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Paillettes d’Eros dans la caverne bleue

Fil narratif à partir de : La Panacée, Pré-capital. Formes populaires et rurales dans l’art contemporain, Montpellier – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – Bertrand Ogilvie, Le Travail à mort au temps du capitalisme absolu, L’Arachnéen, 2017 – Des toiles de Fernando X. Gonzalez (des maisons) à la galerie La Ferronnerie – le bleu du ciel – Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard – Proust et le sommeil d’Albertine – Annie Dillard, Vivre comme les fouines, Christian Bourgeois – les vacances…

C’est une cavité particulière dans le musée. Comme une crypte découverte par hasard, en faisant des travaux, une cloison se serait effondrée révélant un ensemble d’objets témoignant d’une activité artistique et artisanale non pas forcément ancienne, d’une autre période géologique, mais parallèle. Avec quelque chose attestant bien de formes de vie communautaire, pas forcément étroite et bien codifiée, mais nouée, noueuse, entre différents individus en affinités, ceux et celles-ci, probablement, en représentant d’autres. Tout est dans un état parfait de conservation, tout semble récent, présent, une fois l’effet passé d’un léger décalage (qui ne cesse de tarauder, néanmoins). Car en effet, par rapport à la surface normale de l’art contemporain se disputant habituellement la vitrine des musées légitimes, il y a un déplacement perceptible immédiatement dans les apparences. Les techniques, les matériaux, les formes, les ébauches de récit et tous leurs agencements plastiques diffèrent. Ce sont les preuves fragmentaires d’une existence autre, d’un imaginaire et de la création de formes de vie qui ne s’inscrivent pas dans les courants les plus répandus, les plus plébiscités, liés à l’impact des nouvelles technologies, aux problématiques des sociétés complexes, qui peut-être en formulent des éléments de critique mais les acceptent néanmoins comme contexte où installer et faire reconnaître son travail, comme matériau à transformer en art rentable (il est quand même toujours question de s’implanter sur un marché). Est-ce les restes d’un campement provisoire dont les occupants ont à présent décampé, chassés ou ayant débusquer un chemin de traverse ?

La première surprise passée, il parcourt cette étrange grotte, s’arrête, se penche sur les objets, les dessins, les sculptures, les tissages, en lisant des bribes du guide du visiteur, en captant les commentaires d’autres visiteurs, oraux ou physionomiques, et de l’une ou l’autre médiatrice attentive. Mais il fait beau, chaud, il est lui-même dans la bulle étrange de cet état de vacancier, ni là-bas ni ici, perturbé dans son sentiment d’habiter, flottant, le corps fatigué, l’esprit enivré engourdi par les températures élevées et les lumières aveuglantes – le beau temps fixe, bleu radical, tant convoité par le nordiste -, la pellicule laissée sur sa peau par les bains de mer, le stress positif imprimé à ses muscles par le pédalage dans les montagnes des Cévennes, et il passe trop vite. Il ne s’arrête pas assez longtemps, pas le temps de fixer comme il faut ce qui est exposé, là. Il s’en va, il vaque dans la ville, jouit des ombres et lumières dans les ruelles, sans percevoir directement de séparation entre ce lacis urbain et la cavité d’art qu’il vient d’entrevoir Les heures, les jours passent et à un moment donné, cela lui saute aux yeux, il n’a pas concentré le temps nécessaire à enregistrer et assimiler l’intention de ces œuvres et objets. Il ressent l’effet d’un rendez-vous manqué, la sensation d’avoir loupé un carrefour, bref, cela génère frustration et manque. Il en conserve des bribes. Et il aura beau essayé de reconstruire une totalité, peine perdue. Il ne conserve que des prélèvements à interpréter partiellement, renouant avec le bricolage archéologique, introspectif, action de scruter, analyser, associer, dissocier, regrouper des signes culturels venus d’ailleurs, d’une autre région. Imaginer une autre civilisation possible, proche, dont les météorites auraient frôlé son réel. Il se souvient d’une grande forme emplumée, vaste ombre totémique, ailes déployées, chamarrée, l’abdomen aéré par une échancrure en forme de losange, un vide vulvaire, de ces trous aménagés dans certaines défroques ou panoplies quand un humain s’y faufile pour les porter, les animer et y passer la tête. La silhouette gigantesque est à la fois tutélaire et inquiétante, elle vole à travers les âges, les temps, les couches géologiques. Elle relève du rapace fantastique, du papillon de nuit phénoménal, de l’esprit des premières forêts incarné en cerf-volant géant, plumage laineux constitué de feuilles, lichens, mousses, écorces de toutes essences, de toutes époques et latitudes dont les agencements dessinent la géographie d’un univers caché, une cosmogonie inexplorée. Le totem est installé, christique, au fond de la caverne. Autour, épars, notamment, des retables de plastique transparent enfermant, comme en suspension dans l’espace infini, des déchets et rebuts de la société de consommation. Disposés les uns par rapport aux autres selon des règles mystérieuses, l’ensemble faisant penser aux esthétiques d’ex voto. Des collections de bris et débris qui racontent, par les détails, des formes de vie rongées de vacuité. Mais une vacuité appropriée, ingérée, transformée, car ses riens, reliquats d’emballages ou de nourritures industrielles, ont absorbé de la singularité, celle de ceux et celles qui les ont touchés, les ont manipulés, les ont pétris, mâchés, malaxés, usés et cassés, attendant d’eux un réconfort, le sentiment de détenir quelque chose, de ne pas simplement glisser inexorablement vers le néant. Toutes ces miettes plastiques, synthétiques, prennent soudain un caractère presque religieux, ce sont des particules de choses démembrées, usées, à travers lesquelles de nombreux anonymes ont voulu conjurer le néant. Des poussières consuméristes qui, malgré leur artificialité crasse, pauvre, basculent dans une dimension transitionnelle et forment des tableaux fantastiques, une syntaxe balbutiante de fresques, d’épopées pointillistes, éclatées composées de presque riens, mais innombrables. Si les vestiges préhistoriques sont rares, et d’une diversité limitée, chaque fragment venant documenter un peu plus des fonctions précises, vitales et renforcer des hypothèses, ici, il est évident que ce qui est rassemblé en tableau gélifié provient d’une profusion illimitée, exubérante et superflue. Un archéologue du futur, devant ces collections de débris, comme recrachés par un corps insatiable, sera-t-il à même d’en déduire les modes de vie dont elles procèdent ?

Et puis, des poteries, des céramiques, presque sans âge, qui attestent de la persistance de gestuelles et pratiques traversant les temps, depuis la préhistoire jusqu’aux ères dites post-industrielles, hyper-technicisées, voyageant aussi à travers le monde, se transformant au fil des géographies, des histoires culturelles, des contextes technologiques. Une fascinante transmission de techniques, avec une constance intemporelle et une part d’ancrage idiosyncrasique. Voir là-dedans des gestes qui se perpétuent, se renouvellent, se figent dans la terre cuite, vernie, raffinée ou brute. Sans cesse, cette invention de la poterie s’effectue, au présent, toujours événementielle (Proust, quelque part, parle très bien de ces phénomènes toujours en train de se produire, de naître). Raffinement de vases qui contraste avec l’aspect rugueux, cassé, de coffres d’argile cuits, défoncés, garnis de plantes aromatiques. Des vestiges de performances récentes, des cuissons de volailles enrobées de terre. Au mur, des tissus rituels, bannières où sont peintes des images rudimentaires de charrue, épis, silos, tracteur, vache, tronçonneuse, ballot de paille… Juste des ombres, des évidences presque effacées, oubliées. Presque des pictogrammes. Les mêmes objets, en réplique sculptées dans le bois, naïves, sont éparpillées au sol, témoins d’un monde taxé d’obsolescence, au bord d’une renaissance, nouvelle jeunesse. L’ensemble, peut-être hétéroclite, dégageait l’impression d’une tentative de désenvoûtement à l’égard de toutes les tendances au fil desquelles s’organise la production artistique actuelle, inévitablement partiellement engluée dans « le tissu compact des représentations issues des rapports de force transmis par la tradition » (Ogilvie), s’y faisant caméléon sans le vouloir, essayant de s’en démarquer, partiellement ou radicalement, d’y laisser des accrocs ou d’y faire son nid singulier, accommodant.

Il se souvient de cela comme d’avoir été descendu, au bout d’une corde, dans une caverne entre pénombre et clarté, décorée d’infimes et innombrables appels à changer de vie. Il pendulait dans le vide, à regarder et, une fois remonté à la surface, devait se remémorer le plus possible de choses vues, les ancrer en lui, reproduire en son intérieure la cavité explorée. Du reste, c’est tout l’été dans le sud, chaud et aveuglant qu’il percevait en dôme d’une immense caverne, où il errait, agressé/hanté/enchanté par les souvenirs tendres, érotiques, sexuels, pornographiques (toute la gamme) d’une conjonction amoureuse éphémère, revenant à la surface, suant et se cristallisant à même la voûte solaire. Des traces réveillées par la chaleur, l’inactivité, le repos. A la manière d’étoiles filantes, alors qu’il restait à contempler le vide, la vacance de tout, les rappels de détails déchiraient son cerveau, couraient sur sa peau, disparaissaient en terre ou dans l’eau de la piscine. Ces fulgurances mémorielles, crépitantes, presque des collisions, des courts-circuits, se produisaient autant le jour que la nuit, encre dense et moirée sous le soleil, lave phosphorescente jaillie des voies lactées. Etait-ce le feu d’artifice célébrant l’effacement de toute trace douloureuse, de tout manque, fêtant le triomphe imminent de l’oubli ? Il lui semblait que ces signes lointains envoyés par la planète chaude d’un amour de plus en plus dissout dans l’espace, gagnaient en universalité, éparpillaient les feux follets de principes sexuels féconds, fondus dans les énergies vivantes et, subissant une sorte d’inversion, de camouflage naturel, invitaient à plonger en des chambres noires de réinvention. De soi. Réinvention de la rencontre, de la conjonction. Nouveau départ, recommencer, vierge. Et s’il se trouvait en équation avec les ondes l’ayant engendré ? « C’est en effet un trait général des d’origine que de présenter d’abord les choses à l’envers pour les remettre par la suite à l’endroit, ce qui les confirme dans leur rôle de mythes fondateurs. (…) Puisque nous avons interprété la caverne comme un microcosme représentant l’état du monde à son origine, il est normal d’y trouver des éléments à l’envers. Ce n’est pas la femme qui était à l’envers – il n’y avait ni homme, ni femme, conformément à la thèse que nous soutenons depuis le début de cet essai. C’est le principe de la féminité, présent depuis l’origine, il faut le souligner, et omniprésent dans la grotte, au plus profond de son tréfonds, mais à l’envers. Pour que le monde soit monde, tel que nous le connaissons, il a fallu le remettre à l’endroit. » (Testart, p.228)

Entre lucioles et nuit d’encre, remuant les signes piquetant, à la manière des pâquerettes dans les près, la totalité charnelle du cosmos, il cherche à se remettre à l’endroit, hébétude et somnolence nomades. Il passe et s’arrête une seconde pour regarder le paysage par la lucarne, vue sur un coin de montagne habitée. Puis il y revient, furtivement. Régulièrement. Pour, finalement, s’attarder toujours plus à la fenêtre et admirer le vallon, vaste pente douce herbeuse, en arc de cercle approximatif, bordée par un morceau de montagne et la forêt, percée, traversée par une ligne électrique. Comme devant une toile dont on cherche à vivre et revivre le moindre coup de pinceau qui a permis de saisir et obtenir un « rendu » particulier, singulier, du réel. Ou comme avec ces œuvres vidéographiques, fixes, presque photographiques, face auxquelles il faut rester longtemps pour se rendre compte qu’il y a un mouvement, que quelque chose défile. Imperceptiblement, ça bouge, ralenti. En lisière, proche et lointaine, une maison. Vert ou rose clair. Blanchie par le soleil. Vivante, même s’il n’y décèle jamais la moindre activité humaine. D’abord un coup d’œil en vitesse, à la régalade. Puis, pourquoi s’en priver, la posture de guetteur l’attire, convenance qui le pourvoit d’un sens facile, immédiat. Il se campe intentionnellement devant le cadre et son paysage. Il scrute, il détaille, il cherche à qualifier les moindres détails, les moindres nuances. Mais, ça change tout le temps, au fil des lumières, des coups de vent, des nuages, de la lune, des étoiles. Il s’embusque toujours plus résolument. Cela devient le pivot de ses vacances, ce qu’il en retiendra en premier, ce qui lui laissera un bon souvenir. Il se persuade qu’il se livre à un travail minutieux, rationnel et infini, de description du visible, d’un ailleurs où il s’implante, prend racine. Mais en fait, il se vide, son cerveau se purge, il contemple pleinement. S’absentant de temps à autre pour rejoindre le plan de travail de la cuisine, couper des légumes, vider une seiche, s’oublier, les mains jouant avec l’animal mort, respirant l’odeur marine, enfonçant le couteau, retrouvant l’ose de seiche, souvenir de promenades à la mer. Il atteint cet état où, comme le relate Annie Dillard à propos d’un animal rencontré, et formant un jeu de miroir et forment où, quelque part, dans une entité extérieure, détachée des singularités respectives, une seule présence s’établit pour deux. « Je vous dis que j’ai été dans le cerveau de cette fouine pendant soixante secondes, et qu’elle était dans le mien. Les cerveaux sont des lieux privés, dont les circuits, uniques et secrets, produisent quelques grommellements. Mais nous étions, la fouine et moi, simultanément branchées sur nos circuits respectifs, l’espace d’un instant doux et choquant. Qu’y puis-je s’ils étaient vides ? » (p.13) Le corps de logis qu’il fixe, mais dans une attention flottante, s’égarant autant dans l’herbe, les arbres, le ciel, les traits de fils électriques, des tâches de fleurs, les rumeurs d’un bétail quelque part, le cris d’un rapace au-delà des nuages, lui rappelle une galerie d’art où, quelques tableaux aperçus depuis la rue l’avaient attiré avec force. Il s’agissait de toiles représentants des maisons, pas abandonnées, vacantes mais chargées des vies qui s’y étaient écoulées, évaporées, et se posaient dès lors comme formes géométriques intrigantes, maisons abstraites, livides mangées par l’ombre, d’or adossées au ciel bleu noir d’orage, flanquées de candélabres peupliers, mangées par la cascade de broussailles, dressées énigmatiques au-delà de haies puissantes, buissonnantes. Des cubes presque surréels, portails vers d’autres habitations, qui excitent le désir de migrer. Et peu à peu, il émane de ce paysage de vacances, presque cadré par inadvertance mais s’imposant en évidence, devenant familier, « fixé » dans ses perceptions à différents moments de la journée, plusieurs jours d’affilée, une respiration, un souffle avec lequel il entre en empathie et qui, à la manière d’un courant d’air chaud, fait remonter toutes sortes de souvenirs, impressions fugaces, bouts de textes, bribes d’images, volutes parfumées, sensuelles, voluptueuses. Il fixe tout ça, l’image montrée par la fenêtre, les réminiscences fluides et insistantes qui goutent et volètent, s’incrustent dans l’air comme l’eau dépose et construit des dépôts de calcaire suggestifs au plafond et au sol des grottes. Mais aussi comme des motifs récurrents, symboles générés par son organisme, à partir de son vécu, mémorisés ou refoulés, mais aussi d’autres vécus proches, similaires qui viennent s’incruster, faire famille, et qu’il faut après coup interpréter, à la manière de signes découverts dans le sous-sol, laissés par d’autres vivants, de lointains prédécesseurs. Et, ces constellations éparses, dessinent des formes, des silhouettes, des mouvements, des lumières, une sorte de mode d’emploi du bonheur fugace et intense. Influencé par la lecture qu’il a faite de l’interprétation que Testart fait de l’art pariétal de Lascaux et Chavet, il va conférer à ces signaux une signification précise, convergente, tous, ils lui restituent la nature charnelle et jouissive vécue et éprouvée, prise et donnée entre les bras et les jambes d’une femme précise devenue pour lui le symbole de la femme par excellence, de la jeunesse éternelle, de ses désirs sans fins. Plongeant ainsi dans la grotte de sa vie, tout ce qui, au fur et à mesure est plongé dans le noir, la mort, devient difficilement accessible, il y retrouve les peintures pariétales de sa préhistoire, surprenantes, étrangères et intimes, le renvoyant toutes au mystère de cet amour, aux promesses d’une fécondité biologique et poétique inépuisables, édéniques. Tout ce qui renvoie à un être précis est brouillé par mille autres souvenirs, parcellaires, parfois très anciens, non localisés, usés, dépersonnalisés, et d’autres très récents, précis. Des confettis d’images qui détournent l’attention et ne la ramènent vers les motifs principaux que par mille voies parallèles, l’égarement se superpose à la trouvaille, la question à la réponse. Ainsi, dans les lumières chaudes et douces de ce matin, très tôt, au bord d’une petite route dont les lacets grimpent les flancs d’une montagne, une vaste pâture où trois nymphes peu habillées s’affairent à calmer trois chevaux et les harnacher pour la promenade. Debout sur la pointe des pieds, les bras nus passés au col, caressant la crinière ou les naseaux, leurs petits shorts courts laissant voir, satiné, le pli moelleux des fesses. Sans doute n’y aurait-il pas fait attention sans la relecture entamée de Proust où le frappe, plus qu’aux lectures précédentes, son obsession pour les jeunes filles, voire carrément les fillettes (comme il dit) aperçues le long de la route et dont, par son ascendant social, il imagine pouvoir faire venir facilement chez lui pour « faire connaissance » selon un manège manipulateur ressemblant fort à des préliminaires érotiques.

Il entre dans une sorte de sommeil éveillé, face à ce morceau de paysage précisément, mais ensuite, par contagion, dans la totalité des paysages successifs, emboîtés à la manière de poupées russes et qui forment la dérive paysagère, multiple, les territoires de ses vacances. Ceux-ci baignés dans une atmosphère fortement érotisée du fait de cette activité intense des signes striant la grotte des ténèbres, celle des lumières. Il rêve. Et plus que tout, cela évoque la jouissance solaire d’oisiveté lascives sur les rivages ensommeillés d’une femme aimée, lointaine, perdue – il faut qu’elle soit perdue pour que sa respiration revienne ainsi en hantise océanique, douce, magnétique -, et qui semblait dormir uniquement pour mieux se donner, s’abandonner, accomplir entre les rêves respectifs une interpénétration fusionnelle, totale, avec point non-retour, quel que soit ce qu’il puisse advenir de leur relation réelle. « J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féérique comme un clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver sur elle, et pourtant la regarder et, quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j’avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait d’être seulement la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendus sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. » (p.70) Soulignons au passage que les beautés de la nature sont inanimées et qu’Albertine, éveillée, est une belle plante. Plus loin, au terme de la description des attouchements auquel il se livre avec la dormeuse, au diapason avec le ressac de la respiration qui envahit tout le corps, le narrateur conclut : « j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier ; je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. »

Est-il lui-même bien éveillé dans la chaleur estivale ? Ne continue-t-il pas à dormir dans les sommeils partagés dans la jeunesse de son amour, où le corps de l’autre n’est que plume, scandé par sa respiration douce, imperceptible ? Sait-il où il est, habitant une maison provisoire, mais entreprenant, maladivement, de s’y ancrer, comme s’il devait s’y installer pour longtemps. Comme s’il allait vivre ici. Il imagine sans cesse un nouveau chez lui. Dans la torpeur, tout se confond, le logis provisoire, la maison fixe, les vacances, le travail, il cesse même de se sentir relier à une autre adresse, où ira-t-il en partant d’ici ? Et s’il n’avait plus de domicile où revenir ? Sa maison habituelle est trop liée à une vie de travail aliénant, plus supportable. Travailler devient impossible, tous les discours politiques sur le travail rendent cela insupportable. Ne plus rentrer. Il se trouve à la fenêtre. Clairière. Bois. Flancs de montagne. Une maison capte toute la lumière, posée là-bas comme un ovni. Il est à la lisière de son imagination. Recommencer à imaginer, sans se fourvoyer cette fois-ci. Retrouver une force d’imagination qui pourrait répandre l’hospitalité sur la terre. Se libérer de l’angoisse d’être mêlé à un système meurtrier qui laisse crever des milliers de migrants. Renouer avec une capacité d’action. Reprendre au début l’art d’habiter. « L’imagination est hospitalité : c’est elle qui aidera à débattre de modes relationnels et de contours pour une autre communauté juridique, qui ne placerait pas seulement en son centre les prochains mais aussi les lointains ; qui ne voudrait plus se définir à travers ceux qui sont comme nous, mais aussi à travers les très éloignés, les tout à fait inconnus, ceux qui ne sont pas invités. » (Macé, p.320)

Par dépit, tentative de reculer l’inéluctable, il fuit vers le bleu, il bascule dans la chaise longue, plongeon dans l’azur sans nuage, yeux dans les yeux, injection d’optimisme intemporel. L’assise du fauteuil se dérobe, de bascule en culbute dans un bleu infini, cosmique, immensité corrosive. Le vide massif, éther assommant, pluie de cristaux coupant. Pas une surface de couleur qui absorbe et renvoie le regard, mais un abîme gazeux sans bord, sans limite originelle. Un éblouissement, une sorte de coup du lapin. Il se clôt, plissé, racrapoté, immobile, particule qui s’invente une carapace de secours, cosmonaute largué dans l’espace. Il se débat et rend les coups, intérieurement.

Après longtemps, regain d’énergie, il entrouvre les paupières, une fente. Foulé de toute part, le bleu s’est altéré, déformé, spiralé, feuilleté. Il tourne. Il fuite et libère cette brume diaprée, duveteuse comme la poudre des ailes de papillon, presque mauve, qui dilate les montagnes au couchant. Elles ont alors l’air pénétrable qui leur manque en plein midi, murailles hermétiques fermées sur elles-mêmes, sans chemin d’aucune sorte. Il aspire lentement, discrètement, entre les cils, ce bleu violacé, bruineux, pluriel. Il agrippe un fragment, cartilagineux, spongieux, il le tient entre les dents, histoire de s’arrimer à un bout de ciel bleu à taille humaine, et reconstituer une cellule de renaissance.

L’azur matriciel a changé d’attitude et de consistance. Il invite la langue, les doigts à se faufiler en ses ondes et à décoller l’une de l’autre les lamelles tendres, nacrées, qui constituent chacune de ces infimes chapelles en glaise bleu nuit. Silhouettes élancées, superposées, confondues et éléments individualisés, singuliers, du panorama montagneux épanché dans le soir. Indication enfin de sentiers de crêtes praticables. Le bleu continue d’inclure d’autres impuretés, le cramoisi, la cendre, le bistre, nuances ourlant des bancs de turquoise presque blanche, perlée de lavande déteinte. Puis, quelques fulgurances célestes évoquant des chairs transies, bleuies. Perdues et transcendées.

Il reste au profond du bleu harassé, le nez dans l’intime du vivant, aux lèvres en lévitation, tuméfiées à force de caresses et de don de soi. Corolle qui habille l’abîme gazeux sans bord, sans limite narrative et aseptisé, soudain marin et fortement iodé. Un bout de quelque chose entre les dents, entre les lèvres, un bout de bleu, indistinct, lambeau entre ciel et chatte ramené du plus profond de la grotte. Tandis que la brume monte.

Pierre Hemptinne

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Le flou équivoque de nos entrailles

Plastic Reef

Librement inspiré de : des photos d’Elger Esser, des peintures d’Ali Banisadr (Galerie Thaddaeus Ropac) – Plastic Reef et Paleontologic plastic de Maarten Vanden Eynde, une œuvre sans titre de Fabrice Samyn (A.N.T.H.O.P.O.C.E.N.E., galerie Meessen De Clercq) – peintures de Rafaël Carneiro (galerie WhiteProject) – Cuisine et jardinage, La Curée d’Emile Zola – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF, 2015 – Pierre Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015 – Franck Fischback, Le sens du social. Les puissances de la coopération, Lux/Humanités, 2015…

Plastic Reef

La cire brillante des tableaux anciens flotte dans les airs, épanchée éolienne. Filtre lumineux patiné, le vernis d’un halo capte, comme dans de l’ambre, l’immensité solennelle du soleil couchant sur de vastes paysages où prédomine le miroir des eaux, douces ou marines, rejoignant l’horizon où ciel, fleuves et océans ne forment qu’une seule crue, transformant la terre en quelques crêtes insulaires. À tel point que le regard est désorienté, le bas et le haut en train de se confondre. Désorienté mais frappé d’une révélation : n’est-ce pas justement pour voir qu’existe sa fonction ? Il y voit, figé, conservé intact et puis irradiant à chaque instant comme une irruption chaque fois neuve, le sentiment qui le submerge quand il baigne dans ces instants magiques, sentiment d’une conjonction miraculeuse entre toutes les substances, matérielles et spirituelles, aériennes et souterraines, animées et inanimées. Cette buée dorée intemporelle coïncide avec la conviction « d’être arrivé », de trouver ce qu’il cherche, ce qu’il veut voir, ce qui peut apaiser toute quête et qu’il ne voudrait plus quitter. Ce sont des instants et des spectacles naturels que l’on qualifie facilement de divins. Des secondes hypersoniques où il se dit ne plus vouloir bouger de là comme contemplant un instant de grâce, origine et fin du monde se rejoignant, se neutralisant. Une taie d’ange, mirage d’une compréhension intime de l’univers, parfaite. Les secondes s’égrènent et emportent au loin, comme une bourrasque déchiquetant les lettres de mots criés, ses rêves éperdus d’arrimage impossible. « (…) Il a glissé une remarque lexicale classique mais loin d’être anodine selon laquelle « nous disons anges » quand Aristote dit « intelligences séparées » (II, 6, p.67). Finalement et juste avant d’entrer dans la discussion du problème de l’origine du monde, il s’est livré à une explication du mot « épanchement » : selon la métaphore d’une source d’eau qui « jaillit de partout et qui arrose continuellement tous les côtés, ce qui est près et ce qui est loin », celui-ci désigne l’action de l’intelligence séparée dont la physique démontre qu’elle est la cause efficiente incorporelle qui donne forme aux objets matériels. » (P. Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015) Tout cela, il le retrouve béant dans l’obscurité, au bas des escaliers d’aluminium brossé, en tombant littéralement dans de grandes photos exposées, éclairées du dedans. Comme si l’on avait trouvé le moyen, non pas d’imiter ou reproduire, mais de capter et enfermer dans les cadres la réalité de cette lumière de couchants fluviaux. Luminosité elle-même perçue comme une crue spirituelle des fleuves, une inondation dans les airs de la fertilité des eaux. Et elle résiderait dans ces caissons de verre, tapie comme quelques reptiles dans leur vivarium. À moins qu’il ne s’agisse pas de photos mais de fenêtres ouvrant sur des scènes réelles, en train de se passer, loin d’ici, peut-être en d’autres temps, passés ou futurs. De l’intemporel simultané à vif. Cette patine à même le paysage, non pas effet esthétique mais comme produit par le paysage lui-même, donne l’illusion qu’elle ouvre un passage vers d’autres dimensions, qui se matérialise en une sorte de miel laqué, fluide et en suspension dans l’atmosphère sous forme d’infimes gouttelettes et qu’il se peut toucher, goûter. Patine, particulièrement bien incarnée dans la béatitude animale de ces couchants, mais dont il a pris l’habitude de traquer les innombrables avatars. Par exemple, concentrée en billes luisantes, impénétrables, au centre des yeux de jeunes filles qui ne semblent plus savoir quoi regarder, tirant le rideau sur leur intériorité trop désirée. Ce sont dans ces jeunes chairs, des billes de plomb en fusion, diamant de larmes noires qui désarment le voyeur. Braise d’un feu intérieur sans illusion dont l’opacité transparente est l’exact contraire du couchant lumineux, mellifère. Pas le contraire, l’autre versant. Cette brillance elle-même diffractée dans les reflets de la vitre protégeant les portraits, empêchant de regarder ces adolescentes dans les yeux qui nous demandent : quel avenir nous réservez-nous ? Échappées superposées. Mais aussi, ce point de fuite charnel dans l’œil de l’adolescente n’est-il pas de la même consistance – il pensait « essence », mais se méfie du mot – que la taie fantôme qui enrobe les objets insolites dans de vastes entrepôts secrets, militaires et stratégiques, de la NASA ? Aux caméras de surveillance braquées sur ces objets non identifiés, un artiste brésilien substitue d’immenses toiles qui questionnent autant l’histoire du paysage que de la nature morte et surtout, par ce biais, la relation de nos vies sans cesse déterminée par ce qui se trame dans les grands hangars de l’armée. Nous dépendons ainsi d’étranges sculptures abstraites disposées dans des salles cliniques, le tout singeant le dispositif des galeries d’art. Cette bâche souple, translucide sur les machines panoptiques surveillant et enregistrant les moindres faits et gestes de nos errances potentiellement dissidentes, ressemble à l’inquiétant hymen nous séparant de la vérité des choses ou au voile mystique à déchirer pour atteindre la vérité. N’est-ce pas encore un flou structurel, de même nature, qui enrobe les réalisations culinaires, reproduites par le même peintre, à partir d’images d’anciennes encyclopédies gastronomiques, et qu’il gélifie dans une sorte de mémoire tremblée du goût que ces choses pouvaient avoir et qu’il désigne comme désormais perdu, manquant ? Et n’est-ce pas aussi cette fulgurance agitée et trouble d’un détail d’une toile d’Ali Banisadr, la déflagration habituelle et floue des choses en train d’accomplir leurs courses accidentées, entre abstraction et figuration, incommensurable et mesure, les particules vivantes, grouillantes qui tiennent les choses ensemble, malgré tout ? De l’ordre de ces rubans de poussières – paillettes d’or, étoilements, brindilles soufflées – qui tournent dans les rayons de soleil et semblent la matière microscopique dont les tourbillons produisent forces centrifuges ou centripètes. Le flou opératoire et perturbateur de la prise de photo y ajoute un tremblé patiné qui empêche que tout retombe, et donne l’impression d’un mouvement permanent révélant le mécanisme explosif sous-jacent. Essaim bactérien agité et chaos séminal, image inattendue des débuts, des séparations natives, des ruptures fécondes qui se manifestent toujours nimbées d’une luminosité entre origine et fin du monde, prophétique. En tout cas, c’est l’attrait pour les apparitions de ce qui ainsi lustre le rapport aux accidents féconds du monde, qui lui fait tant regarder et renifler la surface lustrée d’aubergines confites, justes sorties du four (avant que les jus et graisses se solidifient), ou ces morceaux de queue de bœuf qui ont mijoté des heures dans le bouillon et le vin, avec légumes et épices, et dont les sucs se sont exprimés, enveloppant la chair réduite d’un caramel foncé, luisant. Ce sont des laques de même famille que celles, majestueuses, des couchants, ou impénétrables, des pupilles de jeunes nymphes farouches. Comme si, toutes ces manipulations et préparations culinaires, longues, fastidieuses, requérant l’attention de tout son être, n’avaient d’autre but que de matérialiser au fond d’une casserole et à la surface des comestibles lentement transformés, un peu de cette munificence paisible et humble des couchants/levants. Un peu de ces tissus lumineux où transitent les humeurs. Un peu de ces résidus d’un philtre magique pour enchanter ou empoisonner des segments de vie, ici ou là.

Durant des années, il se plante devant la baie vitrée et contemple ce qu’elle cadre comme son horizon immédiat, domestique, face à la maison, mélange de ciel et jardin. (Et chaque fois, la manière dont les choses se mettent en place, au réveil, lors du premier coup d’œil par la fenêtre, a-t-il donné lieu à l’apparition de ce gros plan de la toile de Banisadr, mais passant inaperçu au fil du temps…) Il goûte le dégagement de la vue. Le matin, quand il regarde le temps qu’il fait, à l’instar d’un oiseau au bord du nid, inspectant les alentours avant de s’envoler. Ou le soir, pour guetter l’extinction du jour, lire les teintes et formes du crépuscule, des fois qu’elles préfigureraient l’humeur de la nuit ou du lendemain. Simplement, le plus souvent, s’abandonnant à ses rêveries. Son regard ne s’élance pas dans le vide, mais traverse l’entrelacs de branches et de feuilles d’un bouquet d’arbres, d’essences diverses, troncs emmêlés. Proches de la façade, ils sont régulièrement taillés, c’est-à-dire qu’il a – son corps à lui avec leurs corps à eux, corps singulier de chaque arbre puis corps des arbres rassemblés en groupe, en collectif –, une relation régulière avec eux, physique, d’efforts, de soins et de combat, d’étreintes et de risques (quand il doit tailler en hauteur grimpé sur une échelle, en équilibre instable), au rythme des saisons, d’année en année. Les arbres ont cette physionomie particulière des êtres empêchés dans leur croissance naturelle et qui se déforment, se difforment. Le regard se faufilant en ce volume de traits vivants et respirant, eux-mêmes puisant leur vie au ciel et en terre, absorbant et rejetant leur vécu dans l’atmosphère, il peut dire qu’il regarde avec eux, ses yeux, ses regards s’égarant, se mêlant aux branches, leurs fouillis, leurs vides, prenant leurs formes. Son regard, sans qu’il y prenne garde, s’enracine de ténèbres et s’abreuve de lumière, fonctionne à la manière d’un petit bosquet d’essences mélangées. Le regard, bien entendu, ne passe pas à travers ce crible sans être arrêté, détourné, vivre des histoires bifurquées, même si cela ne se traduit, au niveau de la conscience, que par d’imperceptibles soupçons. Les écorces vives et les feuilles agitées par les brises filtrent les lumières, subtilement. Il s’identifie à ces branchies végétales, de bois, écorces, sèves et feuilles. « Remuer un tas de sable, ce n’est pas entrer en communication avec lui, si le sable est homogène et ne recèle aucune singularité ; mais la communication s’amorce si la rencontre d’une pierre, primitivement invisible, modifie le geste ou cause un éboulement, ou bien encore s’il sort un animal caché. » (Simondon, p.77) Ce genre de passe sensuelle et cognitive avec quelques branches et feuilles familières, avec un bout d’horizon presque domestique, bien que complètement banalisé à force d’être pratiqué sans même y penser, participe pourtant des exercices quotidiens qu’il se donne pour résister à l’aliénation du travail et s’offrir des prises sur d’autres mondes à reconquérir. « L’essence et la portée sociales du travail ne sont pas plus tôt affirmées par le capital qu’elles sont aussitôt captées par lui, ne laissant du travail aux travailleurs, d’une part qu’une simple capacité individuelle de travail identifiée à la réalité organique singulière de leurs forces physiques et intellectuelles, et, d’autre part, une expérience vécue du travail comme d’une activité qui leur est étrangère dans la mesure même où elle est enrôlée par le capital. L’essence sociale du travail trouve donc dans le capitalisme une réalisation qu’aucune autre formation sociale n’avait jusque-là été capable de lui donner, mais elle l’est de telle sorte que ceux sui sont les agents de cette réalisation en sont en même temps privés. » (Fischback, p.193)

Avec le temps, comme souvent, la proximité avec la maison devient gênante, les arbres dépérissent attaqués par les insectes, rendus malades par les tailles qui les empêchent de s’épanouir et, un jour, après de nombreuses hésitations, il se résigne à les couper. Il les attaque avec des outils artisanaux, pas de tronçonneuse, mais de simples scies manuelles. Et c’est quelques jours après, revenu à sa position de guetteur rêveur devant sa fenêtre, qu’il est confronté à une disparition, au fait que quelque chose là, de l’ordre du soutien habituel, a disparu. Il sent un vide dans son regard, et même, plus précisément, au sein de l’organe de la vue, une bulle, un caillot de néant qui pénètre l’œil lui-même et remonte la ramification nerveuse, perturbe le circuit physiologique qui transforme en images ce que l’appareil de la vue capture précisément ou laisse entrer sans trier, flux vague du milieu. Comme la bulle d’un niveau indiquant un déséquilibre. Son regard se vide, il doit le reprendre, empêcher qu’il se perde dans une orbite trop lâche qui ne le contient plus. Ce n’est pas simplement le champ de vision qui s’est dégagé. Il sent nettement une défaillance physique du regard, un trou, il ne distingue plus certaines strates qu’il ne voyait pas vraiment mais qui tissaient un support à sa vision, et englobaient la prise en compte de l’invisible du visible. Il a perdu toute une série de vaisseaux capillaires végétaux qui s’étaient incrustés à ses organes, qui drainaient lumières et obscurités, en codaient les intensités et en amélioraient la capacité à pressentir le palimpseste du vivant proche. Les tissus immédiats du milieu. Le buisson agitait ses feuilles comme autant de petites paraboles, tendres et souples au printemps, fermes et fortes en été, raides et ternes à l’automne, qui tamisaient les ombres et les lumières, produisaient différents filtres et patines, selon l’heure et la météo. Sans s’en rendre compte il partageait la vie de ces arbres dont l’atrophie organisée des branches générait cet entrelacs dense, singulier, à l’image d’un nœud primal intérieur. Et quand, sciés, ces arbres ont craqué, sont tombés au sol et qu’il les empoigna pour les déplacer, les ranger comme les dépouilles d’un massacre, il en perçut une sorte d’animalité, comme de tenir de grandes ramures de cervidés s’entrechoquant, encore vivantes. Cette impression électrisa et poétisa sa paume ça à jamais. Ramures encore vibrantes de leurs pensées intérieures, des échanges entre ciel et terre s’effectuant au coeur de leurs embranchements. Quand il a débité les troncs, ce ne sont pas simplement des arbres individuels qui se sont vus réduire en petit tas de bûches. Mais, avant tout, une intrication d’arbres qui s’est désossée, c’est une sorte de bosquet qui s’est rompu et a délivré ses tripes. Un nœud gordien à trancher. Soudain mise à l’air libre, une organisation complexe, de lignes concentriques, de branches creuses comme des tunnels, sonores comme des instruments de percussions. Une collection d’aubiers fermes et roses, ou blancs et friables, des tranches de bois marquées de taches de naissance ou tatouées de chancres, des galeries animales, des courses d’insectes éblouis, des écorces lisses ou moussues et perforées, des galeries paraffinées. Un tableau qui le fascine, une sorte de langage plastique représentant ce qu’avait l’interpénétration de sa vie à celle du bouquet de saules et bouleaux, les formes et traces de cette osmose lente et s’effectuant de façon imperceptible. Il découvrait la chair de tous ses regards déposés dans l’aubier, au fil du temps, et participant à ce mélange de vie et de mort, de végétal et d’animal, de vif et d’inerte, de souche et de parasites, de pourriture et de régénérescence. Ces éléments épars pourraient se résumer en une table de Loi, planchette en partie calcinée, en partie rutilant d’or solaire, qui conserverait dans ses lignes la mémoire du temps vécu et prédirait, dans ses veines, l’instant de sa disparition. Il aimerait conserver une rondelle de bois frais, une autre de bois malade, une autre de bois abritant des galeries, une branche morte, quelques échantillons d’écorce, une poignée de sciures blanches, une autre de sciure orange, quelques cloportes, rassembler tout ça, artistiquement, dans une boîte sous verre, comme les rouages d’instants répétés, emboîtés. Une pièce vers laquelle le désir d’interpréter (et de s’interpréter) reviendrait sans cesse errer, avide du mystère de la présence et de l’absence.

Le genre d’installation qu’il s’attend à retrouver, sous d’autres formes, complètement ou partiellement, au seuil de la galerie d’art contemporain. Mais, avant d’entamer sa visite, un vieux bistro l’attire au coin de la rue et il s’y dirige, ayant envie d’une pause sur un tabouret au bar, café fumant et lecture du journal. La pénombre est paisible mais, comme souvent en ces lieux qui vivent surtout la nuit, pleine de sous-entendus. De la scène de karaoké endormie émane d’étranges remugles de lieux nocturnes renfermés, pas assez aérés. Là aussi, il règne une sorte de patine, la chaleur des scènes extraverties des noctambules, des rêves élémentaires désinhibés par l’alcool et la promiscuité, ayant dégagé une buée qui, la journée, refroidit et gélifie dans le tamisage de l’éclairage minimal. Relent de tabac refroidi, de parfums criards éventés, de sueurs éventées, d’excitations retombées. Il tisonne une suite de souvenirs lointains de nuits perdues à écluser dans les cafés borgnes. Il inspecte les lieux, il balaie les murs et s’approche pour regarder des cadres remplis de petites photos superposées, photos prises lors de soirées festives. Comme on exposerait, dans une maison, des compositions de photos de famille. Ambiance de chenilles, farandoles et olas. Il distingue nettement, jaillie de la clientèle exubérante et nombreuse, surtout masculine, des jeunes filles quasiment nues, en string, pavoisées sur ressorts ou chaussées de cothurnes. Ce genre d’hôtesse professionnelle du strip-tease. Les gueules hilares des mecs, la cohue vicelarde, les mains qui se posent sans gêne sur la peau nue des filles, serrent leurs tailles, palpent et pelotent les seins, autour, tout ce qui est atteignable dans l’anonymat de la foule. Et, maladivement, au profond des tripes, comme l’opposé parfait de ses valeurs affichées, il est pris par l’envie d’être englouti dans une pareille foule, participant à l’hystérie de possession collective des nymphes déshabillées. S’oubliant. S’excitant, farfouillant, enfonçant dans la masse des corps ses bras et mains baladeuses, jusqu’au cou, avides de toucher, saisir, plus que la peau, mais l’intérieur. Comme quand, laissant tremper ses membres dans l’eau, par-dessus le bord d’une barque légère, au fil paresseux de l’eau, il rencontre une algue, le gravier du fond, une roche, un trou de vase, un bois, une carapace, voire le frétillement d’un banc d’alevins ou l’écaille d’une truite rapide. Exalté d’être une partie d’un corps mâle multiple phagocytant les proies immolées, les gentilles prostituées souriantes qui, pour se protéger de ce qui viole leur intimité, font de leur corps une sorte d’outil professionnel, d’enveloppe insensibilisée ( ?) aux attouchements contractuels. Cet évidement du corps, cette dépersonnalisation contrainte leur donne une beauté détachée de statue, intemporelle, qui en accentue l’érotique et libère tous les instincts. Il farfouillerait, ses doigts lubriques comme simple élément de l’ensemble grouillant, gagneraient une sorte de totale innocence. Et le fait de sentir son bras lui échapper, avalé par un ensemble, le disculperait de s’emparer, selon les touches, d’un duvet ras, du tégument d’un téton dressé, de l’onde tiède d’une croupe, la soie d’un ventre, la fronce d’un nombril, un sillon humide. Barboter dans de la taie d’anges. Il songe à La Curée, description de la société parisienne débauchée, sous le troisième empire, houle d’argent, spéculation, pouvoir et sexe. Zola parsème son texte d’apparitions de femmes voluptueuses, leurs toilettes, leurs corps exhibés, leurs peaux nues et leurs bijoux dans les salons, les bals, les voitures au parc. D’apparition en apparition, ces surfaces dénudées – surtout les cous, nuques, gorges, épaules, bras – alimentent un précis particulier de la peau désirée, désirante, soignées pour la volupté, pour tourner les têtes et faire marcher les affaires, ferments sexuels des transactions et des montages capitalistes aberrants. Dans le flot de l’intrigue, la femme-objet est toujours le point de mire, qui dupe, entretient la confusion entre ambition et fantasme. Ainsi de cette apparition de Renée : « Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violette sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple était déjà si heureux de sa demi-liberté que le regard s’attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d’une baigneuse, folle de chair. » (p.336) Et ceci, lors du mouvement des convives s’installant au banquet : « Les épaules nues, étoilées de diamants, flanquées d’habits noirs qui faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. » (p.339) Toujours la peau, surface de charmes, superficie vénéneuse, semble nourrie des décors décadents de certaines maisons pensées pour l’esbroufe sociale, parcelles de nudité faisant partie des végétations fantasmatiques: « A ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté. » (p.357) Et puis l’écrivain pénètre l’intimité et décrit les soins qui exacerbent la délicatesse voluptueuse de ces peaux de femmes, entretenues pour briller exclusivement dans ces fêtes et parades et aider les hommes à mener bien leurs ambitions: « La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d’une enfant ou la peau chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce. » (p. 480) Il marine avec complaisance dans cette évocation de bouts de texte, de bouts de chair, accoudé au comptoir de ce qui semble une sorte d’antichambre au bordel, fixant de ses yeux vagues les profondeurs tamisées, y cherchant la peau désirée, lointaine, sorte de mirage hors du temps. Il sourit et prend presque plaisir à cette résurgence de l’ordure, remontant de profond, le rendant capable de tout pour participer à l’hallali de quelques biches nues, mépriser ses principes, renier les belles valeurs. Se rouler dans ses ordures et le reniement.

Et c’est presque sans transition qu’il se trouve devant une petite vitrine où s’aligne ce qu’il prend pour des prototypes de bijoux, tombés d’astres lointains, réels ou fictifs, jaillis des entrailles de la terre ou pétris par les bas-fonds industrieux de l’homme, dans la lignée des joyaux dont Vénus se sert, sortant des flots, pour couvrir ses charmes. Coquillages ou coraux précieux, qu’il aimerait poser sur ses succédanés personnalisés de Vénus, au rivage de ses fictions amoureuses, nudités que son imaginaire charrie, adule ou rudoie à partir de ses expériences et rencontres, mais aussi les impressions de lectures et de peintures, les photos dans les cadres de bistrots louches comme autant de petites invitations malsaines, le déroulé transi de la pornographique sur les écrans). Mais il ne s’agit pas d’orfèvrerie naturelle. Y ressemblant, ce sont des concrétions de déchets de l’activité humaine, pétris, travaillés, partiellement digérés par les éléments et les forces naturelles, puis rejetés, se révélant indigestes et souvent mortels pour les espèces ayant essayé de d’en nourrir. La sédimentation aléatoire d’un plancton industriel réparti dans les étendues océaniques et étouffant le vivant, semant la mort et la disparition des espèces, l’air de rien, et façonné par la dynamique de cette dangereuse épidémie d’entropie, grains de sable enrayant la chaîne du vivant. Ainsi, les flux d’ordures remontent des océans, leurs fines particules broyées, mélangées, forment des cristaux qui s’assemblent et ébauchent de nouvelles pépites ambiguës, contradictoires.. Des imitations de coquillages rares, de nouvelles espèces extravagantes, uniques, pétrifiées, attendant l’incarnation. Mimétisme technologique. Leurs formes fractales que l’on peut imaginer être agrandies plusieurs millions de fois, finalement, permettant de visualiser ce qui est en train d’étouffer la vie sur terre, par en dessous, action invisible de l’homme sur sa planète. Non loin de ce délicat tabernacle vitré et de ces trompeuses reliques – qui montrent que de beaux objets peuvent se créer à partir de ce qui pourrit la vie –, trônent des blocs de récifs chaotiques, colorés, hideux et fantastiques, remontés aussi des profondeurs. Roches volcaniques dans lesquelles se seraient agglomérées d’innombrables déchets civilisationels emportés par les coulées de lave les ensevelissant. Déchets qui offrent les contours d’objets utilitaires, d’ustensiles communs, d’outils et emballages vulgaires. Ces blocs ont, en même temps, l’apparence d’éponges et de masses pulmonaires arrachées aux tréfonds de notre système géologique et climatique (nos entrailles à tous). Les étudier devrait nous rassurer sur le bon fonctionnement des organes de la biosphère. Mais au contraire, l’examen plus précis diagnostique des éponges paralysées, asphyxiées, colonisées par les matières inertes. Ce qui de loin ressemblait aux émissaires de récifs coralliens, témoins de la grande chaîne solidaire et fragile du vivant, archive climatique de la planète, se révèle concaténation monumentale des détritus plastiques et pétrochimiques, non-dégradables, qui envahissent l’atmosphère et les océans, se substituent aux forces respirantes et réparatrices. Fumier synthétique. Énorme chewing-gum mâché par les courants d’air, d’eau et de terre, engluant toutes les crasses de nos égouts. Formidables et hideuses, ces formes malveillantes qui, bien que très récentes, imitent l’apparence de turbulences métamorphiques antédiluviennes, ne sont pas pour rien posées sur le plancher d’une galerie d’art. Leur silhouette de mort rappelle que le culte esthétique du Beau a longtemps signifié (notamment) une volonté de figer les choses, de faire triompher l’artificiel créé par l’homme sur la réalité instable de ce qui l’entourait, désir de maîtriser tout ce qui échapperait à la raison humaine. Ces magnifiques pierreries en toc du délire humain racontent son inéluctable extinction en cours. (Pierre Hemptinne)

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Les bords fluides et le fouillis

Bord

Divagué à partir de : A. Kiefer au Centre Pompidou – Dépôt votif face au Bataclan – Shen Yuan, Etoiles du jour, Galerie Kamel Mennour – Peintures de Marion Bataillard – Installation de Willem Boel, – Ugo Rondinone, I love John Giorno, Palais de Tokyo – Bruno Latour, Face à Gaïa, La Découverte, 2015 – Emile Zola, Le ventre de Paris
Shen Yuan Etoiles du jourSes quelques pensées vertébrales, les deux trois brindilles usées en quoi se résume son ressassement d’être, sont ramassées en baluchon et lovées dans l’insondable du parachute, encore, toujours, dans le drapé de cette corolle volante clouée au mur, comme une parure d’amour sauvegardée après naufrage, un trophée de chasse ou ces chouettes crucifiées sur les portes de grange pour conjurer le mauvais oeil. Le masque du trou d’air qui l’absorbe, mais aussi ces multiples souvenirs de refuges dans le giron maternel, refluant dans les jupons, oubliant le reste, au contact de cet astéroïde charnel, originel, immobilisé sous les voiles, force naturelle apaisante, intangible, et dont les ondes, pourtant, laissent entendre de futures métamorphoses imprévisibles, incompréhensibles, voire une totale disparition. Vibrations qui enchantent et inquiètent, excitent l’enfant réfugié, faufilé sous les voiles, l’affermissent et le déstabilisent. Bien qu’il puise au fond des jupes enlacées réconfort et stabilité, il devine tout autant que l’astéroïde n’est que de passage, étoile filante. Il étreint une assise gironde massive et découvre qu’elle est une absence surnaturelle. Comme quand, s’apprêtant à soulever une roche pesante, ses bras arrachent à la pesanteur un impressionnant bloc ne pesant rien, du vide, de la pierre ponce. Légèreté dotée d’une puissante force de gravitation. Sensation, là, des liens qui se tissent, distancient et rapprochent, navette inlassable entre l’obscur et le lumineux, le nommé et l’innommable. Et puis, dans la rue, au long du trottoir, le surgissement d’objets, de loin on dirait des détritus balayés et rassemblés par un courant fort, le dépôt laissé par la crue subite et violente d’un fleuve, l’accumulation de menus objets témoins d’un naufrage, ramenés sur la plage au gré des marées, longtemps après l’événement. Quelque chose qui revient. De l’ordre de ce que l’on ne veut pas voir, éparpillé et qui, rassemblé, devient incontournable, énorme, les sédiments ravagés formant îlots au milieu du courant. Mais, en se rapprochant, de plus en plus objets votifs, hommages à d’innombrables liens rompus, brisés, violentés, tentatives pour maintenir ces liens au-delà du néant, de la mort, de l’horreur. Morphologies multiples de prières bafouillés, bégayantes, vite jetées, atterrées. En vrac, pour conjurer l’insupportable sentiment de perte. Des hommages institutionnels, des expressions philosophiques, de grands principes éperdus, des lettres collectives, des objets personnels – certains comme ayant été partagé avec les disparus, peut-être leur ayant appartenu -, des dessins d’écoliers, des messages intimes troublants et des photos déposées par des proches pour que les victimes ne restent pas abstraites mais que leurs traits jeunes s’impriment dans l’esprit de chaque passant, tout cela parmi un monceau de fleurs. Surtout d’innombrables petites bougies, à présent éteintes, mais qui manifestent l’immense recueillement fragmenté et rassemblé à la fois, devant le lieu du massacre. Fichus, foulards, colifichets, drapeaux, qui témoignent qu’au terme de la méditation, nombreuse sont celles qui ont senti le besoin d’abandonner un bout d’elles-mêmes dans cet amoncellement mortuaire. Y rester partiellement, multiplier ses fronts de vie et de mort, diversifier ses réalités, assumer des bords poreux.

Une tour de guet élancée ? Le château de Kafka ? Ce sont les tôles ondulées des cabanes dans les champs où s’abrite le bétail, des anciens séchoirs à tabac dans la vallée de la Semois, des étables branlantes adossées à de vieilles fermes. Constructions qui semblent érigées à moindres frais avec ce matériau de récupération, ramassé sur divers chantiers à l’abandon – souvent roussi par la rouille, piqué, perforé, bords écornés ou déchiquetés –, que l’on retrouve en abondance, aussi, dans les bidonvilles. Certains baraquements des mineurs, dans le Borinage, étaient construits avec ces mêmes tôles métalliques, baraques sinistres, alignées, évoquant l’architecture sommaire et disciplinaire des camps de concentration, des campements de réfugiés. La rigidité du métal et la souplesse de l’usage – ces tôles peuvent servir à tout –, font de ces pans d’ondulations quelque chose qui peut, avec leur histoire, se retrouver partout et nulle part, avec des valeurs positives comme avec d’autres péjoratives, discriminantes, avant tout symbole de la pauvreté, du dénuement voire du chancre, mais pouvant aussi, tout d’un coup, acquérir une certaine noblesse, intégrer la liste des matières tendances. Matériau hétérogène, voire structure de l’hétérogénéité même. Est-ce pour cela que se multiplient en lui les interprétations du bâtit sommaire et imposant, dressé en un lieu incongru, le centre d’un musée ? Tour de guet, donc, tour de contrôle, donjon d’enfermement, mais aussi arche de Noé d’une époque post-nucléaire, silo de fortune archivant la mémoire du passage de l’homme sur une terre disparue, avant-poste d’explorateurs ou aventuriers en des natures inconnues ? Des escaliers en colimaçon – comme on en voit dans certaines plateformes industrielles ou pour passer d’un pont à un autre d’un grand navire – conduisent à des portes momentanément ouvertes, d’où s’échappe une lumière jaune, orange. Mais les accès sont barrés par des chaînes. Là-dedans, seul le regard peut se faufiler, furtif, grappillant des indices. Il distingue de longs rouleaux luisants pendus aux plafonds hauts et qui ensuite s’enroulent et rampent au sol. Des sortes de serpents ou lianes qui accréditent la thèse d’une sorte d’arche. Un lieu où l’on conserverait certaines essences rares. Et puis, en se penchant, finalement, ce sont d’innombrables films, de la pellicule photographique, les longues chevelures des négatifs d’histoires qui s’enchevêtrent, les traces filmiques de destins tortueux, en tout cas de ces histoires de choses qui ont subi, se sont débattues dans des abris de fortune, des constructions de répression ou de délivrance. Il s’imagine apercevoir les rouleaux de toutes les images de ce qui s’est passé dans cet entre-deux, d’une part en termes d’invention pour enfermer, bâillonner, réprimer et, d’autre part, en termes d’imagination pour résister, espérer, sauver sa peau, projeter un avenir. Cela grouille comme les deux faces réversibles d’une même énergie, fossilisée dans ces lambeaux kilométriques, hydre argentique qui ruisselle à tous les étages de l’édifice. Longs corps de boas souples, amollis, sur la peau écailleuse desquels auraient été projetées de vieilles bobines biographiques anonymes, avant qu’un ennui mécanique n’enraye le projecteur et fixe là, sur la peau reptilienne, les images arrêtées, figées en une dramaturgie d’ombres et de blancs tatoués. D’infinis rubans d’écorces sur lesquels sont imprimés le massacre des arbres, la progression barbare de la déforestation. Des ruissellements de fines peaux humaines tournant sur elles-mêmes en tresses de microfilms. Représentation d’un sanctuaire où serait conservé les traces de l’insoutenable, l’innommable, quelque chose de l’ADN iconographique compromettant, une fois de plus, l’ensemble du genre humain, et non pas tel ou tel. Archives où tout le monde en prend pour son grade et devrait recevoir la révélation de devoir vivre autrement, reprendre le scénario de l’homme sur terre depuis le début.

C’est aussi une sensation d’être dans un rêve qu’il a en s’avançant dans une immense salle close transformée en archives complètes d’un être unique où d’autres étrangers, comme lui, déambulent, perdus, ne sachant ni ce qu’il vaut regarder, ni la valeur précise de ce qu’ils voient. Il trouve cela impressionnant comme de déboucher sur un paysage inattendu. Mais, vite, éprouvant une stupéfiante vacuité rayonnante des vastes murs couverts de documents, se mêlant aux autres âmes errantes qui s’arrêtent au bord de quelques autels, indécis ou incrédules, ouvrant finalement et feuilletant d’immenses registres. Tout le monde – cela l’étonne, mais il fera de même – se balade avec appareils photos ou smartphones brandis et prend des photos des parois tapissées de feuillets mémoriels (il pense à une collection d’ex votos), des lourds annuaires plastifiés exposés sur les autels. C’est une chambre ardente qui recueille le fruit d’un geste d’amour insensé : organiser une vision panoptique de tout ce qui a constitué l’être aimé dans son histoire personnelle. Quelque chose qu’a éprouvé quiconque a aimé et a souhaité tout connaître de l’être aimé, embrasser la totalité de sa vie, l’empreinte de ses moindres faits et gestes depuis sa naissance jusqu’à la rencontre amoureuse, tout le déroulé de son vécu. Ici, un artiste réalise cela en vrai, déploie matériellement ce que cela pourrait donner, en s’emparant des archives constituées par son amant, sur sa propre vie, lui-même poète intervenant dans les espaces publics, les scènes multiples et labiles de l’art. Il a conservé la moindre trace de ses actes poétiques, coupures de presse, programmes imprimés, tracts distribués, manuscrits des poèmes lus, photos mondaines, tout, jusqu’à l’absurde d’un souci de soi hypertrophié. Et l’amoureux s’empare de ces archives et les transforme en culte, en installation plastique, donc, dans le désir délirant d’approcher de la connaissance complète de l’aimant et d’en célébrer le caractère exceptionnel (s’agissant d’un artiste qui a voulu travailler un matériau humble et anonyme, banal, ramassé dans les discours vulgaires). Déplier et juxtaposer aux murs toutes les traces de ce qu’il a fait et de ce qui la fait tel qu’il est. Juste un hommage aussi impressionnant que grandiose qui étale l’impossibilité d’embrasser la totalité d’un individu. Mais toujours elle est ailleurs, elle échappe. Il a beau se pencher, lire et regarder une bonne partie de ces archives, à lui visiteur extérieur à l’histoire d’amour, ça n’apprend pas grand-chose de plus sur le poète en question, c’est l’étalement vaniteux de la petite histoire sans fin, une célébration de l’anecdote. C’est la mise sous globe d’une consécration libérée de toute apesanteur. Une transformation de faits-divers en trame sacrée. Si au moins l’essentiel était de récolter les versions différentes et multiples du poète que chaque visiteur ou visiteuse se sera construit, de bric et de broc, confortant et déconstruisant son identité éparse ? Il mesure combien cet étalage hagiographique est vide de sens s’il est dépourvu d’un projet de recherche et d’exégèse critique et cela réactive le vide qu’il a toujours éprouvé en visitant les nefs des grandes cathédrales ou mausolées grandiloquents. Cela le renvoie, évidemment, à l’exaltation mystique qui couve en lui, autour des quelques fulgurances amoureuses qui l’ont transporté ailleurs, et la tentation d’élaborer une sorte de culte, d’ordre religieux du souvenir ! Mais au contraire, cette béance, il essaie, non pas de la combler ou d’en guérir, mais de la transformer en absence comme partie intégrante de lui-même, part hétérogène et irrésolue avec laquelle dialoguer intérieurement. Ne pas figer le vécu amoureux dans des archives in extenso, l’archive pour l’archive, mais le garder à l’état brut, inexpliqué, le regarder retourner au néant, se réincarner dans d’autres flux, d’autres manifestations dispersées. Corps étranger partiellement incrusté au sien, le transformant, à la manière de ces plantes qui poussent en intégrant un obstacle, enveloppant dans l’aubier un anneau, un tuteur, un panneau, une mangeoire pour oiseaux, le manche d’un outil oublié, le dossier d’une chaise de jardin… « À chaque fois que vous pensez la connaissance dans un espace sans pesanteur – et c’est là que les épistémologues rêvent de résider –, elle prend inévitablement la forme d’une sphère transparente qui pourrait être inspectée par un corps désincarné à partir d’un lieu de nulle part. Mais une fois que l’on restaure le champ gravitationnel, la connaissance perd immédiatement cette forme sphérique mystique héritée de la philosophie platonicienne et de la théologie chrétienne. Les données affluent à nouveau dans leur forme originale de fragments, en l’attente d’une mise en récit. » (B. Latour, p.169)

Et là, éjecté de la sphère où, comme tournant à vide, toutes ses cellules élaboraient une transcendance issue de l’amour, « à partir d’un lieu de nulle part » identifié dans une enveloppe charnelle singulière, il se sent bizarre. Il se sent vaste entité mal construite et aux bords mal dessinés, fluides, une sorte de terrain vague où se déglingue une machine en panne, en rade (peut-être même cette machine est-elle multipliée). Fatigué et sec. Il comprend difficilement ce qu’est cette machine en lui, ce qu’elle y fait, comment elle a été construite et installée en lui, comment elle fonctionne. Des cintres de théâtres avec défroques désanimées. Il y a un châssis métallique qui évoque les structures de puits d’extraction, ou certains assemblages de cages et rails qui guident les automates à l’action dans les carrières. Une vague allure squelettique de plateforme de forage. Oui, vaguement, il se souvient de période d’intenses combustions où il devait draguer profond en lui et en tout ce qui l’entoure pour rester à niveau, dans le bain de ce qui l’excitait. Mais cette excitation était maintenue de se sentir pareillement fouillé et dragué par une multitude d’entités l’entourant, incluant des particules de sa propre masse dans leurs boucles rétroactives, vivant de lui. De là, de cet échafaudage insolite, avec échelles et potences, pendent des nasses, en toiles usagées, sales, vides, lâches, maintenues par des crochets en fer à béton. Sans doute devaient-elles plonger quelque part et s’emplir de quelque chose qu’elles devaient ensuite transporter ailleurs, pour nourrir d’autres processus, d’autres machines en lui ou en d’autres personnes et/ou existants. Ou bien leur contenu était-il transvasé de poche en poche, pour qu’il se mélange et produise d’accidentelles altérations avant d’être déversé dans un récipient plus grand, une cuve de métamorphoses aléatoires, ou projeté volatilisé dans une atmosphère métamorphique ? L’engin stimulait-il cette « zone que nous avons appris à reconnaître et qui nous amène, peu à peu, en dessous et en deçà des figurations superficielles, à une autre redistribution des formes accordées aux humains, aux collectifs, aux non-humains ou aux divinités. » (Latour, p.158) ? Mais tout cela est à l’arrêt. Il associe cette carcasse poétique industrielle qui tombe en ruine à une période d’exploration et de grand rendement existentiel. Où l’organisme matériel et rêvé tourne à plein régime, producteurs d’actes gratuits où il trouve enfin du sens. De ces instants où, par le biais des affinités amoureuses, il goûtait une conjonction inédite, pleine de vieilles mythologies réveillées comme d’accéder à un regard exceptionnel sur le monde, incarner un point de vue totalisant, retrouver l’unicité de la compréhension globale (sorte de vieux rêve, d’immenses nostalgies de jupons refuges dont, pourtant, il aime se démarquer). Mais voilà, il y a cet effet révélateur, hautement euphorisant, d’être distingué au cœur du fouillis vivant et d’avoir soudain, devant un soi, un sentier singulier, prédestiné, à parcourir. Tout semble s’incarner en choses, moments et organes uniques faits pour s’entendre et instaurer une entente universelle (à l’échelle locale d’un couple). Puis, voilà, quand ça retombe, ce n’est pas que plus rien n’a de goût, mais tout est repris dans le fouillis normal, quotidien, le vrai fouillis sans bords, sans frontière entre intérieur et extérieur. Sa trajectoire personnelle ne coïncide plus avec une onde d’action bien définie parcourant son environnement, mais il redevient lui-même fragment non borné de l’environnement, traversé de toutes sortes d’ondes d’action, le concernant ou non. Et il s’avoue malade bien que cela ne relève d’aucune médecine. Simplement il perçoit des contrées en lui qui tournent à rien, en jachère, des parties frontalières de son existence désertées, sans appétit et qui ne s’avèrent plus appétissantes, ne sont plus exploitées, visitées titillées par les multiples existants extérieurs qui, d’ordinaire, en passaient par lui pour leur subsistance.

Renifler, s’accrocher à un relent, en suivre les rémanences. Souvenir impalpable d’une onde corporelle, comme une âme qui s’échappe, quand il écartait un col ou déboutonnait une chemise ou un pantalon pour approcher les lèvres d’un bout de peau plus intime et humer l’intériorité et y basculer lentement. Il était décontenancé par la particularité de cette senteur ne ressemblant à rien de connu, pour laquelle il n’avait pas de mot. Il était surtout surpris par sa vastitude de marée, d’une amplitude complexe, disproportionnée par rapport aux recoins d’où elle émanait, musc spirituel et physique, sexuel. Elle ne se résumait pas aux émanations directes – et qu’il aurait pu isoler chimiquement, rationnellement –, du corps enveloppé, caché sous ses couches, enclos dans sa lingerie mais libérait une chaleur sphérique, vapeurs d’un cosmos jusque-là consigné et profitant de la première ouverture pour tenter une migration, une séduction. Entrailles cosmiques qui n’exhalaient pas leur bouquet à chaque fois qu’il y plongeait, mais de temps à autre, protégeant sa rareté. Quelque chose qu’il retrouve chez Zola décrivant les effluves d’une poissonnière  : « Quand sa camisole s’entrebâillait, il croyait voir sortir entre deux blancheurs, une fumée de vie, une haleine de santé qui lui passait sur la face, chaude encore, comme relevée d’une pointe de la puanteur des Halles, par les ardentes soirées de juillet. C’était un parfum persistant, attaché à la peau d’une finesse de soie, un suint de marée coulant des seins superbes, des bras royaux, de la taille souple, mettant un arôme rude dans son odeur de femme. » (Page 738) Et Zola raccorde l’odeur de cette femme à son milieu, la poissonnerie des Halles, et au milieu plus lointain d’où proviennent les bêtes, mortes ou agonisantes, qu’elle manipule à longueur de jours, les poissons marins. L’exaltation littéraire et son emphase ne l’empêchaient pas de goûter la force et la précision de l’écriture, sa sensualité. « Elle avait tenté toutes les huiles aromatiques ; elle se lavait à grande eau ; mais dès que la fraîcheur du bain s’en allait, le sang ramenait jusqu’au bout des membres la fadeur des saumons, la violette musquée des éperlans, les âcretés des harengs et des raies. Alors, le balancement de ses jupes dégageait une buée ; elle marchait au milieu d’une évaporation d’algues vaseuses : elle était, avec son grand corps de déesse, sa pureté et sa pâleur admirables, comme un beau marbre ancien roulé par la mer et ramené à la côte dans le coup de filet d’un pêcheur de sardines. » (Zola, Ventre de Paris, p.739) La fumée de vie, la buée dégagée par le mouvement des jupes, non pas celles de la poissonnière du roman, mais celles des femmes, bien différentes, à lui avoir donné du souffle, il en sent encore le mystère lui passer sur la face.

La rêverie portée par cette hantise olfactive le conduit vers la peintre en son atelier, nue. Là où, toute consacrée à ses couleurs, matières à diluer, à pétrir, ses outils, pinceaux, couteaux, racloir, palettes, toiles, châssis, elle puise en elle-même, elle part de tout ce que son corps lui permet de voir, sentir, comprendre, métaboliser. Et, classiquement, elle place au centre de son atelier, un modèle nu, offert. Sauf que dans les versions classiques, il s’agit souvent d’une représentation d’un peintre mâle travaillant face au nu féminin, décidant de la représentation de l’autre et de la forme du savoir qui sen empare. Ici, c’est donc très différent, il s’agit d’une femme qui peint, c’est un autoportrait de la peintre nue en modèle pour elle-même. Elle est couchée sur une table, offerte. Le buste est étiré, avec les fruits languides des sens, la mine est dubitative, tournée vers le point d’où se fait la peinture, comme si le modèle construisait la peintre, en faisait son modèle. La pose est provocante, cuisses très écartées comme pour un examen, écartèlement ardent des lèvres. Sous elle, une tache verte, pas vraiment une nappe, plutôt une sorte de prairie, herbe tassée par le corps, et qui ne reste pas vraiment en place. En effet, cette pelouse semble quitter la table, remonter sur le chambranle de la fenêtre. Par celle-ci, on voit un arbre bien pavoisé, décoré de fleurs et, peut-être, de petits fruits en grappes plus claires. Et le ciel. Le bras gauche est plié, le coude en l’air, la main derrière la tête, pour soutenir la nuque probablement et ce bras n’est ni achevé, ni fermé. Il est mélangé avec l’herbe, le transparent de la vitre, il semble en partie à l’extérieur. À gauche à l’avant-plan, il y a un chevalet et une toile, une prairie verte qui plonge vers la mer d’un bleu intense qui se confond avec l’azur céleste dans lequel, un fouillis de lignes plus claires esquissent l’apparition d’un corps céleste, nuageux. Sur la table de travail, une main armée d’un couteau de peintre, nettoie le bois de la planche, retire les taches de couleur (dont une, gribouillée verte, qui pourrait être la réplique de celle sous le corps nu du modèle). Dans une toile où l’avant-plan est similaire, sur le chevalet trône un autoportrait de la peintre (son visage) et sur la table, la main prolongée d’un pinceau fouille un amas de peinture à l’huile, non loin d’une petite assiette blanche, dont la couronne est ornée de petits traits rouges et dont le centre est occupé par deux os en croix. Deux os de volaille rongés méticuleusement, nets, sans plus un gramme de viande. Remuer la peinture comme on ronge un os. Il aime particulièrement une autre toile, petite, sombre, d’une écuelle bien saucée, garnie d’une petite cuillère en métal oxydé et d’un os de poulet complètement grignoté, sec, propre. Presque autre chose qu’un os. Et il pense que le nu sur le tréteau, dans son abandon écartelé, cherche à exhiber la nudité jusqu’à l’os, nudité d’un désir qui veut ronger les choses et être rongé jusqu’à l’os. Il connaît (vaguement) aussi de la même peintre une sérié consacrée à des jardins, comme vus d’une fenêtre d’un grenier, regards plongeants sur des coins de nature ordinaires, avec compost ou boule de fumier. Le compost ou fumier jouant le rôle, dans cette composition, de l’assiette avec os sur le plan de travail ? En tout cas, point de fuite, point de combustion, de pourriture et de régénération, point aveugle et de perspective. Mais il se dit que ces petits paysages de jardin vides d’humains – (l’effet de leurs mains, de leur manière d’organiser leur espace domestique de verdure, est, lui, partout) – sont habités tout entier par ce qu’irradie le nu offert et écarté. Du moins, par la fumée de vie, la buée grasse et fertile, qui passe et affecte les herbes, les arbres nus taillés, les haies, les graviers, les feuillages, les écorces, les murs, la terre retournée, la grande bassine noire, et parfois une poule, des pailles ou épluchures étalées, des parpaings épars, un cône orange autoroutier… Le nu y est immergé comme une manière de sentir les choses, de les ouvrir, de peindre les choses sans en respecter les frontières, de saisir avec le pinceau l’alanguissement et la verve vivante, fendue, crue tels qu’ils s’expriment dans la manière dont les choses respirent et nous regardent. Cela, le renvoyant, à la perplexité toujours éprouvée lorsqu’il plongeait dans les yeux de sa partenaire, au-delà des premières couches qui semblaient colorées d’émotions déchiffrables, accordées avec les mots prononcés et gestes corporels échangés, il atteignait des infinis translucides indéchiffrables et qui pourtant le regardait, le fixait.

À la manière de ces yeux sur une patinoire lumineuse, immaculée et aveuglante. Sans doute ont-ils glissé, mais ils sont immobilisés. Ils évoquent des globes gélatineux échoués sur une banquise, méduses traversées d’influx illuminés, opalescents, remontés des profondeurs sans lumières et, là, aveuglés, quasiment crevés. Chaque œil clos comme un monde en soi venu peut-être, au contraire, des voûtes célestes plutôt que des abysses marins. Chaque œil un astre distinct, atterri là par miracle, des restes d’étoiles filantes pris dans son cristallin. Leur dessin intérieur et ce qu’ils reflètent évoquent des bijoux stellaires, ces ondes froufrous que Rimbaud entendait au ciel de la bohème, et figées dans les dômes aqueux. Globes oculaires par où s’échange l’intérieur et l’extérieur des êtres, membranes fluides par où circulent images, connaissances, flux nerveux, dons de sois, prises de l’autre. C’est une constellation d’yeux animaux posés sur le firmament d’un glacier pur (ou la surface aveuglante, paralysante, plaque de contrôle). Un ciel nocturne étoilé en négatif, surexposé. La nuit en jour. Ils sont tous différents, ces yeux, dépareillés ; volumes, teintes, lignes, taches, corail des vaisseaux sanguins, contours de l’iris. Il est difficile de savoir si leurs diaphragmes d’appareil photographique organique respirent encore ou s’ils ne servent qu’à donner à voir les résidus ultimes de vies passées à guetter les faveurs et dangers du destin. Ont-ils connus l’agonie et l’extinction de leur espèce ? Sont-ils conservés pour témoigner de cette fin et étudier les formes d’effroi qu’elle y aura matérialisées dans la masse cristalline frissonnante ? Il se souvient d’une nouvelle fantastique où, dans l’œil de la victime, toute la scène ultime était comme les images successives d’un film arrêté (ce qui permettait d’identifier l’assassin). « Shen Yuan suggère que les yeux seraient comme des reflets de la lumière du cosmos. » (Feuillet du visiteur de la galerie) Plusieurs cosmos alors, plus exactement autant de cosmologies animales qu’il y a d’yeux. Cosmologies non explicites, brillantes dans toute leur sauvagerie inquiète. Quelles différences de nature avec l’au-delà translucide que les amoureux cherchent à atteindre dans leurs yeux mélangés, leurs yeux d’humains (ou d’autres yeux dans les yeux humains selon des formes relationnelles autres qu’amoureuses) ? Se rejoignant dans un ailleurs non cartographié. Ces yeux stoppés dans leur glissade étaient-ils en train de migrer (qui fond) à la recherche d’autres corps, d’autres espèces qui auraient envie de changer d’yeux ? Est-ce pour empêcher cet échange de regards entre espèces, indispensables pour dépasser le couple Nature/Culture et penser autrement l’avenir collectif sur terre, que ces yeux ont été faits prisonniers ? Car ils sont exposés privés de liberté, comme appartenant à une collection, une suite de trophées, une archive de fumées de vies telles qu’elles troublent les pupilles et en façonnent le caractère, ici enfermées dans des boules de verre, à la manière des configurations minérales et florales de sulfure d’argent. Cristaux stellaires et buées givrées d’aubes dans l’eau figée de ces regards en exil. Cristallisation du fouillis à propos duquel ils cherchent à transmettre une connaissance primale. Les yeux ainsi exorbités et conservés sur un plan de lumière immortelle restent insondables, quelque chose d’irréductible continue à passer par eux, mais sous bonne garde, neutralisé. L’ensemble pourrait être une pièce secrète, éclairée crûment, de l’étrange baraquement en tôle ondulée et ces lambeaux de peaux arrachées aux bobines de films des vivants. La patinoire des derniers regards est entourée de hauts grillages surmontés de frises en fers barbelés, infranchissables. (Pierre Hemptinne)


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Corolle, chute et remontée des corps

Corolle/Flying Visions

Librement divagué à partir de : David Miguel, Flying Visions, NextLevel Galery – Augustin Berque, Poétique de la terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Belin, 2014 –Emelyne Duval, Visions rouges – Sophead Pich, Buddha 3, 2009, Renaissance, Phnom Penh (Lille 3000) – Henrique Oliveira, Fissure, Galerie Vallois – Une déclaration imbécile de Manuel Valls – Julie C. Fortier, La Chasse, 2014, Tu dois changer ta vie !, Lille – Choe U-Ram, Séoul, Vite Vite !, Lille – Peybak, Orient, 2015, Lille… – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF 2015…
David Miguel/Flying Visions

Il n’en sort jamais, du sentiment de lévitation ; ça n’en finit plus, le sentiment de chute, à tel point que, bien que toujours en train de choir, voyant venir l’écrasement, il n’en reste pas moins dans les vapes, déconnecté de tout milieu stable, en porte-à-faux. Il fluctue entre euphorie et dépression, sans attache, sans filet. Quand, au fond d’une cour, par l’embrasure d’une vaste porte aux battants écartés, il aperçoit une immense corolle multicolore, flottante, attirée vers le haut, mais maintenue au mur par des attaches. Indécis, il ne sait s’il s’agit des flancs d’une chimère en train d’expirer à petit feu, ou de tissus en train d’ébaucher une nouvelle forme de vie bientôt prête à prendre un envol expérimental. Oui, l’embryon d’une montgolfière palpitant, cherchant à s’échapper du haut vestibule blanc, trop exigu pour elle, trop étranger au ciel, son élément qu’elle aspire à retrouver pour croître et se déployer, vivre un nouveau départ, après l’affaissement soyeux et voluptueux de ses toiles, dans une prairie verte, tous les plis boursouflés d’air chaud expirant mollement. Dragon reptilien de vents qui s’échappe du ballon aérien, y dessinant des couloirs, des cheminées, des bras, des jambes souples, tout un poulpe qui file à l’Anglaise, vers l’invisibilité de la liberté sans limites. Affalement et envol sont réunis dans une simultanéité fascinante, au cœur d’une plasticité intrigante, resplendissante. Fouillis couturé de drapeaux et d’ailes fatiguées. Réplique métaphorique de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages dermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Les corps amoureux, en ourobore adorant, accomplissent « l’assomption de la chair en la conscience » et « hypostase de la conscience en la chair », et même, au-delà, via cet ourobore entre chaire et conscience, « assomption de la Terre en subjectité humaine » et « hypostase de la conscience en la Terre ». (Berque, 47) Il pense aussi aux vastes parures de chefs indiens, à de lointains archipels célestes, à d’immenses jupons bouffants dérivant entre deux eaux. Flottaisons magiques renvoyant à la disparition physique d’un territoire, d’un royaume ou d’un corps, d’une existence autre avec laquelle, pourtant, il lui semble toujours cheminer par en dessous, et être composé par elle, roulé dans ses draps évolutifs. Une progression quasi aveugle dans le vivant, autour de ce qu’il croit être le fil rouge d’une identité, selon un mode d’être concrescent. « C’est ce que font les choses quand on les laisse se faire les unes avec les autres, dans le champ de notre existence. Il y a là en même temps du lien (cum) et du devenir (crescere). On peut donc dire que la concrétude, ou plutôt la concrescence, puisque c’est une mouvance, incarne la trajectivité du rapport entre genesis et chôra, l’existant et son milieu ; tandis qu’à l’inverse, la discrétisation moderne incarne le triomphe, dans les objets individuels, du topos et du principe d’identité, en même temps que celui du dualisme sujet/objet. » (A. Berque p.121) Il s’approche et reconnaît un parachute. Pas une imitation, un vrai parachute, ayant probablement servi, parachute usagé. Il devrait plutôt dire « du parachute », un concentré, un drapé complexe, mélangé, qui rassemble les divers éléments qui font que le parachute est ce qu’il est, objet technique, rêve de l’homme, traversée du vide, pompe à adrénaline. Pas l’essence du parachute, il n’y a pas d’essence, mais ce que le parachute ne cesse d’être et de devenir, de par les usages constants en cours qui sans cesse font évoluer l’histoire de l’homme et du vide, de par l’imaginaire qui ne cesse de jouer, quelque part, dans un coin, avec les sensations du saut en parachute. La beauté esthétique de ces étoffes sismiques rassemble les débats complexes impliquant de l’humain, un milieu hostile à amadouer, des héritages mythiques et techniques. Cette corolle harmonise plusieurs forces incompatibles. « Cette invention suppose – mentalement – un état primordial métastable et sursaturé, un état qui contient la tension des incompatibles ; par l’invention, qui institue une communication entre ces incompatibles nécessaires, s’organise une comptabilité et une stabilité, au prix d’une refonte de chacun des éléments d’avant l’invention : ils font plus qu’entrer en relation comme les membres d’une société ; ils forment un organisme ou une organisation douée de résonance interne, c’est-à-dire un flux de communication émanant de chacun des éléments et reçu par les autres, ce qui définit la communication interne. » ( Simondon, p. 83) Il entre, et en voit d’autres, sur les autres murs, accrochés comme des parures ou des trophées. Les insignes éblouissants d’une civilisation immatérielle, sans localisation ou les objets arrachés de haute lice dans la conquête d’un espace dangereux. Comme autant de portraits individualisés des gouffres affrontés, révélant leur physionomie de pièges et leur beauté intérieure, insondable, rayonnante inexplicable autour d’un ombilic des rêves où tout converge. Orifice froncé érotique au centre de ces linceuls éoliens. Et, bien qu’immobiles et figés aux parois du cube blanc, ces parachutes volent encore, ils exposent une matérialité inédite du vol et parlent du vide. Ils surgissent du saut dans le rien. Ce rien indispensable à la naissance du quelque chose (tout ce qui germe dans un cerveau, par exemple). Ils sont là comme les empreintes soyeuses, chiffonnées, de diverses chutes libres, effroi et volupté. Ils sont les béances dans les cieux par lesquelles les anges déchus ont été précipités et, masse de cordages et de voiles plissées, ils sont le moulage de la chute de ces anges à travers le cosmos, de leurs ailes chiffonnées et ramassées en corolles telles qu’elles se posèrent dans les champs, le sommet de montagnes, les rivages de fleuves. Objets techniques et poétiques. Ils ont cette dimension sacrée des choses qu’il craint un peu de toucher parce que, jusqu’ici, il ne les a aperçues que de loin, lors d’un lâcher de parachutistes près d’un club aéronautique, ou dans des films souvent de guerre, flottille de petites voiles où pendent des bonshommes venant délivrer, par le ciel, des terres occupées par l’ennemi. Chorégraphies de délivrance, êtres libérés de la peur du vide, jouant de l’apesanteur. Et si de loin, ces instruments semblaient bien circonscrits, échoués là, ils débordent, ils sont insurmontables, incommensurables, ils déroutent la pensée, ils restituent en vrac l’impensé qu’ils ont pourtant contribué à résoudre, « comment voler », sauter à très haute altitude et rejoindre le sol sans mourir. Ils submergent. Et ils chantent silencieusement, transcrivant les sonorités sidérales des hauteurs qui imprègnent leurs tissus, la traversée des airs rendue possible par la confiance totale au corps médial, « extériorisation de notre corps animal en un corps social constitué de systèmes techniques et symboliques » et « il va de soi que ce corps social n’est pas soumis à la mortalité du corps animal individuel. » (Berque, p.108) Pavoisés dans la galerie, ils sont les fossiles étoilés de toutes les compressions et frou-frou chaotique imprimés à l’âme lors de l’immersion dans la béance totale, mélange de fascination et répulsion pour le néant, fossiles de quelque chose de primal, originel, ciel de lit sous lequel il aurait vagi dès la naissance. « Ces chaos originels cohérés présentent toujours le double aspect de la contradiction interne et de l’unité fonctionnelle ; ils ne sont descriptibles ni sous forme d’enchaînement causal, ni sous forme de téléologie unilinéaire : ils ont des facettes, ils sont multipolaires. » (Simondon, p.87) Et, à la manière d’une phrase énigmatique qui condenserait ce qu’il éprouve devant cette esthétique de parachutes déplacés, cette autre phrase de Simondon lui revient : « Un cristal a résolu en système ordonné le chaos moléculaire de son eau-mère sursaturée ». des cristaux, oui. Ces sortes de masques ou fresques utérines d’une civilisation cachée dans la nôtre, ayant trouvé ses conditions d’existence dans la chute libre, expriment ce que « forclosait le cogito : que l’être humain non seulement partage un corps médial avec ses semblables, mais qu’il peut en partager un avec d’autres vivants. Il peut s’identifier à eux, entrer dans leur monde en apprenant certains de leurs prédicats, parce qu’il a en commun avec eux un milieu plus profond, qui en dernière instance n’est autre que le géocosme. » ( Berque p.198) Ce milieu plus profond vers lequel sa pensée se retourne, fréquemment, comme suivie et cherchant à identifier par qui, par quoi. Regard alors rétrospectif qui s’égare dans le genre de réminiscence qu’il préfèrerait éviter, son imprudente collection de photos de lits d’hôtel, ouverts, exposant leurs draps ravinés, plissés, roulés, chiffonnés, vastes toiles de parachutes où avec son amante ils ont traversé les airs, ont flotté comme des corolles, ont atterri en rêve dans un monde à côté, incertain. Ces empreintes charnelles de vertiges, désertées, abandonnées loin au fond de la mémoire, qui sont autant les linceuls de ces instants de grâce, uniques, révolus. À trop les regarder, le psychisme se crispe et le sol se dérobe. Comme dans cette image d’une gouvernante, femme de tête, le torse bien campé dans son gilet boutonné, une main sur le ventre, l’autre soutenant le bas du dos, le visage de profil, tendu, pur. Ses cheveux lisses et noirs sont tirés en chignon, celui-ci maintenu par une aiguille et piqué dans le torticolis cervical. Son buste est pétrifié de douleur. Le haut du corps exprime une résistance héroïque, corsetée par le vêtement et la pose de passionaria cantatrice, muette et incantatoire. Une figure de proue cataleptique fendant des flots contraires invisibles. Ou la partie supérieure d’une mère naufragée sur un piton rocheux, en plein océan démonté, et qui s’accroche coûte que coûte au dualisme qui fonde l’ego pensant occidental, une des sources de ses tourments. Alors qu’en dessous de la ceinture, plus rien ne tient, tout est balayé et migre vers une vie désagrégée, multiple. Tout l’être s’évacue, bouquet de terminaisons languides, incapable de perpétuer une assise solide et unipolaire. La jupe, les jambes sont lacérées, ruissellement de lanières vivantes, flot de tripes, rideau d’anguilles ou de rubans neurologiques écorchés vifs, cataracte de serpents gigotant et tournoyants. Et pourtant la femme reste ainsi, évite de regarder ce que devient le bas de son corps, s’adapte et, tournée vers une cime, s’invente une autre sorte d’enracinement, fluide, torrentiel, instable. Cette manière de flotter au-dessus du sol, il la retrouve dans la représentation elliptique d’un Bouddha d’osier suspendu dans une chapelle. La membrure antérieure peut ainsi sembler un appareil atrophié, un stade larvaire des jambes bien dessinées, alors qu’au fond, elle préfigure plutôt une forme plus évoluée. Cette manière ramifiée de survoler et balayer le sol, d’élaborer un enracinement volatile et fluide propice à détecter les sources plurielles d’une nourriture variée, évite les encroûtements et les généalogies de sens rigides (bases moléculaires de tout système violent, dominateur). Elle exprime la volonté de se connecter plus directement à « l’émouvance des choses, où se perd la limite entre ce que l‘on éprouve et ce que les choses elles-mêmes éprouveraient : le subjectif et l’objectif s’y confondent, c’est la réalité d’un unique sentiment. » (Berque, p.46) Ces ramifications sensibles, non fixes, non figées, et la formation d’impressions déroutant les habitudes de sa subjectivité, qu’il appréhende comme de grands parachutes qui aident à sauter dans l’inconnu sensible, depuis la position occidentale surplombant la nature, « incarnent l’éveil à soi d’un sentiment (…) qui est autre chose que la saisie de soi par le cogito. » (p.47) Mais ce qu’il cherche à éviter, c’est l’obligation de choisir son camp dans l’alternative entre, d’une part « la saisie de soi par la conscience mise en ordre verbalement » et, d’autre part, « l’éveil à soi impressif d’un état plus vaste et plus profond que cette conscience », car, il en est de plus en plus convaincu avec l’âge et l’accumulation d’impressions et expériences, que « la réalité humaine, c’est à la fois ceci et cela. » Et il revient à l’image des corps amoureux, enlacés en ourobore, qui, sans « bond mystique », pratique « l’assomption de la chair en notre conscience » et « l’hypostase de la conscience en notre chair », « l’assomption de la Terre en subjectité humaine, et hypostase de la conscience en notre Terre. »

Il s’accroche au fil sinueux de ses pensées, espérant repérer la trace de troisièmes voies, intelligibles et opérationnelles pour lui, échapper au dualisme flippant, minant. Mais le bruit de fond social rend toute écoute sensible difficile, canalisant et synchronisant les mécanismes d’écoutes et les ondes réceptrices avec une bêtise assourdissante. De ce brouhaha fusent les petites phrases des chefs paumés, pris à leur propre piège de la vacuité, de la politique de prolétarisation des intelligences et du sensible. Ils rivalisent de formules bravaches ou va-t-en-guerre, comme celle-ci, consternante d’imbécillité et une perle en son genre : « il n’y a aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle au terrorisme » (M. Vals, Premier ministre français). D’un coup, confondant « excuse » et « explication », dans une superbe lâcheté, il exonère la classe politique de toute responsabilité dans ce qui vient secouer et ébranler la société. La droite appelle ça se décomplexer. L’air de rien, il règle ces comptes avec les sciences humaines : parce qu’au-delà du cas spécifique du terrorisme, ce genre de propos banalise sournoisement ce qui en général relève plus d’un travers réactionnaire qui consiste à laisser entendre que la sociologie ne sert qu’à excuser et justifier les pathologies sociales et qu’elle n’a aucunement le statut d’une science explicative. Le même Premier ministre avait fustigé les intellectuels pour leur absence d’engagement. Mais probablement n’a-t-il plus le temps de lire, d’aller dans les librairies, les conférences… Ces banderilles de la bêtise, relayées par les médias comme s’il s’agissait d’aphorismes remarquables, définitifs, l’épuisent, pompent toute son énergie. Petites phrases, petites rengaines qui scandent un état d’urgence où se multiplient les dénis de l’état de droit, la jouissance de s’asseoir sur les principes démocratiques au nom de la sécurité (remplaçant la liberté).

« Rien que d’imaginer le nombre de fois où ma poitrine se soulèvera, s’abaissera, se soulèvera… je sentais la moquette vert Nil sous le dos de chaque main. J’étais complètement à l’horizontal. À l’aise, parfaitement immobile, contemplant le plafond. Je me réjouissais d’être un objet horizontal dans une pièce remplie d’horizontalité… L’horizontalité s’empilait autour de moi. J’étais le jambon du sandwich de la pièce. J’étais attentif à une dimension fondamentale que j’avais négligée pendant des années de déplacement debout, de stations debout, de courses, d’arrêts, de sauts, de marches debout d’un côté à l’autre du court. Je m’étais considéré moi-même comme fondamentalement vertical, comme une étrange tige verticale fourchue faite de matière et de sang. Je me sentais plus dense à présent ; je me sentais d’une constitution plus solide, à l’horizontale. Je n’étais pas renversable. » (L’infinie comédie, p. 1220) Oui, fatigué, épuisé de sillonner sans cesse le court, envahi par le buissonnement du bruit de fond social comme par un essaim d’acouphènes, signaux d’alarme. Son plus grand désir est de s’immobiliser, échapper à la station debout, se coucher, laisser passer. En ce qui le concerne, pas tellement pour revenir à une base solide, au contraire, se rendre invisible dans l’immensité, proche du retour à la poussière, échappant à l’obligation verticale de fixer un objectif précis, d’avancer debout en fixant des cibles. « L’immobilisation réflexe existe chez un grand nombre d’insectes qui répondent ainsi à un choc, une attaque, une brusque variation des conditions du milieu. » (Simondon, p.119)

À l’horizontale, dans le confort minimal de ne pouvoir tomber plus bas, le regard vaque scrute le vide, les choses par en dessous ou, de manière plus métaphysique, le dessous des choses. Il renoue avec ses innombrables heures passées à interpréter les lignes, les formes, les taches du plafond. Un grand classique. Lignes, formes, taches effectives, inscrites dans la nature des matériaux ou leur dégradation, dans les façons aléatoires dont le temps altère la couleur, le papier peint, les boiseries, les tissus, selon l’exposition aux variations de températures, d’humidité, de lumière. Chaque fois qu’il se retrouve ainsi sur le dos, soulagé de la tension des positions verticales, il retrouve le fil de toutes les contemplations semblables, probablement depuis la toute première fois, ouvrant les yeux dans son berceau. Il lui semble que les signes infimes qui finissent par se manifester à la surface des choses – au plafond, dans les angles, sur le haut des murs, au sommet des meubles, autour des luminaires –, comme les éléments d’une carte du ciel lui permettant de se situer, sont toujours plus ou moins les mêmes, ou presque. Qu’il y a une certaine constance. Où qu’il se trouve, quelle que soit la chambre ou la pièce c’est le même genre de tâches et de traits aléatoires qui aiguisent son imagination et lui permettent de se balader la tête à l’envers, libéré de toute pesanteur. Tous ces instants se superposent et finissent par prendre une certaine épaisseur, mais il y retrouve chaque fois la vibration de son premier trajet interprétatif reliant les éléments cosmicisés, sollicitant son attention, faisant sens du fond du vide. Tissant sa toile d’araignée, de parachute en espérant organiser un milieu qui lui soit propre, sans jamais vraiment y parvenir de manière stable. « Avec la vie apparaît l’interprète qui non seulement cherchera, mais donnera du sens à ce qui l’entoure », interpréter non pas pour fixer les choses, mais pour avancer et si possible à couvert, tracer un sens. « La vie n’a certes pas de but, sinon de vivre, mais elle a un sens – un sens qui ne lui est pas donné par un chemin tracé d’avance, mais qu’elle définit progressivement de par sa propre évolution, celle-ci forclosant au fur et à mesure les possibles qui ne relèvent pas des mondes qu’elle se donne d’elle-même, par et pour elle-même, ‘de soi-même ainsi’, comme dirait le taoïsme. » (Berque, p.207) Sur le dos, la respiration s’apaisant, l’esprit détendu renoue avec le vagabondage sans limites, au cœur même de la chambre. Il retrouve donc le palimpseste de toutes ses interprétations, produites au fil de plusieurs dizaines d’années, de taches, de lignes, de contours, de trous, de reliefs, d’ombres, toujours similaires, de même famille, comme figurant une constellation constante au sein de laquelle il aime s’arrimer. Sa toute première interprétation figurale du monde y est enfouie et il revient dans la posture régressive de l’allongé paniqué, espérant reprendre le fil de son sens, depuis le début. Sauf que cette fois-ci, à sa grande stupeur, ces interprétations successives, prières des yeux expédiées aux cieux, se sont matérialisées, sédimentées, et forment des croûtes réelles qui écorchent le plâtre. Arcades sourcilières, phalanges repliées, tumeurs calcifiées, rotules ébréchées, menton raboté. Cuir saurien. Toison rase pubienne de naissance du monde. Ce ne sont pas des moisissures ou autres pourritures, mais la concrétion calcaire d’auréoles, aréoles, corolles, squames, écailles, une sorte de lichen rare et dense. Des scarifications volcaniques, des arêtes de cuirasses animales, qui craquellent la surface blanche d’exposition, et laissent deviner que, derrière l’écran formel des cimaises destinées à recevoir la production imaginaire et symbolique des hommes selon les lois d’un marché, se presse une multitude de choses non montrées, retenues, contenues, défiant tous les marchés. À venir, à imaginer. Elles affleurent et conditionnent la manière de sentir et regarder le visible. Cette fois, elles prennent le pas. Elles affirment leurs micros-paysages de fentes, crevasses, fissures. Certaines entailles plus larges, aux lèvres de lave durcie, ouvrent sur un monde intérieur rougeoyant, le monde des cavernes et des forges qui double le réel de réalités parallèles. Elles sont là et n’existent pas. Le front appuyé contre la croûte lépreuse il plonge et ne voit rien de bien distinct, pas de proposition formalisée qui dirait « voici les portes de secours ». Des esquisses. Mais il flaire le potentiel, de ce double-fond le possible foisonne, réserve inépuisable d’informe. Il ferme les yeux, son corps retombé au tapis, fourmille, sombre dans un orient, une multitude grouillante, une danse concentrique de vers, d’homuncules, de vermines en forme de fouines, d’antilopes, de licornes, de lièvres, d’anguilles, d’alevins, de sangsues, de planton. Nuée de signes, myriades de lettres spermatozoïdales tournoyant autour d’un astre blanc aveuglant, vide, aux bords déchirés, comme des insectes s’immolant sur les vitres d’un phare sans que leur multitude ne s’en trouve affectée, toujours aussi dense, prolifique, comme multipliée par l’immolation, mêlant entités mortes et vivantes, dans le même brouillard. Raz-de-Marée rejeté par sa cervelle gavée de textes lus, textes qui se désagrègent en filaments calligraphiques, organiques, lettrages floraux, minéraux et faunesques qui, une fois libérés, le rongent et le recyclent, l’absorbent, l’ensevelissent, l’éparpillent. Il s’engage dans la fissure. Les parois sont frémissantes d’une fourrure de fines languettes odorantes faiblement agitées par des brises souterraines. De subtils parfums corporels éventés émanent de ces millions d’antennes, juste un cocktail de fragrances diluées, complexes, offertes à l’interprétation de qui souhaite y retrouver les odeurs corporelles de cachettes partagées. Ces lamelles, on dirait d’infimes concrétions calcaires, soyeuses, dans une grotte profonde, produites par des siècles. Mousse, écume de patience, tapis dont les secousses masseuses délient les attaches temporelles. Ou ces fines lamelles de champignons où fourmillent les spores. Une marée de vibrisses qui s’empare de sa dépouille éparse et la balade comme sur un tapis roulant. Sentiment d’être happé mollement par un parachute ascensionnel, espoir de remontée vers les corps amoureux. Au loin, une planète métallique, inhospitalière, ceinturée de lueurs félines et robotiques. Météorite de phares d’automobiles encastrés, machine de guerre hermétique, image d’une terre saturée, condamnant à l’exil. En tout cas, réactivant un destin ailleurs, recommencer tout sur une planète déserte, Robinson cybernétique. Il avance en ordre dispersé, l’ouïe ici, la vue là-bas, le toucher plus loin, le goût en deçà, la mémoire nulle partout et partout. Il recherche de petites lumières. Il s’arrête au son d’un limonaire, guirlande de petites notes écervelées. Un manège désuet qui tourne cahin-caha, désert, cavalcade des destriers sans cavaliers, loupiotes faiblardes, tournis centrifuge, l’attention converge, la nostalgie amusée se propose de reconstituer une nouvelle assise cohérente autour du plaisir simple que symbolise cette attraction foraine. Réplique jouet du manège archétypal, sans âge, planté sur une borne à la silhouette d’un phare maritime, aux frontières du vide, en plein cosmos. Puis le mouvement accélère, de plus en plus vite, larguant les amarres, éjectant les fibres empathiques les unes après les autres, jusqu’à l’hystérie aveuglante et une sorte d’explosion centripète qui avale le manège. Les petits chevaux de bois, innocents, métamorphosés en fulgurance apocalyptique. Un flash. La rotation exacerbée semble une immobilité brûlante de phosphore. Dans la nuit, beaucoup plus loin, des amibes et des bactéries cybernétiques, ouvrent et ferment leurs branchies, agitent leurs pseudopodes, déploient ou replient leurs corolles autant préhistoriques que futuristes. Exosquelettes de cyborgs à la dérive, disproportionnés, pinces dilatées, écarquillées, fermées, enchevêtrées, mouvement cardiaque. Monde sans chaleur qui cherche une nouvelle genèse. Il s’en détourne et se recueille devant un tapis d’ampoules dispersées en réseau, comme ses bougies votives déposées à l’endroit d’un massacre, en hommage aux victimes, parties trop tôt, vies volées. Chaque petite lampe, aussi, brille là où quelque chose meurt de ce qui le reliait aux échappées célestes de son amour. Chaque lampe, une petite veilleuse, en attente du réveil. Les miroirs lui renvoient l’image lointaine, comme errant dans d’autres dimensions solitaires, d’un corps vieillissant conservant quelques lignes d’un torse de jeune homme, ventre plat, peau légèrement halée d’un reste d’été, son corps à lui, en isolement, comme inutile, lui aussi sorte d’exosquelette en satellite hors de toute orbite habitée, extérieur plus jamais caressé par des bras, des mains avides de son intérieur imaginaire.Il pense aux portraits réalisés par Teanly Chov, « tête renversée, tentant de remonter au-dessus d’une ligne qui marque discrètement leur visage au niveau de la bouche : ils essaient de sortir la tête hors de l’eau afin de respirer. » (Guide du visiteur, Renaissance Phnom Penh, Hospice Comtesse, Lille). Il se recueille dans ce mémorial perdu, un palais de miroirs irréguliers, biseautés, courbes et fourbes, entourant et réfléchissant le plan et le souvenir d’une cité utopique. Panorama sur un dédale de plis organiques, abstraits, réels, virtuels, interconnectés. Réplique métaphorique et cadastrée, transposée en plan urbain, de l’élasticité charnelle des étreintes, formes contre formes, pénétration et élévation, compression ou extension des plages épidermiques, englouties ou émergées, comme obéissant au diaphragme accéléré des phases lunaires, marée basse, marée haute des chairs attirées les unes par les autres. Inaccessible en point de fuite dans le lointain des miroirs. (Pierre Hemptinne)

David Migul/Flying Visions David Miguel/Flying Visions David Miguel/Flying Visions David Miguel/Flying visions Corolle/Flying visions corolle/vision rouge Corolle/vision rouge Corolle Bouddha corolle/Bouddha Henrique Oliveira Henrique Oliveira Henrique Oliverai henrique oliveira Henrique Oliveira Henrique oliveira henrique Oliveira Corolle/Peybak Corolle Peybak Corolle/peybak Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle/manège Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle Corolle

Quand il voit Eurydice revenir de partout, insaisissable

Eurydice partout

Librement divagué à partir de : Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti 2015 – Diller Scofidio + Renfro, Ballade pour une boîte de verre, Fondation Cartier – Marie-Luce Nadal, La petite fabrique à nuages, Palais de Tokyo – Aurore Pallet, Les annonces fossiles, Galerie Isabelle Gounod – Jesus Rafael Soto, Penetrable BBL bleu, Galerie Perrotin

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Sa vie dans les wagons parmi les voyageurs léthargiques face aux écrans allumés, tablettes, smartphones, ordinateurs portables. Défilé en boucle de scènes de guerre, de meurtre, de massacre, tensions sadiques et scènes de ménages qui tournent mal. Partout, en arrêt, des flingues, des kalachnikovs ou, versions plus archaïques, genre gladiateur pivotant les sabres brandis très haut. Mon dieu, sa cape vole, ses cheveux aussi, abdominaux contractés magistralement sous les pectoraux dilatés, on dirait une cuirasse vivante, un robot constrictor en pleine démonstration. Hideux et beau, il piège le spectateur dans l’envie d’avoir un peu de ça en soi. D’être un jour aussi, regardé ainsi. Parce que, tout de même, ça reste une représentation éloquente de l’excellence virile. Cette fulgurance phallique ne cesse de donner consistance, profondément, à l’essence virile, à travers les temps. Combien de mecs, finalement, rêvent toujours d’être, moyennant adaptation à des réalités changeantes et des contextes domestiques, résurgence de ce héros déchaîné, incarnant la sublime violence des dieux ? Quand les écrans entraperçus lors de ses déplacements dans les wagons ne lui jettent pas à la figure une gâchette pressée jusqu’à l’orgasme, un canon brandi vers tous les ennemis invisibles du monde, une lame nue empalant le nœud vital d’une victime sacrificielle, il y voit bouger, pareils aux formes floues dans les fonds marins lointains, des tensions psychologiques, des drames cousus des grosses ficelles de suspens pervers, dans une esthétique racoleuse du paroxysme. Exploitation malsaine des abysses psychologiques. Jamais, ou rarement, ou alors par accident, un classique du cinéma, un fil récent dit d’auteur. À toute heure du jour, grâce aux écrans nomades, sous prétexte de distraction, les imaginaires sucent le fil narratif de la mort violente, parfaitement banalisée. Passagers gobés par le temps mort. Il en prend, quelques fois, presque peur. Il éprouve en tout cas un certain malaise en constatant que l’ordinaire de la plupart de ses voisins et voisines de voyage, ce qu’ils donnent à manger à leur cerveau et à leur système émotionnel, relève strictement de cette exégèse du plus fort, devant quoi ils semblent presque indifférents, blasés, avachis. Quand ils lèvent les yeux de leurs écrans, pour une interaction obligée avec l’extérieur, ils semblent à peine étourdis par ce passage rapide entre la bulle intime, dans laquelle ils se projettent aussi les armes à la main, désinhibés face à la mort à donner, et la sphère publique où l’on contrôle leur titre de transport (par exemple). Certes, il ne veut pas suivre les moralistes qui établissent un lien de cause à effet rapide et quasi mathématique entre films, jeux violents et passages à l’acte dans la vie réelle. N’empêche, comme disait ce sociologue allemand spécialiste de la violence, tant qu’il y aura des mecs convaincus de ne se réaliser qu’une arme réelle à la main et que, quel que soit le camp et les mobiles invoqués, ils se promettent plaisir et gloire à tirer et tuer pour une juste cause, le problème de la violence n’aura aucune chance de se dégonfler ne serait-ce qu’un peu. L’institution de la violence par une production continue de représentations artistiques ou médiatiques entretient en permanence la possibilité de sa réalisation sous toutes ses formes, prenant chaque fois de court soit les processus de pacification, soit les dispositifs de contrôle (à la limite, ceux-ci, eux-mêmes érigés du côté de la raison guerrière, jouissent quand un passage à l’acte déjoue leur vigilance panoptique, ils la provoquent, quasiment). Tous ces films, qu’ils se dotent, selon le public visé, d’une dimension critique ou laudative, exploitent sans cesse ce filon, produisant une esthétique des armes et de leurs maniements en prothèses sublimes des corps justiciers névrotiques. Comment faire confiance à ces individus, ses semblables, qui phagocytent le moindre temps mort, dans l’espace public, pour s’y couler intimement au fond des images industrielles du terrorisme, de la brutalité psychologique ? Et probablement en y prenant plaisir, sinon ils ne s’infligeraient pas cette torture !? En viendra-t-on aussi à voir se répandre dans la place publique, sur l’éparpillement des écrans privés, la production pornographique industrielle ? Regardée par les mêmes corps léthargiques ? Il s’en détourne, il suffoque parfois, cela renforçant sa recherche panique d’autres écrans disséminés dans les matières du quotidien, à l’affût de ces surfaces fugaces de vie, où aspirer un peu de vie fraîche. Parallèle. Il éprouve alors très fort le désir de se retirer, s’isoler, se concentrer sur ce qu’il aime par-dessus tout et qui ne cesse de lui sembler délicieusement étrange, niché dans une oisiveté doucement transie, innervée par tous les signaux du monde le renvoyant à ce qui palpite d’indéchiffré dans son cosmos neurologique. Instable. Attentif à capter la moindre surface réfléchissante, littéralement, qui l’aide à réfléchir à tout et à rien mais à autre chose que cette mise en récit des pulsions qui tourne systématiquement autour de la mort violente. Il lance ses filets sans aucune idée de ce qui peut venir s’y prendre, rien d’autre que du grain à moudre, réflexif et contemplatif, dans lequel se glissent des fragments d’images de lui-même mêlés aux visages et aux corporéités morcelées d’autres personnes, juste des idées. Les confins de l’interpénétrabilité entre le vivant, sa vie individualisée et d’autres vies, formelles, informelles. Cela, entouré de voyageurs scrutant leur désir de guerre, il le vit dans une mélancolie poignante, désir d’être transporté immédiatement, d’un bond, dans le cocon de sa chambre et de ses objets familiers, objets quelconques et pourtant devenus indispensables, vitaux. L’influence extérieure délétère l’oblige à rechercher son unité de soins, passer plus de temps à décontaminer sa subjectivité de tout penchant guerrier. Mission impossible dans un climat saturé par une opinion publique que l’on dit prête à enfermer à tour de bras le moindre délinquant, à bazarder les chômeurs, les immigrés, les fainéants, les musulmans… « En un sens tout à fait profane, les objets qu’une personne a rassemblés autour d’elle, et auxquels elle a un accès exclusif, lui permettent d’examiner l’ensemble de ces attachements, de ces relations et engagements dans lesquels elle s’investit tout au long de sa vie. En effet, c’est à la lumière des significations existentielles que ces choses ont revêtues pour nous au fil du temps qu’il nous est possible d’explorer au mieux le type de vie que nous aimerions mener. C’est pourquoi Virginia Woolf, d’une façon presque utopique, a mis l’accent sur le droit de tout être humain à disposer de sa propre chambre, et c’est pourquoi la dimension matérielle d’un droit à la propriété privée implique constamment aussi la protection juridique de la sphère privée. Dans son plaidoyer, Hegel avait anticipé le fait qu’un tel droit serait fondé sur une idée bien précise : l’idée qu’il importe que l’individu ait l’usage exclusif de ces objets lui permettant de faire l’expérience de sa volonté « véritable », soit le « propre » de son existence entière en tant que personne juridique… » (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p. 120) L’attraction du cocon. Et au centre de ses objets à lui, le clavier à écrire, le méta objet. Même dans le mutisme et l’absence de mots, la somnolence du quotidien, loin de sa table de travail, ses doigts quelques fois bougent comme s’ils couraient sur les touches et les lettres vides. Course effleurante, suggestive. Comme s’ils répétaient une musique silencieuse. Comme si, mimant via l’outil du clavier et projetant leur mise en mots, il répétait métaphoriquement ses gammes de caresses données et reçues, en attente d’être données et reçues, un peu sous hypnose, tentant de faire revenir ce qui a été, ou de faire advenir ce qui n’a pas encore été atteint. « Il a ouvert son ordinateur sans but, mais il y a manifestement dans sa vie des moments où l’écriture lui manque tant qu’il se met à pianoter sur le clavier même s’il n’a rien à dire. » (Imre Kertész) Mécanisme des doigts sur le clavier muet, sans que s’inscrive quoique ce soit à l’écran, articulant du vide dans du vide, simulant une action d’appel, de convocation réfléchie, de pompage poétique, pour faire remonter des images, des souvenirs très enfouis, amorcer de nouvelles phrases, maintenir le débit du texte intérieur. Texte sinueux, choral, de délibération et confrontation qui s’obstine à rendre impossible, inepte, le recours aux armes. Ce faisant, s’installe un halo, une traîne miroitante.

Dans ces surfaces réfléchissantes vers lesquelles il se penche pour happer quelque chose de lui, de son corps, de son esprit, en fonction de ce que d’autres vies y auraient déposé, souvent elle apparaît, lui ressemblant, empruntant ses traits tels qu’il se les imagine. D’ailleurs, une fraction de seconde délicieuse, il la confond avec lui. Enfin, pas vraiment elle, mais des atmosphères, des univers qui gravitent derrière la membrane du monde visible. Des physiologies d’airs respirés à deux, inhalés de corps à corps, moulés par leurs appareils respiratoires qui s’échangent. Ce sont donc des zones lumineuses fortuites, des effets de couleurs combinées, des reliefs évocateurs qui semblent être des lieux de passages secrets dont il cherche déjà depuis toujours le déclic, le mécanisme qui les actionne, pour retrouver les climats éphémères et puissants de la rencontre avec elle. Où subsiste donc, après la séparation, le vivant de la relation, l’inexpliqué, l’incalculable ? L’immortelle ? Dans un récit qui magnifie le don de Rembrandt à son modèle-amante Hendrickje et de celle-ci à son « Maître », (j’ajoute les guillemets) Claude Louis-Combet imagine une scène (elle coule de source) où le peintre, après la mort d’Hendrickje, croit la voir venir vers lui dans un miroir, alors qu’il s’en approchait pour s’y regarder et travailler un autoportrait. « Car enfin, il l’avait vu, Hendrickje, dans le miroir où elle se tenait avant lui, l’attendant, assurément, et si elle avait pris le temps de se montrer pour se dissiper aussitôt, avant que lui-même pût se dévisager et se reconnaître, c’était sûrement pour accomplir son destin d’Eurydice, inscrit en toute amante, au-delà de la mort. Et lui, il l’avait vue car il s’était préparé depuis longtemps à la retrouver, et, à présent, son sourire allait au-devant de la femme en offrande de joie, en même temps qu’il retournait vers lui-même tout ce qui demeurait d’amertume et de soumission au temps. Et c’était là toute son ambiguïté, toute la richesse et la contradiction de l’expérience qui avait rempli sa vie, jusqu’ici, et qualifiait son être en artiste et en amant. Ce sourire saluait la femme dans l’instant d’éternité où elle était rendue à la ténèbre, et il ruinait l’homme, du même coup, dans sa désillusion et sa désolation. La forme advenue au visage et qui le possédait révélait sa portée métaphysique : l’évanescence de la vie, la permanence de la mort, la vanité de l’être et, néanmoins, son identité irréductible, enfin en tout ce qui est, qui fut et qui sera, la douleur injustifiable. Ces vérités, aussi simples qu’aiguës, ont modelé le visage. Elles ont tracé le sourire. Elles l’éclairent désormais, dans le tableau, en partage d’adoration et d’autodérision. » (page 161)

Accéder ainsi aux chaleurs corporelles passées, se convaincre de leur irradiation toujours réelle, retrouver l’immanence de l’autre dans ses propres traits qui, lors des face à face et des étreintes, en ont pris l’empreinte, par mimétisme empathique. Il croit ainsi, entretenant le souvenir, la rappeler et la maintenir vivante en lui, faisant remonter continûment vers sa conscience des vestiges amoureux qui transitent, à la traîne, comme des satellites eurydiciens de la belle. Migration des efleuves. En fait, procédant ainsi, il ne se rend pas compte qu’il l’efface, il la disperse, du moins la dilue dans ses mécanismes de vie. Petit bout par petit bout, elle retourne au néant, enfin, en lui, sa part de néant à lui, son centre de gravité où bouillonne la possibilité de désir. Confondue, pas disparue, mais indiscernable, avalée, mangée Et, quand il commence à s’en douter, une léthargie s’empare de lui, il s’engourdit, souhaite ne plus bouger, ne plus penser, pour laisser tout en l’état, intouché. Elle, conservée et lui alors, sans issue. Avant de reprendre l’exercice irrésistible, décliner sans cesse l’histoire d’Eurydice, librement adaptée, dispersée en d’infimes occurrences, poussières vives qui traversent les sens et qu’il espère, au moins une fois, retenir. La litanie des souvenirs, de ces moments très vifs et tendres et qui semblent à jamais isolés de « l’autre côté », comme ces échantillons de nuages et d’orages capturés par l’étrange machinerie de Marie-Luce Nadal et qu’elle conserve emprisonnés dans des aquariums. « La fabrique de nuages est un système inventé par cette chercheuse, lui permettant, au gré de ses voyages, de capturer les nuages et de les réduire à des extraits afin de les rendre reproductibles à volonté. Entre production industrielle et rêve utopique, Marie-Luce Nadal développe un projet qui tente de réaliser le rêve prométhéen de l’homme : maîtriser les éléments et les rendre siens. » (Guide du visiteur, Palais de Tokyo) Revoir ainsi tous ses états amoureux, tensions et libérations, sous forme d’infimes écosystèmes nuageux, évoluant au ralenti dans des cages de verres. Les étudier, les revoir au ralenti. Les regarder fasciné à travers la vitre, dans une réalité parallèle à laquelle il n’a plus accès sinon, peut-être, et à condition de l’inventer, via des zones de lumières, des surfaces sensibles, des images aériennes ou souterraines, des illusions à travers lesquelles la reprendre dans ses bras, revoir ses yeux, fondre dans sa bouche, entendre le rire, va et vient entre différentes réalités. Par exemple ce matin, tôt, le rideau de la salle de bain rempli de soleil, avec l’ombre sinueuse de quelques lianes de glycine, l’espoir irrationnel d’ouvrir la tenture et de retrouver le corps paysage, illimité, déployé en bois sacré. Dans le tissu irradié, la chaleur d’une présence. Exactement comme, sa nudité venant se poser contre la sienne, il lui semble que la peau féminine qui le reçoit de son étendue dansante se transforme en fin rideau de lumière où foisonnent les images d’échappées, son cerveau perdant les mots et ne fonctionnant plus qu’en pictogrammes immémoriaux, la suite pressentie en traversée de la matière. Absorption. Pénétration. L’effet de traverser en rêve un écran initiatique de fils, de lianes, de lignes, de cheveux qui caressent. Un filtre qui recomposerait les éléments épars, séparés. Ce qu’il éprouve, en une sorte d’écho physique et psychique des pieds à la tête, en s’avançant dans le volume fluide et strié, souple et rigide, de l’œuvre « Pénétrable BBL bleu » de Jesus Rafael Soto. Après avoir longtemps hésité et avoir vérifié que c’était non seulement permis mais que l’intrusion des visiteurs faisait partie de l’œuvre. Rentrer dans une œuvre, vraiment, en général radicalement protégée par une annonce « ne pas toucher ». Un interdit levé. Impression alors, dans ce volume bien délimité par la subjectivité de l’artiste, d’y tracer un chemin personnel, singulier et, en même temps, de s’y ouvrir à des trajets, des errances préétablies, mystérieuses, comme des appels à s’enfoncer toujours plus profond dans la masse des lignes. D’inattendues connexions s’établissent qui ouvrent de nouvelles perceptions de l’espace, de la manière de l’occuper ou de simplement s’y mouvoir. Marche aérienne, à l’aveugle, des fonctions neuronales se mettent en branle comme lorsque la nuit, il se relève et se déplace dans la maison sans allumer. Et ici aussi, finalement, au cœur de cette pluie drue de nerfs à vif, linéaments nus de ciel azur, il se sent à l’orée d’un refuge, passage secret par excellence, vestibule du bois sacré où se réfugier, où s’engendrent les accalmies. Sentiment qu’un peigne aérien le laboure de douceur, l’ouvre et, paradoxalement, l’asperge de l’extraordinaire intimité amoureuse, sexuelle, printanière. S’immobiliser, méditer la profondeur de la griserie révolue quoique inextinguible, celle d’inaugurer une mémoire commune, deux en une, à l’épreuve du temps et des altérations psychiques et physiques. La perspective d’une mémoire fabuleuse, réinventant les fables du monde et de l’humanité, se les réappropriant dans les ses joutes sexuelles. « Une relation amoureuse représente, pour ce qui est de sa structure temporelle, un pacte destiné à fonder une communauté du souvenir dont le regard rétrospectif sur l’histoire vécue en commun devrait être, à l’avenir, si encourageant et motivant qu’elle se verrait donner la possibilité de survivre aux changements intervenus dans les personnalités des deux partenaires. » (A. Honneth, p. 227) Communauté du souvenir inaugurée puis dissoute, suspendue. Images d’une intimité fulgurante qui aurait dû transformer le monde, en tout cas la relation au monde des amoureux. « Ce qui distingue pourtant le rapport amoureux de toutes les formes d’amitié, et ce qui fait de lui une institution de l’attachement personnel, c’est un désir mutuel d’intimité sexuelle et un grand plaisir pris à la corporéité du partenaire. Il n’existe aucun autre lieu, à l’exception peut-être de l’unité de soins intensifs ou de la maison de retraite, où le corps humain, dans toute son incontrôlable indépendance et toute sa fragilité, est aujourd’hui aussi socialement présent que dans les interactions sexuelles d’un couple en train de s’aimer. » (P. 228) Les souvenirs, rendus presque abstraits dans le ressac de la pensée et des affects solitaires, sont réduits à presque rien, la marque de petits gestes de connivence, ces marques d’affection spontanés, clignotements inconscient du sentiment. Mais, à fleur de peau, le retrait de tous ces signes de connivence, c’est ce qui inflige le sentiment d’être coupé de ce qui donne la vie, l’assèchement d’un ruissellement. « Dans de telles relations, chacun réagit à l’autre, quasiment par réflexe, laissant entendre, à travers des gestes subtils, des expressions allusives du visage et des mouvements corporels, combien la présence physique de l’autre est vécue comme importante et enviable. » (p.230) Et si leur absence persiste à peser, c’est que cela dépasse la futilité du plaisir superficiel de la caresse, c’est que s’y attache au contraire, là et nulle part ailleurs, la possibilité égarée, en tout cas différée, d’une liberté de pensée, d’action, de sentir. Le souvenir fantasmé d’une possibilité de liberté absolue, traversant vie et mort, passé et futur. « Dans la forme sociale de l’amour telle que nous la connaissons aujourd’hui, chacun est une condition de la liberté de l’autre dans la mesure où il devient pour l’autre une source d’expérience physique de soi. » (p. 234)

Et ainsi, il est de plus en plus rongé par les reflets et les ombres qui déroulent leur alphabet fondamental de pathos d’arrière-fond, il se tourne de plus en plus vers quelques archétypes paysagers, fossilisés, dont il guette le réveil. Il scrute ces horizons consistants qui tapissent les yeux amoureux, au crépuscule, attendant les marées charnelles. Ces paysages de toujours, préhistoriques, du monde avant la vie de l’homme, tableaux de la nature vierge, qui se réveillent dans l’amour. Des rivages laiteux avec récifs, des découpes montagneuses neuronales, des émulsions d’eau ou de nuages, des broderies solaires dans l’écume nuageuse, des buissons éponges ébouriffés dans le bled, des combinaisons plastiques entre solide et liquide, des flaques inertes ou gazeuses, des lignes d’horizons comme de lointaines murailles avant le vide. Hors du temps. Et pas simplement dessinés et peints, mais pâteux et pétris à même la matière, à la manière de formes suggestives qui apparaissent dans les chairs, les tripes et les graisses en décompositions, transcendantes, magnifiques. Le pinceau a trempé dans de la cervelle pillée, des résidus d’os fondus, du sang coagulé, des baves étincelantes quand elles perlent à la commissure des lèvres, des bois calcinés, des cendres capillaires. Il lui semble contempler au plus obscur de la nuit d’encre des halos mouillés, des cercles d’écume, des ondes électriques, des turbulences moussues, des éblouissements telluriques, des émois premiers, en attente que les cieux se déchirent, ouvrant une nouvelle configuration pour que remontent d’autres fragments d’Eurydice, à recycler en son métabolisme symbolique. Pour mieux se consacrer totalement à cette tâche – observer les constellations microscopiques d’Eurydice, infimes pailles d’or vives et mortes tournoyant dans les faisceaux lumineux – il pratique assidûment le « face à l’œuvre », l’expérience esthétique, dans les galeries, les musées. Et, se dirigeant dans cet esprit vers la Fondation Cartier, il fut très dérouté par ce qui l’attendait, une installation presque invisible de Diller Scofidio et Renfro. L’espace, pourtant familier, lui parut déplacé sur une autre planète, en tout cas dans une autre matérialité. Il entre et pourtant il ne lui semble pas se retrouver à l’intérieur d’un bâtiment clos, mais s’avancer dans une respiration, une palpitation ou glisser dans la laitance d’un œil dont la paupière cligne au ralenti. Il comprend la cause de cette impression après plusieurs minutes, en constatant que les immenses parois de verre qui séparent l’intérieur de l’extérieur, et vice versa, ont été remplacées par une présence intangible obéissant à une pulsion régulière, lente, métronomique, une taie blanchâtre presque animale, qui se dissipe ensuite jusqu’à la pleine transparence, brume qui se lève, avant de se refermer tel un rideau fantôme. Dans la grande salle vide, un saut rouge immobile, abandonné. L’oreille repère un sonar léger, difficile à identifier. Il se rappelle certaines errances dans des grottes ou dans les couloirs labyrinthiques d’anciens fortins, surmontant la vallée de la Meuse, pendant lesquelles le goutte à goutte des infiltrations d’eau, des sources percolant vers les nappes souterraines, lui traversait l’esprit d’un pointillé lumineux. Le seau se déplace de temps à autre, comme un robot, sans qu’il puisse comprendre le mobile de ces mouvements. Ce mouvement indique que c’est là que ça se passe. Il s’en approche. Il est rempli d’eau et rappelle, à l’égard du visiteur penché, que l’eau est le premier miroir insondable. On dirait un puit. Au fond du seau, un appareil photo embusqué. De temps à autre une goutte percute la surface, qui se trouble, se strie, ronds concentriques, devient opaque puis lisse les ondes et redevient transparente. Il se déplace, quitte cet espace, un peu interloqué et, dans la pièce voisine, il rencontre un autre vide. Hormis une sorte de grande hotte de cuisine suspendue à mi-hauteur. À moins que ce soit une installation de banc solaire ? Ou une technologie nouvelle pour scanner les corps et les envoyer ailleurs ? Un dispositif pour rentrer en contact avec les mortes et les faire revenir ? Des couchettes à roulettes sont alignées comme ces mobiliers de plage qui attendent les vacanciers.Il s’allonge donc sur une de ces couchette à roulettes, du genre qu’utilisent les mécaniciens pour aller travailler sous les machines, et s’aidant des pieds qui raclent le sol, il roule, glisse, s’avance sous l’engin. Il s’agit en fait d’un plafond bas constitué d’écrans plats, juxtaposés. Il le regarde comme un firmament. Rien ne se passe. Il pense qu’il aimerait disposer d’une telle couchette à roulettes pour contempler les cieux nocturnes en été. Puis, une alerte secoue tous les écrans. Le début d’un signal sur un écran de contrôle. L’amorce d’un encéphalogramme. Des courbes, des lézardes, des droites cassées, des éclaboussures pointillistes, des hémorragies de lumières, des fluides sismiques, cratères aqueux. Il lui faut un certain temps avant de réaliser que, ce qu’il voit ainsi envahir les écrans, ce sont les impacts de la goutte percutant et modifiant la surface de l’eau, là-bas, de l’autre côté, dans la salle éloignée… Ce qu’il voyait du dessus, penché sur le seau, il l’aperçoit à présent d’en bas, comme s’il était au fond de l’eau et que, ce qui affecte la couche superficielle du liquide, il en voyait la déflagration et la propagation d’en bas, du cœur de la matière troublée, comme quelque chose venant bouleverser profondément et rendre complètement instable l’environnement touché, l’univers circonscrit par le seau ou par le regard même. Irréparable même si chaque fois le calme revient avant la collision suivante. Une béatitude l’envahit, l’engourdit, sur la couchette du visiteur de musée. S’il pouvait, ainsi, reclus dans sa chambre à soi, entouré de ses objets familiers, les doigts effleurant le clavier comme en rêve, invoquant les lettres et accomplissant les gestes qui font revenir les pépites encloses dans la mémoire commencée à deux, percevoir les frémissements de lumières et d’ombres dans l’organisme lointain d’Eurydice et les éprouver à distance, comme une télépathie dont le clavier saisirait les manifestations… (Pierre Hemptinne)


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Vacillations du mycélium et fille de l’air

Vacillation/Fille de l'air

À propos de : une course à vélo – un passage de chevreuils – Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Editions Amsterdam, 2009 – un dessin gravé en tête, entêtant (E. Duval) –  des champignons …

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Une route de campagne déroule un long faux plat sinueux au macadam lisse et brillant. Ruban serpentin qui s’hérisse, se rétracte, suinte ou se gonfle comme une peau batracienne au contact du caoutchouc des pneus. À gauche, le fossé surmonté de buissons touffus et d’orties abondantes ourle les restes d’une forêt incluant le panache de quelques beaux hêtres survivants. À droite, l’accotement herbeux récemment fauché caresse les pieds de longues rangées de maïs très haut, alignement rigoureux et sauvage, dont les formes lui évoquent autant l’Afrique – silhouettes tropicales, allures des personnages aux sagaies représentés dans certaines aquarelles colonialistes, habitude de la famille de griller des épis de maïs au jardin, « comme au Congo » -, que l’Antiquité et ses armées épiques en armures décorées de tiges et plumets. Il pédale depuis des heures, concentré, attentif aux signaux qu’émet son organisme et au bruit de la mécanique, à l’affût du moindre accroc technique, vigilant à la fatigue sournoise, dosant les ressources musculaires et pulmonaires pour tenir la vitesse la plus haute (qui peut s’avérer dérisoire). Refusant la greffe d’écrans qui objectivent rythmes cardiaques, état de la tension, capacités pulmonaires et combustion caloriques, il préfère l’artisanat du décryptage à l’aveugle, scrutant au profond de sa matière les indicateurs physiologiques du moteur organique et psychique, entre subjectivité et analyse raisonnante, ânonnant du perçu. Toujours dans un entre-deux troublant entre corps réel et corps imaginaire, viande et symbolique, dure réalité et projection fantasmatique. Et il rentre dans cette transe du cycliste solitaire, vertige de l’équilibre, fragilité de l’être où il jouit d’une force inattendue, réserve de puissance qui semble tout mettre à sa portée, illusion d’invincibilité masquant l’excessive vulnérabilité, un rien pouvant causer défaillance ou chute fatale. Il se demande ce que tout cela est en train de fabriquer, ce pédalage, ces dépenses musculaires, ce ressassement cérébral garant de l’engagement physique total, cette débauche d’énergie de toutes les cellules qui l’extirpe de lui-même, le jette en exil en lui-même, ce travail acharné des articulations pour assurer fluidité des mouvements et pénétration puissante de l’air, matrice aérienne dont il avale le vent et le vide pour le muer en matière psychique et corporelle, flirtant avec la sensation d’avancer dans l’inconnu, le dehors, transformant ce qu’il est en quelque chose de lointain, d’imprévisible, que la langue balbutiante dans le silence tente d’organiser, doit chaque fois retrouver, renommer, « sculpter l’air atmosphérique et lui confier des significations » comme écrit Pierre Bergounioux parlant du langage (chiasme entre l’atmosphère, l’air respiré, l’air du temps, l’organisme, ses chimies de symbolisation). Dans l’exercice enragé de pédaler et de réfléchir en hyperventilation, tout le corps s’engage dans cette sculpture aérienne. « Tout le corps », cela semble encore peu dire parce que s’y engage l’antériorité du corps, ce qui le préfigurait, les premiers sédiments ainsi que tout ce qui lui a échappé, la longue traîne de la perte qui joue par ailleurs un rôle si important dans la sensibilité, dans le fait de sentir les choses. Comme une remise en jeu provisoire de ce qu’il est ou croyait être et qui s’apparent, vulgairement, ni plus ni moins aux formules consacrées et banales souvent utilisées par les sportifs, écouter son corps, aller au bout de soi-même, flirter avec ses limites… Et il éprouve bien quelque chose qui ressemble à ça. Son activité cérébrale se délocalise dans toutes les autres parties corporelles et se morcelle, miroir volant en éclat vers un stade antérieur ou au-delà. Il ressent comme délivrance un effet de dématérialisation et, dans la foulée de cette fuite des corporéités, il distingue ce qu’il croit être un aperçu inattendu de la matière avant la matière – enfin, cette matière du langage – et prête à être touchée vraiment. Les frontières de son corps, en sueur et en tension maximale, surfaces de plus en plus perméables, labiles, absorbant tout le visible et l’audible, l’invisible et l’inaudible, rêvent d’accéder à d’autres morphologies, d’autres désirs, gagnées par une érotique maximale archaïque, non canalisée, « érogénéité qui semble définie comme la vacillation entre parties du corps réelles et imaginées » (J. Butler, p. 71). Toujours, en ces instants, il entrevoit la somme des contraintes, des conditionnements, filigrane têtu de toutes ses sédimentations, ingérence de l’extérieur, s’infiltrant par les ramifications de la symbolisation. Chaque symbolisation introduit un cheval de Troie, qu’il s’approprie, détourne à son profit, plus ou moins, mais surtout, quoi qu’il fasse, le détermine, nomme à sa place (les voix qu’il entend) son rôle de sujet sexué. Être ainsi performé par la loi, les discours qu’il croit les siens et ne sont que répétitions prévues par ce qu’il est, dans les situations qu’il traverse. « Pour que le discours se matérialise en un ensemble d’effets, il doit lui-même être compris comme un ensemble de chaînes complexes et convergentes au sein desquelles les « effets » sont des vecteurs de pouvoir. » (J. Butler, p.191) Son rythme cardiaque accéléré prend possession de cette excitation protéiforme, « cette sorte d’absence ou de perte, comme ce que le langage ne parvient pas à saisir, mais qui pousse le langage sans cesse, en vain, de le saisir, de le circonscrire. Cette perte intervient dans le langage comme un appel ou une exigence insistante qui, tout en étant dans le langage, n’est jamais entièrement constitué de langage. » (J. Butler, p.79) Recommencer quelque chose, une vie, s’emparer de la capacité de se renommer. Et il repense aux premières phrases d’une préface de Judith Butler, qui le fascinent : « J’ai commencé à écrire ce livre en essayant d’examiner la matérialité du corps, mais je me suis bientôt aperçu que la pensée de la matérialité me déportait invariablement vers d’autres domaines. Malgré tous mes efforts de discipline, je ne parvenais pas à rester sur ce sujet ; je ne pouvais pas saisir les corps comme des objets de pensées simples. Non seulement ils tendaient à faire signe vers un monde au-delà d’eux-mêmes, mais ce mouvement au-delà de leurs propres frontières, ce mouvement de la frontière elle-même, paraissait tout à fait central à ce qu’ils « étaient ». Je perdais constamment le fil du sujet. Je m’avérais rétive à toute discipline. Inévitablement, j’en vins à me demander si cette résistance à fixer le sujet n’était pas en réalité essentielle à l’objet que je m’efforçais d’appréhender. » (Judith Butler, Ces corps qui comptent, Editions Amsterdam, 2009, p.11)

Quand surgit à gauche, après un tremblé des buissons et les secousses de quelques majestueuses ombellifères séchées sur pied – témoins fossiles de saisons déjà mortes -, au bord des talus, l’arrière-train encore recouvert par le plissé des feuilles et branches, un groupe de quatre chevreuils pétrifiés dès qu’ils le voient. Leur posture gracile et stressée, mimant l’invisibilité et comme cherchant à annuler le mouvement qui les jetés à découvert (désir de rembobiner le film), les apparente aux antilopes des mêmes aquarelles coloniales. Mais surtout leur regard l’embrasse, le balaie, le renverse, comme s’ils le connaissaient et avaient une requête à transmettre, un signal. Avant de prendre la seule décision plausible, plonger vers le macadam et lui couper la route en quelques bonds, sans le quitter des yeux, frôlant la roue avant du vélo à tel point que ses doigts nus sortant des mitaines auraient pu toucher leur pelage ras, magnétique. Après coup, émerveillé et ébranlé, il a la conviction qu’il les a percutés, collision sans choc, leur animalité s’ouvrant à lui, l’absorbant. Il a traversé les chevreuils. Il les voit, comme en rêve, démembrés puis s’échapper à la manière dont certains films montrent des âmes quitter leurs enveloppes terrestres, un dédoublement fantomatique, une forme restant à terre et l’autre, estompée, s’élevant dans les airs. À peine réels donc, furtifs et inquiétants, ils se faufilent entre les maïs, dont les premiers rangs sont agités d’un frémissement de rideau théâtral, et disparaissent. Évanoui, ni vus ni connus, tu as rêvé. Ces derniers temps, roulant silencieux dans la campagne, il est de plus en plus souvent témoin de passages intempestifs d’animaux (encore) sauvages dérangés par l’extension des zones habitées, l’érosion des parties boisées. Animalité exilée à l’intérieur même de territoires de plus en plus exigus. Apparitions qui parlent de disparitions alarmantes, handicapantes. « Depuis quelques dizaines de millénaires et avec une accélération effrayante depuis moins d’un siècle, Homo sapiens a éliminé les espèces les plus proches de lui en termes de parenté évolutive ou d’adaptation : hier, les autres hommes ; aujourd’hui, les grands singes, nos frères d’évolution. Cela se retourne déjà contre notre espèce puisque les autres peuples dits « autochtones » ou « traditionnels » disparaissent avec leurs écoumènes, leurs langues et leurs cosmogonies. Aujourd’hui, notre succès évolutif efface toute la diversité biologique et culturelle issue de notre histoire naturelle. (…) À force de croire que nous ne sommes pas des êtres de nature, nous continuons de la dévaster et devenons les artisans de notre fin, après avoir été les seuls responsables de notre solitude ontologique. » (Pascal Picq, Il était une fois la paléoanthropologie, p. 284) Mais, il ne sait exactement pourquoi, cette fois-ci le bouleverse comme jamais. Il soupçonne une sorte de mise en scène, de rendez-vous accidentel arrangé avec l’intention de lui délivrer un message. Arrangé par qui, par quoi ? Mains au guidon, il reste longtemps enrobé dans ces yeux sombres et veloutés des émissaires chevreuils, pris dans cette matière insaisissable, rattrapé par la lumière noire par excellence de ce qu’il tente de saisir, de dire, raconter, et ne se peut. Ces yeux de biches immenses qui rejaillissent, insondables spéculaires dont les rives s’écartent au fur et à mesure qu’il y plonge, chaque fois qu’il prend, pénètre un corps amoureux, quelle que soit la partenaire, ce glissement de soi entre les lèvres qui lui égare éclate les chairs et les organes, brouille les pôles, et fait sourdre dans les regards cette immense mélancolie de l’éternité animale dont il procède, au sein de laquelle n’être qu’étincelles microscopiques.

Sur le revêtement ravagé, nef goudronnée s’effaçant entre les futaies clairsemées, levant les yeux vers les brumes étirées au sommet des arbres et des poteaux électriques, bouleversé par la coulée chamoisée des pelages au creux de son chemin, il voit remonter d’autres images de chair dont cet extrait de texte, tatoué en lui, se réveillant chaque fois qu’il en heurte une évocation, directe ou détournée, explicite ou implicite : «la coulée de chair laiteuse aux contours imprécis dans l’obscurité, marquée d’une lune sombre par la large aréole » suivi de « Il se penche brusquement et l’engloutit dans sa bouche. » (C. Simon, Leçon de choses, p.605 Gallimard/Pléiade). Ce fantasme d’engloutissement de laitance lunaire le dévore, lui fait secréter une apparition féminine, projeter une icône lumineuse dans le ciel (tant astronomique que psychique, voûtes confondues), empruntant la forme de ces fuseaux lumineux qui balaient les nuages à proximité de certaines grandes boîtes de nuit, et vers quoi rouler, approcher sans jamais l’atteindre une fille de l’air ou bonne étoile qui recule autant qu’il avance. Une forme en lui. Et, comme dans la scène décrite par Claude Simon où – lui revient le goût fulgurant et fondant de la coulée laiteuse bien lunée -, la pression du but sexuel rend les organismes excessivement attentifs et perméables à tout ce qui jouxte leur idée fixe, sensibilité exacerbée aux bruits, lumières, mouvements, à l’unisson de leurs cœurs et pulsions – avec un effet simultané d’intensification et d’éparpillement -, ses sens excités flairent et fantasment des présences cachées dans les marges de ce qu’il éprouve. « Elle renverse la tête dans un gémissement tandis qu’il l’étouffe sous sa bouche. Le chant puissant des grenouilles relègue à l’arrière-plan le crissement continu des criquets. Quand parfois le premier s’interrompt, la vaste stridulation resurgit, étale pour ainsi dire, sans bornes, comme le bruit même du silence, de la nuit. » (C. Simon, Leçon de choses, p. 605). Baigné de l’écume de la transe sportive, où toutes ses « parties du corps », bien que convergeant en des mouvements harmonieux, « se dégagent de tout sens commun, s’arrachent les unes aux autres, vivent chacune leur vie, deviennent le site d’investissements fantasmatiques qui refusent de se réduire à des sexualités singulières » (Butler, p. 146), il observe le vacillement de ses projections fictionnelles, refusant la fixité des normes narratives, aspirant à flotter dans sa pleine fragilité imaginaire, retour vers les moments vierges, de nouveaux récits de soi, de nouvelles manières de nommer ses désirs. Mais comment ?

Et c’est à partir de souvenirs de chair et de lune, dans les textes lus et les expériences vécues, de bruits et images périphériques aux gémissements passés, qu’il reconstitue une présence dont il souhaite se remplir. Il s’invente l’apparition d’une visiteuse familière, mais qui se serait costumée, déroutante, ancienne amoureuse déguisée en jeune déesse, transportée dans les airs. Le ruissellement de ses cheveux s’échappe d’une coiffe en partie phrygienne – mais en partie casque de jeune pucelle en croisade, ou bonnet traditionnel andin, l’approximation des contours croisant et brouillant les références -, surmontée de deux plumes, clin d’œil aux parures des squaws peaux-rouges, évidemment, mais dont le plissé intérieur évoque autant des oreilles que des vulves. Le visage a cette rondeur ronronnante, éclairante, que confère l’amour reçu et donné, légèrement bouffi de fatigue extravagante, gonflé comme une levure qui monte, voile visionnaire voguant. C’est comme si, des archives complexes où sa mémoire compulse des figures tronquées, des profils estompés, des vues partielles de plusieurs images d’aimées, créant de leurs particularités saillantes un paysage psychique accueillant, protecteur, portraits inachevés, en gestation, ou décomposés, soudain, une figure complète, miraculeusement plus vraie que nature, se levait des brumes du souvenir, faisant l’effet d’une pleine lune à son comble, ultime. Comme peuvent apparaître bouleversante, connue et pourtant tout autre, révélée, la tête d’une amante posée sur l’oreiller de plumes, au lendemain d’une première nuit d’amour. Elle est un croisement fluvial et aérien entre plusieurs métaphores féminines, avec des allures de Junon dont les fluides professent de nouvelles dynamiques de mariages entre les gens, les choses, les objets ; des côtés de Diane chasseresse ayant renoncé à la chasse, privilégiant son goût irradiant pour inciter aux passages d’un monde à l’autre, faire circuler le sens entre univers clos, favoriser les liaisons entre sauvagerie et civilisation, culture et nature. Impulsion que renforce l’espèce de torsion festive qui anime le bassin sous les plis d’étoffe, et le mouvement presque rotatoire des jambes. La tunique sommaire, courte, flottante, est garnie sur l’abdomen de vestiges cuirassés, lanières de cuir et métal, vague rappel d’une aptitude guerrière dénouée. Les seins sont exposés, surtout le droit, le cou orné de colliers jouets, osselets, bonbons, cailloux enfilés et exposant en pendentif la forme d’un cœur découpé à l’emporte-pièce dans une larme laquée d’encre noir. On dirait un pétale. Au bout de ses bras nus, cerclés de lierre tressé, de fleurs ou de coraux, les mains ne serrent aucune arme, arc à flèche ou autre. Rien qui délie la vie de ses attaches. Elles sont plutôt les anneaux vivants à travers lesquels coulisse un long corps sinueux d’anguille ou boa, à la sexualité indéterminée, multiple, et qui danse horizontalement comme la ceinture du monde. C’est un animal d’intérieur, sorti provisoirement du corps de sa maîtresse pour prendre l’air et être caressé, reptile moulé dans les replis du corps féminin, l’utérus labyrinthe mais aussi l’intestin deuxième cerveau, et il danse comme une liane de la connaissance, exhibant le mode de pensée de la fille de l’air. Il se faufile entre les jambes et, à la moindre alerte, il retournera dans ses niches corporelles. Une jambe est nue, sans aucun apprêt, aussi leste que celle d’une bergère anonyme. L’autre plus arquée et stylée, cheville ceinte d’un bijou indien, duvet d’épervier et coquillage, évoque une écuyère mythologique. Le rhizome sinueux qu’elle tient en main – danses serpentines du fleuve Amour – se termine d’un côté par une petite tête de furet et de l’autre, au loin, par des anneaux et tortillons sensuels, nœud illogique et boucles d’infini, sur lesquels repose momentanément une vache sacrée, déesse de la maternité. L’animal ondulant personnifie la puissance d’enlacement de cette ménade songeuse, surprise juste avant ou après la crise bacchanale, et déroulant ses serpentins à travers l’avalanche de signes, il est en outre le moyen de locomotion qu’utilise la belle pour voguer dans l’espace. Leur attelage rappelle le mouvement des balançoires ou l’utilisation de ces boudins gonflables que l’on enjambe pour flotter et barboter en piscine. En prenant du recul, il imagine que cette fille aérienne dérive dans une pluie stellaire, lente et multidirectionnelle, de symboles dépareillés, fragments de mythes en mutation, de cosmogonies éclatées. Ni gauche, ni droite, ni haut, ni bas et ni bords, elle flotte dans cette profusion bactérienne du rêve, choses qui passent et auxquelles, selon le récit qu’elle tisse ou qui se tisse de par les fantasmes extérieurs qu’elle capte, elle va se fixer, lancer une ancre, tout en continuant à flotter et dériver. Occurrences disséminées dans une fresque surréaliste, dépourvues de tout enracinement si aucune histoire humaine ne les agrège en son récit, sans lesquelles nous n’aurions aucune chance de tisser une consistance. Fragilité bouleversante de ces symboles ludions qui semblent remplir un vaste éther immémorial, une éternité de culture et qu’il a l’impression de tenir tous recueillis en une seule petite pelote humide et palpitante, instable, quand il prend une cervelle d’animal au creux de la main, cervelle si proche de la sienne, pense-t-il, fraîche et nue, sanguinolente, qui ne semble pas encore morte, mais en attente de se reconnecter, et qui continue, là dans ses mains, à palpiter, rêver, penser, souffrir, aimer, ruminer, glissant lentement dans une autre vie où elle poursuivra, sous d’autres formes, toutes ces activités poétiques du cérébral. Cela équivaut à toucher de la matière mouillée d’au-delà. Où vogue la fille de l’air. Dans le même ciel, tête-bêche par rapport à la fille, comme dans les cartes à jouer, la statue d’un mâle aux organes extériorisés, chute, espèce de Zeus mal dégrossi, joyeusement défenestré, fétiches et talismans battant la campagne. On dirait que son plongeon disperse divers fluides, vésicule biliaire giclant, prostate laminée, viscères algues. L’espace est quadrillé d’aigle protecteur, de cygne aux ailes déployées, de bélier licorne, hibou sur couronne royale remise en jeu (plus de roi désigné), chacal portant la bague de l’union entre vie et mort, homard scorpion, triton, tête de Pégase, hydre à sept tête avec enfant potelé à son pi, étoiles de ciel et de mer, sextant et proue de navire, chevelure méduse, organes vagabonds tranchés giclant, gourdin courgette à la surface marbrée de voie lactée, bouquet d’achillées séchées brandi dans une poigne virile. Des hommes et femmes nus, perdus dans cette immensité, comme au début du monde, se prélassent au jardin d’Eden ou explorent les abords d’une roche métaphorique. Là au milieu, la fille est en pleine assomption amoureuse et renvoie, songeuse et semi ironique, à toute l’iconographie religieuse de l’ascension de la Vierge ou à certaines naissances de Vénus, mais détournée dans une forme d’affranchissement de la loi dictant les bonnes identifications sexuelles. Elle vogue vers un nouveau monde à découvrir.

L’irruption soudaine, inattendue, à différents endroits du jardin, de champignons, en bouquet, en ligne, en arc de cercle cassé, en ronds de sorcières, lui rappelle la manière dont les éléments de ce dessin ont bourgeonné dans son imagination. Son esprit, dans un moment d’égarement, imagine même que ces champignons surgissent là parce qu’il s’est autant perdu imprégné de ce dessin, relation de cause à effet fantasque. Cela le surprend autant que la proximité impromptue des chevreuils sur la route, en plein jour, frôlant sa roue avant. De la matière charnue, de formes diverses, informe et en mouvement, d’une consistance insondable comme celle des yeux de biche, les teintes des cuticules du même velouté un peu poisseux, d’une première apparence poignante, brillante, puis abîmée, lacunaire, happée par le vide. L’ensemble est une célébration de l’informe et, par ce fait même, de formes en devenir, en mouvement. Presque animale. C’est une variante de la « coulée de chair laiteuse ombrée du passage d’une aréole lunaire », variante éparpillée dans l’herbe, constellation incontrôlable, rattachée à une force cachée, un flux enseveli. Sous le chapeau et son intérieur charnu, l’hyménium, en livre suspendu de lamelles crues où attendent les spores, présente des architectures fantasques, parfois plissées, alvéolées, faites d’aiguillons ou de tubes. Et définir de quelle forme est le chapeau relève déjà de l’exploit : ogival, mamelonné, en forme de pétale, de casque, de cloche, de bouclier doté d’un centre proéminant… Les différentes caractéristiques, au premier abord évidentes, sont de moins en moins tranchées dès lors que l’examen se prolonge. Les contours nets sont rares, l’accouchement de ces choses situées entre plusieurs genres – l’amibe, le végétatif – a été difficile, de nombreux accidents ont déformé la matière. Et, essayant de s’y retrouver, de fixer des noms sur des formes, il s’égare dans les ramifications, il perd le lien entre le nom et ce qu’il nomme, le mot et la chose. Il nage. La marge du chapeau est-elle lisse, ondulée, serrulée (en dents-de-scie) ou pectinée (en dents de peigne) !? Petits lutins ou ovnis mi chair mi poisson parachutés dans les mousses. Un parfum subtil d’humus, profondeur astrale des sous-bois, comme à l’intérieur de cuisses émues dès qu’il en approche les narines. Gravitant autour de ces corps, son corps est perturbé à l’intérieur de ses frontières, il se pense de plus en plus difficilement, happé par des signes qui le déportent hors de son orbite. « Les identifications sont multiples et contradictoires, et il se pourrait que les individus que nous désirons le plus fortement soient ceux qui reflètent d’une façon dense ou saturée des possibilités de substitution multiples et simultanées, chaque substitution étant porteuse du fantasme de recouvrement d’un objet d’amour primaire perdu – et produit – à travers l’interdit. Dans la mesure où une multiplicité de tels fantasmes peut venir constituer et saturer un site de désir, il s’ensuit que nous ne sommes pas placés devant l’alternative de soit nous identifier à un sexe donné soit désirer quelqu’un d’autre de ce sexe ; d’une façon plus générale, nous ne constatons pas que l’identification et le désir soient des phénomènes mutuellement exclusifs. » ( J. Butler, p. 109)  Ce sont des intrus insolites – gnomes – qui s’esquivent vite car, quelques heures après l’apparition dans l’herbe ou les aiguilles de pin, au plus tard le lendemain, la décomposition commence, l’effacement est en cours, l’affaissement, la pourriture orgiaque. Les couleurs ternissent, les tissus se relâchent, montrent de nombreux accrocs, les chapeaux suintent du gluant, la chair se dessèche, se brise, révèle ses alvéoles vides, pillées, inertes. Quelques jours après, plus rien. Sans qu’il s’agisse de disparition ou de mort, mais bien d’effacement provisoire, en accéléré et en attente de nouvelles saisons et de renaissance. C’est une palpitation dans l’air et les herbes, exactement ce qu’il éprouva en voyant débouler les émissaires chevreuils, si près de sa trajectoire cycliste, presque touchés, traversés. La partie visible s’est effacée, rentrée sous terre. Car surtout, dessous ces apparences et présences, ce qui lui communique excitation et fascination, c’est le travail obscur du mycélium, du réseau vital qui donne du sens à ce qui surgit, ici ou là. Ce qui le relie à la matière, ce qu’il aime convoiter, toucher sous différentes espèces, relève de cet invisible-là. Ce par quoi il perd le fil du sujet et, pourtant, est bien ce qui le relie à quelque chose, à quelqu’un, lointain, virtuel, qui constitue le hors frontière à l’intérieur des mots, des images, de l’écriture par quoi il se raconte, se donne une présence (vacillante). Si, lors de ce couchant, les champignons éclos dans sa pelouse le fascinent autant – comme s’ils étaient l’au-delà de corps le regardant, émissaires du sous-sol -, c’est qu’il dessine en quelque sorte la pulsation de son désir. « Le désir voyage au fil de chemins métonymiques, selon une logique de déplacement, aiguillonné et contrarié par le fantasme impossible de retrouver le plaisir entier d’avant l’avènement de la loi. » (J. Butler, p.107) Cheminement. « Le mycélium possède un grand pouvoir de pénétration et de dissémination dans le substrat. Dix centimètres-cubes d’un sol fertile et très riche en matières organiques peuvent contenir jusqu’à 1 kilomètre de filaments mycéliens d’un diamètre moyen de 10 micromètres. Sa vitesse de développement peut atteindre 1 kilomètre par jour lorsqu’il se ramifie dans des conditions optimales. Sa croissance s’effectue toujours en longueur, et non en épaisseur, afin d’augmenter sa capacité d’absorption. Dans le Michigan, aux États-Unis, des chercheurs ont mesuré un mycélium qui occupait à lui seul une surface de 15 hectares, pesait plus de 100 tonnes et était âgé de plus de 1 500 ans.
En 2000, en Oregon, un mycélium d’Armillari ostoyœ, un champignon géant, mesurant 5,5 kilomètres de diamètre et s’étendant sur une superficie de 890 hectares en forêt a été découvert. Le champignon était vieux de plus de 2 400 ans. » (wikipédia) Ecouter ce mycélium, l’enchevêtrement de sa vie, des mots écrits, des symbolisations reçues, détournées, transformées, tout ce réseau de signifiants et signifiés qui forment le parcours d’un corps, qu’il oublie, qui s’enfouit dans le substrat, cela qui devient l’au-delà du corps vers quoi les nouvelles activités font signe et qui nourrissent le présent, le remplit et le marque d’un manque, mouvements au-delà de ses frontières, toujours vers l’au-delà où dérive la fille de l’air. (Pierre Hemptinne)

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Histoire naturelle du planeur cannibale


histoire naturelle

Librement digressé à partir de : Mondher Kilani, Pour un universalisme critique. Essai d’anthropologie du contemporain. La Découverte, 2014 – Melik Ohanian, Stuttering, CRAC Languedoc Roussillon, Sète – Adrian Scheiss, Peinture, FRAC Provence Alpes Côte d’Azur, Marseille – Patrick Chamoiseau, Les neufs consciences de Malfini – Folio/Gallimard – Pascal Picq, Il était une fois la paléoanthropologie. Quelques millions d’années et trente ans plus tard. Odile Jacob, 2010…

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La vue par-dessus le parapet de la passerelle s’éparpille dans le voilage des feuillages, pas exactement du vide, en quelque sorte la matérialisation de forces indicibles, poussant en tout sens et permettant que quelque chose tienne en l’air, que la vie soit passage. Il contemple cela comme l’image en relief, dans le miroir d’une eau invisible coulant au fond du ravin, de ce qui se construit en son cerveau, ou de ce qu’y fabrique l’ensemble des cellules de sa corporéité viandeuse et spirituelle et dont la production symbolique tend à lui donner des représentations fugitives en lien, mais décalé, avec les contextes traversés. Un foisonnement sans épine dorsale, sans linéarité affirmée. Impossible de dire où ça a commencé, où ça pourrait se terminer et où il s’y situerait actuellement, à l’instant où il regarde, dans ce cosmos. Difficile de trancher : est-ce vu d’en haut ou d’en bas ? À l’endroit ou à l’envers ? Des tuilages anarchiques d’écailles et de feuilles sur des plans enchevêtrés, disposés selon des temporalités aux différences diffuses, reflétant la lumière diversement selon la découpe de leurs formes, leurs nervures, le creux ou la forme bombée de leur ventre, leur complexion concave ou convexe. Cela excède de loin, du reste, son espace syntaxique intérieur dont il a une connaissance raisonnée et intuitive ou qu’il lui reste à explorer et inclut, bien au-delà, des sécrétions annexes, étrangères, des matières autres, des échappées végétales, batraciennes qui l’englobent, qu’il abrite sans conscience. Il n’y a pas de centre à ces arborescences, pas de tronc. C’est d’emblée le reflet d’un vivant qui cherche à se décentrer, dont la pensée traque et dissèque les germes d’ethnocentrisme, d’androcentrisme. Il se penche, scrute surpris ce qu’il ne pensait jamais voir ainsi s’étaler hors de lui, et en éprouve un plaisir aigu, le temps d’une image déchirure. Surtout en fixant la myriade de petits détails, taches fauves qui font comme des pupilles dans les plis de l’infini feuilleté, prunelles luisantes de la consistance des œufs de grenouille, tapies dans les conques feuillues, points brillants vrillant vers le ciel, reflets de lumières d’au-delà que capteraient ces millions de petites antennes paraboliques vertes, grasses, lancéolées. Plaisir aigu qui vire progressivement au malaise comme lorsqu’il reste trop longtemps à jauger la tension sanguine, doigt pressé au poignet ou sur la veine du cou et, qu’après une forte satisfaction ronronnante, un vertige cancéreux lui ronge toute quiétude, cette vie qu’il sent battre ne lui appartient plus, il n’a aucune prise sur elle, juste un fil tendu au-dessus de l’abîme, entre deux points indistincts. La violence impersonnelle du pouls abolit la séparation entre dedans et dehors, ce cœur qui bat est mercenaire, il peut s’éteindre à tout instant ou migrer vers d’autres existants sans crier gare.

Plaisir et malaise qu’il retrouve presque similaires, ce matin, dans la petite boucherie sous les platanes. Là, le rapport à la viande n’a pas été aseptisé, les quartiers posés sur l’établi en bois ou dans leurs baquets de plastique blanc évoquent bien la bête dont ils proviennent. Le magasin carrelé sent le sang frais, légèrement fade, presque écoeurant. Bon ? Il pousse la porte et passe de la chaleur méridionale et du chant des cigales à la fraîcheur d’une salle climatisée, lumières crues, bleues et roses, artificielles et donc, ce fumet de chair récemment sacrifiée, sanguinolente. Dans son tablier blanc taché, le boucher râblé, grassouillet, disserte toujours, en plissant les yeux, de la volupté qu’il y a à cuire la viande pour en tirer les meilleures saveurs. Retrouver ce que l’animal a de plus succulent. Il décrit et recommande les techniques de cuissons appropriées, en salivant jovialement, en laissant libre cours à sa sensualité carnivore, naïvement. Ce jour-là se tient au comptoir une jeune fille inattendue, une jambe repliée et genou posé sur la barre métallique qui longe la vitrine du frigo et où, en général, les ménagères rangent leurs cabas. Elle est fine, menue, avec des formes néanmoins marquées, vêtue d’un tailleur bleu pervenche, d’une jupe courte jusqu’à l’insolence et des hauts talons excessifs, ce qui lui donne cette apparence d’être en suspension tremblante, en sursis, un peu à la manière des carcasses qui pendent aux crochets. Sa chevelure rousse est roulée en arrière, fixée sur le haut du crâne en cascade et laisse la nuque nue, juste caressée par deux ou trois mèches baroques. Une sacoche presque symbolique suspendue à l’épaule par une chaîne dorée. Dans ce village, dans cette boucherie, elle lui semble anachronique. En tous cas intrigante. Il a l’impression de surprendre et d’interrompre quelque chose dont il aurait aimé être le témoin sans gêne. Par correction, il bafouille des excuses. S’imagine-t-il des choses ? Le boucher se détourne aussitôt de la fille pour se consacrer au nouveau client comme si elle n’existait plus. De quoi parlaient-ils ? Que faisaient-ils? Quelque chose qui aurait à voir avec les relents de sang ? Quelle combine ont-ils en commun ? Se peut-il qu’elle se présentait pour être embauchée ? A-t-elle passé un examen ? Ou bien avait-elle fini son service (et de l’imaginer dans la salle derrière, en tablier blanc maculé, occupée à scier des carcasses, à brandir le hachoir, à fabriquer la chair à saucisse et la fourrer ensuite dans des boyaux…) Elle n’a rien acheté en tout cas, n’était pas là pour des emplettes. Elle lui évoque ces jeunes filles urbaines qui vivent de vendre leur viande. Et puis, son regard se détache de la silhouette sexuelle qui s’efface déjà au loin sous les platanes, revient se promener alors sur les morceaux de chair dans l’étal, un silence s’installe. Que choisir pour le repas du soir ? C’est en détaillant les gigots, les épaules, les côtes et entrecôtes sanguinolentes, puis surtout les rognons, foies, cœurs, cervelles – « dire que ces abats délicieux ont été interdits lors de crise de la vache folle » – et tout en s’avouant un désir violent pour la jeune fille, envie de la manger toute crue comme on dit, que le malaise se déclenche. Étourdissement de sentir revenir s’exprimer l’instinct prédateur, décomplexé, amoureux de l’ivresse tant appréciée par le rapace dont Patrick Chamoiseau raconte le bouleversement culturel, la même ivresse mais transposée dans la dimension métaphorique humaine : « J’aime frapper les chairs chaudes et me repaître de la saveur du sang. J’aime poursuivre les terreurs qui filent dans les ravines, qui se cachent dans les arbres, ou qui tentent de voler au plus loin et plus vite que moi. J’aime déchirer les muscles, éventrer, dérouler des boyaux, dissiper l’amertume d’une bile sous l’éclatement d’un foie… Et j’aime le tressautement de la chair qui abdique, et qui alors libère dans l’univers entier cette lumière de la vie que j’ai voulu souvent attraper de mon bec. » (Patrick Chamoiseau, Les neuf consciences de Malfini, Folio Gallimard, p. 22) Troublé par la vision de la chair fraîche – longues jambes nues mobiles et croupe pimpante – et se demandant si, avec cette inconnue, il pourrait et selon quelle stratagème revivre d’anciennes effusions où, caresses et baisers exacerbent les peaux et les organes jusqu’à générer l’ineffable confusion entre réalité biologique et corps imaginaires, jusqu’à ce que dégoulinent les humeurs dont les amants se lèchent les babines, buvant à même le flux vital de l’autre, lapant l’esprit et le sang, l’irradiation des regards exorbités mêlée aux vapeurs des entrailles réciproques comme béantes. L’œil attentif du boucher qui attend la commande. Saisit-il le trouble de son client ? Va-t-il lui proposer goguenard une tranche de jeune fille ? Ou du boudin au sang de demoiselle ? Mais qu’a-t-il vraiment envie de manger ? Un drôle de goût dans la bouche, sensation de vide fermenté, comme quand s’apprêtant à mordre dans un met préféré, les mâchoires se referment sur rien, la nourriture dérobée par un mauvais plaisantin. Acheter de la viande pour la préparer, la cuire, la découper, la mastiquer, n’est-ce qu’un substitut ? Un sacrifice ? Il repense aussi rapidement, bouillonnant, au livre d’Alain Testart, L’amazone et la cuisinière, analysant quelques mythes et croyances populaires parmi une série très féconde qu’a inspiré le sang des femmes et, de là, le symbolisme du sang en général dans notre culture : « De même que la femme en menstruation risque de faire fuir le gibier, de même elle risque de gâter le vin. De même que la femme, qui risque de saigner, ne peut attaquer les animaux avec des armes tranchantes, de même elle ne peut tailler les vignes au moyen d’instruments tranchants. La seule différence est qu’il s’agit de sang réel dans le cas des animaux et de sang symbolique dans celui de la vigne. Mais les croyances s’attachent aux symboles, aux métaphores, aux analogies multiples qu’elles perçoivent entre les choses, et pas du tout à la réalité telle que la définissent nos sciences physiques ou biologiques. Cette réalité-là, elles l’ignorent. »

Poussant la porte vers l’extérieur, ses méditations remuent le souvenir de la vache folle, la ressemblance qu’il a notée entre la chair exposée et la viande humaine, le désir cannibale éveillé par la jeune fille, ce désir semblant rompre des interdits, semer la confusion entre dedans et dehors, l’humain et l’animal. « On croyait savoir ce que l’on mangeait et l’on découvre soudain l’horrible, l’insoutenable vérité : la vache, notre vache, est « cannibale » ! On l’engraisse avec des farines fabriquées à partir de cadavres d’autres animaux et même du placenta humain. En alimentant le bœuf de viande morte, de déchets d’abattoir, voire de déchets humains, et en s’en nourrissant lui-même, l’homme étend le cannibalisme à toutes les espèces : le bœuf mange du mouton engraissé aux farines de bœuf, le poulet est à son tour engraissé de farines de bœuf ou de mouton portant les germes de la maladie qui passe ainsi de corps en corps jusqu’à l’homme. La frontière entre les espèces se trouve donc doublement transgressée : non seulement l’homme, certes par nécessité et à son corps défendant, s’alimente en dévorant d’autres espèces vivantes, mais à cause de ses besoins croissants il transforme des espèces jusqu’ici herbivores en carnassiers. Une boucle dangereuse qui ressemble fort à de l’autophagie est en train de se nouer. » (Mondher Kilani, Pour un universalisme critique. Essai d’anthropologie du contemporain. La Découverte, 2014, p. 132) Et tandis qu’il surmonte sa défaillance pour demander, d’une voix blanche, noisettes d’agneau et jarret de porc, sa conscience reste secouée, tremblante, et il se dit – une fois de plus, car il n’en est pas à sa première crise – qu’il y a un point fragile délicieux. Et ça l’excite aussi, parce que situé au point d’échange entre matière et symbolisme, entre humain et animalité et qu’il y a là beaucoup à explorer, expérimenter, à condition d’oublier ce que l’on a envie d’y trouver, d’y projeter déjà l’histoire de l’homme. « Les éléments du vivant deviennent des choses, et parmi ces choses, on compte non seulement les animaux mais aussi bien l’homme, ses organes, son sang. L’interconnexion entre les espèces ne peut rester sans conséquences. La greffe sur l’homme d’organes provenant d’autres espèces animales, par exemple, a inévitablement un effet sur le mode de pensée. Il faut nécessairement réserver une place à l’intérieur de notre humanité à l’animal dont l’organe est greffé, qui fait désormais partie de notre identité. De même, la question est de savoir ce qui se passe aujourd’hui dans notre imaginaire quand on s’accorde pour recycler le placenta humain dans l’industrie du cosmétique, ou quand on apprend que des cliniques fournissent du placenta humain à l’industrie agroalimentaire qui l’incorpore aux farines animales ? L’effet symbolique de telles pratiques, pour être négligé par la raison utilitariste, n’en est pas moins réel ; il devient urgent de le traiter. » (Mondher Kilani, p.147). Sorti de la boutique climatisée et son odeur pénétrante de sang – perpétuelle comme la lumière maintenue sur certains autels pour symboliser l’éternité – il retrouve l’ombrage tiède des platanes, le paquet de viande à la main. Rapide coup d’œil à droite à gauche, au cas où cette jeune fille se serait posée non loin et qu’il pourrait compléter son observation – quel est son milieu, avec qui fraie-t-elle, quelle stratégie sociale perceptible dans son comportement, comme il le ferait en poursuivant un oiseau rare de la garrigue se posant, s’envolant, se reposant ailleurs – mais non, elle s’est volatilisée. Cette brève irruption d’un récit alternatif, d’une vie différente, tranchant avec les biographies visibles et typiques de ce lieu rural, ne l’aura qu’effleuré, à peine dévié mentalement de ses errances de vacancier. Mais assez pour réveiller une vigilance, son attention aux tracés discordants. Dans sa peau de touriste avide de jouir de ses vacances, de vivre sans vergogne après des mois de labeurs abrutissants, qu’il se hisse en haut d’un pic pour une vue panoramique sur la plaine, la montagne et la mer, ou au sommet d’un lieu de culte pour une vision aérienne d’une grande cité massée sur ses rives marines, il a tendance à se bercer d’une contemplation esthétique des choses, ce qu’elles éveillent comme sensations disposées telles qu’elles se présentent, dans leur apparence (apparition), déconnectées de leur histoire, de leur part de controverse. Au contraire, s’abritant dans ce que ce penchant contemplatif convoque comme expression de l’universel le plus légitime, de déjà établi, de tacitement reconnu comme ordre des choses. Surfant à la manière d’un rapace sur les grands courants de l’histoire déterminée par l’œil unique de l’Occident, racontant toute émergence et occurrence de l’autre en fonction du même, de ce qui a constitué l’histoire de la civilisation prépondérante dans l’ère moderne. Se sentir poussière reliée aux essences immatérielles qui fondent notre civilisation et soudain poussière fondamentale. Il apprécie la succession de taches sombres et claires, de terre et de vert, de traits horizontaux ou verticaux, de dépressions et de concrétions, le tapis de champs et de terrains vagues, d’arbres et de rocailles, de traces labyrinthiques des routes et sentiers dans le paysage, comme il le ferait d’un tableau abstrait. Ce faisant, il sait qu’il exerce un goût esthétique qui conforte les définitions dominantes du beau occidental, quand le paysage immense n’est pour lui qu’une toile abstraite. Il inscrit ses émotions dans une histoire de l’art bien spécifique, avec ses valeurs bien instituées (institutions) qui délimitent « notre » relation au paysage via l’expression artistique et à partir desquelles nous jugerons « leurs » manières de représenter les paysages. C’est un abandon, un repos que, dès qu’il s’installe dans la rêverie, il se surprend à voir revenir, complice de cette violence qui continue à séparer les peuples entre ceux dépourvus d’histoire et ceux qui font l’histoire. « Seule l’irruption de l’Occidental, armé de sa représentation stratifiée d’un temps évolutif, a fait basculer le présent de ces sociétés dans un passé historique révolu, dont notre propre historicité serait l’étalon, dans un passé qui a toute l’allure d’un passé par rapport à nous, et ainsi réduit le mythe à une « mémoire concrète du passé ». une mémoire forcément défaillante, dont l’anthropologue ou l’historien devrait faire l’archéologie. À l’oubli postulé dans les sociétés exotiques succéderait l’accumulation de la mémoire dans les sociétés contemporaines. » (Mondher Kilani, p. 95) Il s’extirpe de ces violences inculquées, natives, quand quelque chose d’accidentel survient, cela peut être un rien qui déstabilise le jugement, un presque rien qui permet de renouer avec l’abîme, l’obscurité, la discordance de ne pas savoir quoi penser et d’être ainsi reconduit vers l’enquête, l’imagination, l’examen de soi et des autres. « Une discordance qui peut même présenter l’avantage de libérer le regard d’une certaine univocité du sens et d’un certain conformisme du bon goût ou du jugement juste, et nourrir ainsi l’imaginaire et susciter l’émotion à partir de l’opacité même de l’objet. » (M. Kilani, p.123) Par exemple, là en haut sur le promontoire de roche, c’est le passage si proche d’un planeur qui déstabilise le corps spectateur, happé par ce rêve soudain physique de voler, de surmonter le vide, ne comprenant pas comment durant quelques minutes il se trouve agrégé au léger appareil blanc, sifflant ; ou le couperet assourdissant du vol d’un martinet qui le frôle, et le tranche l’instant d’une fraction de seconde, lame opaque qui l’épanche dans le néant et déboussolé, tremblant, il se recompose, regardant les oiseaux au loin, toujours plus haut, rayer le ciel de leurs coups de crayon erratiques, traits s’effaçant aussitôt que tracés. Et ensuite, il déchiffre le paysage différemment, en bafouillant. Il s’y perd, scrute les détails jusqu’à ne plus rien reconnaître, avoir le sentiment de survoler l’étrangeté totale de la terre, sommé alors de se documenter, reconstituer l’histoire géologique de ce qu’il contemple et par rapport à quoi il est, enfin, éjecté de son coup d’œil universalisant, réduit à une poussière vivante regardant rapidement avant de s’éteindre. Et quand il ouvre un guide touristique, pour y glaner les éléments d’un savoir permettant de se situer – par exemple dans l’immensité urbaine, monstrueuse, industrieuse, brassant divers résidus de civilisations qui débordent et s’entrechoquent, ville sans limite et ponctuée de ses monuments qui dépassent des toits ordinaires agglutinés, s’installent dans des aires plus dégagées où subsistent aussi des couronnes de verdures ­-, il ne trouve rien qui encourage une pratique de décentrement à laquelle il aspire et qui consisterait, jusque dans les moindres faits quotidiens, à « nous voir parmi les autres comme un exemple local des formes que la vie humaine a prises ici et là, un cas parmi les cas, un monde parmi les mondes » (Geertz, cité par Mondher Kilani). Au contraire, les guides racontent tous la même chose, le même résumé confortant l’universel occidental, héritage du voyageur qui part observer les « autres » pour conforter les « mêmes », il n’y retrouve, en version soft, que la linéarité du point de vue de ceux qui ont décidé à partir de quel centre devait être décrit et raconté le monde. « L’approche culturaliste, habituellement appliquée aux périphéries par ceux qui détiennent le discours sur l’universel et en contrôlent l’application – généralement pour enfermer les autres dans des identités irréductibles et des rôles prédéfinis -, est une grille de lecture que le centre peut s’appliquer à lui-même. Ce dernier, qui se vit comme un être universel, pense son particulier comme la forme entière de l’humanité. Le « Nous » particulier se donne pour le genre humain universel. Autrement dit, être américain, c’est être à la fois particulier et général. Cette figure de l’universalisme particulier est de même nature que celle qui caractérise le discours hégémonique masculin. L’homme, en effet, est cet être particulier (vir) qui se prend pour l’être général (homo)/ le biais androcentrique est cette vision du monde exprimée du point de vue du mâle, qui se prend pour la référence de la totalité sociale. » (M. Kilani, p.274) Tout cela, à fleur de peau de la grande ville, de ses problématisations communautaires et économiques, et incitant l’homme blanc, pour se défendre (puisque tout est présenté comme agression contre son territoire et détérioration de son cadre de vie), à endosser la raison violente de cet universalisme et à prendre les armes pour en défendre les essences fondamentales.

Or, à cet instant, consultant son petit écran portable comme jadis il pouvait compulsivement aller relever sa boîte aux lettres, son smartphone lui rappelle avec insistance la liste des messages envoyés par un gourou de l’Esthétique et formulés en injonctions prophétiques : « Fuyez les formes d’art modernes qui ne disent rien d’emblée, dont le sens ne vous ravit pas le cœur et l’esprit sans médiation. Revenons à l’ère de l’aura obscur et radieuse, sans concession, radicalement. Détournons-nous de ces installations artistiques prétentieuses dont nous ne pouvons éclaircir les tenants et aboutissants qu’avec force explications intellectuelles sur la démarche et le processus !  Redoutons la contagion. » Mais le plaisir qu’il prend dans ces espaces d’exposition qui osent présenter les recherches artistiques dédiées à modifier les imaginaires, et donc invitant à s’engager dans leurs démarches selon des modes d’emploi plus ou moins ouverts – sans l’intervention d’un guide rien n’est réellement visible -, constitue réellement un réconfort. Celui de sentir, déjà, que l’expérience de soi n’est jamais close, jamais rigide, toujours en cours. C’est ainsi l’amorce d’un travail qui l’aide à s’engager dans les pratiques salutaires du détournement, à instaurer une distance critique avec l’essence de l’universel dont il est censé être représentant (et sommé par la société de se comporter en tant que tel). Par exemple les travaux de Melik Ohanian montrés à Sète, explicitement consacrés à déplacer le travail de mémoire que le centrisme organise autour de la notion de l’homme moderne occidental comme aboutissement de l’évolution. C’est, d’emblée, un regard posé sur les coulisses et l’envers des choses, plutôt que sur les parades triomphantes. Une tournure d’esprit ingénieuse aiguisée par le fait d’appartenir à une minorité, ayant toujours regardé le monde par l’autre bout de la lorgnette. Il ne montre rien, frontalement, des édifices prestigieux des émirats arabes, des constructions démentes qui poussent dans le désert. Sa caméra tourne nuit et jour sur des rails installés dans le camp clos où sont parqués les travailleurs immigrés, exploités sur les chantiers mirobolants. Travelling labyrinthique et lent, comme somnambule ou incrédule, dans l’univers de ces reclus économiques qu’il imagine rejeté loin de tout droit et toute loi. Il les voit sur l’immense écran dans la salle blanche, comme des ombres laborieuses, accomplir les gestes quotidiens, collectifs aussi bien qu’intimes, se raser, boire, manger, converser, se détendre dans ce qui semble le seul espace public, les ruelles étroites entre leurs baraquements, le jour comme la nuit (à l’image des chantiers pharaoniques qui ne dorment jamais). Les marges de l’histoire sont toujours aussi fourmillantes, à l’écart des télévisions qui s’obstinent à rendre compte du storystelling que l’actualité générerait spontanément, selon une linéarité naturelle impeccable, martelée, au service d’une vision du monde axée sur la position centrale de l’homme moderne. Comment en serait-il autrement dès lors que le linéaire convient mieux aux visées de l’audimat ? Dans la salle suivante, sur le mode sculptural, c’est une autre manière d’interroger la temporalité, la manière dont se construit une mémoire dans l’imaginaire humain. Comment les pièces de cette mémoire se construisent et s’emboîtent. Un lancé de coquillages énormes sur le béton brut et lisse du sol, dispersés comme la combinaison d’objets divinatoires ouvrant ou scellant le devenir du monde, rappelle des temps très anciens où ces cauris, les vrais, d’abord en Chine puis en Afrique, avaient valeur de monnaie. Rappel d’une sorte d’instant originel de l’évolution économique du monde. Ces objets de la nature, surdimensionnés, figés et monochromes, lui font mesurer à quel point, finalement, la chape de plomb du capitalisme est partie de rien, d’une combinaison aléatoire, d’une expérience bricolée pour élaborer une équivalence entre un bien réel et un avoir symbolique. Jusqu’à atteindre des proportions incontrôlables où les lois économiques prétendent être la nature. Expérience, qu’à petite échelle, il a renouvelée souvent, sans le savoir, en jouant au magasin sur la plage, les coquillages ramassés faisant, dans ces jeux aussi, office de devises pour faire passer, de main à main, divers objets conventionnels inventés par les enfants, fleurs en papier, gâteaux de sable. La dimension monumentale rentre en contradiction avec leur surface lisse, neutre, impersonnelle, sous-entendant des sortes de transactions irreprésentables, déterminantes. Totalement hermétiques vues de l’extérieur. Sous certains angles, il leur trouve des aspects érotiques désincarnés, des airs de vulves, et là aussi, leur disposition et leur format imposant entre en conflit avec leur mutisme, comme si, présidant à l’économie sexuelle, ils installaient une disproportion entre la taille importante et le peu de signification explicite, ne reflétant que le vide, le rien, ou faisant délibérément écran. Ainsi, ce qui règle les échanges du monde et du désir serait exposés comme dissimulant du creux essentiellement. En les regardant dans la pénombre gris argenté, il voit donc d’une part un raccourci fulgurant reliant le premier geste économique à l’actuelle assujettissement du monde à la finance, et, d’autre part, la mise en place plastique évoquant le mystère des alignements mégalithiques – ici, désalignement -, installe un mystère, laisse entendre que le raccourci est trompeur et que, dans cette configuration divinatoire éclatée, symbolisant un des premiers coups de dès orientant l’histoire humaine, à la jonction de la nature et de la culture – objets de la nature, coquillages, à qui l’on confère une valeur symbolique, selon l’imaginaire et les besoins humains -, l’homme finalement n’est qu’un point perdu, factuel, dont il faut continuer à explorer la place réelle qu’il occupe. Installation médusante.

Les effets de cette rencontre s’installent durablement en plages de ressassements où s’échouent, virtuelles, de nouvelles configurations de cauris lancés par ses ruminations. Un peu plus tard, Il pousse les portes du Frac Provence Alpes Côte d’Azur à Marseille. Il serait resté complètement insensible aux œuvres d’Adrian Schiess, mis à part l’attrait, intense autant que fugace, pour l’effet réfléchissant des grandes surfaces peintes et polies, posées au sol à la manière d’un plancher bancal, puzzle sans raccord, et faisant travailler comme dans l’eau marmoréenne de ces cuves abyssales que l’on voit dans les centrales nucléaires, les lumières, les plafonds, les fenêtres, les structures techniques du bâtiment, tuyauteries en aluminium, plomberies luminaires, câbles électriques. Toute une réalité inversée, questionnée, traquée par le regard, une traque qui tourne dans le vide, l’esquive de la représentation. Il ne se serait pas attardé si, face aux œuvres, la médiatrice ne lui avait détaillé les différentes étapes de ce travail dans lequel l’artiste s’engage totalement – pas seulement les facultés que requiert l’exécution des œuvres -, lui faisant alors toucher du doigt une temporalité et une matière fascinantes. C’est-à-dire, d’une certaine manière, ce que capte l’œuvre au-delà de l’intention de l’artiste, ce qu’elles ramassent dans leurs matières vivantes, agissant tels des filtres. Ce qui s’y agrége en dépit de son projet. Et aussi, ce que la réalisation de ces œuvres, tout au long de leur lent processus d’émergence, dépose comme traces, elles-mêmes miroir de l’œuvre d’art. Archéologie du geste et des matériaux artistiques. Ce sont de grandes surfaces couvertes d’acryliques, le support étant de la toile transparente, finement criblée comme des tamis. Ces châssis toilés sont déposés au sol, superposés, et donc celui d’en dessous reçoit une partie des couleurs étalées, disposées sur le premier châssis de la pile, en surface. Ecoulement. Ce qui fait qu’aucune toile n’a de sens vue isolément puisqu’il y a interpénétration. Elles sont les strates communicantes d’une même expérience de la couleur. De couche en couche, ce que l’artiste tente de saisir en aspergeant de couleurs la superficie, coule, goutte, percole, forme des poches souterraines, des compressions, des ruissellements, des sédiments, des reliefs. Quand il va retirer la toile du dessus, pour s’attaquer directement à celle placée sous elle, ce ne sera plus une toile vierge, mais un support déjà impressionné par des traces, des formes, des taches. Ce qui donne au résultat final cet aspect de toile ayant été chiffonnée, où la couleur est une matière qui semble avoir pris l’empreinte d’une neurologie atmosphérique, à la manière de ces traces à l’intérieur des boîtes crâniennes qui permettent aux paléontologues de reconstituer la connectique du cerveau y ayant été abrité. Par frottement organique. De plus, ces grandes bâches imprégnées d’acryliques sèchent dans un hangar aux fenêtres ouvertes. Surfaces sensibles exposées à tous vents. Des poussières, des feuilles, des fruits volent et viennent s’engluer. Ils y restent, s’intègrent à l’œuvre, font songer aux fossiles qu’il verra, un peu plus tard, au Musée d’histoire naturelle, signalent la multiplicité des convergences entre nature culture. Le travail de l’artiste, de toile en toile, s’étale sur de longues durées durant lesquelles, son rapport aux couleurs varie, explore d’autres variations, d’autres lumières, d’autres combinaisons, reflétant la manière dont son esprit évolue – du psychique au corporel – exposé aux radiations atmosphériques, culturelles, sociales. De toile en toile, une fine bruine traverse toutes les couches, à la manière de l’eau filtrée par la terre et le calcaire pour se purifier et rejoindre des nappes profondes, à l’abri des infiltrations nuisibles de l’homme. Cette brumisation colorée échappée de son âme – esprit, corps – atteint le ciment du sol et y compose de vastes panoramas de points colorés, minuscules et clignotants, perdus dans les ténèbres totales. Cela ressemble à ces peintures délicates de moisissures et de mousses, fines constellations psychédéliques de champignons colorés que l’on voit sur certaines roches, des tombes très anciennes, des constructions de ciment qui se désagrégent. Cartographie accidentelle mouchetée, cette ombre portée de tout son travail de coloriste est probablement le miroir de ce qu’il cherchait profondément à représenter. Il confiera à la médiatrice qu’il y avait vu des photos agrandies de ces motifs qui ornent les roches, peintures naturelles spontanées qu’il affectionne particulièrement, idéale pour rêvasser, y chercher des desseins dissimulés dans la plasticité colorée des mousses et des spores. « Il me semble que toute l’histoire des arts de toutes les humanités est une espèce de tension vers ce point de fusion, de connivence avec l’autre de l’animal, l’autre de l’arbre, l’autre des choses, et que cette sourde tension a été toujours – et peut-être heureusement parce que c’est une tension insupportable – masquée, barrée, par une conception du beau comme consentement à des règles, consentement à des lois, consentement à un ordonnancement. » (E. Glissant, L’imaginaire des langues, Gallimard).

Dans le fil en aiguille des pérégrinations urbaines, il se retrouve dans une grande salle du musée d’Histoire Naturelle consacrée à la biodiversité de la Provence. Quelques ombres furtives, mais très vite, il se retrouve seul dans cette atmosphère de vaste chapelle. Ou on le laisse seul, comme quand, dans certaines circonstances tragiques, l’entourage ou le protocole veille à ce qu’on dispose d’un temps de recueillement solitaire près de la dépouille d’un proche, amorcer avec elle le dialogue qui continuera au-delà de la mort. La salle silencieuse est haute de plafond, sous des fresques représentant la diversité idyllique des paysages provençaux, ses murs sont recouverts de vitrines spacieuses où sont rangées, par famille, les espèces à plume, à poils et à écailles qui constituaient la faune provençale. De magnifiques spécimens empaillés. Au centre, sont alignées d’autres vitrines sur pieds qui présentent des collections de fossiles, d’œufs et de nids d’oiseaux, de minerais, de coquillages, de batraciens et reptiles, d’insectes ainsi que des planches d’herbiers. Chaque animal, objet, plante est identifié par une étiquette écrite à la main, en cursive. Il y a là, dans une cohérence forte, non pas une juxtaposition, mais une vision d’ensemble de ce qui constitue le vivant provençal. Une totalité idéale, presque une vue de l’esprit. Dans un premier temps, le côté endormi, vieillot et cadavérique l’indispose. Puis, il se rapproche, regarde de plus près les rapaces prêts à s’envoler, se penche sur les tables, s’abîme dans la contemplation d’un fossile ; son cerveau, lentement, se ressaisit de ce que signifie les fossiles, de quoi ils sont la mémoire. Il jauge les classifications, par la comparaison des formes et spécificités qui justifient la notion de famille. Il admire une construction florale ou le design spatial d’une structure d’oursin mise à nu. Il salue les animaux familiers, renards, lièvres, blaireaux, chevreuils, perdrix, geais, écureuils, belettes, pics, faisans, moineaux de ces animaux qu’il a toujours côtoyés, passé beaucoup de temps en forêt pour les surprendre, les observer. Et dont, ce faisant, il a appris beaucoup de choses qui influence sa personnalité, ses savoirs et comportement. Familiers, oui, mais bien plus, ils ont carrément un air de famille, de parenté par la place qu’ils occupent dans sa biographie intime. Ce qui lui semblait poussiéreux et pétrifié se dégèle, s’anime. Il identifie de nombreuses espèces disparues, ou en passe de l’être, qui ne sont plus que des ombres, pour lesquelles ne subsiste que de rares individus en liberté. Inspecter le contenu de ces vitrines qui répertorient ce qui constituait la totalité d’un écosystème rend évidents les trous et les failles qui, aujourd’hui, le fragilisent. Ce que confirmera plus tard un restaurateur chez qui il se sera attablé : « Des poissons ? Il n’y a plus rien, on pêche toujours les mêmes. À se demander comment certains continuent à pouvoir préparer la bouillabaisse ! » Toute la salle et ses multiples reflets se révèlent alors mémoire palpitante. Il fouille, il s’extasie, passant d’une vitrine à l’autre comme engagé dans un processus de lecture multidirectionnelle, sans forcément savoir ce qu’il cherche. Mais les yeux écarquillés retrouvent un émerveillement d’enfant en regardant, en découvrant la multiplicité et ingéniosité des formes. Il s’arrête devant chaque élément de la collection ; chaque pierre, chaque insecte épinglé, chaque animal empaillé, chaque plante séchée cherchent à lui parler et ont quelque chose à lui apprendre sur lui-même, sur la vie qui bat en lui. La chapelle se remplit de chuchotements. Et, en tentant fébrilement de mémoriser tous les éléments de ce trésor, en les photographiant, il sait qu’il y a recherche, exploration, sans objet précis préconçu. C’est l’état dans lequel il aimerait vivre le plus souvent. Un insidieux différend avec l’ordre qui règne dans cette immense morgue enchantée. Car ce qui transpire aussi est, à travers la classification savante qui s’affiche, très organisée, une sorte de savoir panoptique sur le vivant animal et végétal, autoritaire. Une vision centrale a supervisé cette représentation des existences autres qu’humaine. La majesté des grandes surfaces vitrées, l’immobilité intimidante de tous ces témoins de ce qu’est la nature, affirme la place de l’homme, sa manière de classer tout ce qui extérieur à lui, histoire de se situer dans l’exception culturelle, à un autre niveau de l’évolution. Tout ce qui est répertorié dans la nature l’est en fonction d’une histoire déjà écrite, que l’on veut confirmer. Mais, et c’est le puissant parfum de nostalgie que dégage involontairement la scénographie du mausolée – comme quelque chose qui suinte d’un cadavre dissimulé, refoulé – ce n’est que le stade archéologique d’un savoir, toujours sujet à examen, toujours susceptible d’évoluer selon de nouvelles connaissances, toujours à interpréter, toujours vivant. Ce qui semble s’afficher comme immuable, une statufication de l’ordre du vivant, est en fait travaillé par des courants de pensée complexes, rivaux. « Ce qu’on appelle la systématique évolutionniste, très attachée à la théorie synthétique de l’évolution, reprend le schéma de l’inébranlable échelle naturelle des espèces. On classe les espèces en fonction de leurs ressemblances structurales et aussi en ayant une certaine idée de l’évolution, d’où le nom de systématique évolutionniste. (…) La systématique moderne, appelée systématique phylogénétique, se préoccupe de classer les espèces en fonction de leurs relations de parenté. Celles-ci s’établissent sur la base du partage exclusif de caractères dit dérivés ou évolués. Des frères et des sœurs sont les personnes qui se ressemblent le plus au monde en raison de caractères qu’ils ont hérités de leurs parents ; ensuite, ce sont les cousins en raison des caractères hérités des grands-parents, etc. Il en va de même entre les espèces, et pas seulement de faon analogique. (…) Les méthodes de la systématique phylogénétique finissent par s’imposer au début des années 1980, et de même pour la systématique moléculaire, cette dernière s’appuyant sur les méthodes de la systématique phylogénétique, mais en comparant les molécules, aujourd’hui l’ADN. Évidemment, tous les a priori sur l’homme, le signe et l’animal sont dénués de pertinence au niveau moléculaire. (…) Selon le type de systématique, on est amené à faire des hypothèses radicalement différentes sur nos origines et nos relations avec les espèces les plus proches de nous dans la nature actuelle. » (Pascal Picq, Il était une fois la paléoanthropologie, Odile Jacob, 2010) La pulsion de classer, d’organiser, de ranger excite sa curiosité, rencontre quelque chose de profond et d’obscur, qui font frémir toutes ses facultés, des plus cérébrales aux plus intestines, qui traverse toutes ses activités, fussent-elles très futiles, se rattachant à des modèles scientifiques ou s’en détachant complètement, flirtant avec la fantaisie, la poésie, la fiction. Mais surtout, ce qui l’émeut dans cette diversité des formes complémentaires du vivant, terrestres et aquatiques – qui toutes finalement semblent se répondre, se font mutuellement signe, se libèrent des vitrines -, ne le retrouve-t-il pas dans sa nature même, ce qui devient sa culture fortement totémique jusqu’au cœur même des élaborations les plus conceptuelles, formes de métaphores constantes qu’il utilise pour qualifier ce qu’il éprouve, ce qu’il désire, ce qu’il partage, conserve ou rejette selon l’intuition du trajet qu’il cherche à tracer ? Et particulièrement dans les émulsions amoureuses où il a cherché à transcender les barrières entre soi et l’autre, essayé de toutes les façons d’échapper à son enveloppe, devenir polymorphe, mille êtres différents, humains, animaux, végétaux pour multiplier à l’infini les manières de sentir, de jouir, de soi, de l’autre. Se sentir des ailes. Fouir le corps, ses ouvertures, chercher le sang, assouvir le cannibalisme, manger l’autre, sa viande où palpite son activité de symbolisation, l’assimiler dans ses moindres cellules, se donner à dévorer, se partager. Se propulser dans les nasses coïtales où les poumons explosent, privés d’air, où l’organisme accède à d’autres formes oubliées de métabolisme, réactivant des branchies, respirant d’autres atmosphères. Les sentiments ressemblent à des structures florales qui s’échappent dans le vent. Les mots s’involuent vers des formes fossiles de la mémoire que la chair de plus en plus translucide, chauffée à blanc, laisse apparaître dans son limon. L’œil rivé sur des stries, plumes, écailles, griffes, émail, silex, pinces, corail, vibrisses, ivoire, il se remémore les fantasques outils amoureux qui harmonisent les engrenages corporels. L’ensemble des vitrines du musée se met à bruire. Il devrait s’échapper, la visite des villes est toujours chronométrée. Mais il a tellement envie de se laisser enfermer ici, entamer un processus pour se fondre dans les vitrines, n’en être plus un regard extérieur, supérieur. Rester à l’affût. La fille de la boucherie finira bien par y passer… (Pierre Hemptinne)

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