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Juke box et mémoire plastiquée

Deséquilibre stable – Le New Museum qui se veut dédié « exclusivement à l’art contemporain », né d’une initiative privée en 1977 et qui a lentement grandi : au départ, ce n’était qu’une seule pièce sur Hudson Street. Depuis 2007 c’est un bâtiment surprenant sur Bowery, conçu par les architectes Sejima et Nishizawa/SANAA. Empilement de boîtes en déséquilibre, recouvert d’un voile en matériau industriel et orné d’une inscription d’Ugo Rondinone : « Hell, Yes ! » sur le modèle des enseignes voyantes baptisant les attractions de foire. Dans le hall trône un engin qui dépareille gentiment, un juke-box à l’ancienne (avec CD quand même), le juke-box des possibles, collection de chansons soutenant les impulsions à changer le monde, classées par rubriques. Tout visiteur a le droit de choisir la musique qu’il désire ré-entendre, machine à nostalgie. – Vers les galeries de l’étage. – De grands ascenseurs vert pomme conduisent aux galeries supérieures occupées par des créations du suisse Urs Fischer. Exposition à grand spectacle si l’on en croit les rumeurs sur les budgets mis à disposition de l’artiste, pas mal de millions de dollars. Les installations portent des noms comme « Marguerite De Ponty » ou « Miss Satin »… Ce sont des pseudonymes de Stéphane Mallarmé avec lesquels il signait ses rubriques mondaines ou fashion pour divers magazines féminins. Bref échantillon : « Toutefois, elles sont, ces perlures, autre chose depuis quelques soirs, que les jais blancs ou noirs ou que l’acier bleu et blanc prédits par notre Courrier de la Saison : un jais, oui, mais splendide comme toutes les pierres précieuses de la terre assemblées, chatoyant, miroitant, pâlissant, un peu parure de reine de Saba. Ce talisman, sur les robes d’Opéra et de grande Soirée, attire à soi, condense et garde toute la richesse de la Toilette, ainsi que les regards qui s’y portent d’abord. » Quel est le message ? Qu’à partir de produits industriels, de la mode, futilités quotidiennes, bibelots et colifichets, il n’est pas neuf d’en tirer de l’art, que de tous ces signes de la vie marchande, des lignes de fuite intersticielles conduisent droit aux valeurs suprêmes de l’art, du « sans prix », il suffit de déplacer l’esthétique, de retourner le point de vue ? Urs Fischer travaille à partir d’objets banals, le style avec lesquels il les torture, les transmue en oeuvres d’art, changement de valeur. Ainsi de cet ensemble de grands cubes d’acier poli, faisant miroir, aux formats inégaux, et sur lesquels sont collées des photos d’ustensiles, d’outils, de babioles, de nourriture, de vedette (briquet, T-Bone, rouge à lèvre, chaîne, sac en papier, K7, boîtier CD, métronome, …) en quatre dimensions, verso, recto et tranches latérales. On circule au milieu de ces stèles brillantes, clinquantes, se réfléchissant l’une l’autre à l’infini, cimetière de la consommation, éternité du désir de posséder, alignement primitif célébrant la vacuité ultime, immortalité du périssable ? La déambulation est amusante. On sourit aussi à la langue qui jaillit du mur, aux facétieux néons légumes, au piano mauve fondu (dégoulinant de références plastiques, musiciennes…). Au dernier étage, d’énormes masses grises pendent du plafond, cocons informes, éléphants déformés, rochers se transformant en nuages, jeu plastique de contraires : volumes imposants suspendus légèrement, consistance tourmentée dégageant un effet de calme, d’indifférence, beaucoup de place pour pas grand-chose… (Photos sur le site du New Museum et ici ) – Galerie de mémoire. – Au rez, dans l’espace jouxtant la cafétéria, Nikhil Chopra (artiste indien né dans les années 70, à Londres, retourné en Inde, sélectionné pour la biennale de Venise) installe son projet « Memory Drawing IX ». Il s’agit d’une démarche complètement hétérogène, quant aux matériaux, aux techniques (performance, dessin, théâtre, vidéos) et aux temporalités convoquées. C’est l’archéologie d’une tradition du regard, du trait dessiné pour rendre compte du paysage. Nikhil Chopra procède par anachronisme : il invente un personnage d’une époque antérieure, Yog Raj Chitrakar, inspiré d’un grand-père paysagiste. Il en prend le costume et les coutumes contemporains, il se glisse dans sa peau, pour voyager dans le temps et dessiner « aujourd’hui » avec un regard antérieur et une pratique « datée ». Il vit alors en sorte de nomade inter-temporel, manière d’explorer en abîme les dimensions cachées des conditions migratoires, des espaces de colonisations du mental (qui sont toujours et d’abord des chocs entre temporalités différentes), ce souci relié au passé Indien sous domination britannique. Il erre ainsi, dans la rue ou la campagne, sous tente, se lavant, se nourrissant, se coupant les cheveux à l’ancienne, de manière rudimentaire. Il s’installe à l’endroit même où il dessine, en style réaliste, mimétique et sur d’immenses bâches blanches, les paysages (urbains ou campagnards). Qu’il emporte ensuite roulées comme des voiles pour les accrocher dans des galeries ou autres lieux d’exposition. L’exhibition se complète par des vidéos le montrant en action in situ et par les différents objets, meubles, bassines, lit de fortune, rasoir, vêtements, toutes les défroques et objets transitionnels qui lui procurent la faculté de se déplacer dans le temps. Prendre du recul. Voir et montrer par anachronisme. Pour le spectateur, face à cette fiction, il est aussi difficile de démêler les accessoires d’une actualité des éléments remémorés, ce qui relève de la présence ou de l’absence, ce qui émerge de ce qui s’immerge, le refoulé de la résurgence, c’est fait de remous, de contraires qui collaborent, cela semble remonter d’une histoire profonde, d’une volonté de toucher les mobiles qui déplacent les gens et les valeurs, tout en se camouflant en un éparpillement d’anecdotes plastiques, morceaux de brocantes. Cela semble convoquer les souvenirs du visiteur, réminiscences d’une action qui lui échappe et pourtant lui parle. Les objets exposés font écran entre un besoin de se rappeler et un passé dans lequel l’artiste pointe des situations, des complexes qui nous concernent tous : ces instants de migrations, de colonisation, de domination, ces forces qui configurent nos paysages passés-présents et avenir. On dirait les témoignages arrachés à une mémoire restant hermétique, des restes échoués sur le sol de la galerie comme lieu scrutant la surface mémorielle. Il y a là comme une tentative de saisir, dans sa dissolution systémique, l’esthétique de la mémoire comme croisements et noeuds d’anachronismes, intrication de plusieurs histoires et temporalités, explosion de la narrativité parce que la mémoire opère comme le rêve sans respecter la logique du récit. L’artiste plastique l’espace et le transforme en oeuvre d’art, en investissant une part de souvenirs personnels (son passé indien/anglais), une part de la mémoire collective (colonies, mixités, diversité culturelle) et, de cette création éclatée, il organise une mise en scène archéologique et métaphorique. On pourrait décrire son oeuvre en reprenant les termes choisis par Didi-Huberman pour caractériser la manière dont Freud étudie le moment hystérique (comme symptôme paysagiste de divers moments refoulés qui se plastiquent mutuellement en un seul glissement éruptif) :  » En quelques pages seulement des Etudes sur l’hystérie, Freud a cru devoir réunir les motifs  de la stratification géologique, de l’inversion temporelle, de la diffusion concentrique des ondes, de l’enchaînement sinueux, du zigzag que décrit le cavalier aux échecs, des lignes ramifiées en filet, des noeuds et des noyaux, des corps exogènes et des « éléments infiltrants », du défilé obstrué, du jeu de patience, des brins de fil, des traces brouillées ou lacunaires, etc. … »  Archéologie aussi du regard, de la manière dont il dessine, trait par trait, le paysage qui nous relie au passé, le nôtre et celui de l’artiste, rassemblés en agitation dans ses grandes toiles crayonnées. Il y a bien quelque chose d’hystérique au moment de reconnaître la complexité de ce que dispositif réactive, interroge, brouille, obstrue, ramifie, infiltre, lisse ou organise en noyaux…  (Nickhil Chopra avait réalisé une intervention de cet ordre à Bruxelles (Kunstfestival/Brigittines), et des documents éclairants sont archivés : entretien traduit en français, vidéos sur Youtube) – Sida et restroom, routard et connard. – La descente aux toilettes est éclairée par une œuvre lumineuse « silence = death » incluant un triangle rose. L’inscription, poignante, militante et politique, contraste avec celle, badine, de Rondinone (« Hell, Yes), changement d’époque. « Silence – Death » était le slogan qui dénonçait l’inertie des pouvoirs publics face à l’épidémie naissante du sida décimant la communauté gay. Les toilettes sont résolument kitsch, avec un carrelage trop. La librairie est fort intéressante. C’est le genre d’endroit, dans un guide comme celui des Routards, qui est vanté pour son architecture, pris avec des pincettes pour ses propositions artistiques. Trop pointues, trop risquées : en tout cas, ces guides ne veulent pas prendre le risque de conseiller un endroit culturel qui pourrait décevoir, interpeller, interloquer. Il ne faut prendre aucun risque. Du coup, les guides de voyage sont les défenseurs de pratiques culturelles consternantes, conservatrices, ringardes, scandaleuses, rien d’autre que le reflet du mépris touristique pour l’art, ou de la tentation mondiale de rabaisser l’art et la culture au rang d’ incitant à visiter au pas de charge un patrimoine mondial qui mériterait d’autres attentions, d’autres expériences. Ils n’hésitent pas à conseiller des itinéraires d’une journée dans le Metropolitan ! Quel abattage et gavage, quand on sait qu’après deux ou trois heures, l’œil est déjà saturé, capable uniquement de zapper. Il faudrait inventer d’autres guides de voyages, audacieux, proposant de réelles expériences artistiques et encourageant le risque culturel. (PH)  – Autre blog sur l’exposition d’Urs FischerNickil Chopra performance, vidéo

Tha Original Pussy Ham

Au-delà de l’archéologie publicitaire, dont les vestiges peuvent persister sur la brique longtemps après leur mort, les signes graphiques apposés à même la peau urbaine – briques, trottoirs, lampadaires, ciment, palissades -, beaucoup s’estompent, s’effritent, partent en lambeaux, leurs motifs déteignent et se mélangent, forment des collages fantomatiques, des intrications d’images qui s’effacent, rejailliront ailleurs sous d’autres formes (parce que les thèmes sont récurrents, se regroupent en famille, se métamorphosent d’un intervenant à l’autre tout en exprimant des idées semblables). Certains motifs, sur une période déterminée, s’imposent parce qu’on les rencontre plus souvent que les autres, dans un périmètre plus large englobant des quartiers différents, éloignés, leur dissémination fait sens, ils dessinent un parcours, un fil, une trame. Ils accompagnent le marcheur, deviennent des images intérieures, avec le recul, parce qu’ils convoquent des choses connues, remâchées, universelles, les empêchant de s’éteindre en leur faisant subir déplacement, concentration, torsion d’intensité. En voici quelques-uns qui attestent, en outre, de la souplesse sans complexe de cette créativité, recourrant le plus simplement aux dynamiques qui font vivre les images : par exemple, le retournement de sens, recycler des images archi-connues et leur faire dire le contraire de ce qu’elles représentaient au départ. Par exemple, une belle série « Tha Original Che », en papier collé, comprenant des versions noir et blanc et couleurs où le Che est recouvert par une silhouette casquée, mussolinienne. Silhouette martiale évoquant l’exact opposé d’une révolution libératrice. (D’autres variantes du Che, moins fines, « Sucks… ») – Autre papier collé insistant, l’image graphique d’une famille autour d’une table, des silhouettes blanches, vides, entourées de traits noirs compacts, éléments bien séparés d’une cellule pourtant présentée comme un tout. Papier collé qui appelle les surdéterminations, excite les interventions, offre une page blanche pour commentaires : ce qui fait que, du fait de ce que d’autres viennent ajouter à l’image, celle-ci, au départ reproduite en des multiples identiques, se différencient, devient chaque fois une image-famille différente. Art qui évolue en fonction de l’inventivité participative. Pas mal de tête de clowns ou autres « Joeyci ». Des inventions d’objets singuliers, contractions de plusieurs référents, composés à la manière des mots tiroirs, associant ici images et mots. Par exemple, avec des référents animaliers, viandeux, sexuels, voici « Pussy Ham », travaillé, placé selon des variantes de couleurs, de tailles et de techniques (peintures ou pochoirs). Cette viande phallo-vaginale ramène au premier plan urbain, la question de la différence des genres… J’aime (et collecterai chaque fois que possible) particulièrement les pochoirs d’insecte, comme ce beau spécimen de « bed bugs » faisant (involontairement ?) écho à une campagne contre les bestioles de lit, visible dans le métro, de même que liée à une autre affiche du métro évoquant la métamorphose de Kafka. Mention spéciale pour une collection de flingues pochés (« fitschen »), version monochrome ou colorée, basique ou onirique, motif évoluant, flingue se métamorphosant, le percuteur en colombe blanche, la crosse en danseur trémoussé, la fleur jaillissant du canon. Peut-être l’œuvre de David A. Fitschen ? Sujet toujours sensible si l’on en croit d’autres affiches vues aussi dans les couloirs du métro… (PH) – Recherche après coup sur « Tha Original Che » conduit à une liaison explicite avec Mussolini… et fait apparaître que l’image de la famille est probablement du même artiste…

Cicatrice du monstre

C’est comme quand, en société, titillé par l’horreur, on en vient à braver les convenances, à la manière presque d’un acte manqué, pour demander à un convive de bien vouloir exhiber une plaie que l’on dit effroyable. Un besoin irrépressible de constater la blessure, le corps déchiré et ouvert, de mesurer l’ampleur du trauma, d’observer le processus de guérison en cours, l’organisme en train de travailler pour résorber la béance en une simple marque sur la peau. Un souvenir. C’est entre le repoussant et l’attirant. La reconstitution après effraction et destruction localisée est quelque chose de fascinant, les vertus réparatrices du corps venant presque effacer le monstrueux relèvent presque de la magie. C’est, d’une certaine manière, un mécanisme qui nous anime énormément, sur des terrains très divers, sentimentaux, culturels, sans cesse, ce sont pertes et réparations, conversion de dommages en intérêts (où se met à l’épreuve la plasticité de chacun). En étant immergé pour un temps limité dans New York, à un moment donné c’est devenu une envie, un besoin : voir la marque. Au départ, je n’y pensais pas. Mais il doit y avoir quelque chose dans l’air qui fait que la ville et ses habitants ne seront jamais les mêmes après avoir vécu (banalité qui a été rabâchée). Et donc la cicatrice est là, elle vit, elle est à l’œuvre dans la manière dont la ville évolue, se pense, réagit. Sans doute que chaque habitant se construit en partie avec un bout de cette cicatrice en lui (encore une fois, « cicatrice » est un ferment vivant, de déterminant, qui oriente la manière de se de sentir, se positionner, se façonner, entre le biologique, le psychique, le symbolique, quelque chose qui « avance » en étant biface, unissant les contraires, destruction/construction). De marcher dans cet organisme urbain immense, abandonnant toute une série de défense, pour absorber les images, les sensations brutes, c’est comme si on devenait plus sensible à la contagion cicatricielle, elle s’infiltre, on en attrape quelques germes. En déambulant la tête en l’air, épaté par la cathédrale de buildings, en éprouvant combien tout ce quadrillage d’avenues et de rues est dense et cohérent même à travers la diversité des quartiers, on mesure la répercussion, l’impact dans l’ensemble de l’organisme urbain – où circulent comme en une ronde régulière les camions de pompiers et leurs sirènes de veille. On revit aussi l’invraisemblance et l’énormité du choc ressenti là, dans ses dimensions locales et globales et portés avant tout par les habitants. Il se manifeste là, à la surface d’une société entière, mondialisée, la force du monstrueux spectaculaire, à une échelle hyper poussée, excessive, « américaine ». Et, quoi qu’on y élève en guise de « couverture », ce sera mémorial, c’est dire que le cratère subsistera, ça restera le lieu d’où remonte, du fait d’une guerre entre cultures, le refoulé même de toute tentative de construire une culture, quelque chose qui participe de « la fondamentale et « inquiétante dualité » de tous les faits de culture : la logique qu’ils font surgir laisse aussi déborder le chaos qu’ils combattent ; la beauté qu’ils inventent laisse aussi poindre l’horreur qu’ils refoulent ; la liberté qu’ils promeuvent laisse vivantes les contraintes pulsionnelles qu’ils tentent de briser » (Didi-Huberman). Le trou de la destruction devient aussi (biface) socle de fondation possible. Si, à l’époque des faits, un peu d’anti-américanisme m’avait conduit à relativiser, non pas l’horreur, mais la part à prendre dans le ressenti de cette horreur, sur place ça m’est revenu en pleine face. Et, encore une fois, cela tient-il à la manière dont cet incroyable paysage urbain suscite l’empathie avec toutes ses dimensions, ses temps et ses accidents différents, enchevêtrant les anachronismes, les antagonismes…   Et on y va pour un petit pèlerinage et le show de la réparation qui recouvre la béance, qui surgit des entrailles éventrées ! (PH)

Trop d’art à Chelsea !

Il était question d’un immeuble regroupant plusieurs galeries. Je ne m’attendais pas à un immense entrepôt en briques, 11 étages. J’imaginais trouver là-dedans un souk de petites galeries alternatives ? Rien de tout ça, elles sont plutôt cossues, chic, branchées. Il en va ainsi des plus ou moins 200 galeries rassemblées, en quelques rues, dans ce quartier de Chelsea. Autant dire qu’en y débarquant en fin de journée, impossible d’attraper autre chose que des symptômes, des constats de surface ! Et le sentiment inévitable de rater plein de choses ! Mais en découvrant une aussi vaste ville, comment faire autrement, dans un premier temps ? S’immerger dans la première couche, happer des signes, se laisser porter, « perdre du temps » dans l’épiderme où affleure le système nerveux ? Au hasard donc, en suivant, partiellement et rétrospectivement, le fil conducteur de la « matière accumulée sur la toile ». Dans la galerie Paul Rodgers, les grands formats de Peter Sacks jettent à la figure, d’abord, un air de déjà-vu. Superpositions de matériaux différents, aux histoires hétérogènes, à même le tableau. Vu de plus près, cette accumulation affirme une personnalité. Il s’agit de napperons, broderies, vestes ou pantalons de pyjama (pièces de linge intimes, linge de corps, ce que nous portons lorsque nous sommes au plus près de l’inconscient, le sommeil, les fantômes). Pris dans des couches d’enduit blanchâtre, étoffes de nuits blanches (la série comporte des exemples en bleu, noir, rouge). S’y trouvent englués, tapés à l’ancienne –comme si le mécanisme dépassé attestait d’un retour de choses anciennes – des pages et des pages de mots, de poèmes, listes, énumérations, versets machinaux. Des formes s’y dessinent, celle d’un corps ou d’un buste, effacés, enfoncés dans leur oubli, prêts à revenir. Assez organique. – Dans la Kim Foster Gallery, Augustus Goertz présente des éléments de son travail « Modern Archaeology » et « Architectures ». Cette dernière, photographique, joue avec des représentations d’ouvrages d’art connus (Pont de Brooklyn), mais en les fantomatisant (décidément, la relation au fantômal est capitale !), comme passés au rayon X dans un bain de gris, de brouillard. On dirait de vieilles photos altérées par le temps, pourries, retrouvées dans quelque grenier de Williamsburg, ou sorties de la mémoire de quelques vieux témoins, enterrés depuis longtemps. La série « Modern Archaeology » se situe dans le fil rouge « beaucoup de matières sur la toile ». En l’occurrence, de la terre, grise, jaune, ocre, brune. Des coulées, des mouvements de terre, remous et perturbations de la glèbe, du sol sur lequel nous construisons la normalité, la paix. Terre immémoriale, terre universelle, remuée aussi comme pour des fouilles, exhumer l’histoire. En l’occurrence ce qui émerge dans la boue séchée sont des reliefs de la guerre, petits soldats balayés, déplacés, pris dans l’histoire, à jamais brandissant leurs armes, positions ultimes, définitives, la seule possible pour leur appareil mental. La seule qui atteste des vrais mouvements de terrain de l’histoire ? Avec une toute autre technique, celle maintenant bien connue qui consiste à photographier des sujets en plastique mis en scène, David Levinthal (Stellan Holm Gallery) parle aussi de la guerre dans l’imaginaire collectif : « I.E.D. : War in Afghanistan and Iraq ». Rien avoir avec un reportage sensationnaliste de guerre. Le terrain des engagements belliqueux, tout aussi terrible, s’est déplacé à l’intérieur. Il a réalisé, en studio, des clichés des figurines guerrières vendues pendant – je dirais au profit –l’engagement américain en Irak. Des jouets pour, en quelque sorte, habituer les gosses et les parents achetant ces jouets, à l’existence de cette guerre, y participer à distance. L’effet est saisissant et, techniquement, c’est beau et fort à la fois. Ce n’est pas le premier travail dans cette veine de l’artiste. Il a ainsi réalisé « Bad Barbies » et « Hitler Moven East ». – Dans l’espace Josée Bienvenu, on est accueilli par une installation plastique et sonore d’Elaine Tin Nyo. La table d’une réception, chaque assiette avec son menu réalisé par un artiste invité à collaborer. L’étrange de ce que l’on voit rencontre l’environnement sonore, babillage, mondanité, cliquetis de cristal (pris en photos par de beaux clichés noir et blanc de Tin Nyo). Dans la même galerie, deux œuvres magiques de Marti Cormand. L’une avec un fond sombre et l’autre fond blanc. Dans le bas du tableau un alignement d’objets, natures mortes sur un fil à linge. Objets géométriques, abstraits, évoquant les objets familiers, usuels, du quotidien. Très épurés, précis, presque de l’ordre de l’apparition. Travail par ordinateur, impression laser ? Non, huile sur toile. Fascinantes lignes d’horizon hantées par Morandi… Dans les rues, on court, certaines galeries sont intimidantes de design. La plupart tentent de développer une spécialité (un créneau, forcément, la rivalité est terrible). Comme celle consacrée aux artistes chinois, juste en face du car wash. (PH)


Williamsburg High Hope

Il faut venir ici surtout la nuit, ou le WE paraît-il, quand l’activité artistique rencontre le flux de curiosités touristiques. Mais quand on est là pour un temps limité, on y passe quand on peut, pour établir le constat de ce qu’il est possible de flairer en plein jour. C’est un quartier qui travaille. Ici la ville n’est pas figée, n’a pas atteint son maximum de développement, ne tourne pas à vide ou dans le même. Elle est en croissance. Une base de pauvreté envahie par une autre sorte de pauvreté, faite de devenirs artistiques pas encore reconnus, cherchant à établir une base pour se développer, se faire reconnaître. Mouvances provisoires, bohèmes, mais aussi, forcément, dans la foulée, bobo. Le tissu urbain est ouvert, tout se met en place pour bien quadriller et déterminer le destin de ce territoire, mais les différentes forces en présence participent, donnent l’impression que le jeu est ouvert – depuis les visées personnelles, individuelles, les résistances des habitants d’origine, jusqu’aux projets immobiliers, spéculateurs, et intérêts plus politiques, urbanisation officielle. Le mélange est détonant et sans doute pas éternel, une stabilisation interviendra d’ici quelque temps, en attendant, le stade de brouillon apporte de l’air frais … Des boutiques de misère et des magasins de standing. Des rebus et du high design. Les investissements immobiliers se multiplient, on construit beaucoup, du clapier et de l’innovant. Les vieux hangars sont colonisés en lofts. En plein centre, au coin d’une rue, une boutique de seconde main, brocante, avec des fringues, du mobilier recyclé et de récupération, un sous-sol plein de microsillons (vu par soupirail), de vieux jouets. Les cafés branchés sont remplis par une jeunesse de gauche détendue, cultivée, qui ressemble à celle que l’on peut voir au quartier latin ou à Bruxelles. Beaucoup de graffitis, d’inscriptions, sans possibilité de vraiment établir leurs dates, leurs fraîcheurs ! Est-ce une ancienne accumulation, plusieurs couches grises, est-ce récent, régulièrement renouvelé ? Ce qu’il y a de récent, une fresque concernant Haïti. Repéré aussi un papier collé récurent avec le dessin d’un personnage féminin maniant l’épée. Plusieurs présences de Space Invader. Des lettres en lattes de bois mis en couleurs, cloués sur les panneaux d’un chantier (High Hope). Beaucoup de maisonnettes en réfection. Des poubelles. Marchands de livres et disques sur le trottoir. (PH)

Reterritorialisation provisoire (2)

Ce n’est pas la description de tout ce que l’on voit en se déplaçant et écarquillant les yeux sur tout cet inconnu, trop immense à embrasser. Pourtant il faudra trier, retenir, mettre en forme dans la tête, y retrouver les empreintes, le modelage imposer par ces nouvelles choses avalées, qui prennent place, font leur trou, composent avec ce qui se trouvait déjà à l’intérieur. Ce n’est pas ça mais les premières images de ce à quoi l’on s’accroche pour, dans le dépaysement, se relocaliser, se fixer. Les premiers repères qui donnent un rythme, une assise au déséquilibre imposé aux habitudes culturelles. Un passage à vide durant lequel on s’agrippe : aux quelques effets importés permettant de continuer une petite part des habitudes de base, par exemple des livres, une discipline de lecture. Sinon ce qui est immédiatement sous les yeux, « les communs », lieu où l’on habite provisoirement, – cuisine, chambre, salle de séjour -, l’escalier, la façade, la rue où se situe l’habitation. Les moyens de transport. Ce que l’on commence à étiqueter comme « bonnes adresses », parce que l’on y a trouvé de bons produits, des saveurs, restaurant, bar ou épicerie. Des objets emblématiques qui, depuis toujours, font partie des clichés entretenus à propos de l’endroit où l’on se retrouve à présent, et par lesquels on commence à le reconnaître cet endroit. Ça peut être une bagnole, un pick-up Chevrolet par exemple. Des détails dans le paysage urbain qui deviennent familiers. Une bière brassée ici et qui stimule des comparaisons avec les bières du pays d’où l’on vient. Des murs couverts d’inscriptions, graffitis, pochoirs, papiers collés devant lesquels on lit ce qui se passe ici et l’on y pénètre un tout petit peu, on s’y attache. Des présences que l’on ne s’attendait pas à trouver et constitue des retrouvailles : un « space invader » ou l’autre… Des horizons qui sont en train de devenir ceux qui délimitent le champ d’expérience, des paysages urbains la nuit, les masses des immeubles, les lumières, les flux incessants, diffus, dans toutes les directions, qui rendent physiquement perceptible que la ville est un réseau, sans centre, croissant dans toutes les directions… (PH)

Reterritorialisation provisoire (1)