Archives de Tag: industries culturelles

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

L’amour du cinéma se mesure-t-il ainsi ?

Le journal Le Soir consacre un article (5 mai 10) à une enquête à l’initiative du Crioc et de Radio Contact pour tenter de « comprendre les goûts des francophones en termes de cinéma et de cinéma belge en particulier, l’attractivité des films ou encore de mesurer le comportement cinématographique de chacun ». La méthode : 660 interviews téléphoniques. La période : avril 2010. Le titre triomphal de l’article : « Les francophones aiment le cinéma ». Mais est-ce si sûre !? L’enquête, comme du reste la plupart des enquêtes supposées renseigner sur les pratiques culturelles, surfe sur de grandes catégories et, surtout, ne se mêle pas d’introduire des critères qualitatifs, que ce soit en termes de pratiques –, – il y a tant de manières de regarder un film, de s’intéresser au cinéma – ou de production. En somme, grosso modo, on reste dans un type de sondage qui intéressera plus l’industrie que la cinéphilie. La manière dont les questions semblent tournées et les préférences exprimées en genre dénotent, en tout cas, des critères de choix formatés par des attentes liées à des catégories de genres bien établies et ne mettent pas en avant des recherches de surprises, d’inattendu. La comédie est le genre qui fait l’unanimité. Posons nous la question : si c’est le premier choix le plus répandu, compte tenu du genre de comédies à l’affiche dans les salles, du genre de comédies le plus mis en avant par le marché (et l’on verra que cela reste la source d’information majeure), on peut raisonnablement se poser la question : est-ce cela aimer le cinéma ? La manière de se positionner par des genres est aussi une manière de se positionner par rapport à un type de narrativité, de scénario, le storytelling conventionnel prédomine. Ce que conforte le premier critère déterminant le choix : « c’est surtout le sujet du film qui l’emporte ». Ce n’est pas forcément idiot, encore faut-il voir où est puisée majoritairement cette information. L’information grand public sur le cinéma schématise les sujets pour en faire des arguments de vente, de séduction (et la presse spécialisée francophone belge est absente ou ne pèse pas lourd). L’article précise que « nombre des personnes interrogées soulignent l’importance de la bande-annonce ainsi que les affiches de films comme déclencheur du choix final ». Cela concerne en fait 21% des sondés. Ce qui signifie que l’emprise de la publicité occupe une place importante dans le choix des films que le public décide d’aller voir. Autrement dit, entre l’industrie et le public, l’existence agissante d’appareils critiques et éducatifs se résume à peu de choses. Un peu plus loin, on apprend (ce n’est pas une surprise) qu’il est très rare d’aller au cinéma pour se retrouver seul face à un écran (pourtant, quand on aime le cinéma, ne devrait pas représenter une horreur, pas plus que de lire seul, bien concentré), mais que « choisir un film à voir » (voir et non regarder) s’inscrit bien davantage dans un programme complet de sortie : boire des verres, aller au restaurant, entre amis, en famille… Le cinéma se consomme en package de loisir. Mais pas trop souvent cependant (8 fois par an en moyenne). Enseignement qui sera très profitable aux industries de l’image. Finalement, le francophone aime-t-il le cinéma ? Peut-être que cette enquête cherchait surtout à sonder les modes de consommation plus que le réel amour du cinéma ? En tout cas, une pratique volontariste du cinéma dit d’auteur, dans des salles « normales » sans pop corn, ne transparaît dans ces pratiques telles qu’on les approche par ce genre de questionnaire. Globalement, on peut en déduire que les grands médias traditionnels (information-promotion) et la publicité restent les prescripteurs essentiels. Les pratiques collaboratives, les réseaux sociaux où échanger des goûts et des coups de cœur, ne semblent pas encore faire remonter sur la place publique, à savoir via ce genre de sondage un peu débile, une réalité significativement autre, une pratique visible, économiquement importante, de réel « amour du cinéma ». (PH) – L’enquête Crioc

Michael Jackson, intox & overdose

« Le roi de la pop », cette expression-là, vous l’avez entendue et lue combien de fois depuis quelques jours ? Quel matraquage, jusqu’au gâtisme (chez ceux qui assènent) et la nausée (chez certains qui reçoivent). – Soit dit en passant : Michael Jackson, roi de la pop, Pina Bausch, impératrice de la danse, la presse est très ancien régime. –  Mais qui a décrété qu’il y avait un tel « roi de la pop », intronisé de manière incontestable !? La mort et l’émotion populaire ? Pourquoi la presse, qui est en mauvaise santé et revendique plus d’aide de l’état pour maintenir une information de qualité, n’examine pas ce genre de couronne avec un minimum d’esprit critique ? Loin de moi l’idée de contester les multiples talents artistiques dont était doté Michael Jackson. Mais ils ont été ressassés de manière tellement outrancière qu’il convient de les relativiser un peu. Du talent, de l’inspiration, il en avait, mais il me semble qu’il les gérait (lui et son entourage) comme au sein d’une entreprise commerciale. En sentant le vent tourner, en surfant habilement sur les tendances émergentes, les amplifiant, les personnifiant quelques fois. Son succès commercial immense ne provient pas du seul génie artistique qui l’aurait habité. Il est engendré aussi par la créativité investie dans le marketing et peut-être qu’à partir d’une certain moment, toute sa créativité musicale-visuelle-scénique se confondait avec sa créativité marketing. C’est une génialité comme une autre (et le marketing seul ne suffit pas) ! Que des fans croient qu’il s’agisse d’un pur génie, aient besoin de le croire, pourquoi pas. Mais que l’essentiel de la presse relaie cette opinion, c’est malsain. C’est laissé croire en l’existence de phénomènes qui relèvent du fantasme. C’est tromper les populations sur les modes de fonctionnement des jugements, des mécanismes de fabrication des réputations. Mais, n’oublions pas que la presse, justement, se porte mal et en épousant la ferveur populaire, il y avait de beaux chiffres à réaliser. S’agissant de la créativité musicale, et s’agissant de décerner le titre de « roi de la pop », fallait-il n’examiner que les chiffres de vente ? Est-ce cela le seul révélateur de la royauté créative ? Un artiste comme Prince, sur la même période, et celle courant des albums « 1999 » à « Love Sexy » (et même encore Batman), n’a-t-il pas été bien plus créatif, audacieux, généreux (moins calculateur) !? – A propos des mécanismes qui reconnaissent les talents et construisent leurs réputations, voici une citation de Pierre-Michel Menger : « Examinant les tourbillons spéculatifs du marché de l’art contemporain et les techniques publicitaires d’intox qui visent à gonfler les réputations et les cotes de nouveaux artistes à New York, Becker suggère que les excès de la volatilité réputationnelle ont été rendus possibles par la disparition de la « communauté de goût » qui fixait à la compétition artistique et à la rivalité entre les amateurs d’art des règles stables, porteuses de consensus, et moins soumises qu’aujourd’hui à l’influence directe des opérateurs économiques du marché de l’art ».  (« Le travail créateur », Gallimard/Seuil, 2009). La gestion de l’information autour du décès de Michael Jackson, pour amplifier l’émotion populaire, la canaliser vers le marché de l’information et aussi les « produits dérivés » (CD compilations, souvenirs) opère une sévère incursion dans les systèmes d’évaluation basés sur le « goût », la connaissance, les comparaisons raisonnées etc. et effectue un magistral hold-up du jugement esthétique en faveur « de l’influence directe opérateurs économiques ». Le genre d’opération qui affaiblit les circuits de la culture, les opérateurs de terrain qui oeuvrent comme des fourmis à développer l’esprit critique, l’autonomie et la curiosité culturelles. C’est le genre de gigantesque opération mercantile qui, sur le long terme, nuit à l’avenir de la presse. Parce qu’en étant aussi « en phase » avec l’émoi populaire amplifié par les industries culturelles, elles ne font que décevoir, se dévaluer sur le fond. Si le seul talent et la seule créativité justifiaient de prendre autant de place dans tous les médias, pourquoi ne pas accorder autant de place à la disparition de Pina Bausch. Valait-elle moins ? Ou est-ce que l’exploitation marketing du populaire est plus rentable et s’exerce vraiment sans vergogne ? (PH)

pinapina2;jpg

Le public culturel, pas soluble dans le marketing

Joëlle Le Marec, « Publics et musées La confiance éprouvée », 221 pages, L’Harmattan, 2007

lemarecDepuis de nombreuses années, je me demande avec quelles armes étudier les relations entre le public et la médiathèque pour éviter d’importer sur un terrain non-marchand, selon le modèle « cheval de Troie », des logiques d’enquêtes, des conceptions de ce qu’est le public et de ce qu’il attend définies par le marché !? Se référer à des travaux de sociologues a toujours constitué une bonne base. Mais il manquait les ressources d’un appareil de recherche spécifiquement consacré à ces questions. Il suffisait de mieux chercher : c’est exactement ce qu’investigue Joëlle Le Marec (professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Ecole Normale Lettres et Sciences Humaines de Lyon) et d’autres chercheurs et chercheuses au sein du laboratoire C2So. Ce livre, publié en 2007, est le résultat d’un travail intense et suivi d’enquêtes de terrain auprès des différents acteurs de la relation publics et institutions culturels, opérateurs professionnels et utilisateurs, scrutant les savoirs spécifiques aux différents acteurs et comment ça interagit ou non. Un travail essentiellement effectué dans les Musées et bibliothèques en France mais aux enseignements transposables à notre réalité. Pouvoir s’adosser à une telle avancée théorique issue du terrain est vraiment un « plus ». Surtout dans un contexte où l’on fait subir aux institutions culturelles une pression pour qu’elles se modernisent : « changer, ne pas être en retard, ne pas laisser passer le train (le train du numérique et des nouvelles technologies, le train du marché). Cette injonction émane d’un système de valeurs et de normes qui n’est pas celui du musée. Il est celui d’un modèle de société, à savoir une idéologie avec laquelle le musée comme institution doit compter. (…) L’introduction des nouvelles technologies au musée ne met pas le musée en mouvement : elle met les contradictions du musée en mouvement. » Tout de suite, il me semble, on peut apprécier l’approche, on sent que l’auteur a une connaissance profonde des rouages qu’elle est à même de décrire dans une perspective critique, dans le respect de leur complexité. Sa lucidité, forcément après un tel investissement d’analyse, est tout aussi exemplaire : « Dans un contexte où les objectifs politiques définis à l’échelle européenne sont de faire entrer dans l’espace marchand la production de connaissances, l’éducation et la culture, cette montée du marketing est ressentie comme une sorte de nécessité naturelle à tel point que les débats qu’il suscite dans les milieux professionnels portent sur l’accompagnement et les aménagements de ce processus plus que sur sa signification. » Cette politique est influencée par le succès des méthodes de marketing qui s’affirment comme respectant les attentes des publics, un discours qui est bien de nature à séduire le politique censé vouloir le bien public (et c’est peut-être sans innocence que le marketing met en avant de tels arguments !). Mettre le public au centre des politiques culturelles et autres, c’est devenu le mot d’ordre en récupérant, ou plutôt, en naturalisant le discours marketing. La première évidence que vient casser Le Marec concerne bien cette confiscation du public : « l’intérêt pour le public n’est pas si évident en dépit de l’abondance des discours et des dispositifs de tous ordres développés pour lui ou en son nom ». Et d’abord, cette manie de dire « les publics » plutôt que « le public » et qui contribue à faire croire que l’on sait de quoi l’on parle : or, en fait, cela « revient à réduire la complexité du terme à la variété des catégories que désigne une seule des acceptions ». Le marketing décomplexifie les liens sociaux pour les rendre plus facilement exploitables par le marché, pour accélérer la transformation du public en consommateur, et ce, au prix de la mise en place d’une formidable machine à utiliser toutes les études imaginables des mécanismes humains : scientifiques (neurosciences) mais aussi anthropologie. Le marketing brasse une quantité phénoménale de savoirs, impressionnante : « Chaque parcelle de lien social identifié génère ainsi une micro-industrie complète, et donc des objectifs, des activités, des stratégies, des objets. (…) Le consommateur est ainsi devenu, comme Mattelart le souligne, une figure intégratrice de l’ensemble des dimensions de l’être. » Une sorte de rouleau compresseur à transformer les institutions culturelles en industries culturelles (dont le succès rapporterait gros, électoralement, aux pouvoirs subsidiants). Pour enrayer cette machine, il est temps de constituer un autre champ de savoir sur le public, d’occuper le terrain de l’étude de public avec une méthodologie et des objectifs autres que celui du marché dominant : « Un des rôles importants des études de public me paraît donc être non pas l’optimisation d’une bonne gestion des rapports au public, mais la prise en cause continue des stéréotypes d’une évolution des goûts du public supposé être de moins en moins impliqué dans un rapport de savoir, de plus en plus attiré par un rapport de consommation de produits et services de loisir. » C’est une toute autre parole que peuvent relayer les chercheurs avec un effet de surprise qui mériterait d’être amplifié : « il apparaît que les publics des musées ne se sentent pas consommateurs des biens et services proposés par un offreur. Tout au contraire, la construction du statut de visiteur et de la pratique de visite, et plus largement la construction d’un statut de membre du public parfois indépendamment de la visite, s’effectue contre le modèle de l’échange marchand. » Et le protocole de ce constat se répète au gré des enquêtes : « Il apparaissait nettement que ces visiteurs ne se sentaient en aucun cas être des consommateurs. Ils venaient au musée pour être dans un lieu où l’on n’est pas consommateur. » Ou encore : « Il est d’ailleurs significatif que les visiteurs aient très souvent cherché à définir les missions institutionnelles par rapport à la relation à d’autres institutions ou médias, avec l’idée que le musée est situé hors des pressions du marché, proche des sources du savoir. » Je ne peux donner ici que la tonalité générale de ce travail et en répercuter la révélation principale : le public culturel n’a pas les attentes que lui prête le marketing. Gros malentendu qui génère la méfiance du public pour l’institution culturelle à partir du moment où celle-ci tend à communiquer sur le mode marchand. Joëlle Le Marec déploie dans son livre un argumentaire plus fouillé e bien plus fin. Un appareil critique bien plus étayé. Notamment quand il s’agit d’analyser comment les contradictions internes fragilisent les institutions culturelles. Et finalement, abusé par le marketing, méconnu voire méprisé par les professionnels de la culture qui le perçoivent tel que le dépeint le marketing, le public est bien ignoré ! – Un ouvrage qui devrait faire référence pour tous les opérateurs et travailleurs du secteur culturel et non-marchand. Mais aussi : alors que, face à la marchandisation qui détricote la politique culturelle publique, les syndicats doivent intervenir pour en défendre les outils et employés, ils seraient bien inspirés de fonder leur action sur ce genre d’appareil critique. Si en plus ça leur donnait l’idée pour élaborer une politique culturelle européenne basée sur une autre écoute du public et de ses attentes, on serait (enfin) gagnants ! (PH) – Laboratoire Communication, Culture et SociétéLe blog Indiscipline –

lemarec2lemarec3

César Dany

Nous avons été matraqués de ch’tis durant l’année. Les médias ont couvert à l’envi ce gentil téléfilm pour grand écran, en refusant probablement de consacrer de la place à d’autres films et d’autres réalisateurs plus innovants, plus risqués et, alors qu’on pouvait s’estimer quitte, patatras, revoilà biloute, gros titres et pleines pages. Tout ça pour nous dire « qu’il va bouder la cérémonie », mais en fait, cela est-il important !? Vexé de n’être pas mieux nominé aux Césars, pas reconnu par ses pairs à ses justes mérites. (Mais peut-être est-ce finalement un gag, il veut nous faire rire probablement, c’est une feinte dont le comique se révélera lors de la cérémonie elle-même? Parce que d’une part, en faisant le (faux) modeste, il aime insister lourdement sur le fait que faire rire et écrire une comédie, il n’y a rien de plus difficile et d’autre part, il est bien nominé pour ça, pour le « meilleur scénario original », ce qui est un comble soi dit en passant, étant donné que le scénario n’est qu’une habile exploitation de vieux schémas…) . Mais voilà, il a quand même fait « 20,4 millions d’entrées en France » et ça donne beaucoup de droits dans nos nouvelles télécraties… Bon, imaginons l’idéal : les Césars seraient là pour récompenser réellement des réalisateurs, des auteurs, du vrai cinéma. On pourrait dire à Dany Boon : la qualité cinématographique ne se calcule pas au nombre d’entrées. Sinon, plus besoin d’avoir un jury, le box-office fait office de juge, c’est simple. Mais ce n’est pas si facile, ce genre de récompense ayant fait tellement de compromissions entre défendre le cinéma et soutenir l’industrie que, finalement, pourquoi pas les ch’tis dira-t-on !? C’est de manière générale que les critères de jugement basés sur les résultats économiques supplantent un exercice plus « noble » du jugement et brouillent les pistes. On peut lire ainsi un peu partout (ici c’est dans Le Soir) : « … héros national pour avoir boosté le cinéma français en 2008 en l’amenant à 45,7% de parts de marché ». Est-ce réellement un bienfait pour le cinéma français, va-t-il se renouveler, surprendre, oser, créer grâce à ce succès économique ? C’est très bien que ce genre de délassement existe mais ne faut-il pas remettre César Dany à sa place, de temps en temps, en exprimant autre chose qu’une servilité devant les chiffres du succès commercial ? Est-ce en multipliant des pages sur ce genre d’incidents mineurs que la presse va relever le débat, « monter en gamme » comme disait Marcel Gauchet, soutenir la culture, un projet culturel qui peut lui assurer la « reproduction » d’un lectorat autonome dans l’avenir ? – Alors, place au débat de fond: faut-il un César dédié à la comédie? Mais pourquoi pas alors un César par genre, y compris le César « nouvelle vaague », sans oublier le César pour le film au budget communication le plus élevé, le César pour la meilleure campagne de pub cinématographique, le César pour le film réalisant le plus d’entrées (décerné par l’industrie reconnaissante)… (PH)

boon

Mensonges sur la crise, erreur de diagnostic.

En lisant simultanément la presse sur la « crise économique » et: « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski, 188 pages, 2008, Demopolis, « La production de l’idéologie dominante », Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, Editions Raison d’Agir

Tout est dit en temps réel sur l’époustouflante crise de régime qui secoue notre société, au fur et à mesure que l’on plonge, que l’on découvre la profondeur du gouffre. La production de commentaires est vertigineuse, c’est une affaire juteuse. Dans l’ensemble, il n’y a pas vraiment une organisation analytique, plutôt l’accumulation d’avis, il faut donner la parole à toutes les opinions, il faut que ça sorte, ça soulage, ça participe d’une thérapie collective. La responsabilité du politique dans ce que tout le monde appelle « crise économique » est abondamment montrée du doigt. Les déclarations, à gauche et à droite, sur la « fin du libéralisme », la « fin d’un système » et la nécessité de réguler, malgré leurs nuances, ne marquent jamais l’intention de changer la politique, de modifier les manières de faire la politique. Or, en ce qui me concerne, il s’agit avant tout d’une crise politique. Et n’est-ce pas en l’occultant que l’on complique le retour vers la confiance, que l’on encourage les peurs irrationnelles, parce que, en n’osant pas remonter aux véritables causes, on crée l’impression d’une impuissance à maîtriser l’incendie. Comment en est-on arrivé là ? Par une profonde dérégularisation sociale des systèmes de légitimité politique, entamée dans les années 80. Par l’introduction de valeurs managériales qui ont profondément bouleversé les repères de la société…  Il est intéressant de lire actuellement « Rendre la réalité inacceptable » de Luc Boltanski. Ce livre accompagne l’édition d’un texte fondateur de la sociologie « La production de l’idéologie dominante », initialement édité dans la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Boltanski retrace l’histoire humaine de cette aventure, innovante autant sur le graphisme que sur les idées, et établit un diagnostic : en quoi ce texte a vieilli, en quoi il est toujours utile pour organiser une pensée critique adaptée à notre époque. Il faut revenir sur l’émergence d’une gouvernance prise en main essentiellement par les experts économistes, « prépondérante en France, comme dans la plupart des pays occidentaux, et où s’amorce un véritable changement de régime avec la marginalisation de l’autorité des parlements, des parlementaires et, plus généralement, des représentants, au profit de celle des détenteurs diplômés de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l’inéluctable. » Les changements qui interviennent alors progressivement, à partir de cette nouvelle gouvernance, et qui propagent  à toutes les sphères de la vie publique et domestique les valeurs du nouveau management basé sur le profit et l’individualisme, modifient bien, de fait, le régime politique dans lequel nous vivons, et c’est le fait important à retenir. Changement politique qui s’installe sans consultation populaire, sans dire son nom et qui est encouragé, voire camouflé, par le capitalisme culturel.  Une organisation s’installe qui fait oublier l’origine politique des choix de sociétés qui sont posés, une manière qui déstabilise toute critique, toute opposition. Rappelons-nous, le mot d’ordre est le changement : que ce soit à l’école, au travail, dans les discours politiques, on nous exhorte à vivre avec le changement. C’est bien là-dessus que se structure les principes d’une nouvelle domination « qui consiste à changer pour conserver ».  Luc Boltanski évoque ainsi le cas de la « Réforme Générale des Politiques Publiques » conduite pour éviter au maximum le débat public, à l’abri de toute publicité, « avec, pour seule référence, au niveau local, l’invocation de la rationalisation, de l’efficacité, des économies de moyen et de la qualité des « produits » (ce qui réduit tout accomplissement à n’être qu’un produit marchand et rien d’autre). » Le mérite de ces deux livres conjoints est de rappeler clairement, avec un argumentaire construit et limpide, la responsabilité politique dans la situation que nous vivons aujourd’hui. La mise en place d’un esprit du nouveau capitalisme qui a rendu possible le laisser-faire à l’égard des banques. Et il est difficile d’imaginer, finalement, que le politique ait pu ne rien voir venir. Les interventions sur la régulation nécessaire semblent dès lors bien pâlottes et lâches, les rodomontades sur les parapluies dorés, rien d’autre que des diversions populistes. Le politique soigne son image en mettant les « fautifs » au pas, mais ne résoudra rien sans un discours pour changer structurellement la politique. Mettre en avant l’ampleur de la crise économique nous dispense du traitement efficace d’une crise plus complexe (de l’ordre d’un réel inacceptable), politique celle-là ? Le point positif est exprimé aussi dans le livre de Boltanski : l’exercice critique du régime politique en place (régime du capitalisme culturel autorisant toutes les spéculations financières par ses industries culturelles basées sur le culte de l’argent facile) était rendue difficile, ces dernières années, parce que le libéralisme donnait l’impression d’être adossé à une victoire (ses cotations en bourse comme indice de productions de richesses, peut-être un jour redistribuées!?). Ce ne sera plus le cas.

L’ère numérique, la critique des murs

Journées d’études 2008 de l’Association des Directeurs des Bibliothèques Départementales, Périgueux, Centre départementale de Communication.

J’avais le plaisir d’intervenir dans ces journées d’études (ADBDP) dont le thème global était les « médiathèques face au numérique, aux nouvelles pratiques culturelles, aux nouveaux accès aux savoirs »… J’ai été quelque peu surpris par la tournure du programme : si la nouvelle directrice de l’Association semble déterminée à faire bouger les choses, j’ai e l’impression que, dans l’ensemble, les Bibliothèques Départementales commençaient leur réflexion sur ce sujet brûlant. On en est à identifier l’ampleur du changement, se dire qu’il faut changer, à chercher par où commencer. Des résultats très intéressants d’une enquête réalisée par le CREDOC étaient présentées par Mr. Bruno Maresca : évolution de fréquentation des équipements de lecture public, perception de l’image des médiathèques par le public… Dans l’ensemble, les données recoupent celles que nous récoltons dans nos démarches pour mieux comprendre l’évolution des publics. Mais cette enquête repose sur des chiffres de 2005 et donnent, à mon avis, l’impression fausses que les choses se maintiennent, évoluent dans le bon sens, et que les changements s’ils sont nécessaires, ne sont pas urgents. « Pas de précipitation, gérons le changement calmement ! » était plus ou moins la note finale ! (En trois ans, les choses vont vite, la fréquentation a peut-être diminué de 15, de 20 voire de 30 % !?) On se rassure en se basant sur une perception très valorisante du rôle social des bibliothèques et qui concorde avec des résultats similaires obtenus dans des pays nordiques. Mais à quoi cela sert-il si la fréquentation est en nette diminution, ce qui est loin d’être antinomique ? Il y a eu une intervention instructive de Mr. Nicolas Georges (Directeur adjoint de la Direction du Livre et de la lecture) qui a insisté sur l’importance accordée au livre dans la politique culturelle globale du gouvernement. Il a déclaré que des mesures d’urgence sont examinées pour éviter à la filière du livre « le tsunami qui a frappé l’industrie du disque. » Ben tiens, c’est vrai que l’on a laissé crever les disquaires indépendants, mais d’autre part est-ce à l’état de protéger des filières commerciales et de soutenir des industries culturelles (si j’ai bien compris un secteur « industries culturelles » a été créé  la Direction de la Culture) ?

J’espérais surtout, pour ma part, prendre connaissance d’une politique « nouvelles technologies » des Bibliothèques françaises et de proposer des partenariats, de sensibiliser à la mise en chantier de projets européens. Heureusement, il y a eu le contact fructueux avec Lionel Dujol, promoteur de « everitoutheque ». Des prises de position intéressantes de directeurs ont été lues. Des bribes prometteuses. Pour ma part, bien que bousculé par un horaire décalé, j’ai plus ou moins répété mon intervention faite à Blois, en plus direct, et en actualisant certaines informations selon les avancements du nouveau projet de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique. Tandis que –mais encore une fois, il s’agit d’impressions peut-être dues à un côté officiel des discours (comme le Président du Conseil régional du Périgord associant accès au savoir et couverture territoriale de la connexion Internet)- l’ébullition « secteur public » en vue d’une conception d’Internet comme « appareil critique » me semblait plutôt très réservée, je découvrais avec plaisir sur les murs de la ville, l’intervention spontanée d’un artiste anonyme : manière dynamique et inventive d’interpeller sur la publicité, l’environnement marketing (une de ses interventions est explicitement tournée vers Universal). Il s’agit de dessins collés et, le plus souvent, partiellement arrachés, hélas.