numérisé reste propriété des pouvoirs publics et au service de politiques culturelles publiques. Les enjeux se situent du côté de la « démocratisation du savoir, d’accès à la culture, à la connaissance et à l’éducation, à tous les niveaux. » Robert Darnton, historien des lumières et responsable d’une grande bibliothèque américaine n’arrive pas à une autre conclusion. Le patrimoine culturel doit rester public pour des actions non-marchandes. La mesure recommandée par ce comité de sages (Maurice Lévy, Elisabeth Niggemann, Jacques De Decker) vise « le contenu des musées, des archives et des bibliothèques des vingt-sept pays de l’Union européenne ». Vous avez bien lu : la musique n’est pas concernée, pas mentionnée, pas intégrée au patrimoine culturel ! Il y a en fait peu de raisons d’être étonné : la musique et ses supports d’enregistrement n’ont jamais été considérés comme outils de connaissance et, d’autre part, on part du principe que toute l’industrie musicale s’est chargée de cette numérisation. Il faut radicalement s’opposer à tels présupposés. D’abord, la musique, et surtout les formes musicales les mieux inscrites dans la modernité et ses continuations, sont des documents esthétiques indispensables pour comprendre notre époque, notre civilisation et se comprendre dans cet environnement. Les musiques sont des « écritures » en création constante de nouvelles narrations et savantisations, elles sont indispensables à consulter. La musique sous toutes ses formes est partie intégrante du patrimoine culturel et pas besoin d’être « sage » pour en admettre l’évidence. Ensuite, que la musique soit pillée sur Internet, exploitée à outrance par les industries qui cherchent à rentabiliser les nouvelles technologies, mises à toutes les sauces numériques, ne signifie nullement que notre patrimoine musical se trouve actuellement numérisé en « lieu sûr », de manière professionnelle et respectueuse, dans un lieu « public », comme patrimoine collectif de l’humanité. On sait que c’est avant tout les patrimoines les plus facilement exploitables qui sont mis en avant. Même si les plateformes commerciales donnent l’impression que tout est disponible sur Internet, c’est faux, ou alors en ordre dispersé, éparpillé, sans appareil critique cohérent, sans catalographie scientifique qui en fasse une ressource incontournable et à l’abri des exploitations mercantiles. Surtout en ce qui concerne les registres moins commerciaux. La musique est massacrée par Internet et les « nouveaux accès » à la culture. Un plan ambitieux de numérisation du patrimoine culturel européen doit prendre en compte la musique. En confiant ce travail systématique aux médiathèques qui ont, le mieux, développer une attention érudite à ces esthétiques. D’autre part, et de manière plus spécifique, ce plan de numérisation devrait permettre à des outils de sensibilisation, de médiation et d’éducation de se développer, en numérisant des répertoires fragiles, indispensable à la concrétisation de la diversité culturelle, et qui seraient accompagnés d’une perspective critique, rédactionnelle et contributive. A titre d’exemple, le projet Archipel de la Communauté française de Belgique. (PH) – PS : le cinéma ne semble pas mériter non plus un investissement public pour numérisation : le commerce, les télécoms peuvent s’en charger, c’est bien assez bon.

Hold up et marketing

Dans son dernier livre, Bernard Stiegler consacre des efforts conséquents pour expliquer comment et pourquoi le marketing a pris le contrôle de nos sociétés modernes, quelles sont les conséquences et comment réagir (par le biais d’une économie de la contribution). Si le vocabulaire n’est pas toujours évident et semble parfois devenir caricatural, c’est qu’il travaille à élucider des mécanismes enfouis, très pointus – à l’intersection du spirituel et du corporel, de l’intangible et du biologique -, et qui ne se laissent appréhender que par des ressources langagières relativement raréfiées (comme l’on dit de l’air et des espèces vivantes à partir d’une certaine hauteur). Il livre des schémas que tous les acteurs (bafoués, forcément) d’une politique culturelle publique devraient assimiler, reproduire, injecter dans le débat et le combat quotidien (imposer les termes avec lesquels questionner le réel, c’est un acte culturel important) afin d’engendrer peu à peu une réplique au court-termisme qui ruine toute intention à cultiver la société. Il rappelle ce qui s’est passé avec l’industrialisation comme mise en place d’un régime technique de la prolétarisation des savoir-faire, l’apparition du consumérisme « lorsque l’industrie luttant contre la tendance à la baisse du taux de profit organise systématiquement une innovation permanente qui suppose le développement d’une société consumériste et qui repose sur la transformation systématique et continuelle des modes de vie. » Quand le consumérisme rencontre ses limites économiques, « Thatcher et Reagan amorceront la dérégulation, la déréglementation et finalement la liquidation de tous les appareils d’Etat, l’enjeu sera de confier ces processus d’ajustement au seul marché, c’est-à-dire au marketing qui exploitera dès lors lui-même et sans limites les psychotechnologies constituant l’infrastructure des médias – et au service d’un contrôle comportemental narcotique : anesthésique et producteur d’addiction. » Les politiques publiques sont dépossédées de leur pouvoir régulateur, y compris dans la manière dont les nouvelles technologies se répandent et colonisent les cerveaux et les corps au quotidien. « L’innovation technologique est imposée par le marketing comme processus d’adaptation des individus psychiques et sociaux, et non pas appropriée comme valeur d’individuation et processus d’adoption définissant un régime thérapeutique, c’est-à-dire un savoir-vivre (therapeuma et épimelia comme technique de soi et des autres). » Ce qui inclut d’adapter son organisme et toutes ses fonctions à la vitesse du progrès social. Une force est exercée (s’adapter ou être dépassé) qui évacue les fonctions délibératives, les facultés de questionner, de transformer et d’adopter. – Guignol et marketing. – Sur ces entrefaites, Le Soir publie aujourd’hui un long entretien (une page) de Bob Gilbreah, à l’occasion du congrès international de marketing qui se tient à Gand. Le message est clair : arrêtez d’envahir l’espace public avec la publicité ! « Il faut passer à un nouveau modèle de marketing, basé sur le sens ». Le marketing doit apporter aux gens du sens, du savoir, les aider dans leur recherche d’accomplissement. C’est le summum en matière de marketing : « le marketing de l’accomplissement » qui consiste « à aider les gens à s’améliorer eux-mêmes ou le monde autour d’eux » ! On voit déjà que le marketing emprunte un discours « spirituel », sans vergogne. Quelques exemples sont donnés de grandes marques qui innovent dans cette voie : ne pas se contenter d’offrir des recettes mais proposer des cours de cuisine, ne plus seulement vendre des barres énergétiques mais proposer des coachs sportifs (pour des amateurs qui participeront « pour la première fois à des événements sportifs, seront filmés, et alimenteront le besoin de la pub en vidéos « amateurs pour créer du buzz dans les « réseaux sociaux »), vendre des langes en donnant l’occasion aux acheteurs d’offrir des vaccins pour « un enfant dans un pays en voie de développement » (belle marchandisation de la charité)… Et tout ça est débité sérieusement, posément, presque scientifiquement, avec le ton d’un responsable soucieux du bien public, comme si le marketing allait prendre en charge, désormais ou, plutôt, allait faire main basse sur tout « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». En ayant déclaré plus tôt qu’il fallait en finir avec la publicité « invasive », quand il décrit comme une voie diamétralement opposée, ces nouvelles manières d’envahir le mental des gens, cela n’est identifié comme « invasif ». C’est pervers! Pourtant, c’est bien un pas de plus dans le contrôle comportemental qu’accomplit ce marketing de l’accomplissement (hold up sur les mots, une fois de plus : il s’agit plutôt de désaccomplissement). C’est répondre certes à des besoins de sens – dont certains ne sont plus rencontrés, forcément, par l’Etat et les pouvoirs publics -, mais en envahissant le temps de cerveau disponible de manière un peu plus durable qu’une simple publicité, au profit des marques. C’est substituer de manière encore plus profonde la logique court-termiste à tout ce qui devrait pouvoir vivre selon le long terme, le temps du cycle du désir. Ce qui est effrayant est la confiscation réalisée sans complexe de toute une série de termes tel que « donner du sens à sa vie », accomplissement, savoir… Alors que –  mais il faut le rappeler et pouvoir expliciter des mécanismes, les démasquer, grâce à un discours « techniciste » à la Siegler -, le marketing joue et séduit à travers des informations sans savoirs, sans savoir-vivre, sans savoir-faire, ou des formes de savoir qui dépossèdent de l’aptitude à s’individuer et à contribuer à l’individuation des autres. Au final, on individue des marques. Et, alors que les pouvoirs publics s’interrogent encore sur la manière de pousser tout le monde à suivre le rythme de la technologie numérique (ah ! réduire la fracture en prônant ce que le marketing recommande en matière d’adaptation technologique du vivant), le marketing est un coup plus loin, dans le court-circuit juteux entre le monde digitale et le monde réel. L’emprise exercée sur les corps et le mental ne peut qu’en être radicalement plus efficace. Il faut occuper les gens sur le Net et dans la vraie vie. L’exploitation de l’énergie vitale – la captation de l’économie du désir -,  et son détournement au profit de la consommation atteint des sommets. J’ai parfois quelques réticences à l’égard du parti pris catastrophisme et e recours systématique aux termes apocalyptiques, mais le visage lisse et le discours évangéliste de Bob Gilbreath fait froid dans le dos. (PH)

Frédéric Mitterrand et le psychopouvoir

Le cerveau et le cœur. Sous l’intitulé « Je t’ai dans le cortex, mon amour », Libération (4/11/10) rend compte de nouvelles recherches scientifiques qui « prouvent » que c’est dans le cerveau que se déclenche le coup de foudre, la naissance de l’amour. Douze éléments précis du cerveau « qui travaillent de conserve pour libérer en vrac dopamine, ocytocine et adrénaline. Un véritable philtre d’amour composé de substances super euphorisantes qui rendent in love en seulement… cinq secondes chrono. » Le ton général de l’article joue allègrement avec l’antinomie cœur-cerveau, « on pensait que ça venait du cœur, et non, ça vient de la tête », un ton très journalistique, forcément binaire, où l’événement doit venir contredire un état de fait établi (loi du sensationnel), où il faut toujours une « révélation », un vainqueur et un vaincu. Alors que ces découvertes incessantes qui changent notre perception du cerveau et de l’organisme devraient de plus en plus permettre d’en finir avec la binarité du sensationnalisme. Le cerveau, comme certains chercheurs et penseurs l’affirment de plus en plus, n’est pas un organe localisé de manière étroite, stricte. Pour « fabriquer » ce coup de foudre en quelques secondes, par exemple, il a enregistré des informations multiples venant des yeux, de la peau, du nez, de l’oreille… Et ensuite, il se prolonge, il « matérialise » son coup de foudre en le rendant perceptible dans le cœur. C’est lorsque ça s’emballe dans la toquante que le signal est donné, que tout l’organisme sait où il en est. Voilà, on a déjà une constellation d’organes, de transmissions, de symbolisations, ça travaille ensemble et non dans des rivalités et des oppositions. Le plus stupéfiant est que ce genre d’avancées des connaissances qui lient de plus en plus biologie, neurobiologie, culture, milieu, économie, devrait amener une prise de conscience dans un journal comme Libération : il y a de quoi enfin re-politiser leur ligne éditoriale de manière opportune. En effet, en prenant au sérieux cette nouvelle compréhension du cerveau, dans la fabrication des émotions (un lieu de connexions dans une organologie bien plus vaste), on ne parle plus des arts et de leur réception dans le corps et dans la société de la même manière. On peut ne plus parler des médias, des politiques, des luttes sociales, des économies selon le même angle d’approche qui ne conduit nulle part, sinon  entériner le statut quo. On peut informer, apporter quelque chose. – La culture sans tête. – Difficile de juger d’un texte de treize pages par le biais d’un article de plus ou moins 5000 signes dans Le Monde, mais il y a de quoi paniquer en lisant les intentions du Ministère de la Culture français. Et d’abord, treize pages, pour esquisser une politique culturelle d’un grand pays, avec les enjeux environnementaux actuels, ça semble louche ! Le souffle ne peut y être, ou les idées en sont absentes ! Il y a, semble-t-il, une série de constats peu édifiants, mais l’essentiel est dans la volonté d’en finir avec la « démocratisation de la culture » dont, dit le rapport, on peut constater qu’elle ne mène à rien, en tout cas elle n’atteint pas ses objectifs. Et c’est bien vrai. Mais l’analyse de cet échec ne tient pas en treize pages ! la raison principale qui en est donnée semble être l’inspiration élitiste de cette politique de démocratisation. Il faut cesser de vouloir rendre « populaire » les arts « élitistes » (ce qui, dans la production artistique, est considéré comme les meilleures productions de l’esprit), il faut travailler avec la culture de chacun (c’est ce qui est désigné comme la diversité culturelle !). Clairement, l’institution en quoi consiste une politique culturelle publique n’a plus à constituer une offre éclairée mais à répondre à la demande. Ce que fait déjà le ministère avec sa carte de téléchargement pour jeunes : elle n’est porteuse d’aucun message sur la culture musicale, elle ne profite qu’à des offres privées, commerciales, qui draguent la demande ! De cette manière, ce serait abdiquer, organiser le sabordage du « ministère de la culture ». Si on y ajoute la diminution des moyens financiers alloués à la culture, aux arts, à l’éducation artistique, on peut s’attendre à des répercussions graves. Dans son dernier ouvrage, Bernard Stiegler essaie de caractériser et de démontrer le caractère inéluctable d’une certaine « apocalypse de l’esprit ». Même si l’on souhaite (à juste titre), atténuer quelque peu le catastrophisme, il y a quelque chose ainsi qui se trame, et les orientations politiques du genre de celles prises par Frédéric Mitterrand ne peuvent qu’accélérer le mouvement. Il opte radicalement, semble-t-il, pour le circuit court, l’effet direct, immédiat, il faut que la culture soit aussi rentable que les industries culturelles. Mais c’est impossible, sauf à se dissoudre dans celles-ci.  L’Etat dès lors ne joue plus son rôle de soutenir les dispositifs de circuits lents et longs (dont l’esprit a besoin pour apprendre, découvrir, être créatif). Surtout, c’est un rendez-vous manqué, comme celui que j’évoquais plus haut à propos de Libération face à certains progrès des connaissances. Rendez-vous qui manque le nécessaire recentrage d’une politique culturelle publique  qui, dans une société où l’on comprend mieux ce qui s’empare de l’esprit pour l’instrumentaliser, devrait précisément être au centre du soin qu’il faut apporter aux êtres vivants, à leur savoir-vivre, leurs savoir-faire, comme soin dédié au cerveau, à l’organologie générale dont l’avenir dépend et la sensation que « la vie vaut la peine d’être vécue ». À l’encontre des visées marchandes. La culture, décidément, ce n’est pas quelque chose qui règle et s’organise en 13 pages. Monsieur Frédéric Mitterrand n’aurait pas pris toute la mesure de sa charge. « Ce ne sont pas simplement les particularismes culturels qui se sont perdus, devenant soir les objets de la patrimonialisation muséale et de la curiosité touristique (c’est-à-dire de l’intégration dans la modalité « culturelle » du marketing) soit les symboles des luttes dites « identitaires » : ce sont aussi les savoir-vivre les plus élémentaires et les savoir-faire incorporés par les métiers qui se sont dissous pendant qu’étaient également liquidés les savoirs académiques et universalistes issus des processus de transindividuation anamnésiques. La régression des savoir-vivre et des savoir-faire locaux n’a jamais conduit à la progression des savoirs universels : c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. Et c’est ce triple déficit de savoirs que désigne ici le désapprentissage – qui est une régression dans la minorité au sens kantien. » (B. Stiegler, « Ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue », 2010).  Le Ministre de la Culture Frédéric Mitterrand prend le parti de renforcer cette régression, en flattant la demande (quelle demande ? construite comment ?), en abondant dans le sens touristique et la « modalité culturelle du marketing »). Cette orientation politique ne fera qu’affaiblir « les institutions de programme en charge de la formation de circuits longs constitutifs des disciplines et savoirs universels, c’est-à-dire théoriques » au bénéfice des industries de programmes qui savent comment faire pour « répondre à la demande » qu’elles construisent au préalable. Tout ça, encore une fois, en s’inscrivant dans une visée politique électoraliste à la petite semaine, soumise à la logique binaire du succès rapide, en tournant le dos au long terme, à la responsabilité. Car ce qui est derrière ce genre d’orientation, c’est aussi la soumission aux « logiques ascendantes », tout le monde sait tout et peut tout dire sur Internet, contre les « logiques descendantes », celles des institutions qui longtemps, certes, ont pris tout le monde de haut mais qui, néanmoins, ont toujours un rôle fondamental à jouer dans la formation et la circulation des savoirs. Plutôt que de jouer une logique contre l’autre, selon un calcul électoral, il faut inventer des dispositifs pour les faire fonctionner ensemble, les faire collaborer pour innover en termes de « circuits longs ». – Télévision, audiovisuel, infini. – En matière de politique numérique et audiovisuel, la France (mais pas qu’elle, c’est une tendance bien soutenue) a déjà pris position en faveur de tout ce qui contribue à organiser systématiquement la consommation à tous les niveaux de la vie – à l’intérieur pour qu’il en soit de même à l’extérieur -, un systématisme qui implique d’abandonner,  « l’abandon – des objets, des institutions, des relations, des lieux et de tout ce qui peut être pris en charge par le marché, et qui doit donc être abandonné par le symbolique, c’est-à-dire désymbolisé » (B. Stiegler). C’est bien ce qu’est en train de consolider Frédéric Mitterrand, l’abandon d’une politique culturelle basée sur les institutions, en faveur de tout ce qui peut être organisé par le marché. Il désymbolise la culture, les arts, la création. Ça ne fait que renforcer les décisions de Sarkozy en matière de télévision. Télévision dont Stiegler rappelle à quel point elle est un poison (mais pourrait être aussi autre chose) : « C’est la synaptogenèse de l’enfant qui est structurellement altérée par l’immersion de son cerveau dans le milieu médiatique. Cette modification des circuits cérébraux est l’intériorisation d’une modification des circuits sociaux – car tel est le cerveau : un organe relationnel qui intériorise plastiquement les dispositifs relationnels sociaux, qui sont eux-mêmes supportés par les choses, objets et artefacts qui trament le commerce humain comme épreuves de la Chose. » (La Chose, comme l’histoire de l’inconscient de puis Freud, comme ce qui doit rester non élucider, infini, pour entretenir le désir). Frédéric Mitterrand et son ministère font apparemment, en treize pages, un pacte avec le psychopouvoir. Ce qui est dit dans ce document n’est pas neuf, mais c’est peut-être la première fois, à si grande échelle, que la culture est mise délibérément au service du psychopouvoir : « Le psychopouvoirà présent  mondialisé est une organisation systématique de la captation de l’attention rendue possible par les psychotechnologies qui se sont développées avec la radio (1920), avec la télévision (1950) et avec les technologies numériques (1990), se disséminant sur toute la surface de la planète à travers diverses formes de réseaux, et aboutissant à une canalisation industrielle et constante de l’attention qui engendre depuis peu un phénomène massif de destruction de cette attention que la nosologie américaine décrit notamment comme attention dificit disorder. » (B. Stiegler)  – Télévision et roman. -Dans son dernier roman, Gonçalo M. Tavares (Apprendre à prier à l’ère de la technique) décrit au scalpel un personnage de domination entre l’ancien et le nouveau monde. Homme de discipline, de sciences et de savoir – formé par un père militaire supérieur qui lui lègue son pouvoir par le biais d’une formidable bibliothèque -, il officie comme brillant chirurgien, technicien désincarné au service du vivant, avant de souhaiter mettre son intelligence au service de la politique, afin de goûter le plaisir du pouvoir (profil autoritaire, limite dictateur). Sa conversion se déroule sans accroc, avant qu’il ne soit rattrapé par le vivant, une maladie implacable, fulgurante, au cœur de son cerveau. Dans ses derniers instants, on lui impose et il finit par tolérer la télévision. Il s’est tellement dégradé qu’il finit par y voir autre chose (et peut-être, la Chose qu’évoque Stiegler, ce qui soutient le désir, l’infini, l’inconnu). Il n’y voit plus que de la lumière. »En réalité, Lenz Buchmann ne voit plus les images. Ce qui se passe, ce qui est en train de se passer dans ce poste, le contenu proprement dit, il ne parvient plus à le saisir, ni par l’intellect ni même par la vue. Les images diffusées pourraient être celles d’une tragique inondation ou d’un concours pour enfants : il ne saurait distinguer les deux événements. » Jusqu’à se sentir appeler par la lumière télévisuelle jusqu’à, à travers elle, littéralement, passer de l’autre côté. « La lumière qui vient de la télévision est indéniablement une lumière forte, mais le plaisir qu’elle fait naître chez Lenz ne cesse de croître. Jamais il n’a ressenti une telle impression de bien-être, de protection : sous cette lumière, rien ne pourrait lui arriver ». « La lumière, quant à elle, ne cesse de l’appeler. Il voudrait ressentir de la haine, mais n’y parvient pas. Elle l’apaise et l’appelle. » Intéressant mais ambigu quand le fil narratif place les livres du côté du pouvoir affirmé dans sa quintessence élitaire et que la « punition » du personnage principal prend la forme d’une acceptation de la télévision, instrument jusqu’ici méprisé comme trop populaire, au point de passer l’arme à gauche dans sa lumière, de voir son âme migrer dans ce qui émane des tubes cathodiques. (PH) – Tavares – Be

La dépression politique nous pend au nez!

Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. », 474 pages, La Découverte 2010

Les portraits de personnalités politiques dans le journal Le Soir laissent tous poindre, à des degrés divers, l’emprise problématique du temps. Comment le maîtriser ou comment la politique peut encore y prendre pied et contrôler la manœuvre des changements sociaux. Jean-Marc Nollet donne l’impression d’être bien à sa place, synchro avec sa fonction et ses projets politiques initiaux, de ne pas s’en laisser conter, protéger sa vie privée et garder du temps pour respirer, « faire autre chose ». Il gère ! C’est limite fanfaron qu’il déclare : « L’avenir n’est désespéré que si on laisse les autres et les choses décider à notre place. Nous avons des cartes en mains. » Il faut encore voir si ce sont des atouts qui ont du poids ! Marie-Dominique Simonet souligne le rôle indispensable des vacances pour tenir le coup et parvient à en profiter. N’empêche, on sent que ce n’est pas facile quand elle avoue les difficultés éprouvées à oublier les dossiers, préalable à toute activité de ressourcement. Est-ce qu’elle y parvient ? « La journée, oui, mais pas la nuit. C’est un moment où on a moins le contrôle de soi-même, je dors assez mal. » Malgré le dévouement à sa fonction, elle n’hésite pas à dénoncer la « vie malsaine » que fait mener une carrière politique. Il faut ajouter à cela le diagnostic beaucoup plus clairvoyant et pénétrant de Laurette Onkelinck que j’évoquais dans un article précédent. C’est une situation qui devrait préoccuper les citoyens et forcer un vaste débat sur l’organisation du travail politique. Dans n’importe quelle structure ou appareil en train de voler, si des doutes sont émis sur la capacité du conducteur à maîtriser la manœuvre, il vaut mieux intervenir à temps ! Même s’il convient de nuancer les hypothèses formulées dans ce genre d’étude, le livre d’Hartmut Rosa représente une référence pour structurer le questionnement. Evoquant la lenteur des outils juridiques traditionnels, ainsi que celle de tout le mécanisme délibératif démocratique, face à la pression pour faire évoluer les lois devant gérer, par exemple, les conflits commerciaux internationaux, il cerne une opposition structurelle entre le temps de la modernité avancée et le temps du politique : « Dans la mesure où le temps propre du politique offre des résistances, qu’il est à la limite incapable d’accélération, la politique a perdu le rôle incontesté (désormais semble-t-il occupé par l’économie) qu’elle jouait dans la modernité classique, qui consistait à dicter le rythme des événements sociaux : ses horizons temporels présentent de plus en plus une structure paradoxale – le temps dans la politique offre désormais un visage extrêmement confus, ce qui bat en brèche la conception moderne classique du rôle de la politique dans le temps. » Quand on lit les aveux de fatigue, de mauvais sommeil, ou la lucidité inquiète de voir le temps s’ébouler, on ne peut que diagnostiquer que ces acteurs politiques vivent une perte de sens de leur fonction publique, de leur utilité sociale. Forcément, ce n’est pas bon pour nous si l’action de la politique sur la définition d’un projet de société est censée apporter aussi du sens à notre vie. Cette perte de sens résulte, sous les effets de l’accélération des transformations, d’une perte de perspective et d’un champ d’action de plus en plus restreint. « Dans la modernité avancée, le besoin de planification croît au rythme où se réduit la portée prospective du planifiable. Par conséquent, il y a de moins en moins de choses que l’on puisse régler une fois pour toutes, ou au moins pour la durée d’une ou plusieurs générations ; le futur prévisible se rapproche toujours plus du présent, de telle sorte que la politique doit se replier sur le mode du « bricolage », dominée par l’urgence de échéances, où les évolutions provisoires remplacent les grands projets d’organisation. Ce qui explique que les mêmes problèmes (comme par exemple les réformes des retraites ou du système de santé) réapparaissent constamment et à brefs intervalles sur les agendas politiques. La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif. » Les conditions sont ainsi réunies pour que les aspects nobles du métier se dévalorisent et pour que, comme dans les entreprises où la pression des échéances pousse les employés à ne plus être satisfait de leur travail, le personnel politique un peu conscient glisse vers le désenchantement voire la dépression. Et dans le quotidien, courant après le temps, les politiques perdent la main sur la manière noble d’effectuer le travail et, de ce fait, collabore à des systèmes qui amplifient l’accélération des rythmes sociaux et l’éboulement du temps politique, les engrenages sont implacables : « le débat argumenté cède la place à la lutte par les images et les symboles, qui se communiquent plus rapidement que les mots : la politique, dans sa lutte pour s’emparer d’une ressource qui diminue constamment – l’attention – courant ainsi le danger de se voir réduite à des questions de stratégie marketing. »   L’impact de cette situation se marque au niveau de la participation des citoyens aux consultations électorales. Quand on stigmatise, dans les phénomènes importants d’abstention, une perte de civisme, on fait peut-être preuve de complaisance. Le citoyen sent bien que le politique est réduit aux « stratégies de « bricolage », qui s’orientent au gré de l’urgence des échéances » et que ces stratégies « remplacent les conceptions politiques visant à organiser la société. » Il y aurait dès lors une rationalité certaine à se détourner des processus électoraux. Le verdict peut sembler brutal, mais il vaut mieux l’examiner (avec si possible tout l’argumentaire rassemblé par l’auteur du dans les 400 pages de son livre), en tout cas j’en dédie la citation à Monsieur Nollet : « Ce qui est éprouvé comme une période de crise n’est donc précisément pas une époque de grands bouleversements ou de grandes décisions, à laquelle on pourrait faire face, pour ainsi dire chronopolitiquement, par une réorientation de l’action politique. La crise consiste plutôt en ce qu’il n’y a plus rien à décider : les processus des activités sociales et les processus systémiques se sont autonomisés par rapport au gouvernement politique, privant ce dernier des fondements culturels de ce qui fait son sens. En dernière instance, ce phénomène peut lui aussi être interprété comme une forme de désynchronisation : les processus systémiques sont devenus trop rapides pour participer au contrôle des ressources de sens culturelles qui étaient à la base du projet politique unificateur de la modernité et de sa vision de l’histoire. » Hartmut Rosa, dans ses conclusions, n’en reste pas à un constat aussi sombre (il décrit bien comme étant notre réel, une situation que Jean-Marc Nollet caractérise comme désespérée). Il me fait plaisir en citant la conviction de Pierre Bourdieu que la sociologie critique « ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant ». Si elle est pessimiste c’est dans sa quête de moyens pour aider  favorablement les évolutions sociales. Dans le cas qui nous occupe, il faut souligner l’importance des industries de loisirs associées à celle de la communication dans la perte de « contrôle des ressources de sens culturelles ». C’est pour cela qu’une politique culturelle publique ambitieuse, s’appuyant sur les institutions de programmes, en vue de constituer un contrepoids efficace aux rythmes des pratiques culturelles dictées par les industries de programmes, est loin d’être un gadget ou une lubie pour quelques élites cultivées. (PH)  – Présentation H. Rosa, vidéo Youtube

La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard

Michel Onfray en rebouteux

Rendez-vous avec la culture comme système de soin!? – À Paris, le 6 mai, proposition d’une grande manifestation pour l’art et la culture. Le rendez-vous aura-t-il autant de succès que les apéritifs monstrueux agencés via par Facebook ? Le Collectif Quatre-vingt-treize, en tout cas, montre la voie de la mobilisation. (Collectif pour une relance des politiques publiques de l’art et de la création, le collectif 93 est composé d’acteurs de la culture (structures, employés, artistes) et de citoyens qui défendent un projet culturel et artistique ambitieux pour la Seine-Saint-Denis et au-delà. Depuis novembre 2009, dans le contexte de la réforme des collectivités territoriales, le collectif a publié plusieurs communiqués pour défendre le budget culturel départemental et participer à une dynamique en faveur d’une prise en compte par l’Etat de l’importance de la culture dans le projet démocratique et économique de la Seine-Saint-Denis notamment. Le collectif souhaite ouvrir des espaces de concertation avec tous les niveaux de collectivités (des mairies aux ministères) afin de faire entendre les enjeux d’un service public de la culture de qualité et un espace pour la création respectueux des artistes, des travailleurs de la culture et du public.- Extrait de leur courrier – ) – Le Parti Socialiste français présente un projet centré autour des questions de bonheur, de bien-être et forcément prenant ses distances avec des cadres de réflexion et d’action exclusivement marchands. Le « prendre soin », la société comme lieu où l’on se porte attention, voilà que l’on retrouve avec plaisir en tête d’un  programme politique. Libération, rendant compte de cette orientation vers le « care », fait le point sur cette notion (liée au mouvement féministe américains des années 80), avec les philosophes Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc. Leur note explicative reste fort attachée aux acceptions les plus courantes du terme, ce qui est le plus proche des services qui soignent. Même s’il est dit que la notion a connu des expansions sur d’autres terrains. La ligne politique qu’il convient d’organiser autour du « care » gagnerait à s’articuler beaucoup plus avec les exigences d’une politique culturelle-industrielle. C’est par la culture qu’une société peut rompre avec sa gestion méprisante des individus, du collectif, de la nature, des technologies et des ressources premières. Il serait temps de s’intéresser aux propositions d’Ars Industrialis. Le PS aussi. Reste la question des moyens. Pour que ce ne soit pas qu’une question de discours, un basculement d’une économie de profit vers une économie de soins, implique un déplacement important des investissements, voire d’incontournables nouvelles ressources. Or, on assiste plutôt à l’essoufflement des moyens financiers mis au service de tout ce qui soigne.  On le voit dans la gestion de la petite enfance où, par exemple en France, les professionnels de l’accueil des petits estiment que les mesures gouvernementales organisent une « grande braderie des modes d’accueil, fondée sur la déréglementation et la baisse des qualifications » et le manque de temps pour faire du bon travail (ce qui conduit des mères à modifier leur engagement professionnel) : ça, ça ne va pas dans le sens du société du soin. En ce qui concerne l’éducation, on le constate en Belgique francophone où, faute de moyens pour une politique d’envergure, la Ministre a proposé que les écoles mieux dotées transfèrent une part de leur budget aux écoles en difficulté. L’intention est charitable est en soi, elle révèle surtout un Etat sans moyen. Dans la culture, on ne compte plus les budgets administrativement diminués, de théâtres ou autres structures de découvertes et, toujours, cela concerne des projets fragiles consacrés à la découverte, à l’invention et la diffusion de nouvelles formes (contre quoi réagit des associations comme le Collectif 93 ») – L’anti-soigneur Onfray –  En lisant l’étude que Bernard Lahire consacre à Kafka, je tombe sur ces lignes : « Le 23 septembre 1912, alors qu’il vient d’écrire son texte, Kafka écrit dans son journal qu’il a été « accompagné par de nombreux sentiments » tout au long de son travail et, notamment, du « souvenir de Freud naturellement » ». Putain, le con, là, il baisse grave dans mon estime ! Freud ! Tout au long de son travail, accompagné par le souvenir de Freud ! Mais il avait pas lu Michel Onfray, Franz Kafka !? Ou il pouvait pas anticiper qu’un jour Michel Onfray viendrait révéler au monde l’imposture de Freud !? Minable, va. J’ai été très surpris qu’un « grand » quotidien français comme Libération titre sa une, le 17 avril 2010, par ce genre de couillonnade : « Onfray tue le père Freud ». Non que ça me dérange que l’on s’en prenne au « père de la psychanalyse » et surtout pas que l’on tire à vue sur certains dogmatismes de l’institution freudienne actuelle. Mais parce que d’emblée, le titre qui se veut sensationnel, n’indique rien de bon. Rien d’intéressant. Fondamentalement, je m’en fous que tel ou tel tue Freud. Ça appartient à son petit roman personnel, ses comptes à régler. Ce titre « Onfray tue le père Freud » positionne d’office la question dans un autoritaire pour ou contre, du style « pour en finir avec » et sous-entendu, « moi je suis enfin celui qui est capable de rendre possible cette liquidation ». C’est ramener le champ intellectuel à l’exploitation de prises de position « pour ou contre », au binaire, au primaire, ce dont raffole évidemment la presse et un certain lectorat aux compétences relatives. Parce qu’il est impossible d’en finir avec Freud, de le tuer, de le rayer de nos pensées, pratiques, de nos constructions, mécanismes et humour. Si je cite Kafka c’est pour signaler que Freud a aidé certains, et non des moindres, à penser, construire une œuvre, réfléchir au vivant. Bien ou mal. Au texte pavané d’Onfray, les réactions de l’orthodoxie ne sont pas très intéressantes et confortent mon opinion que ces affrontements stéréotypés ne font du bien à personne, sont incapables d’apporter du soin à qui que ce soit, d’éclairer qui que ce soit. Il me semble qu’Onfray cherche à casser la validité d’un travail intellectuel en accumulant et recoupant une série de « vilains petits secrets de l’histoire », de la biographie de Freud, ce qui n’est jamais une démarche fort courageuse – on est habitué à constater des écarts entre l’œuvre et le vivre, et qui sait si, en fouillant chez Onfray… -,  ce qui finit par faire système dans la recherche du succès éditorial. L’important est ailleurs et encourager, faire la publicité de ce genre d’écrit ne contribue qu’à affaiblir toute tentative d’avancer vers une société de soins qui, justement, ne pourra plus être une société du « binaire », car elle comprend que remède et poison sont liés et abordés ensemble. Un livre qui m’a le plus impressionné et influencé, c’est « L’anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie. » de Deleuze et Guattari. Ah ! Là, il y a quelque chose. C’est puissant, ça dégage de nouveaux horizons et sans jamais fouiller les poubelles parce que ça se penche sur les idées, les enjeux, les réelles perspectives de soin, de soigner. Mais, si à partir de cette lecture, je préfère me considérer comme « anti-oedipien », je n’en continue pas moins à continuer à « travailler » avec Freud. Une proposition et son contraire font rhizome, justement. Deleuze et Guattari auraient-ils écrit l’anti-Œdipe sans l’Œdipe de Freud ? Ce dernier ne les a-t-il pas « aidé » à penser d’autres possibles, d’autres lignes de fuites, d’autres manières de (se)soigner ? Onfray ne s’occupe pas de soigner, c’est philosophe carriériste et ses « universités » sont structurées sur cette conception du savoir et des connaissances, elles doivent plutôt contribuer à entretenir un nouvel obscurantisme dommageable. Car je ne suis pas loin de partager (avec réserves toutefois !) l’avis de Michel Crépu (directeur « Revue des deux mondes ») : « Très peu d’intelligence, beaucoup de muscle, de désir de vengeance, de ressentiment, d’hystérie vitale, solaire, sans la moindre finesse, la moindre jouissance réelle. Néanmoins, et sans doute pour cette raison même, Michel Onfray fait symptôme. De quoi ? On dirait d’une forme moderne d’obscurantisme. Obscurantisme d’une haine pseudo-libertaire de la loi, d’une croyance éperdue dans les pouvoirs de l’organique, tout cela dans un sabir néo-XIXème siècle… ». Beaucoup de bruit pour rien, au fond, comme dans toute gestion médiatique du « scandaleux ». Mais ça vend et l’on peut dès lors présumer que cela fait pas mal de dégâts, comme le succès des rebouteux et charlatans contre le sérieux qu’il conviendrait d’accorder aux pratiques de soins et aux pensées qui doivent les animer. (PH)