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Archipel mis à flot en médiathèque

La question de l’accès. Alors que les technologies de « l’accès aux musiques », avec le marketing de la segmentation associé aux performances du numérique, semblent optimales du point de vue des industries du divertissement, la Médiathèque ne cesse d’exprimer une opinion contraire : on est en train d’alimenter une dangereuse spirale qui banalise la musique au nom de la vitesse d’adéquation entre une envie de musique et ce qui vient combler cette envie. Le slogan type des pourvoyeurs de ce substrat musical était placardé dans le métro bruxellois en septembre 2010 et ressemble à ceci : « je veux tout de suite, là, maintenant, accéder à mes musiques préférées ». Admirez la brutalité de cet enfermement et cette manière détournée de dire avant tout, il nous importe de tuer le désir, forcément ingérable, de musique, parce que le bu rechercher est bien de gérer le plus rationnellement, donc avec le maximum de profit, ce qui vient remplacer le désir qui cherchait quelque chose du côté de la création musicale. Ce que dit la Médiathèque ? L’accès aux musiques est une question de système de connaissance, pas de tuyaux. Et, avec son projet Archipel, elle entame un nouveau système de recherche sur les musiques. Des recherches d’où découleront avec le temps des connaissances rafraîchies. (La méthode revient à procéder selon des manières de sentir et penser telles qu’étudiée par Edouard Glissant qui a théorisé l’archipélisation.) Contre la marchandisation outrée du produit musical, il faut désapprendre à entendre la musique, désapprendre l’écoute, pour reconstruire l’attention à ce peut apporter la musique dans une économie culturelle. – Désapprendre avec le plus vivant. – Pour cette opération du désapprendre, La Médiathèque propose d’opérer avec les musiques qui restent au plus près de l’émergence du vivant. Celles qui se préoccupent le moins d’entrer dans les segments et de correspondre aux fabrications des « musiques préférées » du plus grand nombre. Les musiques situées entre le classique contemporain, les cultures électroniques, les cultures rock aventureuses, la poésie sonore, le cinéma expérimental et qui correspondent grosso modo à ce que le marché laisse en paix dans les marges, les niches, les segments pour pointus et branchés. Le discours de la Médiathèque est de placer ces expressions au centre : sans les innovations qui naissent dans ces laboratoires et l’imagination des artistes singuliers, c’est la totalité du champ musical qui perdrait un de ses poumons créatifs, une de ses sources de jouvence où puisent toutes les musiques mainstream pour se renouveler, présenter de nouvelles textures, ébaucher des narrations sonores innovantes… Et ainsi, le message est clair sur la nécessité d’arrêter d’opposer des répertoires, de jouer le populaire contre le savant, tout se tient, tout est important et donner des moyens aux champs de l’expérimentation pour qu’il soit prospère et dynamique est la meilleure manière de dynamiser le marché du mainstream qui trouvera à s’y inspirer. Archipel rend compte de la vague importante de la savantisation issue des musiques dites populaires (savantisation théorisée par Alberto Velho Nogueira) en convergence avec la musique classique contemporaine. Des formes sonores (et visuelles) qui ont tiré parti des avancées des technologies et des connaissances scientifiques. Comme beaucoup des expressions artistiques modernes mais en faisant des technologies un usage créatif qui permet une critique de l’apport des technologies, au service de l’autonomie. – Revenir aux sens, aux îlots. – Archipel est une navigation dans l’histoire des musiques actuelles, par ses œuvres les plus singulières, les plus rétives au classement et aux segmentations, qui s’organise selon des îlots de sens, des îlots d’expériences pour retrouver l’usage des sens par la musique (alors que les industries culturelles usent de la musique pour ôter cette maîtrise des sens). Ces îlots s’appellent Aléas, Bruits, Corps, Silence, Micro/Macro, Recyclage, Témoins, Temps, Utopie.. Ou comment les musiques nous parlent de l’aléatoire dans la vie, du silence, du corps, du bruit, du recyclage, du besoin d’utopie, de la recherche de témoignage… Un dispositif pour renouer avec le désir de musique. Ce dispositif, dans une version exposition – un meuble de rencontre où lire et écouter des musiques via un écran tactile – a été exposé à la Bpi, du 14 septembre au 1er novembre 2010. Le 18 octobre 2010, une conférence au Centre Pompidou, avec Nicolas Donin (Ircam) et Bastien Gallet (philosophe, professeur aux Beaux-Arts de Lyon), ena présenté les principes et les mécanismes de recherche. – Un outil de connaissance, une navigation originale. – C’est d’abord un espace réel et virtuel de découvertes. Selon un design et une navigation qui invitent à avancer par la surprise. La progression proposée est indéterminée, ouverte au hasard. La configuration encourage à choisir des œuvres musicales « masquées » de manière à (re)trouver en quoi elles sont surprenantes. La procédure aléatoire, même pour un initié, devrait conduire à redécouvrir des choses connues. Le déplacement dans le programme d’exploration conduit, par les liens entre îlots, par les mots clés qui caractérisent les musiques (un mélange de termes académiques et de termes intuitifs), à tracer des trajets imprévus et personnalisés par l’intuition de chacun, entre des musiques qui n’ont peut-être jamais été écoutées successivement, qui n’ont jamais bénéficié de cet exercice de comparaison. Et c’est cet exercice de comparaison, de confrontation qui est stimulante pour l’imagination, même chez un auditeur peu averti. En circulant dans Archipel, le curieux va effectuer un montage de différents langages sonores, des extraits de textes lus, des images de pochettes de disques, des termes de classification, et c’est par ce travail de montage inattendu que des images valorisantes, pour l’auditeur et pour les artistes écoutés, vont germer et conduire à de nouvelles formes de connaissance sur les musiques actuelles. Avec Archipel, La Médiathèque dispose d’une plateforme pour s’implanter dans les économies contributives (en profiter et y apporter quelque chose). – L’apport institutionnel. – La Médiathèque peut mettre en route un projet tel qu’Archipel parce qu’elle achète des médias physiques depuis plus de 50 ans, qu’elle classe les musiques enregistrées en collections conventionnelles depuis des décennies et qu’elle a toujours, par ce travail spécifique, prêté attention aux « singuliers », aux émergences irrépressibles des musiques qu’il est impossible de classer dans les formes connues. Elle a très vite identifié que ce sont les musiques dites « difficiles » qui entretiennent le potentiel régénérant des musiques plus connues. C’est de là que né le désir de musique. Tout cela a été possible par le travail de plusieurs personnes, au fil des ans, au sein de l’organisation institutionnelle d’une association culturelle non-marchande (La Médiathèque), et notamment du travail d’Alberto Velho Nogueira. Tout ça pour dire que c’est par là que La Médiathèque a quelque chose d’institutionnel à injecter « de haut en bas » dans la circulation des savoirs et leur remise en cause par l’énergie ascendante des réseaux sociaux, de bas en haut et qui, trop souvent, court-circuite la complémentarité entre bas et haut par leur dérive. – Archipel inauguré physiquement. – En plus d’être un module d’exposition dynamique (musée virtuel et évolutif des musiques actuelles), Archipel sera bientôt un site Internet mais, aussi et surtout, c’est une collection physique (CD, DVD) entourée d’un savoir-faire de médiation dans les médiathèques. Cet aspect a été inauguré dans notre médiathèque de Bruxelles centre, le jeudi 2 décembre. Un espace de veille a été ouvert avec accès aux médias, aux écrans de consultation, à un mobilier où s’installer pour écouter, lire, regarder, dialoguer. – Bauduin Oosterlinck, shaman de l’ouïe. – Cette mise à flot d’Archipel était placée sous le signe de Bauduin Oosterlinck, un des artistes qui nous a donné envie de construire Archipel. Voici comment il organise ses sessions interactives : plusieurs tables, nappées de blanc, sont dressées. Des objets, agencés par l’artiste, y sont exposés. Ils sont hétérogènes, dans les formes, leurs origines, leurs matériaux, on dirait des rébus. Ils ont un point commun : le stéthoscope. L’artiste explique le fonctionnement de chacune de ces sculptures délicates à quelques assistants qui, à leur tout, feront la démonstration aux petits groupes de curieux qui seront dirigés vers les tables durant le vernissage. Après quelques mots d’explications, chaque visiteur est laissé seul avec ses gestes, sa quête du bruit qu’il peut générer. Ce sont ainsi des agencements de choses pour faire de la musique en circuit refermé, par le biais du stéthoscope, les doits auscultant les objets, presque sans les sentir (tout passe par l’oreille). Ainsi, écouter se confond presque avec respirer. Jouer de ces engins poétiques donne l’impression d’entendre des bribes de ses musiques intérieures (ADN sonore). S’entendre résonner, entendre résonner en soi des objets extérieurs, étrangers. S’entendre musiquer. Délicatement. Comme quand on écoute son cœur. L’aspect médical de cette organologie n’est pas fortuit, on est dans la rééducation de l’oreille, on soigne l’écoute. Avec de subtiles constructions de verre, de volumes de silence, des déplacements d’air, des ressorts, des cordes, des mécanismes oniriques pour une musique fragile, éparse. Vous êtes le seul à entendre ce que vous produisez. Ça vous appartient, vous créez en vous de l’inédit. Et ces choses si petites peuvent déclencher des expériences bouleversantes : comme la manipulation de l’ocarina et la révélation du silence. Et chacune des révélations distillées par les instruments d’Oosterlinck libère des ondes oscillantes qui poussent l’ouïe vers les rivages d’Archipel, y instille le désir d’entendre autrement la musique. (PH) – Archipel présenté sur le site de la MédiathèqueAutre texte sur B. Oosterlinck

Marcher avec La Sélec

De l’air. – Respirer, s’échapper, marcher, la marche comme matrice de pensées non maîtrisables, c’est le ton du N°10 de La Sélec, magazine atypique des médiathécaires belges, disponible en version papier avec poster à collectionner dans toutes nos médiathèques, en numérique avec des articles plus nombreux et des podcast, sur notre site Internet. La bouffée d’oxygène, ce sont quelques films où les territoires forestier et rural jouent à fond le rôle de lignes de fuite, zones libres où se reconstituer, se transformer, trouver le temps de se penser, d’expérimenter l’interdit chassé de partout, lieux aussi de résistances désirantes, sexuelles, politiques, économiques.Films de Kelly Reichardt (« Old Joy ») et Guiraudie dont « Le roi de l’évasion », commenté en son temps sur ce blog même, film scandaleusement ignoré par les Césars. Il n’y a pas de marche sans paysage, et sans cette association de la marche et du paysage, l’effet stimulant de la randonnée sur l’activité cérébrale n’existerait probablement pas. (L’effet de retrouvailles avec quelque chose en nous d’immémorial, d’indéfinissable, excessivement familier mais pouvant basculer dans l’inquiétante étrangeté tisse un maillage sensoriel perturbateur, au gré des pas, hypnotique, comme si le cerveau pouvait se réinventer, passer en revue toutes ses connexions internes et externes, scanner le paysage profond qui le constitue.) – Préparation de médiation. – La Sélec n’est pas que La Sélec. C’est un objet transitionnel entre ce que l’on appelle « les collections », les médiathécaires, les publics et tout l’indicible de ce qui conduit à telle musique ou tel film ! À partir de La Sélec, des dizaines d’histoires peuvent se raconter, un réseau étendu et complexe de parcours et de narrations différentes. C’est un peu à quoi l’on se prépare en organisant, avant que ne soit présentée une Sélec dans les médiathèques, des réunions de travail sur la médiation. Des représentants des médiathèques viennent écouter, regarder des extraits mis en perspective, recontextualisés, accompagnés d’éléments analytiques, des pièces d’un appareil critique qu’il faut continuer ensuite à construire dans chaque médiathèque avec ses propres réflexions, ceux des collègues, ceux des usagers… Cette fois-ci, nous avons présenté la notion de « paysage » comme concept intéressant pour parler des musiques, du cinéma, pour en dire « autre chose », élaborer un rédactionnel et un discours sur les contenus qui se différencient de ce qui se dit et s’écrit en général et qui, souvent, réduit le champ, le caricature, l’enferme dans l’utilitarisme, le segment commercial, rogne l’imagination et banalise la pratique culturelle. Ici, les propos étaient en partie basés sur des textes de Benasayag abordés aussi dans ce blog-ci ! Sur la question de « marcher en forêt », un parcours cinématographique a été expliqué par Catherine de Poortere, associant la connaissance du patrimoine et la dimension subjective, la part d’expérience personnelle : bel exemple du rôle de l’imagination dans la médiation… Le reste de la table des matières. – La marche solitaire peut sombrer quelques fois dans un long ressassement de ses fantômes. Des fantômes, il y en a dans La Sélec 10 : avec le dub de Junior Murvin que Benoît Deuxant relie à deux autres CD (King Midas Sound et Mordant Music) en brossant, au passage, les grandes lignes de concept d’Hauntology (lire sur son blog). Philippe Delvosalle raconte la savoureuse fantaisie de Guiraudie (« Voici venu le temps ») et part ensuite à la rencontre croisée de Denise Glaser (« Discorama ») et Daniel Caux pour évoquer ces temps anciens où télé et radio jouaient leur rôle de défricheurs, de médiateurs culturels ! On rêve ! Il y a aussi de la boule à facette, on croise la trajectoire passionnante, eux aussi cette fois en forêt, sous la plume connaisseuse de Yannick Hustache. La fête se poursuit avec quelques-uns de ces nouveaux surdoués du jazz surfant sur les codes des plus ardus aux plus mainstream, rassemblés sous l’intitulé Empty Cage.Sans oublier les retrouvailles avec la « Voix Humaine » (Catherine de Poortere) et Gil Scott-Héron (Philippe Delvosalle), le cinéma sonore de John Barry (Catherine Thieron), le rhizome des beats balkaniques (Benoît Deuxant) et enfin la musique aquatique de Tomoko Sauvage, bois de porcelaine et goutte-à-goutte qui officiera lors de la prochaine soirée de La Sélec (Liège, le 24 avril)… L’allure. Le look est toujours signé Mr&Mme. Le poster, cartographie imaginaire d’une sélec, est l’œuvre de Pierre Huyghebaert. (PH)

Panade numérique et médiathèques

ACIM, 10ème rencontre nationale des bibliothécaires musicaux, Aix-en-Provence, Cité du livre

Encore une fois, la méthode adoptée pour traiter de la technologie est déterminante. Explication : Dans Libération du vendredi 2 avril, Julien Gautier et Guillaume Vergne (professeurs de philosophie en lycée et fondateurs de la revue Skole) publient un texte intitulé « L’école et les adorateurs de la technique ». C’est une réaction au rapport Fourgous définissant « les modalités de l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication à l’école ». La position des auteurs est claire :… « .. un système éducatif public digne de ce nom devrait non pas chercher coûte que coûte à rattraper son prétendue « retard », mais à jouer activement un rôle propre et autonome, assurer une mission régulatrice, prescriptive et en quelque sorte « thérapeutique ». Notre véritable devoir à l’égard des jeunes générations n’est-il pas de leur donner les moyens de construire une solide culture numérique, plutôt que d’accompagner leur soumission aux iPod, MSN et autres Facebook ? » Il se fait qu’après avoir lu cet article, je participais à une journée d’étude de l’ACIM (association des bibliothécaires musicaux de France) sur le thème du numérique comme nécessitant une redéfinition du rôle des médiathèques (ce n’était pas la première fois que j’intervenais dans ce genre de « journées d’étude »). Les médiathèques sont à inscrire dans le dispositif éducatif, comme toutes les structures culturelles publiques, et à ce titre ce que Julien Gautier et Guillaume Vergne expriment concernant l’école se transpose aisément sur le terrain des médiathèques. Et même si on ne partage pas à 100% leur vision des choses, elle est tout de même déjà le fruit d’une analyse, d’une conscientisation, d’une prise de position, d’une vision d’avenir reposant sur une mise en perspective des différents aspects de la problématique. A évacuer : le prétendu retard. Or, à écouter l’ensemble des intervenants et des propos tenus tout au long de cette journée, il semble que le parti pris adopté soit justement de « rattraper le prétendu « retard » » et d’aller dans le sens de l’adoration de la technologie tel qu’il serait prôné par le rapport Fourgous. L’autre tendance majeure et d’associer « nouvelles technologies » à la nécessité de médiation. Le mot, comme lors d’autres rendez-vous du genre, surgit de tous côtés. Mais curieusement, à aucun moment, il n’est question de contenus, de discours, de musiques, de connaissances à transmettre, de définition de ce dont nous sommes censés devenir les médiateurs, mais uniquement de questions d’accès. Dans la tourmente de la dématérialisation, les médiathèques s’intéressent avant tout à la matérialité des accès vers la dématérialisation gérée aux bénéfices d’autres structures. Alain Giffard, qui se livre à une étude comparative poussée des lectures numériques et lectures traditionnelles, donne des armes, pourtant, pour penser un positionnement lucide à l’égard des industries numériques : « Ce qui caractérise l’économie numérique de ce point de vue, ce n’est pas le développement des « industries littéraires », mais bien celui des « industries de lecture », ou, c’est tout un, dans le jargon actuel, plutôt que le développement des « contenus » celui de l’économie et des industries de l’accès ». Et de renvoyer à des formulations similaires de Jeremy Rifkin (L’âge de l’accès) : « Les marchés cèdent la place aux réseaux ; vendeurs et acheteurs remplacés par des prestataires et des usagers, et pratiquement tout se trouve soumis à la logique de l’accès. » La tonalité générale de ce que j’ai entendu dans cette journée de réflexion sur l’avenir des médiathèques face au numérique, le 2 avril, me donne l’impression soit d’un aveuglement sur la question, soit de la volonté d’entériner cette orientation voulue par l’économie du numérique, de revendiquer ni plus ni moins qu’une spécificité d’accès en contribuant au courant dominant qui évacue le contenu. Ce qui revient bien à scier la branche sur laquelle reposent les médiathèques et qui correspond à leur utilité sociale. En introduction à mon intervention, c’est bien ce que j’ai voulu rappeler : notre force est du côté de la connaissance des musiques et de ce que nous parviendrons à en dire pour dé-banaliser l’écoute de musique et réenclencher de vrais désirs d’écoute. Mais revenons au début de cette journée… Porte-à-faux sociologique. C’est le sociologue Philippe Coulangeon (CNRS) qui se charge d’informer sur les pratiques musicales des français face au numérique (finalement il ne s’agira pas tellement de ça). Présentant un article écrit pour les Actes de la recherche en sciences sociales, il rend compte des éléments inclus dans la dernière grande enquête officielle sur les pratiques culturelles. Voici les grands axes : brouillage des frontières entre les répertoires, non rivalité des biens musicaux, éclectisme des goûts et nouvelle frontière de la légitimité… L’approche est moins nuancée que celle de Bernard Lahire dans «La culture des individus » (on sentira lors des échanges avec la salle que Coulageon occupe une place bourdieusienne très orthodoxe, léger coup de griffe à Lahire, coup de boule à Mafesolli…). De fait, les catégories utilisées et le type de questionnaire empêchent toute finesse qui puisse nous être utile dans la réflexion sur un positionnement actualisé des médiathèques en fonction des nouvelles pratiques et de l’évolution des goûts. Les publics ont toujours à se prononcer sur des entités très vagues : « musique classique », « rock, pop », « jazz », « chanson française »… Chacune de ces étiquettes recouvre des esthétiques très différenciées, des mondes inconciliables. Quand les amateurs répondent écouter plusieurs genres musicaux : de quel type de différence entre les genres parlent-ils, quel type d’écoute ? L’éclectisme dont on parle peut très bien s’avérer n’être qu’un mirage… Ces enquêtes évoquent une certaine popularisation des modes savants, mais omettent systématiquement de se prononcer sur les savantisations d’expression populaire (ça ne rentre pas dans les catégories), ce qui revient quand même à déceler et étudier une tout autre dynamique. Bref, cette sociologie-là de la musique mesure essentiellement l’impact du marché dominant sur les pratiques musicales les plus visibles, mais reste impuissante à réellement mesurer ce qui se passe avec la musique dans la société et à proposer une analyse critique de la manière dont le marché organise la consommation musicale. Sans doute parce que les sociologues ne connaissent pas assez les répertoires, les actualités esthétiques, n’écoutent pas assez de musique ? Philippe Coulangeon, lors des questions-réponses, reconnaît une part de la faiblesse structurelle de ces études sur la musique : notions anciennes, genres vagues, définition faible de ce que l’on entend par écouter… Dans son analyse des pratiques actuelles de la lecture, Alain Giffard associe la lecture numérique à ce que l’on appelle la lecture d’information. La lecture numérique ne tient jamais la place de la lecture d’étude (plus soutenue, profonde). Ça ne pose pas un problème tant que les pratiquants ont une bonne culture de la lecture et font la distinction entre ces différents niveaux complémentaires. Mais quand de jeunes générations, mal dotées de compétences de lecture, ne font plus la distinction entre les différents niveaux de lecture et considère la lecture d’information comme une lecture d’étude, alors, on a un grave problème cognitif. On transpose facilement  cette  étude de la lecture à l’écoute des musiques, l’écoute réelle étant de plus en plus remplacée par un survol, une immersion machinale, une entente qui banalise la musique et l’excluent des pratiques culturelles cognitives. Alain Giffard désigne ce phénomène dangereux par « nouveaux savoirs, nouvelles ignorances ». (« Des lectures industrielles » – Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars Industrialis.) Voilà une base plus intéressante pour aborder l’évolution des pratiques musicales des publics que ce que propose P. Coulangeon. Car contrairement à ce qui sera dit dans une autre intervention de la journée, la crise du disque n’est pas une crise de la distribution, argument qui sert à mettre en avant des solutions pour améliorer cette distribution soit encore des questions d’accès. Le vrai problème avec la crise du disque c’est qu’elle recouvre une grave crise de la dimension cognitive de l’écoute musicale. Et c’est justement à cet égard que les médiathèques peuvent apporter quelque chose : par les contenus, en tenant un discours sur l’écoute, en valorisant d’autres pratiques, d’autres connaissances. Quel est le potentiel créatif des médiathèques ? Mais ce serait surtout intéressant que des sociologues se penchent vraiment sur ces situations, ces hypothèses de travail. – L’obsession de l’accès. – La table ronde de l’après-midi– qui n’en sera plus une tellement elle comportera d’intervenants – renforcera un sentiment que face, au « prétendu retard » (prétendu parce que si le réseau des médiathèques était créatif sur les contenus, il n’y aurait pas de retard), les solutions esquissées relèvent du cours de rattrapage (type « fracture numérique », allez, facebookez, twittez, ça ira mieux) ou de l’association avec des partenaires commerciaux. En effet, plutôt qu’une table ronde pour débattre du fond, il s’agissait en grande partie d’une succession d’offres de services : de petites entreprises recyclant ressassant un peu les tendances principales sur le Web, incapables de voler de leurs propres ailes (le modèle économique n’existe pas) et sentant qu’il y a un coup à jouer du côté de la politique publique et du non-marchand, élaborent des outils de téléchargement ou de streaming pouvant être mis au service des médiathèques. Ce n’est pas toujours d’une grande originalité dans la forme (ni graphique, ni ergonomique). Quant au fond – revoici la médiation et l’obligatoire différenciation par du contenu –, il tient parfois à peu de choses : une bio de l’artiste (copié collé du dossier de presse ou de Myspace ?), une discographie, des dates de concert… Allez, c’est quoi le « plus » médiathèque là-dedans ? Quelle spécificité, quel discours ? La priorité accordée à l’accès se lit aussi dans le genre de listes de sites ou de blogs renseignés aux médiathécaires comme représentatifs, comme outils avec lesquels se familiariser en premier. Par exemple, la lecture régulière de quelques blog de fond  n’est absolument pas abordée, de ces blogs qui se situent au-delà de la lecture de consommation, donne du grain à moudre pour une lecture d’étude, cette lecture dont le but est d’alimenter la réflexion post-lecture (par exemple le blog d’Alain Giffard, justement). La question réelle de la qualité des métadonnées sera souvent soulevée : elle est cruciale en effet, les bases de données sur Internet étant souvent médiocres. Mais là, nous développerons une force qui se fera remarquer quand nous aurons la capacité à organiser une seule base de données de type « médiathéque publique » et pas chacune la sienne. La taille, sur Internet, est fondamentale. Cette taille compte aussi beaucoup concernant ce que soulevait un peu naïvement la représentante d’une médiathèque « tout numérique » de Chesnay : les majors devraient s’intéresser à nous, faire des conditions spéciales aux médiathèques… Au stade actuel, vu l’utilisation que les majors entendent faire de la musique, on ne les intéresse pas, elles nous ignorent. Par contre – et ça relève de l’utopie – si les médiathèques parvenaient à grandir et à dégager une force de contenus incontournables en réveillant et inspirant de nouveaux désirs d’écoutes, bref à être créatives et source de créativité dans les pratiques d’écoute, elles pourraient devenir attractives. C’est dans ce sens que la Médiathèque de la communauté française de Belgique devait soumettre au débat son projet « Archipel », outil de médiation hybride sur les musiques actuelles, associant différents niveaux de lecture et d’écoute, d’information et d’étude, médiation numérique et médiation sur le terrain, supports physiques et streaming… La présentation a été perturbée, écourtée notamment par absence de connexion Internet ( on ne parlait que de ça depuis le matin : se connecter !?). Il faudra encore attendre, en septembre à la BPI !! – Chute abrupte & pistes sommaires – L’avantage de ces journées est de révéler l’ampleur du chantier. À commencer par la faiblesse du bagage théorique pour structurer les questions, leur examen, faire avancer les débats. La littérature actuelle des chercheurs sur ces sujets n’est pas assez lue par les médiathécaires. Or, pour résoudre des problèmes il vaut mieux acquérir les bons outils, les partager, se construire un appareil critique commun, avec des concepts et des vocabulaires partagés. (Je m’attendais à entendre ne fut-ce qu’une fois la notion de « capitalisme cognitif »). Et ce que je relève encore, comme à Blois ou à Périgueux où j’ai eu plaisir à prendre la parole, est l’approche strictement « française », alors que la dimension pour le moins européenne est indispensable pour exister en tant que médiathèque sur le Web et arriver à influer, à peser sur les évolutions. L’objectif doit bien être de prendre une part de marché significative de la prescription culturelle en fait de pratiques d’écoute musicale. Certains aspects de la mutation des médiathèques, abordé frontalement en ateliers, dans ce type de rencontre, ont l’avantage de faire ressortir le désarroi du terrain, de la base, mais ça tourne un peu à vide et ça localise les problèmes peut-être à l’extrême (comment faire de la place, quel espace convivial, qu’y faire, ce que ça change dans le métier, inévitable, avec ses doléances parfois fastidieuses, sa force d’inertie phénoménale). Ce niveau ne doit-il pas être traité dans un programme de changement de « culture d’entreprise », tout au long de l’année, dans chaque médiathèque, avec échanges et mises en commun par cloud computer ( !), et utiliser ces rencontres à des travaux exaltants, motivants, élargissant le champ et faisant avancer concrètement les pratiques dans l’élaboration de projets de médiation. Où l’on parlerait contenus, mises en forme de discours, de formes d’échanges, de mutualisation de la créativité médiathèque à une échelle européenne… !? (PH)

Des tarifs médiathèque culottés

La Médiathèque a décidé relever le gant du prix de la culture. Le contexte des pratiques culturelles est embrouillé par la mode du gratuit qui conduit, finalement, grosso modo, à libéraliser l’accès à la culture. Le gratuit peut très bien conduire à ce que ceux qui en ont les moyens (financiers et symboliques) accèdent et jouissent des cultures payantes et que « les autres » se tournent vers les productions en accès gratuites. Là-dedans il faudra encore distinguer entre du gratuit militant (qui va intéresser un public qui a aussi les moyens de sa culture) et du gratuit qui se constitue progressivement en masse de sous-produits, de sous-cultures. Ce n’est pas que la sous-culture ne puisse conduire à des pratiques intéressantes et à des modes créatifs émergents mais c’est que le tableau d’ensemble accentue des niveaux culturels très différents dans les populations. Bonjour les clivages et qui dit clivage culturel dit aussi facilité à implanter des discours populistes qui tireront toujours parti des viviers acculturés. Donc, bien qu’elle n’ait pas vraiment la possibilité d’inverser ce genre de tendance lourde, la Médiathèque prend acte de cette situation et aussi d’une crise financière qui fragilise l’accès à la culture et elle propose une formule d’abonnement plutôt culottée. Il s’agit en fait d’adapter à la culture et à une pratique contextuelle située dans la vraie (des lieux physiques, du média physique, des espaces de rencontres, des transactions entre humains) des modèles de paiement au départ modélisés dans des environnements numériques. On paie un forfait qui donne droit à une certaine quantité plus ou moins avantageuse. On sait que sur certains marchés, la quantité offerte à bas prix est souvent couverte par des coûts secondaires, des sommes récupérées par ailleurs. Ce n’est pas le cas avec l’abonnement médiathèque. Voilà la formule : 20 euros payés pour 4 semaines, vous empruntez ce que vous voulez, tous supports confondus, maximum dix à la fois. Durée du prêt selon les besoins de l’usager ce qui introduit dans la pratique de prêt public une certaine souplesse devenue nécessaire : il n’y a plus l’obligation de revenir à jour fixe au risque de devoir s’acquitter d’une prolongation. De cette manière, un tarif excessivement démocratique, rend accessible au plus grand nombre des répertoires qu’aucune gratuité nulle part ne parvient extraire de leur niche. Mais ce tarif révolutionnaire ne pend son sens que si on parvient à ne pas le laisser sur le terrain strict de la politique tarifaire : il doit booster la démarche volontariste du conseil, du dialogue entre publics et médiathécaires, il doit venir soutenir et donner de l’attractivité à toute la politique de médiation en profondeur que la Médiathèque, par ailleurs, est occupée à développer. Ce n’est qu’en parvenant autant que faire se peut à « faire prendre » ensemble ces deux aspects, celui du tarif et celui de la médiation culturelle, que l’on parviendra à infléchir les pratiques, à les ouvrir à des curiosités individuelles et collectives de nature à enrayer la course à la marchandisation de la culture, l’idéalisation du profit rapide, du plaisir immédiat qui tue à long terme tout désir de culture, toute possibilité de la reproduction de ce désir. Dans le contexte de la dématérialisation, afficher en grand dans le métro, sa détermination à valoriser le contact culturel via le support physique, en n’hésitant pas à relever le défi du prix de la culture, a quelque chose de crânement magnifique ! C’est aussi la première fois que la Médiathèque s’expose ainsi en grand et rappelle que le non-marchand n’a pas de tabou tant qu’il œuvre à ses missions. (PH) – La formule d’abonnement de la Médiathèque

La cuisine des maladresses

Introduction. Comme à propos des paysages, revenir au sens de cuisiner !- Le plaisir de préparer ce qu’on appelle un « repas de fête » (moment « exceptionnel » par rapport à la cuisine quotidienne) est lié au fait de préparer de ses mains quelque chose à offrir à des amis. Mais, au-delà, à l’immersion dans un univers où la main se retrouve organe de connaissances, habile à palper d’autres dimensions du vivre et des vivres, du lien entre le corps et l’esprit. Quiconque s’adonne à une activité d’artisanat est sans doute familier de cette correspondance entre la tête et le corps dans le travail. Il y a d’abord la représentation du menu, ça se pense longtemps à l’avance, il faut lire plusieurs fois les recettes, laisser ces lectures techniques se transformer en images, en histoires animées quand l’imagination s’en empare et dessine l’enchaînement de tous les actes qui conduisent à garnir les assiettes, se représentant les métamorphoses successives des matières premières en quelque chose de mangeable dont le modèle a été créé la plupart du temps par quelqu’un d’autre (l’auteur du livre de recettes). Un processus de lenteur durant lequel on « communie » avec l’esprit et la sensibilité, ses aptitudes à goûter et à faire parler les goûts, d’une personnalité éloignée, abstraite, que l’on ne connaîtra peut-être jamais, qui peut très bien être décédée (communication avec les fantômes).  Cette communion s’effectue par le biais de l’analyse, exercice de compréhension des consignes mais surtout passage à l’acte incluant une part d’intuitif. (Dans son dernier livre « Ce que sait la main », Richard Sennet se penche sur la relation à la recette de cuisine, page 245, chapitre intitulé « Instructions expressives »).  – Quelques mots d’un menu type – Il me semble que sont particulièrement instructives les recettes alliant simplicité et long processus. Rien de compliqué en soi, mais du temps, une transformation patiente. Un résultat qui ressemble à un plat ordinaire, proche d’une cuisine de tous les jours, mais une saveur qui a pris le temps de mûrir, un temps inaccessible dans les manières de s’alimenter au quotidien. Pour la première fois, je me suis décidé à réaliser un jus de volaille. J’y avais toujours renoncé faute d’imaginer comment faire, comment contourner la difficulté de n’avoir pas à disposition le matériel requis. Finalement, on bricole. Alors, ça consiste à colorer dans la graisse d’oie plusieurs kilos de viande et os de poulets dans une plaque métallique, en laissant attacher. Puis mouiller d’eau jusqu’à évaporation complète et quand la viande recommence à s’agripper au métal, remettre de l’eau, ainsi plusieurs fois. Vider la viande dans un faitout, détacher à l’eau tout ce qui accroche dans le fond de la plaque, verser dans le faitout ainsi que 4 litres d’eau, laisser cuire plusieurs heures. Ensuite filtrer et, à feu moyen, laisser le bouillon s’évaporer pour conserver 4 ou 5 décilitres. C’est un fond de sauce succulent, qui libère ce que les sucs ont de plus goûteux. Parfumé de quelques morceaux de truffe et versé sur un morceau de poisson cuit le plus simplement pour respecter au mieux la qualité du produit, par exemple un turbot saisi à la poêle et fini au four, bien arrosé, il réussit au mieux ce mariage du complexe et du naturel. Quelque chose de similaire dans la réalisation du hachis Parmentier associant de la joue de bœuf et purée de topinambour. La joue a mariné 24 heures dans du Madiran avec une garniture aromatique et des épices. Elle est ensuite saisie dans la graisse, pendant que le vin est flambé. Elle est ensuite recouverte du vin et de fond de veau, remise au four à basse température pour au moins 8 heures. Le liquide (2 litres) doit réduire en fond de sauce de deux ou trois décilitres monté au beurre au moment de servir. Les étapes de ces préparations lentes sont entrecoupées par la confection des différents éléments du dessert : biscuit rond (sans farine) au chocolat, glace à la truffe, autre biscuit à la poudre de cacao, sauce au chocolat… – L’importance des imperfections et de la maladresse. – On travaille à ses fourneaux en s’appliquant, en interprétant, d’abord dans sa tête, le texte de la recette, et en le lisant ensuite avec le corps entier. Durant l’élaboration de la recette (elle est inventée par un tiers, mais pour l’exécuter, il faut se mettre en état de la recréer, elle doit re-venir de soi), on s’est forgé une représentation idéale, parfois influencée par la photo d’un livre !  Or, au cours de la réalisation, je suis sans cesse confronté à une foule de petits détails qui ne correspondent pas à la théorie, la matière ne se comporte pas forcément comme prévu ! Tout en faisant les choses du mieux possible, je prends conscience que les imperfections s’infiltrent et altèrent l’objectif escompté. Ça peut décourager, en même temps c’est cette relation à l’imperfection qui est stimulante, excitante. C’est en réagissant à l’instant, intuitivement, pour solutionner une part au moins de l’imparfait qui vient gauchir le projet, que j’ai l’impression de m’approprier la recette, d’en faire quelque chose qui m’appartient, mais aussi d’apprendre quelque chose, sur la cuisine et sur moi. Richard Sennet (« Ce que sait la main ») étudie aussi l’importance de l’imperfection et de l’échec dans les processus cognitifs des artisans, dans l’élaboration des technologies, des savoir-faire (et donc de la pensée). Ce qu’il faut lier aussi à la nécessité de laisser agir la maladresse pour dynamiser le social, faire bouger l’institutionnel. En effet, dans « la Revue Internationale des livres & des idées », Yves Citton consacre un remarquable article à faire converger le contenu de trois livres : Michel Vanni pour « L’Adresse du politique », « Topographie de l’étranger de Bernhard Waldenfels et « Saccages. Textes de 1978-2009 » de GX Jupitter-Larsen. Pour une théorie et une pratique de la maladresse qui agit comme une bouffée d’air frais : « Eloge de la maladresse. Agir sur les brèches, toujours en retard sur l’urgence des requêtes et en avance sur une compréhension suffisante de la situation, cela condamne nécessairement à faire des gestes maladroits. « La maladresse est le moteur du changement », en ce que c’est à travers elle que passent les déplacements et les décalages qui reconfigurent et redirigent les frayages institutionnels – avec à chaque fois des risques de « dérapages », « d’écarts de langages », « d’effets secondaires » immaîtrisés. Au lieu de subir comme une malédiction (ou dans la honte) la précipitation, l’incertitude et la mal-adresse inhérentes à toute réponse, Michel Vanni nous invite à « revendiquer cette maladresse » comme un antidote à l’arrogance commune aux détenteurs de pouvoir ».  – De quoi la cuisine est le creuset, citation de Richard Sennet évoquant Lévi-Strauss. – « Le métier fondateur, à ses yeux, est la cuisine plutôt que la poterie, le tissage ou la menuiserie, mais la logique du changement, dans son idée, vaut pour tous les métiers. Il présente le changement comme un triangle culinaire, un « champ sémantique triangulaire, dont les sommets correspondent aux catégories du cru, du cuit et du pourri ». Le cru est le domaine de la nature, telle que la trouvent les humains : la cuisine crée le domaine de la culture, de la nature métamorphosée. Dans la production culturelle, observe Lévi-Strauss dans une formule célèbre, la nourriture est à la fois « bonne à manger » et « bonne à penser ». Par quoi il entend, littéralement, que cuisiner des aliments engendre l’idée de chauffer à d’autres fins ; les gens qui partagent des morceaux de cerf cuisiné se mettent à penser qu’ils peuvent partager les parties chauffées d’une maison ; l’abstraction « il est une personne chaleureuse », au sens de « sociable », devient alors pensable. Ce sont autant de changements de domaine. Lévi-Strauss aurait pu tout aussi bien penser à l’argile ; comme la viande, elle est bonne à penser. Dans la poterie, l’argile crue est « cuisinée » tant par les outils qui lui donnent la forme d’un pot que par le four, qui assume le travail proprement dit de la cuisson. L’argile cuite est un médium pour fabriquer des images qui créent un récit à mesure que la poterie est façonnée. Ce récit peut voyager, et il peut être échangé ou vendu en tant qu’artefact culturel. Ce que Lévi-Strauss souligne, c’est que la valeur symbolique est inséparable de la conscience matérielle d’un objet ; ses créateurs ont pensé les deux ensemble. » (Richard Sennet, « Ce que sait la main. La culture de l’artisanat. » Albin Michel, 2010) – Médiation culturelle, médiathécaires, péril SNCB, cerveau, couilles et diesel.  – Rappeler à quel point la main est un outil pour apprendre et pour penser, et que c’est le corps, avec tous ses organes y compris le cerveau, qui pense le faire et met en application théorie et héritage technique, devrait contribuer fortement à réduire l’antinomie tête et tripes, théorie et pratique, chaud et froid. Cela conduit aussi à éclairer autrement les rapports entre objectivité et subjectivité (ainsi que les réflexions sur le « fantomal » dans l’art qu’élaborent Didi-Huberman à partir des textes d’Aby Warburg). Ce qui est une question importante pour toute une catégorie de travailleurs culturels que l’on destine à pratiquer la médiation culturelle. Le livre de Sennet est riche aussi d’éclairages sur les apprentissages par le virtuel. Sans chercher à discréditer complètement l’efficacité et l’utilité, en architecture, des programmes informatiques  de conceptualisation en 3D, il démontre à partir d’exemples concrets comment la perte de la pratique du dessin atrophie certaines compétences et connaissances. Garder le contact avec les manières d’apprendre par immersion corporelle dans les terrains de l’expérience, devrait être une obligation pour les dirigeants. Prenons le cas récent de la catastrophe ferroviaire de Buizingen et de la ministre déclarant voulant qu’on lui fasse connaître la réalité à partir de faits concrets. Si elle prenait le train régulièrement – si elle pratiquait les transports en commun dont elle est la ministre – elle n’aurait pas eu besoin de cette étape et des rapports établis par des tiers experts. Experts en chiffres et statistiques à partir de quoi les dirigeants se forgent leur opinion du réel. Du reste, si les politiques étaient régulièrement dans les trains, ils comprendraient « autrement » la situation de la SNCB et les origines de la catastrophe, peut-être l’aurait-ils même prévue, vue venir et auraient pu anticiper. Dans le traitement de cette tragédie, on retrouve ce face à face entre la tête, le pouvoir, et le bas, le peuple qui prend le train. Un traitement difficile à avaler comme si on se trompait d’emblée de procès et de commission d’enquête. Mais l’exploitation dangereuse du clivage haut/bas, tête/tripes, froid/chaud s’illustre à merveille dernièrement par la publicité Diesel (déjà vu d’immenses panneaux à New York, « Smart may have the brains, but stupid has  the balls ») : « les gens bien ont le cerveau, mais les stupides ont les couilles », la formule donnant l’avantage aux « balls » ! Publicité jugée « espiègle et audacieuse » par Le Soir (25/02/10). Tout l’argument – intelligent en soi dans le concept et l’art du racolage au départ de la mode Jackass – est une exploitation lourde de ce que le clivage cerveau/couilles a de plus primaire, rétrograde et contreproductif pour le vivre ensemble. « Stupide » , ici, est ce qui se rapproche du sensible, capable de prendre des risques, de la passion (« écouter son cœur et pas sa tête »), faire la pari de la nouveauté… C’est bien connu, le cerveau ne sent pas, ne prend pas de risque, ne se passionne pas, n’est pas attiré par la nouveauté, n’a même jamais conçu quoi que ce soit de nouveau !! Sous prétexte d’humour, même lourdingue ça marche, la publicité propage une mentalité réactionnaire où rien ne doit bouger, il ne faut surtout pas changer les bons vieux clivages, ce serait trop nouveau et peut-être que la publicité perdrait quelques-uns de ses meilleurs rouages ! Cette pseudo philosophie du « stupide », présentée ainsi, est lamentable, condamnable comme un acte qui tire la pensée vers l’arrière ! Rien à voir avec la pensée de la maladresse, avec l’art de l’imperfection dans lequel tête, cœur et corps collaborent pour apprendre, créer, dépasser les clivages stériles. (PH)

Médiathèque et lectures du sensible

Dans le bouleversement général de l’économie culturelle de notre société, il convient d’imaginer, simultanément au faire, de nouvelles fonctions pour les médiathèques, les bibliothèques (le corps de la lecture publique). La créativité ayant à s’appliquer sur le concept du « partage du sensible » dont il convient d’empêcher le contrôle total par les opérateurs privés, commerciaux et leurs organologies télévisuelles, managériales ! Redéfinir continuellement, selon le déplacement des enjeux et des pratiques, le concept de lecture pour empêcher qu’il ne se fige dans l’utilitarisme (lire juste ce qu’il est nécessaire pour acheter, consommer, faire fonctionner les appareils), dans le modelage linéaire des cerveaux (ce qui représente une fameuse violence faite à ceux-ci). Bien entendu, les centres de lectures que sont les médiathèques, les bibliothèques, les musées ont un rôle à jouer à l’égard d’une alphabétisation standard, au niveau du désir et du goût de la lecture. À quoi peuvent correspondre des actions pédagogiques toutes simples. Mais à quoi conduit la lecture, qu’est-ce qu’elle donne à chacun et qui devient objet de partage, donc un bien qui fructifie et enrichit le bien commun, pour cela – déclencheur de désir – il faut rendre l’accès à d’autres pratiques de lecture, plus savantes certes, mais qui peuvent certainement aussi êtres assouplis, facilités, rendues plus accessibles. – Comment approcher cet autre sens de la lecture ? Une première approche en évoquant la figure d’Aby Warburg (1866-1929) qui a secoué l’histoire de l’art par ses approches interdisciplinaires. Ce n’était pas courant à l’époque, où l’on vivait encore à l’ombre des grands systèmes philosophiques qui tendent à rassembler tout ce qu’il y a à expliquer dans une chronologie ordonnée, un seul temps, une seule ligne, un seul sens. Expliquer une image (production artistique) ne peut se résumer à la raconter, à dire ce qu’elle est, là, devant les yeux. Elle est faite de temporalités différentes, traversée de fantômes, convergences d’histoires multiples. L’anthropologie de tout ce qui fabrique les images – les systèmes intellectuels, les systèmes d’objets, les systèmes techniques – est indispensable. Un des outils qu’il mettra en place pour désorienter l’histoire de l’art et la penser autrement, sera une bibliothèque, pas n’importe laquelle. Alors que la bibliothèque est souvent définie comme un lieu de savoirs où trouver des réponses, des solutions, la bibliothèque de Warburg se développe comme un « espace de questions ». « Cette dissémination anthropologique requiert, évidemment, de multiplier les points de vue, les approches, les compétences. À Hambourg, c’est l’impressionnante Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warbug qui devait assumer la charge – infiniment patiente, toujours élargie et remise en chantier – d’un tel déplacement épistémologique. Imaginée par Warburg dès 1889, mise sur pieds entre 1900 et 1906, cette bibliothèque constitua une sorte d’opus magnum dans lequel son auteur, quoique secondé par Fritz Saxl, se perdit probablement autant qu’il y construisait son « espace de pensée ». dans cet espace rhizomatique – qui, en 1929, comprenait 65 000 volumes -, l’histoire de l’art comme discipline académique subissait l’épreuve d’une désorientation réglée : partout où existaient des frontières entre disciplines, la bibliothèque cherchait à établir des liens. » (Didi-Huberman, « L’image survivante »). « Bibliothèque de travail », « bibliothèque en travail », « espace de questions, un lieu pour documenter des problèmes », c’est un outil orienté pour « expérimenter sur soi-même un déplacement du point de vue : déplacer sa position de sujet afin de pouvoir se donner les moyens de déplacer la définition de son objet. » C’est bien dans cet esprit que les médiathèques doivent penser leur évolution, leur plasticité – capables de plastiquer l’inertie des lectures normatives en proposant d’autres formes lectrices -,  c’est ce savoir-faire de lectures qu’il faut rendre public, partageable, bien collectif. Ça exige bien évidemment des moyens qui sont loin d’être envisagés. On peut craindre que les efforts actuels pour dispenser les compétences de lecture ne soient orientés vers des objectifs de culturels qui retournent l’art de la lecture contre elle-même. Un texte plus récent (2009) revient, par un biais différent, sur ce sens de la lecture et la notion de bibliothèque envisagé par Warburg : un chapitre de Catherine Malabou intitulé « La lecture : pierre d’angle défectueuse ou blessure qui se referme ? » Elle y confronte Hegel et Derrida : « Hegel et Derrida ont ceci de commun qu’ils considèrent tous deux la lecture comme un acte, une production, c’est-à-dire déjà comme un geste d’écriture. » Elle rappelle comment Derrida pense la lecture : « Dans De la grammatologie, Derrida déclare : « La lecture doit toujours viser un certain rapport, inaperçu de l’écrivain, entre ce qu’il commande et ce qu’il ne commande pas des schémas de la langue dont il fait usage. » Plus loin : « Commençons par les « coins négligés ». Il s’agit de certains lieux du texte qui non seulement n’ont pas fait explicitement l’objet d’un commentaire mais qui surtout n’ont pas retenu l’attention de l’auteur du texte lui-même. Or la « tâche de lecture » déconstructrice révèle que ces « coins négligés » constituent un centre, un centre paradoxal, dit encore « centre décentré ». Ouvrir une lecture reviendrait ainsi à montrer comment un texte est susceptible de passer – et passe nécessairement toujours peut-être – à côté de son propre centre et dit toujours l’essentiel de manière latérale. » Le rôle des médiathèques et bibliothèques, déporté vers la médiation, est bien d’ouvrir des lectures (de textes, d’images, de sons). Ce qui ne peut se concevoir en contribuant à faire fonctionner un système d’informations sur les expressions culturelles qui n’ouvre rien, perpétue des schémas d’histoire de l’art hyper académiques, en ne manipulant que des données « objectives » : la fiche technique, la bio présentée comme petite histoire faite d’anecdotes, dates, lieux… Ça ne suffit pas à constituer les médiathèques comme des lieux, des équipes, des « plateaux de sens » où l’on mettrait en partage une approche de la lecture, de la culture, du sensible. (Cette pratique ouverte de la lecture de textes est illustrée de la manière la plus éclatante et fertile dans chaque chapitre de « La Chambre du milieu » où Catherine Malabou « élucide » des points de friction entre des textes et des concepts considérés comme incompatibles (Hegel/Deleuze, par exemple) de manière à faire bouger les lignes. Très instructif aussi, et il faut en prendre de la graine dans notre métier de médiathécaire : certains, arguant que la règle est de rester fidèle à ce qu’a voulu dire l’artiste, ce qui limiterait l’interprétation et la lecture au reportage des propos de l’auteur – pourraient considérer qu’expliquer certains passages de Hegel à la lumière de concepts scientifiques dont il ne pouvait avoir connaissance – comme la plasticité du cerveau -, représente le cas typique de trahison, y voir ce que l’on y met. En tout cas, c’est jouer en « anachronisant » des terrains de lecture, méthode qui était aussi préconisée, soit dit en passant, par Aby Warburg. Le reportage est informationnel, mais la médiation a besoin d’activer tous les autres possibles de la lecture qui sont des écritures qui laissent des traces, des sédiments, de quoi construire quelque chose de durable. Les médiathèques sont idéalement destinées à être ces espaces de questions. Il faut aussi parler des plaisirs que cela peut procurer et d’abord celui de sentir que la surface de terrains vierges à explorer est immense, ressources nouvelles infinies…(PH)

Cinéma belge (et réflexes patriotes?)

Une enquête sur « la perception par le public du cinéma belge francophone », dont les grandes lignes ont été publiées par les journaux (Le Soir, 12 janvier), établit le constat que le cinéma belge francophone est mal connu et doté d’une image considérée comme négative : « Films à petit budget, déprimants, lents, qui manquent d’action et d’ambition ». Une bonne partie de ces défauts pourraient être revendiqué comme des qualités ! « 46% des personnes interrogées associent le cinéma belge aux seuls frères Dardenne » et, Le Soir a beau « avoir un scoop pour vous : le cinéma belge ne se limite pas aux frères », l’étude révèle que l’opinion que le public a du cinéma est forgée par « l’opinion des prescripteurs », en grande partie les médias. Le public n’est pas idiot qui considère que le « film belge n’est pas un genre en soi », ça tombe sous le sens. (Il y a tout au plus des tons, des ambiances, des couleurs, bien de chez nous. Que ce soit dans «Coup de foudre à Moscow » (film flamand), « C’est arrivé près de chez vous », « Ultranova », « La raison du plus faible »…)Il faut aussi relativiser fortement les résultats de pareille investigation : ainsi, quand elle prétend révéler que les amateurs des blockbusters sont très rares, « seulement 1% des répondants » ! Si c’est le cas, on nous ment sur les chiffres des fréquentations des salles ! il faut plutôt y voir le même phénomène que les analyses sur les publics de la télévision : une majorité déclare que les programmes sont nuls mais ils sont regardés massivement ! C’est interpellant. La conclusion journalistique comme politique cule de source : il faut marketer le cinéma belge, le promouvoir, le soutenir, le montrer dans les écoles, éduquer au cinéma belge… C’est tout aussi interpellant. Notre rôle de responsables culturels consiste-t-il à promouvoir des productions nationales, une économie culturelle nationaliste ? (Rien, dans ces prises de position, ne vient étayer les orientations suggérées sur des critères de qualité. À moins de postuler que film belge francophone = bon film !?) Notre mission n’est-elle pas d’éduquer à des pratiques culturelles autonomes, d’ouvrir les schémas mentaux à la curiosité bien entendue, de sensibiliser au cinéma de qualité au sens large, historiquement et dans ses actualités internationales, selon des programmes respectueux de la diversité culturelle ? Ce genre de politique de fond, éducation publique des sensibilités cinéphiles, ne pourra que profiter au cinéma belge. Plus les publics sont mâtures dans leurs compétences culturelles, dans ce qui leur permet d’asseoir leurs choix et leurs goûts, mieux les créateurs ambitieux (dans le bon sens du terme) trouveront du répondant. Est-il intéressant d’être apprécié, d’avoir un public belge parce que l’on est un cinéaste belge ? Imaginez le dialogue : « J’ai aimé votre film.  – Pourquoi ? – Parce qu’il est belge ! » C’est valorisant ! Dans l’éducation culturelle, il faut de l’audace, de l’ambition et former les têtes à la réceptivité de toutes les cultures (ce qui implique de lutter aussi contre le snobisme : « ça ne m‘intéresse pas, c’est belge »). Le protectionnisme n’est pas une bonne solution, même si, bien entendu, il faut un minimum pour ménager l’accès à une audience. La Communauté française va examiner la possibilité de donner une deuxième vie aux films belges, notamment par des projections dans les Centres Culturels et elle « compte engager une personne qui pourra éclairer les choix du public et contribuer à faire connaître le cinéma belge francophone. » C’est bizarre que ni la Communauté française, ni la presse non plus du reste, ne pense à ce propos évoquer les ressources de la Médiathèque !? Question de sensibiliser et de faire connaître le cinéma belge, un service de lecture public aussi riche en patrimoine et aussi performant en potentiel de médiation, ça vaut mieux que l’engagement d’une personne ! La Médiathèque met à disposition du public, pour usage personnel, domestique ou éducatif, une collection assez large de films belges (francophones ou non).  C’est tout de même un outil formidable pour éduquer, promouvoir, faire découvrir, confronter, mener des actions dans les écoles ! La Médiathèque tient à disposition, sans jugement et sans censure, des films en DVD qu’il est difficile de trouver ailleurs et elle achète systématiquement, pour ses collections, toute production belge ; mais, quant à mener une action prescriptive sur le cinéma belge, elle la conduira toujours avec esprit critique, parce que le rôle de la médiation culturelle est bien de forger et partager cette sensibilité critique. Conseiller un « produit » en disant, « allez-y, c’est tout bon, c’est du belge », ça ne peut que discréditer le prescripteur, sur le long terme. La Médiathèque organise aussi des rendez-vous avec ses usagers et il est tout à fait dans ses cordes d’y impliquer des réalisateurs (ce qui a déjà été fait avec Abel et Gordon, Boris Lehman…) – Il faut se démarquer du patriotisme et de ses ridicules. Je suis tout de même impressionné par l’éloge unanime, blindé – autoritaire – qui accompagne la sortie du nouveau film de Jaco Van Dormael, vaste tsunami belge d’autopromotion multimédia. Encore une chose interpellante ! Jusqu’à écrire, en une, en grand, en bien gras que ce film est déjà entré dans « l’Histoire », (H majuscule, s’il vous plaît). Je ne me prononce pas sur le fond, je ne l’ai pas vu. Juste le lancement, sans savoir qu’il s’agissait du film de Van Dormael, et j’ai pensé « encore un machin que j’irai jamais voir ». Bon. Je le verrai un jour ou l’autre (la Communauté française lui offrant une seconde vie dans des lieux alternatifs !). Alors, ne vous méprenez pas : il n’est pas question d’accorder plus de crédit à un jugement extérieur au territoire belge, « parce qu’ailleurs ce serait plus sérieux », mais face à la belge déferlante d’éloges, laissez-moi citer un petit bout du petit article de Libération : « On a un peu l’impression que le cinéaste est tombé dans sa blague et que personne dans son entourage n’a eu le courage d’aller le repêcher. Esthétiquement le film fait montre d’un brio technique évident sans que l’on soit séduit pour autant. Le brassage des influences et des genres finit par tourner à la recette expérimentale ratée – emboutissant Kubrick et Chatiliez. On ne peut reprocher au cinéaste son manque de singularité ou de vision mais pour dire quoi, au juste ? Rien, en réalité, ou alors des sornettes sur « l’effet papillon » (un œuf bouilli au Brésil va empêcher le héros de recontacter sa fiancée perdue) et la validité de toutes les expériences, vraies, fausses, ou foireuses. Le tarabiscotage de l’intrigue, le montage de bourrichon formaliste débouche en fait sur un semis de clichés sur une nappe à carreaux. » (Didier Péron). Certes, « l’étranger » perfide ne peut avoir totalement raison contre l’enfant de la nation, mais il n’y a pas de fumée sans feu et sans doute aurait-il mieux valu, modérer l’éloge, chercher à être plus juste, exagérer sans discernement, avec des formules trop énormes, ce n’est pas rendre service, globalement, dans un pays, à l’émancipation des pratiques culturelles. (PH) – Le cinéma belge disponible à la Médiathèque, attention y en a une masse, pas que les Dardenne, un vrai scoop! – Une plate-forme de téléchargement dédiée au cinéma belge (avec partenariat de la Médiathèque), Universciné.be